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CHAPITRE 6

Buffon lecteur de Pline l’Ancien

Table des matières

Que ne puis-je multiplier ces représentations,

qui mettent à nu toutes les fables de l’antiquité !

Que ne puis-je extirper des têtes vulgaires

ces idées de merveilleux qui les remplissent encore.

--Jean-Baptiste Pujoulx [1]

Si Buffon se réclame avec emphase de la science d’Aristote, c’est le tribut qu’il rend à la culture livresque et à l’esprit philosophique de Pline l’Ancien (23-79 apr. J.-C.) qui illustre le mieux les tensions entre sciences et belles-lettres qui investissent l’Histoire des quadrupèdes. C’est donc dans cette optique que nous étudierons dans quelle mesure l’ampleur du dithyrambe rendu à la Naturalis historia de Pline annonce, dès les premières lignes de l’Histoire naturelle, la présence significative du naturaliste romain dans la fabrique des descriptions animalières.

L’épigraphe qui chapeaute le « Premier discours » — et toute l’œuvre monumentale de Buffon — est emblématique de la posture ambivalente entre sciences et belles-lettres qui caractérise notamment l’Histoire des quadrupèdes : elle annonce d’emblée l’importance des composantes compilation et innovation à la base du projet buffonien. Trônant dans sa version latine, la citation, puisée dans la préface de la Naturalis historia que Pline adresse « à son cher Vespasien César [2]», dont nous donnons ci-contre la traduction française, illustre parfaitement cette porosité entre sciences et belles-lettres que Buffon revendique explicitement dans les prémices de son propre projet :

Res ardua vetustis novitatem dare, novis auctoritatem, obsoletis

nitorem, obscuris lucem, fastiditis gratiam, dubiis fidem, omnibus verò

naturam & naturæ suæ omnia.

Plin. in Præf. ad Vespas. [3]

C’est une tâche ardue que de donner un air nouveau aux vieilleries, de l’autorité aux nouveautés, de l’éclat à ce qui est usé, de la clarté à ce qui est obscur, de l’attrait à ce qui est dédaigné, du crédit à ce qui est douteux, de donner à chaque chose sa nature et à la nature tout ce qui lui appartient [4].

Les collègues de l’Académie des sciences étaient sans doute perplexes à la lecture de ces prolégomènes où un savant se proposait de « donner du crédit à ce qui est douteux ». En effet, Buffon insiste beaucoup moins ici qu’en d’autres endroits du « Premier discours » sur le nécessaire talent d’observateur du naturaliste, pour plutôt mettre l’accent sur cette autre tâche tout aussi difficile : « donner un air nouveau aux vieilleries, de l’autorité aux nouveautés, de l’éclat à ce qui est usé, de la clarté à ce qui est obscur, de l’attrait à ce qui est dédaigné » ; toutes opérations rendues possibles — c’est, encore une fois, ce que Buffon n’écrit pas explicitement, mais qui sous-tend, nous le croyons, sa méthode — par son propre génie, scientifique mais aussi artistique. C’est du moins ce qu’il semble exprimer dans cette apologie de l’encyclopédiste romain, qui annonce l’essence même de son propre projet :

ce qu’il y a d’étonnant, c’est que dans chaque partie [de son Histoire Naturelle] Pline est également grand, l’élévation des idées, la noblesse du style relèvent encore sa profonde érudition ; non seulement il savoit tout ce qu’on pouvoit savoir de son temps, mais il avoit cette facilité de penser en grand qui multiplie la science, il avoit cette finesse de réflexion de laquelle dépendent l’élégance & le goût, & il communique à ses lecteurs une certaine liberté d’esprit, une hardiesse de penser qui est le germe de la Philosophie. Son ouvrage tout aussi varié que la Nature la peint toûjours en beau, c’est, si l’on veut, une compilation de tout ce qui avoit été écrit avant lui, une copie de tout ce qui avoit été fait d’excellent & d’utile à savoir ; mais cette copie a de si grands traits, cette compilation contient des choses rassemblées d’une manière si neuve, qu’elle est préférable à la pluspart des ouvrages originaux qui traitent des mêmes matières [5].

Comment alors ne pas subodorer, d’une part, sous « cette facilité de penser en grand qui multiplie la science », le génie scientifique du naturaliste à la « vûe courte » engagé dans sa mission d’actualiser la faune, grâce à sa méthode gouvernée par une discipline de l’imagination qui lui insufflera cette « hardiesse de penser qui est le germe de la Philosophie »? Comment ne pas voir dans ce passage une déclaration programmatique concernant la nécessaire conjonction entre le génie scientifique et le génie artistique, ce dernier garantissant « cette finesse de réflexion de laquelle dépendent l’élégance & le goût » avec laquelle Buffon brossera ses « tableaux d’histoire » qui lui permettront de peindre « la Nature en beau » ?

Considérer que Buffon ait délibérément choisi de placer l’épigraphe de Pline en tête de son immense chantier pose d’emblée un problème d’interprétation : les raisons — liées à l’érudition, à la « noblesse du style » — qui motivent le naturaliste bourguignon à se réclamer de Pline sont d’une tout autre tonalité que celles — clairement plus scientifiques — qui avaient propulsé Aristote à l’avant-scène du « Premier discours ». En effet, il faut replacer le projet plinien dans une strate temporelle où la recherche en zoologie, après les travaux fondamentaux d’Aristote, cède au goût du merveilleux alimenté par nombre de récits de voyageurs et de fables de toutes provenances. D’un certain point de vue, la Naturalis historia s’inscrit au cœur de cette « littérature descriptive et imaginative, qui ne remplace malheureusement pas les travaux scientifiques délaissés [6]» depuis Aristote. Il serait donc inutile de chercher chez Pline une quelconque méthode « capable d’embrasser l’ensemble des sciences de la vie et de concevoir une ‘‘théorie biologique’’ [7]». Aussi Buffon insiste-t-il plutôt sur « cette hardiesse de penser qui est le germe de la Philosophie » qu’il dit avoir admirée dans la Naturalis historia. Or, en revendiquant les qualités philosophiques de celui-là même qui, selon l’abbé Pluche, était tellement « dégoûté de la philosophie de l’école par l’inutilité des matières qu’on y traitoit, & par l’indécence des disputes qui y régnoient [8]» qu’il avait « conçu le dessein de réunir des connoissances d’usage, & propres à orner l’esprit comme à enrichir la société [9]», Buffon prêtait le flanc à la critique : il donnait des munitions à ses détracteurs qui, précisément, se méfiaient de cette Histoire naturelle coiffée d’une réflexion qui devait avoir intrinsèquement « un caractère extra-scientifique [10]», puisque son auteur semblait privilégier l’aspect utilitaire [11] de la zoologie.

Comment expliquer alors que Buffon, qui avait l’ambition de faire œuvre de scientifique, se soit placé sous le patronage d’un zoologiste qui montrait une nette préférence pour ce caractère utilitaire de la philosophie qui sera vanté notamment par les théologiens de la Nature au XVIIIe siècle ? L’apologie du fonctionnaire de Vespasien César doit se comprendre dans ce déplacement fondamental vers une nouvelle histoire naturelle qui, comme nous l’avons évoqué au premier chapitre, tend à s’éloigner de sa dimension « historique » pour se transformer en une philosophie ou une « science philosophique [12]». Ainsi, lorsque Buffon loue cette « facilité de penser en grand qui multiplie la science », ce n’est pas le « Pline catalogue de faits [13]» qu’il convoque, ni les colorations utilitaristes qui teintent les histoires particulières de la Naturalis historia, mais bien l’esprit philosophique général du grandiose projet de mise à jour des connaissances qui sous-tend le grand œuvre plinien [14]. Dans cette optique, comme l’a souligné Thierry Hoquet, qu’un philosophe qui cumule aussi les étiquettes de scientifique et d’écrivain, tel André-François Boureau-Deslandes (1690-1757) écrivant son Histoire critique de la philosophie, ait eu recours au même texte [15] de Pline présenté par Buffon en épigraphe à l’Histoire naturelle, suggère une vision d’ensemble similaire chez ces deux membres de l’Académie des sciences : les deux projets, celui d’une nouvelle histoire de la philosophie et celui d’une nouvelle histoire naturelle, placés sous le patronage de la même citation, témoigneraient alors d’un semblable hommage à l’esprit philosophique généraliste — voire encyclopédique — du naturaliste romain.

Cette distinction entre le général et le particulier est d’autant plus importante qu’elle oriente vers cette « philosophie sans défaut [16]» à laquelle aspire la naturaliste montbardois : c’est cette « facilité de penser en grand qui multiplie la science [17]» dont s’inspire Buffon pour tâcher « de généraliser les effets particuliers ».Nous éviterons ainsi de pervertir cette expression généralement flatteuse de « Pline français » — que la critique a abondamment employée pour désigner Buffon —, pour paradoxalement discréditer le caractère scientifique de l’Histoire naturelle en réduisant son auteur à ce que certains pensaient de son prédécesseur latin : « c’est-à-dire essentiellement un compilateur [18]» sans nuance des faits, que d’aucuns se garderont même de considérer comme « un zoologiste, encore moins un biologiste [19]». C’est d’ailleurs cette image négative de compilateur médiocre qui semble le mieux résumer une partie de la critique moderne, admirablement synthétisée dans cette formule lapidaire de Jean Beaujeu : « compilation sans critique ni observations personnelles ou presque, absence totale de classification scientifique et même d’ordre élémentaire, abondance d’erreurs et de fables saugrenues [20]». Si bien que, de nos jours, « la plupart des critiques formulées à l’égard de Pline concordent sur la fait que cette œuvre [la Naturalis historia] ne peut être définie comme scientifique [21]». La suite de ce chapitre prouvera que, si le plan général du projet encyclopédique de Pline semble avoir profondément marqué l’architecture de l’Histoire naturelle, de même que la fabrique de l’Histoire des quadrupèdes, il existe a contrario nombre d’aspects qui permettent de distancier Buffon de la connotation péjorative qui semble coller à son prédécesseur romain souvent réduit au statut d’« amateur d’informations sur les animaux, doté d’une inépuisable énergie pour collecter les données [22]». Au-delà de la réhabilitation provocatrice symbolique présente dans le « Premier discours », destinée à appuyer une nouvelle philosophia naturalis, Buffon se montrera le plus souvent très critique à l’égard des faits particuliers relatés par le fonctionnaire romain.

Si l’entrée en matière placée sous les auspices de Pline l’Ancien traduit une admiration sincère, cette déférence déborde toutefois la seule allusion à l’esprit philosophique ; elle témoigne aussi d’une influence profonde sur la manière dont Buffon appréhendera le monde. Cela tient au fait que l’œuvre de Pline est fortement orientée : elle vise à illustrer une nouvelle stabilité politique et morale, pour prendre souvent l’allure d’un défilé triomphal italianocentrique où la maîtrise du monde devient tributaire du contrôle des connaissances et de l’organisation du savoir et du passé : « Loin de dérouler sa matière de façon uniforme et objective Pline propose une accumulation de ressources et de connaissances du monde entier qui semble destinée à illustrer la puissance et la prospérité de l’Empire [23]». Buffon, bien intégré au système de privilèges associés au pouvoir sous l’Ancien Régime, ne pouvait être insensible à ce que représentait l’image de son grandiose prédécesseur latin ; mais s’il fait similairement preuve d’européocentrisme [24] et que son œuvre, publiée à l’Imprimerie Royale, de même que la renommée scientifique du Jardin du Roi, dont il était intendant, contribuaient à rehausser l’image du pouvoir royal français, on ne peut parler d’une direction idéologique aussi marquée que chez Pline. Bien que cette indépendance d’esprit distingue nettement Buffon de Pline, il y a cependant une similitude entre le caractère encyclopédique des deux projets — l’Histoire naturelle et la Naturalis historia — qui visent un même objectif : maîtriser le monde grâce au contrôle des connaissances, tâche impossible sans une vaste organisation du savoir et du passé. En quelque sorte, le leitmotiv plinien — rassembler la matière dispersée pour « consolider l’Empire en l’inventoriant [25]» — sous-tend probablement en partie les motivations qui ont conduit Buffon, impressionné par l’ampleur du dessein [26] de Pline, à accorder cette place privilégiée au maître d’œuvre de la Naturalis historia.

Le titre même de l’œuvre de Pline — Naturalis historia — est repris intégralement par Buffon, ce qui traduit leur désir commun d’entreprendre une vaste enquête — au sens premier du terme grec historia — visant à faire l’inventaire de la nature, traduisant du même coup la démesure commune à leurs projets. Pline, comparant l’histoire naturelle à l’art, la considérait « comme une chose toujours commencée et toujours inachevée [27]», voire inachevable, donc paradoxalement « comme un savoir rétif à toute clôture encyclopédique [28]» ; Buffon toutefois, tout en intégrant ce paradoxe, était bien conscient que le fonctionnaire romain avait « travaillé sur un plan […] peut-être trop vaste [29]». Le champ couvert par les deux naturalistes ne sera donc pas le même : Pline développe plusieurs livres sur la médecine (remèdes tirés des animaux, puis des plantes) alors que Buffon, ignorant à peu près tout ce qui a trait à la santé animale [30], ne mentionnera qu’occasionnellement les diverses vertus thérapeutiques des produits tirés des animaux, le plus souvent pour mettre en doute ce que la superstition avait jusque-là véhiculé. Par exemple, le naturaliste montbardois se montre très critique à l’égard des propriétés curatives associées à la corne du rhinocéros, qui est « plus estimée des Indiens que l’ivoire de l’éléphant […] à cause de sa substance même à laquelle ils accordent plusieurs qualités spécifiques & propriétés médicinales [31]». Commentant le fait que cette corne soit utilisée comme antidote contre différents poisons ou comme remède à plusieurs maladies, Buffon ajoute : « Il y a toute apparence que la plupart de ces vertus sont imaginaires : mais combien n’y a-t-il pas de choses bien plus recherchées qui n’ont de valeur que dans l’opinion ? [32]»

Alors qu’un seul volume de la Naturalis historia, le VIIIe, est consacré à une cinquantaine d’« animaux terrestres », dix tomes (IV-XV) de l’Histoire naturelle de Buffon — sans compter toutes les « Additions » insérées dans volumes du Supplément — contiennent la description de quelque 200 quadrupèdes [33], résultat du développement des connaissances issues de la découverte foisonnante de nouvelles contrées, notamment aux XVIIe et XVIIIe siècles. Les « animaux terrestres » de Pline sont divisés en deux grandes parties : les animaux sauvages et exotiques (§ 1-141) et les animaux domestiques et indigènes (§ 142-224) ; si Buffon a pu s’inspirer de cette division (en inversant l’ordre de présentation, toutefois), il existe chez les deux auteurs plusieurs digressions qui illustrent la difficulté intrinsèque de toute taxinomie. Ainsi, à la fin de l’Histoire des quadrupèdes, Buffon revient sur l’impossibilité de trouver un système parfait entre le regroupement nécessairement arbitraire des représentations élaborées par l’esprit humain et la marche de la nature, admettant que sa propre appellation de « quadrupèdes » est nécessairement imparfaite : en effet, si l’on soustrait, selon lui, les fissipèdes qui sont quadrumanes (les singes) ou bipèdes (les chauves-souris), sans oublier les pinnipèdes dont les membres se sont transformés en nageoires (les phoques), « la dénomination de quadrupèdes paroîtra mal appliquée à plus de la moitié des animaux [34]». Cela étant, Buffon était pleinement conscient de l’envergure de son œuvre, dont l’imposante architecture — peut-être stimulée par le grandiose projet plinien — ne cessa de le hanter [35], comme en fait foi l’incipit de son grand discours introductif à l’Histoire naturelle :

L’Histoire Naturelle prise dans toute son étendue, est une Histoire immense ; elle embrasse tous les objets que nous présente l’Univers. Cette multitude prodigieuse de Quadrupèdes, d’Oiseaux, de Poissons, d’Insectes, de Plantes, de Minéraux, &c. offre à la curiosité de l’esprit humain un vaste spectacle, dont l’ensemble est si grand, qu’il paroît & qu’il est en effet inépuisable dans les détails. Une seule partie de l’Histoire Naturelle, comme l’Histoire des Insectes, ou l’Histoire des Plantes, suffit pour occuper plusieurs hommes [36].

Ce thème de l’immensité de la nature était loin d’être original, mais il illustre la posture similaire de Pline et Buffon devant cette nature infinie, de même qu’il suggère une relative inexhaustivité intrinsèque qui contribuera peut-être à éloigner, pendant plus d’un millénaire et demi, l’histoire naturelle des sciences de la nature. En effet, dès que l’on accepte de considérer que « la Nature est compliquée, à la façon d’un labyrinthe sans issue, cela signifie que la tâche d’entrer, par la connaissance rationnelle, dans les arcanes de la Nature, est une tâche infinie [37]». Cette posture de résignation, amplifiée peut-être par une vue défaillante, a pu contribuer à stigmatiser Buffon, à le placer en marge de la science de son temps [38]. Pourtant, l’auteur de l’Histoire naturelle réussira transcender ce nécessaire « retour humiliant sur nous-mêmes [39]», contrairement à plusieurs de ses contemporains qui considéraient toujours la nature, à la manière de Pline, dans une optique providentialiste [40], en se cantonnant dans « un étonnement mêlé d’admiration [41]». Encore une fois, malgré l’immensité de la tâche, nous croyons que la clé qui permettra à Buffon d’interpréter la nature pour proposer cet insolent projet d’une histoire naturelle générale et particulière [42] est, comme il le suggère, son propre génie scientifique grâce auquel l’esprit pourra s’élever « à des vûes plus générales, par lesquelles nous pouvons embrasser à la fois plusieurs objets différens » et imaginer pour « moderniser » la faune, c’est-à-dire « se frayer des routes pour arriver à des découvertes utiles » :

On ne s’imagine pas qu’on puisse avec le temps parvenir au point de reconnoître tous ces différens objets, qu’on puisse parvenir non seulement à les reconnoître par la forme, mais encore à savoir tout ce qui a rapport à la naissance, la production, l’organisation, les usages, en un mot à l’histoire de chaque chose en particulier : cependant, en se familiarisant avec ces mêmes objets, en les voyant souvent, &, pour ainsi dire, sans dessein, ils forment peu à peu des impressions durables, qui bientôt se lient dans notre esprit par des rapports fixes & invariables ; & de-là nous nous élevons à des vûes plus générales, par lesquelles nous pouvons embrasser à la fois plusieurs objets différens ; & c’est alors qu’on est en état d’étudier avec ordre, de réfléchir avec fruit, & de se frayer des routes pour arriver à des découvertes utiles [43].

C’est donc dans cette optique de projet encyclopédique dont l’essentiel est axé sur l’autorité d’auteurs célèbres et d’ouvrages de référence généraux qu’il faut situer l’hommage que Buffon rend à Pline dans son « Premier discours ». Cependant, le seigneur de Montbard ne se limite pas à la tradition plinienne : l’examen des descriptions animalières montre à plusieurs reprises que l’histoire naturelle particulière dont se réclame Buffon ne répond aucunement à « un mode cumulatif, à partir d’une transmission assurée que l’on n’a pas à vérifier dans le détail [44]». Au contraire, le travail de vérification des faits particuliers se fera surtout, dans un premier temps, par le recours à l’histoire-mémoire reposant sur les témoignages de voyageurs, qui seront évidemment ensuite soumis au prisme du génie scientifique buffonien — donc au jugement qui lui est intimement lié. C’est précisément cette manière de se réclamer concomitamment des témoignages des Anciens — le plus souvent ex libris — et de ceux des voyageurs ou correspondants — dont la certitude est constamment mise en doute — qui irritera les collègues académiciens médusés devant l’histoire naturelle générale et particulière buffonienne : « Les Anciens ne sont pas fiables en ce qu’ils n’ont pas vu les faits qu’ils nous rapportent et les modernes voyageurs ne le sont pas toujours plus car ils manquent souvent de bonne foi [45]». Nous pouvons trouver dans cette correction individuelle de l’observation générale un des plus solides fondements de la critique scientifique de l’Histoire des quadrupèdes : aux « faits vérifiés par toute une Compagnie [l’Académie des sciences] —, composée par des gens qui ont des yeux pour voir ces sortes de choses, autrement que la plupart du reste du monde [46]», Buffon osait proposer en lieu et place ses propres « yeux de l’esprit », illuminés par son génie scientifique. Alors que les différents Mémoires produits par les membres de l’Académie des sciences — dont les plus illustres représentants sont évidemment Perrault et Réaumur — se caractérisent par « une obsession du singulier et un refus méticuleux de toute forme de généralisation [47]», alors qu’ils tendent à donner « une peinture naïve, faite avec simplicité et sans ornement [48]» et se concentrent sur des « essais accrédités par la communauté des savants [49]», l’Histoire des quadrupèdes se caractérise, du moins en partie, par son caractère généraliste, par son style soigné destiné à séduire le lectorat, de même que par le tri tout à fait personnel des témoignages effectué par le naturaliste montbardois. À l’histoire-commentaires des académiciens se heurtait donc l’histoire-témoignages que proposait Buffon. Il ne faudra alors pas s’étonner du peu d’occurrences [50] des Mémoires pour servir à l’Histoire naturelle des Animaux dans l’Histoire des quadrupèdes ; comme l’a très bien montré Thierry Hoquet, le fait que les Mémoires se tiennent « en retrait délibéré de toute philosophie [51]» confirme leur profonde inadéquation avec « la philosophie sans défaut [52]» que propose Buffon. C’est précisément dans cette généralisation des effets particuliers qu’il faut situer l’hommage que Buffon rend à Pline, et non, encore une fois, dans la particularité des historiettes émouvantes, terrifiantes ou pittoresques — voire imaginaires — dont les lecteurs romains étaient friands.

Par ailleurs, si Pline s’inscrit dans la tendance universalisante et globalisante issue de la pensée hellénistique en choisissant, entre autres, pour écrire ses livres de zoologie, de s’inspirer essentiellement de l’Historia animalium d’Aristote — « l’homme le plus savant en toute science [53]» —, et si près du quart de la Naturalis historia est directement centré sur le monde animal [54], ce qui intéresse le naturaliste romain, ce n’est pas, comme chez le philosophe grec, l’anatomie ou la physiologie des bêtes, mais plutôt leur intervention dans la vie romaine, d’autant plus intéressante qu’elle s’appuiera le plus souvent sur des anecdotes relatant des particularités extraordinaires anthropocentrées. Le principal mérite de Pline est d’avoir pu grouper et agencer les observations qu’Aristote avait parsemées principalement dans les livres VI, VIII et IX de l’Historia animalium, selon un plan avant tout géographique qui, cependant, « ne tient pas compte des caractères spécifiques qui permettent de ranger les animaux dans les classes que l’histoire naturelle moderne a établies ; mais au moins réunit-il sous un même rubrique les remarques faites sur chaque animal, permettant d’en avoir une vue d’ensemble [55]». C’est encore une fois à cette « vue d’ensemble » que Buffon rend hommage, ce qui n’exclura pas les critiques répétées des caractéristiques imprécises de plusieurs tableaux où les animaux sont rendus par « les traits généraux, réels ou légendaires, de leur caractère et de leur comportement [56]». Inutile donc de chercher dans les articles de la Naturalis historia des « descriptions exactes et complètes », ni des observations scientifiques, telle l’influence du climat sur les mœurs des animaux, comme on pouvait le retrouver chez Aristote ; les lecteurs romains « aimaient mieux savoir le prix payé pour une mule, ou le nombre de lions tués dans tels jeux du cirque [57]». Pline se targue néanmoins d’avoir enrichi l’ouvrage du Stagirite : « Aristote composa environ cinquante volumes célèbres sur les animaux ; volumes que j’ai résumés, en y ajoutant ce qu’il avait ignoré [58]». C’est justement pour ces ajouts — notamment de fables et de traits légendaires que le Stagirite avait écartés ou réfutés — que Pline sera le plus critiqué, lorsqu’on ne lui reprochera pas simplement « de reproduire des erreurs commises par certains de ses modèles, et qu’un simple regard sur les animaux importés à Rome pour les jeux ou pour les parcs zoologiques lui eût permis de rectifier [59]».

Pline s’avère donc un infatigable lecteur qui doit aux livres plus qu’à l’observation les connaissances et les faits qu’il rapporte dans la Naturalis historia [60]. L’exergue que Buffon a mise en tête de son propre projet, au-delà des fonctions esthétique et rhétorique que l’on peut associer à un tel choix, tient aussi dans cette admiration pour l’érudition de celui qui prétendait avoir résumé les quelque cinquante volumes du corpus biologique aristotélicien en quatre petits tomes. Le seigneur de Montbard ne cachera cependant jamais ses réserves quant à l’absence d’esprit critique qu’il retrouve fréquemment lorsque l’auteur de la Naturalis historia s’appuie aveuglément sur son prédécesseur grec. Par exemple, dans une note discrète qui laisse toutefois transparaître son malaise, Buffon écrit : « Pline, qui sur l’article du Chameau, comme sur beaucoup d’autres, n’a fait, pour ainsi dire, que copier Aristote [61]». Buffon reproche pareillement aux Anciens les inexactitudes de leurs rapports concernant l’hippopotame : après avoir trouvé, dans ce qu’en dit Aristote, « plus d’erreurs que de faits vrais [62]», le seigneur de Montbard semonce Pline qui, « en copiant Aristote, loin corriger ses erreurs, semble les confirmer & en ajouter de nouvelles [63]».

Nous retiendrons que la mise en évidence de ce « vice du recopiage » présent dans la Naturalis historia sera un ingrédient fondamental de la fabrique des descriptions animalières de l’Histoire des quadrupèdes. Nous aurons en effet l’occasion de présenter de multiples exemples où Buffon s’affaire à dénoncer — tant chez les naturalistes de la Renaissance que chez les voyageurs et correspondants des XVIIe et XVIIIe siècles —, puis à corriger les erreurs véhiculées souvent depuis des siècles dans la masse de documents dont il s’est inspiré. Si Buffon se proposait lui aussi de trier et de sélectionner ce qui lui apparaissait le plus pertinent, depuis les Anciens jusqu’aux récits de ses contemporains immédiats, il indique cependant vouloir corriger ce que les prédécesseurs ont pu ignorer en se servant d’une méthode qui transcende le seul effort, titanesque il est vrai, de compilation. Mais le seigneur de Montbard ne sera pas totalement immunisé contre ce vice du recopiage et, par moments, il sera atteint du même mal que celui dont souffrait Pline, son génie scientifique perdant passagèrement de cette vigueur qui lui aurait autrement permis de constater que le naturaliste romain recopiait parfois — sans discipline — Aristote [64].

Il s’avère difficile de trouver une quelconque méthode scientifique dans la Naturalis historia car Pline est loin d’avoir adopté, à l’instar d’Aristote, une « démarche normative et analogique [65]» ; il se veut plutôt « anomaliste, [il] privilégie le rare et le singulier [66]» et son œuvre est tout entière composée « selon le crescendo de l’admirable [67]». Comme la majorité des successeurs d’Aristote, notamment de l’école péripatéticienne, Pline, toujours friand de merveilles, s’intéresse surtout aux exceptions de la nature sans essayer d’en comprendre les règles, s’en tenant souvent à répertorier les données « avec une prédilection pour l’extraordinaire [68]», si bien qu’il « se contente souvent de l’admiration sans trop pousser l’interprétation [69]». Les mirabilia pouvaient certes constituer, dans la tradition aristotélicienne, « une ouverture sur la connaissance [70]», mais si l’intendant du Jardin du Roi a pu s’inspirer de ce qui, dans les écrits du fonctionnaire romain, était susceptible d’encourager « la vertu d’étonnement et l’ouverture à l’imaginaire [71]», il devait cependant être conscient qu’une telle manière de procéder pouvait a contrario « limiter l’étude positive et critique des phénomènes, en favorisant la recherche de l’étrange [72]». Buffon s’affairera plutôt, tout au long de son œuvre, à « démerveiller » la faune, dut-il pour cela mettre le plus souvent en doute, dans la singularité des descriptions animalières de l’Histoire des quadrupèdes, celui dont il avait pourtant louangé l’approche généraliste dans le « Premier discours ». En somme, ce que Buffon reproche par-dessus tout à Pline, c’est « le caractère trop hasardeux de son information souvent sans fondement, encore trop souvent parasitée de témoignages de seconde main et d’imaginations non vérifiées [73]». Le seigneur de Montbard se propose donc de dépasser l’enquête plinienne — inventaire merveilleux axé sur l’exception plutôt que la norme — pour tendre plutôt vers l’interprétation, en employant une méthode où le génie scientifique participe de la formation d’hypothèses, mais où l’imagination sera constamment soumise au jugement du savant.

Notons que l’absence de méthode et de rigueur dans la somme plinienne est à la source d’une différence peut-être encore plus saisissante entre Pline et Buffon, sur les plans poétique et esthétique. Prenant soin d’exclure de son œuvre tout ce qui fait la littérature d’agrément, Pline, s’adressant toujours au futur empereur Titus dans la préface de la Naturalis historia, définit la nature de son sujet à travers une série d’oppositions :

les notes que je te dédie […] ne font pas de place au génie, d’ailleurs si médiocre en moi, et n’admettent ni digressions, ni discours ou dialogues, ni événements merveilleux ou aventures variées, toutes choses agréables à écrire ou plaisantes à lire, car le sujet que je traite est aride : il s’agit de la nature, c’est-à-dire la vie, et dans ce qu’elle a de plus bas [74].

Il serait étonnant que Buffon n’ait pas sourcillé à la lecture de tels propos qui allaient nettement à l’encontre, d’une part, de la prépondérance du génie dans sa méthode et, d’autre part, de l’importance qu’il accorde la manière de présenter le discours — que l’on pense seulement à ses conseils prodigués dans son célèbre « Discours sur le style », véritable éloge de la dispositio [75]. Nous serions même tenté de voir, dans la préface plinienne, une manœuvre purement rhétorique dont nous pourrions questionner la sincérité. En effet, l’absence même de méthode va le plus souvent favoriser, dans le texte de la Naturalis historia, une abondance de « digressions anecdotiques ou folkloriques, traitées avec soin comme morceaux de bravoure, [qui] ont plus de pittoresque ou de saveur que l’exposé lui-même [76]» et qui auront un indéniable pouvoir d’attraction sur le lectorat. Il ne faut surtout pas oublier que Pline « écrit pour un public pénétré d’habitudes de magie, surtout quand il s’agit de recouvrer la santé [77]». Ainsi peut-on expliquer, d’une part, l’intention peut-être sincère de donner un texte principalement utilitaire dont la lecture fastidieuse risque même de dégoûter le lecteur [78], quoique, d’autre part, il soit permis de douter que Pline n’ait pas été conscient que la longue énumération des propriétés miraculeuses des différents produits dérivés des animaux allait indubitablement exercer un pouvoir d’attraction sur un lectorat d’autant plus nombreux. En posant comme idée fondamentale qui dominera son œuvre que « tout dans la nature, est merveille, mirabilia [79]», Pline, même s’il s’en défend avec ostentation, donnait un texte indubitablement destiné à plaire. C’est en ce sens que l’on peut par exemple affirmer, sans contradiction, que le livre XXXII de la Naturalis historia, qui conclut l’imposante section de l’œuvre plinienne consacrée aux remèdes tirés des animaux, peut être considéré à la fois sans valeur littéraire, mais non dénué d’intérêt [80], à mi-chemin entre sciences et belles-lettres. Cette ambiguïté sur le statut de la Naturalis historia conduit Danielle Sonnier à affirmer que l’œuvre de Pline, « sans cesser un seul instant d’offrir de l’intérêt en tant que contribution à l’histoire de la science, est une œuvre poétique au meilleur sens du terme [81]». Inutile d’insister sur le fait que le même commentaire pourrait s’appliquer avec tout autant de pertinence à l’Histoire des quadrupèdes du seigneur de Montbard. Cette dernière similitude en cache une autre : entre vulgarisation et exhaustivité encyclopédique se profile l’image du généraliste — qui ne peut être spécialiste de tous les domaines qu’il traite — visant un public composé par une élite cultivée avide de connaissances réparties dans d’innombrables champs du savoir. Mais alors que le but avoué de l’encyclopédie plinienne était « d’aider les lecteurs plutôt que de leur plaire [82]», l’histoire naturelle de Buffon avait la triple prétention d’allier le docere, le movere et le delectare, sans renier la prétention de l’auteur de faire une œuvre scientifique gouvernée par une méthode — et une discipline de l’imagination — que l’on chercherait en vain dans la Naturalis historia.

Comme nous l’avons déjà évoqué, il est bien établi que Pline privilégiait le plus souvent le remarquable, le surprenant, souvent en sélectionnant de manière peu scrupuleuse ses sources [83], si bien qu’on a pu lui reprocher de n’être qu’un simple collecteur de curiosités : le fonctionnaire romain restait souvent plus admiratif qu’enquêteur, manifestant ainsi une certaine incompatibilité avec toute investigation scientifique. Comme il l’écrit au onzième livre de la Naturalis historia : « Au reste, laissons à chacun sa façon d’en juger : nous, notre but est de décrire les phénomènes évidents, et non d’en dépister les causes obscures [84]». Suivant ce leitmotiv — « indicare, non […] indagare », Pline s’efforce de révéler la nature manifeste des choses, et non de rechercher les causes incertaines ; il prétend décrire la réalité telle qu’elle se donne à voir et renonce, contrairement à Aristote par exemple, à l’expliquer. Il veut rassembler les connaissances admises et en rendre brièvement compte dans certains cas, mais il ne cherche pas à argumenter : « il n’entre pas dans son dessein de pratiquer l’investigation dans des domaines incertains ni de vouloir tout expliquer [85]». Ainsi, Pline s’inscrit tout à fait dans son époque qui, en un certain sens, se situe « hors de la science et du ‘‘questionnement’’ scientifique [86]». Comme le résume Valérie Naas :

Ainsi, l’HN [l’Histoire naturelle de Pline] n’est pas une œuvre scientifique au sens où elle aurait pour but la compréhension des phénomènes par l’étude et la réflexion. Pline ne s’intéresse ni à la recherche en soi, ni au fondement des connaissances, ni à l’élaboration d’une théorie rationnelle sur la nature. Mais si l’on ne peut qualifier l’HN de « scientifique », elle reste une œuvre de savoir et sur le savoir. Pline est un érudit mais non un chercheur, qui se donne pour tâche, comme il le dit lui-même, non d’indagare, mais d’indicare, en laissant à chacun la liberté de juger [87].

L’objectif du fonctionnaire romain n’était donc pas de présenter des conclusions tranchées dans chaque domaine de l’histoire naturelle, ni de délivrer des certitudes, mais de proposer un état de la question. Ce n’est donc pas en savant que Pline traite son sujet, mais en grand compilateur humaniste, qui dépend presque uniquement de ses sources. Buffon, en revanche, cherche à interpréter la nature à la manière d’un savant. Son originalité, toutefois, réside dans son ars inveniendi qui réhabilite le recours à l’hypothèse (tout en étant soumis à une discipline de l’imagination). De plus, si Pline sera souvent perçu comme un compilateur négligent de faits rapportés par des tiers [88], nous aurons maintes fois l’occasion de constater que Buffon mettra au contraire systématiquement en doute, sans discrimination et sans esprit partisan, les récits qui lui paraissent invraisemblables, qu’ils proviennent de ses contemporains (naturalistes ou voyageurs), ou de ses prédécesseurs de la Renaissance ou de l’Antiquité. Et Pline ne sera pas plus épargné que les autres, dans la particularité des descriptions animalières de l’Histoire des quadrupèdes.

Sans examiner les quelque quarante références explicites à l’auteur de la Naturalis historia dans l’Histoire des quadrupèdes, nous avons voulu illustrer — sans toutefois viser à déboulonner le mythe qui a fait de Buffon le « Pline français » — comment, au-delà du « Premier discours », le naturaliste montbardois a le plus souvent exprimé un certain scepticisme en regard des observations particulières du zoologue romain. Par exemple, dès le début de l’Histoire des quadrupèdes, Buffon reproche à Pline d’avoir mal imaginé le phénomène de la chute des dents de lait chez la « plus noble conquête que l’homme ait jamais faite [89]» :

Pline dit que les dents de lait ne tombent point à un cheval qu’on fait hongre avant qu’elles soient tombées : j’ai été à portée de vérifier ce fait, & il ne s’est pas trouvé vrai ; les dents de lait tombent également aux jeunes chevaux hongres & aux jeunes chevaux entiers, & il est probable que les anciens n’ont hasardé ce fait que parce qu’ils l’ont cru fondé sur l’analogie de la chûte des cornes du cerf, du chevreuil, &c. qui en effet ne tombent point lorsque l’animal a été coupé [90].

L’exemple ci-dessus révèle un modus operandi typique de la fabrique des descriptions animalières buffoniennes, qui illustre le caractère rigoureux du jugement — lié étroitement au génie scientifique — que l’on retrouvera dans l’ensemble de l’Histoire des quadrupèdes : malgré sa « vûe courte», Buffon aura maintes fois l’occasion — dans le cas des animaux domestiques surtout, mais aussi parfois avec les animaux plus exotiques qu’on lui envoyait à Montbard — de vérifier lui-même, lorsque ce ne sera pas grâce aux yeux de ses collaborateurs, les faits qu’il jugeait incompatibles avec toute certitude (morale ou, a fortiori, physique). Aussi ne faut-il pas céder trop facilement à la tentation de faire du naturaliste montbardois un systématicien qui ne se fiait qu’à ses lectures. S’il croyait fermement à la logique de la comparaison, il n’a jamais hésité à dénoncer, au rythme des nouvelles connaissances qui lui parvenaient, les analogies mal imaginées, indépendamment de la notoriété de celui qui les avait avancées.

Buffon fera souvent confiance à l’intelligence et à la culture livresque du lecteur pour saisir l’acuité de sa propre critique. Ainsi, toujours dans l’optique de ne rapporter que les faits confirmés par nombre de témoins oculaires, tout en laissant de côté les points où certains ont « paru enfler le merveilleux, aller au delà du vrai et quelquefois même de toute vrai-semblance [91]», le naturaliste montbardois, à propos de ce que les Anciens avaient écrit concernant les mœurs du castor, met notamment en doute les rapports suivants :

Car on ne s’est pas borné à dire que les castors avoient des mœurs sociales & des talens évidens pour l’Architecture, mais on a assuré qu’on ne pouvoit leur refuser des idées générales de police & de gouvernement ; que leur société étant une fois formée, ils savoient réduire en esclavage les voyageurs, les étrangers ; qu’ils s’en servoient pour porter leur terre, traîner leur bois ; qu’ils traitoient de même les paresseux d’entre eux qui ne vouloient, & les vieux qui ne pouvoient pas travailler ; qu’ils les renversoient sur le dos, les faisoient servir de charrette pour voiturer leurs matériaux ; que ces républicains ne s’assembloient jamais qu’en nombre impair, pour que dans leurs conseils il y eût toûjours une voix prépondérante ; que la société entière avoit un président ; que chaque tribu avoit son intendant ; qu’ils avoient des sentinelles établies pour la garde publique ; que quand ils étoient poursuivis, ils ne manquoient pas de s’arracher les testicules pour satisfaire à la cupidité des chasseurs ; qu’ils se montroient ainsi mutilés pour trouver grace à leurs yeux, &c. &c. [92].

Nonobstant le ton qui témoigne d’un scepticisme évident devant l’énormité de la métaphore politique [93], Buffon ajoute, en note : « Voyez AElien & tous les Anciens, à l’exception de Pline, qui nient ce fait avec raison [94]». Pline est ici pris à partie pour avoir véhiculé la fable de l’autocastration des castoridés. En effet, le seigneur de Montbard semble faire référence, sans l’indiquer toutefois, à un passage du VIIIe livre de la Naturalis historia où Pline mentionne : « Les castors du Pont se coupent également les parties génitales, quand le péril les presse ; car ils savent que c’est pour cela qu’on les poursuit : c’est le produit que les médecins appellent castoréum  [95]». Pourtant, beaucoup plus loin, dans le XXXIIe livre de son œuvre, consacré aux remèdes tirés des bêtes « aquatiques », Pline rectifiera sa position : « La puissance de la nature est remarquable […] comme les bièvres qu’on appelle castors et dont on nomme les testicules castoréum. Qu’ils s’amputent eux-mêmes de leurs testicules, c’est ce que nie Sextius, très exact en science médicale [96]». Il est étonnant qu’un lecteur assidu comme Buffon semble ignorer la mise au point de Pline qui avait pourtant témoigné de la confusion anatomique, à l’origine de la fable, entre ces glandes « qu’on ne peut ôter sans faire mourir l’animal [97]», et les véritables testicules, dont on peut priver les castors comme tous les autres quadrupèdes bistournés. Nous croyons pertinent d’interroger le silence de Buffon concernant ce rare éclair de lucidité scientifique chez Pline. Notre hypothèse est que cette correction survient à un endroit de l’œuvre plinienne où l’abondante énumération des propriétés magiques attribuées à différents produits d’origine animale aura pu laisser Buffon plutôt sceptique. Le silence du seigneur de Montbard sur la correction apportée par Pline au XXXIIe livre pourrait donc s’expliquer par l’invraisemblance de la suite dudit article, consacrée à une énumération des vertus thérapeutiques associées au castoréum. Nous pouvons supposer qu’à la lecture des propriétés miraculeuses rapportées par Pline [98], notamment celle voulant que le castoréum puisse « éclairci[r] la vue, en onction avec du miel attique [99]», le Buffon à la « vûe courte » ait été tenté de privilégier, tant par exaspération que pour la recherche de la vérité, ce qui lui paraissait « le plus certain » : « On prétend que les castors font sortir la liqueur de leurs vésicules en les pressant avec le pied, qu’elle leur donne de l’appétit lorsqu’ils sont dégoûtés, & que les Sauvages en frottent les piéges qu’ils leur tendent pour les y attirer. Ce qui paroît plus certain, c’est qu’il se sert de cette liqueur pour se graisser le poil [100]». De la même manière, nous pourrions proposer une explication pour l’absence de toute référence à Pline lorsque Buffon souligne « l’usage du sixième sens [101]» par la taupe. Encore une fois, il s’agit d’un des rares cas où Pline se montre très critique des usages de l’animal souterrain, s’élevant même contre « les mensonges des mages [102]» qui avancent que l’ingestion d’un cœur de taupe frais et palpitant garantit de connaître par divination le déroulement des événements futurs. Cette clairvoyance magique, qui rappelle celle attribuée aux aveugles, sera sans doute apparue trop invraisemblable pour résister au jugement du Buffon à la « vûe courte »… Il semble donc que ce soit par choix — ou peut-être par ignorance —, plutôt que par engourdissement du génie scientifique, que Buffon ait passé outre ces rares instants de lucidité scientifique de la part de l’auteur de la Naturalis Historia. Car le naturaliste bourguignon semble en définitive bien au fait de cette vérité physique et de la méprise des contemporains de Pline, à savoir que le castoréum, sécrétion grasse et odorante utilisée en pharmacie et en parfumerie [103], est extraite des glandes périanales du castor mâle. Ces glandes, indécelables sans dissection, sont, il est vrai, sises à quelque proximité des testicules qui sont cependant nettement perceptibles (dans leur enveloppe scrotale) sur le sujet intact non disséqué : « Cette matière, que l’on a appelée castoreum, est contenue dans deux grosses vésicules que les Anciens avoient prises pour les testicules de l’animal : nous n’en donnerons pas la description ni ses usages, parce qu’on les trouve dans toutes les Pharmacopées[104] ». Si Buffon n’en dit pas plus sur la pharmacopée, Daubenton décrit minutieusement [105] la localisation précise des glandes périanales responsables de la production de castoréum, distincte de celle réservée aux testicules, en se référant, en appui à sa rhétorique de la preuve, à la planche que nous reproduisons à la figure 15 (page suivante) : on retrouve le prépuce (B), le gland (C), la verge (D), deux « très-grandes poches » (EF) et le système glandulaire sécrétant le castoréum, composé, d’une part, de « deux grosses glandes fort allongées, qui avoient deux pouces cinq lignes de longueur, dix lignes de largeur & sur lignes d’épaisseur : […] elles avoient une couleur jaunâtre » (GH), et d’autre part, d’une portion plus petite (K) « de figure ovoïde, dont le grand diamètre avoit quinze lignes, & le petit cinq lignes ». Les vésicules séminales (OP) sont placées près de la vessie (Q) « à treize lignes de distance » des lobes de la prostate (MN), et sont reliées aux « très-petits » testicules (RS) par les canaux déférents (TV).

Après avoir semoncé Élien pour avoir démontré « un si grand faible pour le merveilleux [107]» en écrivant « que le castor se coupe les testicules pour les laisser ramasser au chasseur [108]», Buffon enchaîne avec ce commentaire significatif à propos du fait que la Naturalis historia ne fait aucune allusion au supposé talent architectural dont on a gratifié depuis des siècles le célèbre Sciuromorphe : « Pline lui-même, Pline dont l’esprit fier, triste & sublime déprise toûjours l’homme pour exalter la Nature, se seroit-il abstenu de comparer les travaux de Romulus à ceux de nos castors ? [109]». Buffon se trouve en quelque sorte ici à revenir sur le penchant pour l’exagération de son prédécesseur, en suggérant implicitement une critique d’autant plus percutante : si Pline, malgré ses dérives emphatiques, ne mentionne aucunement « les talens évidens [des castors] pour l’Architecture », c’est fort probablement que, à la différence de plusieurs de ses contemporains, il ne les a jamais réellement observés, se contentant d’un savoir essentiellement livresque, nécessaire mais non suffisant pour celui qui veut imaginer pour « démerveiller » la faune.

En général donc, Buffon ne manquera jamais de signaler les dérives ponctuelles de Pline, même quand ce dernier semble convoqué pour contester la réalité d’animaux imaginaires recensés par ses contemporains de l’Antiquité. Ainsi, à propos du lynx, Buffon reproche tout d’abord aux Anciens d’avoir fait de ce grand félidé un « animal fabuleux [110]» dont « la vûe étoit assez perçante pour pénétrer les corps opaques [111]», pour ensuite conforter ses propres doutes en se fondant sur un vacillement plinien :

Ce lynx imaginaire n’a d’autre rapport avec le vrai lynx que celui du nom. Il ne faut donc pas, comme l’ont fait la pluspart des Naturalistes, attribuer à celui-ci, qui est un être réel, les propriétés de cet animal imaginaire, à l’existence duquel Pline lui-même n’a pas l’air de croire ; puisqu’il n’en parle que comme d’une bête extraordinaire, & qu’il le met à la tête des sphynx, des pégases, des licornes & des autres prodiges ou monstres qu’enfante l’Éthiopie [112].

Ici, Buffon fait référence à un segment du livre VIII de la Naturalis historia — qu’il n’indique cependant pas explicitement —, dans lequel Pline expose une faune disparate : «  L’Éthiopie produit des lynx, qui y sont répandus partout, des sphinx, […] et beaucoup d’autres animaux monstrueux ; des chevaux ailés et armés de cornes qu’on appelle pégases [113]». Mais il est loin d’être clair, à la lecture du texte plinien, que le fonctionnaire n’ait « pas l’air de croire » à l’étrange spectacle qu’il donne ici à voir ; au contraire, il semble y avoir une confusion délibérée entre ces animaux fabuleux et certaines espèces réelles [114]. En effet, Pline insère souvent des notices sur des animaux imaginaires sans émettre la moindre critique. Ainsi, « il répercute dans le monde romain, et par-delà, dans la pensée médiévale, des tendances de la science hellénistique où, en zoologie comme dans d’autres disciplines, le goût pour les récits extraordinaires prend le pas sur la mise en œuvre d’observations rigoureuses [115]». En définitive, cette évocation de Pline dans le texte buffonien, en apparence flatteuse parce que Buffon se sert du naturaliste romain pour soutenir son propre jugement, contribue plus à discréditer celui qui avait décrit sans nuances, à côté du lynx, l’invraisemblable mantichore  [116].

Si Buffon semble forcer l’interprétation en affirmant que même Pline « n’a pas l’air de croire » à l’existence du lynx, c’est peut-être que les deux naturalistes ne se réfèrent pas à la même espèce. En effet, Alfred Ernout précise que le lynx dont il est question dans le texte plinien est probablement le caracal (lynx d’Éthiopie), en raison du mot latin lyncas employé par le zoologiste romain ; alors que l’article buffonien est plutôt consacré au loup-cervier (lynx commun) qui renvoie à la dénomination latine rufius. Il ne fait aucun doute que Buffon était bien au fait de l’existence du caracal, à qui il consacre un article distinct, dans lequel il prend soin de détailler les différences entre ce dernier et le loup-cervier :

Le caracal n’est point moucheté comme le lynx, il a le poil plus rude & plus court, la queue beaucoup plus longue & d’une couleur uniforme, le museau plus alongé, la mine beaucoup moins douce & le naturel plus féroce. Le lynx n’habite que dans les pays froids ou tempérés ; le caracal ne se trouve que dans les climats les plus chauds : c’est autant par cette différence du naturel & du climat, que nous les avons jugés de deux espèces différentes, que par l’inspection & par la comparaison de ces deux animaux que nous avons vûs vivans, & qui, comme tous ceux que nous avons donnés jusqu’ici, ont été dessinés & décrits d’après nature [117].

Résumons donc ce qui ressemble à une pirouette rhétorique : Buffon propose tout d’abord que Pline a douté de l’existence du caracal — ce que, comme nous venons de l’exposer, le texte ne permet pas vraiment de conclure —, pour ensuite utiliser le doute plinien afin de nourrir sa propre réserve sur la capacité (du loup-cervier) à voir par-delà les corps opaques. Quoi qu’il en soit, la connotation de cette intertextualité plinienne est résolument défavorable au zoologue romain, car elle sous-entend que si un observateur aussi peu crédible que Pline semble douter de l’existence du lynx et, par surcroît, si le zoologiste friand de merveilles ne mentionne nulle part les facultés oculaires extraordinaires de ce lyncas, notre Buffon à la « vûe courte » peut soutenir son propre ars iudicandi sous-tendu par les deux principaux piliers de son épistémologie : la boussole des deux faunes — selon laquelle le lynx se trouve dans les pays froids des deux Continents cependant que le caracal est confiné aux climats les plus chauds de l’Ancien Monde — et la description anatomique imagée par les planches [118] qui interviennent ici, comme souvent ailleurs dans la fabrique des descriptions animalières de l’Histoire des quadrupèdes, comme rhétorique de la preuve d’une différenciation interspécifique. Il est intéressant de noter cependant que Buffon ne peut conforter, comme c’est son habitude, l’hypothèse de la différenciation interspécifique entre le lynx et le caracal, en se référant aux descriptions anatomiques de Daubenton puisque l’anatomiste avoue, après avoir donné un portrait complet du lynx, son impuissance à en faire autant dans le cas du caracal « qui lui ressemble beaucoup pour la forme du corps » :

Je n’ai pû suivre le détail de la description du caracal, parce que je n’ai vû qu’un individu de cette espèce qui est à la Ménagerie de Versailles, encore ne l’ai-je qu’entrevû à travers la grille d’une loge obscure. Cet animal est si sauvage qu’il cherche toujours à se cacher, & si féroce, que l’on ne peut le toucher ni même l’approcher [119].

Ce sont donc les « yeux de l’esprit » de Buffon qui prennent ici le relais des « yeux du corps » de Daubenton, impuissants pour cette fois à conforter quelque certitude morale (une seule occurrence), par surcroît « entrev[ue] à travers la grille d’une loge obscure ». D’une part, le génie scientifique et la discipline de l’imagination vont permettre au seigneur de Montbard d’imaginer la différence interspécifique entre le lynx et le caracal ; d’autre part, dans une finale typique des « tableaux d’histoire », où l’on perçoit la superposition des deux formes de génie — scientifique et artistique —, Buffon conclut son article sur le lynx en alliant le placere et le docere. Il semble ainsi nous envoyer, par-delà les siècles, un message dans lequel il nous demande en quelque sorte de l’excuser d’avoir naguère extravaguer à propos des yeux d’escarboucle du chat, comme si la discipline de l’imagination lui avait rappelé que le génie scientifique doit primer sur le génie artistique dans la fabrique de l’Histoire des quadrupèdes : « Notre lynx ne voit point à travers les murailles, mais il est vrai qu’il a les yeux brillans [120]». C’est donc ici, depuis le silence de Pline « qui n’a pas l’air de croire » à la vue perçante surnaturelle du lynx — donc en reconnaissant implicitement un éclair passager du génie scientifique chez son prédécesseur romain — que Buffon entreprend de « démerveiller » ce que d’autres Anciens ont mal imaginé.

Il reste que la reconnaissance implicite du génie scientifique plinien demeure exceptionnelle. Quand il s’agit de discréditer les innombrables « histoires absurdes [123]» que les Anciens ont débitées à propos des hyènes par exemple, le seigneur de Montbard ne se prive nullement, non sans saupoudrer sa finale d’un humour au service du placere, de river son clou au complaisant naturaliste romain :

Les Anciens ont écrit gravement que l’hyæne étoit mâle & femelle alternativement ; que quand elle portoit, allaitoit & élevoit ses petits, elle demeuroit femelle pendant toute l’année ; mais que l’année suivante, elle reprenoit les fonctions du mâle, & faisoit subir à son compagnon le sort de la femelle. On voit bien que ce conte n’a d’autre fondement que l’ouverture en forme de fente que le mâle a, comme la femelle, indépendamment des parties propres de la génération qui, pour les deux sexes, sont dans l’hyæne semblables à celles de tous les autres animaux. On a dit qu’elle savoit imiter la voix humaine, retenir le nom des bergers, les appeler, les charmer, les arrêter, les rendre immobiles ; faire en même temps courir les bergères, leur faire oublier leur troupeau, les rendre folles d’amour, &c. … Tout cela peut arriver sans hyæne ; & je finis pour qu’on ne me fasse pas le reproche que je vais faire à Pline, qui paroît avoir pris plaisir à compiler & raconter ces fables [124].

En effet, si Pline mentionne qu’Aristote avait nié l’alternance sexuelle présumée des hyènes, il ajoute cependant ces remarques qui expliquent le ton sarcastique pris par Buffon dans le dernier passage :

On raconte encore maintes merveilles au sujet de la hyène : la plus étrange, c’est qu’au milieu des bergeries elle imite le langage humain, qu’elle s’exerce à apprendre le nom du pâtre qu’elle appelle au dehors pour le mettre en pièces. […] et que, grâce à certains procédés magiques, elle fixe sur place tout animal dont elle fait trois fois le tour [125].

Ce que Buffon reproche ici à Pline, c’est encore une fois ce vice du recopiage : reproduire des erreurs commises par certains scribes, qu’un simple regard sur les animaux eût cependant permis de rectifier. Ce qu’il sous-entend également, c’est que le naturaliste doit dépasser la condition d’infatigable lecteur ayant acquis l’essentiel de ses connaissances dans les livres d’auteurs qu’il a suivis sans discernement. Et même s’il avait été séduit par la manière dont Pline avait vivifié et animé les propos parfois froids et abstraits d’Aristote, Buffon ne pouvait souscrire à ces descriptions inexactes et incomplètes, incompatibles avec sa méthode centrée sur la discipline de l’imagination. Buffon ne s’élève donc pas contre le généraliste avide de savoir, mais il se rend bien compte que les histoires particulières de Pline — véritable « cavalcade entre érudition et fantaisie [126]», pour reprendre la belle expression d’Italo Calvino commentant le livre VIII de la Naturalis historia — ne répondent pas à l’aspiration scientifique de l’Histoire des quadrupèdes. Il reste que le commentaire de Buffon à propos du rire de la hyène hermaphrodite résume aussi, en filigrane, ce qu’il semble avoir apprécié chez l’auteur de la Naturalis historia : un « poète et philosophe, épris par un sentiment du mystère de la connaissance » ainsi qu’un « collectionneur, compilateur excessif, obsédé par son fichier de notes » qui « s’interroge sur l’organisation des connaissances, et comment s’articulent les différents champs de savoirs [127]».

La question des animaux « imaginés » (en tout ou en partie) par Pline trouve un écho chez ce que les naturalistes du XVIIIe siècle appellent les bêtes « monstrueuses ». Buffon n’y échappe pas, notamment lorsqu’il traite de l’archétype du quadrupède difforme : la chauve-souris. En effet, au moment où Buffon rédige son article, les Chiroptères du Nouveau Monde ont déjà investi l’inconscient collectif et l’imaginaire des dessinateurs, qui les représentent le plus souvent toutes ailes déployées ou dans des attitudes agressives [129].

(Courtesy of Rare Books — Special Collections Division — McGill University Library)

(Courtesy of Rare Books and Special Collections Division — McGill University Library)

Lorsque Buffon, qui ne connaît que les chauves-souris frugivores somme toute inoffensives qu’il a pu croiser en Bourgogne, se trouve confronté aux surprenants récits relatant « les plus laides chauve-souris [135]» — les « vampires » de l’Amérique méridionale qui ont « la tête informe & surmontée de grandes oreilles fort ouvertes et fort droites ; […] les narines en entonnoir, avec une membrane au-dessus qui s’élève en forme de corne ou de crête pointue & qui augmente la difformité de la face [136]» —, le seigneur de Montbard se montre dubitatif quant aux méfaits qui seraient commis par cet animal « aussi mal-faisant que difforme [137]». Nonobstant les nombreuses observations confirmées par plusieurs historiens et voyageurs dont la crédibilité est établie, tel La Condamine dont le témoignage, tiré du Voyage de la rivière des Amazones (1745), ne saurait être « plus authentique & plus récent [138]», Buffon doute particulièrement d’un fait précis, à savoir que ces animaux « sucent le sang des hommes & des animaux endormis [139]». S’ensuit une réflexion s’étalant sur plusieurs années, qui commence par une critique concernant ce que les Anciens auraient mal imaginé :

Les Anciens connoissoient imparfaitement ces quadrupèdes ailés, qui sont des espèces de monstres, & il est vrai-semblable que c’est d’après ces modèles bizarres de la Nature que leur imagination a dessiné les harpies. Les ailes, les dents, les griffes ; la cruauté, la voracité, la saleté ; tous les attributs difformes, toutes les facultés nuisibles des harpies conviennent assez à nos roussettes [140].

Afin d’étayer son propos, Buffon convoque alors Pline pour un autre sursaut de lucidité scientifique, dans une note qui rappelle paradoxalement, encore une fois, la crédulité légendaire du naturaliste romain : « Il est singulier que Pline, qui nous a transmis comme vrais tant de faits apocriphes & même merveilleux, accuse ici Hérodote de mensonge, et dise que ce fait des chauve-souris, qui se jettent sur les hommes, n’est qu’un conte de la vieille & fabuleuse antiquité [141]». Autrement dit, si même le candide Pline exprime des réserves, il est fort probable, selon Buffon, que l’on soit placé ici devant un conte dénué de tout fondement. Pris entre le doute de Pline — qui ne connaissait qu’imparfaitement les chauves-souris de l’Ancien Continent (les roussettes et les rougettes) — et la certitude de La Condamine — qui rapporte ses observations sur certaines chauves-souris qu’il a observées dans le Nouveau Monde (les vampires) — Buffon commence par clarifier la situation dans une synthèse dont nous soulignons l’objectivité :

Les Voyageurs de l’Amérique s’accordent à dire que les grandes chauve-souris de ce nouveau continent sucent, sans les éveiller, le sang des hommes & des animaux endormis. Les Voyageurs de l’Asie & de l’Afrique, qui font mention de la roussette ou de la rougette, ne parlent pas de ce fait singulier ; néanmoins leur silence ne fait pas une preuve complète, sur-tout y ayant tant de conformité & tant d’autres ressemblances entre les roussettes & ces grandes chauve-souris que nous avons appelées Vampires ; nous avons donc cru devoir examiner comment il est possible que ces animaux puissent sucer le sang sans causer en même temps une douleur au moins assez sensible pour éveiller une personne endormie [142].

Afin de « donner du crédit à ce qui est douteux » — que certaines chauve-souris du Nouveau Monde sont en mesure de sucer le sang sans réveiller leurs victimes —, Buffon passe du simple compilateur de données livresques — possédant un jugement affiné pour apprécier les « faits » que ses lectures lui ont fait connaître — à l’expérimentateur dont le génie scientifique s’active pour « démerveiller » la faune. Suivant une induction bio-anatomique qui rappelle la manière avec laquelle il avait abordé la tétée de l’éléphanteau, il propose cette hypothèse — où l’imagination, à l’intérieur des balises fixées par l’ars iudicandi, nourrit l’ars inveniendi — pour expliquer cette étrange faculté des vampires :

S’ils entamoient la chair avec leurs dents, qui sont très-fortes & grosses comme celles des autres quadrupèdes de leur taille, l’homme le plus profondément endormi, & les animaux sur-tout, dont le sommeil est plus léger que celui de l’homme, seroient brusquement réveillés par la douleur de cette morsure : il en est de même des blessures qu’ils pourroient faire avec leurs ongles ; ce n’est donc qu’avec la langue qu’ils peuvent faire des ouvertures assez subtiles dans la peau pour en tirer du sang & ouvrir les veines sans causer une vive douleur [143].

Pour appuyer son hypothèse, Buffon, qui n’a pu observer de vampire sur le Continent européen, renvoie à la description anatomique de la roussette, et à la saisissante gravure de Baron [144], qui montre que, même chez cette espèce inoffensive, certaines papilles linguales « ont chacune trois pointes comme un trident [145]», alors que d’autres arborent « jusqu’à douze pointes [146]» :

Nous n’avons pas été à portée de voir la langue du vampire, mais celle des roussettes que M. Daubenton a examinée avec soin semble indiquer la possibilité du fait : cette langue est pointue & hérissée de papilles dures très-fines, très-aigues & dirigées en arrière ; ces pointes qui sont très-fines peuvent s’insinuer dans les pores de la peau, les élargir & pénétrer assez avant pour que le sang obéisse à la suction continuelle de la langue [147].

Il s’agit-là d’une intéressante conjecture qui permet d’illustrer la manière dont le génie scientifique de Buffon se manifeste dans cette tentative de découvrir le mode d’alimentation des vampires : privé de la possibilité d’observer directement l’animal avec ses propres yeux, le naturaliste à la « vûe courte » doit estimer, avec ses « yeux de l’esprit », la concordance entre les récits de voyageurs et l’observation (amplifiée ici par le microscope) fournie par les « yeux du corps » de ses collaborateurs, pour inventer une explication qui satisfasse sa discipline de l’imagination et contribue à « démerveiller » ce trait particulier propre aux chauves-souris du Nouveau Monde. Buffon reporte toutefois sa conclusion : « le temps éclaircira ces obscurités & fixera nos incertitudes [148]», écrit-il quelques lignes avant la clausule de l’article, témoignant d’une humilité digne des plus grands esprits scientifiques : « Mais c’est assez raisonner sur ce fait dont toutes les circonstances ne nous sont pas bien connues, & dont quelques-unes sont peut-être exagérées ou mal rendues par les Écrivains qui nous les ont transmises [149]». Si cette soudaine dépréciation de l’écrivain par l’auteur du « Discours sur le style » peut surprendre, il faut la remettre en contexte : pour Buffon, un bon écrivain ne fait pas nécessairement un naturaliste compétent ; autre manière de dire qu’il faut allier le génie scientifique au génie artistique pour être crédible en histoire naturelle, champ du savoir où le jugement doit primer sur le goût ; ou encore que l’on doit faire usage d’une discipline de l’imagination lorsque l’on tente de « démerveiller » la faune.

Plus d’un quart de siècle après avoir émis ses propos conjecturaux — effleurant seulement alors la certitude morale —, Buffon rapporte, non sans satisfaction :

M. Roume de Saint-Laurent nous a écrit de la Grenade, en date du 18 avril 1778, au sujet de la grande chauve-souris ou vampire de l’île de la Trinité. Les remarques de ce judicieux observateur confirment tout ce que nous avions dit & pensé d’abord sur les blessures que fait le vampire, & sur la manière particulière dont il suce le sang, & dont se fait l’excoriation de la peau dans ces blessures. J’en avois, pour ainsi dire, deviné la mécanique ; cependant l’amour de la vérité & l’attention scrupuleuse à rapporter tout ce qui peut servir à l’éclaircir, m’avoient porté à donner sur ce sujet des témoignages qui sembloient contredire mon opinion ; mais j’ai vu qu’elle étoit bien fondée, et que MM. de Saint-Laurent et Gaulthier ont observé tout ce que j’avois présumé sur la manière dont ces animaux font des plaies sans douleur, & peuvent sucer le sang jusqu’à épuiser le corps d’un homme ou d’un animal, & les faire mourir [151].

Ces « témoignages qui sembloient contredire » les opinions de Buffon se retrouvent dans une longue lettre de Jean-Baptiste François de la Nux (1702-1772), naturaliste et astronome, membre correspondant de l’Académie des sciences à l’île de Bourbon (La Réunion), datée du 24 octobre 1772. Cette lettre avait été citée intégralement dans une première « Addition aux articles de la Roussette, de la Rougette & de la Chauve-souris [152]». Or, ce rapport, qui visait à corriger les prétentions de tous ceux qui auraient pu faire passer les chauves-souris de l’Ancien Continent pour des animaux carnivores, offre un point de vue intéressant sur le pouvoir de l’observation, et sur l’utilisation des faits nouvellement découverts pour réfuter ce qui avait été antérieurement mal imaginé. M. de la Nux écrit : « Après l’examen ci-dessus, je viens au corps de l’histoire ; il a besoin de rectification. Et pour preuve, je n’ai qu’à opposer ce que je connois des roussettes, ce que j’en ai vu, & ce qu’en ont imaginé les autres, d’après lesquels l’Historien de la Nature [Buffon] a parlé [153]». Tout le propos est destiné à « combattre des erreurs accréditées depuis long-temps [154]» par tous ceux qui n’ont « vu ces animaux qu’avec les yeux de l’effroi [155]». En somme, M. de la Nux vient ici rétablir l’autorité de Pline, convoquée par Buffon dans l’article de 1763, en confirmant que le naturaliste romain avait « eu raison de traiter de fabuleux le récit d’Hérodote [156]» car les roussettes européennes « ne se jettent point sur les hommes [157]». Si le récit parvient, d’une part, à détruire le préjugé qui avait fait des roussettes (et de toutes les espèces de chiroptères que peuplent l’Ancien Continent) des créatures « carnivores, voraces, méchantes, cruelles [158]» et les distingue définitivement des vampires, nous ne trouvons, d’autre part, aucune précision sur la manière dont se nourrit cette dernière espèce de chauves-souris de l’Amérique méridionale.

L’épisode de la chauve-souris vampire semble donc illustrer une parfaite concordance entre le placere lié la séduction poétique et le docere qui s’appuie sur les plus récentes observations. Le génie scientifique de Buffon n’était cependant pas infaillible. Il faut croire que, malgré le talent de « judicieux observateur » dévolu à M. Roume de Saint-Laurent, le seigneur de Montbard s’est laissé ici un peu trop rapidement convaincre de la justesse de « tout ce [qu’il avait lui-même] présumé sur la manière dont ces animaux font des plaies sans douleur [159]». Malgré l’hypothèse séduisante de Buffon, il est aujourd’hui bien établi que la chauve-souris vampire perce la peau de ses proies avec ses dents (canines) infiniment plus pointues que celles des chauves-souris frugivores, et non avec les « papilles-tridents » de sa langue. La méprise de M. Roume de Saint-Laurent vient peut-être du fait que le vampire utilise sa langue en l’enroulant comme un siphon pour sucer le sang de ses victimes. Parions tout de même que Buffon n’aurait pas hésité, comme en tant d’autres endroits de l’Histoire des quadrupèdes, à corriger son hypothèse, eût-il eu accès à d’autres faits pertinents de son vivant. Nonobstant que l’hypothèse des « papilles-tridents » ait été invalidée par la science moderne, la manière dont Buffon a mené son enquête depuis l’article de 1753 jusqu’au dernier tome du Supplément illustre clairement la marche du génie scientifique (de la discipline de l’imagination et du jugement) dans la fabrique des descriptions animalières, orchestrant l’ars inveniendi à l’intérieur du cadre délimité par l’ars iudicandi.

Nous venons de voir que, même si le génie scientifique et la discipline de l’imagination ne sont pas infaillibles, le texte de Buffon témoigne souvent de son souci d’objectivité. En effet, notre naturaliste n’hésite pas à asséner, à coups d’observations les plus récentes transmises grâce à son imposant réseau de correspondants, les critiques les plus pointues à propos des égarements de son illustre prédécesseur de l’Antiquité. Dans cette volonté de détruire les préjugés et les fables des Anciens, le génie buffonien est parfois entraîné dans un excès d’enthousiasme qui le pousse à des conjectures qui seront rejetées avant d’avoir pu prétendre à la certitude physique. Dans un schéma quasi identique à ceux que nous avons déjà exposés (la tétée éléphantine et les papilles tridentées des chauves-souris vampires), Buffon se lance cette fois, via la même méthode reposant sur l’induction bio-anatomique, dans la quête d’un mystère jusqu’alors insondable : l’énigmatique accouplement des éléphants.

Le naturaliste bourguignon souligne d’emblée, s’appuyant sur Pline en note, que l’éléphant est « plus constant qu’impétueux en amour [160]». Pourtant, cette apparence d’autorité dévolue à Pline est rapidement mise en pièces par Buffon, qui reproche aux Anciens d’avoir regardé l’éléphant « comme un prodige, un miracle de la Nature » et d’avoir « exagéré ses facultés naturelles » au point de lui attribuer « des qualités intellectuelles & des vertus morales [161]». Il désavoue tant les figures emblématiques de l’Antiquité que certains auteurs plus modernes pour avoir sans discernement donné aux éléphants « des mœurs raisonnées, une religion naturelle & innée, l’observance d’un culte, l’adoration quotidienne du Soleil & de la Lune, l’usage de l’ablution avant l’adoration, l’esprit de divination, la piété envers le Ciel [162]». Ces reproches sont adressés explicitement à Pline, dont la longue citation latine — dont nous donnons la traduction française ci-après —, tirée du livre VIII (chapitre I) de la Naturalis historia, est transcrite en note [163] :

Le plus grand [des animaux terrestres] est l’éléphant, c’est aussi le plus proche de l’homme par les sentiments : il a en effet l’intelligence du langage de sa patrie, l’obéissance aux commandements, la mémoire des tâches qu’il a apprises, la passion de l’amour et de la gloire ; mieux encore — qualités rares chez l’homme, — la probité, la prudence, l’équité, même le culte des astres et la vénération du Soleil et de la Lune. Des auteurs rapportent que […] leurs troupeaux descendent, quand brille la nouvelle lune, sur le bord d’un fleuve […] ; là, ils se purifient en s’aspergeant d’eau solennellement, et, après avoir ainsi salué l’astre, ils regagnent leurs forêts […]. On en a vu qui […] jetaient, couchés sur le dos, des herbes vers le ciel, comme s’ils prenaient la terre à témoin dans leurs prières [164].

Cette alternance entre le recours à Pline comme autorité d’un fait incontestable et la critique d’une observation peu crédible de la part du naturaliste romain marque ensuite le mystère de l’accouplement éléphantin. Tout d’abord, la pudeur légendaire de l’éléphant, appuyée en note par la référence plinienne, conduit Buffon à une anthropomorphisation qui paraît fort peu compatible avec l’esprit du naturaliste scientifique :

Lorsque les femelles entrent en chaleur, […] la troupe se sépare par couples que le désir avoit formés d’avance ; ils se prennent par choix, se dérobent, & dans leur marche l’amour paroit les précéder & la pudeur les suivre ; car le mystère accompagne leurs plaisirs. On ne les a jamais vû s’accoupler, ils craignent sur-tout les regards de leurs semblables & connoissent peut-être mieux que nous cette volupté pure de jouir dans le silence, & de ne s’occuper que de l’objet aimé. Ils cherchent les bois les plus épais, ils gagnent les solitudes les plus profondes pour se livrer sans témoins, sans trouble & sans réserve à toutes les impulsions de la Nature ; elles sont d’autant plus vives & plus durables qu’elles sont plus rares & plus long-temps attendues [165].

Abordant plus précisément l’accouplement des éléphants dans leur état sauvage, Buffon ramène une cinquantaine de pages plus loin la même citation plinienne en note pour étayer à nouveau cet anthropomorphisme qui, à défaut de souscrire à une souhaitable objectivité scientifique, devait assurément séduire lors des lectures publiques tenues dans les salons :

La femelle doit non seulement consentir, mais il faut encore qu’elle provoque le mâle par une situation indécente qu’apparemment elle ne prend jamais que quand elle se croit sans témoins ; la pudeur n’est-elle donc qu’une vertu physique, qui se trouve aussi dans les bêtes ? elle est au moins, comme la douceur, la modération, la tempérance, l’attribut général & le bel apanage de tout sexe féminin [166].

Revenant immédiatement à des considérations moins frivoles, Buffon voudrait bien « douter de ce fait, mais les Naturalistes, les Historiens, les Voyageurs, assurent tous de concert que les éléphans n’ont jamais produit dans l’état de domesticité [167]». Ceci le conduit à effectuer une pirouette stylistique pour postuler que les pachydermes deviennent alors « par la captivité autant d’eunuques volontaires dans lesquels se tarit chaque jour la source des générations [168]». Inutile d’insister sur cette anthropomorphisation placée, une fois de plus, au service de la séduction poétique.

Nous aurions pu nous attendre à ce qu’après s’être concentré sur le comportement de l’éléphant à l’état sauvage, Buffon soit en mesure de fournir des « faits » concernant l’animal domestiqué — des faits qui seraient d’autant plus vraisemblables qu’ils résulteraient de l’observation directe du naturaliste ou de ses collaborateurs immédiats, et pourraient ainsi permettre de corriger ce qui a été mal imaginé par les devanciers. Or, il faut savoir que, hormis le squelette d’un éléphant congolais, donné par le roi du Portugal à Louis XIV en 1668 et conservé après dissection par Claude Perrault [170], les Parisiens durent attendre 1771 pour voir un éléphant exposé à la foire Saint-Germain sur la rue Dauphine [171]. Buffon, qui publie son article principal sur l’éléphant en 1764, n’a donc manifestement jamais observé l’animal vivant ; il doit faire confiance à son génie scientifique pour percer le mystère de l’accouplement éléphantin, tout en poursuivant sa croisade contre les fables des Anciens qui se sont probablement trompés en affirmant que les éléphants « s’accouplent à la manière des autres animaux, que la femelle abaisse seulement sa croupe pour recevoir plus aisément le mâle [172]». Encore une fois, Buffon, sur la base d’une induction bio-anatomique, renforcée par la description des voyageurs Jean-Baptiste Tavernier et Henri de Feynes dont il rapporte les observations en notes [173], conclut que « la disposition des parties paroît rendre impossible cette situation d’accouplement [174]». Comme la femelle a l’orifice de la vulve « presqu’au milieu du ventre » et que le mâle « n’a pas le membre génital proportionné à la grandeur de son corps non plus qu’à celle de ce long intervalle qui, dans la situation proposée, seroit en pure perte », il faut donc, pour que la mâle puisse « atteindre au but », que la femelle « se renverse sur le dos [175]».

La popularité de l’article sur l’éléphant eut entre autres conséquences que les spéculations de Buffon firent longtemps autorité, malgré de sincères rétractations publiées dans les volumes du Supplément qui, il faut le préciser, attiraient un nombre beaucoup plus restreint de lecteurs que l’Histoire des quadrupèdes. Ainsi, Buffon apporta, une douzaine d’années après son célèbre article principal, la rectification suivante :

J’ai dit dans l’Histoire Naturelle de l’éléphant […] qu’on pouvoit présumer que ces animaux ne s’accouploient pas à la manière des autres quadrupèdes, parce que la position relative des parties génitales dans les individus des deux sexes, paroît exiger que la femelle se renverse sur le dos pour recevoir le mâle. Cette conjecture qui me paroissait plausible ne se trouve pas vraie, car je crois qu’on doit ajouter foi à ce je vais rapporter d’un témoin oculaire. […] Il me paroît qu’on ne peut guère douter de la première observation sur la manière de s’accoupler, des éléphans, puisque M. Marcel Bles assure l’avoir vu [176].

Nous ne saurions trop insister encore ici sur l’humilité du seigneur de Montbard, qui n’hésitera jamais à corriger — dans ce cadre où intervient toujours l’ars iudicandi — les hypothèses sincères que son ars inveniendi lui avait suggérées. Au-delà des passages savoureux, alimentés par le génie artistique et destinés à séduire le lectorat, se profile encore un indéniable travail du génie scientifique selon un schéma caractéristique de la méthode buffonienne où le naturaliste s’efforce en bout de ligne de trier les observations rapportées par des tiers pour en dégager la conclusion la plus probable, dut-elle invalider ses propres hypothèses. Ici, c’est l’autorité d’un contemporain, Marcel Bles — qui a l’immense avantage d’avoir résidé pendant douze ans dans l’île de Ceylan, où la densité de population faisait en sorte que les éléphants ne pouvaient se cacher aussi bien que dans les immenses territoires d’Afrique —, qui conforte le jugement final du naturaliste à la « vûe courte ». C’est donc sur la lettre de ce tiers — citée intégralement —, témoin oculaire, que Buffon s’appuie pour trancher et résoudre l’énigme :

j’ai vu que la partie naturelle de la femelle se trouve en effet placée presque sous le milieu du ventre, ce qui feroit croire, comme le dit M. de Buffon, que les mâles ne peuvent la couvrir à la façon des autres quadrupèdes ; cependant il n’y a qu’une légère différence de situation : j’ai vu, lorsqu’ils veulent s’accoupler, que la femelle se courbe la tête & le cou, & appuie les deux pieds & le devant du corps également courbés, sur la racine d’un arbre, comme si elle se prosternoit par terre, les deux pieds de derrière restant debout & la croupe en haut, ce qui donne aux mâles la facilité de la couvrir & d’en user comme les autres quadrupèdes [177].

Malgré cette correction, on remarquera que les contemporains de Buffon auront surtout retenu les propos du texte de l’article principal, ce qui inspirera par exemple l’auteur d’un livret sur Hans et Marguerite, deux célébrités éléphantines arrivées à Paris en 1798 [178], à illustrer cette scène d’accouplement [179] où les pachydermes s’ébattaient selon une posture « humanisée », ce dont la foule curieuse attendit en vain la manifestation jusqu’à la mort des animaux quelques années plus tard… [180]

Dans le même ordre d’idées, les textes des articles principaux de Buffon constitueront pour longtemps la référence scientifique sur laquelle se basèrent les auteurs de fiction. Par exemple, Restif de la Bretonne, dans son roman utopique La découverte australe (1781), raconte les péripéties d’un homme volant — Victorin — qui voyage d’île en île dans les mers du Sud où il rencontre une foule de créatures hybrides, par exemple des hommes-éléphants, dont la description est en tout point fidèle à l’éléphant selon Buffon qui, par ailleurs, fait une apparence remarquée sur l’île de Mégapatagonie sous l’anagramme Noffub. Plus tard, ce sera Balzac qui, au XIXe siècle, convoquera l’autorité scientifique des articles de l’Histoire des quadrupèdes pour appuyer ses célèbres portraits fictionnels [181].

(Courtesy of The Bancroft Library University of California, Berkeley)

De cette paradoxale inversion des échanges entre sciences et belles-lettres, nous retiendrons que là où certains auraient pu ne voir qu’une transcription irréfléchie destinée à séduire le public se profile en filigrane l’intuition géniale du scientifique qui transcende la simple collection de données. Après avoir louangé les observations de son respecté correspondant sur la manière de s’accoupler des éléphants, Buffon ne peut s’empêcher, en guise de conclusion à son « Addition », d’émettre ses réserves sur une autre observation de Marcel Bles : « mais je crois qu’on doit suspendre son jugement sur la seconde observation, touchant la durée de la gestation qu’il dit n’être que de neuf mois, tandis que tous les Voyageurs assurent qu’il passe pour constant que la femelle de l’éléphant porte deux ans [183]». Est-il nécessaire de préciser que le génie scientifique avait vu juste, la gestation de l’éléphant femelle variant entre vingt-deux et vingt-quatre mois…

Nous avons vu que la critique de l’œuvre plinienne, omniprésente dans l’Histoire des quadrupèdes — parfois explicite, le plus souvent implicite —, doit être extirpée des innombrables notes que Buffon adjoint à son texte. Par exemple, lorsqu’il rapporte les propos du Voyage d’Olearius  [184] sur l’hypothétique antipathie que les chameaux éprouveraient à l’endroit des chevaux, c’est, indirectement et subtilement, les propos de Pline [185] que Buffon remet en question après avoir considéré les observations du voyageur allemand :

C’est mal à propos que les Anciens ont prétendu que les chameaux avoient une forte antipathie pour les chevaux : je n’ai pû connoître, dit Olearius, ce que Pline dit […] que les chameaux ont de l’aversion pour les chevaux ; quand j’en voulais parler aux Perses, ils se moquoient de moi… En effet, il n’y a presque point de caravane où l’on ne voie des chameaux, des chevaux & des ânes logés ensemble dans la même écurie, sans qu’ils témoignent de l’aversion ni de l’animosité les uns contre les autres. Voyage d’Olearius, tome I, page 553 [186].

Il ne faudrait toutefois pas conclure à un rejet systématique et univoque de Pline. D’une part, les observations justes du naturaliste romain servent de pierre d’assise à de profondes réflexions [187] qui se développeront tout au long de l’Histoire des quadrupèdes et dans les volumes du Supplément ; d’autre part, Buffon louangera aussi Pline pour son ambition généraliste et pour avoir privilégié l’utilité au détriment des fastidieuses et interminables descriptions. Ainsi, dans cette envolée dirigée contre Réaumur, il fait de Pline le représentant emblématique des Anciens qui « rapportoient tout à l’homme moral » et qui « ne croyoient pas que les choses qui n’avoient point d’usage, fussent dignes de l’occuper [188]».

Cette posture somme toute objective à l’endroit de Pline est emblématique d’un aspect primordial de l’Histoire des quadrupèdes, relativement ignoré par la critique, que nous nommerons la « cohérence scientifique » de Buffon. En effet, si l’on scrute attentivement le « Premier discours », on s’apercevra que le seigneur de Montbard annonçait déjà ses réserves et tempérait son admiration pour les Anciens qui, s’ils avaient bien observé et rapporté les informations « d’une manière si neuve, qu’elle est préférable à la plûpart des ouvrages originaux qui traitent des mêmes matières [189]», n’étaient toutefois pas parvenus, faute d’une discipline de l’imagination suffisante et d’un jugement assez précis, à une méthode digne de promouvoir l’interprétation de la nature :

Nous avons dit que l’histoire fidèle & la description exacte de chaque chose étoient les deux seuls objets que l’on devoit se proposer d’abord dans l’étude de l’Histoire Naturelle. Les Anciens ont bien rempli le premier, & sont peut-être autant au dessus des Modernes par cette première partie, que ceux-ci sont au dessus d’eux par la seconde […] [190].

Accordant une certaine suprématie aux Anciens dans leur aptitude à traiter du caractère plus général associé à « l’histoire fidèle » de chaque chose, cependant qu’il concède aux Modernes celle de décortiquer la « description exacte » particulière de cette même chose, Buffon sous-entend qu’il a réuni les qualités des uns et des autres en y ajoutant ce qui leur faisait défaut : ce « quelque chose de plus », cette « qualité d’esprit qui nous fait saisir les rapports éloignez, les rassembler & en former un corps d’idées raisonnées, après en avoir apprécié au juste au juste les vrai-semblances & en avoir pesé les probabilités [191]». Il s’agit encore de cette méthode qui, animée par le génie scientifique, pourra permettre à l’imagination du naturaliste de s’exercer, non sans être soumise à une discipline qui « guide notre raisonnement, qui éclaire nos vûes, les étend & nous empêche de nous égarer [192]». C’est, en d’autres termes, la même approche que le seigneur de Montbard décrira longtemps après avoir rédigé l’essentiel de son Histoire des quadrupèdes, dans un commentaire relatif à l’établissement local des mines métalliques :

on dira qu’on peut se tromper en estimant par comparaison, & en jugeant par analogie les procédés de la Nature ; que la vitrification de la terre & la sublimation des métaux par le feu primitif, n’étant pas des faits démontrés, mais de simples conjectures ; les conséquences que j’en tire ne peuvent qu’être précaires & purement hypothétiques ; enfin l’on renouvellera sans doute, l’objection triviale si souvent répétée contre les hypothèses, en s’écriant qu’en bonne physique, il ne faut ni comparaisons ni systèmes [193].

Suivant sa profonde conviction, à savoir que « nous ne connoissons rien que par comparaison, & que nous pouvons juger des choses & de leurs rapports, qu’après avoir fait une ordonnance de ces mêmes rapports, c’est-à-dire un système [194]», Buffon aura justifié de manière cohérente sa méthode, tout en intégrant ce qui le différenciait de Pline (et des Anciens en général), qu’il estimait sincèrement même s’il leur manquait « au premier coup d’œil […] un peu d’exactitude dans de certains détails [195]», parce qu’ils « ne pensoient pas que les petites choses méritassent une attention aussi grande que celle qu’on leur a donnée dans ces derniers temps [196]». C’est peut-être parce que les Anciens « tournoient toutes les Sciences du côté de l’utilité [197]» qu’ils n’étaient pas toujours en mesure de voir « les rapports que cela [l’examen scrupuleux & de la description exacte de toutes les parties d’une plante ou d’un petit animal] pouvoit avoir avec l’explication des phénomènes de la Nature [198]».

Buffon était donc bien conscient des insuffisances de la démarche plinienne qui limitait le naturaliste à poser un état de la question sans même essayer de tendre vers l’interprétation. Le désir fondamental de corriger les observations erronées des Anciens qu’il respectait le plus — Aristote et Pline — aura été un catalyseur du génie scientifique buffonien, même s’il a cependant parfois conduit le naturaliste montbardois à des conclusions qui seront ensuite invalidées grâce à l’observation attentive de tiers : « Ainsi l’éléphant ne tette, ne s’accouple […] comme les autres animaux [199]», proclame péremptoirement Buffon en guise de conclusion à son article de 1764, détruisant ainsi les propositions respectives de ses modèles de l’Antiquité. Nous aurions pu évidemment en rester là et prétendre que, dans sa croisade contre les fables des Anciens, le génie scientifique de Buffon aurait été en quelque sorte emporté par son désir irrépressible de réduire nombre de merveilles qui s’écroulaient au rythme des observations plus crédibles de ses contemporains. Mais ce serait sans compter les « Additions » où Buffon n’hésitera jamais, preuve à la fois d’humilité et d’un esprit résolument scientifique, à souligner les errances de son propre génie ; autant de preuves de la préséance de son jugement et de sa probité, lui qui n’hésitait jamais à redonner aux Anciens, le cas échéant, les égards qui leurs étaient dus. Pour résumer la posture ambivalente de Buffon face à Pline et à Aristote, nous renvoyons au texte — explicite, mais encore une fois en note infrapaginale — de l’Histoire des quadrupèdes :

Les commentateurs de Pline, quoique très-savans & très-érudits, étoient très-peu versés dans l’histoire naturelle, & c’est par cette raison qu’on trouve dans cet Auteur tant de passages obscurs et mal interprétés. Il en est de même des traducteurs & des commentateurs d’Aristote ; nous tâcherons à mesure que l’occasion s’en présentera de rétablir le vrai sens de plusieurs mots altérés & de passages corrompus dans ces deux Auteurs [200].

Buffon se trouvait ainsi à justifier élégamment son entreprise scientifique, tout en ne se distanciant pas complètement de ses illustres prédécesseurs grec et latin ; il s’en prenait ainsi subtilement plus à tous ces commentateurs qui s’étaient contentés de recopier leurs erreurs depuis les deux derniers siècles. Au terme de cette vaste entreprise de compilation critique, à laquelle a sans doute participé une armée de collaborateurs et de secrétaires, Buffon aura réussi, pour le bénéfice de l’histoire naturelle, à détruire certaines croyances bien enracinées depuis deux millénaires, dont la plus célèbre était peut-être l’autocastration du castor chassé. De même, il aura écarté plusieurs des vertus associées aux produits tirés des animaux, dont l’invraisemblance était une des caractéristiques principales de l’œuvre plinienne : « Les anciens attribuaient aussi beaucoup de vertus médicinales au sang, à l’urine, &c. de l’âne, & beaucoup d’autres qualités spécifiques à la cervelle, au cœur, &c. de cet animal ; mais l’expérience a détruit, ou du moins n’a pas confirmé ce qu’ils nous en disent [201]».

Érudition oblige, cependant, Buffon reste un lecteur marqué par ses sources antiques. Même s’il s’efforce de faire intervenir son jugement pour « démerveiller » le monde de Pline, on le verra, à l’occasion, privilégier le goût et céder à la préférence poétique. Il arrive en effet à se laisser séduire par la naïveté de son prédécesseur qui accordait à l’éléphant, il va sans dire grâce à la versatilité de la trompe, la faculté d’apprendre à « tracer des caractères réguliers avec un instrument aussi petit qu’une plume [202]»… On peut se demander si Buffon aurait été capable de donner une réponse satisfaisante — à défaut d’être tranchée — à la question : « Pline fut-il un savant ? », prisonnier comme il était d’une époque où sciences et belles-lettres se superposaient. Si les nombreuses critiques que nous avons présentées tendent à privilégier une réponse plutôt négative, il ne faut pas oublier, selon l’élégante formulation d’Alain Michel, que Pline aura tout de même été un savant à sa manière, en ce qu’il a établi « sur toutes choses (et il n’en négligeait aucune) des classements d’ordre esthétique [203]», ce qui le conduira « à des hiérarchies singulières, qui reflètent son goût du repliement et son expérience de l’immensité [204]». Il n’est donc peut-être pas anodin que Buffon, à l’instar de son prédécesseur latin qui avait placé l’éléphant juste derrière l’homme comme le plus admirable des vivants, ait fait du pachyderme « de tous les animaux le premier à tous égards, celui par conséquent qui mérit[e] le plus d’attention [205]», celui qui « approche de l’homme, par l’intelligence, autant au moins que la matière peut approcher de l’esprit [206]».

Prolongeant sous certains aspects les vues générales de Pline et d’Aristote, Buffon s’est cependant démarqué dans ses propres descriptions animalières en dépassant la simple reprise des mirabilia qui avaient cristallisé pendant plus de quinze siècles une certaine vision du monde que l’on retrouvera jusque dans les bestiaires médiévaux et renaissants [207], dans lesquels les Anciens sont perçus, surtout, comme de grands pourvoyeurs de merveilles. Car il ne faut pas oublier par exemple que Pline, surtout, « inaugure la longue série de Mirabilia et de Curiosa qui fleuriront pendant tout le Moyen Âge et la Renaissance [208]» et que son œuvre « a accueilli les fables fondatrices que des siècles de réécriture allaient reprendre, remodeler ou attifer d’oripeaux nouveaux, parfois doter de significations neuves [209]»… mais pas nécessairement plus vraisemblables. Comme l’a souligné Jacques Roger, il s’agissait alors pour Buffon de procéder à un important élagage de cette masse de documents en s’efforçant d’exclure toute admiration devant la nature afin de renverser la perspective qui prévalait encore chez l’ensemble de ses collègues naturalistes [210], et ainsi mettre l’homme au centre de la nature, de la connaissance et de la science : « La science de la nature, au lieu de faire sortir l’homme de lui-même et de l’amener par l’admiration aux pieds de la divinité, doit le ramener à lui-même, et à lui-même en tant qu’homme moral, en tant qu’être unique et supérieur par essence [211]».

En somme, si Aristote insista sur la description qui lui permit de dresser une sorte de tableau comparé des animaux et de l’homme, et si Pline privilégia l’aspect encyclopédique de la connaissance sans trop d’égards à la véracité des faits rapportés dans les descriptions particulières, la « synthèse de ces deux modèles, à savoir le tableau comparatif d’Aristote et les vues générales et relevées de Pline, détermine le paradigme buffonien de l’histoire naturelle [212]». Ce paradigme provocateur s’inscrit cependant dans un contexte où le crédit accordé à Pline et Aristote — dans le domaine de l’histoire naturelle notamment — s’effrite progressivement, au moment où l’histoire des textes est marquée par une désacralisation de l’auteur et par un retour au contenu des œuvres. Dans cette optique, et ici à l’instar de ses collègues naturalistes, Buffon montrera, tel que nous l’illustrerons dans le chapitre suivant, une réserve nettement plus appuyée envers les naturalistes de la Renaissance que celle, ambivalente, qu’il avait réservée aux Anciens.



[1] Jean-Baptiste Pujoulx, Paris à la fin du XVIII e  siècle, 1801, p. 227.

[2] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, 1950, livre I [Préface], p. 47 [traduction française de Jean Beaujeu]. Il s’agit plus précisément du futur empereur Titus, qui succédera à son père Vespasien en l’an 79. Faisant partie de la dynastie des Flaviens, les règnes de Vespasien (69-79) et de ses deux fils, Titus (79-81) et Domitien (81-96) étaient imprégnés d’une idéologie destinée à restaurer la prospérité de Rome, à la suite de la fragilisation de l’Empire occasionnée par le passage de Néron (54-68).

[3] Dans Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 2. Il faudrait plutôt lire la finale orthographique suivante : « […] naturam, & naturæ sua omnia » (Pline l’Ancien, Histoire naturelle, op. cit., livre I [Præf.], § 15, p. 51).

[4]  Pline l’Ancien, Histoire naturelle, op. cit., livre I [Préface], § 15, p. 51

[5] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 48-49 [nous soulignons].

[6] Jean Beaujeu, « Sciences physiques et biologiques. La science hellénistique et romaine », Histoire générale des sciences,1957, t. I, p. 382 [nous soulignons].

[7] Ibid., p. 381.

[8] Noël-Antoine Pluche, Le spectacle de la nature, 1739, t. IV, p. 351.

[9] Ibid., p. 352.

[10] Jean Beaujeu, « Sciences physiques et biologiques », art. cit., p. 381.

[11] « Pliny, like most Romans, was not interested in the intellectual philosophies of the Greeks, even when it was a theoretical understanding that could have important practical implications » (Roger French, Ancient natural histories : histories of nature, 1994, p. 214).

[12] Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, op. cit., p. 138.

[13] Ibid., p. 153.

[14] Sabina Crippa précise que Pline est en quelque sorte le fondateur d’un certain « encyclopédisme » latin caractérisé par un redécoupage des savoirs de son temps : « Des savoirs spécialisés et sectorisés, comme le savoir des pêcheurs, des chasseurs, des cueilleurs et des herboristes : ce scientifique de l’Antiquité est peut-être le premier à les rassembler dans une summa de connaissances qui théoriquement cohabitent » (« Introduction », dans Pline l’Ancien, Histoire naturelle, 2003, livre XXX, p. xxxi).

[15] Boureau-Deslandes, dans sa préface, dit vouloir appliquer à son ouvrage « ce que disait Pline de son vaste Recueil d’Histoire Naturelle […] : ‘‘C’est un travail épineux & extrêmement hardi, de vouloir rajeunir les choses anciennes, & accréditer celles qui sont trop neuves ; de vouloir donner de l’éclat à ce qui est usé, de la clarté à ce qui est obscur, de la grace à ce qui est ennuyeux, de l’autorité à ce qui est incertain ; de vouloir en un mot remettre toute la Nature dans ses justes bornes, & empêcher qu’elle ne s’en écarte’’ » (Histoire critique de la philosophie,1742, t. I, p. vii-viii).

[16] « Il me semble que la philosophie sans défaut seroit celle où l’on n’employeroit pour causes que des effets généraux, mais où l’on chercheroit en même temps à en augmenter le nombre, en tâchant de généraliser les effets particuliers » (Buffon, « De la nutrition & du développement », HN, II, 1749, p. 52 [nous soulignons]).

[17] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 48.

[18] C’est encore cette connotation péjorative qui se dégage des propos de Philippe de La Cotardière lorsqu’il reprend l’expression « Pline français » pour présenter Buffon (Histoire des sciences. De la préhistoire à nos jours, 2004, p. 526).

[19] Liliane Bodson, « La zoologie romaine d’après la NH de Pline », dans J. Pigeaud et J. Oroz (dirs.), Pline l’Ancien, témoin de son temps, 1987, p. 116.

[20] Jean Beaujeu, « Sciences physiques et biologiques », art. cit., p. 382.

[21] Sabina Crippa, « Introduction », dans Pline l’Ancien, Histoire naturelle, op. cit., livre XXX, p. xi-xii.

[22] Liliane Bodson, « La zoologie romaine d’après la NH de Pline », art. cit., p. 116.

[23] Valérie Naas, Le projet encyclopédique de Pline l’Ancien, 2002, p. 9.

[24] Cette tendance, surtout manifeste dans les « Variétés dans l’espèce humaine » (HN, III, 1749, p. 371-530), sera aussi à la base d’un aspect important de la thèse de la dégénération selon laquelle les animaux du Nouveau Monde seraient invariablement de plus petites dimensions que ceux, comparables, de l’Ancien Continent. Le même européocentrisme guidera la réflexion de Buffon lorsqu’il tente d’expliquer la variété des différentes races de chiens, d’autant plus importante qu’elles s’éloigneront géographiquement de la tige principale — le chien de berger — bien entendu située aux latitudes correspondant au territoire français (voir à ce propos la « Table de l’Ordre des chiens », insérée entre les pages 228-229 dans Buffon, « Le Chien », HN, V, 1755) ; de même que notre article : « Clio avait-elle songé à Darwin ? », dans Sabrina Vervacke, Éric Van der Schueren et Thierry Belleguic (dirs.), Les songes de Clio. Fiction et Histoire sous l’Ancien Régime, 2006, p. 263-286.

[25] Valérie Naas, Le projet encyclopédique de Pline l’Ancien, op. cit., p. 75.

[26] On considère que la Naturalis historia regorge de quelque 35 000 faits et que Pline aurait compilé pas moins de 2000 volumes avant d’écrire son œuvre (voir à ce sujet Danielle Sonnier, « Avertissement de la traductrice », dans Pline l’Ancien, Histoires de la nature, 1994, p. 5). Buffon souligne à ce sujet que Pline semble « avoir mesuré la Nature & l’avoir trouvé trop petite encore pour l’étendue de son esprit » (« Premier discours », HN, I, 1749, p. 48).

[27] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, op. cit., livre I [Préface], § 26, p. 55.

[28] Thierry Hoquet, « L’histoire naturelle est-elle une science de la nature ? », Corpus, 2001, no 40, p. 128.

[29] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 48.

[30] Les exceptions notables se résument à ce que dit brièvement Buffon de la morve du cheval (« Le Cheval », HN, IV, 1753, p. 255-256), et, en beaucoup plus de détails, à ce qu’il rapporte des propos de Mgr Caëtani sur la « Barbonne », affection de la gorge qui frappe particulièrement le buffle (« Du Buffle », SHN, VI, 1782, p. 62-66). En conséquence, et même si la formulation est fort jolie, nous croyons que l’expression « Un vétérinaire lyrique », empruntée au poète Audiberti par les auteurs d’une étude historique de la littérature française pour intituler une section consacrée à Buffon, n’est peut-être pas la plus heureuse (voir Michel Delon, Robert Mauzi et Sylvain Menant, Histoire de la littérature française, 1998, p. 316-319).

[31] « Le Rhinocéros », HN, XI, 1764, p. 188.

[32] Ibid., p. 193. Ces recettes prophylactiques ou thérapeutiques de Pline exerceront un fort ascendant sur la science du Moyen Âge et celle de la Renaissance ; leur caractère livresque, complètement déconnecté de la réalité, traduit la grande dépendance des auteurs de ces périodes pour une faune exotique qui accorde la première place aux animaux lointains. Pour de multiples exemples de ces recettes héritées de la Naturalis historia, toutes plus invraisemblables les unes que les autres, on pourra consulter avec profit : Jacques Voisenet, « L’animal et la pensée médicale dans les textes du Haut Moyen Âge », Rursus, 2006, no 1, [En ligne] : http://revel.unice.fr/rursus/document.html?id=50 (page consultée le 10 septembre 2007).

[33] Il s’agit, selon Joanna Stalnaker, de 182 espèces de quadrupèdes, dont 52 n’avaient jamais fait l’objet d’une description auparavant (« Painting Life, Describing Death : Problems of Representation and Style in the Histoire Naturelle », Studies in Eighteenht-Century Culture, 2003, no 32, p. 193). L’auteure ne précise toutefois pas les repères qui lui permettent d’avancer cette dernière estimation. Nous trouvons hasardeux d’avancer un nombre précis d’espèces recensées dans l’Histoire des quadrupèdes, étant donné que Buffon hésite à de nombreuses reprises à séparer certains individus en deux espèces différentes plutôt qu’à en faire deux variétés de la même espèce. L’article « Quadrupèdes » de l’Encyclopédie recense 261 espèces, incluant cependant, à l’instar de Pline mais contrairement à ce que l’on retrouve chez Buffon, les reptiles pourvus de membres, tel le lézard.

[34] Buffon, « Nomenclature des Singes », HN, XIV, 1766, p. 19. Par son dédain de tout système articiciel qui privilégierait un caractère sur un autre comme élément principal sur lequel baser la taxinomie, Buffon s’imposait une quadrature du cercle qui l’empêcha d’utiliser l’appellation toute linéenne de « mammifères », qui s’est imposée jusqu’à nos jours. Voir à ce propos : Thierry Hoquet, Buffon / Linné. Éternels rivaux de la biologie ?, 2007, p. 64-73.

[35] Voir à ce sujet notre commentaire en introduction à ce travail, supra, p. 21, note 85. Il est facile d’imaginer l’angoisse d’un Buffon vieillissant, à la vue faiblissante, devant cette tâche titanesque, cet impensable défi de « peindre » la nature tout entière, en regard de l’accumulation spectaculaire des connaissances scientifiques au XVIIIe siècle, ne serait-ce que par l’apport des explorateurs du Nouveau Monde faisant constamment rapport à l’intendant du Jardin du Roi d’un nombre croissant d’espèces, jusqu’alors inconnues, qui demandaient à être décrites et classées.

[36] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 3-4.

[37] Marcel Conche, « Penser la Nature », Revue philosophique de la France et de l’Étranger, 2000, no 3, p. 295.

[38] « Penser la Nature n’est ni la connaître ni la comprendre, mais l’appréhender plutôt comme inconnaissable et incompréhensible — parce qu’infinie » (ibid., p. 277).

[39] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 5.

[40] « But above all for Pliny, nature was provident to man » (Roger French, Ancient natural history, op. cit., p. 204).

[41] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 5.

[42] Il fallait un certain culot de la part de Buffon pour s’opposer à la mode dominante de son époque qui était caractérisée surtout par les ouvrages de spécialistes qui proposaient des mémoires portant sur des divisions particulières de l’histoire naturelle (insectes, poissons, quadrupèdes, etc.). Offrir une histoire naturelle générale et particulière dont l’ampleur même devait n’avoir d’égale que celle de son propre génie scientifique était suffisant pour rebuter les collègues de l’Académie des sciences qui prônaient plutôt, en exclusivité, « la narration des faits particuliers, dont celui qui écrit a une connaissance certaine » (Claude Perrault, Mémoires pour servir à l’Histoire naturelle des Animaux, 1733, t. I, p. iij).

[43] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 5-6 [nous soulignons]. Ce passage est à mettre en parallèle avec ce que nous mentionnions au chapitre précédent (supra, p. 367), alors que, s’insurgeant contre les partisans des causes finales, qui voudraient que le nombre de mamelles soient relatif, dans chaque espèce, au nombre de petits que la femelle doit allaiter, Buffon illustre par un contre-exemple — la truie qui a douze mamelles mais souvent quelque vingt porcelets — que le nombre de mamelles doit se comprendre par un rapport physique qui reste à découvrir, ne faisant alors « qu’indiquer la vraie route » (« Le Cochon, le Cochon de Siam, et le Sanglier », HN, V, 1755, p. 108 [nous soulignons]).

[44] Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, op. cit., p. 107.

[45] Id.

[46] Claude Perrault, Mémoires pour servir à l’Histoire naturelle des Animaux, op. cit., t. I, p. viij [nous soulignons].

[47] Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, op. cit., p. 114.

[48] Ibid., p. 115.

[49] Id.

[50] Mentionnons que c’est surtout Daubenton, dans les descriptions anatomiques, qui convoquera l’œuvre de Perrault ; et encore, presque exclusivement dans les cas où le collaborateur de Buffon n’aura pas eu accès lui-même à la dépouille d’une espèce pour la disséquer. Ce sera par exemple le cas dans l’article sur l’éléphant (voir notre commentaire plus loin dans ce chapitre, infra, p. 426, note 170).

[51] Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, op. cit., p. 115.

[52] « Il me semble que la philosophie sans défaut seroit celle où l’on n’employeroit pour causes que des effets généraux, mais où l’on chercheroit en même temps à en augmenter le nombre, en tâchant de généraliser les effets particuliers » (Buffon, « De la nutrition & du développement », HN, II, 1749, p. 52 [nous soulignons]).

[53] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, 1952, livre VIII, § 44, p. 38 [traduction française par Alfred Ernout].

[54] Les livres VIII à XI portent en effet sur les animaux terrestres, aquatiques et marins, de même que les oiseaux et les insectes, tandis que, dans les livres XXVIII à XXXII, Pline envisage l’utilisation des animaux par la pharmacopée et la thérapeutique populaires, après avoir examiné, au livre XVIII, le cas des animaux domestiques en rapport avec l’agriculture et les travaux des champs.

[55] Alfred Ernout, « Introduction », dans Pline l’Ancien, Histoire naturelle, op. cit., livre VIII, p. 9 [nous soulignons].

[56] Ibid., p. 10.

[57] Id.

[58] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, op. cit., livre VIII, § 44, p. 38. Liliane Bodson a raison de mentionner toutefois que, dans « la hâte forcée avec laquelle il travaille, Pline ne comprend pas toujours ses sources ou il les résume de travers, réintroduisant dans la tradition des erreurs qu’Aristote avait depuis longtemps réfutées, […] ou en créant à son tour parce qu’il déforme, obscurcit, dénature le texte dont il utilise le contenu » (« La zoologie romaine d’après la NH de Pline », art. cit., p. 110-111). Ces détails n’avaient certainement pas échappé au lecteur attentif qu’était Buffon.

[59] Alfred Ernout, « Introduction », dans Pline l’Ancien, Histoire naturelle, op. cit., livre VIII, p. 7.

[60] Pline se vante, dans la préface du livre I, d’avoir compilé « 20 000 fait dignes d’intérêt […] tirés de la lecture d’environ 2 000 volumes, […] provenant de 100 auteurs de choix » (Histoire naturelle, op. cit., livre I [Préface], § 17, p. 52.

[61] Buffon, « Le Chameau et le Dromadaire », HN, XI, 1764, p. 213.

[62] Buffon, « L’Hippopotame », HN, XII, 1764, p. 23.

[63] Id. Buffon précise en note : « Pline dit de plus qu’Aristote, que l’hippopotame habite les eaux de la mer aussi-bien que celles des fleuves, & qu’il est couvert de poil comme le veau marin. Nota. Ce dernier fait est avancé sans aucun fondement : car l’hippopotame n’a point de poil sur la peau, & il est certain qu’il ne se trouve point en pleine mer, & que s’il habite sur les côtes, ce n’est qu’à l’embouchure des fleuves ». Même si Buffon ne cite pas le passage plinien correspondant, il se réfère probablement en partie à ce segment dans lequel Pline mentionne « la crinière — iuba— » de l’hippopotame (Histoire naturelle, op. cit., livre VIII, § 95, p. 56). Selon Alfred Ernout, le fait que Cuvier se soit plus tard étonné que tant de traits faux se retrouvent dans la description plinienne serait une preuve supplémentaire pour affirmer que le zoologiste romain n’a fait que suivre les auteurs livresques « sans songer à regarder les spécimens exhibés à Rome », ce qui confirme son état de « compilateur, qui ne songe pas à corriger ou à compléter ses modèles » (dans ibid., note 1 sur le § 95, p. 135). Voir notre commentaire à propos des hippotames du cap de Bonne-Espérance qui, selon l’astronome allemand Peter Kolbe, se retrouveraient en pleine mer (infra, p. 564).

[64] Voir ce que nous avons dit à propos de l’imbécillité de la brebis au chapitre précédent (supra, p. 333 sq.) ; Pline avait aussi écrit, dans le sillage d’Aristote : « les animaux à laine sont les plus sots de tous » (Histoire naturelle, op. cit., livre VIII, § 199, p. 93) ; de même que le « tonnerre fait avorter les brebis isolées » (ibid., § 188, p. 89).

[65] Valérie Naas, Le projet encyclopédique de Pline l’Ancien, op. cit., p. 66. Voir aussi à ce sujet la courte mais éclairante « Introduction » au livre XXXII de la Naturalis historia, dans laquelle Eugène de Saint-Denis précise que, chez Pline, on « chercherait en vain […] une méthode scientifique » (dans Pline l’Ancien, Histoire naturelle, 1966, livre XXXII, p. 9).

[66] Valérie Naas, Le projet encyclopédique de Pline l’Ancien, op. cit., p. 66.

[67] Alain Michel, « L’esthétique de Pline l’Ancien », dans J. Pigeaud et J. Oroz (dirs.), Pline l’Ancien, témoin de son temps, 1987, p. 376 [souligné dans le texte].

[68] Valérie Naas, Le projet encyclopédique de Pline l’Ancien, op. cit., p. 289.

[69] Ibid., p. 288.

[70] Ibid., p. 289.

[71] Alain Michel, « L’esthétique de Pline l’Ancien », art. cit., p. 377.

[72] Id.

[73] Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, op. cit., p. 590 [nous soulignons].

[74] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, op. cit., livre I [Préface], §12-13, p. 50 [nous soulignons].

[75] Voir notre section « La dispositio est l’homme même », chapitre 2, p. 103 sq. ; de même que Jean-Paul Sermain, « La disposition est l’homme même. Marivaux, Buffon, et l’éloquence du for intérieur au XVIIIe siècle », dans Carole Dornier et Jürgen Siess (dirs.), Éloquence et vérité intérieure, 2002, p. 131-140.

[76] Eugène de Saint-Denis, « Introduction », dans Pline l’Ancien, Histoire naturelle, op. cit., livre XXXII, p. 10.

[77] Robert Lenoble, « Les obstacles épistémologiques dans l’‘‘Histoire naturelle’’ de Pline », Thalès, 1952, no 8, p. 90, note 1.

[78] Pline renchérit à ce sujet, à propos de différents remèdes qu’il s’apprête à décrire : « et nous mettrons en ceci tout notre soin, au risque de provoquer l’ennui, ayant décidé de considérer moins l’agrément que l’utilité pour notre vie » (Histoire naturelle, 1962, livre XXVIII, § 2, p. 18 [traduction française par Alfred Ernout]).

[79] Alain Michel, « L’esthétique de Pline l’Ancien », art. cit, p. 376 [souligné dans le texte].

[80] C’est ce que propose par Eugène de Saint-Denis (« Introduction », dans Pline l’Ancien, Histoire naturelle, op. cit., livre XXXII, p. 13).

[81] Danielle Sonnier, « Préface », dans Pline l’Ancien, Histoires de la nature, op. cit., p. 21.

[82] Valérie Naas, Le projet encyclopédique de Pline l’Ancien, op. cit., p. 16.

[83] Roger French va jusqu’à affirmer que ce manque d’esprit critique est caractéristique de l’œuvre plinienne : « Here is displayed another Plinian characteristic, his uncritical attitude to his sources » (Ancient natural history, op cit., p. 218).

[84] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, op. cit., 1952, livre XI, § 8, p. 31-32 [nous soulignons] ; la traduction française d’Alfred Ernout a été effectuée à partir du texte latin donné en miroir aux mêmes pages : « Denique existimatio sua cuique sit; nobis propositum est naturas rerum manifestas indicare, non causas indagare dubias » [nous soulignons].

[85] Valérie Naas, Le projet encyclopédique de Pline l’Ancien, op. cit., p. 80.

[86] Ibid., p. 401.

[87] Id. [souligné dans le texte]

[88] «  He [Pliny] has been accused […] of beeing a careless compiler of other people’s facts » (Roger French, Ancient natural history, op cit., p. 207).

[89] Buffon, « Le Cheval », HN, IV, 1753, p. 174.

[90] Ibid., p. 251. Buffon revoie explicitement en note à Pline : « Hist. Nat. in-8˚, Paris, 1685, tome II, liv. II, parg. LXXIV, page 558 ». À défaut d’avoir pu consulter l’édition à laquelle Buffon se réfère, nous n’avons trouvé qu’un seul passage de la Naturalis historia qui concorde avec le commentaire buffonien : « Le cheval, une fois châtré, ne perd plus ses dents » (Pline l’Ancien, Histoire naturelle, 1947, livre XI, § 168, p. 82). Sans verser dans la téléologie, soulignons que l’ensemble du commentaire de Buffon est tout à fait juste.

[91] Buffon, « Le Castor », HN, VIII, 1760, p. 299.

[92] Id. [nous soulignons]

[93] Nous avons souligné ailleurs cet amusant retournement de l’Histoire : le très républicain castor est devenu l’emblème de la monarchie constitutionnelle canadienne, alors que le pygargue à tête blanche — l’aigle royal — allait orner les armoiries du voisin méridional, la république des États-Unis d’Amérique ! Voir à ce sujet notre article à paraître : « Le castor à la rescousse du pygargue à tête blanche : Buffon, Jefferson et la dégénération des animaux d’Amérique septentrionale », dans Influences et modèles étrangers en France (XVI e -XVIII e siècles), 2008, p. 150-172.

[94] Buffon, « Le Castor », HN, VIII, 1760, p. 299-300 [nous soulignons].

[95] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, op. cit., livre VIII, § 109, p. 61 [souligné dans le texte].

[96] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, op. cit., livre XXXII, § 26, p. 31. Il s’agit du médecin Quintus Sextius Niger, spécialiste de pharmacopée, fils du philosophe Quintus Sextius (Ier s. avant J.-C.).

[97] Id.

[98] Le castoréum serait, entre autres, « somnifère, […] bon pour les frénétiques, […] les léthargiques […]. Il guérit aussi le vertige, l’opisthotonos, les tremblements, les spasmes, les affections musculaires, la sciatique, les maux d’estomac, la paralysie […] ; et en breuvage contre l’aérophagie, les coliques, les empoisonnements […]. Il guérit aussi les maux de dents, […] les douleurs d’oreilles » (Pline l’Ancien, Histoire naturelle, op. cit., livre XXXII, § 28-31, p. 31-32). Robert Lenoble a bien relevé que, paradoxalement, Pline donne souvent « comme faits objectivement constatés, éprouvés et indubitables, des ‘‘remèdes’’ tout aussi fantastatiques » que ceux des magiciens à qui il prétend s’opposer (« Les obstacles épistémologiques dans l’‘‘Histoire naturelle’’ de Pline », art. cit., p. 90).

[99] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, op. cit., livre XXXII, III, § 31, p. 32.

[100] Buffon, « Le Castor », HN, VIII, 1760, p. 305. La remarque est juste : le castoréum permet au castor, en plus de délimiter son territoire, d’imperméabiliser son pelage.

[101] Buffon, « La Taupe », HN, VIII, 1760, p. 81. Voir aussi ce que nous avons écrit à propos du « sixième sens » de cet animal dans le chapitre précédent, supra, p. 375.

[102] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, 1963, livre XXX, § 19, p. 30.

[103] Le castoréum est l’une des quatre matières premières animales de la parfumerie avec le musc, l’ambre gris et la civette.

[104] Buffon, « Le Castor », HN, VIII, 1760, p. 305.

[105] Daubenton, « Description du Castor », HN, VIII, 1760, p. 317-321.

[106] Dessin de Jacques de Sève, gravure de Juste Chevillet, HN, VIII, 1760, planche XL, p. 332.

[107] Buffon, « Le Castor », HN, VIII, 1760, p. 305, p. 302.

[108] Id. Dans toute l’Histoire des quadrupèdes, les renvois à cet Élien de Préneste, maître de rhétorique pendant les IIe-IIIe siècles ap. J.-C., se comptent sur les doigts d’une main. Si Buffon a pratiquement ignoré l’œuvre de cet auteur qui utilisa une documentation énorme afin de réaliser une inestimable anthologie du savoir zoologique grec — notamment dans son ouvrage intitulé De la nature des animaux —, c’est peut-être en raison de la propension du sophiste à accorder sans réticence aux bêtes un certain sens moral qu’elles partageaient avec l’homme. Voir à ce sujet : Élien, La personnalité des animaux, 2001, 2 vol.

[109] Buffon, « Le Castor », HN, VIII, 1760, p. 302.

[110] Buffon, « Le Lynx ou Loup-cervier », HN, IX, 1761, p. 241.

[111] Id.

[112] Id. [nous soulignons]

[113] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, op. cit., livre VIII, § 72, p. 48.

[114] Alfred Ernout mentionne par exemple que le sphinx pourrait représenter dans cette séquence non seulement l’animal fabuleux, mais aussi une sorte de singe, en l’occurrence le chimpanzé (dans ibid., note 2 sur le § 72, p. 126-127).

[115] Liliane Bodson, « La zoologie romaine d’après la NH de Pline », art. cit., p. 111.

[116] Selon Pline, cet animal aurait « une triple rangée de dents qui s’emboîtent à la façon d’un peigne, la face et les oreilles de l’homme, les yeux glauques, la couleur du sang, le corps du lion, une queue de pique comme celle du scorpion, une voix qui rappelle le concert du chalumeau et de la trompette, une grande rapidité, un appétit particulier pour la chair humaine » (Histoire naturelle, op. cit., livre VIII, § 75, p. 49). Il est difficile d’imaginer de quel animal réel Pline s’est inspiré ici pour la description de son « mantichore » ; selon Ernout, il s’agit probablement d’un portrait déformé par la crainte qu’inspirait le tigre, ce qui serait conséquent avec la confusion qu’entretient souvent Pline entre l’Éthiopie — où le tigre n’existe pas — et l’Inde, patrie du terrible carnassier (dans ibid., p. 127-128).

[117] Buffon, « Le Caracal », HN, IX, 1761, p. 262-263.

[118] Voir aux figures 16 et 17 les planches représentant respectivement le lynx et le caracal, infra, p. 407-408.

[119] Daubenton, « Description du Caracal », HN, IX, 1761, p. 266 [nous soulignons].

[120] Buffon, « Le Lynx ou Loup-cervier », HN, IX, 1761, p. 241.

[121] Dessin de Jacques de Sève, gravure de Claude Baron, HN, IX, 1761, planche XXI, p. 258.

[122] Dessin de Jacques de Sève, gravure de Jean-Charles Baquoy, HN, IX, 1761, planche XXIV, p. 266.

[123] Buffon, « L’Hyaene », HN, IX, 1761, p. 278.

[124] Ibid., p. 278-279 [nous soulignons]. Ce que Buffon n’écrit pas explicitement dans son « tableau d’histoire », mais que l’on comprend à la lecture de l’ensemble de l’article sur la hyène, c’est que la description anatomique de Daubenton (« Description de l’Hyaene », HN, IX, 1761, p. 286), secondée encore une fois par la planche correspondante représentant une dissection anatomique de la région concernée, détruit une fois pour toutes le mythe de la hyène hermaphrodite : en effet, on comprend que la bisexualité de ce carnivore, mal imaginée par les Anciens, résulte de la configuration particulière de l’appareil reproducteur mâle (voir la figure 18, infra, p. 411).

[125] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, op. cit., livre VIII, § 106, p. 60. À propos d’Aristote, voir Histoire des animaux, 1994, livre VI, chapitre 32 [« L’hyène »], p. 374 : « Concernant ses parties génitales de mâle et de femelle, ce qu’on dit est faux ».

[126] Italo Calvino, « Il cielo, l’uomo, l’elefante », préface à Pline L’Ancien, Storia naturale, 1982, vol. I, p. VII [notre traduction de « cavalcate tra erudizione e fantasia »].

[127] Sabina Crippa, « Introduction », dans Pline l’Ancien, Histoire naturelle, 2003, livre XXX, p. xxx.

[128] Dessin de Buvée l’Amériquain, gravure de Claude Baron, HN, IX, 1761, planche XXVII, p. 298. L’appareil reproducteur de la hyène mâle, tel que le précise Daubenton (« Description de l’Hyaene », HN, IX, 1761, p. 286), comprend un gland (A) de la verge (B) « gros, court & terminé par un bord mollasse, qui form[e] une sorte de bouche (AC), ressemblante en quelque façon à celle de la lamproie ». Si l’on ajoute que l’extrémité du gland (D) est « mince & pointue », sise « au milieu des bords mollasses qui représent[e]nt la bouche », et que les testicules (EE) sont « petits & presque ronds », on comprendra que les Anciens aient pu être surpris par ces sujets dont l’apparence externe laissait présager le sexe femelle, mais dont le comportement sexuel était indubitablement celui du mâle…

[129] La représentation la plus caractéristique est la vue ventro-dorsale, ailes déployées, qui est reprise par exemple dans les éditions luxueuses de Seba (figure 19, ci-dessus) et de Buffon (figure 20, page suivante). Les anatomistes vont reprendre la même posture pour exposer le squelette de l’animal (voir figure 21, page suivante). L’Histoire des quadrupèdes montre toutefois une représentation nettement différente entre les chauves-souris inoffensives telle la roussette (voir figure 22, p. 414) et l’inquiétante vampire, dont le spectre inspire la terreur (voir figure 23, p. 415).

[130] Albertus Seba, Locupletissimi rerum naturalium thesauri accurata descriptio, et iconibus artificiosissimis expressio, per universam physices historiam, 1734, vol. I, planche LV [extrait de la planche reproduite environ au 1/4 de la grandeur originale provenant de ce superbe ouvrage in-folio].

[131] Dessin de Buvée l’Amériquain, gravure de Pierre Étienne Moitte, HN, VIII, 1760, planche XVI [extrait], p. 154.

[132] Dessin de Buvée l’Amériquain, gravure de Pierre Étienne Moitte, HN, VIII, 1760, planche XXII [extrait], p. 154.

[133] Dessin de Jacques de Sève, gravure de Jean-Charles Baquoy, HN, X, 1763, planche XIV, p. 78.

[134] Dessin de Jacques de Sève, gravure de Madeleine Rousselet (veuve Tardieu), SHN, VII, 1789, planche LXXV, p. 294.

[135] Buffon, « La Roussette, la Rougette et le Vampire », HN, X, 1763, p. 57.

[136] Ibid., p. 57-58.

[137] Ibid., p. 58.

[138] Id.

[139] Ibid., p. 60.

[140] Ibid., p. 61 [nous soulignons].

[141] Id. [nous soulignons]

[142] Ibid., p. 64 [nous soulignons].

[143] Id.

[144] Voir la figure 24, infra, p. 419.

[145] Daubenton, « Description de la Roussette », HN, X, 1763, p. 71.

[146] Id.

[147] Buffon, « La Roussette, la Rougette et le Vampire », HN, X, 1763, p. 64-65 [nous soulignons].

[148] Ibid., p. 60.

[149] Ibid., p. 65 [nous soulignons]. Nous reviendrons, dans le chapitre suivant, sur cette connotation péjorative associée aux « Écrivains » dans l’Histoire des quadrupèdes.

[150] Dessin de Jacques de Sève, gravure de Claude Baron, HN, X, 1763, planche XV, p. 78.

[151] Buffon, « Nouvelle addition sur les Chauve-souris. Du vampire », SHN, VII, 1789, p. 291 [nous soulignons]. Philippe Roume de Saint-Laurent (1724-1804), créole né à La Grenade, devint commissaire et ordonnateur de l’île de Tobago où il publia un essai intitulé Sur la question des gens de couleur (1791). Il se distingua plus tard comme Commissaire Civil de la Convention, puis comme Agent du Directoire à Saint-Domingue où il épousa une mulâtresse avant d’être expulsé (1800) de l’île d’Hispaniola par Toussaint Louverture, quelque temps avant la reconquête espagnole de Saint-Domingue (1808).

[152] Buffon, « Addition aux articles de la Roussette, de la Rougette & de la Chauve-souris », SHN, III, 1776, p. 253-266.

[153] Jean-Baptiste François de la Nux, cité dans ibid., p. 257 [nous soulignons].

[154] Ibid., p. 254 [nous soulignons].

[155] Id.

[156] Id.

[157] Id.

[158] Ibid., p. 260.

[159] Buffon, « Nouvelle addition à l’article des Chauve-souris. Du Vampire », SHN, VII, 1789, p. 291.

[160] Buffon, « L’Éléphant », HN, XI, 1764, p. 6. On trouve dans la note ce passage puisé dans le livre VIII (chapitre V) de la Naturalis historia : « Nec adulteria novere, nec ulla propter foeminas inter se proelia, coeteris animalibus pernicialia, non quia decit illis amoris vis, &c. ». Nous donnons la traduction correspondante d’Alfred Ernout : « Ils ne connaissent pas l’adultère, et ne se livrent pas pour les femelles de ces combats mortels comme chez les autres animaux ; non qu’ils ignorent la puissance de l’amour […] » (Pline l’Ancien, Histoire naturelle, op. cit., livre VIII, § 13, p. 27).

[161] Buffon, « L’Éléphant », HN, XI, 1764, p. 7.

[162] Ibid., p. 7-8.

[163] « Elephas est animal proximum humanis sensibus. …Quippe intellectus illis sermonis patrii & imperiorum obedientia, officiorumque, quæ didicêre, memoria, amoris & gloriæ voluptas : imo verò, quæ etiam in homine rara, probitas, prudentia, æquitas, religio quoque siderum, solisque ac lunæ veneratio. Autores sunt, nitescente lunâ novâ, greges eorum descendere : ibique se purificantes solenniter aquâ circumspergi, atque ita salutato sidere, in silvas reverti….Visique sunt fessi ægritudine, herbas supini in cælum jacientes, veluti tellure precibus allegatâ » (dans ibid., p. 7-8).

[164] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, op. cit., livre VIII, § 1-3, p. 23-24 ; la version latine correspondante contient quelques variations par rapport au texte cité par Buffon à la note précédente : « Maximum est elephans proximumque humanis sensibus, quippe intellectus illis sermonis patrii et imperiorum oboedientia, officiorum quae, didicere memoria, amoris et gloriae uoluptas, immo uero, quae etiam in homine rara, probitas, prudentia, aequitas, religio quoque siderum, Solisque ac Lunae ueneratio. Autores sunt […] nitescente luna noua greges eorum descendere ibique se purificantes solemniter aqua circumspergi, atque ita salutato sidere in siluas reuerti […] ; uisique sunt fessi aegritudine […] herbas supini in caelum iacientes, ueluti tellure precibus allegata ».

[165] Buffon, « L’Éléphant », HN, XI, 1764, p. 15. Le texte de Pline cité en note est : « Pudore numquam nisi in abdito coëunt. Plin. lib. VIII, cap. 5 ». La traduction que propose Ernout est : « C’est par pudeur aussi qu’ils ne s’accouplent que dans le secret » (Pline l’Ancien, Histoire naturelle, op. cit., livre VIII, § 13, p. 27). Buffon cite également dans cette même note l’Historia animalium d’Aristote : « Elephanti solitudines petunt coïturi, & præcipue secus flumina » ; la traduction proposée par Janine Bertier est : « Les éléphants s’accouplent aussi dans des lieux solitaires, surtout auprès des fleuves où ils ont l’habitude de vivre » (Aristote, Histoire des animaux, 1994, livre V, chapitre 2 [« L’accouplement. Les quadrupèdes vivipares »], p. 257).

[166] Buffon, « L’ Éléphant », HN, XI, 1764, p. 63. On retrouve encore ici reproduite, en note du texte buffonien, la même référence plinienne concernant la pudeur de l’éléphant que nous avons citée à la note précédente.

[167] Ibid., p. 17-18. Sont cités, en note, en appui aux propos de Buffon, le « Voyage de Fr. Pyrard. Paris, 1619 », de même que la « Cosmographie du Levant, par Thevet, 1554 ». François Pyrard, né vers 1570, marchand originaire de Laval, s’embarqua pour les Maldives et Goa. Le récit de son voyage fut publié en 1611 et réédité plusieurs fois ; le titre complet de l’édition à laquelle Buffon fait référence ici est : Voyage de François Pyrard de Laval contenant sa navigation aux Indes orientales, Maldives, Moluques et Brésil, Paris, S. Thiboust, 1619, 3e éd., 2 vol. André Thevet (1504 ?-1592), moine et voyageur français, visita l’Italie, la Grèce et le Levant, puis participa à l’expédition menée par Villegagnon au Brésil ; de retour en France, il fut aumônier de Catherine de Médicis et historiographe du roi ; le titre complet de l’ouvrage auquel Buffon fait ici référence est : Cosmographie de Levant, Lyon, J. de Toures et G. Gazeau, 1554.

[168] Buffon, « L’Éléphant », HN, XI, 1764, p. 39.

[169] Dessin de Jacques de Sève, gravure de Jean-Charles Baquoy, HN, XI, 1764, planche I, p. 142.

[170] Cet animal mourut, à l’âge de 17 ans, en 1681, à la Ménagerie de Versailles, C’est d’ailleurs sur la base des observations de Perrault, consignées dans les Mémoires pour servir à l’histoire naturelle, et depuis le squelette de l’animal susmentionné, que Daubenton produira sa description anatomique ; la planche I qui suit sa « Description de l’éléphant » (HN, XI, 1764, p. 142) a été réalisée à partir d’une sculpture de ce même même sujet, achevée alors que l’animal séjournait encore à la Ménagerie de Versailles (voir la figure 25, à la page précédente).

[171] Le numéro principal était le suivant : l’animal allait récupérer une bouteille de bière qu’il débouchait avec sa trompe avant de la porter à sa gueule et d’en avaler goulûment le contenu (Louise E. Robbins, Elephant Slaves & Pampered Parrots. Exotic Animals in Eighteenth-Century Paris, 2002, p. 97). Sur la question éminemment complexe du transport des animaux exotiques — notamment ceux de grande taille tel l’éléphant —, voir le premier chapitre « Live Cargo », ibid., p. 9-36.

[172] Buffon, « L’Éléphant », HN, XI, 1764, p. 61. Buffon adresse ici son reproche non seulement à Pline, mais explicitement à l’Historia animalium d’Aristote (« V, cap II »). En effet, le philosophe grec avait avancé sans surprise que la femelle éléphantine « subit l’accouplement en s’abaissant et en laissant le passage au mâle, le mâle effectue l’accouplement en montant sur elle » (Histoire des animaux, op. cit., livre V, chapitre 2 [« L’accouplement. Les quadrupèdes vivipares »], p. 257).

[173] « Quand ces animaux veulent s’accoupler ensemble, ils le font, sans comparaison, de même que l’homme & la femme : puis si-tôt qu’ils ont eu la jouissance l’un de l’autre, l’éléphant met sa trompe par dessous l’éléphante & la relève en même temps. Voyage par terre à la Chine, du S. r de Feynes, Paris, 1630, pages 90 & 91 » (dans ibid., p. 62). Henri de Feynes, voyageur français du début du XVIIe siècle, visita l’Asie, de la Syrie à la Chine, en passant par la Perse et les Indes ; le titre complet de l’ouvrage auquel Buffon fait référence est : Voyage fait par terre depuis Paris jusques à la Chine, Paris, P. Rocolet, 1630. Dans la suite de cette note, Buffon cite le « Voyage de Tavernier, tome III, page 240 » : « la femelle de l’éléphant, […] lorsqu’elle entre en chaleur […] ramasse toutes sortes de feuillages et d’herbages, dont elle se fait un lit propre avec une manière de chevet & élevé de quatre ou cinq pieds de terre […] où elle se couche sur le dos pour attendre le mâle, qu’elle appelle par ses cris » (dans ibid., p. 62). Fils d un marchand de cartes géographiques, Tavernier (1605-1689) parcourut d’abord l’Europe, puis la Turquie, la Perse et les Indes. La citation de Buffon provient de l’ouvrage Les Six Voyages de M. Jean-Baptiste Tavernier […] en Turquie, en Perses et aux Indes, Paris, P. Ribou, 1713 [1677].

[174] Buffon, « L’Éléphant », HN, XI, 1764, p. 60.

[175] Ibid., p. 62.

[176] Buffon, « Addition à l’article de l’Éléphant », SHN, III, 1776, p. 295-296 [nous soulignons].

[177] Marcel Bles, cité dans ibid., p. 295-296 [nous soulignons].

[178] L’histoire rocambolesque de ces deux éléphants qui résidaient à la ménagerie du stathouder Guillaume V, dans le domaine Het Kleine Loo à Voorburg (100 kilomètres à l’est de La Haye), est bien documentée. Après l’invasion des troupes françaises en Hollande (1795), le droit de guerre voulait que les collections et biens de la Maison d’Orange appartiennent à la République française. Sur l’invraisemblable complexité que représenta le transport de Hans et « Parkie » — nom de la femelle avant sa francisation en « Marguerite » —, voir Florence Pieters, « La ménagerie du stathouder Guillaume V dans le domaine Het Kleine Loo à Voorburg », dans B. C. Sliggers et A. A. Wertheim, Le zoo du prince. La ménagerie du stathouder Guillaume V, 1994, p. 58-59 : « Le transport des animaux à Paris […] posa visiblement des problèmes. Hans démolit immédiatement la cage que l’on avait construite […], et il fallut donc monter de nouvelles cages plus solides. […] Le voyage des deux éléphants dura six mois, et c’est finalement le 23 mars 1798 que Hans et Parkie défilèrent dans Paris comme prises de guerre sous les acclamations de miliers de spectateurs ». Hans mourut le 3 janvier 1802, et Cuvier le disséqua pendant plus de 40 jours. Parkie s’est éteinte en mars 1816, à l’âge de 34 ans. Les os de Hans et Parkie sont conservés au Laboratoire d’Anatomie Comparée à Paris. Pour un récit détaillé des escales maritimes et terrestres de Hans et Parkie lors de leur transfert depuis Loo à Paris, voir, dans l’ouvrage susmentionné, l’article de Michel Lemire, « La France et les collections du stathouder Guillaume V d’Orange », p. 97-103, où l’on peut notamment voir un croquis du chariot construit pour le transport des mastodontes.

[179] Voir la figure 26, à la page suivante.

[180] Ajoutons que le bien-être des pachydermes préocuppait toute la communauté scientifique, qui n’hésita pas à organiser un concert « interprété par 16 musiciens prestigieux du Conservatoire » avec au programme Gluck, Rameau et Rousseau, essentiellement pour attendrir les éléphants qui « ne restèrent pas insensibles aux torrents d’harmonie, la femelle surtout, qui sembla prendre un vif plaisir à la musique » (Michel Lemire, « La France et les collections du stathouder Guillaume V d’Orange », art. cit., p. 108-109).

[181] Sur ce dernier point, voir notre article : « S’il vous plaît, M. de Buffon… portraiturez-nous un mouton ! », dans Isabelle Billaud et Marie-Catherine Laperrière (dirs.), Représentations du corps sous l’Ancien Régime, 2007, p. 45-63.

[182] Gravure de Jean-Pierre-Laurent Houel, reproduite dans son ouvrage : Histoire naturelle des deux éléphans, mâle et femelle, du Muséum de Paris, venus de Hollande en France en l’an VI, Paris, L’Auteur, 1803, planche 16, [n. p.]. La gravure est reproduite ici à 60 % de sa taille originale. Houel avait passé huit semaines en compagnie des éléphants avant de produire son ouvrage agrémenté de 20 planches.

[183] Buffon, « Addition à l’article de l’Éléphant », SHN, III, 1776, p. 296.

[184] Adam Œlschlaeger, dit Olearius (v. 1599-1671), visita de 1633 à 1635, pour le compte du duc de Holstein-Gottorp, la Russie et la Perse. Le titre complet de l’ouvrage auquel se réfère ici Buffon est : Relation du voyage d’Adam Olearius en Moscovie, Tartarie et Perse, Paris, J. Dupuis, 1659, 2 vol.

[185] Même s’il n’y fait pas référence explicitement, Buffon doit avoir en tête cette séquence de la Naturalis historia : « Le chameau […] a une aversion innée pour le cheval » (Pline l’Ancien, Histoire naturelle, op. cit., livre VIII, § 68, p. 47).

[186] Olearius, cité en note par Buffon, « Le Chameau et le Dromadaire », HN, XI, 1764, p. 241.

[187] Par exemple, une grande portion du développement de la pensée bufonnienne concernant les croisements entre les animaux s’appuie sur cette observation de Pline : que le mouflon produisait déjà avec la brebis dans l’Antiquité, ce qui est suffisant pour inférer qu’il puisse être la souche primitive de toutes les brebis. Buffon rend explicitement hommage à son prédécesseur en citant en note : « Plin. Hist. nat. lib. VIII, cap. XLIX. Nota. On voit par ce passage, que le mouflon a de tout temps produit avec la brebis » (« Le Mouflon et les autres Brebis », HN, XI, 1764, p. 364). Nous donnons la traduction du passage cité en latin par Buffon : « Il y a en Espagne, mais surtout en Corse, une espèce assez semblable au mouton : c’est le musmo (mouflon) ; son poil se rapproche davantage de la chèvre que de la toison du mouton ; les produits du mouflon et de la brebis s’appelaient autrefois umbres » (Pline l’Ancien, Histoire naturelle, op. cit., livre VIII, § 199, p. 93 [souligné dans le texte].

[188] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 50. La célèbre diatribe contre Réaumur, maintes fois citée et que nous avons présentée dans l’introduction (supra, p. 27), suit ce passage : « un insecte inutile dont nos Observateurs admirent les manœuvres, une herbe sans vertu dont nos Botanistes observent les étamines, n’étoient pour eux [les Anciens] qu’un insecte ou une herbe ».

[189] Ibid., p. 49.

[190] Id. [nous soulignons]

[191] Ibid., p. 51.

[192] Id.

[193] Buffon, « Du Fer », HNM, II, 1783, p. 344 [nous soulignons].

[194] Id.

[195] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 43

[196] Id.

[197] Ibid., p. 50.

[198] Id.

[199] Buffon, « L’Éléphant », HN, XI, 1764, p. 64.

[200] Buffon, « L’Élan et le Renne », HN, XII, 1764, p. 81-82.

[201] Buffon, « L’Asne », HN, IV, 1753, p. 402.

[202] Buffon, « L’Éléphant », HN, XI, 1764, p. 52. Buffon cite en note cet extrait pour appuyer son propos : « Mutianus ter Consul auctor est, aliquem ex his & litterarum ductus Graecarum didicisse, solitumque præscribere ejus linguæ verbis : Ipse ego hæc scripsi ; &c. Plin Hist. nat. lib. VIII, cap. III » (dans ibid., p. 52-53). La traduction proposée par Alfred Ernout est : « Mucianus, qui fut trois fois consul, rapporte que l’un d’eux avait appris à tracer les caractères grecs, et qu’il écrivait dans cette langue la phrase : ‘‘C’est moi-même qui ai écrit ceci’’ » (Pline l’Ancien, Histoire naturelle, op. cit., livre VIII, § 6, p. 24-25).

[203] Alain Michel, « L’esthétique de Pline l’Ancien », art. cit., p. 381.

[204] Id.

[205] Buffon, « L’Éléphant », HN, XI, 1764, p. 86.

[206] Ibid., p. 2.

[207] « Pline a été un relais d’une importance capitale. Si un collectionneur de découvertes peut négliger son œuvre, qui résume, tout au plus, et souvent embrouille les résultats positifs acquis par les Grecs, un historien des sciences ne peut oublier que son histoire naturelle va cristalliser pour plus de quinze siècles la vision du monde, et définir le type de science accommodé à cette vision. […] Pline reste la grande autorité des Naturalistes de la Renaissance » (Robert Lenoble, « Les obstacles épistémologiques dans l’‘‘Histoire naturelle’’ de Pline », art. cit., p. 88).

[208] Danielle Sonnier, « Préface », dans Pline l’Ancien, Histoires de la nature, op. cit., p. 13.

[209] Id.

[210] « La dignité de la science était précisément de maintenir l’homme dans cet état d’émerveillement, générateur d’humilité et de confiance en Dieu » (Les sciences de la vie dans la pensée française du XVIII e  siècle, 1993, p. 531).

[211] Id.

[212] Amor Cherni, Buffon. La nature et son histoire, 1998, p. 33.

© Swann Paradis, 2008