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CONCLUSION

Dans ce XVIIIe siècle qui a le goût des sciences et des belles-lettres, l’histoire naturelle est au faîte de sa popularité. Pour Diderot, le « règne des mathématiques n’est plus. […] C’est celui de l’histoire naturelle et des lettres qui domine [1]». De même, l’Encyclopédie proclame :

Dans le siecle présent la science de l’Histoire naturelle est plus cultivée qu’elle ne l’a jamais été ; non seulement la plûpart des gens de lettres en font un objet d’étude ou de délassement, mais il y a de plus un goût pour cette science qui est répandu dans le public, & qui devient chaque jour plus vif & plus général. […] à présent l’Histoire naturelle occupe plus le public […] que toute autre science [2].

Dans ce contexte où l’étude des objets de la nature était à la fois une science et un passe-temps populaire, Buffon sut, peut-être mieux qu’aucun autre de ses contemporains, jouer sur ces deux tableaux. D’une part, il réussit à déployer ses armes rhétoriques — ses « outils pour attirer le lecteur [3]» — depuis les académiciens jusqu’aux lecteurs de journaux en province, captivant à la fois le spécialiste et l’amateur ; d’autre part, il parvint à ses fins en « actualisant » le monde zoologique construit par ses prédécesseurs depuis l’Antiquité. Il proposa ainsi une nouvelle conception de la science, réfléchie et consciente, des rapports de l’homme avec la nature. La critique a d’ailleurs souligné l’originalité de l’œuvre buffonienne en scandant que le « Premier discours » pouvait être considéré comme « la charte philosophique de la nouvelle science [4]» et que l’Histoire naturelle marquait « l’avènement d’une science nouvelle entre physique et système de philosophie [5]».

Effectivement, là où on aurait pu trouver un héritage de l’herméneutique médiévale et renaissante, se profile plutôt une nouvelle manière de pratiquer l’histoire naturelle [6] qui, sans renier l’héritage de la révolution scientifique, suggère de réhabiliter les hypothèses et de concilier la poétique et l’esthétique dans une méthode qui n’exclut pas le recours à l’imagination, pour autant que cette dernière soit soumise à une certaine « discipline ». De fait, nous aimerions souligner qu’entre la grande révolution scientifique baconienne et celle propulsée par l’industrialisation et la spécialisation des champs du savoir au XIXe siècle, il peut exister aussi, en parallèle, des « épisodes extraordinaires au cours desquels se modifient les convictions des spécialistes [7]». Si on a glosé sur les exemples les plus éloquents de l’âge classique — Copernic, Newton et Lavoisier —, nous proposons d’ajouter à cette liste prestigieuse le nom de Buffon. N’a-t-il pas provoqué une petite « révolution scientifique » dans l’histoire naturelle, précisément en orientant, pour utiliser un anachronisme, « l’imagination scientifique en un sens qu’il nous faudra finalement décrire comme une transformation du monde dans lequel s’effectuait le travail scientifique [8]» ? En d’autres termes, n’a-t-il pas proposé une nouvelle méthode qui autorise le naturaliste à imaginer pour « moderniser » la faune ?

C’est ce que nous avons globalement interrogé dans cette thèse. Parti d’une intuition — la « vûe courte » de Buffon aurait décuplé la force de ses « yeux de l’esprit » —, nous avons tenté, en nous appuyant sur un appareil conceptuel qui touchait à la fois au domaine des belles-lettres et à celui des sciences, de préciser la poétique du « Buffon lecteur » dans sa fabrique. Si la majorité des chercheurs qui avaient étudié l’épistémologie de Buffon s’étaient intéressés presque exclusivement aux aspects de la problématique qui relèvent de l’ars iudicandi, nous avons tenté d’inclure également, dans nos analyses des descriptions animalières, ce qui a trait à l’ars inveniendi. Nous en avons tiré un constat général : le génie scientifique — dont la puissance est tributaire, au premier chef, de l’activité et de la « plasticité » de l’imagination qui lui donne naissance, puis, aussi, du jugement qui la fortifie — devient, lorsqu’il s’exprime, tel un chef d’orchestre garantissant l’harmonie entre l’ars inveniendi et l’ars iudicandi. Le génie scientifique assure ainsi à la fois la cohérence de l’ars inveniendi (pour éviter les « extravagations ») et la validité du jugement. Autre détail qui a son importance : chez Buffon, le jugement fait le plus souvent partie d’une technè reposant sur une épistémologie qui se fonde principalement sur la boussole des deux faunes et la rhétorique de la preuve (iconographique et descriptive).

Par ailleurs, nous espérons que la densité de nos analyses ont, d’une part, dissipé les doutes et convaincu le lecteur que l’Histoire des quadrupèdes « ne pouvait guère, en son temps, être ni plus savante ni plus complète [9]» ; d’autre part, souhaitons qu’il se dégage de notre réflexion l’assurance d’une profonde unité entre les membres du triptyque qui constituent chacun des articles de descriptions animalières. La description anatomique et la planche nourrissent en effet la méthode de découverte — mise à contribution dans le « tableau d’histoire » — qui régit la fabrique des quadrupèdes. Puissions-nous avoir montré, de plus, que la force du génie scientifique se trouve décuplée par la puissance de l’imagination surajoutée, lorsque Buffon use de son art de l’invention, dont les principaux instruments — observation, médiation, invention — convergent tous vers l’analogie et la logique de la comparaison. Ainsi, au cours des trois étapes du travail scientifique — observation, raisonnement, expérience —, le seigneur de Montbard parvient, en ne déviant pas de sa méthode, à maintenir « à la fois le pouvoir de la raison et la primauté du fait, le droit à l’usage de l’analogie et la soumission à l’observation, réunissant ce qui avait été séparé, et brisant l’opposition classique entre le dogmatisme rationaliste et le scepticisme observateur [10]». Toutefois, pour « s’élever à quelque chose de plus grand & plus digne encore de nous occuper », pour « combiner les observations, […] généraliser les faits, […] les lier ensemble par la force des analogies, & […] tâcher d’arriver à ce haut degré de connoissances où nous pouvons juger que les effets particuliers dépendent d’effets plus généraux [11]», il faut que le naturaliste soit doté d’un génie scientifique capable de « discipliner » cette « folle du logis », afin de maximiser le degré de force du raisonnement analogique et éviter, dans la mesure du possible, comme tant de naturalistes, voyageurs ou correspondants contre lesquels s’est acharné le « Buffon lecteur », de mal imaginer la nomenclature, la biogéographie ou le comportement des quadrupèdes étudiés. Il s’agit de la meilleure façon d’« ouvrir des routes pour perfectionner les différentes parties de la Physique [12]». C’est, d’après ce que nous en concluons, le génie scientifique qui garantit la validité des hypothèses en harmonisant le jeu des instruments de l’ars inveniendi et de l’inventio, pour viser à la certitude physique ou, à tout le moins, toucher à la certitude morale.

Cela dit, pour revenir à des considérations plus « littéraires », si jamais une œuvre « ne vint plus à son heure » que l’Histoire des quadrupèdes, si le public « était tout préparé à se passionner pour ces sujets », les contemporains de Buffon furent toutefois étonnés de découvrir un écrivain là où ils s’attendaient à « ne rencontrer qu’un savant [13]». De fait, Buffon a construit sa fabrique des descriptions animalières « sur le topos classique du placere et docere, que nombre d’auteurs des Lumières exploiteront […] pour attirer le public à l’histoire naturelle [14]». Nous avons souligné à ce propos la manière dont il parvient, tout en rejetant les causes finales « externes », à utiliser les causes finales « internes » comme « embrayeur rhétorique » du placere dans nombre de ses préambules. Tout aussi efficace est aussi le recours à la citation intégrale des récits qu’il conteste : ne croyant vraisemblablement pas au sabordage massif des « Petits-gris » ou aux assemblées « républicaines » de castors, Buffon savait très bien que ces passages allaient faire les délices des lecteurs mondains. De même n’hésitera-t-il pas, au nom de la science, à gloser sur la manière possiblement « humanisée » qu’ont les éléphants de s’accoupler, ou précisera-t-il, planches et descriptions à l’appui, les détails entourant la vagin double et le pénis bifide des opossums. Comment ne pas y voir alors la manifestation — parallèle à celle de son génie scientifique occupé à débarrasser la faune de ses incongruités — de son génie artistique (poétique) visant à esthétiser le produit final pour en maximiser le succès éditorial ?

Buffon serait donc un de ces êtres d’exception, envisagés par Alexander Gerard, qui seraient capables de moduler la « plasticité » de leur imagination et l’acuité de leur jugement pour sélectionner, au besoin, différents « principes d’association d’idées ». Les nombreux parallèles que l’on peut faire entre le « Premier discours » et le « Discours sur le style », notamment en ce qui a trait à la place déterminante qu’y occupe la dispositio, tend à confirmer la marque des deux grands types de génie chez cet écrivain scientifique. Si, d’une part, « le style est l’homme même », d’autre part, nous pourrions dire aussi, avec Aram Vartanian, que, chez Buffon, « le style est la philosophie même [15]».

Enfin, au terme de ce parcours qui nous a fait voyager de description animalière en description animalière particulières, nous aimerions revenir brièvement sur l’histoire nautrelle générale. Benoît De Baere avait constaté ce paradoxe dans la cosmogonie : « l’ars inveniendi buffonienne, à la fin de sa course, fait le silence sur la question à laquelle elle doit son existence — l’inventio — et se voit renvoyée à l’ars iudicandi [16]». Il semble que ce « silence » se retrouve également dans l’Histoire des quadrupèdes, dans la mesure où Buffon imagine la majorité de ses hypothèses en s’appuyant sur sa boussole des deux faunes. Or, cette boussole s’avère à la base des grandes recherches anthropologiques et paléonto-géographiques qui auront lieu au XIXe siècle. Il s’agit en fait de la grande découverte scientifique du naturaliste montbardois, celle qui se trouve à être la clef [17] de son histoire de la faune américaine et de son anthropologie : la communication, par le Nord, entre l’Ancien et le Nouveau Mondes, qui sera confirmée ensuite par de nombreux explorateurs, expliquait, d’une part, l’arrivée somme toute récente des Américains dans cet immense Continent et, d’autre part, que des espèces nordiques puissent appartenir aux deux Continents cependant que les espèces méridionales constituaient deux faunes distinctes. De plus, cela autorisait Buffon à affirmer, pour des raisons scientifiques (et non théologiques), qu’Américains et Européens avaient une origine commune, rejoignant ici le constat d’égalité proposé aussi par Thomas Jefferson. Ce couperet tombé sur l’hypothèse dégénérative permettait également au naturaliste bourguignon, en plus d’assurer l’unité de l’espèce humaine, de fermer une porte que sa théorie avait malencontreusement entr’ouverte : si l’on admet « que l’âne soit de la famille du cheval, et qu’il n’en diffère que parce qu’il a dégénéré, on pourra dire également que le singe est de la famille de l’homme, que c’est un homme dégénéré, que l’homme & le singe ont eu une origine commune[18] ». Si l’épistémologie ne lui permettait pas d’envisager l’évolutionnisme — les thèses du refroidissement climatique et de la « dégénération » ont effectivement toutes deux été invalidées par celles, impensables au XVIIIe siècle, du réchauffement et de l’évolution —, Buffon a tout de même ajouté, grâce à la transmutation possible des espèces qu’autorisait son « créationnisme transformiste [19]», le concept de « variété » à celui plus évasif « d’espèce », ce qui deviendra, au siècle suivant, la race ; cela témoigne indubitablement, selon Armand de Quatrefages, de « l’empreinte du génie [20]».

S’il faut demeurer prudent et éviter de faire de Buffon un précurseur de Darwin, il reste que la cohérence des ses vues et la modernité de sa pensée ont ouvert les perspectives de la science à venir. Dans cette optique, nous pouvons suivre Condorcet et affirmer que « la plus austère philosophie peut pardonner à un physicien de s’être livré à son imagination, pourvu que ses erreurs aient contribué au progrès des sciences [21]» ; mais peut-on pousser l’opprobre en concluant que Buffon aura été peut-être « plus utile peut-être par l’effet de ses ouvrages que par les vérités qu’ils renferment [22]» ? Certes, le naturaliste à la « vûe courte » aura imaginé nombre d’hypothèses qui seront vérifiées par les yeux de tiers — quoique, comme notre étude l’a montré, l’on ait eu tendance à sous-estimer les nombre d’expériences et d’observations qu’il avait menées lui-même dans son domaine de Montbard. Ses « yeux de l’esprit » auront tout de même « démerveillé » une bonne partie de la faune.

En insistant sur les exemples qui démontraient la puissance du génie scientifique buffonien — c’est-à-dire sur les hypothèses du seigneur de Montbard qui ont par la suite été validées —, nous avons peut-être donné l’impression d’adhérer à une vision téléologique de la science, ou encore de pécher par excès de « scientisme » en voulant réhabiliter le savant descripteur au détriment du « célèbre faiseur d’animaux [23]». Tel n’était pas notre objectif. Nous voulions tout simplement ajouter aux lettres de noblesse scientifique du Buffon géologue, cosmologue, mathématicien, anthropologue, minéralogiste, spécialiste du bois et des forges, celles d’un naturaliste qui dépasse les figures du « pastelliste de la faune [24]» qui n’aurait fourni qu’une réserve de maximes — qu’une ménagerie pittoresque prétexte à de belles images — ou encore du portraitiste d’animaux qui se serait servi un peu trop de son imagination. En résumé, nous avons cherché à illustrer que le génie et l’imagination pouvaient générer des hypothèses fécondes susceptibles de contribuer à la progression du savoir en histoire naturelle, durent-ils contraindre le naturaliste à faire escale parfois, sur le chemin de la découverte, au gîte de l’erreur.

Nous ne prétendons évidemment pas avoir « épuisé » l’Histoire des quadrupèdes, peu s’en faut. Par exemple, malgré les quelque soixante-dix planches que nous avons incorporées dans ce travail, il reste tout un pan de « l’inconscient iconographique » qui sous-tend ces reproductions que nous avons dû laisser en arrière-plan. Il aurait fallu alors s’attaquer non seulement à l’inconscient de Buffon, mais à un inconscient collectif qui aurait pris en compte les nombreux intervenants (dessinateurs et graveurs) qui ont collaboré à l’entreprise, diluant ainsi notre analyse qui, rappelons-le, se concentrait sur le génie et l’imagination du naturaliste bourguignon. Il reste qu’une étude d’envergure de l’iconographie qui accompagne les « tableaux d’histoire » et les descriptions anatomiques offrirait plusieurs pistes intéressantes de recherche. Pourrait-on soutenir ainsi que les nombreuses gravures présentant des ruines en arrière-plan répondent à la théorie de la « dégénération » des espèces ? Cette suggestion, séduisante de prime abord, demanderait selon-nous un travail analytique plus substantiel pour être nuancée. En effet, nous ignorons comment s’articulait précisément la répartition des tâches dans la fabrique des quadrupèdes : Buffon détruisait systématiquement ses brouillons et sa correspondance avec Daubenton n’a jamais été retrouvée. Rien ne permet d’affirmer que le dessinateur ait eu en sa possession le « tableau d’histoire » pour réaliser son esquisse, ni que le seigneur de Montbard se soit ponctuellement inspiré du dessin pour « peindre » ses quadrupèdes. Nous ne savons même pas si Buffon procédait à des commandes précisant les éléments qu’il désirait retrouver sur une planche en particulier. D’où le danger de « surinterprétation » : rien ne nous permet d’affirmer que les ruines font sens, si ce n’est qu’elles participent peut-être tout simplement d’une topique (voir par exemple notre commentaire accompagant la figure 81, supra, p. 620, note 320). Ces ruines ne sont peut-être qu’un élément iconographique sans apport sémotique autre que celui destiné à marquer l’exotisme de l’animal en question, comme le suggèrent ces pagodes « chinoises » en arrière-plan de l’éléphant « indien » (voir la figure 25, supra, p. 425). Il faudrait, pour creuser intelligemment la question, une autre thèse qui s’intéresserait à l’histoire de la gravure au XVIIIe siècle. Limitons-nous pour l’instant à dire que l’hypothèse de la ruine comme avatar de la « dégénération » des animaux tient encore moins la route si l’on se concentre sur les espèces décrites à partir de 1766, alors que Buffon modifie sensiblement sa théorie pour expliquer la « petitesse » relative des animaux du Nouveau Monde : ces derniers ne sont alors plus « rapetissés » par les affres du temps, car le Nouveau Monde est plus « récent » que l’Ancien, ils ne sont pas plus petits par « dégénération plus ancienne de tout temps immémoriale », pour paraphraser Buffon, mais plutôt à cause de la jeunesse et de l’immaturité de la nourriture, c’est-à-dire de la pauvreté du sol qui les supporte [25]. Or, pratiquement tous les animaux dont l’arrière-plan montre une ruine sont précisément ces nouvelles espèces exotiques de l’Amérique méridionale. Si « dégénération » allait de pair avec ruines, alors les animaux domestiques (les plus « dégénérés » selon Buffon) sont ceux qui devraient se dresser devant ces vestiges. Or, ce n’est point le cas des dromadaire, chameau, bœuf ou brebis. De plus, tous les quadrupèdes de l’Amérique méridionale ne présentent pas une ruine en arrière-plan ; certains sont accompagnés d’une construction plus récente, certains d’un village contemporain, d’autres sont présentés devant une nature « vierge » ou « sauvage »…

Si nous venons de nous faire l’avocat du diable en combattant la risque de « surinterprétation » iconographique, c’est que ce danger guette aussi le chercheur qui s’intéresse à un corpus où la matière première est constituée par ces animaux qui arrivent chargés de deux mille ans de commentaires plus ou moins littéraires, philosophiques ou scientifiques. Aussi aurait-il été fascinant de considérer l’Histoire des quadrupèdes à la lumière des recherches actuelles en philosophie de l’animal, qui, consultées voire critiquées, auraient pu aider à clarifier les problèmes éthiques et moraux que posent les portraits animaliers. En corrollaire, nous aurions pu tenter de répondre à cette question fondamentale, mais peut-être insoluble : « Quand Buffon dresse le portrait du chat en « domestique infidèle au regard oblique », quand il s’épanche sur la férocité du tigre qui « multiplie ses massacres », qui « abandonne les animaux qu’il vient de mettre à mort pour en égorger d’autres », quand il se désole pour les dromadaires et les chameaux qui portent cette grosse et large callosité aussi dure que de la corne au bas de la poitrine sur le sternum », telles de véritables « empreintes de la servitude et […] stigmates de la douleur », quand il désigne l’éléphant comme « un miracle d’intelligence et un monstre de matière », quand il rapporte, même si c’est pour ensuite le discréditer, que les castors « républicains » ne se réunissent en assemblée qu’en nombre impair (pour ne pas qu’il y ait égalité lors d’une éventuel vote), Buffon ne parle évidemment pas que des animaux ; mais alors de quoi nous parle-t-il ? Évidemment, cette question cruciale, qui transparait timidement en filigrane de certaines de nos analyses, n’a peut-être pas reçu l’ampleur du traitement qu’elle méritait, mais il nous est rapidement apparu qu’elle aurait demandé beaucoup plus qu’un chapitre et qu’elle convoquait un niveau d’analyse fort différent de celui qui nous avait amené à examiner la prépondérance du génie comme moteur de la fabrique des descriptions animalières. L’étude approfondie de cette problématique par ailleurs fascinante et stimulante — à savoir : « quand Buffon nous parle des animaux, de quoi exactement nous entretient-il ? » — ne pourrait être menée avec rigueur sans élargir le corpus critique pour y inclure des éléments plus « modernes », tel l’ouvrage d’Elisabeth de Fontenay [26]. Ce déplacement du problème de l’invention et de la place du génie dans les descriptions animalières vers des enjeux plus anthropologiques et éthiques amènerait peut-être à conclure que, dans ses « tableaux d’histoire », Buffon réfléchit, tout comme ses contemporains des Lumières, à la question de la civilisation et de ses devenirs. Il nous est donc apparu que cette réflexion — des plus intéressantes et stimulantes — dépassait très largement le mandat que nous nous étions fixé [27], quoique nous ayons déjà donné ailleurs quelques pistes [28] : la fourberie du chat et l’imbécillité de la brebis auraient peut-être à voir avec la physiognomonie, les stigmates du dromadaire seraient peut-être une manière à peine voilée de dénoncer l’esclavage, le portrait sanguinaire du tigre serait peut-être une charge contre la tyrannie des despotes en regard du monarque éclairé représenté par la « magnanimité » du lion, etc. Cependant, cette question de la « morale » inscrite dans les « tableaux d’histoire » animaliers demanderait de déconstruire une section [29] du momumental ouvrage  que Thierry Hoquet a consacré à la philosophie de Buffon, dans laquelle le chercheur affirme que le naturaliste montbardois procéderait à la réduction systématique du bestiaire, à une inexorable « physicisation » des mœurs. En plus des trois exemples fournis, plutôt convaincants — (la pudeur de l’éléphant, la fidélité du chien et la noblesse du cheval seraient de nature purement physique, mécanique) —, il serait intéressant d’interroger les quelque 160 autres espèces décrites dans l’Histoire des quadrupèdes afin de voir si les decriptions animalières sont véritablement dénuées de tout anthropomorphisme, ou si cette « dissolution » des mythes et des fables dans l’éprouvette de la science ne comporterait pas aussi, intrinsèquement, sa part de réenchantement…



[1] Denis Diderot, « Lettre à Voltaire datée du 19 février 1758 », Œuvres complètes, 1966, t. XIX, p. 452.

[2] Anonyme, article « Histoire naturelle », Encyclopédie, op. cit., 1765, t. VIII, p. 228.

[3] Notre traduction de « tools for attracting readers » (Jeff Loveland, Rhetoric and natural history, 2001, p. 2).

[4] Jacques Roger, Les sciences de la vie dans la pensée française au XVIII e siècle, 1993 [1963], p. 535.

[5] Thierry Hoquet, « L’histoire naturelle est-elle une science de la nature ? » Corpus, 2001, no 40, p. 156.

[6] Paula Findlen précise que les naturalistes du XVIIIe siècle — avec Buffon en tête — ont en quelque sorte ressuscité une discipline qui avait été ignorée depuis plus de 2000 ans (Possessing Nature. Museums, Collecting and Scientific Culture in Early Modern Italy, 1994, p. 393).

[7] Thomas Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, 1982, p. 23.

[8] Ibid., p. 24 [nous soulignons].

[9] C’est, du moins, l’opinion de Daniel Raichvarg et Jean Jacques, que nous partageons (Savants et ignorants, 1991, p. 50).

[10] Jacques Roger, Les sciences de la vie dans la pensée française au XVIII e siècle, op. cit., p. 535.

[11] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 51.

[12] Id.

[13] Jacques Roger, Les sciences de la vie dans la pensée française au XVIII e siècle, op. cit., p. 527.

[14] Nathalie Vuillemin, « Plaisir du regard, beauté de la nature et connaissance scientifique au XVIIIe siècle », dans Patrick Chézaud, Lawrence Gasquet et Ronald Shusterman (dirs.), L’art de plaire. Esthétique, Plaisir, Représentation, 2006, p. 181.

[15] Aram Vartanian, « Buffon et Diderot », dans Buffon 88, 1998, p. 122.

[16] Benoît De Baere, La pensée cosmogonique de Buffon, 2004, p. 154.

[17] Nous empruntons cette interprétation relative à la double clef à Michèle Duchet, Anthropologie et histoire au siècle des Lumières, 1995, p. 263.

[18] Buffon, « L’Asne », HN, IV, 1753, p. 382.

[19] Voir au sujet de cette expression notre commentaire, supra, p. 169, note 22.

[20] Armand de Quatrefages, Darwin et ses précurseurs français. Étude sur le transformisme, 1892, p. 36.

[21] Jean Antoine Nicolas de Caritat (marquis de) Condorcet, Œuvres, 1847, t. III, p. 336.

[22] Ibid., p. 351.

[23] Charles Bonnet, Contemplation de la nature, dans Œuvres d’histoire naturelle et de philosophie, 1781, t. IV, p. 359

[24] Michel Delon, « Préface », dans Buffon, Œuvres, 2007, p. xxxvi.

[25] Voir sur ce point Thierry Hoquet, « La nouveauté du Nouveau Monde du point de vue de l’histoire naturelle », Cromohs, 2005, no 10, p. 1-19 ; de même que notre article à paraître : « Le castor à la rescousse du pygargue à tête blanche : Buffon, Jefferson et la dégénération des animaux d’Amérique septentrionale », dans Influences et modèles étrangers en France (XVI e -XVIII e  siècles), 2008, p. 150-172.

[26] Elisabeth de Fontenay, Le silence des bêtes. La philosophie à l’épreuve de l’animalité, 1998. Il aurait aussi fallu considérer, entre autres, l’ouvrage de Florence Burgat (Animal mon prochain, 1997) ou encore celui de Jean-Yves Goffi (Le philosophe et ses animaux : du statut éthique de l’animal, 1994), de même que les Humanimalités (2004) de Michel Surya.

[27] Voir notre introduction, supra, p. 38.

[28] « Buffon, Pasumot et le sommeil paradoxal du chat : rhétorique et histoire naturelle sous l’Ancien Régime », dans Annie Cloutier, Catherine Dubeau et Pierre-Marc Gendron, Savoirs et fins de la représentation sous l’Ancien Régime, 2005, p. 99-115 ; « S’il vous plaît, M. de Buffon… portraiturez-nous un mouton ! », dans Isabelle Billaud et Marie-Catherine Laperrière (dirs.), Représentations du corps sous l’Ancien Régime, 2007, p. 45-63.

[29] Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, 2006, p. 495-535.

© Swann Paradis, 2008