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CHAPITRE 5

Buffon lecteur d’Aristote

Table des matières

Cet ouvrage[l’Histoire des animaux] d’Aristote s’est présenté à mes yeux comme une table de matières qu’on auroit extraite avec le plus grand soin, de plusieurs milliers de volumes remplis de descriptions & d’observations de toute espèce, c’est l’abrégé le plus savant qui ait jamais été fait, si la science est en effet l’histoire des faits ; & quand même on supposeroit qu’Aristote auroit tiré de tous les livres de son temps ce qu’il a mis dans le sien, le plan de l’ouvrage, sa distribution, le choix des exemples, la justesse des comparaisons, une certaine tournure dans les idées, que j’appellerois volontiers le caractère philosophique, ne laissent pas douter un instant qu’il ne fût lui-même bien plus riche que ceux dont il auroit emprunté.

--Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 47-48.

Un apparent paradoxe se dégage de cette séquence capitale où Buffon se réclame du Stagirite pour soutenir le caractère scientifique de son propre projet, qu’il prétend inspiré de la « table des matières » de l’Histoire des animaux. En effet, il peut nous apparaître étonnant, alors que la science s’est construite, notamment au XVIIIe siècle, sur une série d’oppositions dont la plus importante est peut-être la réaction contre la science scolastique héritée d’Aristote (qui, rappelons-le, n’avait aucune idée de la physique particulière et expérimentale), que Buffon convoque le zoologiste grec pour son « abrégé le plus savant qui ait jamais été fait ». Car si la zoologie d’Aristote semble familière, elle déconcerte aussi dans la mesure où la science des Lumières en a déjà déclassé les prémisses théoriques. Si Buffon partage avec plusieurs autres naturalistes la volonté de faire œuvre scientifique, il participe, de manière tout à fait originale, à la tradition philosophique et scientifique aristotélicienne. Le présent chapitre a l’ambition de détailler les facettes de cette originalité en observant, à travers le prisme de notre problématique relative à l’imagination et au génie scientifique, comment cette intertextualité investit l’Histoire naturelle en général [1], et les descriptions animalières de l’Histoire des quadrupèdes en particulier.

Comme nous l’avons évoqué brièvement au premier chapitre, l’histoire naturelle de l’âge classique puise à une source formée de documents et de témoignages variés souvent issus de l’Antiquité ; elle tente de prendre en compte « l’ensemble de ce qui a été connu par les Anciens et qui nous a été livré (traditus) dans les livres qu’ils nous ont laissés [2]». L’autorité des Anciens — Aristote (-384 à -322) et Pline (23 à 79) principalement, mais aussi, dans une moindre mesure, Théophraste (-372 à -287) et Élien (IIe-IIIe siècles) — est incontournable pour tous les naturalistes, à tout le moins jusque dans la première moitié du XVIIIe siècle. Mais, dans la foulée de la Querelle des Anciens et des Modernes, la majorité des naturalistes contemporains de Buffon construisent leur entreprisescientifique en adoptant, plus ou moins explicitement, une attitude de réserve face à leurs précurseurs de l’Antiquité, dont la méthode, jugée ni objective, ni expérimentale [3], sous-tendait des ouvrages désormais considérés comme de simples sources servant à alimenter les fables, bestiaires et traités scolastiques qui avaient pullulé jusqu’à la Renaissance. Buffon, malgré la modernité de sa méthode, est loin de faire table rase sur les documents transmis par les Anciens. Il nous a semblé particulièrement significatif que, de toutes les histoires naturelles disponibles, le seigneur de Montbard fasse, dès le « Premier discours », l’éloge d’Aristote et de Pline, pour pratiquement ignorer ses propres prédécesseurs immédiats. Dans la foulée de cette « réhabilitation provocatrice des Anciens [4]», Buffon toise précisément ses contemporains, en leur reprochant de n’avoir pas su profiter des découvertes et remarques fournies par ces protagonistes de l’Antiquité :

On reproche aux Anciens de n’avoir pas fait des méthodes, & les Modernes se croient fort au dessus d’eux parce qu’ils ont fait un grand nombre de ces arrangemens méthodiques & de ces dictionnaires dont nous venons de parler, ils se sont persuadés que cela seul suffit pour prouver que les Anciens n’avoient pas à beaucoup près autant de connoissances en Histoire Naturelle que nous en avons ; cependant c’est tout le contraire, & nous aurons dans la suite de cet ouvrage mille occasions de prouver que les Anciens étoient beaucoup plus avancés & plus instruits que nous ne le sommes, je ne dis pas en Physique, mais dans l’Histoire Naturelle des animaux & des minéraux, & que les faits de cette Histoire leur étoient bien plus familiers qu’à nous qui aurions dû profiter de leurs découvertes & de leurs remarques [5].

Buffon énonce donc clairement, dès le début de son œuvre, les principales qualités de ceux qu’il considère « beaucoup plus avancés & plus instruits » que les Modernes : « les Anciens qui ont écrit sur l’Histoire Naturelle étoient de grands hommes […] qui ne s’étoient pas bornés à cette seule étude ; ils avoient l’esprit élevé, des connoissances variées, approfondies, & des vues générales [6]». Aux yeux du seigneur de Montbard, Aristote et Pline, notamment, « ont été les premiers Naturalistes, […] aussi les plus grands à certains égards [7]». En arguant que ces derniers maîtrisaient mieux « les faits » de cette « Histoire Naturelle des animaux », Buffon annonce d’emblée que son vaste projet de descriptions animalières ne se limitera pas à la simple collection de données objectives, mais qu’il sera aussi sous-tendu par ce « caractère philosophique [8]» insufflé par ses illustres devanciers grec et latin, essentiel à l’élaboration de sa propre « philosophie sans défaut [9]». Encore faudra-t-il préciser ce que Buffon entend par ces « faits » auxquels les Anciens étaient « bien plus familiers », et déterminer si cette déférence pour Aristote et Pline n’aurait pas davantage aveuglé par moment le scientifique à la « vûe courte », qui va jusqu’à affirmer : « Enfin quoique les Modernes aient ajouté leurs découvertes à celles des Anciens, je ne vois pas que nous ayions sur l’Histoire Naturelle beaucoup d’ouvrages modernes qu’on puisse mettre au dessus de ceux d’Aristote & de Pline [10]». Néanmoins, Buffon met un bémol important sur cette dernière proposition grandiloquente : tout en louangeant la propension des Anciens à tourner « toutes les Sciences du côté de l’utilité [11]» — ce qui les préservait de donner, comme les Modernes, dans la « vaine curiosité [12]» —, il souligne les dangers associés à cette obsession utilitaire de la science antique qui risque d’entraver la marche vers le véritable but du naturaliste, c’est-à-dire l’atteinte de la « philosophie sans défaut ». Pour le seigneur de Montbard :

Tout cela venoit du peu de goût que les Anciens avoient pour la Physique, ou, pour parler plus exactement, comme ils n’avoient aucune idée de ce que nous appelons Physique particulière & expérimentale, ils ne pensoient pas que l’on pût tirer aucun avantage de l’examen scrupuleux & de la description exacte de toutes les parties d’une plante ou d'un petit animal, & ils ne voyoient pas les rapports que cela pouvoit avoir avec l’explication des phénomènes de la Nature [13].

C’est depuis ces nuances que nous examinerons maintenant comment l’intertextualité des écrits aristotéliciens investit les descriptions animalières buffoniennes, légitimant à la fois le recours à l’imagination et la discipline qui doit l’encadrer, et offrant un terreau fertile sur lequel le génie scientifique pourra s’exprimer.

Outre les célèbres écrits philosophiques concernant la logique, la métaphysique, la cosmologie, l’éthique, la politique, la rhétorique et la poétique, le corpus biologique [14] couvre près du tiers de l’œuvre conservée d’Aristote. Les écrits zoologiques du Stagirite influenceront tant ses successeurs de l’Antiquité — notamment Pline — que les naturalistes du Moyen Âge [15], alors que les traductions latines jouaient à cette période un rôle important dans la transmission de la pensée aristotélicienne, dans un contexte où souvent les théories comptaient autant, sinon plus, que les données factuelles. S’il est vrai que la physique d’Aristote ne correspond pas à nos exigences actuelles en matière de science — en grande partie parce qu’elle n’est ne s’appuie pas sur une méthode expérimentale —, la manière dont le Stagirite pose les problèmes relatifs à la structure de la zoologie est à l’origine d’un questionnement qui hantera les naturalistes des Lumières, précisément quant au rôle de l’observation dans les sciences de la nature.

Certes, selon un certain point de vue critique, il sera toujours possible de réduire l’histoire naturelle des Anciens à une philosophie naturelle, et d’invoquer son caractère non objectif, non expérimental, pour lui refuser toute velléité scientifique « moderne » (ou, du moins, post-baconienne). Mais ce serait négliger, cependant, que la structure et les objets de cette même science « moderne » sont en grande partie ceux qu’Aristote avait pour la première fois déterminés, en accordant une importance primordiale à l’origine empirique de la connaissance :

On n’en est pas quitte avec la biologie aristotélicienne, en effet, une fois qu’on a dit qu’elle se situe, dans le purgatoire des spéculations préscientifiques, en deçà de ce que Bachelard appelait la « rupture épistémologique ». Il y a chez Aristote un désir de savoir concernant le monde vivant qui n’aura pas d’équivalent avant longtemps […]. Aristote avait […] transmis cette ferveur qu’il faut bien appeler scientifique à ses disciples immédiats [16].

La zoologie d’Aristote peut donc être considérée à tout le moins comme « une science essentiellement pratique, technique [17]». À cet égard, il est primordial de rappeler qu’il fut le premier à définir la science par sa forme démonstrative tout en proposant une approche scientifique de ce qui deviendra l’histoire naturelle :

Nous avons […] tellement l’habitude de considérer que la nature et le vivant font partie des objets de la science que […] cela nous paraît aller de soi. Platon avait pourtant exclu de la science l’observation sensible et c’est Aristote qui transforma le champ de la science en y faisant entrer la nature et les êtres vivants [18].

Rappelons que, pour Platon, ce qui relevait du visible ne pouvait faire l’objet d’une véritable science. Le disciple de Socrate excluait d’emblée les connaissances d’observation et d’expérience du champ de cette science, ne retenant que l’intelligible, par opposition au visible. Plus précisément,

en ce qui concerne les sciences naturelles, elles n’étaient pas constituées avant Platon et c’est lui qui va précisément en inaugurer les procédures classificatoires grâce à l’application de ces procédures à la botanique et à la zoologie. Même si ses méthodes classificatoires sont critiquables, comme le montrera Aristote, ce sont probablement elles qui ont ouvert le champ de l’histoire naturelle, et il n’était guère possible de le faire sans observation. L’exclusion de l’observation et de l’expérience hors du champ de la science ne signifie pas pour autant que Platon a bloqué le développement des sciences d’observation, mais seulement qu’il a refusé de les considérer comme modèle du type de connaissance qu’il voulait imposer comme modèle de science [19].

Il n’est donc pas anodin que Buffon se réclame d’Aristote « aussi grand philosophe que Platon, et bien meilleur physicien » : par-delà l’importance qu’il accorde au fait que le Stagirite « s’appuie au contraire [de Platon] sur des observations », c’est l’esprit philosophique qui structure la méthode du premier lorsqu’il « rassemble des faits [20]» qui semble surtout retenir l’attention du naturaliste montbardois. De surcroît, Buffon n’hésite pas, possiblement en regard du génie scientifique d’Aristote, à railler le « divin Platon [21]» réduit à « un peintre d’idées », ou encore à « une ame qui, dégagée de la matière, s’élève dans le pays des abstractions, perd de vûe les objets sensibles, n’aperçoit, ne contemple et ne rend que l’intellectuel », dont la philosophie, qui ne considère que « Dieu comme cause », conduit inexorablement à un « vuide », voire à un « désert de spéculations [22]». Par ailleurs, nonobstant la « naïveté historique et [l’]insouciance épistémologique confondantes [23]» avec lesquelles on aborde souvent la place de l’observation dans les recherches d’Aristote — que certains détracteurs ont stigmatisé en affirmant « qu’il fallait qu’il n’eût pas d’yeux pour voir [24]» —, il importe de retenir que la zoologie aristotélicienne constitue une science d’observation issue de la sensation [25] :

En dépit des critiques qu’on a pu adresser à la qualité d’une observation parfois considérée comme piètre, il est certain qu’existe une dimension empirique de la biologie d’Aristote, à cet égard assez remarquable, et que le Stagirite enracine dans le voir la science qu’il propose [26].

Il ne faudra donc pas s’étonner de la pompe avec laquelle Buffon se réclame de son prédécesseur de l’Antiquité, qu’il considère explicitement comme ce « grand Philosophe [27]» qui a conçu l’idée de faire de la physique une partie de la philosophie [28], et de la nature l’objet d’un véritable discours scientifique. Si Aristote semble toutefois moins ouvert à ceux qui « partent de conjectures pour inventer ce qui doit se passer [29]» et qui « préjugent les faits avant de les avoir vus se réaliser [30]», sa démarche scientifique et son esprit critique [31] — que l’on pourrait associer à une discipline de l’imagination —, n’étaient pas non plus pour déplaire au seigneur de Montbard qui adoptera en plusieurs endroits des descriptions animalières une approche similaire.

Il convient maintenant d’examiner de plus près les raisons pour lesquelles Buffon se réclame d’Aristote dans le « Premier discours ». Alors que seule l’Histoire des animaux — apparente collection empirique de faits [32] — semble convoquée pour soutenir le dithyrambe exposé dans le discours introductif à l’Histoire naturelle, il ne faudrait pas négliger la part des ouvrages plus « philosophiques » du corpus biologique aristotélicien dans les descriptions animalières de l’Histoire des quadrupèdes.

Tout d’abord, l’éloge rendu par Buffon à l’Histoire des animaux, qu’il situe d’emblée comme « peut-être encore aujourd’hui ce que nous avons de mieux fait en ce genre [33]», témoigne, au-delà de la seule admiration, de l’essence même du projet scientifique à la base de l’Histoire naturelle. Si certains commentateurs ont pu considérer l’Histoire des animaux comme un ouvrage scientifique, c’est surtout en raison de l’attitude impartiale et systématique d’Aristote qui a, pour la première fois, conçu des normes et des principes pour l’organisation du domaine naturel selon une méthode comparative qui suppose une taxinomie a priori de tous les êtres vivants [34]. En effet, avec l’Histoire des animaux, « on va de la connaissance première et pré-scientifique des genres animaux à la connaissance des parties qui les font tels ; les animaux étant supposés connus, le but est analytique et comparatif ; voir ce qui dans les parties et les mœurs rapproche les animaux les uns des autres et les sépare [35]». En fait, si l’on considère de plus que, chez Aristote, « un même groupe animal peut être présenté soit comme espèce, soit comme genre, tandis que d’un autre côté on a un chevauchement des grilles — certaines espèces tenant de surcroît de deux genres différents à l’intérieur d’une même grille [36]», les spécialistes s’entendent pour conclure à « l’absence d’une taxinomie » aristotélicienne :

Aristote ne s’est pas prononcé clairement sur la question de l’exhaustivité des animaux et des parties, il n’a pas produit les outils qui auraient permis de récapituler l’ensemble des ressemblances et des différences dans un tableau, et n’a tout simplement pas proposé un tel tableau récapitulatif, ne remontant même pas […] les animaux démembrés [37].

Si Aristote a créé une partie de l’appareil conceptuel nécessaire à la taxinomie et qu’il se sert de classifications dont il ne revendique guère la paternité, il ne travaille aucunement à élaborer une systématique. Chez lui les classements viennent au commencement, et non en conclusion ; les prolongements sont à chercher ailleurs, dans la recherche étiologique menée par exemple selon la visée respective des Parties des animaux ou de la Génération des animaux.

Le fait qu’Aristote n’ait pas procédé à une « récapitulation zoologique [38]», qu’il ait laissé la taxinomie en filigrane de son œuvre [39], a sans doute séduit le scientifique Buffon, dont l’aversion pour les taxinomies « artificielles » à la Linné est légendaire [40]. Cette admiration se mesure également dans les propos signés par Daubenton dans le IVe tome de l’Histoire naturelle, précédant le début de l’Histoire des quadrupèdes. Dans un court essai méthodologique, Daubenton loue Aristote, « aussi grand Philosophe que grand Naturaliste [41]», pour avoir trouvé le premier les grands principes de la division des animaux [42]. Il s’agissait surtout, pour Daubenton, de souligner la lucidité du Stagirite qui avait évité de commettre — comme le fera Linné — une distribution méthodique des animaux ne correspondant aucunement à ce qu’on retrouve dans la nature. En se contentant d’établir ses divisions « sur des caractères positifs & opposés, & non pas en partie positifs et en partie négatifs [43]» et en s’en tenant « aux définitions générales les plus communément reçûes [44]», ce « grand maître [45]» se sera préservé d’établir une nomenclature fondée sur « des conditions arbitraires qui sont, pour la pluspart, indépendantes des loix naturelles [46]» :

Les maximes d’Aristote sur ce sujet peuvent éclairer les plus grands Naturalistes, & leur prouver qu’en Histoire Naturelle, comme en toute autre Science, on s’égare dès le premier pas, si on n’a de bons principes de métaphysique. Nous voyons l’application de ces principes dans les ouvrages qu’Aristote nous a laissés sur les animaux : ce Naturaliste, si fameux depuis tant de siècles & en tant de genres de Sciences, sera encore d’autant plus célèbre en Histoire Naturelle, que cette Science fera plus de progrès, & que l’on sera plus en état de comprendre & de vérifier ce qu’a écrit ce grand homme [47].

La scientificité de l’Histoire naturelle prend donc appui sur une méthode à connotation aristotélicienne où la description « n’aura pas lieu de la cause aux effets, […] mais […] des effets à la cause, elle-même conçue comme un effet général  [48]». C’est donc à l’encontre du singulier revendiqué par tous ceux qui réduisent l’histoire naturelle à une simple collection de faits particuliers, et « au nom du général que Buffon critique les nomenclateurs à l’aide d’Aristote [49]» :

Aristote commence son Histoire des animaux par établir des différences & des ressemblances générales entre les différens genres d'animaux ; au lieu de les diviser par de petits caractères particuliers, comme l’ont fait les Modernes, il rapporte historiquement tous les faits & toutes les observations qui portent sur des rapports généraux & sur des caractères sensibles ; il tire ces caractères de la forme, de la couleur, de la grandeur & de toutes les qualités extérieures de l'animal entier, & aussi du nombre & de la position de ses parties, de la grandeur, du mouvement, de la forme de ses membres, des rapports semblables ou différens qui se trouvent dans ces mêmes parties comparées, & il donne par-tout des exemples pour se faire mieux entendre : il considère aussi les différences des animaux par leur façon de vivre, leurs actions & leurs mœurs, leurs habitations, &c. il parle des parties qui sont communes & essentielles aux animaux, & de celles qui peuvent manquer & qui manquent en effet à plusieurs espèces d'animaux [50].

Ainsi, au contraire des nomenclateurs concentrés uniquement sur le particulier, l’évocation de la taxinomie aristotélicienne permet à Buffon de se rapprocher de sa « philosophie sans défaut », sans pour autant renier son pari de donner une histoire naturelle générale et particulière, c’est-à-dire « en tâchant de généraliser les effets particuliers [51]», seule manière de concevoir « l’idée d’une physique qui serait véritablement philosophique [52]». Considérant l’importance de la dispositio dans la pensée buffonienne, nous pourrions être surpris que la naturaliste montbardois ait fait preuve de tant d’égard envers cette Histoire des animaux que les commentateurs ont souvent considérée comme un ouvrage « très mal composé [53]», reprochant à Aristote de « n’avoir suivi aucun plan [54]» et de présenter les espèces dans « un très grand désordre [55]». Il faudrait donc chercher dans la conception générale de l’œuvre (et non dans la singularité des descriptions particulières), la raison d’une telle déférence. D’ailleurs, si le dessein d’Aristote était effectivement « non pas de décrire en détail chaque espèce animale, d’écrire des ‘‘histoires d’animaux’’, mais d’étudier en général la nature des êtres vivants considérés dans leur ensemble [56]», nous sommes autorisé à suivre Pierre Louis lorsqu’il affirme que le Stagirite « ne s’aventure pas au hasard dans la description des animaux, et que les faits qu’il énumère sont, en dépit des digressions, toujours classés selon un plan précis [57]». C’est dans cette optique qui nous rappelle l’importance de la dispositio dans l’ars inveniendi buffonienne — et donc du génie scientifique qui la sous-tend — qu’il faut comprendre l’hommage pour la généralisation d’observations particulières que le seigneur de Montbard rend à Aristote dans l’avant-dernier tome de l’Histoire des quadrupèdes :

Aristote avoit remarqué avant nous, que de tous les animaux qui ont des griffes, c’est-à-dire, des ongles crochus et rétractibles, aucun n’étoit social, aucun n’alloit en troupe [58] : cette observation qui ne portoit alors que sur quatre ou cinq espèces, les seules de ce genre qui fussent connues de son temps, s’est étendue & trouvée vraie sur dix ou douze autres espèces qu’on a découvertes depuis ; les autres animaux carnassiers, tels que les loups, les renards, les chiens, les chacals, les isatis, qui n’ont point de griffes, mais seulement des ongles droits, vont pour la plupart en troupes, et sont tous timides et même lâches [59].

Le dernier extrait illustre de manière exemplaire cette louange de l’ambition généralisante aristotélicienne qui habite tout le projet buffonien, depuis le Discours sur le style où déjà s’exprimait l’importance que Buffon accordera à l’organisation et au plan de l’Histoire naturelle.

Au-delà de la « classification » aristotélicienne des animaux — à laquelle Buffon n’a adhéré que partiellement [60] — l’épigraphe en tête de ce chapitre nous conduit aussi à examiner la question de la scientificité de l’Histoire des animaux selon un deuxième angle d’approche, plus étroitement lié à la manifestation du génie scientifique. Si l’on creuse la question de l’intertextualité entre l’ouvrage majeur du corpus biologique aristotélicien et l’Histoire des quadrupèdes, il appert que l’Histoire des animaux permet à Buffon de proposer une science naturelle plutôt fondée sur la comparaison que sur la classification. Comme l’a résumé Thierry Hoquet :

Aristote développe une science des animaux dont on accorde dès le XVIIIe siècle qu’elle est plus fondée sur le sens commun que prétendant à une classification scientifique des espèces. […] Buffon de même peut trouver dans le texte et la figure d’Aristote l’exemple d’un grand naturaliste qui, critiquant les classifications en usage (la dichotomie platonicienne) pour leur caractère trop arbitraire, a proposé une autre histoire naturelle, fondée sur la méthode de comparaison, et les divisions du sens commun [61].

Cet « usage spontané de la comparaison » fait que la description, chez Aristote, « est toute pénétrée de comparativité [sic] [62]». Ce sera le cas lorsqu’il s’agit, par exemple, de pallier le défaut d’expérience personnelle de la part du lecteur — par exemple « l’estomac de l’homme est semblable à celui du chien [63]» —, ou encore, des animaux connus seulement par ouï-dire ou par les comptes rendus de tiers — l’hippopotame possède ainsi « une crinière comme le cheval [64]». Pourtant, ces comparaisons n’ont pas qu’un but pédagogique (voir le plus complexe à l’aide du plus simple) ; elles révèlent aussi, chez le Stagirite, « une sensibilité à ce qu’il y a de similitude et d’unité répandue dans la réalité tout entière [65]». La comparaison est précisément ce qui constitue la visée principale d’une Histoire des animaux qui se veut « un avant-goût des êtres et des caractères » dont il faut « saisir les différences et les attributs communs [66]», et non pas une succession de monographies :

Il faut d’abord prendre les parties dont les animaux sont constitués, car c’est surtout en fonction d’elles que les animaux se différencient, soit en possédant ou en ne possédant pas telle partie, soit par leur position et leur ordre, soit selon les différences déjà exposées par la forme, l’excès, l’analogie et par l’opposition des caractères [67].

Il est alors clair qu’en général, ce sont des organes ou des comportements, plutôt que des animaux pris comme tout — qu’Aristote abandonne, pourrions-nous dire, disloqués —, qui se prêtent à la logique de la comparaison et à l’analogie dans l’Histoire des animaux. En invoquant « la justesse des comparaisons », Buffon revendique un type particulier de science naturelle où le « caractère philosophique » exprimé par « une certaine tournure dans les idées » devient le porte-étendard de « l’histoire des faits ». Or, dans cette optique, la « matière (les faits accumulés ou empruntés) importe moins que la forme, c’est-à-dire la philosophie que l’on construit, les connaissances générales que l’on forme par la comparaison des idées [68]». Nous pourrions donc extrapoler et proposer que, conformément à cette apologie buffonienne de la méthode aristotélicienne, la lecture pourra parfois suppléer, dans l’Histoire des quadrupèdes, à l’observation directe. Buffon pourra, comme il l’avait écrit à propos d’Aristote, être « bien plus riche que ceux dont il auroit emprunté »… pour autant que le génie du naturaliste à la « vûe courte » puisse trier optimalement, grâce à la discipline de l’imagination, ce qui a été rapporté par les yeux des autres. Sans quoi le naturaliste risquerait d’essuyer constamment la critique de ses pairs pour avoir voulu suivre « les leçons douteuses des livres plutôt que celles assurées de la Nature [69]».

Par ailleurs, la méthode aristotélicienne, qui consiste moins à passer comparativement en revue des espèces que « d’aller de ce qu’il y a chez toutes à ce qu’on ne trouve que dans certaines [70]», se trouve entremêlée avec un but qui la dépasse : celui de comparer les animaux à l’homme. L’Histoire des animaux ne serait donc pas tant un morceau d’anatomie comparée qu’une « anatomie et une éthologie anthropocentrées [71]» qui, selon Pierre Pellegrin, favoriseraient un usage de l’analogie destiné à « situer les vivants par rapport à un être unique, pris comme modèle d’intelligibilité, et qui est l’homme [72]». En favorisant la comparaison plutôt que la classification aristotélicienne, il nous a semblé que Buffon fut tout aussi sensible au fait que le Stagirite, dans sa pratique zoologique, n’a pu échapper complètement « aux séductions de l’immédiateté des caractères et des comportements [73]» animaux, analogiquement semblables aux caractères humains [74]. Le piédestal sur lequel Buffon pose l’Histoire des animaux provient peut-être du fait que, nulle part chez les successeurs d’Aristote, se retrouve ce « souffle spéculatif qui animait les écrits aristotéliciens [75]». Si bien que le plan général de l’Histoire des quadrupèdes, que Buffon puise en partie dans l’ouvrage supposément le plus descriptif du corpus biologique d’Aristote, repose sur une méthode de comparaison où seul le génie scientifique — influant sur la discipline de l’imagination — permet d’éviter les répétitions inutiles. En effet, selon Buffon, Aristote

décrit donc l’homme par toutes ses parties extérieures & intérieures, & cette description est la seule qui soit entière : au lieu de décrire chaque animal en particulier, il les fait connoître tous par les rapports que toutes les parties de leur corps ont avec celles du corps de l'homme ; […] , il évite par-là toute répétition, il accumule les faits, & il n’écrit pas un mot qui soit inutile ; aussi a-t-il compris dans un petit volume un nombre presqu’infini de différens faits, & je ne crois pas qu’il soit possible de réduire à de moindres termes tout ce qu’il avoit à dire sur cette matière, qui paroît si peu susceptible de cette précision, qu’il falloit un génie comme le sien pour y conserver en même temps de l'ordre & de la netteté [76].

C’est par exemple à partir d’une observation d’Aristote que Buffon persévérera pendant de longues années dans ses tentatives, d’abord infructueuses, d’accoupler des chiens avec des loups. Comme le souligne Daubenton, « j’aurois été porté à conclurre de la ressemblance qui est dans leur conformation, qu’ils sont de la même espèce, si M. de Buffon n’avoit tenté inutilement de faire accoupler le chien avec la louve [77]». S’appuyant ensuite, en note, sur l’Historia animalium [78], le collaborateur de Buffon ajoute : « Aristote a fait mention de l’accouplement des loups avec les chiens, & cela me paroîtrait moins impossible par la conformation des parties de la génération de ces animaux, que l’accouplement du taureau avec la jument dont on prétend que viennent les jumars [79]». C’est exactement à ce même extrait — puisé dans le chapitre 28 du VIIIe livre de l’Histoire des animaux — que Buffon renvoie lorsqu’il réfléchit ailleurs à plus grande échelle sur les différents croisements possibles entre le loup, le renard et le chien :

Le chien paroît être l’espèce moyenne & commune entre celles du renard et du loup ; les Anciens nous ont transmis comme deux faits certains, que le chien dans quelques pays & dans quelques circonstances produit avec le loup & avec le renard [80]. J’ai voulu le vérifier, & quoique je n’aie pas réussi dans les épreuves que j’ai faites à ce sujet, on n’en doit pas conclure que cela soit impossible [81].

La suite est bien connue et entraînera Buffon à poursuivre ses célèbres expériences de croisement (initialement entre un chien braque et une louve) qui s’étendront sur quatre générations, de 1773 à 1781. Les résultats, consignés scrupuleusement dans le VIe volume du Supplément [82], permettront ultimement au naturaliste bourguignon de confirmer l’hypothèse d’Aristote, déjà corroborée quelques années auparavant par un autre correspondant dans le troisième volume du Supplément  [83]. Il s’agit d’un exemple où l’ars inveniendi — l’hypothèse d’Aristote reprise par Buffon —, l’ars iudicandi — qui tend vers la certitude physique garantie par les expériences de correspondants —, et la discipline de l’imagination — agissant dans le cadre fixé par la même épistémologie qui permet d’exclure l’existence des jumars — témoignent de la poétique des descriptions animalières, que le seigneur de Montbard résume en ces mots : « Joignons maintenant ces faits, ces résultats d’expériences, & ces indications à d’autres faits constatés en commençant par ceux que nous ont transmis les Anciens [84]». Ajoutons que le chef d’orchestre que nous estimons avoir présidé à cette réflexion — le génie scientifique —, s’il a autorisé le naturaliste à imaginer le produit de l’accouplement entre chien et loup, saura aussi « démerveiller » l’hypothétique croisemement entre le chien et le renard : Buffon aura pu ainsi conjecturer avec justesse que le canis laconicus d’Aristote n’était autre que le chien de berger. Plutôt que d’y voir une possibilité de croisement fertile entre le chien et le renard, Buffon avait proposé « que l’épithète laconicus pourroit bien avoir été employée par Aristote dans le sens moral, c’est-à-dire pour exprimer la brièveté ou le son aigu de la voix [85]», conduisant ainsi le philosophe grec à lui donner le nom de « chien laconic, […] parce qu’il n’aboioit pas comme les autres chiens, & qu’il avoit la voix courte & glapissante comme le renard [86]».

Il ne fait donc aucun doute que, dans l’esprit de Buffon, l’Histoire des animaux ne se limite pas, d’une part, à la seule pratique descriptive et ne peut être réduite, d’autre part, à « une sorte de catalogue de naïves aberrations [87]» ; elle s’avère dans cette optique beaucoup plus scientifique que les bestiaires médiévaux ou les récits emblématiques de la Renaissance qui se rapprochaient plus des Fables d’Ésope ou des commentaires d’Empédocle — ce dernier expliquant par exemple la salinité de la mer comme la sudation de la terre [88]. Au contraire, les « histoires » rapportées par Aristote étaient sélectionnées non parce qu’elles comportaient de prime abord un aspect extraordinaire, mais en raison de leur potentielle contribution au progrès du savoir : elles ont « donné lieu à des acquis fondamentaux, reconnus non seulement comme des curiosités historiques ou anthropologiques, mais comme des étapes de la constitution du savoir scientifique [89]». En bout de ligne, même les critiques les plus réticents [90] vont embrasser le parti d’une Histoire des animaux à caractère scientifique, dans laquelle l’objectivité prime sur l’opinion personnelle [91]. Mais au-delà de cette seule objectivité, c’est la méthode aristotélicienne axée sur la logique de la comparaison qui semble avoir eu le plus d’influence sur la manière dont Buffon propose de traiter l’histoire naturelle : le protocole de généralisations par analogies, inductions et observations répétées qui structure notamment tout un pan de l’Histoire des quadrupèdes semble en définitive ce qui autorise le naturaliste montbardois « [à] passer du particulier au général et [à] dépasser l’historique par le philosophique [92]». Autant dans les grands discours théoriques que dans la particularité des descriptions animalières [93], cette caractéristique importante de l’œuvre buffonienne prend racine non seulement dans l’Histoire des animaux  [94], mais aussi dans les œuvres philosophiques qui constituent les autres écrits formant le corpus biologique d’Aristote.

Même si seule l’Histoire des animaux est convoquée explicitement dans le « Premier discours », les autres ouvrages — plusphilosophiques — du corpus biologique d’Aristote, qui ne sont évoqués que ça et là dans les descriptions animalières, montrent que le seigneur de Montbard connaissait très bien ces textes qui ont probablement teinté la pensée qui sous-tend l’Histoire des quadrupèdes. Même si Buffon n’y renvoie qu’occasionnellement de manière explicite, nous sommes en droit de présumer que ces courts textes — souvent d’une dizaine de pages tout au plus — prolongent en quelque sorte le respect voué au Stagirite dans le « Premier discours ». Nous croyons que c’est dans ces œuvres parallèles à la plus substantielle et plus connue Histoire des animaux que nous devons chercher l’enrobage philosophique qui a tant marqué la science de Buffon. Sans entrer dans une analyse approfondie de ces textes, nous pouvons par exemple signaler un indice de cette influence en consultant les titres des courts essais qui constituent les Parva naturalia [95] : ils forment un véritable équivalent programmatique non seulement de l’Histoire naturelle de l’homme [96], mais aussi d’une part importante de la philosophie qui structure l’arrière-plan de l’ensemble de l’œuvre buffonienne. De plus, Buffon n’a pu être insensible aux autres ouvrages du corpus biologique qui témoignent tous, à différents degrés, de ce constat aristotélicien à la base de sa méthode dans les descriptions animalières : le « système axiomatico-déductif [97]», répondant au caractère abstrait des principes mathématiques, ne peut guère s’appliquer dans les sciences du vivant où ce sont plutôt les observations qui priment. Même si, dans ces œuvres philosophiques qui prolongent l’Histoire des animaux, l’intérêt se déplace des parties vers les fonctions, les ressemblances et différences anatomiques laissant la place aux différences fonctionnelles des différents organes, la démarche reste axée sur la logique de la comparaison : c’est surtout le fait que la plupart des démonstrations en histoire naturelle « ont besoin d’un grand nombre d’observations inductives [98]» qui semble rapprocher dans ces œuvres Aristote et Buffon.

Quelques exemples suffiront à illustrer cette démarche de recherche scientifique. Alors que l’Histoire des animaux établissait déjà des corrélations — tous les animaux sanguins ont un foie, aucun animal ovipare n’a de mamelles —, les Parties des animaux vont prolonger la réflexion en utilisant l’induction et l’analogie pour tenter une explication causale — le foie sert à fixer les grands vaisseaux au tronc, les ovipares n’ont pas de mamelles car ils n’ont pas besoin de nourrir leur petits dont la maturation est complétée dans l’œuf. Le rôle structurant de ces analogies scientifiques [99] est d’autant plus probant dans l’ouvrage Mouvement des animaux : la trame est en effet constituée de rapprochements analogiques servant à illustrer la conception que se fait Aristote de l’étude du mouvement, grâce à l’examen des différentes parties motrices (nageoires, ailes, pattes) de plusieurs classes d’animaux [100]. Il est plus que probable que Buffon ait été fortement influencé par cette méthode de comparaison qui se déclinera, dans ses applications pratiques — dans les descriptions animalières — selon une trilogie de procédures que nous avons déjà évoquées : observations, inductions et analogies. Cette logique de la comparaison d’ascendance aristotélicienne aura notamment pu permettre à Buffon de laisser Dieu en dehors de la science, sans choquer les docteurs de la Sorbonne :

Pour peu qu’on ait réfléchi sur l’origine de nos connoissances, il est aisé de s’apercevoir que nous ne pouvons en acquerir que par la voie de la comparaison ; ce qui est absolument incomparable, est entièrement incompréhensible ; Dieu est le seul exemple que nous puissions donner ici, il ne peut être compris, parce qu’il ne peut être comparé ; mais tout ce qui est susceptible de comparaison, tout ce que nous pouvons apercevoir par des faces différentes, tout ce que nous pouvons considérer relativement, peut toûjours être du ressort de nos connoissances ; plus nous aurons de sujets de comparaison, de côtés différens, de points particuliers sous lesquels nous pourrons envisager notre objet, plus aussi nous aurons de moyens pour le connoître et de facilité à réunir les idées sur lesquelles nous devons fonder notre jugement [101].

Par ailleurs, cette « voie de la comparaison », en plus d’être une méthode « qui constitue à la fois une logique (la théorie de nos manières de connaître) et une ontologie (une théorie de la nature de ce qui se donne à connaître) [102]», aura pu créer une ouverture qui n’était pas pour déplaire à Buffon : les concepts philosophiques peuvent être établis inductivement par analogie [103]. Comme le souligne Thomas Bénatouïl :

L’analogie chez Aristote est à la fois une stratégie unificatrice d’établissement de l’universel et une méthode comparative qui parcourt le particulier, ce que montre ses liens étroits avec le raisonnement inductif. C’est précisément à la dimension inductive de l’analogie que fait allusion l’exigence initiale du DMA [De motu animalium] de chercher l’universel à partir du particulier [104].

On ne peut mieux exprimer le programme qui est également celui du Buffon : produire une histoire naturelle à la fois générale et particulière. D’autant plus que se profilent, dans l’analogie aristotélicienne — qui doit « toujours être contrôlée, sous peine de remettre en cause l’autonomie des sciences qu’elle associe [105]» — des balises semblables à celles qui encadrent l’ars inveniendi chez Buffon . Tel qu’Aristote dans le De motu animalium, nous verrons souvent Buffon ayant recours à des comparaisons heuristiques et à des exemples paradigmatiques qui permettent de saisir comment l’universel physique s’applique aux cas particuliers recensés dans les descriptions animalières de l’Histoire des quadrupèdes. Comme Aristote, Buffon justifie le recours à l’analogie dans les sciences de la nature parce qu’elle est utile à la connaissance ; et comme le Stagirite, le naturaliste montbardois utilise tout à la fois abondamment mais avec prudence le recours à l’induction, ce qui témoigne de l’originalité, mais aussi de la complexité de sa méthode. Par exemple, lorsqu’il tente d’établir les prémisses théoriques permettant de distinguer ce que nous nommerions aujourd’hui les ruminants, herbivores, carnivores, rongeurs et omnivores, Buffon écrit :

en sorte que l’homme & les animaux dont l’estomac & les intestins n’ont pas assez de capacité pour admettre un très-grand volume d’alimens, ne pourroient pas prendre assez d’herbe pour en tirer la quantité de molécules organiques nécessaire à leur nutrition ; & c’est par cette raison que l’homme & les autres animaux qui n’ont qu’un estomac ne peuvent vivre que de chair ou de graines, qui dans un petit volume contiennent une très-grande quantité de ces molécules organiques nutritives, tandis que le bœuf et les autres animaux ruminans qui ont plusieurs estomacs, dont l’un est d’une très-grande capacité, & qui par conséquent peuvent se remplir d’un grand volume d’herbe, en tirent assez de molécules organiques pour se nourrir, croître et multiplier [106].

Puis, enchaînant en usant de l’induction pour résoudre les contradictions, il poursuit :

On ne manquera pas de m’opposer que le cheval n’a qu’un estomac, & même assez petit ; que l’âne, le lièvre & d’autres animaux qui vivent d’herbe n’ont aussi qu’un estomac, & que par conséquent cette explication, quoique vrai-semblable, n’en est peut-être ni plus vraie, ni mieux fondée ; cependant, bien loin que ces exceptions apparentes la détruisent, elles me paroissent au contraire la confirmer, car quoique le cheval et l’âne n’aient qu’un estomac, ils ont des poches dans les intestins, d’une si grande capacité, qu’on peut les comparer à la panse des animaux ruminans, & les lièvres ont l’intestin cæcum d’une si grande longueur et d’un tel diamètre, qu’il équivaut au moins à un second estomac ; ainsi il n’est pas étonnant que ces animaux puissent se nourrir d’herbes, et en général on trouvera toûjours que c’est de la capacité totale de l’estomac & des intestins que dépend dans les animaux la diversité de leur manière de se nourrir [107].

Ainsi, grâce à une induction typiquement aristotélicienne — alors que se manifeste le génie scientifique, tant dans la formulation de l’hypothèse (ars inveniendi) que dans l’ars iudicandi délimitant le cadre où le naturaliste peut imaginer pour « moderniser » la faune —, Buffon propose une synthèse de la répartition des quadrupèdes, basée sur la manière dont ils s’alimentent, qui est toujours valide de nos jours :

les ruminans, comme le bœuf, le bélier, le chameau, &c. ont quatre estomacs & des intestins d’une longueur prodigieuse ; aussi vivent-ils d’herbe, & l’herbe seule leur suffit : les chevaux, les ânes, les lièvres, les lapins, les cochons d’inde, &c. n’ont qu’un estomac, mais ils ont un cæcum qui équivaut à un second estomac, & ils vivent d’herbe & de graines ; les sangliers, les hérissons, les écureuils, &c. dont l’estomac & les boyaux sont d’une moindre capacité, ne mangent que peu d’herbe, & vivent de graines, de fruits et de racines ; & ceux qui, comme les loups, les renards, les tigres, &c. ont l’estomac et les intestins d’une plus petite capacité que tous les autres, relativement au volume de leur corps, sont obligés, pour vivre, de choisir les nourritures les plus succulentes, les plus abondantes en molécules organiques, & de manger de la chair et du sang, des graines et des fruits [108].

Ici, le jugement du savant vient valider l’hypothèse, dans un premier temps, par la réflexion : « C’est donc sur ce rapport physique et nécessaire, beaucoup plus que sur la convenance du goût, qu’est fondée la diversité que nous voyons dans les appétits des animaux [109]». Ensuite, ce sera par une expérience — unique toutefois et non répétée — que Buffon tentera d’extrapoler ses résultats avec un peu moins de justesse toutefois, en proposant que « la grande capacité de la panse du bœuf […] n’est pas dûe en entier à la nature [110]», mais aussi « de l’extension qu’occasionne le grand volume des aliments [111]». Si Buffon entrevoyait un des grands thèmes de la recherche en biologie au XIXe siècle, à savoir l’adaptabilité des espèces qui allait conduire à la théorie de l’évolution, nous pouvons toutefois souligner qu’il pèche ici par une généralisation abusive, résultant d’une seule observation, contrevenant à ses critères de la certitude (morale et, évidemment, physique) :

J’en ai été convaincu par une expérience qui me paroît décisive. J’ai fait nourrir deux agneaux du même âge & sevrés en même temps, l’un de pain, & l’autre d’herbe ; les ayant ouverts au bout d’un an, j’ai vû que la panse de l’agneau qui avoit vécu d’herbe, étoit devenue plus grande de beaucoup que la panse de celui qui avoit été nourri de pain [112].

Dans la plupart des cas cependant, il faut rendre hommage à l’esprit d’ouverture du seigneur de Montbard qui a su allier de manière originale l’analogie et l’expérience, comme l’illustre l’extrait suivant dans lequel il fait le point sur une des tâches les plus ardues auxquelles l’Histoire des quadrupèdes le confronta : la mise en ordre du fouillis que constituait la taxinomie de ce que nous appelons aujourd’hui la famille des bovidés, notamment en ce qui a trait au partage des différentes espèces entre les sous-familles des Antilopinés (antilopes et gazelles) et des Caprinés (chèvres, moutons et mouflons). S’interrogeant alors sur les croisements potentiels entre le bouquetin et le chamois, Buffon affirme :

Quoiqu’il y ait apparence que les Grecs connoissoient le Bouquetin & le Chamois, ils ne les ont pas désignés par des dénominations particulières, ni même par des caractères assez précis, pour qu’on puisse les reconnoître ; […] au contraire nos Naturalistes modernes ont tous regardé le bouquetin & le chamois, comme deux espèces réellement distinctes, & toutes deux différentes de celle de nos chèvres. Il y a des faits & des raisons pour & contre ces deux opinions, & nous allons les exposer en attendant que l’expérience nous apprenne si ces animaux peuvent se mêler & produire ensemble des individus féconds, & qui remontent à l’espèce originaire, ce qui seul peut décider la question [113].

Même si le naturaliste penche pour la thèse voulant que le bouquetin et le chamois ne soient pas « d’une espèce réellement différente, mais […] des variétés constantes d’une seule & même espèce [114]», conjecturant que ces animaux « vraisemblablement s’accouplent et produisent ensemble [115]», il fait montre d’une prudence que l’on pourrait associer à sa discipline de l’imagination, véritable manifestation son génie scientifique en chef d’orchestre de l’ars iudicandi :

J’avoue cependant que ce fait le plus important de tous, & qui seul décideroit la question ne nous est pas connu ; nous n’avons pu savoir [116] ni par nous, ni par les autres, si les bouquetins & les chamois produisent avec nos chèvres : seulement nous le soupçonnons ; nous sommes à cet égard de l’avis des Anciens, & de plus, notre présomption nous paroît fondée sur des analogies que l’expérience a rarement démenties [117].

Il convient maintenant d’examiner brièvement si l’admiration pour la philosophie générale et la méthode d’Aristote ne viendrait pas parfois « engourdir » le génie scientifique du seigneur de Montbard. Ce potentiel aveuglement apparaît d’autant plus clairement lorsqu’on tient compte de l’obstination avec laquelle Buffon défendit bec et ongles, à la suite d’Aristote, l’hypothèse des générations spontanées [118]. Comme le résume Jean Piveteau :

Il faut reconnaître que les vues de Buffon sur la génération sont bien en retard sur l’état de la science de son époque. L’esprit de système y prédomine sur l’esprit d’observation, la théorie sur l’expérience. […] Tout en conservant les apparences d’une rigoureuse logique, il substitue les mots aux faits, l’idée préconçue à la réalité, et aboutit à la construction la plus arbitraire qui soit [119].

On ne peut toutefois se baser sur ce seul exemple pour mettre en doute la sincérité intellectuelle de Buffon et ensuite minimiser la portée scientifique de ses hypothèses ultérieures. Malgré ses conclusions inexactes sur la génération, qui procédaient d’observations microscopiques erronées — peut-être amplifiées encore une fois par sa « vûe courte » ? —, Buffon restera toujours fermement convaincu de la justesse de sa théorie sur la génération [120] présentée explicitement dès le début de l’Histoire naturelle :

mes expériences démontrent assez clairement qu’il n’y a point de germes préexistans, & en même temps elles prouvent que la génération des animaux & des végétaux n’est pas univoque ; il y a peut-être autant d’êtres, soit vivans, soit végétans, qui se produisent par l’assemblage fortuit des molécules organiques, qu’il y a d’animaux ou de végétaux qui peuvent se reproduire par une succession constante de génération ; c’est à la production de ces espèces d’êtres, qu’on doit appliquer l’axiome des Anciens : Corruptio unius, generatio alterius  [121].

D’une part, sa conviction était d’autant plus inébranlable que l’essentiel de son argumentation concordait avec la théorie aristotélicienne de la génération spontanée [122] ; d’autre part, cette foi en Aristote conduira dans ce cas à un égarement persistant : quelque trente ans après avoir formulé sa théorie, en réponse à ses détracteurs qui lui suggéraient de refaire ses devoirs et de reprendre ses observations microscopiques, Buffon répliqua : « les découvertes qu’on peut faire au microscope se réduisent à bien peu de chose, car on voit de l’œil de l’esprit & sans microscope, l’existence de tous ces petits êtres dont il est inutile de s’occuper séparément [123]». Confiance aveugle dans son propre génie ou simple réitération d’un désintérêt pour l’infiniment petit ? Ici, le génie scientifique semble s’être mis en veilleuse et ne pas être parvenu à suppléer à l’observation déficiente du naturaliste à la « vûe courte ». Si, dans ce cas, il y a eu faillite de l’ars iudicandi, il reste à voir si, dans les descriptions animalières, le génie scientifique saura généralement tempérer l’appel des sirènes de la préférence poétique.

Nous venons de voir que, la plupart du temps, Buffon se montre admiratif devant la philosophie d’Aristote, allant même parfois jusqu’à s’appuyer sur les observations du Stagirite pour étayer ses propres thèses générales. Par exemple, se référant en note, sans plus de précision qu’un vague renvoi au « de generat. animal. lib. II », Buffon mentionne qu’Aristote assure qu’il n’y avait pas d’ânes dans les pays « septentrionaux qui avoisinent la Scythie, ni même dans les Gaules, dont le climat […] ne laisse pas d’être froid [124]». Buffon reprend ensuite les propos d’Aristote voulant que ce climat froid « empêche [les ânes] de produire, ou les fait dégénérer, & que c’est par cette dernière raison que dans l’Illyrie, la Thrace & l’Épire ils sont petits et foibles [125]». Cette caution aristotélicienne servira notamment à renforcer la théorie de la dégénération que Buffon développera dans son grand discours « De la dégénération des animaux [126]», dans l’avant-dernier tome de l’Histoire des quadrupèdes. Parallèlement, c’est à partir des commentaires tirés de cette même portion du deuxième livre De la génération des animaux que Buffon amorcera son profond questionnement sur la fécondité des hybrides, interrogation qui traverse toute l’Histoire naturelle, jusque dans certains volumes du Supplément. Mais, la plupart du temps, Buffon délaissera cette admiration générale pour construire une critique respectueuse de plusieurs observations de son prédécesseur grec. Dans la particularité des descriptions animalières, le seigneur de Montbard se montre généralement plus sévère et son génie scientifique semble plus prompt à se manifester en orientant le jugement qu’il réserve aux observations parfois douteuses exprimées par le naturaliste grec.

Un aperçu du « tableau d’histoire » de la brebis, livré dès le deuxième tome de l’Histoire des quadrupèdes en 1755, nous autorise de prime abord à suspecter Buffon de pécher par excès de référent à médiation culturelle. En effet, Aristote avait écrit, dans son Histoire des animaux : « Les caractères des animaux diffèrent, comme on l’a dit, selon la timidité, la douceur, le courage, la civilité, l’intelligence, l’absence d’intelligence. Le caractère des moutons, comme on l’a dit, est naïf et inintelligent, car c’est le pire de tous les animaux à quatre pieds [127]» ; pour Buffon, les moutons sont « de tous les animaux quadrupèdes les plus stupides[128] ». Plus loin, Aristote écrit : « […] après un coup de tonnerre, une brebis […] avorterait si elle se trouvait pleine[129] » ; pour Buffon, « un coup de tonnerre suffit pour les faire avorter[130] ». Ailleurs, Aristote écrit : « Les brebis qui boivent de l’eau salée s’accouplent en premier[131] » ; pour Buffon : « La saison de la chaleur des brebis est depuis le commencement de novembre jusqu’à la fin d’avril ; cependant elles ne laissent pas de concevoir en tout temps, si on leur donne, aussi-bien qu’au bélier, des nourritures qui les échauffent, comme de l’eau salée[132] ».

Il est difficile de faire la part de ce que Buffon reprend de la tradition livresque et de ce qu’il a réellement observé. Ce qui pose problème dans cet exemple précis, c’est que l’intertextualité aristotélicienne est ici implicite, sans être révélée par exemple en notes. Nous avons incidemment remarqué, d’une part, une propension de plus en plus marquée chez Buffon à indiquer ses sources précises en notes de bas de page au fur et à mesure de la réalisation de différents volumes de l’Histoire des quadrupèdes et, d’autre part, que ces références explicites étaient parallèlement convoquées le plus souvent pour mettre en doute, critiquer ou infirmer les données acquises par des observations plus récentes recensées dans les relations de voyage ou les correspondances. Notre hypothèse est qu’au sortir du « Premier discours », Buffon était peut-être encore trop sous l’impulsion des propos élogieux adressés à son prédécesseur grec pour s’étonner de ces observations contestables, d’autant plus que les premiers volumes étaient consacrés aux animaux domestiques, sinon les mieux connus, à tout le moins les plus facilement observables [133]. Il semble que, dans ce cas du moins, les « yeux de l’esprit » n’ont pas pris la peine de se faire confirmer par ce que les yeux du corps auraient pu corriger, et que, malgré une finale à tonalité humoristique, les mises en garde qu’auraient dû suggérer la discipline de l’imagination sont demeurées bien timides, laissant se déployer une certaine séduction poétique, au détriment de toute certitude (morale ou physique), comme si le génie artistique occupait momentanément le champ du génie scientifique :

L’on dit aussi que les moutons sont sensibles aux douceurs du chant, qu’ils paissent avec plus d’assiduité, qu’ils se portent mieux, qu’ils engraissent au son du chalumeau, que la musique a pour eux des attraits ; mais l’on dit encore plus souvent, & avec plus de fondement, qu’elle sert au moins à charmer l’ennui du berger [134].

Malgré ce dernier effort de redressement où l’on sent poindre le doute, nous sommes en droit de ressentir un certain malaise et de proposer que le génie scientifique a momentanément été mis en veilleuse ; l’on en vient à penser que le Buffon à la « vûe courte » a été propulsé, peut-être par paresse, peut-être à cause de son handicap visuel, peut-être par subjectivité, comme son illustre prédécesseur, hors de la voie de la comparaison et de l’analogie, sur un chemin de traverse qui dévie de celui où devrait progresser compilateur génial [135].

Il serait malhonnête toutefois de s’en tenir à ce seul exemple car, la plupart du temps, Buffon se montre critique et n’hésite jamais à relever les observations douteuses émises par le philosophe grec. Lorsqu’il entame sa longue réflexion sur le croisement des différentes races de chien, Buffon se questionne sur l’existence de « chiens indiens »[136] qui, selon Aristote — dont la référence est donnée en note, mais sans extrait toutefois [137]—, proviendraient « du tigre & d’un chien [138]». Non seulement cela paraît à Buffon bien « difficile à croire, parce que le tigre est d’une nature et d’une forme […] différentes de celle du chien [139]», mais il note au passage les errances du Stagirite :

Il faut convenir qu’Aristote semble lui-même infirmer son témoignage à cet égard ; car après avoir dit que les chiens indiens viennent d’une bête sauvage semblable au loup ou au renard, il dit ailleurs qu’ils viennent du tigre, & sans énoncer si c’est du tigre & de la chienne, ou du chien & de la tigresse, il ajoûte seulement que la chose ne réussit pas d’abord, mais seulement à la troisième portée ; que de la première fois il ne résulte encore que des tigres ; qu’on attache les chiens dans les déserts, & qu’à moins que le tigre ne soit en chaleur, ils sont souvent dévorés ; que ce qui fait que l’Afrique produit souvent des prodiges & des monstres, c’est que l’eau y étant très-rare, & la chaleur fort grande, les animaux de différentes espèces se rencontrent assemblés en grand nombre dans le même lieu pour boire ; que c’est-là qu’ils se familiarisent, s’accouplent et produisent. Tout cela me paroît conjectural, incertain, & même assez suspect pour n’y pas ajoûter foi [140].

Cette critique d’Aristote illustre la manière dont Buffon exercera la plupart du temps sa discipline de l’imagination, l’art du jugement du savant se superposant à l’ars inveniendi de ses plus illustres prédécesseurs. Le seigneur de Montbard ne croit pas être en mesure de cautionner les observations d’Aristote, faute de pouvoir prétendre ne serait-ce qu’à la certitude morale.

Dans ce même article sur le chien, Buffon exerce également une critique pointilleuse des observations anatomiques erronées d’Aristote. Si les chiens « paroissent souffrir toutes les fois qu’ils rendent leurs excréments : ce n’est pas, comme le dit Aristote [141], parce que les intestins deviennent plus étroits en approchant de l’anus ; il est certain, au contraire, que dans le chien, comme dans les autres animaux, les gros boyaux s’élargissent toûjours de plus en plus, & que le rectum est plus large que le colon [142]». Cet exemple est intéressant dans la mesure où il illustre, d’une part, l’effet du jugement lié au génie scientifique du naturaliste qui s’appuie sur les données anatomiques contemporaines pour corriger Aristote ; d’autre part, nous avions mentionné dans la première partie que le seul jugement, quelque puissant et précis qu’il soit, était insuffisant pour témoigner de la pleine manifestation du génie scientifique dont la principale caractéristique était de provenir de l’imagination. L’invention que propose alors Buffon, l’hypothèse qui est générée consécutivement à sa critique nous fera peut-être sourire aujourd’hui — l’induction qu’il en tire est en effet étonnante : « la sécheresse du tempérament de cet animal [le chien] suffit pour produire cet effet [143]» —, il reste qu’elle témoigne, malgré son inexactitude, de la vitalité de son génie scientifique qui s’exprime par son ars inveniendi encadré par les limites de son épistémologie.

Buffon demeure constamment attentif aux écarts des Anciens dont les observations particulières douteuses sont systématiquement comparées à celles plus récentes des naturalistes et voyageurs contemporains. Il prendra soin de relever les moindres erreurs anatomiques du Stagirite, comme en fait foi cette remarque en note où il conteste les raisons évoquées par son prédécesseur pour expliquer que le loup a le corps « bien moins souple [144]» que le chien :

Aristote a dit mal à propos que le loup avoit dans le col un seul os continu ; le loup a, comme le chien & comme les autres animaux quadrupèdes, plusieurs vertèbres dans le col, & il peut le fléchir et le plier de la même façon : on trouve seulement quelquefois une des vertèbres lombaires adhérente à la vertèbre voisine. Voyez ci-après la description du squelette du loup [145].

Ce passage illustre encore une fois la façon dont Buffon, à la faveur d’observations récentes, corrige celles, erronées, de son prédécesseur. Or, nous y voyons aussi comment il imagine pour une des premières fois la description d’une condition médicale — la spondylose ankylosante — des plus communes chez les quadrupèdes vieillissants. On peut voir en cette découverte un exemple du résultat de son « art » de l’invention.

De la même manière, Buffon écrira une de ses plus virulentes critiques [146] à l’endroit des « petites erreurs d’Aristote » : après avoir mis en doute certains faits rapportés dans le De generatione animalibus (livre III, chapitres II et X) — notamment cette assertion stipulant que la lionne deviendrait stérile après sa cinquième portée [147] —, le naturaliste bourguignon ajoute :

Ce Philosophe [Aristote] s’est encore trompé, & tous les Naturalistes tant anciens que modernes se sont trompés d’après lui, lorsqu’ils ont dit que la lionne n’avoit que deux mamelles ; il est très-sûr qu’elle en a quatre, & il est aisé de s’en assurer par la seule inspection : il dit aussi que les lions, les ours, les renards, naissent informes, presque inarticulés, & l’on sait, à n’en pas douter, qu’à leur naissance tous ces animaux sont aussi formés que les autres, & que tous leurs membres sont distincts et développés ; enfin il assure que les lions s’accouplent à rebours, tandis qu’il est de même démontré par la seule inspection des parties du mâle & de leur direction, lorsqu’elles sont dans l’état propre à l’accouplement, qu’il se fait à la manière ordinaire des autres quadrupèdes. J’ai cru devoir faire mention en détail de ces petites erreurs d’Aristote, parce que l’autorité de ce grand homme a entraîné presque tous ceux qui ont écrit après lui sur l’histoire naturelle des animaux. Ce qu’il dit encore au sujet du col du lion, qu’il prétend ne contenir qu’un seul os, rigide, inflexible et sans division de vertèbres, a été démenti par l’expérience, qui même nous a donné sur cela un fait très-général, c’est que dans tous les quadrupèdes, sans en excepter aucun, & même dans l’homme, le col est composé de sept vertèbres, ni plus, ni moins, & ces mêmes sept vertèbres se trouvent dans le col du lion, comme dans celui de tous les autres animaux quadrupèdes [148].

Il s’agit encore une fois d’un exemple où, à partir de faits particuliers contestés depuis les écrits d’Aristote — les lions, tout comme les loups et les autres quadrupèdes [149], n’ont pas qu’une seule vertèbre cervicale, mais bien sept —, Buffon généralise constamment les observations anatomiques de ses contemporains pour actualiser la connaissance en histoire naturelle.

Renvoyant en note à l’Historia animalium (livre VIII, chapitre 17), que toutefois il ne cite pas, Buffon saura exercer son génie scientifique pour repérer et corriger d’autres « erreurs » aristotéliciennes :

Encore une fois, le génie scientifique de Buffon ne lui permet pas uniquement d’exercer son jugement pour identifier une erreur de son prédécesseur ; il se manifeste aussi dans l’élaboration d’une autre hypothèse explicative. En effet, en posant les bases qui permettent encore aujourd’hui de distinguer l’hibernation de la somnolence hivernale, le naturaliste génial anticipe les différentes catégories d’hibernants (obligatoires, saisonniers ou facultatifs) [154]. Il peut sembler étonnant que Buffon démontre autant d’assurance à rectifier Aristote sur ce point. Or, il faut savoir que cette certitude (que l’on peut ici estimer à tout le moins « morale ») provient d’expériences qu’il avait maintes fois réitérées, et dont il avait rendu brièvement compte quelques pages auparavant, non sans insister dans la finale sur l’originalité de sa découverte :

C’est improprement que l’on dit que ces animaux [les loirs, les lérots & les muscardins] dorment pendant l’hiver ; leur état n’est point celui d’un sommeil naturel, c’est une torpeur, un engourdissement des membres & des sens, & cet engourdissement est produit par le refroidissement du sang. Ces animaux ont si peu de chaleur intérieure, qu’elle n’excède guère celle de la température de l’air. Lorsque la chaleur de l’air est au thermomètre de dix degrés au dessus de la congélation, celle de ces animaux n’est aussi que de dix degrés. Nous avons plongé la boule d’un petit thermomètre dans le corps de plusieurs lérots vivans ; la chaleur de l’intérieur de leur corps étoit à peu près égale à la température de l’air ; quelquefois même le thermomètre plongé, &, pour ainsi dire, appliqué sur le cœur, a baissé d’un demi-degré ou d’un degré, la température de l’air étant à onze. […] C’est-là la vraie cause de l’engourdissement de ces animaux ; cause que l’on ignoroit, & qui cependant s’étend généralement sur tous les animaux qui dorment pendant l’hiver ; car nous l’avons reconnue dans les loirs, dans les hérissons, dans les chauve-souris ; & quoique nous n’ayons pas eu occasion de l’éprouver sur la marmotte, je suis persuadé qu’elle a le sang froid, comme les autres, puisqu’elle est comme eux sujette à l’engourdissement pendant l’hiver [155].

Ainsi, c’est sur la base de sa propre expérience que Buffon vient ici corriger les inductions erronées d’Aristote, non sans laisser sa propre imagination spéculer, à l’intérieur du cadre délimité par l’ars iudicandi, sur un éventuel état d’hibernation chez la marmotte qui, est-il besoin de le préciser, s’avérera exact. Ces corrections de données provenant du corpus biologique d’Aristote se prêtent particulièrement bien à illustrer l’importance de la discipline de l’imagination dans la méthode buffonienne. Par exemple, après avoir toisé les Anciens pour avoir écrit que les petits de l’ourse étaient « informes en naissant [156]», Buffon affirme qu’ils sont plutôt « parfaitement formés dans le sein de leur mère [157]», mettant ainsi en pièces l’adage populaire voulant que ce soit la mère qui donne la forme au nouveau-né par ses coups de langue [158] — d’où dérivera l’expression « ours mal léché » servant à identifier par extension une personne grossière et mal élevée —, il ajoute que si « les jeunes oursons ont paru informes au premier coup d’œil, c’est que l’ours adulte l’est lui-même par la masse, la grosseur et la disproportion du corps et des membres [159]».

Poursuivant sa réticence à adhérer à plusieurs « faits » relatés par les Anciens, Buffon en vient à cibler précisément Aristote pour avoir affirmé que la période de gestation de l’ourse n’était que de trente jours : « comme personne n’a contredit ce fait, & que nous n’avons pû le vérifier, nous ne pouvons aussi le nier, ni l’assurer, nous remarquerons seulement qu’il nous paroît douteux [160]». D’une part, nous voudrions faire remarquer comment, quelques lignes auparavant, Buffon avait déjà témoigné de sa rigueur scientifique : « J’ai peine à croire […], il n’est pas naturel d’imaginer […] ; à moins que l’on ne veuille supposer […], ce qui ne me paroît pas vrai-semblable [161]» ; et comment, d’autre part, il laisse libre cours à son génie scientifique pour mieuximaginer le temps de gestation réel de l’ourse, grâce à l’analogie et à la logique de la comparaison. Buffon résume tout d’abord les éléments qui motivent son doute :

1.º parce que l’ours est un gros animal, & que plus les animaux sont gros, plus il faut de temps pour les former dans le sein de la mère : 2.º parce que les jeunes ours croissent assez lentement ; ils suivent leur mère, & ont besoin de ses secours pendant un an ou deux : 3.º parce que l’ours ne produit qu’en petit nombre, un, deux, trois, quatre, & jamais plus de cinq ; propriété commune avec tous les gros animaux, qui ne produisent pas beaucoup de petits, & qui les portent long-temps : 4.º parce que l’ours vit vingt ou vingt-cinq ans, & que le temps de la gestation & celui de l’accroissement sont ordinairement proportionnés à la durée de la vie [162].

S’appuyant sur ces quatre « faits » dont on ne peut douter, Buffon sera en mesure d’exprimer son génie scientifique, par-delà la discipline qu’il impose à son imagination, pour parvenir à une induction qui lui apparaît vraisemblable — qui prétend donc à tout le moins à la certitude morale : « A ne raisonner que sur ces analogies, qui me paroissent assez fondées, je croirois donc que le temps de la gestation dans l’ours est au moins de quelques mois [163]».

Comme nous l’avons déjà brièvement énoncé, il est important de signaler que, au fur et à mesure que sont publiés les volumes de l’Histoire des quadrupèdes, les références explicites à Aristote semblent plutôt convoquées pour être l’objet de critiques, voire pour être contredites par des observations plus récentes ou encore par les inductions géniales du naturaliste montbardois. Si bien que, dans certains cas, c’est par un renversement des plus inattendus que la méthode inductive aristotélicienne est utilisée par Buffon contre le Stagirite, dans une véritable croisade contre « les fables de la crédule antiquité [164]». En fait, même si Buffon s’engage contre des observations du corpus biologique aristotélicien qu’il croit non fondées, il rend, croyons-nous, un ultime hommage au philosophe grec qui n’avait eu cesse lui-même de corriger les « propos aussi stupides et dénués de tout fondement [165]» qu’il avait relevés dans les écrits des Anaxagore, Démocrite ou Empédocle par exemple. Une analyse plus détaillée nous servira à illustrer comment cet esprit critique du scientifique entraînera paradoxalement Buffon à proposer une hypothèse qui s’avérera, à moyen terme, erronée, ce dont il n’hésitera pas à rendre compte avec humilité dans le Supplément. Du même coup, nous aurons un aperçu de la manière dont le naturaliste montbardois récupère un segment de la méthode biologique aristotélicienne, formulée en s’inspirant de celui qui invite à chercher « dans les parties des animaux les éléments fonctionnels simples » à partir desquels on pourra « décrire la diversité du vivant [166]».

Dans sa célèbre description de l’éléphant, publiée à la tête du XIe tome de l’Histoire naturelle en 1764, Buffon, paraphrasant Aristote dont le texte latin est noté en bas de page, mentionne d’emblée que l’éléphant « approche de l’homme, par l’intelligence, autant au moins que la matière peut approcher de l’esprit [167]». Venant d’un des plus farouches partisans du fossé infranchissable existant entre les natures humaine et animale, ce rapprochement est à la fois surprenant et révélateur de l’enthousiasme — élément essentiel du génie artistique, mais qui doit être discipliné quand le génie scientifique prévaut — qui transpire du « tableau d’histoire » éléphantin. Être sensualiste par excellence grâce à sa trompe — « cette espèce de main [168]» comme l’avait suggéré Aristote [169] —, l’éléphant s’élève ainsi au-dessus de tous les animaux car — Buffon ne manque pas de le rappeler — le toucher est « de tous les sens celui qui est le plus relatif à la connoissance [170]», ce qui confère à l’éléphant sa mémoire légendaire et le place résolument tout près de l’homme. L’avantage d’avoir « le nez dans la main [171]» est indéniable :

ainsi par un seul & même membre, & pour ainsi dire, par un acte unique ou simultané, l’éléphant sent, aperçoit & juge plusieurs choses à la fois ; or une sensation multiple équivaut en quelque sorte à la réflexion : donc quoique cet animal soit, ainsi que tous les autres, privé de la puissance de réfléchir ; comme ses sensations se trouvent combinées dans l’organe même, qu’elles sont contemporaines, & pour ainsi dire, indivises les unes avec les autres, il n’est pas étonnant qu’il ait de lui-même des espèces d’idées & qu’il acquière en peu de temps celles qu’on veut lui transmettre [172].

C’est donc à cause de la trompe que l’éléphant, malgré la disproportion de sa forme, est supérieur par l’intelligence, ce qui donne comme résumé du tableau d’histoire cette célèbre expression buffonienne : « l’éléphant est en même temps un miracle d’intelligence & un monstre de matière [173]».

Mais la trompe a su tromper Buffon ! Ses remarques sur la façon de boire de l’éléphant — remplissant sa trompe d’eau pour la déverser ensuite dans la gueule — le conduisent à une conséquence singulière : « le petit éléphant doit teter avec le nez & porter ensuite à son gosier le lait qu’il a pompé [174]». Cependant, le naturaliste montbardois souligne que « les Anciens [citant Aristote] ont écrit qu’il tetoit avec la gueule & non avec la trompe [175]». S’ensuit un questionnement implacable de logique : « Mais si le jeune éléphant avoit une fois pris l’usage ou l’habitude de pomper avec la bouche en suçant la mamelle de sa mère, pourquoi la perdroit-il pour tout le reste de sa vie ; […] pourquoi feroit-il une action double, tandis qu’une simple suffiroit ? [176]». Buffon annonce donc sa position qu’il affirme « prouvée par les faits subséquents, […] fondée sur une meilleure analogie que celle qui a décidé les Anciens [177]», et se lance dans une réflexion de quelques paragraphes, s’appuyant sur une induction bio-anatomique géniale : si l’odorat avertit l’éléphanteau — comme tous les petits des autres mammifères — de la présence du lait « & comme le siége de l’odorat se trouve ici réuni avec la puissance de succion à l’extrémité de sa trompe [178]», comme la mère est pourvue de deux « petits mamelons très-disproportionnés à la grandeur de la gueule du petit [179]», ainsi tout s’accorde pour infirmer le témoignage des Anciens sur ce fait qu’il ont « avancé sans l’avoir vérifié [180]». Buffon avoue cependant, avec une prudence qui rappelle l’objectivité scientifique d’Aristote lui-même, que les « faits » qu’il revendique relèvent plus de la spéculation que de l’observation : ni les Anciens, « ni même aucun des modernes que je connaisse, ne dit avoir vû teter l’éléphant, & je crois pouvoir assurer que si quelqu’un vient dans la suite à l’observer, on verra qu’il ne tette point par la gueule, mais avec le nez [181]». Sa discipline de l’imagination l’autorise donc à pencher à tout le moins vers la certitude morale de son hypothèse, dans l’attente que d’autres viennent l’élever au rang de certitude physique.

En s’arrêtant à ce texte, on pourrait donc douter de l’intégrité scientifique de Buffon. Mais, comme ce fut souvent le cas, l’auteur des « tableaux d’histoire » n’hésita pas à publier les données qui contredisaient ses propres hypothèses. Ainsi, dans la seconde « Addition à l’article sur l’Éléphant », publiée dans le VItome du Supplément à l’Histoire naturelle (1782) — vingt-huit ans après son article principal —, Buffon ajoute ce qui seront ces derniers mots sur l’éléphant :

Après avoir livré à l’impression les feuilles précédentes, j’ai reçu un dessin fait aux Indes d’un jeune éléphant tetant sa mère, dont je donne ici la figure. […] je dois [à M. Gentil, […] qui a demeuré 28 ans au Bengale, […] ce dessin et la connoissance d’un fait dont je doutois. Le petit éléphant ne tette pas par la trompe, mais par la gueule comme les autres animaux : M. Gentil en a été souvent été témoin, & le dessin a été fait sous ses yeux [182].

La qualité scientifique du dessin — qui prime sur la qualité esthétique — permet non seulement d’assurer que l’éléphanteau tète bien avec sa gueule, mais elle révèle une autre particularité de la femelle éléphant : ses deux mamelles sont bel et bien situées entre les membres thoraciques, contrairement à la grande majorité des autres mammifères possédant deux ou quatre mamelles sises plutôt entre les membres pelviens.

Ce dernier exemple aura permis de mesurer toute l’honnêteté scientifique de Buffon, et de montrer comment la méthode aristotélicienne de l’analogie a pu le conduire à contredire les remarques du Stagirite même. Plus important peut-être, l’épisode concernant la tétée éléphantine illustre la manière dont s’actualise, dans les descriptions animalières, la discipline de l’imagination d’une part, et, d’autre part, comment l’ars iudicandi sert à valider (ou à invalider) la découverte que le génie scientifique a favorisée, au cœur de l’ars inveniendi reposant sur l’analogie et l’induction. La remarque suivante, que nous trouvons à l’article « Induction » de l’Encyclopédie, semble tout à fait conforme à cet épisode emblématique de ce que l’on retrouve en maints endroits dans la fabrique de l’Histoire des quadrupèdes : à savoir que « la plûpart des vérités qui se trouvent présentement démontrées, ont d’abord été reçues sur la foi de l’induction, & qu’on n’en a cherché les preuves qu’après s’être assuré par la seule expérience de la vérité de la proposition [183]». Il reste que, comme ce sera plus souvent le cas, c’est ultimement avec les yeux des autres, par les observations de tiers que le Buffon à la « vûe courte » fera avancer la science et confirmera ou infirmera ses hypothèses résultant de géniales inductions.

(Courtesy of Rare Books and Special Collections Division — McGill University Library)

Il est difficile de résumer la complexe intertextualité entre les écrits d’Aristote et l’Histoire des quadrupèdes. D’une part, on ne saurait se limiter à ce simpliste aveuglement général que laissait présager l’excès d’enthousiasme du « Premier discours » pour l’Histoire des animaux ; d’autre part, les points discordants entre les deux naturalistes sont nombreux. Nous pourrions mentionner par exemple la persévérante résistance de Buffon à admettre l’existence de l’âme chez les animaux, alors que l’étude des relations entre l’âme et le corps des bêtes constitue une part importante des écrits biologiques d’Aristote. De plus, alors que l’établissement de définitions est « l’une des procédures centrales, peut-être la plus importante, de la science aristotélicienne [185]», Buffon est plutôt conduit à « subordonner la définition (méthode qui énonce des prédicats inhérents à des substances) à la description (méthode qui développe des relations ou des rapports entre les choses) [186]». Placé par exemple devant le dilemme que représente le tatou — animal quadrupède arborant des écailles plutôt que des poils —, Buffon en profite pour réaffirmer sa préférence pour la description au détriment de la définition, en particulier lorsque la nature tente de « se soustraire à toute méthode & échapper à nos vûes les plus générales [187]» :

Une bonne description & jamais de définitions, une exposition plus scrupuleuse sur les différences que sur les ressemblances, une attention particulière aux exceptions & aux nuances même les plus légères sont les vraies règles, & j’ose dire les seuls moyens que nous ayons de connoître la nature de chaque chose ; & si l’on eût employé à bien décrire tout le temps qu’on a perdu à définir & faire des Méthodes, nous n’eussions pas trouvé l’Histoire Naturelle au berceau, nous aurions moins de peine à lui ôter ses hochets, à la débarrasser de ses langes, nous aurions peut-être avancé son âge, car nous eussions plus écrit pour la science & moins contre l’erreur [188].

À ce va-et-vient entre louanges et réserves sur la posture philosophique générale d’Aristote s’ajoute cette attitude nettement plus critique dans la particularité des descriptions animalières, dont nous avons montré quelques exemples au point précédent. Objectivité scientifique oblige, le seigneur de Montbard ne manquera toutefois jamais de souligner, le cas échéant, la perspicacité de son prédécesseur grec. Soulignant, par exemple, que « c’est sans aucun fondement que quelques Auteurs ont avancé qu’il [le chameau] vivoit jusqu’à cent ans », Buffon s’appuie, avec raison pouvons-nous affirmer rétrospectivement, sur l’autorité d’Aristote pour proposer plutôt que le camélidé « vit ordinairement quarante & même cinquante ans [189]».

Pour saisir toute la complexité associée à la présence de la pensée d’Aristote dans l’Histoire des quadrupèdes, nous avons cru pertinent d’affiner notre réflexion en examinant la posture des deux naturalistes en regard des causes finales. En effet, si Buffon partageait en grande partie la méthode biologique aristotélicienne basée sur l’induction, il était loin d’adhérer — explicitement du moins — aux présupposés qui convergeaient inexorablement vers « la suprématie de l’explication finaliste [190]». Que ce soit dans les Parties des animaux — le sommet de la zoologie aristotélicienne, où est exposée une explication principalement finaliste de la fonction des principaux organes (principalement inventoriés et décrits d’abord dans l’Histoire des animaux) —, dans Le mouvement des animaux — où l’ensemble des analogies conduisent aux causes finales pour expliquer les mouvements animaux —, ou dans De la génération des animaux — où les procédés qu’utilise la nature dans la reproduction sont renvoyés à des causes qui oscillent entre « Nécessité et finalité [191]» —, il semble que les observations du Stagirite aient été le plus souvent modelées par le prestige qu’il associe à la « Sagesse de la nature [192]». En effet, dans les ouvrages philosophiques de son corpus biologique, Aristote tente d’expliquer les causes des phénomènes et des faits collectionnés dans l’Histoire des animaux, en invitant son lecteur à apprécier « le spectacle de la nature, plus éminemment pénétré de finalité [193]». Le rôle central joué par la finalité dans l’explication biologique se double également de ce que Pierre Louis appelle « la nécessité bien comprise [194]», qui conduit vers une explication purement mécanique (non théologiquement orientée) des phénomènes. La distinction entre nécessité et finalité n’est cependant pas toujours clairement posée, et les deux peuvent apparaître de manière concomitante : pour expliquer par exemple le phénomène qui survient lorsque la sécrétion de la femelle se coagule dans l’utérus, sous l’influence de la semence du mâle, Aristote recourt à une analogie avec l’action qu’exerce la présure sur le lait pour conclure que « quand les parties solides se rassemblent, le liquide s’en va et, les éléments terreux se desséchant, des membranes se forment à l’entour sous l’effet de la nécessité et aussi par une certaine finalité  [195]». Si certains phénomènes, comme la croissance des dents, seront clairement associés à la cause finale [196] — et donc associés implicitement à la téléologie naturelle « externe » —, d’autres, comme la production de monstres qui possèdent des parties en surnombre [197], glisseront en revanche vers cette nécessité inhérente à la mécanique « interne » des corps. Quoi qu’il en soit, la posture d’Aristote est claire : « le regard du naturaliste doit saisir la physis dans son activité démiurgique en permettant au philosophe d’appréhender les causes [198]». En conséquence, les « yeux du corps » seront toujours sous la férule des « yeux de l’esprit » qui orienteront constamment — a priori — les observations du naturaliste : « la connaissance sera ainsi autre chose que le produit d’un savoir regarder, et surtout le savoir regarder aura lui-même comme condition de possibilité l’acquisition préalable du savoir biologique [199]» téléologiquement infléchi.

Or, si Buffon a scandé explicitement son aversion pour les causes finales [200], Jeff Loveland a bien montré [201] que, nonobstant ce qu’il avance dans ses grands discours, le seigneur de Montbard recourt souvent, de manière implicite, à un finalisme naturel « interne [202]» — sorte d’équivalent de la nécessité aristotélicienne — qui se manifeste souvent par un vocabulaire anthropocentré dans les descriptions d’animaux humanisés pour l’occasion. L’attitude ambivalente de Buffon envers les causes finales nous permettra donc de mieux comprendre comment la philosophie et la science d’Aristote investissent la fabrique de l’Histoire des quadrupèdes.

Une des attaques les plus virulentes contre les causes finales — « externes » — surgit dès 1755 dans cette séquence célèbre provenant de l’article sur le cochon où, s’interrogeant sur l’apparente inutilité des phalanges vestigiales présentes chez ce mammifère [203], Buffon soutient que, si la téléologie peut exister, l’esprit humain serait de toute manière incapable de s’en assurer :

En effet, ne doit-on pas faire des réflexions sur ce que nous venons d’exposer ! ne doit-on pas tirer des inductions de cette singulière conformation du cochon ! il ne paroît pas avoir été formé sur un plan original, particulier & parfait, puisqu’il est un composé des autres animaux ; il a évidemment des parties inutiles, ou plustôt des parties dont il ne peut faire usage, des doigts dont tous les os sont parfaitement formés, & qui cependant ne lui servent à rien. La Nature est donc bien éloignée de s’assujétir à des causes finales dans la composition des êtres [204].

Cette insistance sur l’apparente inutilité de certains organes chez les animaux est un topos fréquent chez Buffon. On le rencontre par exemple à propos de la membrane allantoïde de la femelle et des mamelles du mâle — encore une fois chez l’infortuné cochon [205] —, de la quasi-totalité de la structure anatomique des paresseux [206], ou encore de certains becs d’oiseaux [207]. Par exemple, le « vice dans la conformation [208]» des paresseux — ces « monstres par défaut, ces ébauches imparfaites […] exécutées par la Nature [209]» — conduit Buffon à rejeter catégoriquement tout recours aux causes finales :

ces paresseux font le dernier terme de l’existence dans l’ordre des animaux qui ont de la chair & du sang ; une défectuosité de plus les auroit empêchés de subsister, regarder ces ébauches comme des êtres aussi absolus que les autres ; admettre des causes finales pour de tels disparates ; & trouver que la Nature y brille autant que dans ses beaux ouvrages, c’est ne la voir que par un tube étroit, & prendre pour son but les fins de notre esprit [210].

L’exclusion de la cause première hors de l’histoire naturelle, « exemplaire d’un processus plus général à l’œuvre dans la science post-galiléenne [211]», semble relier Buffon plus à la science des Modernes qu’à celle des Anciens — celle d’Aristote en particulier qui, pour reprendre les mots de Montesquieu se faisant ici le porte-parole des Lumières, visait à « tout expliquer par la cause finale, au lieu de raisonner par la cause formelle [212]». Or, c’est précisément ce à quoi la science de Buffon s’oppose fondamentalement, à tout le moins en théorie, comme l’illustre la suite de sa réflexion sur l’apparente inutilité des phalanges vestigiales chez le cochon :

peut-être y a-t-il, dans la pluspart des êtres, moins de parties relatives, utiles ou nécessaires, que de parties indifférentes, inutiles ou surabondantes. Mais comme nous voulons toûjours tout rapporter à un certain but, lorsque les parties n’ont pas des usages apparens, nous leur supposons des usages cachés, nous imaginons des rapports qui n’ont aucun fondement, qui n’existent point dans la nature des choses, & qui ne servent qu’à l’obscurcir : nous ne faisons pas attention que nous altérons la philosophie, que nous en dénaturons l’objet, qui est de connoître le comment des choses, la manière dont la Nature agit ; & que nous substituons à cet objet réel une idée vaine, en cherchant à deviner le pourquoi des faits, la fin qu’elle se propose en agissant [213].

Buffon s’en prend donc encore une fois à ceux qui — croyons-nous par manque de génie scientifique — ne savent que produire de mauvaises analogies (ou encore qui font usage d’une mauvaise imagination), tout en justifiant sa réserve envers cette conception de la science d’Aristote qui se limite à « montrer que le phénomène existe, pourquoi il existe, ce qu’il est [214]». Le scientifique Buffon, en réaction à « ces fins que nous supposons si vainement à la Nature [215]», se serait donc conformé à cette synthèse proposée par Jacques Roger :

Après avoir créé la matière et fixé les lois du mouvement, Dieu a cessé d’intervenir dans sa création, sinon pour lui conserver l’existence. Il est donc parfaitement inutile au savant de se préoccuper de Dieu, et sa seule recherche doit porter sur les lois du mouvement. La science n’a pas besoin de remonter jusqu’à Dieu. Inversement, les considérations théologiques ne peuvent rien apprendre au savant, car les desseins de Dieu sont impénétrables. La recherche des causes finales n’a donc pas sa place dans la science ; elle est même exclue de la métaphysique, puisque les fins de Dieu sont inaccessibles [216].

Évidemment, nous ne prétendons pas qu’en rejetant le pourquoi de ses descriptions animalières, Buffon ait voulu consciemment se distancier d’Aristote, mais son objet visait plutôt ses contemporains finalistes. Ce faisant, il était conséquent avec sa philosophie générale, la question du pourquoi étant intrinsèquement liée à celles des causes finales et de la démonstration de l’existence de Dieu dans les théologies de la nature ; il participait ainsi activement au « progrès scientifique [217]» de l’histoire naturelle. Pour Buffon, en somme, les fins de la nature sont « bien plus générales que nos vûes [218]» et si cette dernière « ne fait rien en vain, elle ne fait rien non plus dans les desseins que nous lui supposons [219]». Étonnamment, cette affirmation reprend les propos du philosophe grec qui avait écrit : « la nature ne se met pas en défaut et […] elle ne fait rien en vain [220]». Cette proximité inattendue permet à Buffon de rester conséquent en insistant à la fois sur l’aspect général de la philosophie d’Aristote, tout en se réservant le droit de le contester sur certains détails. Cette posture l’autorise encore une fois à évacuer Dieu de la science : Buffon situe son plan dans l’immensité du « tout ce qui peut être, est », tout en intégrant à son Histoire des quadrupèdes les « espèces ambiguës, les productions irrégulières, les êtres anormaux [221]» :

Ce n’est point en resserrant la sphère de la Nature & en la renfermant dans un cercle étroit, qu’on pourra la connoître ; ce n’est point en la faisant agir par des vûes particulières qu’on saura la juger, ni qu’on pourra la deviner ; ce n’est point en lui prêtant nos idées qu’on approfondira les desseins de son Auteur : au lieu de resserrer les limites de sa puissance, il faut les reculer, les étendre jusque dans l’immensité ; il faut ne rien voir d’impossible, s’attendre à tout, & supposer que tout ce qui peut être, est [222].

C’est précisément dans ce rapprochement avec Aristote — qui avait complété sa pensée en ajoutant que « la nature ne fait rien de superflu [223]», qu’elle « ne fait rien d’inutile [224]» — que nous devons chercher par quel glissement subtil Buffon se permettra d’imaginer quelques séquences à propos d’animaux « monstrueux », dont plusieurs caractéristiques renvoient à la « nécessité bien comprise » d’Aristote, c’est-à-dire aux causes finales « internes ».

Le recours aux organes « inutiles » et la question de notre savoir limité — l’arme favorite des anti-finalistes au siècle des Lumières [226] — pouvaient aussi se retourner contre ceux-là mêmes qui les évoquaient : en effet, comment affirmer les limites de l’esprit humain d’une part et d’autre part scander l’inutilité d’une partie anatomique sans s’approprier, pour ainsi dire, le regard de Dieu ? C’est ainsi que, la ligne de démarcation entre les causes finales « externes » et les fonctions des organes anatomiques « internes » étant éminemment floue, notre naturaliste à la « vûe courte » confond souvent impression immédiate de dysfonctionnement et débalancement esthétique, et ce, même s’il affirme en grande pompe :

Les vrais caractères des erreurs de la Nature, sont la disproportion jointe à l’inutilité ; toutes les parties qui dans les animaux sont excessives, surabondantes, placées à contre-sens, & qui sont en même temps plus nuisibles qu’utiles, ne doivent pas être mises dans le grand plan des vues directes de la Nature, mais dans la petite carte de ses caprices, ou si l’on veut de ses méprises, qui néanmoins ont un but aussi direct que les premières, puisque ces mêmes productions extraordinaires nous indiquent que tout ce qui peut être, est, & que quoique les proportions, la régularité, la symétrie règnent ordinairement dans tous les ouvrages de la Nature, les disproportions, les excès & les défauts, nous démontrent que l’étendue de sa puissance ne se borne point à ces idées de proportion & de régularité auxquelles nous voudrions tout rapporter [227].

Nous nous sommes permis de puiser ici exceptionnellement dans l’Histoire naturelle des oiseaux, étant donné la richesse heuristique du dernier extrait en regard des causes finales. Par exemple, lorsque Buffon s’échine à décrire la « difformité du bec-croisé [228]» comme une possible « erreur de la nature [229]», son jugement est basé uniquement sur des critères esthétiques, alors que la question de la fonction semble renvoyer aux causes finales « internes » — à la nécessité — proposées par Aristote : commentant « [l]’ambiguité de position dans le bec [230]» et « [l’]excès d’accroissement dans chaque mandibule [231]» du bec-croisé, Buffon en vient à la réflexion suivante :

comme il n’existe rien qui n’ait des rapports & ne puisse par conséquent avoir quelqu’usage, & que tout être sentant tire parti même de ses défauts ; ce bec difforme, crochu en haut & en bas, courbé par ses extrémités en deux sens opposés, paroît fait exprès pour détacher & enlever les écailles des pommes de pin & tirer la graine qui se trouve placée sous chaque écaille ; c’est de ces graines dont cet oiseau fait sa principale nourriture ; il place le crochet inférieur de son bec au-dessous de l’écaille pour la soulever, & il la sépare avec le crochet supérieur [232].

Ici, le génie scientifique semble vaciller et laisser le champ libre au génie artistique : la discipline de l’imagination et le jugement semblent céder au pouvoir de la séduction poétique dont les causes finales semblent être un embrayeur emblématique.

Si nous avons choisi le dernier exemple dans l’Histoire naturelle des oiseaux pour sa clarté, l’Histoire des quadrupèdes n’est pas sans exemples analogues : si le pangolin et le phatagin [233] — ou « fourmiliers écailleux », apparaissent comme « des espèces de monstres [234]», « assez inutiles, & dont la forme bizarre ne paroît exister que pour faire la première nuance de la figure des quadrupèdes à celle des reptiles [235]», il reste que leur cuirasse formée d’écailles tranchantes semble avoir été conçue avec une visée finaliste guerrière qui en fait « de tous les animaux […] ceux dont l’armure est la plus forte & la plus offensive, en sorte qu’en contractant leur corps & présentant leurs armes, ils bravent la fureur de tous leurs ennemis [236]». Ce même thème des « armes défensives, poignantes, & qui rebutent [l]es ennemis [237]» est invoqué dans l’incipit sur le hérisson où Buffon remarque que l’animal « sait se défendre sans combattre, & blesser sans attaquer [238]» puisqu’il « a reçû de la Nature une armure épineuse [239]». Le naturaliste montbardois semble donc encore une fois céder aux séductions de la nécessité aristotélicienne, utilisant son génie artistique pour tirer profit de cette incursion dans le monde des causes finales « internes », un peu comme si — selon les développements proposés par Alexander Gerard — le jugement cédait momentanément la place au goût, atténuant ainsi la force du génie scientifique.

(Courtesy of Rare Books and Special Collections Division — McGill University Library)

Il est difficile de résumer, en une formule ou en quelques mots, les multiples facettes de la pensée d’Aristote qui s’immiscent dans l’Histoire des quadrupèdes. Si le rejet du pourquoi ne pose pas problème et permet à Buffon de se distancier de ces histoires naturelles providentialistes visant à révéler la cause première à partir des effets particuliers, il est loin d’être évident, à la lumière de ce qui précède, que le seigneur de Montbard se contente de s’en tenir au comment lorsqu’il se commet à critiquer d’arbitraires hypothèses qu’il juge péjorativement « métaphysiques ». Comme l’a souligné Thierry Hoquet :

L’ambiguïté qui accompagne ce comment, dégagé de la seule « description des effets particuliers » et de « leur simple collection historique », témoigne de la complexité de la méthode buffonienne, notamment lorsqu’elle se déploie dans les « tableaux d’histoire » animaliers qui intègrent des « faits » issus de l’ars inveniendi, soumis à l’art du jugement : ces « faits » sont passés au crible de la « probabilité » permise par l’induction [245], et tendent à répondre, à tout le moins, aux exigences de la certitude morale. Ainsi, la question du comment, dynamisée par le pouvoir heuristique du génie scientifique, justifie à elle seule les conjectures incluses ça et là dans les descriptions animalières. Par exemple, prolongeant sa réflexion sur l’improductivité de « chercher à quoi sert la grande capacité de l’allantoïde, & trouver qu’elle ne sert & ne peut servir à rien [246]», Buffon enchaîne sur un questionnement à propos du nombre relatif de mamelles chez les différentes espèces de quadrupèdes. Il pourra alors préciser comment le génie scientifique investit son ars inveniendi en interrogeant le comment des choses, c’est-à-dire le « rapport physique qu’il faut tâcher de découvrir [247]» :

Le nombre de mamelles est, dit-on, relatif, dans chaque espèce d’animal, au nombre de petits que la femelle doit produire & allaiter : mais pourquoi le mâle, qui ne doit rien produire, a-t-il ordinairement le même nombre de mamelles ? & pourquoi dans la truie, qui souvent produit dix-huit, & même vingt petits, n’y a-t-il que douze mamelles, souvent moins, et jamais plus ? ceci ne prouve-t-il pas que ce n’est point par des causes finales que nous pouvons juger des ouvrages de la Nature, que nous ne devons pas lui prêter d’aussi petites vûes, la faireagir par des convenances morales ; mais examiner comment elle agit en effet, & employer, pour la connoître, tous les rapports physiques que nous présente l’immense variété de ses productions ? [248]

Même si Buffon admet qu’il existe « une infinité de faits dans la Nature, auxquels […] il ne paroît guère possible de l’appliquer avec succès [249]», la méthode qu’il privilégie « ne doit s’appliquer qu’à rechercher les rapports physiques qui peuvent nous indiquer quelle en peut être l’origine [250]». En toute humilité, ne faisant « ici qu’indiquer la vraie route [251]» sans vouloir pour l’instant « la suivre plus loin [252]», Buffon y va, à propos du nombre variable de naissances par portée selon les espèces, d’une démonstration éloquente du déploiement de son génie scientifique. Le naturaliste de génie illustre comment l’hypothèse, pour autant qu’elle s’établisse sur des rapports physiques et qu’elle soit gouvernée par une discipline de l’imagination, sera toujours supérieure à « toutes les causes finales réunies [253]» : précisant qu’il a « quelque raison de supposer que la production nombreuse dépend plutôt de la conformation des parties intérieures de la génération que d’aucune autre cause [254]» — finale sous-entendu —, il rejette, à force d’exemples, d’autres hypothèses — quantité de liqueur séminale, fréquence et durée des accouplements —, pour privilégier… la sienne. Pour Buffon, les idées doivent s’accumuler « dans la seule vûe de faire sentir qu’une simple probabilité, un soupçon, pourvû qu’il soit fondé sur des rapports physiques, répand plus de lumière & produit plus de fait que toutes les causes finales réunies [255]».

Par ailleurs, il existe une multitude d’exemples où ces rapports physiques semblent conduire Buffon, à l’image de son prédécesseur grec, au cul-de-sac des causes finales « internes » en absence de toutes autres explications, cependant que la Nature ne fait que prendre la place de la divine providence. Si les sapajous démontrent tant d’adresse, c’est notamment parce qu’ils savent se servir de leur queue « exactement comme d’une cinquième main : il paroît même qu’ils font plus de choses avec la queue qu’avec les mains ou les pieds ; la Nature semble les avoir dédommagé par-là du pouce qui leur manque [256]». Les formulations du genre sont légion dans l’Histoire des quadrupèdes et l’on trouvera, à côté du chien qui tient « de la Nature […] le germe de ce sentiment […] qui le rend susceptible d’affection & capable d’affection [257]», le castor qui a « reçû de la Nature un don presque équivalent à celui de la parole [258]», cependant que le rhinocéros, qui approche de l’éléphant « pour le volume & par la masse [259]», en différera cependant « beaucoup par les facultés naturelles & par l’intelligence ; n’ayant reçu de la Nature, que ce qu’elle accorde assez communément à tous les quadrupèdes, privé de toute sensibilité dans la peau, manquant de mains & d’organes distincts pour le sens du toucher [260]».

Si les derniers développements nous ont permis de montrer les réticences que pouvoit avoir Buffon quant à la philosophie des causes finales « externes » retrouvées chez Aristote, il n’est pas si simple de distancer le seigneur de Montbard d’une croyance dans la finalité « interne » de la nature suggérée, peut-être inconsciemment, par l’admiration sincère qu’il vouait au Stagirite. À la suite de Jeff Loveland, nous ne pouvons occulter que Buffon, en dépit de sa réputation de vigoureux anti-finaliste, a pu convoquer à de multiples reprises les causes finales « internes », principalement afin de satisfaire ses lecteurs potentiels, en jouant ainsi sur l’aspect rhétorique de la téléologie [262]. En effet, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, les découvertes en histoire naturelle et en anatomie avaient amenuisé considérablement l’importance accordée à la providence et conduit les savants à s’interroger sur le pouvoir interne de la nature. Il reste que, même si la littérature providentielle perdait en popularité dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, le public lettré avait toujours un appétit pour les causes finales et la providence. Si Buffon se place hors de ce champ, il a paradoxalement souvent décrit les animaux dans un langage finaliste. Ce sera parfois le cas avec des formulations plutôt elliptiques dont on aurait souhaité de plus amples explications, tel ce commentaire à propos des chèvres et des brebis : « On a des preuves que ces animaux sont naturellement amis de l’homme [263]».

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que l’anthropomorphisation des animaux a toujours constitué un motif littéraire populaire et que les moralistes religieux avaient depuis longtemps découvert la providence à l’œuvre dans la nature. Et même si l’Académie des sciences recommandait d’user de prudence avec les causes finales, la popularité des Fables de La Fontaine était encore florissante au XVIIIe siècle et plusieurs imitateurs n’hésitaient pas à inclure, chez les animaux « intelligents », des caractéristiques répondant aux causes finales [264]. Si on a avancé que Buffon procède systématiquement à une traduction physique du bestiaire moral [265], il reste certaines séquences où les causes finales « internes », l’anthropocentrisme et la morale sous-jacente sont encore assez confusément liés. Dans une addition à son article sur les lamantins, Buffon rappelle que « la Nature semble avoir formé les lamantins pour faire la nuance entre les quadrupèdes amphibies & les cétacées [266]» ; si ces « êtres mitoyens […] nous paroissent imparfaits, […] l’on s’aperçoit bientôt qu’ils possèdent tout ce qui leur étoit nécessaire pour remplir la place qu’il doive occuper dans la chaîne des êtres [267]». Il faut rappeler également que la taxinomie spécifique de ces « vaches marines » avait également alimenté le génie artistique du naturaliste, dans l’incipit de l’article original :

Dans le règne animal, c’est ici que finissent les peuples de la terre, & que commencent les peuplades de la mer ; le Lamantin qui n’est plus quadrupède, n’est pas entièrement cétacée […] : ainsi ces animaux sont cétacées par ces parties de l’arrière de leur corps, & ne tiennent plus aux quadrupèdes que par les deux pieds ou deux mains qui sont en avant à côté de leur poitrine [268].

Le génie scientifique de Buffon lui avait cependant permis de conjecturer correctement ce qui est clairement établi aujourd’hui, c’est-à-dire que les phoques et les morses appartiennent à l’ordre des Carnivores (famille des Pinnipèdes), tandis que les lamantins constituent avec les dugongs, l’ordre marginal des Siréniens [269]. La discipline de l’imagination pousse ensuite Buffon à proposer que le fait suivant a probablement été mal imaginé par plusieurs voyageurs :

il est singulier que Cieça, & plusieurs autres après lui aient assuré que le lamantin sort souvent de l’eau pour aller paître sur la terre, ils lui ont faussement attribué cette habitude naturelle, induits en erreur par l’analogie du morse et des phoques qui sortent en effet de l’eau & séjournent à terre, mais il est certain que le lamantin ne quitte jamais l’eau, & qu’il préfère le séjour des eaux douces à celui de l’eau salée [270].

En effet, les lamantins vivent en eaux littorales peu profondes, dans l’embouchure des fleuves ou dans les marais côtiers de la zone tropicale de l’Atlantique, et consomment exclusivement des herbes flottantes ou immergées.

Le déterminisme associé à la « chaîne des êtres » en cache un autre tout aussi surprenant : les lamantins « quoiqu’informes à l’extérieur, sont à l’intérieur très-bien organisés, & si l’on peut juger de la perfection d’organisation par le résultat du sentiment, ces animaux seront peut-être plus parfaits que les autres à l’intérieur, car leur naturel & leur mœurs semblent tenir quelque chose de l’intelligence & des qualités sociales [271]». Si Buffon ne précise pas ce qu’il entend par cette « perfection intérieure », il ne se prive pas cependant d’ajouter : « tous se prêtent dans le danger les secours mutuels ; on en a vu essayer d’arracher le harpon du corps de leurs compagnons blessés [272]». De plus, les lamantins « montrent autant de fidélité dans leurs amours que d’attachement à leur société [273]». Mais alors que l’on pourrait croire à un total relâchement de la discipline de l’imagination du scientifique au profit de la préférence poétique de l’écrivain, Buffon prend la peine de renvoyer, en note, au tome XIII de l’Histoire naturelle pour rappeler ce qu’il avait écrit à propos de l’étymologie fallacieuse du nom de ces mammifères herbivores parfois aussi appelées « vaches marines » :

On a prétendu que ce nom [Lamantin] venoit de ce que cet animal faisoit des cris lamentables : c’est une fable. Ce mot est une corruption du nom de cet animal dans la langue des Galibis, habitans de la Guiane & des Caribes ou Caraïbes, habitans des Antilles ; […] ce qui a donné lieu à l’analogie des cris lamentables, supposés de la femelle quand on lui dérobe son petit [274].

Encore une fois, la discipline de l’imagination n’est jamais très loin de la séduction poétique et signale, dans la mesure du possible, chaque occurrence d’une « mauvaise » analogie, chaque séquence « mal imaginée » par ceux à qui manque un génie scientifique puissant.

Chose certaine, les commentaires implicites de Buffon sur la finalité « interne » de quelques quadrupèdes sont beaucoup plus parsemés que ses déclarations péremptoires contre les causes finales « externes » [275]. Ces occurrences doivent être principalement considérées à la fois pour leur rôle d’ornementation stylistique et pour leur fonction pédagogique : ainsi faut-il peut-être interpréter les cerfs présentés comme des « animaux innocens, doux & tranquilles, qui ne semblent être faits que pour embellir, animer la solitude des forêts, & occuper loin de nous les retraites paisibles de ces jardins de la Nature [276]» ; ou encore l’habillement du zèbre, cette « robe rayée de rubans noirs & blancs, disposés alternativement avec tant de régularité & de symétrie, qu’il semble que la Nature ait employé la règle & le compas pour la peindre [277]» ; puis, suivant le constat que les chiens des climats tempérés perdent leur ardeur, leur sagacité et leur courage lorsqu’ils sont transportés dans les climats chauds, Buffon ajoute, dans une tonalité toute aristotélicienne : « mais comme si la Nature ne voulait jamais rien faire d’absolument inutile, il se trouve que dans ces mêmes pays où les chiens ne peuvent plus servir à aucun des usages auxquels nous les employons, on les recherche pour la table, & que les Nègres en préfèrent la chair à celle de tous les autres animaux [278]». Ainsi, lorsque Buffon pare ses quadrupèdes de qualités bien humaines, il vaut peut-être mieux ne pas y voir un engagement sincère. Les animaux humanisés — à la fois divertissants et accessibles pour le public lettré — seront donc le plus souvent révélateurs d’un anthropocentrisme au service de la stylistique et de la pédagogie [279]. En somme, le recours à l’anthropomorphisme avait probablement pour objet principal de rendre l’Histoire naturelle plus populaire et Buffon, comme beaucoup d’autres anti-finalistes, n’aura pas hésité à puiser dans ce qui pouvait lui assurer le succès commercial. Arguer que la « Nature a donné cette intelligence [de se déplacer en groupes exclusivement] aux animaux timides [280]» permet à Buffon d’appuyer sur le fait qu’un seul tigre peut par exemple « répandre la terreur & causer autant de dégât que d’effroi [281]» tout en amplifiant l’angoisse du lecteur : « que seroit-ce si ces animaux sanguinaires [les tigres] arrivoient en troupe […] dans leur projet de déprédation ? [282]» En effet, même dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, « la science de la nature se développe non en opposition, mais principalement en liaison avec le finalisme : l’étude de la liaison de la fonction et de l’organe, de même que la finalité générale présente dans le monde, mobilisent des raisonnements empreints de providentialisme [283]». On a peut-être négligé que, sous cette apparente visée unique du placere, se cachait peut-être l’emprise sous-jacente d’une méthode placée en partie sous l’autorité morale d’Aristote, d’autant plus que les causes finales pouvaient servir de magnifiques préambules stylistiques à plusieurs descriptions animalières. L’incipit de l’article sur le loup est emblématique à cet égard :

Le Loup est l’un de ces animaux dont l’appétit pour la chair est le plus véhement ; & quoiqu’avec ce goût il ait reçû de la Nature les moyens de le satisfaire, qu’elle lui ait donné des armes, de la ruse, de l’agilité, de la force, tout ce qui est nécessaire en un mot pour trouver, attaquer, vaincre, saisir & dévorer sa proie, cependant il meurt souvent de faim, parce que l’homme lui ayant déclaré la guerre, l’ayant même proscrit en mettant sa tête à prix, le force à fuir […]. Il est naturellement grossier & poltron, mais il devient ingénieux par besoin, & hardi par nécessité [284].

L’hypothèse d’une utilisation des causes finales « internes » comme amorce stylistique — comme ingrédient du génieartistique, plutôt que comme support au géniescientifique — semble se confirmer encore une fois, avec peut-être encore plus d’éclat encore, dans un autre incipit d’autant plus remarquable que l’apparence de l’animal ne laisse aucunement présager de si étonnantes qualités :

La Taupe, sans être aveugle, a les yeux si petits, si couverts, qu’elle ne peut faire grand usage du sens de la vûe : en dédommagement la Nature lui a donné avec magnificence l’usage du sixième sens, un appareil remarquable de réservoirs & de vaisseaux, une quantité prodigieuse de liqueur séminale, des testicules énormes, le membre génital excessivement long […]. La taupe à cet égard est de tous les animaux le plus avantageusement doué, & le mieux pourvû d’organes, & par conséquent de sensations qui y sont relatives ; elle a de plus le toucher délicat […] & de petites mains à cinq doigts, bien différentes de l’extrémité des pieds des autres animaux, & presque semblables aux mains de l’homme […]. Voilà sa nature, ses mœurs & ses talens, sans doute préférables à des qualités plus brillantes & plus incompatibles avec le bonheur, que l’obscurité la plus profonde [285].

Dans quelle mesure pouvons-nous extrapoler et voir dans cet étonnant « tableau d’histoire » un autoportrait du naturaliste à la « vûe courte » gratifié par la nature de ce « sixième sens » qui pourrait être le génie (scientifique et artistique) lui permettant de mener à bien sa tâche — imaginer pour « actualiser », voire « démerveiller » la faune — de mains de maître ? [286]

Il semble donc y avoir un mélange d’admiration et de critique à l’endroit d’Aristote dans l’Histoire des quadrupèdes, selon un schéma semblable à un intrigant chiasme : autant la louange du Stagirite et le rejet des causes finales « externes » sont proclamés avec pompe dans les grands discours, autant la critique de certaines remarques du naturaliste grec se jouxte à l’insertion discrète du recours aux causes finales « internes » dans certains « tableaux d’histoire » animaliers, ce qui vient renforcer cette plurivocité de l’intertextualité aristotélicienne dans les descriptions animalières. Comment alors résoudre cette indétermination sinon en proposant, comme George Gusdorf, que Buffon fut un des premiers « à renouer la tradition d’une histoire naturelle désireuse de se présenter comme science » après que l’« initiative géniale » d’Aristote eut « découragé les imitateurs pendant deux millénaires [287]» ? Buffon a sans doute été sensible à plus d’un aspect de l’autorité scientifique d’Aristote : Daubenton ne précise-t-il pas que, lorsque le naturaliste grec — grâce, notamment, à l’aide précieuse d’Alexandre [288] — se retrouvait en état d’observer les animaux de nombreuses espèces, c’est « le génie de l’observateur [qui] étoit bien capable de le guider & d’éclairer ses recherches [289]» ? Lorsque réduit à interpréter, d’après d’autres ouvrages, les descriptions d’animaux qu’il n’avait pu observer directement, c’est encore une fois en ces circonstances que « ce grand homme [démontrait qu’il] avoit autant d’élévation de génie que d’étendue de connoissances [290]» pour poser « les premiers fondemens de l’Histoire Naturelle [291]». Comme l’a mentionné le grand naturaliste Georges Cuvier, l’Histoire des animaux n’était pas seulement une zoologie proprement dite, une suite de monographies, mais plutôt un ensemble structuré par la logique de la comparaison : on doit considérer Aristote « comme un des plus grands observateurs qui ait jamais existé ; mais, sans nul doute, il eut le génie classificateur le plus extraordinaire que la nature ait produit [292]», même s’il n’a pas rassemblé ses données en une systématique digne de ce nom. C’est aussi dans les autres écrits biologiques du corpus aristotélicien que se tisse le fil d’Ariane qui permet de comprendre comment Buffon a pu forger sa méthode et intégrer le géniescientifique d’Aristote à sa fabrique des descriptions animalières. Cette intertextualité emblématique des tensions entre sciences et belles-lettres dans l’Histoire des quadrupèdes n’a cependant rien à envier à celle qui investit l’œuvre et qui retentit dès que l’on évoque le surnom le plus célèbre de Buffon : le « Pline français ».



[1] Bien que cela déborde nos analyses concentrées sur la fabrique de la faune, il n’est peut-être pas inutile de souligner qu’il existe une analogie entre la « forme » que l’on retrouve dans les écrits d’Aristote et le « moule intérieur » imaginé par Buffon. Voir à ce sujet les articles de Phillip R. Sloan, notamment : « Organic molecules revisited », dans Jean Gayon et al. (dirs.), Buffon 88, 1992, p. 415-438.

[2] Thierry Hoquet, Buffon / Linné. Éternels rivaux de la biologie ?, 2007, p. 12.

[3] Cette posture radicale est bien résumée par Roger French, Ancient natural history : histories of nature, 1994, p. ix-xiii.

[4] Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, 2006, p. 153.

[5] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 41 [nous soulignons].

[6] Ibid., p. 43.

[7] Id.

[8] Ibid., p. 48.

[9] Buffon, « Histoire générale des animaux », HN, II, 1749, p. 52.

[10] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 44-45.

[11] Ibid., p. 50.

[12] Id.

[13] Ibid., p. 49.

[14] La fameuse Histoire des animaux, qui est l’ouvrage le plus long de tout le corpus aristotélicien, se situe dans cette catégorie d’écrits scientifiques destinés à un public spécialisé, où l’auteur démontre moins un souci d’expliquer les phénomènes et d’en rechercher les causes, que de les classer. Les autres écrits proprement zoologiques d’Aristote, plus « philosophiques » mais moins connus de nos jours, se rangent en parallèle du traité De l’âme, et laissent transparaître un souci constant de donner la raison des faits constatés ; il s’agit principalement des Parties des animaux (traitant de la causalité formelle des « parties ») et de la Génération des animaux (qui aborde la fonction des « parties »),de même que le Mouvement des animaux et la Marche des animaux,sans oublier les Petits traités d’histoire naturelle.

[15] Par exemple, dans son œuvre monumentale De animalibus, qui compte vingt-six livres, le philosophe et théologien Albert le Grand (env. 1193-1280) reprend, dans ses dix-neuf premiers volumes, la traduction latine d’œuvres zoologiques d’Aristote (Historia animalium, De partibus animalium, De generatione animalium) rédigée vers 1220 par le médecin Michel Scot, depuis la traduction arabe du médecin chrétien Ibn al-Batriq (IXe siècle).

[16] Pierre Pellegrin, « Introduction », dans Aristote, Partie des animaux. Livre I, 1995, p. 11.

[17] Thierry Hoquet, « L’histoire naturelle est-elle une science de la nature ? », Corpus, 2001, no 40, p. 127.

[18] Jean-Baptiste Gourinat, « Aristote et la forme démonstrative de la science », dans Pierre Wagner (dir.), Les philosophes et la science, 2002, p. 581.

[19] Jean-Baptiste Gourinat, « Platon et l’invention de la science », dans Pierre Wagner (dir.), Les philosophes et la science, op. cit., p. 90.

[20] Buffon, « Exposition des Systèmes sur la génération », HN, II, 1749, p. 79.

[21] Nous avançons que, lorsque Buffon préfère le « physicien » Aristote « au divin Platon et au presque divin Malebranche (car Platon l’eût regardé comme son simulacre en philosophie) » (« Exposition des systèmes sur la génération », HN, II, 1749, p. 75), il témoigne de l’importance du génie scientifique au cœur même de sa pratique des descriptions animalières. Précisons que le commentaire ironique de Buffon renvoyait le lecteur cultivé de l’époque à cette séquence de la Recherche de la vérité : « Si l’on commente Aristote, c’est le génie de la nature. Si l’on commente Platon, c’est le divin Platon » (Nicolas de Malebranche, De l’imagination [De la Recherche de la vérité, livre II, partie II, chaitre VI], 2006, p. 71 [souligné dans le texte]). Encore une fois, c’est le génie du naturaliste — talent supérieur et opération de l’entendement — qui prend ici la place de Dieu dans l’étude de la nature.

[22] Buffon, « Exposition des Systèmes sur la génération », HN, II, 1749, p. 74.

[23] Pierre Pellegrin, « Introduction », dans Aristote, Partie des animaux, op. cit., p. 12.

[24]  Id. En effet, certaines « observations » d’Aristote laissent perplexes ; évoquons ce seul exemple où le Stagirite affirme que les femmes possèdent moins de dents que les hommes…

[25] C’est, d’après Jean-Baptiste Gourinat, ce rôle de la sensation dans les sciences de la nature qui fait l’originalité de la zoologie d’Aristote (« Aristote et la forme démonstrative de la science », op. cit., p. 585).

[26] René Lefebvre, « Aristote zoologue : décrire, comparer, définir, classer », Archives de Philosophie, 1998, no 61, p. 35.

[27] Buffon, « Nomenclature des Singes », HN, XIV, 1766, p. 9.

[28] Comme nous l’avons vu au premier chapitre, c’est d’Aristote que vient l’usage courant, jusqu’au XVIIIe siècle, d’identifier conjointement la science et la philosophie, et de considérer — tel que l’illustre le « Système figuré » de l’Encyclopédie — les différentes sciences comme autant de parties de la philosophie. De plus, nous pouvons retrouver chez Aristote cette opposition (que reprendront Diderot et Buffon) entre les sciences de la nature — dont les principes proviennent de l’expérience — et les mathématiques — qui procèdent par abstraction.

[29] Aristote, « Réfutation d’une autre erreur », De la génération des animaux, 1961, livre IV, chapitre 1, p. 140.

[30] Id.

[31] Aristote conclut sa réflexion sur la manière dont se fait la génération des abeilles ainsi : « Mais les faits ne sont pas connus d’une manière satisfaisante et, s’ils le deviennent un jour, il faudra se fier aux observations, plus qu’aux théories, et aux raisonnements dans la mesure où leurs conclusions s’accorderont avec les faits observés » (ibid., « Conclusion », livre III, chapitre 10, p. 127).

[32] Pierre Louis précise que l’Histoire des animaux « n’est qu’un recueil de faits dont les traités scientifiques proprement dits, comme les Parties des animaux, le traité De l’âme, la Génération des animaux, s’efforcent de trouver l’explication » (« Introduction », dans Aristote, Histoire des animaux, 1964, t. I, p. xii). Cette interprétation ne fait toutefois pas l’unanimité. Par exemple, René Lefebvre considère que l’Histoire des animaux « a pour visée principale la comparaison » ; si elle n’est pas « une succession de monographies, ayant pour objet, soit les animaux, soit leurs parties respectives », elle témoigne plutôt d’un « projet de part en part comparatif » (« Aristote zoologue : décrire, comparer, définir, classer », art. cit., p. 37).

[33] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 43-44.

[34] Soulignons à la suite de Pierre Pellegrin (« Introduction », dans Aristote, Partie des animaux, op. cit., p. 11)qu’une telle classification n’était pas pour Aristote un projet théorique. Il s’agit là d’un des grands paradoxes auxquels se sont heurtés les commentateurs : « Ces classifications animales [sic], qui avaient si peu d’importance aux yeux d’Aristote qu’il ne nous dit jamais comment il les construit, deviennent alors le legs le plus précieux qu’il ait fait aux zoologistes qui l’ont suivi » (Pierre Pellegrin, La classification des animaux chez Aristote, 1982, p. 202).

[35] René Lefebvre, « Aristote zoologue : décrire, comparer, définir, classer », art. cit., p. 53.

[36] Ibid., p. 57.

[37] Ibid., p. 58.

[38] Ibid., p. 53.

[39] En effet, Aristote « qui enseigne de la façon la plus précise la règle de la différenciation selon le genre et selon l’espèce, ne l’a pas bien utilisée pour ordonner les subdivisions qu’on s’attendrait à trouver dans les grands genres » (Janine Bertier, « Présentation », dans Aristote, Histoire des animaux, 1994, p. 17). Soulignons que, comme nous l’avons mentionné dans la première partie, Buffon, en se préservant de toute classification méthodique confondra de manière similaire genre, espèce et famille (voir notre commentaire, supra, p. 177, note 58). C’est évidemment Linné qui comblera les lacunes de la systématique aristotélicienne, en proposant de désigner toute forme animale par deux termes latins indiquant le genre et l’espèce. Il reste que la distinction aristotélicienne entre animaux sanguins et non sanguins, par exemple, même si elle a été remodelée par celle de vertébrés et d’invertébrés, reste une des grandes articulations des classifications actuelles.

[40] Nous n’insisterons pas davantage sur cet aspect de la controverse entre Linné et Buffon qui a depuis longtemps été décortiquée par la critique. Un excellent résumé est fourni dans le quatrième chapitre de l’ouvrage de Thierry Hoquet : « Y a-t-il un ordre dans la Nature ? », Buffon / Linné, op. cit., p. 43-82.

[41] Daubenton, « Exposition des distributions méthodiques des Animaux quadrupèdes », HN, IV, 1753, p. 142. Premier indice que le collaborateur de Buffon connaissait bien le corpus biologique d’Aristote, Daubenton renvoie en note non seulement à l’Historia animalium, mais aussi au De partibus animalium, afin de montrer qu’Aristote « connoissait trop bien les animaux pour admettre des distributions méthodiques » (ibid., p. 143).

[42] On retrouve cette même apologie de la division aristotélicienne des animaux dans l’article non signé « Quadrupede (Hist. nat.) » de l’Encyclopédie : « Dès le tems d’Aristote on avoit fait trois classes d'animaux quadrupedes. […] Aristote n’est entré dans aucun détail de distribution méthodique […]. Il rejette toutes sous-divisions de genres, & principalement celles qui sont fondées sur des caracteres négatifs, parce que l’on ne doit pas établir une différence sur une idée de privation, & que ce qui n’est pas ne peut pas avoir des especes : leur rapport, à ce genre, seroit chimérique, puisque le fondement de la relation seroit purement négatif » (op. cit., 1765, t. XIII, p. 645).

[43] Daubenton, « Exposition des distributions méthodiques des Animaux quadrupèdes », HN, IV, 1753, p. 146. Roger French expose clairement cette caractéristique de l’Historia animalium d’Aristote : Ancient natural history, op. cit., p. 56-59.

[44] Daubenton, « Exposition des distributions méthodiques des Animaux quadrupèdes », HN, IV, 1753, p. 146-147.

[45] Ibid., p. 148

[46] Ibid., p. 162.

[47] Ibid., p. 147 [nous soulignons].

[48] Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, op. cit., p. 163 [nous soulignons].

[49] Ibid., p. 41 [souligné dans le texte].

[50] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 45.

[51] Ibid., p. 52.

[52] Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, op. cit., p. 78. C’est précisément ce désir de rendre le général et le particulier dans la même œuvre qui fait de l’Histoire des quadrupèdes l’ouvrage emblématique d’une alliance entre sciences et belles-lettres, entre histoire, philosophie et poésie : « La philosophie est la science du général en tant que général. La littérature […] narre des événements singuliers mais les rapporte au général, alors que l’histoire narre des événements singuliers sans s’occuper du général » (Max Vernet, « Les événements singuliers ou l’histoire surprise », dans Sabrina Vervacke, Éric Van der Schueren et Thierry Belleguic (dirs.), Les songes de Clio. Fiction et Histoire sous l’Ancien Régime, 2006, p. 79).

[53] Pierre Louis, « Introduction », dans Aristote, Histoire des animaux, 1990, p. xx.

[54] Id.

[55] Id.

[56] Ibid., p. xxii [nous soulignons].

[57] Id.

[58] Buffon indique alors un renvoi en note à une séquence de l’Historia animalium (livre I, chapitre I) dont il donne l’extrait suivant : « Nullum animal cui ungues adunci, gregatile esse perpendimus » (« De la dégénération des Animaux », HN, XIV, 1766, p. 357). La traduction de ce passage, proposée Janine Bertier, est : « aucun animal à ongles recourbés n’est grégaire » (Aristote, Histoire des animaux, 1994, livre I, chapitre 1, p. 65).

[59] Buffon, « De la dégénération des Animaux », HN, XIV, 1766, p. 357-358.

[60] Cela en raison même de la différence du nombre d’espèces répertoriées : alors qu’on dénombre quelque quatre-vingt-dix « mammifères » dans l’Historia animalium, Buffon doit jongler avec plus de deux cents « quadrupèdes ». Pour de plus amples informations sur cette complexe question de l’ordre dans l’Histoire des quadrupèdes, on pourra consulter avec profit Thierry Hoquet, « La comparaison des espèces : ordre et méthode dans l’Histoire naturelle de Buffon », Corpus, 2003, n° 43, p. 355-416. L’auteur propose l’existence d’un ordre épistémologique qui sous-tendrait l’Histoire des quadrupèdes et qui subsumerait ainsi les ordres utilitaire, ontologique ou familier proposés par les critiques qui l’ont précédé.

[61] Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, op. cit., p. 255 [nous soulignons].

[62] René Lefebvre, « Aristote zoologue : décrire, comparer, définir, classer », art. cit., p. 36.

[63] Aristote, Histoire des animaux, 1994, livre I, chapitre 16 [« Les organes internes »], p. 97

[64] Ibid., livre II, chapitre 7 [« La forme de la bouche des animaux. L’hippopotame »], p. 121.

[65] René Lefebvre, « Aristote zoologue : décrire, comparer, définir, classer », art. cit., p. 36.

[66] Aristote, Histoire des animaux, 1994, livre I, chapitre 6 [« Les instances de la classification des animaux »], p. 78-79.

[67] Ibid., p. 79 [nous soulignons].

[68] Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, op. cit., p. 253.

[69] Thierry Hoquet, Buffon / Linné, op. cit., p. 13.

[70] René Lefebvre, « Aristote zoologue : décrire, comparer, définir, classer », art. cit., p. 41.

[71] Pierre Pellegrin, La classification des animaux chez Aristote, op. cit., p. 111.

[72] Ibid., p. 110.

[73] Pierre Pellegrin, La classification des animaux chez Aristote, op. cit., p. 195.

[74] À une nuance — fondamentale — près : l’analogie entre humains et animaux procède en grande partie chez Aristote de ce que « l’âme de l’enfant ne diffère pas pour ainsi dire de celles des bêtes, […] de sorte qu’il n’y a rien de déraisonnable à ce que certaines manières d’être soient identiques, d’autres semblables et d’autres, analogues chez les autres animaux » (Aristote, Histoire des animaux, 1994, livre VIII, chapitre 1 [« Les modes de vie des animaux »], p. 412). Chez Buffon, les animaux n’ayant pas d’âme, l’analogie dépendra beaucoup moins, comme c’est souvent le cas chez Aristote, de la téléologie.

[75] Pierre Pellegrin, « Introduction », dans Aristote, Partie des animaux, op. cit., p. 11.

[76] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 46-47 [nous soulignons].

[77] Daubenton, « Description du Loup », HN, VII, 1758, p. 54.

[78] « Sed vel alibi coitu alienigenarum procreari apertum est, ut in Cyrenensi agro, lupi cum canibus coëunt. De anim. lib. VIII, cap. 28 ». (dans ibid., p. 54). À remarquer ici que Daubenton donne erronément comme source le traité De l’âme alors qu’il s’agit bien d’un passage de l’Histoire des animaux : « Mais d’autres animaux naissent du mélange d’animaux qui ne sont pas de la même lignée et à Cyrène, les loups se mêlent aux chiennes et engendrent » (Histoire des animaux, 1994, livre VIII, chapitre 28 [« Influence des lieux sur les animaux »], p. 466).

[79] Daubenton, « Description du Loup », HN, VII, 1758, p. 54.

[80] Buffon insère ici un appel de note qui renvoie au passage susmentionné de l’Histoire des animaux (livre VIII, chapitre 28), qui est cité en bas de page.

[81] Buffon, « De la dégénération des Animaux », HN, XIV, 1766, p. 351.

[82] Buffon, « Chiens-mulets provenant d’une Louve et d’un Chien braque », SHN, VII, 1789, p. 161-205.

[83] Buffon, « Des Mulets », SHN, III, 1776, p. 14 : « on tiendra dorénavant pour chose sûre, que le chien peut produire avec la louve, même dans nos climats ». Cette conclusion survient à la suite d’une lettre d’un correspondant belge, M. le marquis de Spontin, citée par Buffon, dans laquelle sont relatées les expériences de croisement fructueux entre une louve et un chien, ce dont « deux cents personnes au moins […] ont été témoins » (cité dans id.)

[84] Buffon, « Des Mulets », SHN, III, 1776, p. 16.

[85] Buffon, « De la dégénération des Animaux », HN, XIV, 1766, p. 354 [souligné dans le texte].

[86] Id. [souligné dans le texte] Nous ne pouvons nous empêcher de songer à ce qu’aurait bien pu écrire Buffon à propos du « ligre », résultat d’un croisement entre un lion et un tigre effectué par insémination artificielle par un chercheur américain il y a quelques années. En effet, lion et tigre ne s’approchant pas naturellement, cela rend leur accouplement « naturel » pratiquement impossible… ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi puisque tous les produits de ce croisement ont la particularité de ne pouvoir, à l’instar des autres mammifères, inhiber l’hormone de croissance à l’âge adulte. Résultat : le « ligre », véritable monstre qui aurait défié le génie scientifique de Buffon, eût-il été décrit par un voyageur enthousiaste, pèse plus de 600 kg, ce qui est le double du poids de chacun de ses parents. Inutile de préciser que sa taille lui interdirait de survivre dans la nature, sa lenteur l’empêchant de chasser convenablement.

[87] Pierre Pellegrin, « Introduction », dans Aristote, Parties des animaux, op. cit., p. 7.

[88] Voir à ce sujet Roger French, Ancient natural history, op. cit., p. 10-14.

[89] Janine Bertier, « Présentation », dans Aristote, Histoire des animaux, 1994, p. 17.

[90] Cette réticence provient également de la tension générée par le terme histoire du syntagme histoire naturelle. Ce que nous avons mentionné à ce propos dans le premier chapitre (supra, p. 60 sq.) convient tout autant à l’Histoire des animaux d’Aristote : c’est-à-dire que le terme histoire « doit s’y prendre comme le décalque du mot grec historia qui désigne, au moins depuis les premiers philosophes présocratiques, toute recherche rationnellement menée sans référence particulière à une suite chronologique d’événements » (Pierre Pellegrin, « Introduction », dans Aristote, Parties des animaux, op. cit., p. 9). Le fait que ce type de zoologie s’affaire à dresser l’inventaire d’un monde dont tous les membres sont contemporains les uns des autres, et soit au sens moderne anhistorique, explique en partie l’embarras de certains critiques à adhérer à la caractérisation scientifique du corpus biologique d’Aristote.

[91] Roger French va dans le même sens, après avoir noté que l’Histoire des animaux a cette particularité non négligeable de ne pas céder totalement aux dieux tout pouvoir sur les affaires humaines : « True, some historiae were selected for their strangeness, but for example the collaborative ‘‘history of animals’’ put together in the Lyceum under Aristotle was systematic and impartial. Modern science gains credibility by the same device of presentation, and this is why Aristotle’s historiae have been called scientific » (Ancient natural history, op. cit., p. 2).

[92] Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, op. cit., p. 175.

[93] Citons parmi tant d’autres cet exemple limpide où Buffon propose l’identité spécifique entre l’élan européen et l’orignal américain d’une part, et le renne de l’Ancien Continent et le caribou du Nouveau Monde, d’autre part : « Les Naturalistes qui ont douté que l’orignal fût l’élan & le caribou le renne, n’avoient pas assez comparé la Nature avec les témoignages des Voyageurs ; ce sont certainement les mêmes animaux » (« L’Élan et le Renne », HN, XII, 1764, p. 91-93 [nous soulignons]).

[94] L’Histoire des quadrupèdes semble avoir été réalisée sur une toile de fond similaire aux neuf volumes de l’Histoire des animaux, dont la structure peut être résumée ainsi : « l’accumulation de données de fait, la mise en œuvre comparative impliquant tous les grands genres dans leur morphologie (I-IV), leur reproduction (V-VIII), leur vie (VIII-IX) » (Janine Bertier, « Présentation », dans Aristote, Histoire des animaux, op. cit., p. 17). Il faut chercher toutefois dans les autres écrits philosophiques du corpus biologique d’Aristote le reste de la matière qui se construit sur cette toile de fond.

[95] Dans la traduction française — Petits traités d’histoire naturelle —, ces essais s’intitulent : De la sensation et des sensibles, De la mémoire et de la réminiscence, Du sommeil et de la veille, Des rêves, De la divination dans le sommeil, De la longévité et de la vie brève, De la jeunesse et de la vieillesse, De la respiration, De la vie et de la mort. Une étude de l’influence de ces textes sur la pensée buffonienne demanderait à elle seule l’espace d’une thèse supplémentaire ; limitons-nous à dire ici que de grands pans de ce que nous avons écrit dans la première partie à propos de la mémoire et de l’imagination chez Buffon se retrouvent dans ces Petits traités — notamment De la mémoire et de la réminiscence qui présente un portrait de la phantasia n’ayant aucune commune mesure avec la connotation dépréciative liée à l’idée classique d’imagination dans la langue française.

[96] Voir à ce sujet les titres des principales sections qui chevauchent les tomes II (p. 429-603) et III (p. 305-370) de l’HN.

[97] Jean-Baptiste Gourinat, « Aristote et la forme démonstrative de la science », art. cit., p. 606.

[98] Ibid., p. 609.

[99] Nous nous dissocions complètement à ce sujet de l’interprétation proposée par René Lefebvre — qui détonne avec l’ensemble des autres critiques que nous avons consultés. Pour Lefebvre, « la conception aristotélicienne de l’analogie biologique n’est pas la marque d’un penseur génial qui, passant outre les apparences, s’élèverait à une pensée de la fonction ; Aristote n’a aucun besoin de l’analogie pour distinguer la fonction de l’organe qui la remplit, il recourt peu à l’analogie lorsqu’il traite d’une fonction comme telle, et son recours à l’analogie ne se fait pas dans le cadre d’une affirmation bien claironnante de l’unité du monde vivant ou animal » (« Aristote zoologue : décrire, comparer, définir, classer », art. cit., p. 45 [nous soulignons]). Nous suggérons plutôt que Buffon, dans le sillage d’Aristote, aura recours à l’analogie de manière à ce que la naturaliste puisse « s’élever » à ce quelque chose de plus grand — ce qui est précisément « la marque d’un penseur génial ».

[100] Sur la place de la méthode analogique dans l’épistémologie aristotélicienne et sur le rôle structurant de ces analogies, voir l’article de Thomas Bénatouïl, « L’usage des analogies dans le De motu animalium », Aristote et le mouvement des animaux, 2004, p. 81-114.

[101] Buffon, « De la nature de l’Homme », HN, II, 1749, p. 431 [nous soulignons].

[102] Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, op. cit., p. 45.

[103] Mentionnons qu’au XVIIIe siècle, l’induction et l’analogie sont encore confondues et se définissent comme « une maniere de raisonner, par laquelle on tire une conclusion générale & conforme à ce que l’on a prouvé dans tous les cas particuliers » (Anonyme, article « Induction (Log. & Gramm.) », Encyclopédie, op. cit., 1765, t. VIII, p. 686). Encore une fois, si l’analogie peut tromper ou induire quelquefois en erreur, ce sera la plupart du temps à cause de la précipitation du jugement ou du géniedéficientde l’homme de science ; il ne faut jamais oublier que l’induction ne conduira jamais qu’à une « probabilité plus ou moins forte » (ibid., p. 690), qui sera tributaire, pour notre propos, de la discipline de l’imagination du naturaliste.

[104] Thomas Bénatouïl ,« L’usage des analogies dans le De motu animalium », art. cit., p. 93-94.

[105] Ibid., p. 94.

[106] Buffon, « Le Bœuf », HN, IV, 1753, p. 441-442.

[107] Ibid., p. 442.

[108] Ibid., p. 442-443.

[109] Ibid., p. 443 [nous soulignons].

[110] Ibid., p. 463-464.

[111] Ibid., p. 464.

[112] Id.

[113] Buffon, « Le Bouquetin, le Chamois et les autres Chèvres », HN, XII, 1764, p. 136-137 [nous soulignons].

[114] Ibid., p. 139.

[115] Id.

[116] « Dans la compilation que M.rs Arnault de Nobleville & Salerne ont faite sur l’histoire des animaux, il est dit (tome IV, page 264), que les chamois sont en rut presque tout le mois de Septembre, que les femelles portent neuf mois ; & qu’elles mettent bas pour l’ordinaire en Juin ; si ces faits étoient vrais, ils indiqueroient très-clairement que le chamois n’est pas de la même espèce que la chèvre, qui ne porte qu’environ cinq mois ; mais je les crois suspects, pour ne pas dire faux ; les chasseurs, comme on le peut voir par les passages que je citerai, assurent au contraire que le chamois & le bouquetin ne sont en rut que dans le mois de Novembre, & que les femelles mettent bas au mois de Mai : ainsi le temps de la gestation au lieu de s’étendre à neuf mois, doit se réduire à peu près à cinq comme dans les chèvres domestiques. Au reste nous en appelons à l’expérience, & nous ne croyons pas qu’elle nous démente ». (ibid., p. 140 [nous soulignons]). Buffon fait ici référence à l’ouvrage intitulé Histoire Naturelle des animaux (Paris, 1756) dont il avait déjà dit qu’il est « utile, & où les faits sont rassemblés avec autant de soin que de discernement » (« La Marmotte », HN, VIII, 1760, p. 226, note c).

[117] Buffon, « Le Bouquetin, le Chamois et les autres Chèvres », HN, XII, 1764, p. 139-140 [nous soulignons]. Voir aussi nos commentaires, supra, p. 177.

[118] À l’encontre des expérimentations rigoureuses des Redi, Swammerdam, Malpighi et Spallanzani — qui soutenaient tous la théorie dominante voulant que la génération procède de germes préexistants fabriqués par Dieu lors de la Création —, Buffon appuya l’hypothèse de son ami Needham avec qui il partagea, à la suite d’observations microscopiques, l’hypothèse des générations spontanées, qui sera ridiculisée entre autres par Lelarge de Lignac et Charles Bonnet. Pour un résumé de cet épisode, on pourra consulter avec profit : Jacques Roger, Les sciences de la vie dans la pensée française du XVIII e siècle, 1993, p. 542-558. Pour une présentation des conclusions toutefois fort différentes que Needham et Buffon tireront respectivement de la théorie des générations spontanées, voir plutôt : Shirley Roe, « Buffon and Needham : diverging views on life and matter », Buffon 88, 1992, p. 439-450.

[119] Jean Piveteau, « Introduction », dans Œuvres philosophiques de Buffon, 1954, p. xxiii.

[120] Henri Nadault de Buffon précise en note que Buffon était tellement persuadé de son hypothèse, qu’il prit soin de préparer un document sous scellé en date du 17 mai 1748, remis le même jour à M. de Fouchy, secrétaire de l’Académie des sciences, afin de « préserver la date de [s]es découvertes ». Or, comme ce fut souvent le cas, aveuglé par son désir de prouver les différents éléments de sa théorie, Buffon y fournit les arguments mêmes qui serviront à la détruire. Voir : Buffon, « Pièce XXXII » [Paris, 17 mai 1748], Correspondance générale, 1971, t. I, p. 54-57.

[121] Buffon, « Variétés dans la génération des animaux », HN, II, 1749, p. 320 [souligné dans le texte]. Dans une autre lettre, Buffon avait déjà annoncé : « Il a dû, en effet, vous paraître singulier […] après tous les efforts des physiciens modernes pour rayer à jamais cet axiome de la philosophie : Corruptio unius generatio alterius, que j’aie entrepris de le rétablir. Cependant, ce n’est point un projet ; c’est chose faite et que je puis prouver, non seulement par les observations que j’ai déjà rapportées, mais encore par beaucoup d’autres que j’ai réservées pour l’histoire des animaux […] » (« Lettre XXXVII au président de Ruffey » [Le 14 février 1750], Correspondance générale, op. cit., t. I, p. 63 [souligné dans le texte]).

[122] Pour un résumé de la théorie de la génération spontanée selon Aristote, on pourra consulter avec profit Roger French, Ancient natural history, op. cit., p. 65-69.

[123] Buffon, « Addition à l’article des Variétés dans la génération », SHN, IV, 1777, p. 338.

[124] Buffon, « L’Asne », HN, IV, 1753, p. 397. En effet, Aristote avait écrit : « De plus, l’âne […] ne peut […] pas naître dans les contrées aux hivers rigoureux, parce que sa nature supporte mal le froid, par exemple la Scythie et la région voisine » (« Explication générale », De la génération des animaux, op. cit., livre II, chapitre 8, p. 92).

[125] Buffon, « L’Asne », HN, IV, 1753, p. 397.

[126] HN, XIV, 1766, p. 311-374.

[127] Aristote, Histoire des animaux, 1994, livre IX, chapitre 3 [« Moutons et chèvres »], p. 481.

[128] Buffon, « La Brebis », HN, V, 1755, p. 5.

[129] Aristote, Histoire des animaux, 1994, livre IX, chapitre 3 [« Moutons et chèvres »], p. 482.

[130] Buffon, « La Brebis », HN, V, 1755, p. 11.

[131] Aristote, Histoire des animaux, 1994, livre VI, chapitre 19 [« Les brebis et les chèvres »], p. 357.

[132] Buffon, « La Brebis », HN, V, 1755, p. 11.

[133] Thierry Hoquet voit dans cet ordre de présentation des animaux quadrupèdes — des plus facilement observables aux moins connus — une manifestation de l’influence de la méthode aristotélicienne de l’induction : « L’ordre qui commence par l’animal le plus prochain est d’abord un ordre fondé sur la théorie de la généralisation progressive des connaissances […]. Il se double de considérations pédagogiques : il faut enseigner l’histoire naturelle de la même manière qu’on acquiert les idées » (Buffon : histoire naturelle et philosophie, op. cit., p. 254 [souligné dans le texte]).

[134] Buffon, « La Brebis », HN, V, 1755, p. 7.

[135] Nous avons proposé ailleurs que l’imbécillité de la brebis ne repose pas uniquement sur la tradition antique, mais aussi sur la physiognomonie zoologique, discipline à la marge de la science à la fin du XVIIIe siècle. Voir à ce sujet notre article : « S’il vous plaît, M. de Buffon… portraiturez-nous un mouton ! », dans Isabelle Billaud et Marie-Catherine Laperrière (dirs.), Représentations du corps sous l’Ancien Régime, 2007, p. 45-63. Il est bien connu par ailleurs que Buffon laissait parler sa subjectivité dans ses « tableaux d’histoire » : les animaux qu’il avait en haute estime (cheval, chien, éléphant) ont droit au dithyrambe et à un nombre considérable de pages, alors que les animaux qu’il abhorre (la brebis, le chat) souffrent davantage en peu de mots…

[136] Buffon, « Le Chien », HN, V, 1755, p. 215.

[137] Buffon ne fait qu’indiquer le renvoi à l’Historia animalium (livre VIII, chapitre 28). Dans ce passage, Aristote écrit : « On dit que les chiens indiens naissent du tigre et du chien, non pas directement, mais au troisième mélange ; car — dit-on le premier rejeton est bestial. On conduit les chiennes dans un lieu solitaire et on les attache et beaucoup se font dévorer à moins que la bête ne se trouve désirer l’accouplement » (Histoire des animaux, 1994, livre VIII, chapitre 28 [« Influence des lieux sur les animaux »], p. 466).

[138] Buffon, « Le Chien », HN, V, 1755, p. 215.

[139] Id.

[140] Ibid., p. 215-216 [nous soulignons].

[141] Buffon renvoie en note au dernier chapitre du De partibus animalium, sans citer d’extrait, mais en invitant le lecteur à plutôt aller consulter la description anatomique de Daubenton qui suit le « tableau d’histoire » canin (« Le Chien », HN, V, 1755, p. 224). Voir la planche XVLI que nous présentons à la figure 3 (infra, p. 340) : le rectum (extrémité distale de la section B) est effectivement plus large que le colon (portion proximale de cette même section B).

[142] Buffon, « Le Chien », HN, V, 1755, p. 224.

[143] Ibid., p. 225.

[144] Buffon, « Le Loup », HN, VII, 1758, p. 44.

[145] Id. [souligné dans le texte] Voir la figure 4, infra, p. 341.

[146] Nous n’avons noté qu’un seul autre endroit dans l’Histoire des quadrupèdes où Buffon semble perdre patience à l’endroit d’Aristote. Dans une tonalité qui laisse percevoir son exaspération, Buffon écrit : « La vérité est ici enveloppée de tant de nuages, environnée de tant d’erreurs qu’on me saura peut-être quelque gré d’avoir entrepris d’éclaircir cette partie de l’Histoire Naturelle, que la contrariété des témoignages, la variété des descriptions, la multiplicité des noms, la diversité des lieux, la différence des langues & l’obscurité des temps sembloient avoir condamnée à des ténèbres éternelles » (« Le Buffle, le Bonasus, l’Aurochs, le Bison et le Zébu », HN, XI, 1764, p. 288). Il faut dire que le seigneur de Montbard est alors au cœur d’une réflexion fleuve de près de trente pages où il tente de démêler les différentes espèces de bovidés décrites des plus approximativement depuis deux millénaires. Il reproche spécifiquement « aux notices qu’Aristote donne du bonasus […] ce qu’elles ont d’obscur, d’opposé & même de fabuleux » (ibid., p. 304). La longue litanie de preuves amenées par Buffon servira à préciser, pour la première fois, que le bubalus confusément décrit par Aristote était de fait le même animal que le bison. Voir notre développement sur ce fouillis taxinomique dans la section « La nomenclature mal imaginée de quelques Bovinés », infra, chapitre 7, p. 479 sq.

[147] Buffon commet tout d’abord une erreur en renvoyant, sans donner la citation, au chapitre II ; il s’agit plutôt du chapitre I : « Car la lionne, au début, met bas cinq ou six petits ; l’année suivante elle en a quatre, puis trois, et ainsi de suite jusqu’à un : puis elle n’en a plus du tout […] » (« Fécondité de certains oiseaux », De la génération des animaux, op. cit., livre III, chapitre I, p. 98). Le renvoi au chapitre X concerne le court extrait suivant : « Ceux-ci [les lions] ont d’abord cinq petits, ensuite moins, enfin un seul, puis plus du tout » (« Sagesse de la nature », ibid., livre III, chapitre X, p. 127). Buffon ne mentionne toutefois pas qu’Aristote avait déjà rapporté ce fait dans l’Histoire des animaux : « Les lions de Syrie donnent naissance cinq fois, la première a cinq petits, ensuite, toujours à un de moins ; après cela, ils ne donnent plus naissance à rien et sont devenus stériles » (Histoire des animaux, 1994, livre VI, chapitre 32 [« Le lion »], p. 374).

[148] Buffon, « Le Lion », HN, IX, 1760, p. 18-19 [nous soulignons]. Buffon renvoie à deux reprises, en note, à la « Description du Lion », écrite par Daubenton, qui suit immédiatement le « tableau d’histoire ». L’anatomiste précise en effet : « Il y avoit quatre mamelons sur le ventre, deux de chaque côté ; l’antérieur se trouvoit placé presqu’au milieu de la longueur de l’abdomen : j’ai vérifié cette observation sur une lionne, & je n’y ai trouvé que quatre mamelles » (ibid., p. 36). De plus, voir ces autres commentaires accompagnant la planche que nous avons reproduite à la figure 5, infra, p. 342.

[149] Les seules espèces à ne pas partager cette caractéristique avec les autres mammifères se retrouvent dans l’ordre des Xénarthres — Choloepus hoffmanni ou unau, paresseux didactyle (6), Bradypus ou aï, paresseux tridactyle (9), Tamandua ou fourmilier (8) — et dans celui des Siréniens — Trichechus manatus ou lamantin (6). Les chiffres entre parenthèses indiquent le nombre de vertèbres cervicales que l’on retrouve chez chacune des ces espèces.

[150] Dessin de Jacques de Sève, [graveur non identifié], HN, V, 1755, planche XLVI, p. 300. Daubenton écrit : « comme on peut le voir pl. XLVI, fig. 1 & 2. A une portion de l’ileum, B une portion du colon, C, fig. 1, l’origine du cœcum, D, fig. 1 & 2, l’extrémité de cet intestin, E le premier pli qu’il forme, F, fig. 1, le second pli. […] Le colon avoit trois pouces de circonférence auprès du cœcum, plus loin elle s’étendoit jusqu’à quatre à cinq pouces, mais il y avoit des étranglemens où la circonférence n’étoit que d’environ deux pouces : celle du rectum alloit jusqu’à un demi-pied » (« Description du Chien et de ses variétés », HN, V, 1755, p. 265).

[151] Dessin de Buvée l’Amériquain, gravure de Claude Donat Jardinier, HN, VII, 1758, planche III, p. 70.

[152] Dessin de Buvée l’Amériquain, gravure de Louis Simon Lempereur, HN, IX, 1760, planche VII, p. 48. « La verge (A, fig. 2, pl. V) du lion étoit recourbée en arrière […] ; par conséquent l’extrémité (B) du canal de l’urètre étoit dirigée aussi en arrière ; le jet d’urine qui en sort doit donc avoir la même direction : mais la verge n’a plus de courbure durant l’érection, elle se dirige en avant, & l’accouplement du lion & de la lionne se fait à la manière des autres quadrupèdes » (Daubenton, « Description du Lion », HN, IX, 1760, p. 37).

[153] Buffon, « Le Loir », HN, VIII, 1760, p. 162-163 [nous soulignons]. Le renvoi à Aristote est tout de même surprenant car ce que le Stagirite avait écrit à propos de l’hibernation du loir se limite à ceci : « Le loir se retire dans l’intérieur des arbres et devient très épais » (Histoire des animaux, 1994, livre VIII, chapitre 17 [« L’hibernation des quadrupèdes »], p. 448). Il semble que Buffon ait ici passablement interprété au-delà de ce qui est écrit ; ou encore a-t-il en tête d’autres passages qu’il ne mentionne pas et que nous n’avons pu retracer.

[154] La somnolence hivernale des carnivores (comme l’ours et le blaireau), entrecoupée de nombreux réveils, est accompagnée d’une hypothermie modérée, et n’entraîne pas l’interruption de toutes les activités physiologiques : ainsi l’ourse donne naissance aux petits pendant l’hiver ; les organes vitaux restent à une température normale pour réagir en cas de danger. L’hibernation est une véritable léthargie qui s’accompagne d’une diminution profonde de la température de l’animal ; cette température est toujours positive mais elle peut approcher 0 °C. Les hibernants obligatoires, comme le lérot, hibernent n’importe quand, dès que la température ambiante est inférieure à 6 °C pendant 48 heures. Les hibernants saisonniers, comme l’écureuil américain, ne sont capables d’hiberner qu’entre la mi-novembre et mi-février ; en dehors de ces dates, même si les conditions sont défavorables, l’animal n’hiberne pas. Les hibernants facultatifs comme le hamster doré, ont leur capacité à hiberner conditionnée par différents facteurs : température, réserves en nutriments, photopériode, etc. Dans le cas du loir, Buffon est, à notre connaissance, le premier à intégrer certaines données qui expliquent l’erreur d’Aristote : en effet, la période d’hibernation du lérot s’étend d’octobre à avril, dès que la température avoisine les 14 °C ; il tombe dans une totale léthargie, la graisse accumulée et son rythme biologique très ralenti lui permettant de survivre durant les sept ou huit mois que peut durer son sommeil. Le gain de poids précède donc la véritable hibernation, comme l’écrit en d’autres termes Buffon.

[155] Buffon, « Le Loir », HN, VIII, 1760, p. 159.

[156] Buffon, « L’Ours », HN, VIII, 1760, p. 255. Ici, Buffon ne nomme explicitement Aristote qu’à la page suivante en donnant simplement en note le renvoi à l’Historia animalium (livre VI, chapitre 30). Dans ce passage, Aristote écrit notamment que l’ourse « donne naissance à un embryon très petit comparé à la taille de son propre corps, car ce à quoi elle donne naissance est plus petit qu’une belette, plus grand qu’une souris, nu, aveugle, pratiquement inarticulé, pour ce qui est des membres et de la plupart des autres parties » (Histoire des animaux, 1994, livre VI, chapitre 30 [« L’ours »], p. 372-373).

[157] Buffon, « L’Ours », HN, VIII, 1760, p. 256.

[158] C’est toutefois Pline l’Ancien plutôt qu’Aristote qui diffusera ce conte populaire que l’on retrouve aussi dans les Métamorphoses d’Ovide, 1992, livre XV, § 379, p. 492-493 : «  Le petit que l’ourse a récemment mis bas n’est encore qu’une chair à peine vivante : à force de le lécher, sa mère le façonne de manière à faire apparaître ses membres et elle lui donne une forme semblable à celle dont elle est elle-même susceptible ». Pline avait écrit par ailleurs que les petits oursons « sont des masses de chair blanches et informes » et qu’en léchant ces masses, les mères leur « donnent forme peu à peu » (Pline l’Ancien, Histoire naturelle, 1952, livre VIII, § 126, p. 67).

[159] Buffon, « L’Ours », HN, VIII, 1760, p. 256.

[160] Id. C’est à cet endroit que la référence à l’Historia animalium susmentionnée s’inscrit. Buffon renvoie alors au passage où Aristote écrit explicitement : « L’ourse est en état de gestation trente jours » (Histoire des animaux, op. cit., livre VI, chapitre 30 [« L’ours »], p. 372). Buffon ne mentionne toutefois pas que cette erreur sera reprise par Pline qui n’hésite pas à affirmer que l’ourse « met bas au bout de trente jours » (Pline l’Ancien, Histoire naturelle, op. cit., livre VIII, § 126, p. 67).

[161] Buffon, « L’Ours », HN, VIII, 1760, p. 255.

[162] Ibid., p. 256-257.

[163] Ibid., p. 257 [nous soulignons]. Le temps se chargera de prouver que l’hypothèse de Buffon était juste et qu’il avait eu raison de remettre en question l’autorité d’Aristote : le temps de gestation de l’ourse varie effectivement entre 200 et 250 jours.

[164] Buffon, « L’Éléphant », HN, XI, 1764, p. 10. L’expression revient à nouveau dans le volume suivant publié la même année : « Les dents incisives de l’hippopotame, & sur-tout les deux canines dans la mâchoire inférieure sont très-longues, très-fortes & d’une substance si dure qu’elle fait feu contre le fer ; c’est vraisemblablement ce qui a donné lieu à la fable des Anciens, qui ont débité que l’hippopotame vomissoit le feu par la gueule (Buffon, « L’Hippopotame », HN, XII, 1764, p. 36-37 [nous soulignons]).

[165] Aristote, De la génération des animaux, op. cit., livre III, chapitre 6 [« Autres erreurs du même genre »], p. 116. Le philosophe grec s’insurge dans ce passage contre les « observateurs superficiels » qui ont prétendu que le blaireau ou la hyène possédaient les deux sexes, et que chaque individu pouvait alternativement féconder ou être fécondé, voire s’auto-accoupler. Voir sur ce dernier exemple notre section du prochain chapitre intitulée « Le rire de la hyène hermaphrodite », infra, p. 409 sq.

[166] Thomas Bénatouïl, « L’usage des analogies dans le De motu animalium », art. cit., p. 109.

[167] Buffon, « L’Éléphant », HN, XI, 1764, p. 2. Buffon renvoie ici à l’Historia animalium (livre IX, chapitre 46) : « Valet sensu & reliquâ sagacitate ingenii excellit elephas ». Janine Bertier traduit ainsi ce passage : « Sa sensibilité est vive et son intelligence est en général éminente » (Aristote, Histoire des animaux, 1994, livre IX, chapitre 46 [« L’éléphant »], p. 546).

[168] Buffon, « L’Éléphant », HN, XI, 1764, p. 52.

[169] Aristote est cité doublement, en note ; tout d’abord est convoqué le De partibus animalium (livre II, chapitre XVI) : « Promuscis elephanti naris est quâ cibum, tam siccum quàm humidum, ille capiat, orique perinde ac manu admoveat. Arbores etiam eâdem complectendo evellit ; denique eâ non alio utitur modo nisi ut manu » ; puis l’Historia animalium (livre II, chapitre I) : « Habet præterea talem tantamque narem elephantus, ut eâ manûs vice utatur. […] Suo etiam rectori erigit atque offert, arbores quoque eâdem prosiernit, et quoties immersus per aquam ingreditur, eâ ipsâ editâ in sublime reslat atque respirat (Buffon, « L’Éléphant », HN, XI, 1764, p. 6). Nous donnons ci-après les traductions françaises respectivement proposées par Pierre Louis : « L’éléphant […] a, en effet, un nez d’une taille et d’une force exceptionnelle. Il s’en sert comme d’une main pour porter les aliments à sa bouche, qu’ils soient secs ou humides, pour entourer les arbres et les arracher : cet organe lui sert de main » (Aristote, Les parties des animaux, 1990, p. 56 [nous soulignons]) ; et par Janine Bertier : « Il [l’éléphant] possède aussi une narine d’un genre et d’une taille tels qu’elle lui tient lieu de mains ; il boit et mange en tendant grâce à elle sa pitance vers sa bouche. Et il tend tout à son cornac vers le haut, grâce à elle il arrache les arbres et, lorsqu’il circule dans l’eau, c’est avec elle qu’il lance des jets d’eau en l’air » (Aristote, Histoire des animaux, 1994, livre II, chapitre I [« Les membres des quadrupèdes »], p. 106 [nous soulignons]).

[170] Buffon, « L’Éléphant », HN, XI, 1764, p. 54.

[171] Ibid., p. 53.

[172] Ibid., p. 54-55.

[173] Ibid., p. 56.

[174] Ibid., p. 59.

[175] Id. Buffon renvoie en note à l’Historia animalium (livre VI, chapitre XXVII) : « Pullus editus ore sugit, non promuside, & statim cum natus est cernit & ambulat ». Janine Bertier traduit ainsi ce passage : « et le petit tète avec sa bouche et non pas avec sa trompe, et il marche et voit dès qu’il est né » (Aristote, Histoire des animaux, 1994, livre VI, chapitre XXVII [« L’éléphant »], p. 369).

[176] Buffon, « L’Éléphant », HN, XI, 1764, p. 59.

[177] Ibid., p. 60 [nous soulignons].

[178] Id.

[179] Ibid., p. 61.

[180] Id.

[181] Id.

[182] Buffon, « Addition à l’article sur l’Éléphant », SHN, VI, 1782, p. 33. Ce dessin, réalisé par Jacques de Sève, apparaît à la suite de l’addition (voir la figure 6, infra, p. 351). Dans sa correspondance, Buffon précise à l’abbé Bexon : « Je vous renvoie la seconde épreuve de la feuille sur l’éléphant ; ce n’est que dans la feuille suivante qu’il doit être question de la planche du petit éléphant qui tette ; ce sera une addition que je placerai à la fin de cet article de l’éléphant. Je ne crois pas devoir modifier les assertions de M. Bless, parce qu’elles m’ont été confirmées par M. d’Obsonville et par M. Gentil, qui a vécu vingt-huit ans parmi les éléphants ; ainsi cette feuille restera telle qu’elle est » (« Lettre CCCCII à l’abbé Bexon » [Le 16 septembre 1780], Correspondance générale, 1971, t. II, p. 31).

[183] [Anonyme], article « Induction (Log. & Gramm.) », Encyclopédie, op. cit., 1765, t. VIII, p. 687.

[184] Dessin de Jacques de Sève, gravure de Gérard René Le Villain, SHN, VI, 1782, planche II, p. 33.

[185] Pierre Pellegrin, « Introduction », dans Aristote, Partie des animaux, op. cit., p. 22.

[186] Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, op. cit., p. 259. Buffon avait effectivement écrit : « il n’y a rien de bien défini que ce qui est exactement décrit » (« Premier discours », HN, I, 1749, p. 25).

[187] Buffon, « Les Tatous », HN, X, 1763, p. 200.

[188] Ibid., p. 202 [nous soulignons].

[189] Buffon, « Le Chameau et le Dromadaire », HN, XI, 1764, p. 239. Buffon cite en note un passage de l’Historia animalium (livre VI, chapitre XXVI) : « Camelus vivit diu, plus enim quàm quinquaginta annos », dont la traduction est : « L’animal vit longtemps, plus de cinquante ans » (Aristote, Histoire des animaux, 1994, livre VI, chapitre 26 [« Le Chameau »], p. 369).

[190] Pierre Pellegrin, « Introduction », dans Aristote, Partie des animaux, op. cit., p. 30. À propos de cette problématique des causes finales dans la pensée biologique d’Aristote, on pourra consulter avec profit les propos éclairants de Roger French, Ancient natural history, op. cit., p. 43 et 73.

[191] Aristote, De la génération des animaux, op. cit., livre V, chapitre 8 [« Nécessité et finalité »], p. 206.

[192] Ibid., livre III, chapitre 10 [« Sagesse de la nature »], p. 126-127.

[193] René Lefebvre, « Aristote zoologue : décrire, comparer, définir, classer », art. cit., p. 34.

[194] Pierre Louis, « Introduction », dans Aristote, De la génération des animaux, op. cit., p. xx.

[195] Aristote, De la génération des animaux, op. cit., livre II, chapitre 4 [« La conception »], p. 69 [nous soulignons].

[196] « Mais seules parmi les les os, elles [les dents] croissent durant la vie entière, comme le montrent les dents qui s’inclinent pour éviter de se toucher. La raison de ce développement, sa cause finale, c’est l’exercice de leur fonction : car elles s’useraient vite sans une espèce de compensation » (ibid., livre II, chapitre 6 [« Formation des dents »], p. 84 [nous soulignons]).

[197] Cette cause se trouve selon Aristote « dans la matière et dans les embryons en gestation » (« Organes et membres en surnombre », De la génération des animaux, op. cit., livre IV, chapitre 3, p. 153) ; le phénomène survient lorsque « la matière qui prend forme est plus abondante que ne l’exige la nature de la partie à former » (ibid., « Raison d’être des parties en surnombre », livre IV, chapitre 4, p. 160).

[198] René Lefebvre, « Aristote zoologue : décrire, comparer, définir, classer », art. cit., p. 34 [souligné dans le texte].

[199] Id.

[200] Cette posture est par exemple illustrée par l’insistance de Buffon à défendre la génération spontanée, contre la théorie des germes préexistants façonnés par le Créateur, que les préformationnistes défendaient. Ce sont évidemment les implications matérialistes de cette théorie de la génération (qui s’appuie sur les concepts buffoniens de « moule intérieur » et de « molécules organiques vivantes »), de même que sa cosmogonie naturelle plutôt que révélée qui sont à la base de cette opposition légendaire de Buffon aux causes finales. Pour un résumé de ces postures implicitement matérialistes, voir à ce sujet Shirley Roe, « Buffon and Needham : diverging views on life and matter », Buffon 88, op. cit., p. 439-450.

[201] Voir à ce propos l’analyse proposée dans le deuxième chapitre, intitulé « Final causes », Rhetoric and natural history. Buffon in polemical context, 2001, p. 52-76.

[202] Nous employons cette adaptation libre de l’expression « internal final causes » proposée par Loveland, qui se distinguent de la finalité « externe » providentielle (« external final causes »).

[203] Voir la planche correspondante que nous présentons à la figure 7, infra, p. 359.

[204] Buffon, « Le Cochon, le Cochon de Siam et le Sanglier », HN, V, 1755, p. 103 [nous soulignons].

[205] Ibid., p. 105-107.

[206] Buffon, « L’Unau et l’Aï », HN, XIII, 1769, p. 36-41.

[207] Buffon, « Le Bec-croisé », HNO, III, 1775, p. 449-450 ; « Les Toucans », HNO, VII, 1780, p. 108-110 ; « Les Calaos ou les Oiseaux rhinocéros », HNO, VII, 1780, p. 136-139. Dans son discours introductif sur les oiseaux, Buffon rejettera explicitement le recours aux causes finales : « le bec crochu n’est pas, comme le disent les gens amoureux des causes finales, un indice, un signe certain d’un appétit décidé pour la chair, ni un instrument fait exprès pour la déchirer, puisque les perroquets & plusieurs autres oiseaux dont le bec est crochu, semblent préférer les fruits & les graines à la chair » (« Discours sur la nature des oiseaux », HNO, I, 1770, p. 41).

[208] Buffon, « L’Unau et l’Aï », HN, XIII, 1769, p. 38.

[209] Ibid., p. 40.

[210] Id. [nous soulignons]

[211] Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, op. cit., p. 469.

[212] Montesquieu, Discours sur la cause de transparence des corps suivi de trois présomptions [1720], dans Œuvres complètes de Montesquieu, 2003, t. VIII, p. 239.

[213] Buffon, « Le Cochon, le Cochon de Siam et le Sanglier », HN, V, 1755, p. 104 [souligné dans le texte].

[214] Pierre Pellegrin, « Introduction », dans Aristote, Parties des animaux, op. cit., p. 24.

[215] Buffon, « Le Cochon, le Cochon de Siam et le Sanglier », HN, V, 1755, p. 105.

[216] Jacques Roger, Les sciences de la vie dans la pensée française du XVIII e siècle, op. cit., p. 225.

[217] « Le passage du pourquoi théologique au comment empiriste est souvent considéré comme la marque d’un progrès scientifique, le signe de l’autonomisation de la science par rapport au théologique » (Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, op. cit., p. 477 [nous soulignons]).

[218] Buffon, « Le Cochon, le Cochon de Siam et le Sanglier », HN, V, 1755, p. 103.

[219] Id.

[220] Aristote, De la génération des animaux, livre V, chapitre 8 [« La dentition »], p. 204.

[221] Buffon, « Le Cochon, le Cochon de Siam et le Sanglier », HN, V, 1755, p. 102.

[222] Id. [nous soulignons]

[223] Aristote, De la génération des animaux, livre II, chapitre 4 [« La conception »], p. 69.

[224] Ibid., livre II, chapitre 5 [« La femelle ne peut engendrer seule »], p. 74.

[225] Dessin de Buvée l’Amériquain, [graveur non identifié], HN, V, 1755, planche XXIII, p. 176. Nous avons pointé à l’aide de flèches les trois phalanges « inutiles » de chacun des doigts latéraux sur les membres thoracique et pelvien (côté gauche) du squelette représenté sur la planche. Soulignons que chacun des os métacarpien et métatarsien correspondant à chaque doigt « inutile » a disparu au cours de l’évolution.

[226] Jeff Loveland, Rhetoric and natural history, op. cit., p. 60.

[227] Buffon, « Les Toucans », HNO, VII, 1780, p. 109-110 [nous soulignons].

[228] « L’espèce du bec-croisé est très-voisine de celle du gros-bec, ce sont des oiseaux de même grandeur, […] & ne différant l’un de l’autre que par une espèce de difformité qui se trouve dans le bec ; & cette difformité du bec-croisé qui seule distingue cet oiseau du gros-bec, le sépare aussi de tous les autres oiseaux, car il est l’unique qui ait ce caractère ou plutôt ce défaut » (Buffon, « Le Bec-croisé », HNO, III, 1775, p. 449). Voir la gravure que nous présentons à la figure 8, infra, p. 362.

[229] Buffon, « Le Bec-croisé », HNO, III, 1775, p. 450.

[230] Id.

[231] Id.

[232] Ibid., p. 450-451 [nous soulignons].

[233] Ces étranges mammifères insectivores édentés, que l’on retrouve en Afrique et en Asie, de l’ordre des Pholidotes (famille des Manidés), ressemblent à un croisement entre un oryctérope (ordre des Tubulentidés) et un tatou (ordre Cingulata, famille des Dasypodidés) ; on les nomme encore aujourd’hui dans le langage familier des « forumilliers écailleux ». Les écailles qui recouvrent leur corps, contrairement à celles qui protègent les tatous, ne comprennent aucun élément osseux ; leurs bords tranchants constituent un excellent moyen de défense, tout comme leurs griffes puissantes. Voir les figures 9 et 10 que nous présentons respectivement, infra, p. 363 et 364. Un aperçu des bords tranchants de ces écailles est visible sur la gravure que nous donnons à la figure 11, infra, p. 365.

[234] Buffon, « Le Pangolin et le Phatagin », HN, X, 1763, p. 184.

[235] Ibid., p. 186.

[236] Ibid., p. 182.

[237] Buffon, « Le Hérisson », HN, VIII, 1760, p. 28.

[238] Id.

[239] Id. [nous soulignons]

[240] Dessin de Jacques de Sève, gravure de Madeleine Thérèse Rousselet, HNO, III, 1775, planche XXVII, p. 454. Notons que le bec-croisé apparaît dans la portion supérieure de la gravure.

[241] Dessin de Jacques de Sève, gravure de Juste Chevillet, HN, X, 1763, planche XXXIV, p. 194.

[242] Dessin de Jacques de Sève, gravure de Juste Chevillet, HN, X, 1763, planche XXXV, p. 194.

[243] Dessin de Jacques de Sève, gravure de Claude Baron, HN, X, 1763, planche XXXVI, p. 194.

[244] Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, op. cit., p. 486-487 [souligné dans le texte].

[245] Rappelons que la preuve d’induction repose sur un principe de probabilité, et qu’elle peut conduire à l’erreur même en présence d’une forte discipline de l’imagination. La preuve d’analogie sera « d’autant plus forte et plus certaine, que l’expérience est poussée plus loin » ; si le principe d’analogie approche de la vérité, il ne faut jamais oublier que « l’induction ne nous donne au fond qu’une simple probabilité plus ou moins forte » (Anonyme, « Induction, (Log. & Gramm.) », Encyclopédie, op. cit., 1765, t. VIII, p. 689-690).

[246] Buffon, « Le Cochon, le Cochon de Siam et le Sanglier », HN, V, 1755, p. 106.

[247] Ibid., p. 108.

[248] Ibid., p. 106-107 [nous soulignons].

[249] Ibid., p. 107.

[250] Id.

[251] Ibid., p. 108.

[252] Id.

[253] Ibid., p. 109.

[254] Ibid., p. 108.

[255] Ibid., p. 109 [nous soulignons].

[256] Buffon, « Le Coaita et l’Exquima », HN, XV, 1767, p. 22 [nous soulignons]. Effectivement, voir la planche que nous présentons à la figure 12 (infra, p. 369) qui montre bien l’absence de pouce chez le coaita (genre Ateles), singe à queue préhensile de l’Amérique du Sud, appartenant à la famille des Cébidés qui regroupe une panoplie d’espèces dont les noms vernaculaires comprennent entre autres les sapajous et les capucins.

[257] Buffon, « L’Éléphant », HN, XI, 1764, p. 2.

[258] Ibid., p. 4.

[259] Buffon, « Le Rhinocéros », HN, XI, 1764, p. 176.

[260] Id.

[261] Dessin de Jacques de Sève, gravure de A. J. De Fehrt, HN, XV, 1767, planche I, p. 36.

[262] « Like anthropomorphism, in which they participate, final causes help engage readers who are familiar with nature in its literary guises and who are looking for understanding, not piece-meal analysis. In fact, teleology’s ties to religion, literary culture, pedagogy, and everyday anthropomorphism made it more important than pleasing style in the rhetorical repertory of eighteenth-century popular naturalists. […] In seeking to persuade readers of the truth of their viewpoints, defenders and opponents of final causes defined their own rhetorics, both of them exaggerating and simplifying differences » (Jeff Loveland, Rhetoric and natural history, op. cit., p. 52).

[263] Buffon, « La Chèvre », HN, V, 1755, p. 66.

[264] Jean-Noël Pascal va même jusqu’à affirmer, dans la préface à son ouvrage de textes choisis, que « le siècle des Lumières est un âge d’or de la fable » (La fable au Siècle des Lumières 1715-1815, 1991, p. 7).

[265] C’est la thèse que défend Thierry Hoquet dans le chapitre XII de son ouvrage (Buffon : histoire naturelle et philosophie, op. cit., p. 495-535). Si les exemples donnés par l’auteur (l’éléphant, le chien et les abeilles) tendent à appuyer sa démarche, nous estimons qu’il existe cependant nombre d’occurrences où il n’est pas si clair que Buffon procède inexorablement à une physicisation des mœurs ou à une réduction physique du bestiaire. L’exemple tiré de la description des lamantins, que nous présentons ci-après, donne un aperçu de cette potentielle dérive anthropomorphique — soutenue plus par le génie artistique que par le génie scientifique —, malgré une tentative d’explication qui repose sur la constitution physique intrerne de ces représentants de l’ordre des Siréniens.

[266] Buffon, « Les Lamantins », SHN, VI, 1782, p. 381 [nous soulignons].

[267] Id.

[268] Buffon, « Les Phoques, les Morses & les Lamantins », HN, XIII, 1765, p. 377-378. De manière similaire, Buffon avait déjà écrit en début d’article : « Les phoques & les morses sont encore plus près des quadrupèdes que des cétacées, parce qu’ils ont quatre espèces de pieds, mais les lamantins qui n’ont que les deux de devant, sont plus cétacées que quadrupèdes » (ibid., p. 332). Voir la planche qui suit le « tableau d’histoire » et la « description » du lamantin que nous présentons à la figure 13, infra, p. 377.

[269] Précisons qu’à la différence de l’ordre des Cétartiodactyles (qui inclut l’ordre obsolète des Cétacés), les Siréniens sont couverts de poils clairsemés, et ils sont pourvus d’une denture composée d’incisives et de dents jugales. Les membres de la famille des Odontocètes (les « baleines » à dents incluant entre autres les dauphins, marsouins, bélugas, narvals et autres cachalots) possèdent, à l’exception du narval (le mâle ne présentant généralement qu’une seule défense spiralée pouvant atteindre 2 à 3 mètres de longueur, alors que la femelle est généralement dépourvue de dentition), jusqu’à quelque cent paires de dents toutes semblables, de grosseur et de forme variables selon les espèces.

[270] Ibid., p. 380-381 [nous soulignons]. Buffon renvoie en note à « Chron. Peruv. cap XXXI ». Pedro Cieza de León (1520-1554), chroniqueur espagnol, passa dix-sept ans au Pérou et commença à écrire La Crónica del Perú dès 1541 ; l’ouvrage fut publié à Séville en 1553. Buffon semble se référer plutôt à une traduction française de l’ouvrage (Anvers, 1554).

[271] Buffon, « Les Lamantins », SHN, VI, 1782, p. 381-382.

[272] Ibid., p. 382.

[273] Id.

[274] Buffon, « Les Phoques, les Morses & les Lamantins », HN, XIII, 1765, p. 377-378 [souligné dans le texte].

[275] « Internal finalty — which he cultivated, like other anti-finalists — helped account for the life’s purposiveness but in many contexts lacked the intelligibility of explanations appealing to external teleology. The resulting tension between his intuitions and his theoretical principles may have led Buffon to experiment with external final causes in a conjectural perspective. […] It seems unlikely, however, that he placed any real credence in the series’ many extreme or anthropocentric final causes » (Jeff Loveland, Rhetoric and natural history, op. cit., p. 67).

[276] Buffon, « Le Cerf », HN, VI, 1756, p. 63 [nous soulignons].

[277] Buffon, « Le Zèbre », HN, XII, 1764, p. 2 [nous soulignons].

[278] Buffon, « Le Chien », HN, V, 1755, p. 208-209 [nous soulignons].

[279] Comme le souligne Jeff Loveland, « not all of this humanising should be taken at face value » (Rhetoric and natural history, op. cit., p. 69). Ce qui distingua les anti-finalistes de leurs opposants est peut-être moins le rejet systématique et explicite des causes finales que le remplacement de la préexistence par la finalité « interne »(ibid., p. 64).

[280] Buffon, « De la dégénération des Animaux », HN, XIV, 1766, p. 357 [nous soulignons].

[281] Id.

[282] Id.

[283] Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, op. cit., p. 470.

[284] Buffon, « Le Loup », HN, VII, 1758, p. 39 [nous soulignons].

[285] Buffon, « La Taupe », HN, VIII, 1760, p. 81-82 [nous soulignons]. Voir la planche illustrant cet animal, figure 14, infra, p. 378, de même que notre commentaire relatif aux propriétés magiques attribuées à ce membre de l’ordre des Insectivores, infra, chapitre 5, p. 400.

[286] Descartes avait écrit que les aveugles de naissance « voient des mains, […] leur bâton est l’organe de quelque sixième sens, qui leur a été donné au défaut de la vue » (La Dioptrique, 1991 p. 152). Dommage que Buffon n’ait pas spécifié si ce « sixième sens » était, selon lui, l’analogue du génie…

[287] Georges Gusdorf, Dieu, la nature, l’homme, au siècle des Lumières, 1972, p. 276 [nous soulignons].

[288] Buffon avait déjà insisté sur le fait que, du temps d’Aristote, l’histoire des animaux « étoit mieux connue que celle des plantes » notamment parce qu’Alexandre avait fait « des dépenses très considérables pour rassembler des animaux & en faire venir de tous les pays », afin de mettre le Stagirite « en état de les bien observer » ; comme conséquence, « il paroît par son ouvrage [l’Historia animalium] qu’il les connoissoit peut-être mieux, & sous des vues plus générales qu’on ne les connoît aujourd’hui » (« Premier discours », HN, I, 1749, p. 44).

[289] Daubenton, « Exposition des distributions méthodiques des Animaux quadrupèdes », HN, IV, 1753, p. 148 [nous soulignons].

[290] Ibid., p. 145 [nous soulignons].

[291] Ibid., p. 148.

[292] Georges Cuvier, Histoire des sciences naturelles, 1841, t. I, p. 133 [nous soulignons].

[293] Dessin de Jacques de Sève, gravure de Juste Chevillet, HN, XIII, 1765, planche LVII, p. 430.

[294] Dessin de Buvée l’Amériquain, gravure de Jean-Charles Baquoy, HN, VIII, 1760, planche XII, p. 108.

© Swann Paradis, 2008