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CHAPITRE 7

Buffon et les naturalistes de la Renaissance

Table des matières

Car en somme,

ouvrir l’objet-livre,

c’est pénétrer dans le laboratoire

du zoologiste de la Renaissance.

--Laurent Pinon [1]

Si Buffon témoigne d’une certaine originalité dans son appréciation des Anciens, il semble plutôt épouser le point de vue généralement sceptique des naturalistes des Lumières à l’égard des bestiaires médiévaux et des livres d’histoire naturelle emblématique publiés à la Renaissance. Le présent chapitre explorera sur quels fondements se base et comment s’exprime cette réserve qui, à défaut d’être novatrice, prolonge la volonté de détruire ce qui a été mal imaginé, et propose de nouvelles inductions destinées à « démerveiller » les descriptions animalières.

Après avoir présenté les caractéristiques générales des ouvrages zoologiques de la Renaissance, nous nous intéresserons au « Buffon lecteur » des deux figures renaissantes qui s’imposent, en miroir de ce qu’étaient Aristote et Pline pour l’Antiquité : le naturaliste suisse-allemand Conrad Gesner et le savant italien Ulysse Aldrovandi.

Précisons d’emblée que le silence de Buffon sur les observations zoologiques qui ont pu être colligées entre l’Antiquité et la Renaissance n’est guère surprenant. En effet, au Moyen Âge, l’imagerie des auteurs qui proposent un quelconque discours sur les animaux [2] est dominée par la récupération des connaissances de l’Antiquité, transmises presque exclusivement par l’intermédiaire de Pline, sous la forme d’une « double vision, utilitaire et morale, que le christianisme médiéval a globalement repris en y ajoutant une dimension spirituelle [3]». Si nous considérons que les auteurs médiévaux ont souvent privilégié les anecdotes fabuleuses et le bestiaire plus extraordinaire de Pline, en ignorant les rares moments de lucidité scientifique du zoologiste romain, il ne faudra donc pas s’étonner de l’absence des Isidore de Séville, Raban Maur ou Hildegarde de Bingen dans l’Histoire des quadrupèdes. Buffon ne pouvait souscrire à la science des érudits et mystiques du haut Moyen Âge qui prolongeaient la tradition de compilation plinienne en la teintant d’un arsenal de légendes et de croyances païennes que les clercs prenaient soin de moduler pour les mettre au service de la vision morale et théologique du christianisme. De plus, comme nous l’avons mentionné dans le chapitre précédent, Buffon n’avait que faire de ces ouvrages constitués en grande partie de recettes issues d’une pharmacopée médiévale s’appuyant sur les vertus magiques de différentes parties animales, au service d’une christianisation de la connaissance qui visait autant le salut spirituel de l’homme que sa guérison physique. De fait, il faudra attendre au moins le XIIIe siècle (avec la redécouverte d’Aristote débarrassé des scories de Pline) pour qu’un renouveau de l’approche scientifique permette des descriptions animalières réalisées dans un contexte de désacralisation progressive de la nature.

Ainsi, à l’époque où serait paru le De universo de Raban Maur (780-856) — qui, si sa datation de 1467 était confirmée, serait le premier livre imprimé à décrire des animaux —, commence une lente évolution du livre de zoologie qui, entre les XVe et XVIIIe siècles, est le reflet des nouvelles pratiques savantes qui moduleront tant la forme que le fond des ouvrages imprimés. La zoologie renaissante sera aussi marquée par un nouvel esprit, une nouvelle forme de curiosité que Jean Céard, paraphrasant le grand saint Augustin lui-même, définit comme « un bien de l’âme », c’est-à-dire « la joie qui naît de la connaissance des choses [4]». Mais la naissance de l’imprimerie va surtout favoriser, jusque vers 1520, la diffusion des œuvres de l’Antiquité. Cette première série d’ouvrages zoologiques reste proche des manuscrits, et l’imprimerie embryonnaire ne fait que se substituer au travail du copiste pour présenter des textes denses, « presque toujours dépourvus d’illustration [5]». Suit ultérieurement une deuxième période où les traités anciens de zoologie, souvent traduits plusieurs fois avant de parvenir aux lecteurs, offrent un portrait paradoxal de la faune où les liens entre les animaux réels et ceux des livres étaient devenus très ténus. Cela tient notamment au fait que certains ouvrages originaux tentent d’établir « des correspondances entre le vocabulaire des Anciens et les noms vernaculaires donnés aux animaux observés par les zoologistes renaissants, un problème qui se pose notamment en ce qui a trait aux espèces exotiques pour lesquelles l’autorité des Anciens peut difficilement être invoquée. Une dernière phase précédant les ouvrages zoologiques du XVIIe siècle se déroule dans la décennie 1550-1560, alors que se produit « une véritable explosion des publications originales sur les animaux », traduisant « l’intense activité d’une génération de savants, à travers l’Europe [6]». Les zoologistes ne se contentent plus de reprendre les connaissances des Anciens, mais enrichissent leurs ouvrages d’observations et de commentaires, et y ajoutent des gravures d’animaux, souvent réalisées à partir de leurs propres dessins.

Si la zoologie bénéficie sans doute des nouvelles possibilités offertes par l’imprimerie de livres illustrés, la circulation des textes et des images, se faisant à un rythme effréné [7] et sans trop de discipline, contribue à perpétuer nombre d’étrangetés : espèces domestiques, animaux exotiques et bêtes légendaires se côtoient allègrement dans de vastes monuments d’érudition qui visent principalement à rassembler l’intégralité des connaissances des Anciens et des observations plus modernes sur chaque animal observé ou véhiculé par la mythologie.

Si, à la Renaissance, l’histoire naturelle s’affirme en tant que discipline d’érudits (comme en fait foi la création de nombreux musées en Italie et en France), cela tient surtout au fait qu’elle est imprégnée d’éléments issus de l’Antiquité, qui nourrissent l’humanisme ambiant. Poursuivant les visées de leurs modèles antiques, se contentant souvent de compiler une masse d’informations basées sur la tradition, sans égard à l’exactitude (ou même, à la vraisemblance) des propos rapportés, les zoologues de la Renaissance produisent des œuvres où s’accumulent fables, emblèmes et allégories [8]. Il ne faut d’ailleurs pas oublier que les œuvres des Anciens occupent l’essentiel des ressources éditoriales lors des débuts de l’imprimerie. S’il est vrai que les considérations philosophiques et les tentatives d’explications causales contenues dans le De animalibus d’Aristote [9] ont fortement influencé les savants de la Renaissance, les mirabilia qui parsèment l’œuvre de Pline exercent sur les lecteurs une véritable fascination [10]. À cette coloration antique, il faut évidemment ajouter, comme nous l’avons déjà souligné, les considérations religieuses qui abondaient dans les traités médiévaux, la Bible étant la principale source du Physiologus et autres Bestiaires — recueils de descriptions animalières moralisées, comprenant animaux réels, animaux imaginaires composites tel le griffon (corps de lion et tête d’aigle) et toute une anthropologie monstrueuse incluant par exemple le cynocéphale (homme à tête de chien). On comprend que Buffon ait vu ces textes avant tout comme une collection où l’on se devait d’exercer un sévère jugement critique.

S’il lui arrive parfois d’observer, le savant de la Renaissance le fait plus souvent pour compléter les connaissances de l’Antiquité que pour les infirmer. Il ne faudrait cependant pas amplifier sans nuances cet élan de ferveur humaniste qui aurait paralysé l’histoire naturelle à la Renaissance. En effet : au cours de la décennie 1550-1560 paraissent des œuvres novatrices qui marquent « une étape essentielle de l’histoire de la zoologie par des pratiques d’observation et de représentation résolument nouvelles », se traduisant par une « étroite complémentarité entre connaissance des Anciens et observation [11]». Ces nouvelles pratiques, favorisées notamment la découverte du Nouveau Monde qui a fait éclater les frontières géographiques de la zoologie antique, conduisent les savants de la Renaissance hors des voies tracées par leurs prédécesseurs, et le livre imprimé devient un lieu de questionnement critique qui tend à dépasser le seul processus d’accumulation : la représentation de cette faune qui prend forme dans les ouvrages richement illustrés, de même que la difficulté inhérente à la description d’animaux qui ne possèdent pas encore de noms établis, nourrissent de nouvelles interrogations. Iconographie et nomenclature nouvelles stimulent l’élaboration collective, à travers toute l’Europe, d’un nouveau discours sur les animaux qui préfigure les préoccupations qui hanteront les naturalistes du XVIIIe siècle. Elles constituent aussi la principale « matière » sur laquelle pourra s’exprimer le génie scientifique du « Buffon lecteur » des naturalistes de la Renaissance.

Les savants de la Renaissance ont introduit une nouvelle manière de représenter les animaux qui détonnait avec les belles miniatures des livres d’heures et les images stylisées que l’on retrouvait tant dans les bestiaires médiévaux que dans les manuscrits enluminés orientaux et occidentaux qui privilégiaient une faune plus ou moins imaginaire, représentée le plus souvent sur des rouleaux, « sans souci de proportions ni de mise en page [12]». De fait, les recueils imprimés de la Renaissance se caractérisent par une approche qui, en général, est beaucoup plus réaliste ; elle met en relief le rôle primordial du dessin tracé depuis des données recueillies par l’observation de l’animal tel qu’il a été vu dans la nature, ou depuis des peaux bourrées ou des spécimens empaillés. Les livres zoologiques renaissants restent toutefois « contaminés » d’illustrations à forte valeur symbolique, régies par des codifications précises, qui étaient reprises de manuscrit en manuscrit dans les bestiaires. Il est important de rappeler que, « quand on approche l’illustration naturaliste, il faut toujours se souvenir que les dessins d’animaux, quand bien même ils seraient décrits comme ‘‘pris sur le vif’’ ou ‘‘peints d’après nature’’, contiennent en fait des emprunts picturaux [13]», sans compter qu’il existait souvent une distorsion entre le dessin et la gravure retenue pour publication. Dès lors, une fracture se dessine entre, d’une part, un mouvement imprégné par l’art de la miniature (qui culminera par exemple dans les célèbres représentations d’animaux réalisées par Albrecht Dürer) et, d’autre part, le dessin conçu non pas comme « une finalité artistique mais comme un moyen d’investigation scientifique [14]» (comme chez Léonard de Vinci). Aux peintures à caractère décoratif, souvent destinées à l’aménagement intérieur des appartements royaux, répondent donc des œuvres à caractère scientifique, dans lesquelles le dessin prend une part prédominante. Cette iconographie nouvelle, constituée d’images gravées en général à partir des dessins des zoologistes mêmes, « transfigure la représentation imprimée des animaux et supporte une part de plus en plus importante du contenu scientifique des livres [15]».

Comme nous le verrons dans la suite de ce chapitre, l’iconographie animalière de la Renaissance conserve cependant une zone d’ombre entre l’œuvre du savant et celle de l’artiste, qui sera à la source de plusieurs questions auxquelles Buffon tente de répondre dans l’Histoire des quadrupèdes. Par exemple, si Aldrovandi fut un des premiers naturalistes à s’intéresser aux détails anatomiques en ajoutant à son texte des gravures représentant des squelettes, et si le savant bolonais a pu, grâce aux richesses de l’impressionnante collection iconographique des Médicis qui l’avaient pris sous leur protection, réunir quelque deux mille dessins d’animaux dans ses quelque vingt volumes, il reste dans son œuvre « une recherche de l’étrange qui n’existe pas dans la collection des Médicis mais qui semble tout à fait en accord avec la culture ‘‘scientifique’’ du XVIe siècle encore empreinte de légendes et de magie [16]». On comprendra alors le scepticisme de Buffon devant un telle iconographie qui proposait par exemple, à côté de représentations plus vraisemblables, l’existence de chats sauvages aux membres particulièrement souples (voir figure 27, infra, p. 446).

Selon Laurent Pinon, il existe deux modes de fonctionnement de l’image dans le livre de zoologie de la Renaissance : « elle peut servir à l’identification ou à la narration [17]». Si la première fonction s’exerce lorsque le lecteur reconnaît, par l’image, l’animal dont parle le texte, cette reconnaissance met en jeu des mécanismes plus complexes que « la simple ressemblance effective d’une gravure avec l’animal réel », et s’effectue d’autant plus facilement que « l’illustration évoque non pas l’animal réel mais plutôt la représentation mentale qu’en a le lecteur [18]». Ainsi s’opposent à la Renaissance deux groupes d’animaux : les familiers ou domestiques, que l’on côtoie quotidiennement, et les animaux « lointains », qui peuvent l’être « soit parce qu’ils sont difficiles à observer, soit parce qu’ils vivent dans des contrées éloignées, soit encore parce qu’ils vivent dans l’imaginaire collectif [19]». Les traités de la Renaissance n’établissant pratiquement aucune distinction entre les animaux de ce second groupe, la représentation d’une licorne est souvent plus convaincante — le lecteur ayant déjà en tête une image mentale très précise de cet animal accréditée par la Bible [20] — que celle d’une girafe. Cette dernière n’avait encore été que très rarement observée et sa représentation procédait plutôt, comme dans le cas de tous les animaux nouvellement découverts, de la deuxième fonction — narrative —, sollicitée également par la représentation des monstres et des chimères [21]. À ces deux fonctions ne correspondent cependant pas deux catégories bien délimitées d’illustrations car une même image peut être identificatrice pour un lecteur érudit et narratrice pour le néophyte. La fonction narratrice peut même devenir identificatrice lorsque le même lecteur la voit pour la deuxième fois, ce qui fait dire à Laurent Pinon qu’il est alors possible de « devenir savant en zoologie sans voir beaucoup d’animaux [22]». Nous pouvons dès lors comprendre la prudence d’un Buffon jugeant ces reproductions qui débordaient le seul cadre du génie artistique (faisant appel surtout au « principe » gerardien de ressemblance). Peut-être était-il particulièrement sensible à cette possibilité que les savants de la Renaissance aient pu mal imaginer leurs illustrations, faute d’une discipline essentielle à l’expression du génie scientifique qui devrait accompagner nécessairement le naturaliste compétent. Reste que l’immobilisme [23] qui caractérise les représentations d’animaux entre 1550 et le XVIIIe siècle — le rhinocéros de Dürer (daté de 1515), reproduit entre autres par Gesner [24] et Aldrovandi, prévaudra jusqu’à ce que Buffon propose une représentation plus réaliste [25]de cette figure « des moins conformes à la Nature, […] surchargée […] par [d]es ornemens imaginaires [26]» — se fait en parallèle de la normalisation d’un autre domaine tout aussi complexe : celui des nomenclatures.

Il est important de souligner que le système de pensée de la Renaissance répond à une épistémè différente de celle qui prévaudra au siècle des Lumières. Les descriptions animalières de Buffon s’inscrivent dans un cadre historique qui succède à cette époque où « l’étrangeté animale était un spectacle [27]», où « le bestiaire déroulait ses fables sans âges [28]». À la Renaissance, l’histoire naturelle,

c’était le tissu inextricable, et parfaitement unitaire, de ce qu’on voit des choses et de tous les signes qui ont été découverts en elles ou déposés en elles : faire l’histoire d’une plante ou d’un animal, c’était tout autant dire quels sont ses éléments ou ses organes, que les ressemblances qu’on peut lui trouver, les vertus qu’on lui prête, les légendes et les histoires auxquelles il a été mêlé, les blasons où il figure, les médicaments qu’on fabrique avec sa substance, les aliments qu’il fournit, ce que les anciens en rapportent, ce que les voyageurs peuvent en dire. L’histoire d’un être vivant, c’était cet être même, à l’intérieur de tout le réseau sémantique qui le reliait au monde. Le partage, pour nous évident, entre ce que nous voyons, ce que les autres ont observé et transmis, ce que d’autres enfin imaginent ou croient naïvement, la grande tripartition, si simple en apparence, et tellement immédiate, de l’Observation, du Document et de la Fable, n’existait pas [29].

Jusqu’à ce que le « père de l’histoire naturelle britannique », John Ray (1627-1705) publie les Synopsis methodica animalium quadrupedum (1693) [30], les animaux imaginaires continueront de côtoyer, par delà les ouvrages zoologiques de la Renaissance, ceux qui avaient été vraisemblablement observés [31].

Dans la même optique, si l’on peut critiquer la méthode de Gesner, lecteur compulsif citant plus de quatre-vingts sources, souvent obscures (à l’exception de l’incontournable Aristote), puisant sans discrimination chez les Anciens [32], il faut saluer son avant-gardisme : il a en effet ajouté à son ouvrage, grâce à un réseau de correspondants qui n’est pas sans préfigurer celui de Buffon, quelques commentaires et observations de ses contemporains à propos d’espèces nouvellement découvertes, donc inconnues des naturalistes de l’Antiquité. S’il accumule souvent « des annotations dans tous les sens, sans souci de mise en page [33]», Gesner est néanmoins un « dessinateur de talent, pour qui le dessin est le témoin de ses observations [34]». Il marque ainsi un début de rupture entre le dessin purement artistique, que l’on retrouvera encore chez certains de ses successeurs, et le dessin scientifique tel que le privilégiera Buffon dans l’Histoire des quadrupèdes.

(Courtesy of Osler Library, McGill University)

(Courtoisie du Service Interétablissements de Coopération Documentaire, Universités de Strasbourg)

(Courtoisie du Service Interétablissements de Coopération Documentaire, Universités de Strasbourg)

(Courtoisie du Service Interétablissements de Coopération Documentaire, Universités de Strasbourg)

Malgré des facteurs attestant une relative « modernité » chez quelques naturalistes qui, dans la foulée de la révolution scientifique [40] entamée par Francis Bacon, oubliaient les représentations emblématiques de l’histoire naturelle pour privilégier la description exacte et l’anatomie, les zoologistes de la Renaissance restaient toutefois prisonniers d’un paradigme où le symbolisme animal était considéré comme un aspect essentiel de l’histoire naturelle [41]. Cette mouvance, qui conduisit aux dessins des Mémoires pour servir à l’histoire naturelle des animaux (1676), réalisés sous la coordination de Claude Perrault et depuis la dissection de spécimens, avait comme principal objectif la découverte d’un système de classification qui révèlerait la taxinomie « naturelle » du monde. La classification, qu’on appelle aussi systématique, s’est donc développée depuis la Renaissance et s’inscrit dans ce vaste projet de mise en ordre de la nature et de la vie. Or, si classer les quadrupèdes peut se définir simplement — « regrouper des individus selon leurs ressemblances et les séparer selon leurs différences [42]» —, les niveaux taxinomiques (ou taxa, pluriel de taxon) sont le lieu d’une effarante complexité qui marque déjà les ouvrages zoologiques de la Renaissance et à laquelle le « Buffon lecteur » portera une attention particulière. Les niveaux plus vastes (règnes, ordres, classes), mais surtout les plus étroits (genres, espèces, variétés) seront en effet un terrain de prédilection pour la manifestation du génie scientifique dans l’Histoire des quadrupèdes.

À ce point, toutefois, il importe de noter qu’il est anachronique de parler dans ce contexte de classification, car ce terme n’apparaît même pas dans les dictionnaires et encyclopédies du XVIIIe siècle. Les vocables à la mode, espèce et genre, n’amènent pas véritablement à classer au sens des systématiciens d’aujourd’hui, c’est-à-dire à dire à « ordonner le réel », mais plutôt simplement à « le connaître  [43]». Pour Buffon, « l’espèce » [44] sera particulièrement investie de cette valeur de réalité, et sa méthode tâchera de calquer les divisions réelles de la nature. Or, la disposition naturelle des quadrupèdes est indissociable de la manière dont on nomme les éléments que l’on organise. Cette dénomination constitue une problématique fondamentale dans l’Histoire des quadrupèdes, que Buffon tente de résoudre, selon Thierry Hoquet, en s’appuyant sur deux concepts (« le familier et le vernaculaire [45]») plutôt que de privilégier, comme le fait Linné, des caractères anatomiques. Plus précisément, Buffon s’emploie donc par exemple à naturaliser les noms étrangers (tamanoir, coati) ou à traduire les noms espagnols (encoubert pour encuberto, une espèce sud-américaine de tatou) ou italiens (pipistrelle pour pipistrello, une espèce de chauve-souris du Nouveau Monde). En outre, il aura besoin de toute la puissance de son génie scientifique pour démystifier « l’économie animale [46]» qu’il sonde dans la nomenclature disparate des naturalistes de la Renaissance.

Un exemple nous permettra d’illustrer comment le jugement du naturaliste montbardois se pose sur les gravures chimériques qui nourrissent une nomenclature tout aussi nébuleuse. Nous verrons encore une fois comment l’ars iudicandi encadre un ars inveniendi animé par la logique de la comparaison et l’analogie. L’enquête commence lors du « tableau d’histoire » consacré au coati [47] — carnivore voisin du raton laveur appartenant lui aussi à la famille que nous appelons aujourd’hui les Procyonidés. L’auteur de l’Histoire des quadrupèdes interroge tout d’abord cette « concaténation purement nominale [48]» — Taxus suillus (ou littéralement « blaireau-cochon ») — qui a servi de base à la gravure accompagnant un segment du troisième livre du De quadrupedibus digitatis viviparis d’Aldrovandi [49]. Buffon remarque d’ailleurs que « la figure donnée par Aldrovande n’est autre chose qu’un blaireau, auquel on a fait un groin de cochon [50]». Il faut préciser, toutefois, qu’Aldrovandi avait proposé, en parallèle, l’existence d’un « blaireau-chien » [51] (qui correspond au « véritable » blaireau [52] — Meles meles), instaurant une division qui dut apparaître à Buffon comme un assemblage de « fantaisies qui obstruent le chemin vers la véritable physique [53]». La polémique concernant l’existence même du « blaireau-cochon » avait déjà animé le discours de Buffon au volume précédent :

Je crois donc que cette distinction du blaireau, en blaireau-chien & en blaireau-cochon, n’est qu’un préjugé, fondé sur ce que cet animal a deux noms, en latin meles & taxus, en françois blaireau et taisson, &c. & que c’est une de ces erreurs produites par la nomenclature, dont nous avons parlé dans le discours qui est à la tête de ce volume  [54].

Ce « discours […] à la tête » du VIIe volume de l’Histoire naturelle, intitulé « Les Animaux carnassiers », est particulièrement intéressant car il contient une synthèse de la manière dont Buffon exerce son jugement pour repérer et corriger « ces erreurs produites par la nomenclature » des naturalistes de la Renaissance, de même qu’il témoigne d’une façon de traiter l’histoire naturelle où il importe de soumettre l’imagination à une certaine discipline :

Le plus grand obstacle à l’avancement des connoissances de l’homme est moins dans les choses mêmes, que dans la manière dont il les considère […]. Il est moins difficile de voir la Nature telle qu’elle est, que de la reconnoître telle qu’on nous la présente ; elle ne porte qu’un voile, nous lui donnons un masque, nous la couvrons de préjugés, nous supposons qu’elle agit, qu’elle opère comme nous agissons & pensons. Cependant ses actes sont évidens, & nos pensées sont obscures ; nous portons dans ses ouvrages les abstractions de notre esprit, nous lui prêtons nos moyens, nous ne jugeons de ses fins que par nos vûes, & nous mêlons perpétuellement à ses opérations, qui sont constantes, à ses faits, qui sont toûjours certains, le produit illusoire & variable de notre imagination [55].

Le seigneur de Montbard met donc les naturalistes en garde contre « ces systèmes purement arbitraires, ces hypothèses frivoles, imaginaires, dans lesquelles on reconnoît à la première vûe qu’on nous donne la chimère au lieu de la réalité [56]» et toutes ces « méthodes par lesquelles on recherche la Nature [57]» qui n’incluraient pas la logique de la comparaison et l’analogie :

le fondement de toute science n’est-il pas dans la comparaison que l’esprit humain fait faire des objets semblables & différens, de leurs propriétés analogues ou contraires, & de toutes leurs qualités relatives ? L’absolu, s’il existe, n’est pas du ressort de nos connoissances, nous ne jugeons & ne pouvons juger des choses que par les rapports qu’elles ont entre elles [58].

L’objectif de Buffon est de dénoncer la méthode des nomenclateurs linnéens qui « n’aboutit qu’à des dénominations », et de souligner à tous ceux qui ont considéré « cette connoissance nominale pour la vraie science », que l’objet réel de l’histoire naturelle est « la science de l’économie animale [59]». Ainsi, Buffon se trouve à résumer à la fois sa propre méthode et le travail qu’il doit entreprendre pour corriger les erreurs des naturalistes de la Renaissance (et celles de leurs successeurs qui les ont diffusées) :

Ce qu’il y a de plus difficile dans les sciences n’est donc pas de connoître les choses qui en font l’objet direct, mais c’est qu’il faut auparavant les dépouiller d’une infinité d’enveloppes dont on les a couvertes, leur ôter toutes les fausses couleurs dont on les a masquées, examiner le fondement & le produit de la méthode par laquelle on les recherche, en séparer ce que l’on y a mis d’arbitraire, & enfin tâcher de reconnoître les préjugés & les erreurs adoptées que ce mélange de l’arbitraire au réel a fait naître ; il faut tout cela pour retrouver la Nature ; mais ensuite, pour la connoître, il ne faut plus que la comparer avec elle-même [60].

Ainsi, l’alliance de la logique de la comparaison avec une discipline de l’imagination résume l’essentiel de la méthode buffonienne dont le but ultime est tout simplement de « bien raisonner sur l’économie animale [61]», ou encore de « s’élever à quelque chose de plus grand » grâce à la manifestation du génie scientifique :

il sera aisé de reconnoître qu’après le travail, quelquefois long, mais toûjours nécessaire, pour écarter les fausses idées, détruire les préjugés, séparer l’arbitraire du réel de la chose, le seul art que nous ayons employé est la comparaison : si nous avons réussi à répandre quelque lumière sur ces sujets, il faut moins l’attribuer au génie, qu’à cette méthode que nous avons suivie constamment, & que nous avons rendue aussi générale, aussi étendue que nos connoissances nous l’ont permis [62].

Une analyse « au premier degré » de cet extrait pourrait laisser croire que Buffon, contrairement à ce que nous avons soutenu tout au long de ce travail, n’a que faire du génie scientifique dans la fabrique des descriptions animalières. Nous proposons une interprétation différente, toutefois : en affirmant que le progrès réalisé dans la connaissance de « l’économie animale » est dû moins au génie qu’à la méthode axée sur la logique de la comparaison, Buffon n’évacue pas le premier terme de l’équation — il le soumet, tout simplement, au second. En d’autres termes, il réitère la prépondérance du jugement et de la discipline de l’imagination, essentiels pour ne pas sombrer dans la fabulation ou l’abstraction. Pour soutenir notre interprétation voulant que le dernier extrait ne s’oppose pas au projet qui consiste à imaginer pour « actualiser » la faune, rappelons un des griefs de Buffon contre les naturalistes de la Renaissance (et les nominalistes linnéens du XVIIe siècle) : il leur reproche « d’avoir raisonné […] sans fondement de relation, & sans le secours de l’analogie  [63]». Ceux qui s’y sont risqués ont, de l’avis de Buffon, mal imaginé les portraits animaliers qu’ils proposent, soit par défaut de méthode, de génie scientifique ou de discipline de l’imagination.

(Courtesy of Osler Library, McGill University)

Les naturalistes du XVIIIe siècle se verront comme les dignes successeurs de Bacon et scanderont leur détermination à suivre les faits et l’expérience, plutôt que les ouï-dire et l’érudition livresque, tous encore empreints d’une vision du monde propre à la Renaissance. Ce n’est donc qu’à la fin du XVIIe siècle que l’histoire naturelle fut considérée sous un angle plus empirique, pour devenir au siècle des Lumières une pratique soutenue avec zèle tant dans les sociétés savantes que dans les cercles d’amateurs. Tout comme la majorité des naturalistes de son temps, Buffon s’élève pour défendre le caractère scientifique de l’histoire naturelle, tout en faisant la promotion de la professionnalisation du cabinet, perçu dès lors comme « un abrégé de la nature entière [68]». Le travail colossal effectué par l’intendant du Jardin du Roi — de même que par le « garde et démonstrateur du Cabinet du Roi », Daubenton —, aura certes réussi à consolider cette nouvelle encyclopédie de la nature qui allait remplacer les cabinets de curiosité dont la mode remonte à la Renaissance. Buffon n’hésite d’ailleurs pas à tancer vertement ces amateurs pour leurs « manières […] vicieuses [69]» d’aborder l’étude de la Nature :

La plûpart de ceux qui, sans aucune étude précédente de l’Histoire Naturelle, veulent avoir des cabinets de ce genre, sont de ces personnes aisées, peu occupées, qui cherchent à s’amuser, & regardent comme un mérite d’être mises au rang des curieux ; ces gens-là commencent par acheter, sans choix, tout ce qui leur frappe les yeux ; ils ont l’air de desirer avec passion les choses qu’on leur dit être rares & extraordinaires, il les estiment au prix qu’ils les ont acquises, ils arrangent le tout avec complaisance, ou l’entassent avec confusion, & finissent bien tôt par se dégoûter [70].

Il faut dire qu’à côté des grandes collections iconographiques royales bâties depuis Gaston d’Orléans, Louis XIV et Colbert, s’étaient développées de multiples collections d’amateurs dans ces cabinets de curiosités encore empreints d’une « science non dégagée du Moyen Âge, de l’alchimie et de la magie [71]». Les propos de Buffon seront d’autant plus virulents lorsque les collectionneurs de cabinets s’improviseront naturalistes en publiant leurs observations. S’élevant contre Albertus Seba [72], par exemple, qui proposait six espèces de fourmiliers [73] plutôt que les trois attestées dans l’Histoire des quadrupèdes, Buffon s’exclame :

Il est fâcheux que la pluspart des gens qui ont des cabinets d’Histoire Naturelle, ne soient pas assez instruits, & que pour satisfaire leur petite vanité & faire valoir leur collection, ils entreprennent d’en publier des descriptions toûjours remplies d’exagérations, d’erreurs & de bévûes qui demandent plus de temps pour être réformées qu’il n’en a fallu pour les écrire [74].

Il est vrai que Buffon n’est pas très original à cet égard ; il adopte un point de vue répandu chez les naturalistes européens du XVIIIe siècle qui considéraient avec condescendance leurs prédécesseurs immédiats toujours empreints de l’esprit emblématique qui caractérisait les zoologistes de la Renaissance [75]. Daubenton écrit dans la même veine que ce « n’a guere été que dans ce siècle que l’on s’est appliqué à l’étude de l’Histoire naturelle avec assez d’ardeur & de succès pour marcher à grands pas dans cette carrière [76]». L’organisation du Cabinet du Roi — « un des plus riches de l’Europe [77]» — joua donc un grand rôle, tant pour le prestige scientifique de Buffon, que comme symbole de la puissance royale [78]. Diderot rappelle que l’on y recevait « douze à quinze cents personnes toutes les semaines [79]», grâce à un accès facile qui permettait au public à la fois de s’instruire et se divertir [80]. Cependant, si les productions de la nature y étaient exposées « sans fard, & sans autre apprêt que celui que le bon goût, l’élégance, & la connaissance des objets devoient suggérer [81]», l’ordre proposé par le garde et démonstrateur du cabinet prémunissait l’entreprise contre « la charlatanerie qui retarde le progrès de la science [82]». Ainsi, il ne faisait aucun doute dans l’esprit des naturalistes du XVIIIe siècle que leur discipline était une science à part entière. Une science particulière, toutefois, dans sa manifestation, car s’il est vrai que le cabinet d’histoire naturelle ne pouvait faire l’économie d’un ordre garant de la scientificité de la discipline, il n’en était pas moins destiné, principalement, à l’instruction. Aussi devait-il intégrer des considérations esthétiques essentielles au succès populaire :

Il s’agit d’y exposer les trésors de la nature selon quelque distribution relative, soit au plus ou moins d’importance des êtres, soit à l’intérêt que nous y devons prendre, soit à d’autres considérations moins savantes & plus raisonnables peut-être, entre lesquelles il faut préférer celles qui donnent un arrangement qui plaît aux gens de goût, qui intéresse les curieux, qui instruit les amateurs, & qui inspire des vûes aux savans [83].

Si cette distribution optimale entre sciences et belles-lettres « n’est pas une entreprise facile [84]», nous croyons qu’elle pourrait être tributaire, comme nous le proposons en regard de l’Histoire des quadrupèdes, du génie scientifique de ses instigateurs. Quoi qu’il en soit, au moment où Buffon rédige ses descriptions animalières, la « science de l’Histoire naturelle fait des progrès à proportion que les cabinets se completent [85]» et deviennent en quelque sorte la « concrétion d’un réseau de correspondants [86]» qui sont ceux-là mêmes qui fourniront les témoignages écrits sur lesquels s’appuiera Buffon pour « démerveiller » la faune dans sa fabrique des descriptions animalières. Cette transformation progressive des cabinets de curiosités, populaires depuis la Renaissance, en des cabinets d’histoire naturelle fait que les premiers seront davantage perçus comme l’apanage des amateurs et les seconds comme celui des véritables naturalistes qui participent au progrès des sciences [87]. Ce courant s’accompagne d’ailleurs d’une métamorphose de la présentation des objets exposés dans les cabinets d’histoire naturelle : la description se fait plus scientifique, basée sur l’observation et l’expérience, et s’oppose aux portraits emblématiques des objets que l’on retrouvait dans les cabinets de curiosités [88]. En théorie comme en pratique donc, les naturalistes du XVIIIe siècle se distancieront du système de représentation en vigueur à la Renaissance, que ce soit dans les cabinets ou dans les livres de zoologie (tant en ce qui a trait à la nomenclature qu’aux illustrations).

Nous ne pourrons évidemment pas traiter de tous les naturalistes de la Renaissance qui sont mentionnés dans l’Histoire des quadrupèdes. Comme la première section de ce chapitre l’a laissé transparaître, nous avons privilégié les figures de Conrad Gesner (1516-1565) [90] — « l’écrivain le plus savant et le plus prolixe de sa génération [91]» — et d’Ulisse Aldrovandi (1522-1605) [92] — qui propose une encyclopédie encore plus large en ajoutant les animaux du Nouveau Monde découverts depuis un demi-siècle —, immensément populaires dans la deuxième moitié du XVIe siècle et au début du XVIIe. Ces deux savants possèdent en quelque sorte, à la Renaissance, le même statut qu’Aristote et Pline à l’Antiquité [93]. Si l’œuvre encyclopédique de Gesner, par son étonnante exhaustivité, peut être considérée comme « l’arche de Noé de la Renaissance [94]», celle d’Aldrovandi la complète en y ajoutant les découvertes du dernier demi-siècle. Pour Patrick Dandrey, « [a]ux temps de l’Humanisme, tout le savoir de l’Antiquité et une bonne partie de celui du Moyen Âge confluent dans les monumentales enquêtes » de Gesner, d’Aldrovandi : « pour l’homme cultivé de la Renaissance, la possession d’un Gesner tenait lieu de toute une bibliothèque. L’honnête homme de l’âge classique lui préférera Aldrovandi, plus complet — s’il était possible —, plus récent, plus conforme aux exigences de sa logique [95]». Nous ne nous sommes pas attardé sur le travail des autres naturalistes de la Renaissance dont les ouvrages sont, pour ainsi dire, amalgamés dans ceux de Gesner et d’Aldrovandi [96].

(Courtoisie du Service Interétablissements de Coopération Documentaire, Universités de Strasbourg)

La grande introduction méthodologique à l’Histoire naturelle ne comporte qu’une seule allusion, plutôt péjorative, à l’endroit du naturaliste zurichois :

Enfin quelqu’un a imaginé, & je crois que c’est Gesner, que le Créateur avoit mis dans la fructification des plantes un certain nombre de caractères différens & invariables, & que c’étoit de ce point dont il falloit partir pour faire une méthode ; & comme cette idée s’est trouvée vraie jusqu’à un certain point, […] on a vû tout d’un coup s’élever plusieurs méthodes de Botanique, toutes fondées à peu près sur ce même principe [98]».

Bien qu’il s’agisse d’une critique florale plutôt que faunique, Buffon reproche significativement à Gesner d’avoir mal imaginé le rôle des fleurs et des fruits dans la reproduction des végétaux, ce qui a conduit nombre de naturalistes à bâtir « différens systèmes de Botanique » qui ont comme principal défaut « une erreur de Métaphysique » qui « consiste à méconnoître la marche de la Nature, qui se fait toûjours par nuances, & à vouloir juger d’un tout par une seule de ses parties [99]». Évidemment, la démonstration de Buffon vise surtout à dénoncer « les Nomenclateurs » comme Linné qui ont tous commis cette « erreur bien évidente » de n’employer « qu’une partie, comme les dents, les ongles ou ergots, pour ranger les animaux, les feuilles ou les fleurs pour distribuer les plantes, au lieu de se servir de toutes les parties, & de chercher les différences ou les ressemblances dans l’individu tout entier » ; ils ont ainsi renoncé « volontairement au plus grand nombre des avantages que la Nature nous offre pour la connoître » et refusé « de se servir de toutes les parties des objets que nous considérons [100]». Pour Buffon, l’Histoire des quadrupèdes sera plutôt construite sur ce principe qui lui paraît « le seul moyen de faire une méthode instructive & naturelle » : tout simplement « mettre ensemble les choses qui se ressemblent, & de séparer celles qui diffèrent les unes des autres [101]».

Cette entrée en matière, sous le signe de la réserve, annonce le ton que l’on retrouvera dans les descriptions animalières. Sans commune mesure avec l’attitude respectueuse qu’il avait adoptée à l’égard d’Aristote et de Pline, Buffon semble toutefois avoir été sensible à l’esprit encyclopédique et à l’érudition de Gesner. Il faut dire que la forme de l’Historiae animalium avait de quoi séduire, par son amplitude — les quatre premiers tomes comportent plus de 4 000 pages —, celui qui se proposait une Histoire naturelle générale et particulière des quadrupèdes. En effet, l’ordre alphabétique et les nombreux index faisaient de l’œuvre de Gesner une lecture de référence idéale pour trouver tout ce qui avait été écrit sur chacun des animaux jusqu’au milieu du XVIe siècle, et un point de départ tout indiqué pour celui qui cherchait à « moderniser » la faune de la Renaissance. Même s’il se targue, comme l’avait fait jadis Pline, d’avoir inclus dans ses écrits sur les animaux tout ce qu’il avait pu trouver chez ses prédécesseurs, Gesner procède souvent à la « mise en miettes » des commentaires et illustrations des Belon, Rondelet et autres zoologistes de la Renaissance. En présentant les animaux rangés selon l’ordre alphabétique, le naturaliste suisse provoque « une véritable dénaturation » des rapprochements d’espèces tentés par ses prédécesseurs, et les groupements que ceux-ci avaient constitués « disparaissent derrière le seul critère du nom [102]». On comprendra que cette manière de procéder allait permettre à Buffon d’exercer pleinement son génie scientifique pour identifier les erreurs réintroduites dans l’histoire naturelle par cette dénaturation, en se concentrant sur tout ce que Gesner avait pu mal imaginer en privilégiant l’accumulation au détriment de la sélection affinée par un jugement précis. Fidèle à son objectivité scientifique toutefois, Buffon tempère sa réticence générale pour les naturalistes de la Renaissance, et sait reconnaître l’avantage non négligeable qui doit échoir à un observateur de terrain :

De tous les Auteurs modernes qui ont écrit sur l’Histoire Naturelle, Gesner est celui qui, pour le détail, a le plus avancé la science ; il joignoit à une grande érudition un sens droit & des vûes saines : Aldrovande n’est guère que son commentateur, & les Naturalistes de moindre nom ne sont que ses copistes. Nous n’hésiterons pas à emprunter de lui des faits au sujet des Marmottes, animaux de son pays, qu’il connoissoit mieux que nous, quoique nous en ayons nourri comme lui quelques-unes à la maison [103].

Il y a toutefois, dans cette apologie du « détail », une critique du « vice de l’accumulation savante [104]», intrinsèquement lié à celui de « l’entre-recopiage [105]», que Buffon reprochera non seulement à Gesner et à Aldrovandi, mais à tous les naturalistes qui se contenteront de perpétuer des invraisemblances sans esprit critique, ce qui embrouillera davantage la nomenclature déjà confuse de plusieurs quadrupèdes.

Nonobstant les lacunes de Gesner, il faut lui reconnaître d’avoir en quelque sorte inauguré une nouvelle forme du livre de zoologie qui allait s’affiner jusque dans les ouvrages d’histoire naturelle du XVIIIe siècle : ses recueils illustrés, renfermant une partie des trésors naturels (que le lecteur n’avait pas l’occasion d’observer directement), permettaient une utilisation contemplative et artistique des représentations imprimées d’animaux, qui se superposait à la lecture savante — déjà bien souvent « diluée » dans les considérations allégoriques dont les Bestiaires regorgeaient — à laquelle les ouvrages zoologiques de l’Antiquité, dépourvus d’illustrations, se limitaient. Jusque dans la deuxième moitié du XVIIe siècle, alors qu’émerge une forme d’observation de la nature plus exacte, les ouvrages traitant des animaux restent prisonniers « d’un allégorisme qui lui-même a partie étroitement liée dans l’imaginaire ancien avec le savoir zoologique du temps », héritier « de la topique à la fois naturaliste, religieuse, fabuleuse [106]» que l’on retrouvait dans le Physiologus, célèbre ancêtre des Bestiaires, composé au second siècle de notre ère.

Pour Buffon, la figure d’Aldrovandi, qui « n’est guère que [le] « commentateur [107]» de Gesner, est emblématique du vice de l’accumulation savante qui prévalait à la Renaissance. Par les réserves qu’il exprime à l’endroit d’Aldrovandi [108], l’auteur de l’Histoire naturelle participe effectivement à ce vaste mouvement européen qui s’efforça de moderniser l’histoire naturelle en insistant sur l’évacuation « des scories de la mythologie, de l’héraldique, de l’astrologie et de la morale [109]». En effet : s’il témoigne d’une relative admiration pour la visée encyclopédiste du savant italien, Buffon ne s’insurge pas moins contre cette propension à inclure dans les descriptions une panoplie d’informations inutiles. En accord avec ses collègues naturalistes contemporains, le seigneur de Montbard fait d’Aldrovandi le bouc émissaire de l’histoire naturelle emblématique :

Aldrovande, le plus laborieux & le plus savant de tous les Naturalistes, a laissé après un travail de soixante ans, des volumes immenses sur l’Histoire Naturelle, qui ont été imprimés successivement, & la plûpart après sa mort : on les réduiroit à la dixième partie si on en ôtoit toutes les inutilités & toutes les choses étrangères à son sujet, à cette prolixité près, qui, je l’avoue, est accablante, ses livres doivent être regardés comme ce qu’il y a de mieux sur la totalité de l’Histoire Naturelle ; le plan de son ouvrage est bon, ses distributions sont sensées, ses divisions bien marquées, ses descriptions assez exactes, monotones, à la vérité, mais fidèles : l’historique est moins bon, souvent il est mêlé de fabuleux, & l’auteur y laisse voir trop de penchant à la crédulité [110].

Nous croyons retrouver dans cette critique du zoologue bolognais, en plus de la dénonciation du vice de l’accumulation savante déjà reproché à Gesner, le même manque de rigueur scientifique déjà imputé à Pline. De plus, Buffon expose ici l’ambition stylistique inséparable de son projet scientifique : il condamne la monotonie des descriptions d’Aldrovandi pour marquer cette différence avec ses propres « tableaux d’histoire », animés certes, mais délestés de leur gangue fabuleuse grâce à l’exercice du jugement et à la mise en pratique d’une discipline de l’imagination. Nous estimons que ces propos sont en somme de véritables prolégomènes à la nécessaire manifestation du génie — artistique et scientifique — dans la fabrique des quadrupèdes. Au bout du compte, nonobstant le travail colossal d’érudition qui est cependant louangé, c’est surtout l’absence de sens critique caractéristique du projet encyclopédique d’Aldrovandi qui heurte le seigneur de Montbard :

Je me représente un homme comme Aldrovande, ayant une fois conçû le dessein de faire un corps complet d’Histoire Naturelle, je le vois dans sa bibliothèque lire successivement les Anciens, les Modernes, les Philosophes, les Théologiens, les Jurisconsultes, les Historiens, les Voyageurs, les Poëtes, & lire sans autre but que de saisir tous les mots, toutes les phrases qui de près ou de loin ont rapport à son objet ; je le vois copier & faire copier toutes ces remarques & les ranger par lettres alphabétiques, & après avoir rempli plusieurs porte-feuilles de notes de toute espèce, prises souvent sans examen & sans choix, commencer à travailler un sujet particulier, & ne vouloir rien perdre de tout ce qu’il a ramassé [111].

C’est donc tout un pan de la composante humaniste de l’histoire naturelle d’Aldrovandi — emblèmes, adages et citations poétiques — que Buffon, à la suite des philosophes des Lumières, reproche à l’ensemble des naturalistes de la Renaissance : cette culture de l’érudition sans balises, qui a fait que « les plus habiles Observateurs n’ont donné après un travail de plusieurs années, que des ébauches assez imparfaites des objets trop multipliés que présentent ces branches particulières de l’Histoire Naturelle [112]». Ce constat amène Buffon à synthétiser sa critique de l’œuvre d’Aldrovandi, réduite, en une formule lapidaire, à un « fatras d’écritures [113]». Comme l’a relevé Michel Foucault, Aldrovandi n’était peut-être ni meilleur, ni pire observateur que Buffon, ni moins « attaché à la fidélité du regard ou à la rationalité des choses [114]». Seulement, la disposition de l’épistémè qui organisait son travail faisait en sorte que le zoologue bolognais « contemplait méticuleusement une nature qui était, de fond en comble, écrite [115]». Il n’est guère surprenant cependant que Buffon s’étonne de trouver dans l’histoire naturelle d’Aldrovandi ce mélange inextricable de citations non vérifiées par l’observation et de fables étalées sans examen critique. Pour l’auteur de l’Histoire des quadrupèdes, ce « fatras d’écritures » ne saurait être à la hauteur de la description exacte et du « tableau d’histoire » qu’il défend. En somme, tout cela n’est pour lui que « légende [116]» — littéralement : « choses à lire » —, et non le résultat d’un travail où le génie scientifique a pu effectuer cette purge nécessaire pour l’histoire naturelle de la deuxième moitié du XVIIIe siècle. C’est donc à la structure de la zoologie de la Renaissance que Buffon s’attaque à travers sa critique d’Aldrovandi, notamment contre le système de représentation suggéré par les descriptions animalières de l’époque, résumé encore par Foucault :

Quand on a à faire l’histoire d’un animal, inutile et impossible de choisir entre le métier de naturaliste et celui de compilateur : il faut recueillir dans une seule et même forme du savoir tout ce qui a été vu et entendu, tout ce qui a été raconté par la nature ou les hommes, par le langage du monde, des traditions ou des poètes. Connaître une bête, ou une plante, ou une chose quelconque de la terre, c’est recueillir l’épaisse couche des signes qui ont pu être déposés en elles ou sur elles ; c’est retrouver aussi toutes les constellations de formes où ils prennent valeur de blason [117].

Buffon rejette donc catégoriquement les « histoires-recueils [118]» de la Renaissance, dans lesquelles les textes primaient sur les faits, au profit d’une « histoire-commentaire » générale qui s’opposera du même coup aux mémoires provisoires des Académiciens qui s’en tenaient aux faits particuliers. S’inscrivant comme ses contemporains dans la continuité de la révolution scientifique baconienne, Buffon propose donc crûment de faire le ménage dans ce « fatras d’écritures » des naturalistes de la Renaissance qui encombre sa discipline :

On s’est tout-à-fait corrigé de ce défaut dans ce siècle ; l’ordre & la précision avec laquelle on écrit maintenant ont rendu les Sciences plus agréables, plus aisées, & je suis persuadé quecette différence de style contribue peut-être autant à leur avancement que l’esprit derecherche qui règne aujourd’hui ; car nos prédécesseurs cherchoient comme nous, mais ils ramassoient tout ce qui se présentoit, au lieu que nous rejetons ce qui nous paroît avoir peu de valeur, & que nous préférons un petit ouvrage bien raisonné à un gros volume bien savant ; seulement il est à craindre que venant à mépriser l’érudition, nous ne venions aussi à imaginer que l’esprit peut suppléer à tout, & que la Science n’est qu’un vain nom [119].

D’une part, cette critique de l’ordre — rappelons l’importance de la dispositio dans la pensée stylistique et scientifique de Buffon —, reprise par Daubenton lorsqu’il reproche spécifiquement les « distributions méthodiques des animaux que Gesner, Aldrovande, Jonston, &c. ont suivies, parce qu’elles sont trop incomplètes [120]», explique en partie le scepticisme de Buffon pour les histoires naturelles de la Renaissance et du Grand siècle. D’autre part, tout en promouvant l’importance de la portion esthétique de son œuvre, Buffon met également en garde le lecteur contre la tentation de trop « mépriser l’érudition » — au risque de voir « l’esprit suppléer à tout », donc de mal imaginer, sans aucune discipline. S’il adopte une posture originale sous-tendue par cette condition que les savants doivent rendre « les Sciences plus agréables », allant même jusqu’à proposer que « cette différence de style » aurait contribué à l’avancement de l’histoire naturelle tout autant que l’esprit de recherche et d’observation qu’il revendique pleinement, Buffon ne manquera jamais d’arrimer sa méthode à une discipline de l’imagination afin de garantir l’intégrité scientifique de son entreprise. C’est dans ce sens que l’on doit interpréter une partie des reproches qu’il adresse à Aldrovandi : le seigneur de Montbard propose de filtrer la masse du commentaire de son prédécesseur, mais également de pallier ses descriptions « monotones » et son historique « moins bon ». Mais pas à n’importe quel prix ! S’il défend une présentation « plus agréable » de la science et insiste sur l’importance de plaire au lecteur, Buffon est tout aussi conscient du danger qui guette le naturaliste dépourvu de génie scientifique : son imagination sans balises risquerait de saper les fondements de sa démarche. Encore une fois, au risque de se répéter, Buffon propose une vision de sa profession qui englobe à la fois les qualités stylistiques propres aux belles-lettres et l’intégrité d’une pratique scientifique : autrement dit, il propose d’imaginer pour « actualiser » la faune, notamment celle de Gesner et d’Aldrovandi.

Si l’on échantillonne depuis la trentaine d’occurrences où Buffon commente l’Historiae animalium du « Pline suisse » dans l’Histoire des quadrupèdes, force est de constater que la critique se prolonge sous plusieurs angles. Tout d’abord, s’appuyant encore une fois sur la logique de la comparaison, Buffon conteste certaines observations douteuses de Gesner, reprises sans nuances par les naturalistes qui lui ont succédé. Dans le préambule de l’article sur la fouine, il exprime ses réserves on ne peut plus clairement :

En plus de condamner le vice de l’entre-recopiage sans critique de Gesner, qui a mené le naturaliste suisse à une classification qu’il juge non fondée, Buffon met au banc des accusés le « père de l’histoire naturelle britannique », John Ray, reconnu surtout pour ses travaux en ichtyologie et en ornithologie, mais aussi en botanique et en géologie. Le peu de crédibilité qu’accorde Buffon au naturaliste anglais du XVIIe siècle dans le domaine des animaux quadrupèdes peut de prime abord surprendre, dans la mesure où, comme nous l’avons mentionné précédemment dans ce chapitre [122], l’auteur des Synopsis methodica animalium quadrupedum et serpenti generis (1693) a tout de même le mérite d’avoir débarrassé l’histoire naturelle de nombreuses créatures imaginaires ou incertaines que l’on retrouvait dans les traités zoologiques de la Renaissance. Notre hypothèse, pour expliquer cette réserve — incidemment, nous n’avons noté aucun commentaire clairement élogieux à l’endroit de Ray dans toute l’Histoire des quadrupèdes — : Buffon a pu être incommodé par l’approche physico-théologique du naturaliste anglais, qui avait également écrit The Wisdom of God Manifested in the Works of the Creation (1691), ouvrage destiné à démontrer que « la preuve de l’existence de Dieu […] se tire des causes finales [123]». Quoi qu’il en soit, Albert le Grand, Gesner et Ray sont appelés dans ce cas à comparaître devant le tribunal du savant Buffon qui condamne ses trois prédécesseurs, en s’appuyant sur la force de son génie scientifique (et de son jugement), pour avoir manqué de discipline et ainsi propagé des espèces mal imaginées.

Après avoir exercé son jugement pour mettre en doute les observations de ses prédécesseurs, Buffon exprime ensuite une autre facette de son génie scientifique en mettant en marche son ars inveniendi : il explique comment il a imaginé lui-même la différence interspécifique de la fouine et de la marte. En se fondant sur ce qui est indubitablement reconnu et admis pour d’autres espèces, Buffon a recours à la logique de la comparaison et à l’analogie :

Si la marte étoit la fouine sauvage, ou la fouine la marte domestique, il en seroit de ces deux animaux comme du chat sauvage & du chat domestique ; le premier conserveroit constamment les mêmes caractères, & le second varieroit, comme on le voit dans le chat sauvage, qui demeure toûjours le même, & dans le chat domestique, qui prend toutes sortes de couleurs. Au contraire, la fouine, ou si l’on veut la marte domestique, ne varie point ; elle a ses caractères propres, particuliers, & tous aussi constans que ceux de la marte sauvage ; ce qui suffiroit seul pour prouver que ce n’est pas une pure variété, une simple différence produite par l’état de domesticité : d’ailleurs, c’est sans aucun fondement qu’on appelle la fouine marte domestique, puisqu’elle n’est pas plus domestique que le renard, le putois, qui, comme elle, s’approchent des maisons pour y trouver leur proie, & qu’elle n’a pas plus d’habitude, pas plus de communication avec l’homme, que les autres animaux que nous appelons sauvages. Elle diffère donc de la marte par le naturel & par le tempérament [124].

Le naturaliste montbardois ne se contente pas de s’opposer aux observations douteuses des naturalistes de la Renaissance, mais il se sert de son génie scientifique pour imaginer, à l’intérieur des balises dictées par son épistémologie, une nouvelle page de l’histoire naturelle et ainsi « actualiser » la faune. Après avoir corrigé les imprécisions propagées dans les traités zoologiques grâce à sa propre expérience [125], Buffon établit avec une étonnante acuité, en s’appuyant sur les connaissances fragmentaires de l’époque, ce qu’effectivement la mammalogie du vingtième siècle confirmera à propos de ces deux carnivores appartenant à la famille des Mustélidés : même si les deux espèces ne sont pas interfécondes, la fouine (Martes foina) ressemble tellement la martre commune (Martes martes) que l’observation ne permet pas de les distinguer. Revenons toutefois à Buffon. Pour soutenir son argumentation, il renvoie aux descriptions anatomiques de Daubenton, en ne manquant pas de résumer ce qui met en évidence les différences entre les deux espèces :

Comparez les deux premières tables des descriptions de la fouine & de la marte, & vous verrez que le corps de la fouine ayant en longueur un pied quatre pouces six lignes, & en grosseur huit pouces quatre lignes, la longueur de la tête, depuis le bout du museau jusqu’à l’occiput, est de quatre pouces ; au lieu que dans la marte la longueur du corps étant d’un pied six pouces huit lignes, & la grosseur de dix pouces quatre lignes, la longueur de la tête depuis le bout du museau jusqu’à l’occiput, n’est cependant que de trois pouces dix lignes [126].

La logique de la comparaison permet enfin à Buffon de passer d’une observation particulière à propos de la marte et de la fouine, à une observation générale qui sous-tend l’ensemble de sa philosophie naturelle (qui s’oppose à celle qui sous-tend la nomenclature linnéenne) : nonobstant la ressemblance ou la différence, le critère ultime pour établir l’espèce est bien « la production d’individus féconds, conçue en terme de lignée [127]». La discipline de l’imagination et le génie scientifique ont permis à Buffon de conforter son hypothèse, de tendre vers la certitude physique d’un fait particulier qui répond également à son épistémologie du général, fondée sur la boussole des deux faunes. En effet, la marte, originaire du Nord — et donc beaucoup moins fréquente que la fouine dans les climats tempérés — soutenait la grande hypothèse buffonienne du passage des animaux nordiques depuis l’Ancien Contient vers le Nouveau Monde ; au contraire de la fouine, exclusivement eurasienne méridionale, la marte était effectivement très abondante au Canada, « jusqu’à la baye de Hudson [128]». Pour appuyer son propos, Buffon renvoie en note, sans citer l’extrait, au « voyage du Capitaine Robert Lade, traduit par M. l’abbé Prevôt, Paris, 1744, Tome II, page 227 ». S’il est vrai que la marte américaine (Martes americana) est bien présente dans les forêts de conifères du bouclier canadien, soulignons que les Voyages du capitaine Robert Lade en différentes parties de l’Afrique, de l’Asie et de l’Amérique (Paris, Didot, 1744) sont une invention de Prévost, rédigée cependant d’après des récits de voyages réels. Buffon était-il conscient de la composante fictionnelle de cet ouvrage, ou son génie scientifique a-t-il temporairement fléchi ? Ou encore, avait-il confiance que son génie scientifique allait lui permettre de faire la distinction entre ce que Prévost avait inventé, et ce qu’il avait recopié depuis les récits véridiques ? Quoi qu’il en soit, l’ouvrage de Prévost est loin d’être une source importante de la fabrique des descriptions animalières, car Buffon y renvoie à trois autres occasions seulement dans toute l’Histoire des quadrupèdes : pour appuyer la présence du lièvre « dans les terres qui avoisinent la Baie de Hudson [129]», pour supporter le talent architectural du castor [130] et pour conforter son opinion que le bison d’Europe et celui d’Amérique « ne sont pas des animaux d’espèce différente [131]».

Si Buffon s’était nourri d’une observation douteuse de Gesner pour finalement distinguer la marte et la fouine qui, depuis la Renaissance, avaient été erronément réunies en une seule espèce, il utilisera plutôt, de manière exceptionnelle, une donnée crédible puisée dans l’œuvre du naturaliste zurichois pour réunir « le bœuf sauvage et le bœuf domestique, le bœuf de l’Europe, de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique, le bonasus, l’aurochs, le bison et le zébu [134]» en une seule et même « espèce » [135]. D’après Buffon, les variétés à l’intérieur de cette « espèce » ont évolué selon « les climats, les nourritures et les traitemens différens [136]», ce qui explique les différences morphologiques entre ce que nous appellerions aujourd’hui les différents genres appartenant à cette sous-famille des Bovinés. On notera la pugnacité de Buffon qui se propose, dans ce long article (qui compte une cinquante de pages), de procéder à une mise à jour de tout ce qui s’est écrit sur le sujet, depuis Aristote jusqu’aux voyageurs du XVIIIe siècle. Il vise ainsi à clarifier la nomenclature de tous ces quadrupèdes plus ou moins confondus à travers les âges, en proposant non pas une classification qui serait fondée sur des rapports arbitraires, mais en utilisant encore une fois sa méthode basée sur la comparaison, qui privilégie « les divisions du sens commun [...] (les rapports généraux) plutôt que la classification (les caractères particuliers) [137]» :

La vérité est ici enveloppée de tant de nuages, environnée de tant d’erreurs qu’on me saura peut-être quelque gré d’avoir entrepris d’éclaircir cette partie de l’Histoire Naturelle, que la contrariété des témoignages, la variété des descriptions, la multiplicité des noms, la diversité des lieux, la différence des langues et l’obscurité des temps sembloient avoir condamnée à des ténèbres éternelles.

Je vais d’abord présenter le résultat de mon opinion sur ce sujet, après quoi j’en donnerai les preuves [138].

Si l’extrait cité illustre de manière exemplaire l’ampleur du travail de débroussaillage et de tri effectué par Buffon en de multiples endroits de son Histoire des quadrupèdes, nous nous intéresserons seulement à la cinquième des huit « preuves » évoquées par le seigneur de Montbard afin de soutenir l’« opinion » selon laquellele « bonasus d’Aristote, est le même animal que le bison des latins [139]». Si l’on admet que cette « opinion » puisse avoir été le résultat de l’expression du génie scientifique, la « preuve » convoquée par Buffon — ici essentiellement lecteur d’une masse considérable d’écrits sur le sujet, depuis l’Antiquité — repose sur le commentaire spécifique de Gesner :

cette proposition ne peut être prouvée sans une discussion critique dont j’épargnerai le détail à mon lecteur [140]. Gesner qui étoit aussi savant Littérateur que bon Naturaliste, & qui pensoit comme moi, que le bonasus pourroit bien être le bison, a examiné & discuté plus soigneusement que personne, les notices qu’Aristote donne du bonasus, & il a en même temps corrigé plusieurs expressions de la traduction de Théodore Gaza [141], que cependant tous les naturalistes ont suivie sans examen ; en me servant de ses lumières, & en supprimant des notices d’Aristote, ce qu’elles ont d’obscur, d’opposé & même de fabuleux, il m’a paru qu’elles se réduisoient à ce qui suit. […] ces deux noms bonasus & bison, n’indiquent que le même animal [142].

De prime abord, il peut paraître étrange que Buffon n’hésite pas à discréditer Aristote au profit d’un éloge ponctuel — et inattendu — de Gesner, qui se voit ici félicité pour ses observations particulières. Cette transfiguration momentanée de Gesner, qui devient « aussi savant Littérateur que bon Naturaliste », est cependant essentielle car elle témoigne encore une fois de l’importance pour Buffon d’allier génie scientifique et génie artistique, si tant est, comme nous l’avons déjà souligné, que tout bon écrivain ne fait pas nécessairement un bon naturaliste [143]. D’autant plus que, lorsqu’il commente les textes des naturalistes qui l’ont précédé, Buffon utilise l’épithète « écrivain » avec une connotation péjorative. Quand il reproche, par exemple, à Albertus Seba d’avoir malhabilement imaginé trois espèces de fourmiliers en sus de celles qui sont indubitablement reconnues, Buffon précise :

Les trois autres [spécimens] sont si mal décrits qu’il n’est pas possible de les rapporter à leur véritable espèce. J’ai cru devoir citer ici ces descriptions en entier, non seulement pour prouver ce que je viens d’avancer, mais pour donner une idée de ce gros ouvrage de Seba, et pour qu’on juge de la confiance qu’on peut accorder à cet Écrivain [144].

Le panégyrique de Buffon à l’endroit de Gesner tient peut-être à cette lucidité momentanée du naturaliste suisse qui a su allier génie scientifique et génie artistique… à moins qu’il ne tienne au simple fait qu’il a eu ici le net avantage, sur tous les autres zoologistes connus, de « pens[er] comme » le seigneur de Montbard !

Reste que la réflexion de Buffon sur le bonasus et le bison s’inscrit dans un projet beaucoup plus vaste : démêler l’histoire des espèces confusément décrites depuis l’Antiquité afin d’endiguer la prolifération abusive dont elles ont été l’objet depuis que les naturalistes de la Renaissance, par le vice de l’entre-recopiage et l’accumulation indisciplinée des connaissances, ont été conduits à séparer indûment ce qui ne sont que des variétés de la même « espèce » [145]. La simplification de cette nomenclature artificiellement amplifiée se fait ici grâce au génie scientifique, au jugement, à la logique de la comparaison et à l’analogie, qui permettent à Buffon de regrouper en une seule « espèce » (il s’agit en fait, pour moderniser le vocabulaire taxinomique buffonien, d’une seule sous-famille, les Bovinés) les différentes « variétés » (en fait, les différents genres) que sont le bison (Bison), le buffle africain (Syncerus) et le bœuf (Bos[146]. Buffon condamne donc ces « transferts à l’occasion desquels les noms s’autonomisent et deviennent créateurs d’espèces supposées séparées [147]», ce qui donne lieu à une multiplication injustifiée qui ne fait que confondre les naturalistes du XVIIIe siècle. Mathurin-Jacques Brisson (1723-1806) répertorie par exemple, dans son Règne animal divisé en IX classes (1756), quelque deux cent soixante espèces de quadrupèdes, alors que, pour le seigneur de Montbard, on ne compte que « deux cents espèces d’animaux quadrupèdes dans toute la terre habitable ou connue [148]». En rassemblant dans son article les représentants de ce que la taxinomie actuelle regroupe dans la sous-famille des Bovinés, Buffon se trouvait parallèlement à illustrer sa théorie de la dégénération en affirmant que le bœuf sauvage, le bœuf domestique, le bonasus et le bison n’étaient que des « variétés » d’une même « espèce » soumise aux aléas des climats, de la nourriture et de l’action de l’homme (la domestication).

Sans vouloir encore une fois verser dans la téléologie, nous croyons que la prochaine séquence montre la puissance du génie scientifique buffonien. En voulant réduire le nombre « d’espèces » bovinées, le naturaliste en arrive à cette conclusion qui, soumise à sa discipline de l’imagination, respecte sa nouvelle définition de « l’espèce », basée non plus uniquement sur des critères mixiologiques (interfécondité) mais aussi sur des principes éthologiques (sympathie naturelle entre individus) :

De tous les noms que nous avons mis à la tête de ce chapitre, lesquels pour les Naturalistes, tant anciens que modernes, faisoient autant d’espèces distinctes & séparées, il ne nous reste donc que le buffle & le bœuf ; ces deux animaux quoiqu’assez ressemblans, quoique domestiques, souvent sous le même toit & nourris dans les mêmes pâturages, quoiqu’à portée de se joindre, & même excités par leurs conducteurs, ont toûjours refusé de s’unir ; ils ne produisent, ni ne s’accouplent ensemble : leur nature est plus éloignée que celle de l’âne ne l’est de celle du cheval, elle paroît même antipathique ; car on assure que les vaches ne veulent pas nourrir les petits buffles, & que les mères buffles refusent de se laisser teter par des veaux [149].

Évidemment, nous savons aujourd’hui que les bisons (Bison), de même que les bœufs sauvages et domestiques (Bos), ne sont ni plus proches ni plus loins entre eux qu’ils ne le sont des buffles africains (Syncerus) ou asiatiques (Bubalus) ; tous forment différents genres de la sous-famille des Bovinés qui appartient à la famille des Bovidés. Nous voulons seulement faire remarquer que, conformément à ce qu’avance Buffon, les animaux ci-dessus nommés sont génétiquement plus éloignés entre eux que ne le sont le cheval et l’âne, qui appartiennent à un seul et même genre (Equus) appartenant à la famille des Équidés. Nous pouvons donc percevoir dans cette avancée hypothétique un questionnement beaucoup plus complexe — en quelque sorte stimulé par la manifestation du génie scientifique de celui qui tente d’imaginer pour mieux décrire la faune — qui anticipe les grandes découvertes du XIXe siècle : partir de l’espèce pour faire du genre une entité biologique dont il devrait être possible de reconstruire l’arbre généalogique [150].

(Courtesy of Rare Books and Special Collections Division — McGill University Library)

Buffon se montre plus incisif à l’endroit de Gesner lorsqu’il s’en prend aux mauvaises analogies « recopiées » par son prédécesseur. Ainsi, au cœur de son important discours portant sur la dégénération des animaux, Buffon exprime de profondes réserves à propos de l’existence potentielle des « jumarts [154]» :

On a prétendu que de l’accouplement du taureau & de la jument, il résultoit une autre sorte de mulet ; Columelle est, je crois, le premier qui en ait parlé ; Gesner le cite, & ajoute qu’il a entendu dire qu’il se trouvoit de ces mulets auprès de Grenoble, & qu’on les appelle en françois jumars. J’ai fait venir un de ces jumars de Dauphiné ; j’en ai fait venir un autre des Pyrénées, & j’ai reconnu, tant par l’inspection des parties extérieures que par la dissection des parties intérieures, que ces jumars n’étoient que des bardeaux, c’est-à-dire des mulets provenans du cheval & de l’ânesse : je crois donc être fondé, tant par cette observation que par l’analogie, à croire que cette sorte de mulet n’existe pas, & que le mot jumar n’est qu’un nom chimérique & qui n’a point d’objet réel. La nature du taureau est trop éloignée de celle de la jument, pour qu’ils puissent produire ensemble ; l’un ayant quatre estomacs, des cornes sur la tête, le pied fourchu, &c. l’autre étant solipède & sans cornes, & n’ayant qu’un seul estomac. Et les parties de la génération étant très-différentes tant par la grosseur que pour les proportions, il n’y a nulle raison de présumer qu’ils puissent se joindre avec plaisir, et encore moins avec succès. […] Ce que l’on raconte de l’accouplement, & du produit du cerf & de la vache, m’est à peu près aussi suspect que l’histoire des jumars, quoique le cerf soit beaucoup moins éloigné, par sa conformation, de la nature de la vache, que le taureau ne l’est de celle de la jument [155].

Précisons qu’au moment où Buffon écrivait ces lignes, personne ne semblait mettre en doute l’existence de cet hybride pourtant fabuleux, comme en témoigne cet article non signé de l’Encyclopédie — « L’âne s’accouple aussi avec la vache, & l’ânesse avec le taureau, & ils produisent les jumarts. Voyez Jumart [156]» — dont le renvoi confirme qu’il s’agit d’un « animal monstrueux, engendré d’un taureau & d’une jument, ou d’une ânesse, ou bien d’une [sic] âne & d’une vache [157]». On notera par ailleurs que la dernière phrase du long extrait susmentionné témoigne encore une fois du génie scientifique de Buffon : en effet, les Cervidés et les Bovidés, deux familles de ruminants qui font partie de l’ordre des Cétartiodactyles (baleines et ongulés ayant un nombre pair de doigts à chacun des membres postérieurs), sont beaucoup plus apparentés que les Bovidés et les Équidés, ces derniers appartenant à l’ordre des Périssodactyles (nombre impair de doigts à chacun des membres postérieurs). L’ensemble de la dernière séquence citée plus haut illustre encore une fois comment le génie scientifique de Buffon s’appuie tant sur l’« observation » que sur « l’analogie » pour discréditer les faits négligemment recopiés par Gesner. Il s’agit d’un exemple patent où le naturaliste, guidé par un solide jugement et une stricte discipline de l’imagination, s’appuie sur des données recueillies sur le terrain pour ensuite exprimer son génie scientifique en imaginant dans le but de débarrasser l’histoire naturelle de la Renaissance de ses inexactitudes reposant presque exclusivement sur le savoir livresque.

Le mystère entourant les « jumarts » continuera cependant à titiller Buffon jusque dans ses derniers écrits sur les quadrupèdes. Dans le prochain passage — spectaculaire envolée rhétorique pour l’alliance des « observations » ou « expériences » avec l’échafaudage de « conjectures fondées » —, le seigneur de Montbard réitère l’importance dévolue à l’induction et, implicitement, au génie scientifique, pour le naturaliste en quête du vraisemblable, voire de la certitude :

il y a peut-être dans l’espèce du chien, telle race si rare, qu’elle est plus difficile à procréer que l’espèce mixte provenant de l’âne & de la jument. Combien d’autres questions à faire sur cette seule matière, & qu’il y en a peu que nous puissions résoudre ? que de faits nous seroient nécessaires pour pouvoir prononcer & même conjecturer ! que d’expériences à tenter pour découvrir ces faits, les reconnoître ou même les prévenir par des conjectures fondées ! cependant loin de se décourager, le Philosophe doit applaudir à la Nature, lors même qu’elle lui paroît avare ou trop mystérieuse, & se féliciter de ce qu’à mesure qu’il lève une partie de son voile, elle lui laisse entrevoir une immensité d’autres objets tous dignes de ses recherches. Car ce que nous connoissons déjà doit nous faire juger de ce que nous pourrons connoître ; l’esprit humain n’a point de bornes, il s’étend à mesure que l’Univers se déploie ; l’homme peut donc & doit tout tenter, il ne lui faut que du temps pour tout savoir. Il pourroit même en multipliant ses observations, voir & prévoir tous les phénomènes, tous les évènemens de la Nature avec autant de vérité & de certitude, que s’il les déduisoit immédiatement des causes ; & quel enthousiasme plus pardonnable ou même plus noble que celui de croire l’homme capable de reconnoître toutes les puissances, & découvrir par ses travaux tous les secrets de la Nature ! [158]

Buffon fait suivre ce morceau de lyrisme par un retour à la réalité du terrain. Son dilemme lui permet d’exprimer une humilité scientifique qui devrait indisposer les critiques qui ont insisté, sans argumentation soutenue, sur l’ego supposément démesuré d’un personnage qui serait principalement préoccupé par les effets de style et le succès commercial :

Ces travaux consistent principalement en observations suivies sur les différens sujets qu’on veut approfondir, & en expériences raisonnées, dont le succès nous apprendroit de nouvelles vérités ; par exemple, l’union des animaux d’espèces différentes, par laquelle seule on peut reconnoître leur parenté, n’a pas été assez tentée. Les faits que nous avons pu recueillir au sujet de cette union volontaire ou forcée, se réduisent à si peu de chose, que nous ne sommes pas en état de prononcer sur l’existence réelle des jumarts [159].

Évidemment, Buffon se trouvait en quelque sorte condamné à disparaître avant que les avancées de la génétique viennent confirmer ses intuitions et statuer sur la non-existence des « jumarts ». Nous devons nous incliner, toutefois, devant l’objectivité du savant qui anticipe sans pouvoir prouver et qui laisse au temps le soin de faire en sorte que ses successeurs puissent en acquérir la certitude. S’il doute de l’existence réelle des « jumarts », Buffon doit tout de même en considérer la vraisemblance et, faute d’un nombre d’observations suffisant pour atteindre la certitude physique, il ne peut toutefois se résoudre à « la nier absolument [160]» :

Cependant ces accouplemens quoique volontaires, & qui sembleroient annoncer du produit, n’en donnent aucun ; je puis en citer un exemple récent, & qui s’est pour ainsi dire passé sous mes yeux. En 1767 & années suivantes, dans ma terre de Buffon, le Meunier avoit une jument & un taureau qui habitoient dans la même étable, & qui avoient pris tant de passion l’un pour l’autre, que dans tous les temps où la jument se trouvoit en chaleur, le taureau ne manquoit jamais de la couvrir trois ou quatre fois par jour, dès qu’il se trouvoit en liberté ; ces accouplemens réitérés nombre de fois pendant plusieurs années, donnoient au maître de ces animaux de grandes espérances d’en voir le produit. Cependant il n’en a jamais rien résulté ; tous les habitans du lieu ont été témoins de l’accouplement très-réel & très-réitéré de ces deux animaux pendant plusieurs années [161], & en même temps de la nullité du produit. Ce fait très-certain paroît donc prouver qu’au moins dans notre climat le taureau n’engendre pas avec la jument, & c’est ce qui me fait douter très-légitimement de cette première sorte de jumart [162].

Le dernier extrait montre encore une fois comment le Buffon à la « vûe courte » utilise les yeux des autres pour stimuler ses propres « yeux intérieurs » et affiner son hypothèse de départ : s’il concède qu’il avait erronément supposé que la jument et le taureau ne pouvait se joindre avec plaisir, il maintient toutefois, faute de preuves, son opinion sur la nullité du produit de l’accouplement. Par ailleurs, il s’agit aussi d’un exemple où le naturaliste montbardois exprime son génie scientifique en utilisant les données recueillies par l’histoire naturelle particulière pour la greffer à sa théorie générale des climats : en d’autres termes, si, sous les latitudes européennes, l’observation a montré la nullité du produit de l’accouplement de la jument et du taureau, rien n’empêche d’imaginer, dans le cadre permis par l’ars iudicandi, que, sous un climat différent, l’effet de la dégénération ait pu provoquer la naissance de tels êtres improbables, mais tout de même vraisemblables.

Dans un autre ordre d’idées, Buffon ne va pas seulement commenter le texte de Gesner, mais il s’attaquera aussi à l’iconographie privilégiée par le naturaliste zurichois. En pointant les impropriétés retrouvées dans les illustrations recopiées et publiées par Gesner, Buffon discrédite non seulement ces représentations issues de la Renaissance, mais aussi, implicitement, une bonne portion du corpus animalier en amont de l’Histoire des quadrupèdes, en particulier les ouvrages populaires des XVII et XVIIIe siècles qui s’inspireront librement des traités zoologiques renaissants [163]. En effet, il ne faut pas oublier que les zoologistes renaissants étaient le plus souvent confrontés à l’absence de données visuelles directes, ce qui a donné lieu à « une intense circulation des bois, les planches étant copiées ou réutilisées par les imprimeurs d’un ouvrage à l’autre [164]». Buffon a dû être conscient de la charge affective inhérente à l’image scientifique — et par-là de sa potentialité de susciter l’intérêt du lecteur —, et de la vocation pédagogique de ces illustrations qui facilitent l’accès au savoir pour les non-spécialistes. Cependant, il se méfie de la symbolique et de la morale qui accompagnent souvent ces gravures supposées représenter la réalité.

Il convient de situer l’évolution de l’iconographie qui a suivi les traités zoologiques de la renaissance : il se développe alors, en marge de la peinture animalière, fort populaire au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles, un « besoin général de dessin essentiel à la science des Lumières tardives [165]». Ce ne serait donc pas la traditionnelle peinture en couleurs qui était susceptible de faire, dans l’esprit du lecteur, le tableau d’une réalité naturelle (une espèce animale par exemple), mais plutôt le dessin et la gravure, qui deviennent alors complémentaires du texte — du « tableau d’histoire ». C’est en ce sens qu’il faut comprendre l’éloge de Buffon, fait par Louis-Sébastien Mercier :

Pour exprimer parfaitement les objets de la nature, il faut des idées intellectuelles, qui n’isolent point les objets, parce que la reproduction de ces mêmes objets et leur imitation parfaite ne sont qu’en nous ; lisez les belles pages de Buffon, et sentez une fois que ce n’est que dans la parole écrite que réside l’imitation au souverain degré du cheval, de l’âne, du lion, du chat, du colibri ; et fermez les yeux pour mieux voir ; toute la nature est en vous ; la peinture fait des cadres ridicules [166].

En somme, l’illustration s’avère la conclusion naturelle d’une démarche où, après avoir bien vu, le naturaliste peut dessiner et graver ce qui tiendra lieu d’observation à celui qui n’a pas vu… Mais, « par rapport à l’observation, la gravure comprend toujours le risque d’un écart. […] outre les imperfections liées à l’observation elle-même et à l’opération de traduction de l’observé en gravé, […] la gravure ne se borne pas à reproduire un visible [167]». Les planches des livres de zoologie avaient donc comme fonction « à la fois d’imaginer et d’imager, de mettre en image ce qu’on ne peut pas voir [168]». C’est en se cens qu’il faut comprendre la critique du Buffon à la « vûe courte » qui s’efforcera avec ses yeux de l’esprit — son génie scientifique — de déterminer, parmi les témoignages visuels transmis par ses nombreux correspondants, lesquels étaient des observateurs dignes de foi ; ces derniers, tout en dessinant les espèces nouvellement découvertes qu’ils avaient sous les yeux, devaient alors se soumettre également à une discipline de l’imagination, afin d’éviter tout excès d’enthousiasme, toute forme d’extravagations.

Un exemple qui résume bien comment le vice de l’entre-recopiage peut se nourrir à cette concrétion d’éléments — nomenclature, description et figure — qui se retrouvent souvent pêle-mêle dans les ouvrages zoologiques de la Renaissance nous est fourni lorsque Buffon commente l’apparence du glouton ou « Carcajou au Canada [169]». Le seigneur de Montbard s’élève contre ce qui lui « paroît être la fable d’un Naturaliste, ou la fiction d’un Peintre [170]», à la base de la dénomination de ce goinfre carnivore membre de la famille des Mustélidés. Il s’agit d’un rare passage où Buffon utilise le vocabulaire pictural dans un sens péjoratif. S’il est en mesure, comme c’est son habitude, de tempérer l’excès d’enthousiasme qui a pu conduire les voyageurs à exagérer certains faits à propos du « Vautour des quadrupèdes [171]» , ce que le naturaliste montbardois reproche aux naturalistes-peintres est précisément d’avoir mal imaginé certains comportements du glouton, d’avoir créé un portrait littéraire imaginaire brodé sur les données mêmes de l’observation. Sans aucune discipline de l’imagination, certains explorateurs ont forgé le récit de cette fable à laquelle Buffon ne peut souscrire, et qui ne sera démentie qu’au milieu du XVIIIe siècle par d’autres voyageurs attentifs :

On l’appelle ainsi avec raison, parce qu’il est incroyable ce qu’il peut manger ; je n’ai jamais entendu dire, quoique je l’aie demandé plusieurs fois à des chasseurs de profession, que cet animal se presse entre deux arbres pour vider son corps, & y faire de la place par force pour satisfaire de nouveau & plus promptement son insatiable voracité. […] Voyage de Gmelin, tome III, page 492 [172].

Cherchant la source de cette méprise par les naturalistes qui l’ont précédé, Buffon souligne en note que c’est « Olaüs qui le premier a écrit cette fable, & un Dessinateur, copié dans Gesner, qui l’a mise en figure [173]» (que nous présentons à la figure 45, page suivante). Buffon insiste encore une fois sur le vice du recopiage mais aussi sur le manque de discernement — de génie scientifique — du naturaliste suisse dans le choix de son iconographie.

(Courtoisie du Service Interétablissements de Coopération Documentaire, Universités de Strasbourg)

Dans une des plus passionnantes enquêtes de l’Histoire naturelle, illustrant admirablement la genèse d’une découverte — qui s’étendra depuis l’article initial de 1765 [175] jusqu’au tout dernier article du VIIe volume du Supplément en 1789 [176] —, Buffon s’interroge sur un fait en apparence simple mais qui recèle sa part d’ombre jusqu’à la fin du XVIIIe siècle : les cornes de la girafe sont-elles permanentes, ou caduques comme les bois des daims et des chevreuils ? Il faut dire que Buffon et Daubenton n’avaient pu observer de spécimen vivant ou naturalisé pour la rédaction de l’article de 1765, et ils ne disposaient que d’un dessin de qualité médiocre :

On nous a envoyé cette année (1764) à l’Académie des sciences un dessein & une notice de la giraffe, par laquelle on assure que cet animal que l’on croyoit particulier à l’Éthiopie, se trouve aussi dans les terres voisines du cap de Bonne-espérance ; nous eussions bien desiré que le dessein eût été un peu mieux tracé, mais ce n’est qu’un croquis informe & dont on ne peut faire aucun usage [177].

De plus, si l’on tient compte du fait que le premier spécimen naturalisé ne fut introduit en France qu’en 1785 par François Le Vaillant (1753-1824) [178], il n’est donc pas étonnant que Buffon ait dû ici faire appel presque uniquement à ses « yeux de l’esprit » — à son génie scientifique — pour faire fonctionner sa fabrique du « tableau d’histoire » de la girafe, à partir d’un savoir essentiellement livresque. En conséquence, de manière tout à fait exceptionnelle, ce « tableau d’histoire » n’est suivi d’aucune description anatomique, ni d’aucune planche. Il faut y voir un indice de la rigueur avec laquelle Buffon traite les sources iconographiques : faute d’un dessin réalisé depuis l’animal vivant (ou au moins depuis une peau bourrée), il vaut mieux s’abstenir que d’imaginer une planche invraisemblable qui risque de freiner les progrès de la connaissance en détournant les naturalistes du chemin menant à la découverte. D’ailleurs, si l’on revient à Gesner, nous avons déjà pu constater (voir figure 28, supra, p. 447) que la gravure incluse dans l’Icones animalium ne rend pas la « description fidèle » plus aisée : la girafe « réelle » mais rarement observée côtoie la licorne « mythique » qui, elle, est bien présente dans l’imaginaire de la Renaissance (et encore à l’âge classique). Or, toutes deux présentent des cornes qui ont beaucoup à voir avec celles des antilopes… Nous n’osons imaginer ce à quoi pouvait ressembler ce « croquis informe » que Buffon n’a pas reproduit, d’autant plus que la gravure (voir la figure 44, ci-dessous) insérée dans la première « Addition » de 1776, réalisée « d’après un dessin […] envoyé du cap de Bonne-espérance, […] rectifié dans quelques points, d’après les notices de M. le chevalier de Bruce » est loin du réalisme habituel des reproductions que l’on trouve dans l’Histoire des quadrupèdes : si la courbure des cornes a été atténuée comparativement à l’illustration plus fantaisiste de l’Icones animalium, la longueur de celles-ci est exagérée. Le manque de proportion est aussi flagrant : la largeur de l’encolure est nettement surévaluée, si on la compare à l’étalon humain reproduit au bas de l’illustration. En somme, ce dessin « rectifié », s’il est plus réaliste que celui de Gesner, ne s’éloigne pas tellement de l’iconographie incertaine qui avait été perpétuée depuis la fin de la Renaissance, et que l’on peut estimer avec la gravure donnée par Aldrovandi (voir la figure 45, à la page suivante). On doit cependant faire amende honorable et remarquer que le savant italien a dans ce cas fort bien représenté la puissante langue de la girafe qui, effectivement, est la plus coriace et la plus longue (plus d’un demi-mètre) de tous les ongulés…

(Courtesy of Rare Books and Special Collections Division — McGill University Library)

(Courtesy of Osler Library, McGill University)

Mais revenons aux mystérieuses cornes. Buffon commence son enquête ainsi : « Gesner cite Belon, pour avoir dit que les cornes tombent à la giraffe comme au daim [181]». J’avoue que je n’ai pu trouver ce fait dans Belon [182]». Buffon se sert donc de la mauvaise lecture de Gesner, qui a improprement convoqué Belon, pour amorcer sa réflexion, non sans en profiter pour lancer une énième pointe à ses adversaires, les « Nomenclateurs » linnéens :

Cependant ce fait que je n’ai trouvé nulle part, seroit un des plus importans pour décider de la nature de la giraffe ; car si ses cornes tombent tous les ans, elle estdu genre des cerfs, & au contraire si ses cornessont permanentes, elle est de celui des bœufs ou des chèvres ; sans cette connoissance précise, on ne peut pas assurer, comme l’ont fait nos Nomenclateurs, que la giraffe soit du genre des cerfs [183].

Buffon va donc glisser subtilement du commentaire sur la remarque erronée de Gesner à une critique acerbe dirigée contre un élève de Linné, le naturaliste suédois Frédéric Hasselquist (1722-1752) [184], pour reprocher précisément à celui-ci ce qu’il avait naguère condamné dans les écrits des naturalistes de la Renaissance : le vice de l’accumulation savante. En effet, au-delà de la dénonciation féroce de la classification linnéenne, Buffon s’élève contre la futilité de la « très-longue, mais très-sèche description [185]» du disciple de Linné, auquel il reproche d’avoir « entassé méthodiquement, c’est-à-dire en écolier, cents petits caractères inutiles [186]». Il poursuit sa diatribe en ajoutant que le verbiage d’Hasselquist ne contient aucun mot sur la substance des cornes de la girafe : tout en citant (en note) la totalité de l’interminable passage incriminé [187], Buffon prévient explicitement les voyageurs contre « l’inutile recherche des caractères, qui les conduit à de fastidieuses énumérations et à la vaine accumulation de détails insignifiants [188]». Implicitement, il suggère même que les explorateurs doivent se contenter de rapporter, par le texte et le dessin, ce qu’ils ont vu de leurs propres yeux et de laisser à ceux qui sont dotés du génie scientifique propre à l’histoire naturelle le soin de faire intervenir les yeux de l’esprit :

Je rapporte ici cette description d’Hasselquist, non pas pour l’utilité, mais pour la singularité, & en même temps pour engager les Voyageurs à se servir de leurs lumières, & à ne pas renoncer à leurs yeux pour prendre la lunette des autres ; il est nécessaire de les prémunir contre l’usage de pareilles méthodes, avec lesquelles on se dispense de raisonner, & on se croit d’autant plus savant que l’on a moins d’esprit. En sommes-nous en effet plus avancés après nous être ennuyés à lire cette énumération de petits caractères équivoques, inutiles ? [189]

Si Buffon s’en prend encore une fois ici à la « méthode des descriptions comprises comme des définitions  [190]», s’il veut défendre une histoire naturelle qui est science de la comparaison plutôt que science de la classification, il veut aussi signifier aux voyageurs à qui le génie scientifique pourrait faire défaut que c’est à l’illustration qu’il revient de suppléer aux descriptions trop minutieuses :

C’est aux figures à suppléer à tous ces petits caractères, & le discours doit être réservé pour les grands : un seul coup-d’œil sur une figure en apprendroit plus qu’une pareille description, qui devient d’autant moins claire qu’elle est plus minutieuse, sur-tout n’étant point accompagnée de la figure, qui seule peut soutenir l’idée principale de l’objet au milieu de tous ces traits variables, & de toutes ces petites images qui servent plutôt à l’obscurcir qu’à le représenter [191].

Buffon semble donc privilégier l’iconographie (des descriptions illustrées) au linnéisme (des définitions lexicales) [192]. De plus, à défaut de figure satisfaisante, la description devra faire place au « tableau d’histoire », dont la réussite sera évidemment tributaire du génie (scientifique, pour être juste, mais aussi artistique, pour ne pas ennuyer le lecteur) qui anime le peintre de la nature. À ce sujet, on ne pourra pas accuser Buffon de manquer de suite dans les idées. En effet, toujours dans le XIIIe tome de l’Histoire naturelle, Hasselquist est à nouveau violemment pris à partie pour avoir donné une description sans figure de la mangouste. Si le but de l’argumentation est de montrer que « le trop grand nombre de petits rapports & de combinaisons précaires dont on est obligé de charger sa mémoire, rendent le travail du lecteur plus grand que celui de l’auteur, & les laisse tous les deux aussi ignorans qu’ils étoient [193]», nous devons souligner qu’une des raisons pour lesquelles les descriptions animalières « données par ce Nomenclateur, ne pourront jamais servir qu’à excéder ceux qui voudroient s’ennuier à les lire [194]» est précisément « que la méthode de ces descriptions n’est qu’une routine que tout homme peut suivre, et qui ne suppose ni génie ni même d’intelligence [195]». En effet, Hasselquist

décrit la giraffe aussi minutieusement que la mangouste, & ne laisse pas que de manquer le caractère essentiel, qui est de savoir si les cornes sont permanentes ou si elles tombent tous les ans : dans vingt fois plus de paroles qu’il n’en faut, l’on ne trouve pas le mot nécessaire, & l’on ne peut juger par sa description si la giraffe est du genre des cerfs ou de celui des bœufs. Mais c’est assez s’arrêter sur une critique que tout homme sensé ne manquera pas de faire lorsque de pareils ouvrages lui tomberont entre les mains [196].

Ce détour, qui s’accompagne d’une remise en question de la méthode de description du naturaliste suédois, nous a semblé nécessaire dans la mesure où il offre un condensé de plusieurs points névralgiques de notre problématique. Le questionnement sur la nature des cornes de la girafe est d’abord généré par le manque de rigueur de Gesner, sans laquelle toute cette enquête n’aurait peut-être pas eu lieu. En effet, Buffon ne manque pas de le souligner derechef au terme de l’article de 1765 : « le prétendu passage de Belon, cité par Gesner, […] seroit […] décisif s’il étoit réel [197]». Ensuite, comme la description d’Hasselquist ne correspondait pas à la méthode que Buffon jugeait acceptable pour sa propre Histoire des quadrupèdes, il essaie de mieux imaginer la nature des cornes de girafe, afin de « dépoussiérer » un autre mystère animalier :

D’ailleurs, l’on ignore de quelle substance sont les cornes de la giraffe, & par conséquent si par cette partie elle approche plus des cerfs que des bœufs, & peut-être ne sont-elles ni du bois comme celles des cerfs, ni des cornes creuses comme celles des bœufs ou des chèvres. Qui sait si elles ne sont pas composées de poils réunis comme celles des rhinoceros, ou si elles ne sont pas d’une substance & d’une texture particulière ? [198]

Contre Gesner et Hasselquist qui prétendaient que les cornes de la girafe étaient de même nature que les bois des cerfs, Buffon use encore une fois de la logique de la comparaison :

Il me semble que l’on a mal interprété les Auteurs ou mal entendu les Voyageurs lorsqu’ils ont parlé du poil de ces cornes ; l’on a cru qu’ils avoient voulu dire que les cornes de la giraffe étoient velues comme le refait des cerfs, & de-là on a conclu qu’elles étoient de même nature ; mais l’on voit au contraire […] que ces cornes de la giraffe sont seulement environnées & surmontées de grands poils rudes & non pas revêtues d’un duvet ou d’un velours, comme le refait du cerf ; & c’est ce qui pourroit porter à croire qu’elles sont composées de poils réunis à peu-près comme celles du rhinoceros, leur extrémité qui est mousse, favorise encore cette idée : Et si l’on fait attention que dans tous les animaux qui portent des bois au lieu de cornes, tels que les élans, les rennes, les cerfs, les daims & les chevreuils, ces bois sont toujours divisés en branches ou andouillers, & qu’au contraire les cornes de la giraffe sont simples et n’ont qu’une seule tige ; on se persuadera aisément qu’elles ne sont pas de même nature, sans quoi l’analogie seroit ici entièrement violée [199]

On aura remarqué que Buffon exerce son génie scientifique et son jugement afin de discréditer une des trois hypothèses de départ concernant la nature des cornes de la girafe : la similitude avec les bois des Cervidés éliminée, il restait à déterminer si les protubérances crâniennes ne s’apparentaient pas plutôt à la corne des Bovidés ou à celle(s) [200] des rhinocéros. Comme les données fragmentaires qu’il a accumulées ne lui permettent pas de statuer sur la nature de ces cornes, Buffon ajoute, témoignant d’une humilité scientifique remarquable, que seul le « temps confirmera l’une ou l’autre de ces conjectures [201]». Mais avant de revenir sur cette problématique qui resurgira dans les volumes du Supplément, le seigneur de Montbard s’acharne encore une fois sur Hasselquist — et indirectement sur la méthode accumulative employée par Gesner et les naturalistes de la Renaissance — pour déplorer l’absence de génie scientifique qui a présidé à la description de la girafe :

Un mot de plus dans la description d’Hasselquist, si minutieuse d’ailleurs, auroit fixé ces doutes & déterminé nettement le genre de cet animal. Mais des écoliers qui n’ont que la game de leur maître dans la tête, ou plutôt dans leur poche, ne peuvent manquer de faire des fautes, des bévues, des omissions essentielles : parce qu’ils renoncent à l’esprit qui doit guider tout Observateur, & qu’ils ne voient que par une méthode arbitraire & fautive, qui ne sert qu’à les empêcher de réfléchir sur la nature & les rapports des objets qu’ils rencontrent, & desquels ils ne font que calquer la description sur un mauvais modèle [202].

S’il est un passage qui soutient notre thèse et qui illustre l’importance du génie scientifique et de la discipline de l’imagination dans la fabrique de l’Histoire des quadrupèdes, c’est bien la clausule de cet article de 1765 sur la girafe. En effet, depuis la critique générée par les observations douteuses copiées négligemment par Gesner et les détails exaspérants de la description d’Hasselquist, Buffon scande en une formule audacieuse ce que nous appellerons le cœur de la méthode qui anime sa fabrique des quadrupèdes :

un seul grand caractère bien saisi, décide quelquefois, & souvent fait plus pour la connoissance de la chose, que mille autres petits indices : dès qu’ils sont en grand nombre, ils deviennent nécessairement équivoques & communs, & dès-lors ils sont au moins superflus s’ils ne sont pas nuisibles à la connoissance réelle de la Nature, qui se joue des formules, échappe à toute méthode, & ne peut être aperçue que par la vue immédiate de l’esprit, ni jamais saisie que par le coup-d’œil du génie [203] .

Aux voyageurs le soin de décrire ce qu’ils ont vu avec les yeux du corps ; aux graveurs et dessinateurs de représenter sobrement et simplement ce qui ne gagne pas à être décrit par un fleuve inutile de mots ; au naturaliste génial, dut-il avoir la « vûe courte », le soin de combiner, dans son « tableau d’histoire », toutes ces observations sous la gouverne de la discipline de l’imagination, afin d’atteindre « la connoissance réelle de la Nature ». On ne saurait mieux résumer la philosophie qui sous-tend les descriptions animalières et qui témoigne de l’unité inhérente à la structure tripartite des articles de l’Histoire des quadrupèdes, admirablement résumée par Thierry Hoquet : « donner la peinture complète de l’économie animale par le texte, par la mesure et par l’image [204]». Il revient à celui qui brosse le « tableau d’histoire » de saisir les rapports des éléments complémentaires fournis par l’observateur-descripteur et par le peintre-illustrateur, puis d’exercer son génie scientifique afin de dégager de la masse d’informations ce qui paraît le plus vraisemblable, en imaginant pour « actualiser » la faune et proposer de nouvelles découvertes.

Le jugement de Buffon lui aura permis encore une fois de démontrer qu’il avait raison de se méfier des commentaires de Gesner et d’Hasselquist. Tout d’abord, dans une première « Addition à l’article de la Giraffe » (1766) publiée une décennie après l’article original, il précise que sa réflexion n’est pas encore achevée :

nous ne sommes pas encore assurés que ces cornes soient permanentes comme celles des bœufs, des gazelles, des chèvres, &c. ou si l’on veut, comme celles du rhinocéros, ni qu’elles se renouvellent tous les ans comme celles des cerfs, quoiqu’elles paroissent être de la même substance que le bois des cerfs [205].

Puis, s’appuyant sur des spécimens transmis par Jean-Nicolas-Sébastien Allamand (1713-1787), célèbre professeur d’histoire naturelle et de philosophie à Leyde [206], le naturaliste montbardois poursuit sa quête de « la connaissance exacte de ces cornes [207]» :

Il est maintenant assez probable, par l’inspection de ces cornes solides & d’une substance semblable aux bois des cerfs, que la giraffe pourroit être mise dans le genre des cerfs, & cela ne seroit pas douteux si l’on étoit assuré que son bois tombe tous les ans ; mais il est bien décidé qu’on doit la séparer du genre des bœufs & des autres animaux dont les cornes sont creuses. En attendant, nous considérerons ce grand & bel animal, comme faisant un genre particulier & unique  [208].

Afin d’appuyer son raisonnement, Buffon cite intégralement le treizième tome de « la belle édition que M. Schneider a faite de [s]on Ouvrage [209]», avec « les excellentes additions que M. Allemand y a jointes [210]» :

Quoique ces cornes soient solides comme celles des cerfs, je doute qu’elles tombent de même que ces dernières : elles semblent être une excroissance de l’os frontal, comme l’os qui sert de noyau aux cornes creuses des bœufs & des chèvres, & il n’est guère possible qu’elles s’en détachent. Si mon doute est fondé, la giraffe fera un genre particulier, différent de ceux sous lesquels on comprend les animaux dont les cornes tombent, & ceux qui ont des cornes creuses, mais permanentes [211].

Buffon va ensuite conclure son « Addition », selon « l’avis de M. Allamand, au sujet de la nature des cornes de la giraffe [212]», en commentant d’autres spécimens reçus au Cabinet du Roy, représentés ci-après par une planche (voir la figure 46, à la page suivante) :

les deux petites cornes sciées étoient adhérentes au crâne sans être appuyées sur des meules, elles doivent donc être regardées comme des prolongemens osseux de cette partie. D’ailleurs le poil ou plutôt le crin dont elles sont environnées & surmontées, ne ressemble en rien au velours du refait des cerfs ou des daims ; ces crins paroissent être permanens, ainsi que la peau dont ils sortent, & dès-lors la corne de la giraffe ne sera qu’un os qui ne diffère de celui de la vache, que par son enveloppe ; celui-ci étant recouvert d’une substance cornée ou corne creuse, & celui de la giraffe couvert seulement de poil et de peau [213].

(Courtesy of Rare Books and Special Collections Division — McGill University Library)

Nous avons cru bon souligner la ténacité avec laquelle Buffon a mené à terme son enquête, jusque dans le septième tome du Supplément, publié un an après sa mort, où il « revient » soutenir ses conclusions précédentes. La finesse des précisions n’ont rien à envier aux connaissances actuelles en anatomie, et le tableau inclut même une induction — une manifestation du génie scientifique qui invente — où Buffon, sans jamais avoir vu l’animal vivant (ou encore lu un rapport faisant état de ce comportement), imagine une raison pour laquelle certains individus ne possèdent pas ces longs poils noirs qui surplombent parfois la peau qui recouvre leurs cornes :

La giraffe porte au-dessus du front deux cornes un peu inclinées en arrière. Nous avions déjà pensé, d’après celle que M. Allamand nous avoit envoyée, qu’elles ne tomboient point chaque année comme les bois des cerfs, mais qu’elles étoient permanentes comme celles des bœufs, des beliers, &c. Notre opinion a été entièrement confirmée par les observations de M. Allamand, sur une tête décharnée qu’il a dans sa collection. Les cornes de la giraffe sont une excroissance de l’os du front dont elles font partie, & sur lequel elles s’élèvent à la hauteur de sept pouces ; leur circonférence à la base est de plus de neuf pouces ; leur extrémité est terminée par une espèce de gros bouton. Elles sont recouvertes d’une peau garnie de poils noirs, & plus longs vers l’extrémité, où ils forment une sorte de pinceau qui manque cependant à plusieurs individus, vraisemblablement parce qu’ils les usent en se frottant contre les arbres. Ainsi les cornes de la giraffe ne sont pas des bois, mais des cornes comme celles des bœufs, & elles n’en diffèrent que par leur enveloppe, les cornes des bœufs étant renfermées dans une substance cornée, & celles de la giraffe étant seulement recouvertes d’une peau garnie de poils [218].

L’hypothèse n’est pas fausse, si ce n’est qu’il faudrait la compléter en ajoutant que ces pinceaux de poils manquent habituellement aux mâles adultes qui les usent dans les combats ; leurs têtes se balancent effectivement à la manière d’une massue. Aussi, l’individu adulte qui possède encore ses pinceaux est pratiquement toujours… une femelle !

Les mises en garde de Buffon à l’endroit d’Aldrovandi dans le « Premier discours » laissaient présager une critique qui s’actualise sans surprise dans les descriptions animalières, notamment en ce qui a trait à l’inattentif recopiage d’erreurs manifestes. Il ne faudra donc pas s’étonner de la similitude du traitement réservé par Buffon à Gesner et Aldrovandi. Ce dernier est par exemple imputable d’avoir « copié cette erreur [219]» depuis un naturaliste arabe qui avait avancé « que l’animal du musc portoit un bois [220]», alors que la plus simple observation atteste qu’il en est dépourvu [221] :

Abusseid Serafi dit, que l’animal du Musc ressemble assez au Chevreuil, qu’il a la peau & la couleur semblables, les jambes menues, la corne fendue, le bois droit & un peu courbe, & qu’il est armé de deux dents blanches, du côté de chaque joue. Cet Auteur est le seul qui ait avancé que l’animal du musc portoit un bois ; & ce n’est vraisemblablement que par analogie qu’il a pensé que cet animal, ressemblant d’ailleurs au chevreuil, devoit avoir un bois sur la tête. Comme Aldrovande a copié cette erreur, nous avons cru devoir la remarquer [222].

Ici, Buffon dénonce l’une de ces transcriptions serviles qui sont omniprésentes dans l’œuvre du zoologiste italien. Dans le cas qui nous requiert, il a reproduit sans sourciller la constitution malimaginée du chevrotain porte-musc, elle-même sous-tendue par une logique de comparaison fautive — par défaut de génie scientifique, de jugement ou de discipline de l’imagination… Il est étonnant cependant que Buffon n’ait pas remarqué que, contrairement à ce que le zoologiste italien écrit, Aldrovandi donne la figure d’un Capra moschi… dépourvu de cornes ! [223] Peut-être est-ce la raison pour laquelle on ne retrouve aucune illustration du chevrotain porte-musc dans toute l’Histoire des quadrupèdes, Supplément compris, Buffon voulant à tout prix éviter de donner du crédit à ce dont il n’était pas certain. En revanche, le « tableau d’histoire » est suivi par une planche qui complète la description anatomique de ces « poches de musc » qui contiennent la précieuse substance utilisée encore de nos jours en parfumerie [224].

(Courtesy of Osler Library, McGill University)

Le vice de l’entre-recopiage est également dénoncé dans le « tableau d’histoire » du porc-épic. Dans ce cas, Buffon s’en prend en particulier à Aldrovandi, parce que le naturaliste italien aurait pu être, sans avoir à se déplacer hors de son environnement immédiat, un observateur privilégié du rongeur dans son habitat naturel. Il aurait donc dû repérer l’erreur flagrante concernant le temps de gestation attribué à ce fascinant hystricomorphe de la famille des Éréthizontidés :

Nous avons déjà fait remarquer [228] la méprise d’Aristote (soulignée par Buffon) qui avait erronément estimé le temps de gestation de l’ourse à « trente jours [229]». Nous avons donc affaire ici à une mauvaise analogie : comme Pline, à la suite d’Aristote, avait écrit que le porc-épic « se cache pendant les mois d’hiver, caractère que présentent beaucoup d’animaux, et surtout les ours [230]», et que le Stagirite avait bien établi que « le porc-épic femelle se retire dans un abri et se trouve en gestation un nombre égal de jours, et [que] pour le reste, elle est comme l’ourse [231]», l’analogie avait permis à Aldrovandi de statuer que le temps de gestation du porc-épic était aussi de trente jours. Saluons au passage l’humilité qui accompagne le doute du scientifique, de même que l’acuité du génie buffonien : en effet, le temps de gestation du porc-épic est d’environ deux cent dix jours, et non trente… La mauvaise analogie d’Aldrovandi est d’autant plus répréhensible qu’il habitait une contrée riche en spécimens facilement observables ; sa discipline de l’imagination, son jugement ou son génie scientifique aurait dû le préserver d’une telle méprise. Ce qui gêne Buffon, c’est tout autant que les « yeux du corps » du savant italien n’aient pas été aptes à infirmer l’hypothèse des Anciens, que ses « yeux de l’esprit » aient été incapables de corriger l’analogie inappropriée [232].

Nous avons déjà traité brièvement du pangolin et du phatagin qui, dans le langage populaire, étaient souvent appelés « fourmiliers écailleux » car, comme le tamanoir et le tamandua — les véritables fourmiliers — ils ne « vivent que de fourmis [233]». En s’appuyant sur la boussole des deux faunes, Buffon avait cependant pu dissiper toute confusion possible entre les véritables fourmiliers, originaires de l’Amérique méridionale, et ces insectivores marginaux vivant dans les régions tropicales et équatoriales d’Afrique et d’Asie du Sud-Est [234]. Cependant, ces membres de la famille des Manidés — la seule que compte l’ordre marginal des Pholidotes — avaient aussi été « vulgairement connus sous le nom de Lézards écailleux [235]», depuis la suggestion malheureuse d’Aldrovandi qui, dans le deuxième volume son De quadrupedibus digitatis oviparis (1645), leur avait réservé le nom de « Lacerta Indica Yvannae congener [236]», que nous traduisons librement par « lézard indien du même genre que l’iguane ». Buffon ajoute qu’il y a « erreur dans cette phrase indicative, le pangolin étant non seulement d’un genre, mais d’une classe différente de l’iguane qui est un lézard ovipare [237]». Les raisons pour lesquelles il croit « devoir rejeter cette dénomination [238]» sont :

1.º parce qu’elle est composée, 2.º parce qu’elle est ambigue & qu’on l’applique à ces deux  espèces, 3.º parce qu’elle a été mal imaginée ; ces animaux étant non seulement d’un autre genre, mais même d’une autre classe que les lézards qui sont des reptiles ovipares, au lieu que le Pangolin & le Phatagin sont des quadrupèdes vivipares : ces noms sont d’ailleurs ceux qu’ils portent dans leur pays natal, nous ne les avons pas créés, nous les avons seulement adoptés [239].

En rejetant comme à son habitude les dénominations composées et en privilégiant les appellations locales, Buffon s’éloignait des classifications qu’il considérait arbitraires et artificielles ; il rétablissait ainsi une division naturelle suggérée par ses prédécesseurs qui avaient amalgamé indistinctement vivipares et ovipares, mammifères et reptiles. Il est intéressant d’ajouter que Buffon s’appuie sur l’anatomie pour dénoncer l’analogie inappropriée qui a conduit Aldrovandi à mal imaginer la taxinomie du pangolin :

Tous les lézards sont recouverts en entier et jusque sous le ventre d’une peau lisse & bigarrée de taches qui représentent des écailles, mais le pangolin & le phatagin n’ont point d’écailles sous la gorge, sous la poitrine, ni sous le ventre ; le phatagin, comme tous les autres quadrupèdes, a du poil sur toutes ces parties inférieures du corps ; le pangolin n’a qu’une peau lisse et sans poils. Les écailles qui revêtent & couvrent toutes les autres parties du corps de ces deux animaux ne sont pas collées en entier sur la peau, elles y sont seulement infixées & fortement adhérentes par leur partie inférieure ; elles sont mobiles comme les piquans du porc-épic, & elles se relèvent ou se rabaissent à la volonté de l’animal, ellesse hérissent lorsqu’il est irrité, elles se hérissent encore plus lorsqu’il se met en boule comme le hérisson [240].

Le génie scientifique de Buffon lui permet non seulement de discréditer la phrase indicative qu’Aldrovandi a imaginée sans grande discipline, mais il le conduit aussi à distinguer le pangolin d’autres quadrupèdes à carapace de l’Amérique méridionale, avec lesquels il pourrait être confondu : les tatous [241]. En effet, les « écailles […] si grosses, si dures et si poignantes » des pangolins ne présentent aucun élément osseux ; elles s’imbriquent pour recouvrir les surfaces latérales & supérieures du corps, & ont la propriété de se dresser telle « une cuirasse offensive qui blesse autant qu’elle résiste [242]», en raison de leur bordure tranchante (voir la figure 11, supra, p. 365). Les tatous présentent plutôt une enveloppe externe essentiellement défensive, formée de plaques osseuses articulées recouvertes de corne (voir la figure 53, infra, p. 517).

Il était en somme difficile de mieux imaginer que Buffon, à l’époque où il écrit son article sur le pangolin et le phatagin, cette classe d’êtres marginaux que sont les Manidés. Même s’ils sont édentés, le pangolin et le phatagin présentent des caractéristiques physiques et géographiques qui ont permis au génie scientifique de Buffon de les distinguer des autres membres appartenant superordre des Xénarthres : en effet, le revêtement externe des tatous (ordre Cingulata) et la terre d’origine des fourmiliers (ordre Pilosa) étaient assez différents pour imaginer une taxinomie naturelle particulière, malgré les similitudes anatomiques, d’une part, et éthologiques d’autre part. Les commentaires de Buffon, visant d’emblée à corriger la nomenclature mal imaginée par Aldrovandi, nous auront permis encore une fois d’illustrer comment il parvient à faire fonctionner sa fabrique des descriptions animalières, avec ici une intuition qui sera confirmée par la taxinomie moderne.

La propension à adopter des dénominations composées, semblables à celle du « lézard écailleux », aura été une source importante de confusion pour les voyageurs et les naturalistes du XVIIIe siècle. Buffon se montre encore une fois étonné que l’auteur du De quadrupedibus digitatis viviparis ait maladroitement confondu l’hippopotame — littéralement « cheval du fleuve » — avec la « vache marine » des étendues d’eau nordiques :

Buffon savait pertinemment que l’hippopotame (un herbivore suiforme propre au continent africain) n’avait rien de commun avec la « vache marine » — le morse —, un carnivore pinnipède des mers du Nord. Contre cet emploi des dénominations composées, Buffon propose encore l’usage des noms vernaculaires, afin d’éviter de multiplier à outrance le nombre réel d’espèces quadrupèdes. On se gardera ainsi d’imaginer certaines espèces dans une localité géographique où ils n’ont jamais mis… les membres thoraciques ou pelviens [246]. Ce que Buffon reproche à Aldrovandi, c’est d’avoir laissé en veilleuse son jugement. Il aurait pu sinon se rendre compte que cet habitat mal imaginé pour l’hippopotame était une conséquence directe d’une mauvaise induction générée par la dénomination composée. Grâce à la boussole des deux faunes, qui s’actualise ici par l’impossibilité pour l’hippopotame — une espèce propre à l’hémisphère méridional de l’Ancien Continent — de passer dans le Nouveau Monde, en comparaison avec la « vache marine » (ou morse), commune aux deux continents (dans les eaux nordiques de l’Atlantique, du Pacifique et des mers arctiques) [247]. Par ailleurs, soulignons que ces dénominations composées seront à la source d’une panoplie de méprises. Si le « bœuf marin » pouvait correspondre à l’hippopotame, tel que Buffon l’indique dans l’extrait cité plus haut, Daubenton rappelle que les Marseillais appelaient le « phoque de la Méditerranée » le « bœuf de mer [248]». Nonobstant la confusion susmentionnée possible avec l’hippopotame, cette appellation a fait en sorte que les naturalistes ont souvent séparé ce « phoque de la Méditerranée » du « phoque de l’Océan », alors que, pour Daubenton, « ces deux animaux ne seraient qu’une variété « de même espèce, mais de différentes races [249]». Il est intéressant de souligner que, pour le collaborateur de Buffon, la source d’une telle confusion se trouve chez Rondelet, à qui il reproche ses « mauvaises figures […] et […] ses descriptions [250]» qui ont conduit ses successeurs à séparer indûment le « phoque de la Méditerranée » et le « phoque de l’Océan ». Daubenton reproche donc indirectement à Aldrovandi d’avoir recopié l’erreur de Rondelet, puis d’avoir imaginé, à la place des « vaches marines », des « chevaux de mer » septentrionaux.

Nous aimerions conclure en prolongeant le tableau du « blaireau-cochon » d’Aldrovandi, esquissé en début de chapitre. Buffon en vient à proposer que le « blaireau-cochon pourroit bien être le coati [251]» car « on a rapporté à cet animal le taxus suillus, dont Aldrovande donne la figure [252]». Cependant, un doute persistait dans l’esprit du naturaliste bourguignon car plusieurs témoins, dans les campagnes françaises, affirmaient avoir vu le « blaireau-cochon ». Buffon fait alors appel à son génie scientifique et s’appuie encore sur sa thèse de la « boussole des deux faunes » pour infirmer cette dernière hypothèse :

mais si l’on fait attention que le blaireau-cochon dont parlent les chasseurs est supposé se trouver en France, & même dans des climats plus froids de notre Europe, qu’au contraire le coati ne se trouve que dans les climats méridionaux de l’autre continent, on rejettera aisément cette idée, qui d’ailleurs n’est nullement fondée [253].

Le naturaliste montbardois renvoie alors le lecteur à la description du blaireau, dans laquelle Daubenton avait déjà conclu à une supercherie de la part du dessinateur retenu par Aldrovandi :

On a distingué deux sortes de blaireaux, & on a donné aux uns le nom de blaireau-chien, & aux autres celui de blaireau-cochon, à cause de leur ressemblance avec le chien & avec le cochon. L’on reconnoît aisément le blaireau-chien […], c’est celui que je viens de décrire ; il est assez commun en Europe : on prétend que le blaireau-cochon s’y trouve aussi, & qu’il y en a même en France ; presque tous les auteurs en ont fait mention, & j’ai ouï dire à plusieurs personnes qu’elles l’avoient vû ; cependant, quelques recherches que j’aie faites, je n’ai jamais pû l’avoir, & je suis très-porté à croire, par tous les enseignemens que j’ai pris au sujet de cet animal, qu’il n’a jamais existé [254].

L’esprit scientifique de Daubenton est remarquable en ce qu’il rejette les ouï-dire et le savoir livresque dans l’attente de voir effectivement l’animal en question. Plus précisément, il reprochera un peu plus loin à un auteur qu’il ne nomme pas — il s’agit évidemment d’Aldrovandi — d’avoir initié la confusion pour les siècles suivants :

On n’a jamais été d’accord sur les caractères qui distinguent le prétendu blaireau-cochon […]. Aussi la pluspart de ces auteurs avouent qu’ils ne l’ont pas vû, & il y a lieu de croire que les autres s’en étoient rapportés à un préjugé vulgaire sur l’existence de ce blaireau : le premier qui en a écrit a été copié par les autres, ainsi leur autorité a maintenu le préjugé, qui se soûtient encore à présent [255].

Or, c’était précisément en tant que « premier » à avoir imaginé l’existence du « blaireau-cochon » qu’Aldrovandi était pris à partie par Buffon dans l’article sur le coati. Les « autres » qui ont copié ce « préjugé vulgaire », ce sont les naturalistes et voyageurs des XVIIe et XVIIIe siècles. Pour assurer sa conclusion, Buffon se base principalement sur le fait qu’Aldrovandi « ne dit pas qu’on a dessiné cet animal d’après nature, & [qu’] il n’en donne aucune description [256]». Il faut préciser, avec Thierry Hoquet, que cette polémique dirigée contre Aldrovandi s’inscrit dans un plus vaste projet où Buffon va recourir à l’illustration afin de réduire, autant que faire se peut, « les variétés fantastiques à l’unité l’espèce [257]». Le génie scientifique de Buffon aura ainsi conduit à une séparation nette entre ces deux carnivores : le blaireau exclusivement européen — de la famille des Mustélidés — et le coati, que l’on retrouve uniquement dans le Nouveau Monde (principalement dans les forêts d’Amérique du Sud et dans la partie méridionale de l’Amérique centrale) — de la famille des Procyonidés, qui regroupent entre autres le familier raton laveur (dont l’article précède immédiatement celui du coati dans l’Histoire des quadrupèdes).

Non seulement s’est-il manifesté dans l’ars iudicandi, mais, si l’on pousse l’analyse taxinomique plus loin, nous constatons que le génie scientifique s’est aussi exercé du côté de l’ars inveniendi et a permis à Buffon d’imaginer le relatif degré d’isolement du blaireau, seule espèce du genre Meles de la sous-famille des Mélinés :

Ainsi cette espèce, originaire du climat tempéré de l’Europe, ne s’est guère répandue au delà de l’Espagne, de la France, de l’Italie, de l’Allemagne, de l’Angleterre, de la Pologne & de la Suède, & elle est par-tout assez rare. Et non seulement il n’y a que peu ou point de variétés dans l’espèce, mais même elle n’approche d’aucune autre : le blaireau a des caractères tranchés, & fort singuliers : les bandes alternatives qu’il a sur la tête, l’espèce de poche qu’il a sous la queue, n’appartiennent qu’à lui ; & il a le corps presque blanc par dessus, & presque noir par dessous, ce qui est tout le contraire des autres animaux, dont le ventre est toûjours d’une couleur moins foncée que le dos [258].

Puis, afin d’illustrer la conjonction des fonctions culturelle, esthétique et scientifique de l’illustration en histoire naturelle, nous aimerions ajouter cette remarque : pour identifier ce que le langage vernaculaire nomme le « blaireau américain » (American badger), seule espèce, tardivement classée (1920), d’une sous-famille différente des Mélinés — les Taxidinés —, la nomenclature scientifique a retenu les vocables Taxidea taxus… Ce résident du Mexique, des États-Unis et du Canada, aujourd’hui menacé de disparition, a le museau non seulement beaucoup moins allongé que le coati, mais encore beaucoup plus court que son cousin européen. D’ailleurs, Buffon, avait noté fort pertinemment : « On n’est pas sûr qu’elle [l’espèce du blaireau] se trouve en Amérique, à moins que l’on ne regarde comme une variété de l’espèce, l’animal envoyé de la Nouvelle-Yorck, dont M. Brisson a donné une courte description [259]», à laquelle le naturaliste montbardois prend le soin d’ajouter que ce carnivore « a le nez plus court que notre blaireau [260]», se rapprochant alors plus du Taxus caninus que du Taxus suillus d’Aldrovandi.

Il est enfin intéressant de constater qu’après avoir éliminé les préjugés de la Renaissance qui amalgamaient indistinctement le coati et le blaireau, grâce à l’acuité de son jugement, le naturaliste bourguignon exerce son génie scientifique pour tenter de statuer sur la généralité d’un fait qui distingue précisément le coati du blaireau, en s’appuyant encore une fois sur la logique de la comparaison et sur l’analogie :

Le coati est sujet à manger sa queue, qui, lorsqu’elle n’a pas été tronquée, est plus longue que son corps ; il la tient ordinairement élevée, la fléchit en tous sens, & la promène avec facilité. Ce goût singulier, & qui paroît contre nature, n’est cependant pas particulier au coati ; les singes, les makis, et quelques autres animaux à queue longue, rongent le bout de leur queue, en mangent la chair & les vertèbres, & la raccourcissent peu à peu d’un quart ou d’un tiers. On peut tirer de là une induction générale, c’est que dans des parties très-alongées, & dont les extrémités sont par conséquent très-éloignées des sens & du centre du sentiment, ce même sentiment est foible, & d’autant plus foible que la distance est plus grande & la partie plus menue : car si l’extrémité de la queue de ces animaux étoit une partie fort sensible, la sensation de la douleur seroit plus forte que celle de cet appétit, & ils conserveroient leur queue avec autant de soin que les autres parties de leur corps [261].

Évidemment, l’interprétation de Buffon ne pouvait tenir compte de la réalité des névromes et de la douleur fantôme que tout animal peut ressentir après l’amputation d’une extrémité corporelle. Mais le précédent segment illustre comment s’articulait le génie scientifique chez celui qui tentait d’imaginer pour « corriger » la faune de la Renaissance. Le lecteur moderne pourra faire grief que cette induction s’est avérée inexacte ; mais il ne s’agissait aucunement d’un délire poétique en ce que le raisonnement est, une fois de plus, délimité par les balises d’une épistémologie qui s’appuyait alors sur le sensualisme ambiant [262]. Ce n’est pas tant que l’hypothèse ait été invalidée dans les siècles suivants qui nous importe, mais bien le processus où, grâce à une discipline de l’imagination, le savant construit patiemment sa fabrique géniale de quadrupèdes.

Car Buffon est parfois entraîné, lui aussi, à mal imaginer. Comme l’a bien noté David Bates, si l’erreur peut parfois être le résultat d’une défaillance ponctuelle dans le processus d’association des idées, voire d’une faille du jugement, elle est aussi le « risque essentiel [263]» de tout raisonnement pour celui qui est engagé sur le chemin de la découverte. La discipline va contribuer à limiter les vagabondages de l’imagination hors de ce chemin, mais l’erreur — celle que l’on identifie chez ses prédécesseurs, mais aussi la sienne propre qui peut surgir au terme de l’ars inveniendi — est, pour ainsi dire, nécessaire à la progression du chercheur en quête de découvertes :

Error would therefore turn out to be the only way of identifying the promising trail : by marking the failure of previous travellers, the roads to the precipice, the trails to the chasms, it would be impossible to trace a route which had at least the potential to open up a new, fertile zone of discovery [264].

En identifiant l’erreur chez ses prédécesseurs, Buffon dégage la voie vers de nouvelles découvertes ; la discipline qu’il impose à son imagination constitue le meilleur moyen de réduire au minimum, sans les annihiler, ses propres égarements. En effet : souvent, la différence entre l’erreur et la vérité ne sera qu’une question de « degré de discipline [265]»...

Par exemple, dans sa volonté de lutter contre le recopiage sans discernement des planches, Buffon souligne que la figure du papion (babouin) « donnée par Gesner a été copiée par Aldrovande », non sans insister sur le fait que le naturaliste suisse s’était « beaucoup trompé en prenant cet animal pour l’Hyaene [266]». Or, la dénomination Arctopithecus, qui accompagne cette figure du babouin donnée par Gesner, a confondu le génie scientifique de Buffon. En effet, ce dernier prétend que Gesner aurait relié erronément la figure et la nomenclature susmentionnées au paresseux tridactyle :

Arctopithecus. Gesner, Icon. anim. pag. 96, fig. ibid. Nota. Cette dénomination Arctopithecus a été mal appliquée par Gesner à cet animal, qui ne tient ni de l’Ours ni du Singe. La figure est aussi mauvaise que le nom ; elle représente une face humaine, & n’a de vrai que les trois ongles à tous les pieds : cependant cette mauvaise figure a été copiée par Nieremberg, Jonston & plusieurs autres [267].

Un examen attentif révèle cependant que Buffon ne renvoie manifestement pas à la bonne figure (il n’y a incidemment aucune mention d’un quelconque paresseux tridactyle dans l’index de l’Icones animalium), et nous pouvons facilement remarquer que l’Arctopithecus de Gesner possède plus de trois ongles à tous les pieds [268]. De plus, si on prend la peine de parcourir le livre IX du tome XVI de l’Historiae Naturae, maximae peregrinae (1635) de Juan Eusebio Nieremberg (1595-1658), on ne retrouve nulle part cet Arctopithecus, mais bien le paresseux tridactyle (Ignavi) qui, s’il a bien trois ongles à chacun des membres, présente effectivement « une face humaine » dont l’agressivité n’a cependant aucune commune mesure avec la réalité de ce quadrupède bonasse [269]. S’agit-il d’une dérive du jugement pourtant habituellement aiguisé de Buffon ? Pourquoi pas la négligence d’un secrétaire qui aurait fourni la mauvaise information…

(Courtoisie du Service Interétablissements de Coopération Documentaire, Universités de Strasbourg)

(Courtoisie du Service Interétablissements de Coopération Documentaire, Universités de Strasbourg)

(Courtesy of Rare Books and Special Collections Division — McGill University Library)



[1] Laurent Pinon, Livres de Zoologie de la Renaissance : une anthologie (1450-1700), 1995, p. 13.

[2] Comme le rappelle Laurent Pinon, l’univers des livres traitant des animaux qui se publient à la Renaissance « a peu de points communs avec la discipline institutionnalisée que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de zoologie ». C’est donc par commodité que nous utiliserons ce mot, dans son acception plus large qui renvoie à son sens étymologique de « discours sur les animaux » (ibid., p. 9).

[3] Jacques Voisenet, « L’animal et la pensée médicale dans les textes du Haut Moyen Âge », Rursus, 2006, no 1, [En ligne] : http://revel.unice.fr/rursus/document.html?id=50 (page consultée le 10 septembre 2007).

[4] Jean Céard, « Préface », dans Laurent Pinon, Livres de Zoologie de la Renaissance, op. cit., p. 5.

[5] Laurent Pinon, Livres de Zoologie de la Renaissance, op. cit., p. 14. Pinon mentionne par exemple la monumentale édition grecque des œuvres complètes d’Aristote, publiée à Venise par Alde Manuce, entre 1491 et 1525.

[6] Ibid., p. 15.

[7] Par exemple, le troisième livre de l’Historiae animalium de Gesner, traitant des poissons (D e Piscium & aquatilium animantium natura, 1558), reprend presque intégralement ceux des français Piere Belon (Histoire naturelle des estranges poissons marins, 1551) et Guillaume Rondelet (Libri de Piscibus Marini, 1554), du suédois Olaus Magnus (Historia de gentibus septentrionalibus, 1555) et de l’italien Salviani (Aquatilium animalium historia, 1558) — ce dernier ouvrage étant tout juste sorti des presses des imprimeurs.

[8] « By the end of the [sixteenth] century there were literally hundreds of different emblem books, containing tens of thousands of emblems. The idea of the emblem fitted perfectly with a Renaissance spirit that treasured symbolic meanings and hidden truths, and it is no exaggeration to call the last half of the sixteenth century the Age of the Emblem, since emblems infiltrated virtually every aspect of Renaissance culture » (William B. Ashworth, « Emblematic Natural History of the Renaissance », dans Nicholas Jardine, J. A. Secord & E. C. Spary (dirs.), Cultures of Natural History, 1996, p. 23).

[9] Si le corpus biologique aristotélicien devient disponible en Europe d’abord, comme nous l’avons mentionné au chapitre 5 (supra, p. 311, note 15), par la traduction latine de Michel Scot (De animalibus, 1220), celle de Théodore Gaza (De animalibus, 1476), première version à être imprimée, facilita d’autant plus la diffusion de l’œuvre zoologique du Stagirite. Mentionnons cependant que l’Anatomiae — recueil de planches auquel se réfère Aristote — ayant été perdu, ces éditions sont, comme la majorité des textes des Anciens, dépourvues d’illustrations.

[10] Laurent Pinon précise que l’œuvre de Pline est alors « encore plus éditée que celle d’Aristote puisque les 19 éditions incunables sont suivies de plusieurs dizaines d’autres au cours du seul XVIe siècle » (Livres de Zoologie de la Renaissance, op. cit., p. 19).

[11] Ibid., p. 22.

[12] Madeleine Pinault-Sørensen, Le peintre et l’histoire naturelle, 1990, p. 12.

[13] Thierry Hoquet, Buffon illustré. Les gravures de l’Histoire naturelle (1749-1767), 2007, p. 22.

[14] Madeleine Pinault-Sørensen, Le peintre et l’histoire naturelle, op. cit., p. 14. Nous laissons évidemment hors de notre discussion les artistes qui se sont intéressés à l’histoire naturelle dans but uniquement religieux, ou qui ont donné des animaux une représentation essentiellement « poétique » qui se veut une promenade dans l’imaginaire à travers des séries allégoriques : nous pensons, par exemple, aux illustrateurs des Métamorphoses d’Ovide.

[15] Laurent Pinon, Livres de Zoologie de la Renaissance, op. cit., p. 24.

[16] Madeleine Pinault-Sørensen, Le peintre et l’histoire naturelle, op. cit., p. 21. Ajoutons qu’Aldrovandi était aussi imprégné du De humana physiognomonia (1586) de Giambattista Della Porta qui influencera notamment Johann Caspar Lavater dans sa Physiognomische Fragmente zur Beförderung der Menschenkenntnis und Menschenliebe (1775-1778).

[17] Laurent Pinon, Livres de Zoologie de la Renaissance, op. cit., p. 24.

[18] Id.

[19] Ibid., p. 31.

[20] Voir : Nombres 23:22 et 24:8 ; Deutéronome, 33:17 ; Job 39:10-11 ; Psaumes 22:21, 29:6 et 92:10. On notera toutefois que les traducteurs modernes privilégient aujourd’hui « buffle », « bœuf sauvage » ou « auroch », plutôt que « licorne », comme équivalent du terme hébreu re´ém.

[21] Voir la figure 28, infra, p. 447, dans laquelle Gesner présente, sur la même page, licorne et girafe.

[22] Laurent Pinon, Livres de Zoologie de la Renaissance, op. cit., p. 25.

[23] Cet immobilisme prendra fin en partie grâce à l’utilisation de la gravure sur cuivre au XVIIe siècle (associée à la technique de la taille douce) qui va remplacer graduellement la gravure sur bois. Elle modifie le statut de l’image dans les traités zoologiques en permettant des représentations d’un même animal sous différents angles et à différentes échelles, et elle révèle aux lecteurs tout un univers microscopique jusqu’alors inaccessible (voir ibid., p. 30).

[24] Voir la figure 29, infra, p. 448.

[25] Voir la figure 30, infra, p. 449.

[26] Buffon, « Le Rhinocéros », HN, XI, 1764, p. 179.

[27] Michel Foucault, Les mots et les choses, 1966, p. 143.

[28] Id.

[29] Ibid., p. 141 [souligné dans le texte].

[30] Il s’agit d’un ensemble d’ouvrages de classification dans lesquels Ray établit un système du monde animal fondé sur l’anatomie. L’auteur a effectué un tri parmi les animaux qu’il avait répertoriés dans le savoir livresque de son temps, en n’accordant sa confiance que dans les auteurs dignes de foi, et en privilégiant un point de vue détaché le plus possible de toute charge affective. Dans ces essais, le naturaliste anglais décrit les animaux « en éliminant le superflu (il renvoie les lecteurs intéressés à Gesner et à Aldrovandi) et en se débarrassant de tous les animaux imaginaires ou même simplement incertains » (Laurent Pinon, Livres de Zoologie de la Renaissance, op. cit., p. 137).

[31] Voir par exemple la figure 31 (infra, p. 450) provenant du quatrième livre de l’Historiae naturalis de avibus,de Jan Jonston qui, encore en 1650, bien qu’il s’interroge sur l’existence réelle des harpies, griffons et autres phénix, ne continue pas moins de les représenter… en compagnie du très réel pélican dans le coin supérieur gauche !

[32] Commentant l’Historiae animalium (1551) de Gesner, William B. Ashworth affirme : « It would seem, then, that Gesner was a classical scholar, that he read an astonishing number of obscure books, and that he preferred ancient authority over modern. It is also apparent that, for Gesner, natural history was a discipline forged in the library with the bibliographic tools of the scholar, rather than an observational science built up by a direct personal encounter with nature. To use a term that is commonly applied to those in the Renaissance writings of antiquity, Gesner was a humanist and, in his eyes at least, natural history was, first and foremost, a humanist pursuit » (« Emblematic Natural History of the Renaissance », art. cit., p. 19 [souligné dans le texte]).

[33] Id.

[34] Madeleine Pinault-Sørensen, Le peintre et l’histoire naturelle, op. cit., p. 31.

[35] Ulyssis Aldrovandi, De quadrupedibus digitatis viviparis libri tres, 1645, p. 578.

[36] Conrad Gesner, Icones animalium, 1553, p. 28 [extrait].

[37] Dessin d’Albrecht Dürer, repris dans Conrad Gesner, Icones animalium, op. cit., p. 30 [extrait].

[38] Dessin de Jacques de Sève, gravure de Jean-Charles Baquoy, HN, XI, 1764, planche VII, p. 202. Il s’agit vraisemblablement d’un rhinocéros indien (Rhinoceros unicornis) ou indonésien (Rhinoceros sondaicus) car les rhinocéros africains, tel celui qui est représenté dans le Supplément (SHN, VI, 1782, planche VI, p. 84), possèdent deux cornes.

[39] Jan Jonston, Historiae naturalis de avibus libri VI, 1650, tab. 62, p. 214.

[40] Pour un résumé des effets de cette révolution dans les sciences depuis la Renaissance jusqu’au XVIIIe siècle, on pourra consulter avec profit l’introduction à The Sciences in Enlightened Europe, écrite par William Clark, Jan Golinski et Simon Schaffer, 1999, p. 3-31.

[41] « At the end of the seventeenth century it was still commonplace for natural objects to be used as symbols for particular human qualities » (Nicholas Jardine et Emma C. Spary, « The Natures of Cultural History », dans Nicholas Jardine, J. A. Secord & E. C. Spary (dirs.), Cultures of Natural History, op. cit., p. 3).

[42] Thierry Hoquet, « La classification des vivants (XVIIe et XVIIIe siècles) », dans Paul-Antoine Miquel (dir.), Biologie du XXIe  siècle. Évolution des concepts fondateurs, 2008, p. 31.

[43] Ibid., p. 33 [souligné dans le texte].

[44] Nous rappelons cependant la signification changeante de ce terme au fil de l’Histoire des quadrupèdes, tel que nous l’avons précisé au chapitre 3, supra, p. 177, note 58.

[45] Thierry Hoquet, « La classification des vivants (XVIIe et XVIIIe siècles) », art. cit., p. 46. Le « familier » consiste à mettre ensemble ce qui, dans notre expérience, va ensemble : par exemple faire suivre le cheval du chien, commencer par les animaux domestiques plutôt que par les animaux sauvages, le local plutôt que l’exotique.

[46] Buffon, « Les Animaux carnassiers », HN, VII, 1758, p. 22.

[47] Buffon, « Le Coati », HN, VIII, 1760, p. 358-362. Voir la figure 32, infra, p. 456.

[48] Thierry Hoquet, Buffon illustré, 2007, p. 71.

[49] Voir la figure 33, infra, p. 457.

[50] Buffon, « Le Coati », HN, VIII, 1760, p. 359-360.

[51] Voir la figure 34, infra, p. 457.

[52] Voir la figure 35, infra, p. 458.

[53] Thierry Hoquet, Buffon illustré, op. cit., p. 72.

[54] Buffon, « Le Blaireau », HN, VII, 1758, p. 108 [nous soulignons la séquence finale ; blaireau et taisson soulignés dans le texte].

[55] Buffon, « Les Animaux carnassiers », HN, VII, 1758, p. 19-20 [nous soulignons].

[56] Ibid., p. 20.

[57] Id.

[58] Ibid., p. 21-22.

[59] Ibid., p. 22.

[60] Ibid., p. 23-24.

[61] Ibid., p. 25.

[62] Id. [nous soulignons]

[63] Ibid., p. 24 [nous soulignons].

[64] Dessin de Jacques de Sève, gravure de Louis Simon Lempereur, HN VIII, 1760, planche XLVIII, p. 374.

[65] Ulyssis Aldrovandi, De quadrupedibus digitatis viviparis libri tres, 1645, p. 267.

[66] Ibid., p. 266.

[67] Dessin de Jacques de Sève, gravure de Louis Claude Legrand, HN VII, 1758, planche VII, p. 130.

[68] Louis-Jean-Marie Daubenton, article « Cabinet d’histoire naturelle », Encyclopédie, op. cit., 1751, t. II, p. 489.

[69] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 23.

[70] Id.

[71] Madeleine Pinault-Sørensen, Le peintre et l’histoire naturelle, op. cit., p. 29.

[72] Albertus Seba (1665-1736) fit fortune comme apothicaire, ce qui lui permit d’enrichir la collection de son cabinet d’Amsterdam, qui fut incidemment achetée par Pierre le Grand lors de son célèbre voyage en Hollande. La publication de la description des collections de Seba — Locupletissimi rerum naturalium thesauri accurata descriptio, et iconibus artificiosissimis expressio, per universam physices historiam, plus simplement appelé le Thesaurus, comprend 4 volumes dont les deux premiers furent publiés respectivement en 1734 et 1735, avant le décès du pharmacien hollandais. Parallèlement à ses fonctions de directeur du Cabinet d’histoire naturelle du stathouder Guillaume V de Hollande, qu’il occupa dès 1756, le naturaliste Arnout Vosmaer (1720-1799), après s’être porté acquéreur des collections de Seba, prit en charge, avec l’aide du linnéen berlinois Peter Simon Pallas (1741-1811), la publication des deux derniers volumes du Thesaurus (1759 et 1765). Magnifiquement illustré avec de suberbes gravures en couleurs, le Thesaurus est un document important pour les naturalistes du XVIIIe siècle, ce qui n’empêchera pas Buffon de dénoncer avec véhémence, comme nous le verrons en de multiples occasions dans le prochain chapitre, les nombreuses erreurs qui parsemaient le texte et les illustrations de l’amateur hollandais. Pallas, zoologiste russe d’origine allemande jouissait d’une renommée considérable car il avait été admis, dès l’âge de 23 ans, à la Royal Society de Londres. Proche de Cuvier, il se lia d’amitié avec l’impératrice Catherine II, qui l’encouragea à entreprendre plusieurs expéditions en Sibérie. Sans surprise, les polémiques avec Vosmaer et la critique de Pallas feront partie du portrait très critique que Buffon réserve à ses compétiteurs avoués, tous reliés au plus important cabinet d’histoire naturelle d’Europe après le celui du Jardin du Roi. Pour de plus amples informations sur les liens entre Seba, Vosmaer et Pallas, voir Florence Pieters et Kees Rookmaaker, « Arnout Vosmaer, grand collectionneur de curiosités naturelles, et son Regnum animale », dans B. C. Sliggers et A. A. Wertheim, Le zoo du prince. La ménagerie du stathouder Guillaume V, 1994, p. 11-38.

[73] Les fourmiliers (et les tamanoirs) font partie de ce que nous appelons aujourd’hui les Myrmécophagidés, une famille du grand ordre des Xénarthres — littéralement « aux étranges articulations ». Les paresseux — famille des Bradypodidés — et les tatous — famille des Dasypodidés — font également partie des Xénarthres.

[74] Buffon, « Le Tamanoir, le Tamandua et le Fourmilier », HN, X, 1763, p. 155.

[75] « Looking back upon previous efforts at understanding nature with that touch of condescension that comes with self-avowed superiority, eighteenth-century naturalists rewrote the historiography of their discipline. For them, the science of natural history did not come into being until the eighteenth century, when cabinets of curiosity were replaced with museums of natural history whose purpose was highly Baconian and whose organization attended to the debates about classification and taxonomy » (Paula Findlen, Possessing nature : museums, collecting, and scientific culture in early modern Italy, 1994, p. 394).

[76] Louis-Jean-Marie Daubenton, « Cabinet d’Histoire naturelle », art. cit., p. 489.

[77] Id.

[78] « Mastery of nature went hand in hand with rhetoric of absolutism ; museums were an eminently visible reminder of how political might, new forms of knowledge, and power over nature could be combined » (Paula Findlen, Possessing Nature, op. cit., p. 407). À propos du rayonnement international que procurait à la France le Jardin du Roi, voir : Emma C. Spary, Utopia’s Garden. French Natural History from Old Regime to Revolution, 2000 (ou encore, Le jardin de l’utopie : l’histoire naturelle en France de l’Ancien Régime à la Révolution, 2005).

[79] Denis Diderot, article « Cabinet d’histoire naturelle », Encyclopédie, op. cit., 1751, t. II, p. 490.

[80] Il ne faut pas oublier que, malgré cette apparente universalité, l’histoire naturelle s’adressait surtout à un public restreint, cultivé. À une certaine élite donc, et non aux citoyens de toutes classes, comme ce sera le cas après la Révolution : « Many natural history writers framed their projects for this audience in terms of an appeal for a revival of distinction and merit among the nobility, responding to contemporary concerns about the erosion of the noble state by intermarriage. These were certainly not proposals for egalitarian social Reform » (Emma C. Spary, « The ‘‘Nature’’ of Enlightenment », dans William Clark, Jan Golinski et Simon Schaffer (dirs.), The Sciences in Enlightened Europe, 1999, p. 281).

[81] Denis Diderot, « Cabinet d’Histoire naturelle », art. cit., p. 490.

[82] Id.

[83] Id.

[84] Id.

[85] Louis-Jean-Marie Daubenton, « Cabinet d’histoire naturelle », art. cit., p. 489 [souligné dans le texte].

[86] Thierry Hoquet, Buffon illustré, op. cit., p. 67.

[87] « The learned curiosity of Renaissance naturalists, so integral of the nature of scientific inquiry, had been demoted to a sentiment of expressing an amateur interest in science that contrasted unfavorably with the measured and reasoned practices of Enlightenment naturalist. […] Concomitantly, argued the eighteenth-century naturalists, the true study of nature began only with their efforts to reorganize natural history along more economical lines, bypassing the Renaissance cabinet of curiosities for an ostensibly more systematic and normative approach to collecting » (Paula Findlen, Possessing nature, op. cit. p. 399).

[88] Cette organisation progressive des connaissances est notamment perceptible si l’on compare le cabinet de curiosité type de la Renaissance, où règne un désordre apparent, et le cabinet d’histoire naturelle représenté dans l’Histoire des quadrupèdes, où les pièces sont impeccablement rangées (voir figure 36, infra, p. 463). Une reproduction du musée de Ferrante Imperato à Naples, puisée dans son ouvrage Dell’historia naturale (1599), peut être consultée dans Paula Findlen, « Courting Nature », dans Nicholas Jardine, J. A. Secord & E. C. Spary (dirs.), Cultures of Natural History, op. cit., p. 69. Dans le même ouvrage, on pourra se référer, pour en savoir plus sur les cabinets de curiosités de la Renaissance, à l’article de Katie Whitaker, « The Culture of Curiosity », p. 75-90.

[89] Dessin de Jacques de Sève, gravure de Dominique Sornique, HN, III, 1749, vignette précédant la « Description du Cabinet du Roy », p. 1.

[90] Exemple même de l’érudit de la Renaissance, ce médecin et naturaliste zurichois rédigea une Historiae animalium en cinq volumes, dont le premier traite des quadrupèdes vivipares (1551) ; les autres sont consacrés aux quadrupèdes ovipares (1553), aux oiseaux (1555), aux poissons (1558) et aux serpents (1587). Dans l’Histoire des quadrupèdes, Buffon renvoie à la réédition suivante : Historiae animalium liber primus de quadrupedipus viviparis, 1620, de même qu’il convoque la réédition de l’ouvrage Icones animalium quadrupedum viviparorum et oviparorum, 1560 ; nous avons plutôt consulté l’édition originale de ce dernier ouvrage, datant de 1553.

[91] Laurent Pinon, Livres de Zoologie de la Renaissance, op. cit., p. 84.

[92] Symbole par excellence de la popularité des écrits emblématiques à la fin de la Renaissance, l’encyclopédie d’histoire naturelle d’Aldrovandi comporte quelque vingt volumes, dont seulement les trois premiers (Ornithologiae) furent pubiés de son vivant (1599, 1600 et 1603). Les volumes traitant des quadrupèdes furent publiés à titre posthume de 1616 à 1665. Buffon renvoie principalement, dans l’Histoire des quadrupèdes, aux ouvrages : De quadrupedibus solidipedibus volumen intergum (1639) ; Quadrupedum omnium bisulcorum historia (1642) ; De quadrupedibus digitatis viviparis libri tres (1645).

[93] Le rapprochement est d’autant plus pertinent qu’Aldrovandi, sur le frontispice du premier volume de l’Ornithologiae (1599), se met sur le même plan qu’Aristote et Pline remettant respectivement leurs œuvres à Alexandre le Grand et à l’empereur Vespasien, le tout afin de flatter son destinataire, le pape Clément VIII (voir la figure 37, infra, p. 465).

[94] Laurent Pinon, « Introduction », Livres de Zoologie de la Renaissance, op. cit., p. 34.

[95] Patrick Dandrey, La fabrique des fables, 1991, p. 142. Ajoutons cependant, à la suite de Dandrey, que cette logique reste guidée par un mode d’exposition traditionnel « fondé non sur l’observation et la hiérarchie zoologique, mais sur la notoriété légendaire et les affinités analogiques des espèces » (id., note 33).

[96] À une exception : Guillaume Rondelet (1507-1566), médecin et naturaliste français, contemporain d’Aldrovandi et de Gesner, important auteur d’une histoire « particulière » des poissons — Libri de piscibus marinis, in quibus verae piscium effigies expressae sunt (Lyon, Matthiam Bonhomme, 1554-1555). Signe, peut-être, de l’autorité scientifique pour le moins fragile de celui qui servit de modèle au docteur Rondibilis dans le Tiers livre de Rabelais, le nom de Rondelet n’est convoqué qu’à une quinzaine de reprises dans toute l’Histoire naturelle des poissons, que Bernard-Germain-Étienne de Lacépède fait paraître dès 1798, une décennie après le décès de Buffon, comme dernier bloc du plan dressé par le seigneur de Montbard. Cette interprétation contraste toutefois avec celle proposée par James Llana qui avance que Rondelet compte (avec les Willughby, Ray et Tournefort) pour 60 % des sources indiquées par Daubenton dans l’ensemble des articles que ce dernier a rédigés dans l’Encyclopédie, notamment dans 64 des 87 articles traitant des poissons (« Natural history and the Encyclopédie », Journal of the history of biology, 2000, vol. 33, no 1, p. 18-19) ; cela dit, Llana précise que Rondelet fut relativement peu important dans les articles sous la responsabilité du chevalier de Jaucourt (ibid., p. 22). Nous soulignerons tout de même dans ce chapitre la présence significative d’un renvoi par Buffon et Daubenton à l’œuvre de Rondelet, relativement à la description des phoques. De plus, comparativement à Aristote et Pline, qui étaient convoqués chacun à une quarantaine de reprises dans l’Histoire des quadrupèdes, nous avons relevé respectivement une trentaine et une dizaine d’occurrences pour Gesner et Aldrovandi, qui semblaient pour la plupart s’intégrer parfaitement dans notre analyse du génie scientifique à l’œuvre dans la fabrique des descriptions animalières. La même réflexion, transposée par exemple à l’Histoire naturelle des oiseaux, serait à explorer dans le cadre d’un autre travail : en effet, Gesner et Aldrovandi font aussi là figures d’autorité en étant convoqués respectivement à environ 140 et 170 reprises, surpassés seulement par Pierre Belon (1517-1564) qui compte plus de 200 mentions relatives à son Histoire de la nature des oyseaux, avec leurs descriptions, & naifs portraicts retirez du naturel (1555).

[97] Ulyssis Aldrovandi, Ornithologiae, 1599, vol. I [frontispice]. Les références à Aristote et Pline sont perceptibles sur colonnes de part et d’autre de la figure centrale située tout au bas du frontispice.

[98] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 17-18 [nous soulignons]. L’hésitation de Buffon lui sera reprochée avec condescendance par Malesherbes, qui écrit : « Je sens que je ne pourrai jamais rendre aux yeux de ceux qui ne sont pas naturalistes, combien il est singulier que quelqu’un qui se pique de l’être, dise, je crois que c’est Gesner. […] toute la botanique est fondée sur la découverte de Gesner. Que dirait-on d’un homme qui, donnant des réflexions sur le théâtre français, dirait : En tel temps il parut une tragi-comédie appelée Le Cid, qui était, JE CROIS, de Pierre Corneille ? » (Observations sur l’histoire naturelle générale et particulière de Buffon et Daubenton, t. I, 1971 [1798], p. 50-51 [souligné dans le texte]). En effet, Gesner fut l’un des premiers à avoir insisté sur l’importance des fleurs et des fruits dans la classification des végétaux. Voir notre commentaire sur l’ouvrage de Malesherbes, supra, chapitre 3, p. 209 sq.

[99] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 20.

[100] Id.

[101] Ibid., p. 21.

[102] Laurent Pinon, Livres de Zoologie de la Renaissance, op. cit., p. 34.

[103] Buffon, « La Marmotte », HN, VIII, 1760, p. 219 [nous soulignons]. Buffon ajoute en note : « Gesner étoit Suisse, & c’est un des hommes qui font le plus d’honneur à la Nation ».

[104] Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, op. cit., p. 495.

[105] Thierry Hoquet, « La classification des vivants (XVIIe et XVIIIe siècles) », art. cit., p. 37.

[106] Patrich Dandrey, La fabrique des fables, op. cit., p. 126.

[107] Buffon, « La Marmotte », HN, VIII, 1760, p. 219. Précisons toutefois que, dès 1561, l’éminent savant italien féru de botanique, de zoologie, de médecine et de philosophie, devient le premier professeur d’histoire naturelle à Bologne, et dispense un cours intitulé Lectura philosophiae naturalis ordinaria de fossilibus, plantis et animalibus. À partir de 1570, parallèlement à la constitution d’un imposant cabinet de curiosités qui, à son apogée, comptera plus de dix-huit mille pièces, Aldrovandi élabore son projet encyclopédique d’histoire naturelle dont la publication sera réalisée en grande partie dans la première moitié du XVIIe siècle (à titre posthume).

[108] Nous avons relevé une seule exception où Aldrovandi est convoqué de manière positive contre la croyance des Anciens — que nous avons décrite au chapitre 5 (supra, p. 345) — qui stipulait que les oursons naissaient informes, après quoi leur mère les scupltait avec des coups de langue. À cela, Buffon oppose que les oursons « sont parfaitement formés dans le sein de leur mère » (« L’Ours », HN, VIII, 1760, p. 256), et il cite en note le sixième livre de l’œuvre d’Aldrovandi pour appuyer son constat : « In Museo Illust. Senatûs Bononiensis ursulum a cœso matris utero extractum, & omnibus suis partibus formatum, in vasevitreo adhuc servamus. Aldrov. Hist. animal. lib. VI, cap. 30 ».

[109] Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, op. cit., p. 495. À la même page, l’auteur précise : « Par là, l’amoralisme scandaleux de l’Histoire naturelle de Buffon se redouble : physique générale du monde, elle s’affirme tendanciellement épicurienne ; description des rapports des animaux, elle évacue le bestiaire traditionnel ». Nous hésitons à suivre Hoquet jusqu’au bout de sa réflexion lorsqu’il prône l’évacuation catégorique de toute morale dans les descriptions animalières, et la réduction inexorable du bestiaire à la physique. Il s’agissait peut-être d’un objectif plus ou moins conscient du naturaliste montbardois, mais quelques contre-exemples (la sensibilité des lamantins, la pudeur de l’éléphant ou l’utilisation répétée des causes finales internes comme embrayeur rhétorique) suffisent à montrer qu’il n’y est certes pas complètement parvenu. La préférence poétique aura parfois le dessus sur l’objectivé scientifique, le génie artistique prévaudra occasionnellement contre le génie génie scientifique. Il y aurait aussi quantité d’autres contre-exemples à trouver dans l’Histoire naturelle des oiseaux, le plus spectaculaire étant un comparatif des portraits du très chaste pigeon (« Le Pigeon », HNO, II, 1771, p. 523) et du lascif moineau (« Le Moineau », HNO, III, 1775, p. 481-482), tous deux pourtant assez semblables physiquement, mais qui présentent « toutes les nuances du physique au moral » (ibid., p. 482).

[110] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 26 [nous soulignons].

[111] Ibid., p. 26-27 [nous soulignons].

[112] Ibid., p. 4 [nous soulignons]. Comme l’a noté Thierry Hoquet, ce thème de l’ébauche s’inscrit en faux contre la perspective providentialiste d’une nature qui s’offre dorénavant, pour les naturalistes de la seconde moitié du XVIIIe siècle comme « une archive à interpréter » ou, plus significativement dans les cas des descriptions animalières de l’Histoire des quadrupèdes, comme « un tableau à peindre » (« L’histoire naturelle est-elle une science de la nature ? », Corpus, 2001, no 40, p. 135, note 34). Cette seule remarque tend encore une fois à mettre de l’avant le caractère scientifique de l’œuvre de Buffon, à tout le moins si on la compare par exemple à celle de l’abbé Pluche qui voyait plutôt la nature comme un livre sacré écrit en lettres d’or.

[113] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 28.

[114] Michel Foucault, Les mots et les choses, op. cit., p. 55.

[115] Id.

[116] Id. Foucault affirme citer Buffon qui aurait écrit, à la suite de sa formule choc concernant l’œuvre d’Aldrovandi : « Tout cela n’est pas description, mais légende ». Il s’agit vraisemblablement d’une transcription erronée citée de seconde main car nous n’avons retrouvé cette séquence nulle part, ni dans le « Premier discours », ni ailleurs dans l’Histoire naturelle. Nous avons néanmoins conservé le vocable car il sied bien à notre propos.

[117] Michel Foucault, Les mots et les choses, op. cit., p. 55.

[118] Nous empruntons les expressions « histoire-commentaire » et « histoires-recueils » à Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, op. cit., p. 137.

[119] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 28 [nous soulignons].

[120] Louis-Jean-Marie Daubenton, « Exposition des distributions méthodiques des animaux quadrupèdes », HN, IV, 1753, p. 148. Cette « distribution méthodique » suivie par Gesner et Aldrovandi se trouve aussi dans l’Historia naturalis de quadrupedibus de Jan Jonston. On peut repérer plus loin dans cette même « Exposition » une réserve similaire pour la méthode employée par John Ray, qui a comme principal inconvénient d’être « contraire aux principes d’Aristote » (ibid., p. 149), tout en étant un peu trop près de celle privilégiée par Linné. Buffon réserve un statut similaire au père de l’histoire naturelle britannique : s’il commente (souvent implicitement) dans le « Second discours » (HN, I, 1749, p. 65-124) les opinions géologiques ayant trait aux conséquences du Déluge depuis le Three Physico-Theological Discourses (1692) de Ray, Buffon ne fait le plus souvent qu’indiquer en note au début de chacun des articles consacrés aux quadrupèdes les pages correspondant à l’espèce décrite qu’il a repérées dans les Synopsis methodica animalium quadrupedum et serpentini generis (1693).

[121] Buffon, « La Fouine », HN, VII, 1758, p. 161. Albert le Grand (1193-1280) théologien et philosophe dont les observations sur la faune, compilées dans le De animalibus (Mantoue, J. de Butschbach, 1479), sont maintes fois convoquées tant par Gesner que par Aldrovandi. Cette deuxième édition du vaste traité zoologique achevé vers 1270 par le dominicain allemand comprend, en plus des 19 premiers livres qui suivent le plan des 19 livres zoologiques d’Aristote (voir notre commentaire, supra, chapitre 6, p. 311, note 15), 7 autres volumes qui proposent une liste des animaux connus au XIIIe siècle, répartis selon leur milieu de vie. Marquée d’une nette influence de Pline, l’œuvre d’Albert le Grand témoigne également de la diffusion de connaissances d’Aristote en Europe occidentale au cours du XIIIe siècle.

[122] Voir supra, p. 445, note 30.

[123] Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, op. cit., p. 456.

[124] Buffon, « La Fouine », HN, VII, 1758, p. 161-162 [souligné dans le texte].

[125] En effet, Buffon avait apprivoisé une fouine à son domaine de Montbard : « Nous en avons élevé une que nous avons gardée longtemps : elle s’apprivoise jusqu’à un certain point » (« La Fouine », HN, VII, 1758, p. 163) ; au contraire, la marte résiste à toute forme de domestication. Cette adaptabilité relative a d’ailleurs conféré à la fouine son rôle de police sanitaire servant à dératiser les habitations, depuis la Rome antique jusqu’à nos jours. Ce caractère plus domestique de la fouine peut être perçu dans la planche (voir la figure 38, infra, p. 477) qui suit la description de Daubenton : les habitations en arrière-plan immédiat de l’animal traduisent la domesticité potentielle de ce Mustélidé, alors que, dans la planche illustrant la marte (voir figure 39, infra, p. 478), la tourelle (qui pourrait aussi bien être une ruine) qui se distingue au loin connote plutôt le caractère sauvage de cette espèce indomptable.

[126] Buffon, « La Marte », HN, VII, 1758, p. 187 [nous soulignons].

[127] Thierry Hoquet, Buffon illustré, op. cit., p. 75.

[128] Buffon, « La Marte », HN, VII, 1758, p. 189.

[129] Buffon, « Le Lièvre », HN, VI, 1756, p. 260.

[130] Buffon, « Le Castor », HN, VIII, 1760, p. 298.

[131] Buffon, « Le Buffle, le Bonasus, l’Aurochs, le Bison & le Zébu », HN, XI, 1764, p. 325.

[132] Dessin de Jacques de Sève, gravure de Jean-Guillaume Moitte, HN, VII, 1758, planche XVIII, p. 184.

[133] Dessin de Jacques de Sève, gravure de Jean-Guillaume Moitte, HN, VII, 1758, planche XXII, p. 194.

[134] Buffon, « Le Buffle, le Bonasus, l’Aurochs, le Bison & le Zébu », HN, XI, 1764, p. 325-326.

[135] Sur les contradictions inhérentes au concept buffonien d’espèce (qui s’expliquent entre autres par les chevauchements d’une pensée simultanément naturaliste, biologique, géographique et philosophique), voir notre commentaire, supra, p. 177, note 58. Buffon confond souvent dans son discours les termes espèce, genre et famille, qui n’ont de toute manière pas exactement la même dénotation qu’actuellement, en raison des critères mêmes qu’il utilise pour définir ce concept qui évoluera au fil de la publication des volumes de l’Histoire des quadrupèdes : en effet, on notera la superposition d’attributs biologiques et éthologiques qui s’ajoutent à la seule posture morphologique comme éléments essentiels servant à déterminer la différence interspécifique. Pour plus de détails sur cette notion complexe, voir la section « De l’espèce au genre : l’emprise grandissante de l’histoire » dans notre article « Clio avait-elle songé à Darwin ? », dans Sabrina Vervacke, Éric Van der Schueren et Thierry Belleguic (dirs.), Les songes de Clio. Fiction et Histoire sous l’Ancien Régime, 2006, p. 273-278.

[136] Buffon, « Le Buffle, le Bonasus, l’Aurochs, le Bison & le Zébu », HN, XI, 1764, p. 326.

[137] Thierry Hoquet, « La classification des vivants (XVIIe et XVIIIe siècles) », art. cit., p. 48.

[138] Ibid., p. 288 [nous soulignons].

[139] Id. [souligné dans le texte]

[140] On a parfois accusé Buffon d’annoncer des « preuves » sans en donner le détail ; ici par contre, même s’il demeure avant tout soucieux de ne pas ennuyer le lecteur, il renvoie, en note, celui qui serait intéressé aux textes dont est issue sa réflexion : « Nota. Il faut ici comparer ce qu’Aristote dit du bonasus. (Hist. anim. lib. IX, cap. XLV), avec ce qu’il en dit ailleurs, (lib. de Mirabilibus) & aussi les passages particuliers (Hist. anim. lib. II, cap. I & XVI), & se donner la peine de lire la dissertation de Gesner à ce sujet (Hist. quad. pag. 131 et seq.) » (ibid., p. 303). Il s’agit plus précisément, dans le cas de Gesner, de l’Historiae animalium liber primus de quadrupedibus viviparis, 1551, p. 131-136.

[141] Sur le De animalibus (1476) de Théodore de Gaza (v. 1400-1478), voir nos commentaires : dans ce chapitre, supra, p. 440, note 9, de même que dans le chapitre 5, supra, p. 311, note 15.

[142] Buffon, « Le Buffle, le Bonasus, l’Aurochs, le Bison & le Zébu », HN, XI, 1764, p. 303-305 [nous soulignons, à l’exception de bonasus et bison soulignés dans le texte].

[143] Voir notre commentaire au chapitre 2, supra, p. 143, note 235. Nous sommes toutefois conscient d’un certain biais qui nous fait rapprocher le terme « Littérateur » de celui « d’Écrivain », à tout le moins dans une acception un peu trop « moderne » qui l’éloigne du « savant » auquel il fait encore référence au XVIIIe siècle. Cela dit, la 4e édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762) donne comme définition de « littérateur » : « Celui qui est versé dans la littérature », cette dernière étant définie comme « érudition ou doctrine », ayant trait « proprement aux Belles-Lettres ». En conséquence, et considérant les remarques que nous avons évoquées au premier chapitre à propos de la superposition des sciences et des belles-lettres notamment en histoire naturelle (voir supra, p. 90 sq.), nous croyons que notre interprétation rapprochant « Littérateur », « Écrivain » et génie poétique mérite d’être considérée.

[144] Buffon, « Le Tamanoir, le Tamandua et le Fourmilier », HN, X, 1763, p. 151 [nous soulignons].

[145] Soulignons que Buffon, peut-être pour illustrer cette unité « intraspécifique », ne donne, à la fin de l’article, que la figure du buffle (voir figure 40, infra, p. 484). Il faut dire que celle du bœuf avait déjà été exposée au tome IV en 1753 (voir figure 41, infra, p. 485). À noter les postures (vue latérale gauche) et le décor en arrière-plan on ne peut plus similaires ; seules la forme et la grosseur des cornes, de même que la position des membres pelviens (le gauche crânialement au droit chez le bœuf, alors qu’il apparaît caudalement au droit dans la représentation du buffle) diffèrent. L’illustration du bison, animal pourtant bien connu en 1764 grâce aux nombreux récits des voyageurs du Nouveau Monde, n’apparaît que dans le troisième volume du Supplément en 1776 (voir figure 42, infra, p. 486) ; un peu comme si Buffon avait voulu camoufler cette représentation d’une physionomie nettement dissemblable à celles du bœuf ou du buffle — d’ailleurs le bison apparaît en vue latérale droite — d’une « variété » qu’il jugeait cependant appartenir à la même « espèce ». Peut-être qu’en les séparant ainsi, Buffon avait-il pressenti que le bison, le buffle et le bison, s’ils appartenaient bien à la même sous-famille (Bovinés), n’étaient pas du même genre

[146] Précisons que l’auroch (Bos primigenius), éteint depuis le début du XVIIe siècle, est l’ancêtre de l’espèce du bœuf domestique que nous connaissons aujourd’hui (Bos taurus). Quant au zébu, on le considère maintenant comme une sous-espèce du bœuf domestique (Bos taurus indicus).

[147] Thierry Hoquet, Buffon illustré, op. cit., p. 74.

[148] Buffon, « Animaux du Nouveau Monde », HN, IX, 1760, p. 86. Buffon n’hésitera pas à contester ce collègue de l’Académie des sciences, qui avait comme principaux défauts d’être un proche collaborateur de Réaumur et de Lelarge de Lignac, en plus d’avoir adopté la classification linnéenne pour classer ses quadrupèdes. Par contre, Buffon s’inspira des volumes d’ornithologie publiés Brisson pour construire l’Histoire naturelle des oiseaux. Incidemment, François-Nicolas Martinet (v. 1760-1800) fut l’illustrateur commun des planches accompagnant les ouvrages ornithologiques de Brisson et de Buffon.

[149] Buffon, « Le Buffle, le Bonasus, l’Aurochs, le Bison & le Zébu », HN, XI, 1764, p. 329-330 [nous soulignons].

[150] Voir à ce sujet notre article « Clio avait-elle songé à Darwin ? », art. cit., p. 278-284.

[151] Dessin de Jacques de Sève, gravure de Claude Donat Jardinier, HN, XI, 1764, planche XXV, p. 350.

[152] Dessin de Jacques de Sève, gravure de Jean-Charles Baquoy, HN, IV, 1753, planche XIV, p. 530.

[153] Dessin de Jacques de Sève, gravure de Guttenberg (?), SHN, III, 1776, planche V, p. 64. Nous n’avons pu retracer le nom complet de ce graveur qui n’apparaît ni dans le « Répertoire des dessinateurs et graveurs » proposé par Stéphane Schmitt (dans Buffon, Œuvres, op. cit., p. 1649-1650), ni dans les quelques « Dessinateurs et graveurs » répertoriés par Thierry Hoquet (Buffon illustré, op. cit., p. 18-20), ni dans le troisième chapitre de la thèse d’Elizabeth Amy Liebman, intitulé « Making the Histoire naturelle » (Painting Natures : Buffon and the Art of the Histoire naturelle, 2003, p. 35-74).

[154] L’orthographe varie selon les sources et dans le texte même de Buffon qui alterne entre jumars et jumarts.

[155] Buffon, « De la dégénération des Animaux », HN, XIV, 1766, p. 347-349 [nous soulignons, excepté jumars et jumar soulignés dans le texte]. Columelle, écrivain latin du 1er siècle, originaire de Cadix, avait écrit un traité d’agronomie très précieux pour ses contemporains de l’Antiquité ; cependant Stéphane Schmitt a noté avec perspicacité — en indiquant la source dans Gesner, ce que Buffon omet : Historiae animalium liber primus de quadrupedibus viviparis, op. cit., p. 20 — que « ce n’est pas lui que Gesner cite à propos du jumart : il fait plutôt référence à Scaliger » (1484-1558), médecin et humaniste italien qui commenta plusieurs textes d’auteurs anciens (dans Buffon, Œuvres, 2007, p. 1593, note 30). S’agirait-il de la négligence d’un secrétaire qui aurait mal résumé le texte de Gesner pour Buffon ?

[156] Anonyme, article « Ane ou Asne (Hist. nat.) », Encyclopédie, op. cit., 1751, t. I, p. 451.

[157] Anonyme, article « Jumart (Maréch.) », Encyclopédie, op. cit., 1765, t. IX, p. 57. La logique voudrait cependant qu’il y ait erreur typographique dans la finale et qu’il s’agisse plutôt « d’un âne et d’une vache ».

[158] Buffon, « Des Mulets », SHN, III, 1776, p. 33-34 [nous soulignons].

[159] Ibid., p. 34 [nous soulignons]. Buffon aurait sans doute été estomaqué à la vue du « ligre » (voir supra, p. 324, note 86).

[160] Ibid., p. 35.

[161] Buffon insère ici une note qui témoigne encore une fois, quoiqu’on ait souvent avancé à tort qu’il n’acceptait aucune critique, voire qu’il se bornait à sa première idée, de son humilité scientifique : « Je n’étois pas informé du fait que je cite ici lorsque j’ai écrit, tome XIV, page 348 de cet Ouvrage, dix ans auparavant, que les parties de la génération du taureau & de la jument, étant très-différentes dans leurs proportions & dimensions, je ne présumois pas que ces animaux pussent se joindre avec succès & même avec plaisir, car il est certain qu’ils se joignoient avec plaisir, quoiqu’il n’ait jamais rien résulté de leur union » (ibid., p. 37 [nous soulignons]).

[162] Ibid., p. 36-37 [nous soulignons].

[163] Mentionnons par exemple l’Historiae naturalis de quadrupedibus libri (1657) de Jan Jonston et le Theatrum universale omnium animalium (1718) d’Henricus Ruysch. Si Ruysch n’apparaît pas dans l’Histoire des quadrupèdes, le statut de Jonston est plus nébuleux : médecin et naturaliste d’origine écossaise, il naquit en Pologne où il se consacra à ses ouvrages de zoologie axés sur la compilation, sans beaucoup d’esprit critique, comme en fait foi par exemple la gravure que nous avons présentée dans ce chapitre (figure 31, supra, p. 450) où se côtoient pélican, phénix, harpie et griffon. Si Buffon renvoie presque systématiquement, en note, au début de chacun de ses articles sur les quadrupèdes, à la section pertinente de l’ouvrage de Jonston, il commente très peu les faits rapportés par le polonais d’adoption, si ce n’est pour lui reprocher occasionnellement d’avoir mal imaginé nomenclatures et représentations de certaines espèces, entraînant après lui la multiplication inappropriée de dénominations inutiles, voire nuisibles, au progrès de l’histoire naturelle : « M. Brisson […] rapporte le karibou au cervus Burgundicus de Jonston ; mais ce cervus Burgundicus est un animal inconnu, & qui sûrement n’existe ni en Bourgogne ni en Europe : c’est simplement un nom que l’on aura donné à quelque tête de cerf ou de daim dont le bois étoit bizarre » (Buffon, « Animaux communs aux deux Continens », HN, IX, 1761, p. 98).

[164] Thierry Hoquet, Buffon illustré, op. cit., p. 49. Pour un aperçu de la réutilisation de ces bois gravés dans les œuvres zoologiques de la Renaissance, favorisée notamment par la popularité grandissante du livre imprimé, voir Laurent Pinon, Livres de zoologie de la Renaissance, op. cit., p. 39. Dans la même optique, Madeleine Pinault-Sørensen a montré la richesse de ces collections de dessins naturalistes dans Le peintre et l’histoire naturelle, 1990.

[165] Thierry Hoquet, Buffon illustré, op. cit., p. 54.

[166] Louis-Sébastien Mercier, Le Nouveau Paris, 1994, p. 964-965 [nous soulignons]. Mercier ajoute en note : « Le simple dessin se rapprochant de l’écriture met plus en jeu l’imagination, l’exerce plus puissamment et l’emporte, par cela même, sur la toile aux couleurs » [nous soulignons].

[167] Thierry Hoquet, Buffon illustré, op. cit., p. 69.

[168] Id. À ce sujet, voir Barbara Maria Stafford, Body Criticism : Imaging the Unseen in Enlightenment Art and Medicine, 1991. La même auteure a aussi étudié le rôle des données dans la construction du savoir scientifique en histoire naturelle dans Voyage into substance : Art, Science, Nature, and the Illustrated Travel Account, 1760-1840, 1984.

[169] Buffon, « Le Glouton », HN, XIII, 1765, p. 279 [souligné dans le texte].

[170] Ibid., p. 284.

[171] « Ce que les Voyageurs en rapportent est peut-être exagéré ; mais en rabattant beaucoup de leurs récits, il en reste encore assez pour être convaincu que le glouton est beaucoup plus vorace qu’aucun de nos animaux de proie, aussi l’a-t-on appelé le Vautour des quadrupèdes » (ibid., p. 282 [nous soulignons]).

[172] Ibid., p. 284. Johann Georg Gmelin (1709-1755), explorateur, botaniste et chimiste allemand qui obtint en 1731 de Pierre le Grand, qui venait de créer l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, la chaire de chimie et d’histoire naturelle. Il participa à une longue expédition scientifique en Sibérie et au Kamtchatka (1733-1743) dont le compte-rendu — Reise durch Sibirien von dem Jahr 1733 bis 1743, Göttingen, Vandenhoecks, 1751-1752, 4 vol. — fera l’objet de plusieurs traductions, comme le mentionne ailleurs Buffon, « par M. de l’Isle, de l’Académie des sciences ; & ensuite, par M. le Marquis de Montmirail, qui en fait la traduction sur l’original allemand, imprimé à Gottingue en 1752 » (« L’Éléphant », HN, XI, 1764, p. 93). À ne pas confondre avec son neveu, Samuel Gottlieb Gmelin (1744-1774), médecin, naturaliste et explorateur allemand qui entreprit un voyage d’exploration scientifique dans les environs du fleuve Don, de la Volga et de la mer Caspienne ; le compte-rendu de ses voyages fut publié sous le titre Reise durch Russland zur untersuchung der drey natur-reiche (1770-1784, 4 vol.), mais Buffon n’en fait aucune mention dans l’Histoire des quadrupèdes, cependant que l’oncle est convoqué à une quinzaine de reprises, le plus souvent pour assister le seigneur de Montbard dans son entreprise visant à « démerveiller » la faune.

[173] Buffon, « Le Glouton », HN, XIII, 1765, p. 284. Olof Mansson (ou Olaf Stor), dit Olaus Magnus (1490-1557), prélat suédois resté fidèle au catholicisme qui se réfugia à Rome et publia un traité sur les pays du Nord — Historia de gentibus septentrionalibus (Rome, J. M. Viottis, 1555) dont la traduction française parut en 1561 : Histoire des pays septentrionaux, Paris, Martin le Jeune. Buffon ne précise pas sa source. Cette histoire des contrées scandinaves est demeurée célèbre pour ses représentations de monstres marins, dont l’iconographie reprend à la lettre des appellations comme « veau marin » ou « éléphant de mer », dont les illustrations seront souvent reproduites sur les cartes géographiques.

[174] Conrad Gesner, Icones animalium, op. cit., p. 31 [extrait]. Le glouton est évidemment l’animal représenté entre les deux arbres, devant le mythique Lupus scythicus… que l’on cherche encore en vain aujourd’hui dans la nature !

[175] Buffon, « La Giraffe », HN, XIII, 1765, p. 1-15.

[176] Après être revenu une première fois sur le sujet (« Addition à l’article de la Giraffe », SHN, III, 1776, p. 320-330), Buffon conclut l’immense Histoire des quadrupèdes en bouclant son enquête sur les cornes de la girafe avec son tout dernier article : « Nouvelle addition à l’article de la Giraffe », SHN, VII, 1789, p. 345-357.

[177] Buffon, « La Giraffe », HN, XIII, 1765, p. 9-10 [nous soulignons]. Ce collaborateur de l’Académie des sciences, non identifié, avait aussi transmis « une espèce de description » (ibid., p. 10) qui n’ajoutait pas vraiment d’informations pertinentes à celles que Buffon pouvait trouver dans les récits de voyages. Il devait se fonder, comme il le précise en note, sur les textes de ceux qui, tout en s’appuyant sur des textes anciens, se prétendaient témoins oculaires du longiligne Giraffidé  : « J’ai observé de mes yeux ce que je rapporte ici. Relation de Thevenot, page 10 de la description des animaux, &c. de Cosmas le solitaire » (ibid., p. 9). Cosmas le Solitaire, ou Cosmas Indicopleustès, était un marchand d’Alexandrie qui vécut au VIe siècle ; sa Description des animaux et des plantes des Indes fut éditée partiellement par Melchisédech Thévenot (v. 1620-1692), physicien et cartographe qui publia plusieurs recueils de voyage, dont celui auquel renvoie ici Buffon : Receuils de divers voyages curieux qui n’ont point été publiés, Paris, T. Moette, 1696, t. I, p. 10.

[178] D’après Stéphane Schmitt, dans Buffon, Œuvres, 2007, p. 1588. Ajoutons que la première girafe vivante introduite en France fut emmenée en 1827 par Étienne Geoffroy Saint-Hilaire ; elle parcourut près de huit cents kilomètres (dont plus de la moitié à pied) entre Marseille et Paris. Elle est actuellement visible, empaillée, à La Rochelle.

[179] Dessin de Jacques de Sève, gravure de Claude Baron, SHN, III, 1776, planche LXIV, p. 330.

[180] Ulyssis Aldrovandi, Quadrupedum omnium bisulcorum historia, 1642, p. 931.

[181] Buffon indique à cet endroit un renvoi en note où il écrit : « Giraffis & Damis cornua cadunt, Belonius. Gesner, Hist. quad. pag. 148 » (Buffon, « La Giraffe », HN, XIII, 1765, p. 6). La référence complète est : Historiae animalium liber primus de quadrupedipedibus viviparis, op. cit., p. 148.

[182] Buffon, « La Giraffe », HN, XIII, 1765, p. 6-7.

[183] Ibid., p. 7 [nous soulignons].

[184] Hasselquist, après avoir été l’élève de Linné à l’Université d’Uppsala, entreprit, sous les conseils de son mentor, une histoire naturelle de la Palestine. Il mourut à Smyrne à 1752, lors d’un voyage en Égypte et au Proche-Orient, qui avait débuté en 1749. C’est Linné qui s’occupa de la publication l’ouvrage : Reise nach Palästinian den Jahren von 1749 bis 1752, Rostock, Koppe, 1762. La traduction française par M. A. Eidous fut publiée à Paris en 1769, sans indication d’éditeur, sous le titre : Voyages dans le Levant dans les années 1749, 50, 51 et 52.

[185] Buffon, « La Giraffe », HN, XIII, 1765, p. 7.

[186] Id.

[187] Cette séquence d’une trentaine de lignes, provenant des pages 282-283 du Reise nach Palästinian, est reproduite dans ibid., p. 7-8. Nous ne citerons que la finale, qui contient cet aveu innommable d’Hasselquist — qui devait justifier à lui seul la violence de propos de Buffon — admettant n’avoir jamais vu l’animal vivant : « Descriptio antecedens juxta pellem animalis farctam ; animal vero nundum vidi ».

[188] Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, op. cit., p. 275.

[189] Buffon, « La Giraffe », HN, XIII, 1765, p. 7-9.

[190] Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, op. cit., p. 275-276 [souligné dans le texte].

[191] Buffon, « La Giraffe », HN, XIII, 1765, p. 9.

[192] Voir à ce sujet Thierry Hoquet, « Buffon comparé à Linné : descriptions illustrées contre définitions lexicales », Buffon illustré, op. cit., p. 106-122.

[193] Buffon, « La Mangouste », HN, XIII, 1765, p. 154.

[194] Id.

[195] Id. [nous soulignons]

[196] Ibid., p. 156 [nous soulignons].

[197] Buffon, « La Giraffe », HN, XIII, 1765, p. 13. Il est précisé, en note, à la même page : « Gesner, Hist. quad. pag. 148. lineâ antepenultimâ ».

[198] Buffon, « La Giraffe », HN, XIII, 1765, p. 12-13.

[199] Ibid., p. 13-14 [nous soulignons].

[200] Les rhinocéros blanc (Ceratotherium simum) et noir (Diceros bicornis) d’Afrique possèdent deux cornes, tout comme celui de Sumatra (Dicerorhinus sumatrensi) ; par contre, le rhinocéros indien (Rhinoceros unicornis), et celui que l’on retrouve à Java (Rhinoceros sondaicus) ne possèdent qu’une seule corne. Buffon, citant « M. le chevalier Bruce » et le « très-habile naturaliste » M. Allamand, avait raison d’écrire que « ces rhinocéros à doubles cornes, forment une variété dans l’espèce, une race particulière, mais qui se trouve également en Asie & en Afrique » (« Addition à l’article du Rhinocéros », SHN. III, 1776, p. 299). Précisons que toute corne de rhinocéros est constituée d’une seule tige, formée par des agglomérats de poils durcis.

[201] Buffon, « La Giraffe », HN, XIII, 1765, p. 14.

[202] Ibid., p. 14-15 [nous soulignons].

[203] Ibid., p. 15 [nous soulignons].

[204] Thierry Hoquet, Buffon illustré, op. cit., p. 170.

[205] Buffon, « Addition à l’article de la Giraffe », SHN, III, 1776, p. 320.

[206] Allamand entretenait des liens étroits avec tout ce qui gravitait autour du Cabinet d’histoire naturelle du stathouder de Hollande, Guillaume V. Il avait donc de fréquentes rencontres avec Vosmaer, et il connaissait bien les illustrations de Seba (voir sur ce point la note 72 de ce chapitre, supra, p. 460). Il publia une édition hollandaise annotée de l’ensemble de l’Histoire naturelle, que Buffon convoquera fréquemment avec moult éloges, surtout dans les volumes du Supplément : Histoire naturelle générale et particulière, avec la Description du Cabinet du roi, par MMrs de Buffon et Daubenton, publiée avec des additions par J.-N.-S. Allamand, Amsterdam, J.-H. Schneider, 1766-1785, 17 tomes en 10 vol. in-4.

[207] Buffon, « Addition à l’article de la Giraffe », SHN, III, 1776, p. 320. En effet, Allamand avait pu observer, contrairement à Buffon, le squelette complet d’une girafe (comprenant le crâne surmonté des cornes) qui faiait partie de la collection du stathouder. Ce crâne fit partie, en compagnie des célèbres éléphants Hans et Parkie, des trésors réquisitionnés par les troupes françaises après l’invasion de la Hollande en 1795. Il est conservé actuellement au Muséum national d’histoire naturelle de Paris. Michel Lemire a inséré une photographie de ce crâne (« La France et les collections du stathouder Guillaume V d’Orange », art. cit., p. 94).

[208] Buffon, « Addition à l’article de la Giraffe », SHN, III, 1776, p. 322 [nous soulignons].

[209] Ibid., p. 324.

[210] Id.

[211] Jean-Nicolas-Sébastien Allamand, cité dans ibid., p. 325-326.

[212] Buffon, « Addition à l’article de la Giraffe », SHN, III, 1776, p. 329.

[213] Ibid., p. 329-330.

[214] Dessin de Jacques de Sève, gravure de Claude Baron, SHN, III, 1776, planche LXV, p. 330. En regard de la taxinomie moderne, la girafe a bel et bien des cornes permanentes et n’est donc pas de la même nature que les Cervidés ; cependant, elle diffère aussi de la famille des Bovidés, et constitue un groupe distinct — avec l’okapi —, au sein de la famille des Giraffidés. Notons que Giraffidés, Cervidés et Bovidés font aujourd’hui partie du sous-ordre des Ruminants, lui-même division du grand ordre des Cétartiodactyles. Quant au rhinocéros, il fait partie, avec les Équidés et les Tapiridés, du grand ordre des Périssodactyles (ongulés possédant un nombre impair de doigts à chacun des membres postérieurs — un pour les Équidés, trois pour les rhinocéros et les tapirs). Ces excroissances sur le crâne des quadrupèdes ont retenu l’attention des auteurs de l’Histoire naturelle qui en ont donné des illustrations anatomiques de grande qualité : par exemple les bois du cerf (figure 47, p. 505), les cornes de l’antilope (figure 48, p. 506) ou la corne du rhinocéros (figure 49, p. 507).

[215] Dessin de Buvée l’Amériquain, gravure de Juste Chevillet, HN, VI, 1756, planche XIV, p. 138.

[216] Dessin de Jacques de Sève, gravure de Madeleine Thérèse Rousselet et Pierre François Tardieu, HN, XII, 1764, planche XXXI, p. 276.

[217] Dessin de Jacques de Sève, gravure de Claude Baron, HN, XI, 1764, planche VIII, p. 202. Les figures 3 à 7 sur cette illustration s’éclaircissent à la lecture de la « Description du Rhinoceros » (HN, VIII, 1764, p. 201-202 [nous soulignons la séquence finale]) proposée par Daubenton : « La substance de la corne du rhinocéros est de même nature que les cornes du taureau, du bélier, du bouc, des gaselles, &c. […] Sa forme approche de celle d’un cone plus ou moins alongé (pl. VIII, fig. 3, 4 & 5) ; sa base est ronde ou ovale (A B, fig. 3 & 4) ; le grand diamètre de celles qui sont ovales suit la longueur du chanfrein : il y a sous cette base une concavité (C, fig. 4), dont la profondeur est au plus d’un pouce huit lignes. La corne se recourbe en arrière à quelque distance au dessus de son extrémité inférieure ; cette courbure (C, fig. 3 ; D, fig. 4 ; & A, fig. 5) subsiste jusqu’à l’extrémité supérieure dans la pluspart de ces cornes, mais la plus grande de celles qui sont au Cabinet du Roi (fig. 5) a l’extrémité supérieure (B) recourbée en avant. Il y a sur plusieurs de ces cornes un sillon longitudinal (D E, fig. 3 ; & C D, fig. 5). Elles sont toutes de couleur olivâtre cendrée ou noirâtre. […] La corne étant coupée transversalement, & le plan de cette coupe étant poli, on y voit à l’œil nu, mais plus distinctement à l’aide d’une loupe, de petits disques (fig.  6), placés très-près les uns des autres ; on distingue, au milieu de chacun de ces disques, un petit espace qui paroît creux, & qui semble correspondre aux orifices de la base. Lorsque l’on a coupé la corne longitudinalement, on distingue sur le plan de cette coupe, après savoir poli, des fibres longitudinales (fig. 7) très-apparentes. La corne étant usée à l’extérieur, il reste sur quelques endroits de sa surface des fibres roides, flexibles & serrées comme les soies d’une brosse (E F, fig. 4) ; on aperçoit aussi ces soies sur le plan de la coupe transversale près de la base ; de façon qu’il y a lieu de croire que la corne du rhinocéros est composée de soies réunies en faisceau et adhérentes les unes aux autres très-fortement […]. Ayant découvert cette structure de la corne du rhinocéros, j’ai tâché de voir celle des cornes du bœuf & des autres animaux qui ont des cornes à peu près de même substance ; j’ai aussi aperçû leur structure ; mais je l’ai trouvée différente de celle de la corne du rhinocéros ».

[218] Buffon, « Nouvelle addition à l’article de la Giraffe », SHN, VII, 1789, p. 348-349 [nous soulignons].

[219] Buffon, « Le Musc », HN, XII, 1764, p. 362. Buffon ne cite pas Aldrovandi, mais renvoie à la référence suivante : « Capra Moschi. Aldrov. de quadrup. Bissulcis, pag. 743, fig. pag. 744 » (ibid., p. 361).

[220] Ibid., p. 362.

[221] Le musc, aussi appelé chevrotain porte-musc, est un ruminant qui vit dans les hautes montagnes d’Asie. À la différence des Cervidés auxquels il ressemble par ailleurs, il appartient à la famille des Moschidés qui ne portent aucun ramage ni panache. Les Moschidés et les Tragulidés (autres types de chevrotains) sont les seules familles du sous-ordre des Ruminants à ne pas arborer d’appendices craniens (cornes, bois ou excroissances osseuses).

[222] Buffon, « Le Musc », HN, XII, 1764, p. 362 [nous soulignons].

[223] Voir la figure 50, infra, p. 510.

[224] Voir la figure 51, infra, p. 511.

[225] Ulyssis Aldrovandi, Quadrupedum omnium bisulcorum historia, 1642, p. 744.

[226] Dessin de Jacques de Sève, gravure de A. J. de Fehrt, HN, XII, 1764, planche XLVII, p. 378. Cette gravure complète la description de Daubenton : « Ces poches de musc (pl. XLVII, fig. 1, 2 & 3) sont desséchées & déformées, cependant il m’a paru que dans l’état naturel elles étoient aplaties, elles ont environ deux pouces de diamètre, & un pouce un quart d’épaisseur ; l’une de leurs faces (fig. 1 et 2) est revêtue de poil & percée dans le milieu par un orifice (A, fig. 2) qui est entouré d’un poil fin et jaunâtre (B C) ; les bords (D E F) de la poche sont revêtus d’un poil plus gros, mais de même couleur. Il y a sur la face de ces poches qui tenoit au corps de l’animal, une pellicule qui recouvre la matière du musc, dont la poche est remplie ; en enlevant la pellicule, on voit cette matière à découvert (A, fig. 3) (« Description de la partie du Cabinet qui a rapport à l’Histoire Naturelle des Chevrotains, du Cariacou, du Coudous et du Musc. N.º MCCI. Des poches de musc », HN, XII, 1764, p. 378).

[227] Buffon, « Le Porc-épic », HN XII, 1764, p. 407 [nous soulignons].

[228] Voir supra, chapitre 5, p. 346, note 163.

[229] Aristote, Histoire des animaux, 1994, livre VI, chapitre 30 [« L’ours »], p. 372.

[230] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, 1952, livre VIII, § 125, p. 66-67.

[231] Aristote, Histoire des animaux, op. cit, livre VI, chapitre 30 [« L’ours »], p. 373.

[232] Daubenton se montrera tout aussi surpris qu’Aldrovandi, tant par manque d’acuité visuelle que par défaut de génie, ait négligemment réduit le nombre de mamelles de la lionne à deux : « j’ai vérifié cette observation sur une lionne, et je n’y ai trouvé que quatre mamelles. […] je ne sai pourquoi Aldrovande les a réduites à deux » (« Description du Lion », HN, IX, 1760, p. 36-37).

[233] Buffon, « Le Pangolin et le Phatagin », HN, X, 1763, p. 184. Buffon cite en note (ibid., p. 185) le « Voyage de Desmarchais, tome I, pages 200 & 201 » qui confirme le mode d’alimentation du pangolin, quasi épicurien, identique à celui du véritable fourmilier : « Sa tête & son museau, que sa figure pourroit faire prendre pour une tête & un bec de canard, renferme une langue extrêmement longue, imbibée d’une liqueur onctueuse & tenace ; il cherche les fourmillères & les lieux de passage de ces insectes ; il étend sa langue & la fourre dans leur trou, ou l’aplatit sur le passage ; ces insectes y courent aussi-tôt attirés par l’odeur, & demeurent empétrés dans la liqueur onctueuse, & quand l’animal sent que sa langue est bien chargée de ces insectes, il la retire & en fait sa curée. Cet animal n’est point méchant, il n’attaque personne, il ne cherche qu’à vivre, & pourvû qu’il trouve des fourmis, il est content & fait bonne chère ». Le navigateur Renaud Desmarchais (1683-1728) visita les côtes de la Guyane. De retour en France, ses manuscrits furent adaptés et publiés par le dominicain Jean-Baptiste Labat (1663-1738) : Voyage du chevalier Des Marchais en Guinée, îles voisines, et à Cayenne, fait en 1725, 1726 et 1727, Paris, G. Saugrain, 1730, 4 vol. Malgré l’adaptation de Labat, ces volumes « étaient généralement considérés comme une source fiable » (Stéphane Schmitt, dans Buffon, Œuvres, 2007, p. 1566, note 7).

[234] Voir notre commentaire sur la place taxinomique du pangolin et du phatagin, chapitre 5, supra, p. 361, en particulier la note 233, de même que les figure 9 et 10, p. 363-364.

[235] Buffon, « Le Pangolin et le Phatagin », HN, X, 1763, p. 180.

[236] Id. Buffon donne précisément, en note, les pages « 667 & 668 » du De quadrupedibus digitatis oviparis libri duo.

[237] Buffon, « Le Pangolin et le Phatagin », HN, X, 1763, p. 180.

[238] Ibid., p. 180-181.

[239] Ibid., p. 181 [nous soulignons].

[240] Ibid., p. 181-182.

[241] Nous donnons à la figure 52 (infra, p. 516) la gravure représentant le Cachicame (ou tatou à neuf bandes).

[242] Buffon, « Le Pangolin et le Phatagin », HN, X, 1763, p. 182.

[243] Dessin de Jacques de Sève, gravure de Claude Baron, HN, X, 1763, planche XXXVII, p. 250.

[244] Dessin de Jacques de Sève, gravure de Claude Baron, HN, X, 1763, planche XXXVIII, p. 250. La gravure est commentée en détails par Daubenton (« Description des Tatous. Le Cachicame ou Tatou à neuf bandes », HN, X, 1763, p. 234-238) : « Dans chaque rang du têtdes épaules & de celui de la croupe les petites pièces (A B C, pl. XXXVIII, fig. 1) ont une figure hexagone, presque aussi régulière que celle des alvéoles des gâteaux de cire des abeilles ; elles sont placées exactement les unes contre les autres sans laisser aucun vuide ; on ne les distingue que par les jointures qui sont entr’elles, encore ne les aperçoit-on que sur la face interne du têt (fig. 1), car à l’extérieur (fig. 2), il paroît composé de tubercules de différentes grandeurs, dont les plus grands (A B C) sont rangés sur des files qui font reconnoître les rangs des petites pièces qui composent le têt : ces grands tubercules sont un peu éloignés les uns des autres ; l’intervalle qui reste entr’eux est rempli par d’autres tubercules plus petits (D E F) & de figure irrégulière. […] Les pièces (pl. XXXVIII, fig. 3) qui portent l’empreinte (A) d’un triangle apparente à l’extérieur du têt, ont la forme d’un carré long, lorsqu’on les voit en entier ; les grands côtés de ce carré suivent la longueur du corps de l’animal, leur face interne (fig. 4) est unie, il y a un rebord (A) transversal sur la face externe à l’endroit où la peau de la jointure commence à couvrir cette face. […] Chaque anneau (pl. XXXVIII, fig. 5) est composé de trois rangs de petites pièces ; celles (A A) du rang du milieu sont hexagones ; celles du rang antérieur (B) & du postérieur (C) n’ont que cinq faces : le reste de la queue au delà des anneaux est revêtu de petites pièces en forme d’écailles, & en effet elles glissent un peu les unes sur les autres dans les différens mouvemens de la queue. […] La face extérieure de toutes les petites pièces de l’enveloppe osseuse du cachicame est revêtue d’une pellicule dure, luisante & jaunâtre, qui étant exposée au feu se contourne comme un parchemin, bouillonne, s’enflamme & se réduit en charbon : cette pellicule est transparente & paroit de même nature que l’écaille de tortue ; elle s’enlève aisement lorsque le têt est desséché, et après l’avoir enlevée on voit, sur les pièces osseuses qu’elle recouvroit, les inégalités de leur surface, (fig. 6) leurs joints (A A) et des trous (B B) qui se trouvent dans les pièces osseuses & dans leurs jointures, et qui sans doute ont rapport à la pellicule pour donner passage à ses vaisseaux, à ses nerfs ou à ses attaches ».

[245] Buffon, « L’Hippopotame », HN, XII, 1764, p. 45 [souligné dans le texte] : Buffon cite en note à la même page le passage qu’il conteste : « Sed quod magis mirandum est, in mari quoque versari scripsit Plinius, qui agens de animantibus aquaticis, communes amni, terræ, & mari crocodilos & hippopotamos prædicabat. Idcirco non debemus admiratione capi ; quando legitur in descriptione Moscoviæ, in Oceano adjacenti regionibus Petzoræ, equos marinos crescere. Pariter Odoardus-Barbosa, Portughensis, in Cefala observavit multos equos marinos, a mari ad prata exire, denuoque ad mare reverti. Idem repetit Edoardus-Vuot, de hujusmodo feris in mari Indico errantibus. Propterea habetur in primo volumine navigationum, multos quandoque naucleros in terram descendere, ut hippopotamos in vicinis pratis pascentes comprehendant ; sed ipsi ad mare fugientes eorum cymbas aggrediuntur, dentibus illas disrumpendo & submergendo, & tamen bestiæ lanceis ob cutis duritiem saucian minimè poterant. Aldrov. de quad. digit. vivip. pag. 181 & seq. ».

[246] Voir aussi notre commentaire sur la présence maritime de l’hippopotame, suggérée par Pline, chapitre 6, supra, p. 392, note 63.

[247] L’hypothèse d’une communication, par le Nord, entre l’Ancien et le Nouveau Monde, qui sera démontrée ensuite par de nombreux explorateurs, est probablement une des plus grandes découvertes de Buffon. Elle constitue en quelque sorte le mécanisme de sa boussole des deux faunes et le cœur de son épistémologie.

[248] Daubenton, « Description du Phoque », HN, XIII, 1765, p. 412. Daubenton semble avoir consulté, comme son renvoi le laisse supposer — « Histoire des Poissons, Livre XVI, pages 341 et 343 » —, la traduction française Histoire entière des poissons (Lyon, Matthiam Bonhome, 1558) de l’ouvrage Libri de piscibus marinis, in quibus verae piscium effigies expressae sunt, écrit par Rondelet et publié en 1554.

[249] Daubenton, « Description du Phoque », HN, XIII, 1765, p. 412-413.

[250] Ibid., p. 412.

[251] Buffon, « Le Coati », HN, VIII, 1760, p. 359.

[252] Id. Buffon s’appuie en note, sans citer d’extrait toutefois, sur la page 263 du Règne animal divisé en IX classes de Mathurin-Jacques Brisson.

[253] Buffon, « Le Coati », HN, VIII, 1760, p. 359.

[254] Louis-Jean-Marie Daubenton, « Description du Blaireau », HN, VII, 1758, p. 112-113 [nous soulignons].

[255] Ibid., p. 113 [nous soulignons].

[256] Buffon, « Le Coati », HN, VIII, 1760, p. 360.

[257] Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, op. cit., p. 274. Il faut croire que cette propension à l’hybridation imaginaire avec le chien ou le cochon était un topos fréquent car Daubenton et Buffon la remarquent aussi dans le cas du hérisson. En effet, Daubenton écrit « Les Naturalistes ont distingué deux espèces de hérisson par des caractères tirés de la figure du museau ; plusieurs auteurs prétendent que les uns ont le groin d’un cochon, & les autres le museau d’un chien ; mais on n’a donné aucune description assez détaillée pour établir ce fait, & pour faire reconnoître les caractères de ces deux prétendues espèces de hérisson »(« Description du Hérisson », HN, VIII, p. 34). Puis, il cite le « Mémoire pour servir à l’Hist. Nat. des animaux, seconde partie, page 46 » de Claude Perrault qui affirme avoir disséqué les deux espèces : « Les Naturalistes font les hérissons de deux espèces, dont la différence est prise de la figure du museau, qui est long, pointu & semblable au groin d’un pourceau dans les uns, & plus court, plus mousse & semblable au museau d’un chien dans les autres, dont l’espèce est appelée canine : l’autre espèce est la plus commune » (ibid., p. 37). Cependant, comme seul le hérisson à museau de chien, plus rare, « n’a pas été bien dessiné » dans l’ouvrage de Perrault, et qu’au contraire, selon John Ray dans son « Synopsis anim. quadr. pag. 231 », « le hérisson à groin de cochon […] est, s’il existe, le plus rare », Daubenton conclut : « Cette contrariété est une nouvelle induction contre l’existence d’une seconde espèce de hérisson, & je soupçonne qu’elle a été admise, parce que le museau du hérisson a quelques rapports au groin du cochon & au museau du chien, comme je l’ai déjà fait remarquer : on a attribué ces caractères à différens individus, tandis qu’ils sont réunis dans le même » (ibid., p. 38). Dans la même veine, et comme dans le cas du blaireau, Buffon propose l’unité de l’espèce : « Il en est des deux espèces de hérisson, l’un à groin de cochon, & l’autre à museau de chien, dont parlent quelques auteurs, comme des deux espèces de blaireau ; nous n’en connoissons qu’une seule, & qui n’a même aucune variété dans ces climats » (« Le Hérisson », HN, VIII, 1760, p. 31).

[258] Buffon, « Le Blaireau », HN, VII, 1758, p. 109-110 [nous soulignons].

[259] Ibid., p. 108-109. Buffon cite en note à l’appui la description de Brisson « Regn. animal. pag. 255 ».

[260] Ibid., p. 109.

[261] Buffon, « Le Coati », HN, VIII, 1760, p. 360-361 [nous soulignons].

[262] Pour un résumé de ce courant auquel on peut rattacher en partie Buffon, voir l’article et l’ouvrage suivants de John C. O’Neal : « Esthétique et épistémologie sensualiste », Dix-huitième siècle, 1999, no 31, p. 75-91 ; The Authority of Experience.Sensationist Theory in the French Enlightenment, 1996.

[263] « Error is the essential risk of a reasoning process which had to work its way out from simple ideas of perception that […] conveyed no real knowledge without comparison, judgment, without the intervention of reason » (David Bates, « The Epistemology of Error in Late Enlightenment », Eighteenth-Century Studies, 1996, vol. 29, no 3, p. 308-309 [souligné dans le texte]).

[264] Ibid., p. 312-313.

[265] « The difference between truth and error is the degree of discipline » (ibid., p. 313).

[266] Buffon, « Le Papion ou Babouin proprement dit », HN, XIV, 1766, p. 133.

[267] Buffon, « L’Unau et l’Aï », HN, XIII, 1765, p. 34-35 [souligné dans le texte].

[268] Voir la figure 54, infra, p. 525.

[269] Comparez la figure du paresseux tridactyle (aï) donnée par Nieremberg (voir figure 55, infra, p. 526) avec la belle gravure de l’unau (paresseux à deux doigts) d’Albertus Seba (voir figure 56, infra, p. 527), qui rend bien la douceur caractéristique de ce quadrupède réputé pour être le plus lent du monde.

[270] Conrad Gesner, Icones animalium, op. cit. p. 64 [extrait].

[271] Juan Eusebio Nieremberg (1595-1658), Historiae Naturae, maximae peregrinae, 1635, t. XVI, livre IX, p. 164 [extrait].

[272] Albertus Seba, Locupletissimi rerum naturalium, op. cit., vol. I, planche XXXIV, p. 54.

© Swann Paradis, 2008