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CHAPITRE 3

Ars iudicandi et discipline de l’imagination

Table des matières

Multi petransibunt & augebitur scientia.

[Beaucoup voyageront en tous sens

et la science en sera augmentée].

--Francis Bacon, frontispice de l’édition princeps du Novum Organum (1620)

Le présent chapitre a pour objectif de montrer que l’épistémologie de Buffon l’autorise à faire usage de l’imagination sans trahir son ambition de faire œuvre de science. Certes, les analogies et généralisations qui se trouvent à l’origine de nombreuses hypothèses, nonobstant qu’elles soient systématiquement soumises au jugement — à la discipline de l’imagination —, suscitent toujours la plus grande méfiance de la part de la critique (théologique, scientifique et littéraire) ; nous verrons cependant que la hargne manifestée contre la présence de l’imagination dans l’Histoire naturelle semble avoir « glissé » sur l’Histoire des quadrupèdes.

Presque tous les historiens des sciences ont insisté sur le fait que l’épistémologie de Buffon, qui « se situe de manière critique entre le début de l’époque moderne et les contributions méthodologiques du dix-neuvième siècle [1]», se fonde sur l’opposition que le seigneur de Montbard établit entre le savoir « évident » des mathématiques et le savoir « certain » qui est l’apanage des sciences physiques. Dès 1749, Buffon avait été confronté à la difficulté de définir le mot vérité, « cet être métaphysique dont tout le monde croit avoir une idée claire [2]», qui « ne fait naître qu’une idée vague » et se résume à « une abstraction qui n’existe qu’en vertu de quelque supposition [3]». Le constat est limpide et s’appliquera de manière emblématique notamment lorsque Buffon joue son rôle de lecteur des récits de voyage et des lettres de correspondants qui s’emploient à décrire des espèces de quadrupèdes jusqu’alors inconnues en Europe : « il est donc plus difficile que jamais de reconnoître ce que nous pouvons sçavoir, & de le distinguer nettement de ce que nous devons ignorer [4]». Aussi abandonne-t-il d’emblée la recherche d’une « définition de la vérité » pour proposer plutôt « une énumération » de « ce qu’on appelle communément vérités [5]» qui se réduiront encore, quelque trente ans plus tard lorsqu’il en propose l’analyse dans l’« Essai d’arithmétique morale », à trois éléments : l’évidence des mathématiques, la certitude physique et la certitude morale [6].

Alors que, selon Buffon, les mathématiques procèdent par déduction à partir de définitions qui portent sur des suppositions simples mais abstraites, les vérités physiques « ne sont nullement arbitraires [7]» et appellent à la démarche inductive car, au lieu d’être fondées sur des suppositions, elles « ne sont appuyées que sur des faits [8]». Pour le seigneur de Montbard, comme pour Diderot (nous l’avons montré dans le premier chapitre [9]), l’histoire naturelle ne procède pas d’une « rationalité transcendante lisible grâce à une architecture mathématique [10]» et ne peut être appréhendée par la seule triade numero, pondere, mensura qui, depuis Galilée, faisait office de paradigme scientifique. Buffon précise que la certitude physique est « une suite de faits semblables » :

si l’on veut, une répétition fréquente & une succession non interrompue des mêmes évènemens, fait l’essence de la vérité physique : ce qu’on appelle vérité physique n’est donc qu’une probabilité, mais une probabilité si grande qu’elle équivaut à une certitude [11].

En d’autres termes :

Les phénomènes qui s’offrent tous les jours à nos yeux, qui se succèdent & se répètent sans interruption & dans tous les cas, sont le fondement de nos connoissances physiques. Il suffit qu’une chose arrive toûjours de la même façon pour qu’elle fasse une certitude ou une vérité pour nous [12].

Cependant, comme l’a souligné Benoît De Baere, « c’est précisément cet enracinement dans le concret (ou, si l’on préfère, dans le réel) qui est à l’origine du statut particulier, et pour tout dire problématique, de cet ordre de connaissance [13]». Ainsi, Buffon s’inscrit dans ce courant de penseurs du XVIIIe siècle pour qui, comme l’a écrit Yvon Belaval, « la loi n’est plus due […] à la force même de la déduction, c’est-à-dire, en définitive, aux principes constitutifs d’un Entendement absolu, mais à la régularité, plus ou moins supposée de la Nature [14]». Cette conception de la certitude physique laisse croire que Buffon exclut de l’investigation scientifique la vérification d’une hypothèse qui ne s’appuierait que sur un fait isolé, voire sur une répétition séquentielle limitée qui tendrait plutôt vers l’arbitraire [15]. Rien n’est moins certain toutefois dans la pratique des descriptions animalières, puisque Buffon ne disposera souvent comme matériau que d’un nombre limité d’observations fournies par des voyageurs qui, souvent, se contredisent. Il faudra voir s’il respectera scrupuleusement cette nécessité d’une « suite de faits semblables » qu’il pose comme impératif méthodologique, ou s’il ne court-circuitera pas parfois le processus en s’appuyant sur la prééminence de son génie ou sur l’autorité de sa source pour pallier les observations (les siennes propres comme celles des autres). Si l’on ajoute que son empirisme se caractérise par une équivalence hautement contestable entre « ce qui a été observé » et « ce qui s’est réellement produit » — « ce qui a été observé » avec sa propre « vûe courte » ou avec les yeux des autres —, on comprendra toute l’importance du génie scientifique (et de l’art du jugement) dans ce que nous appellerons un processus de « distillation » méthodologique à partir de prémisses limitées. Il n’empêche que cette caractéristique « sérielle » des phénomènes ou des « faits » qui aspirent à la « certitude physique » est ce qui permet à Buffon encore une fois d’exclure Dieu de l’histoire naturelle : si seul le fait unique est inintelligible parce qu’incomparable, et si « Dieu est le seul exemple que nous puissions donner ici, il ne peut être compris, parce qu’il ne peut être comparé [16]». En résumé,

tout ce qui est susceptible de comparaison, tout ce que nous pouvons apercevoir par des faces différentes, tout ce que nous pouvons considérer relativement, peut toûjours être du ressort de nos connoissances ; plus nous aurons de sujets de comparaison, de côtés différens, de points particuliers sous lesquels nous pourrons envisager notre objet, plus aussi nous aurons de moyens pour le connoître & de facilité à réunir les idées sur lesquelles nous devons fonder notre jugement [17].

Buffon pose donc les bases d’une nouvelle épistémologie qui demande d’accepter, lorsqu’une hypothèse atteint le statut de « certitude physique », « le risque d’un engagement ontologique en sa faveur, c’est-à-dire […] que l’état des choses décrit par cette hypothèse soit considérée comme réel [18] ». Cet « engagement ontologique » trouve sa justification dans un principe que les hommes des XVIIe et XVIIIe siècles ont appelé « l’analogie de la nature » [19]. Ce principe, qui fournit « la justification épistémique de l’entreprise cosmogonique de Buffon [20]» lui permettant de « juger de l’avenir par la vue du passé, et du monde par ce qui est observé dans le laboratoire [21]», sera omniprésent dans les descriptions animalières ; il conduira même, de manière similaire, à la justification épistémique du « créationnisme transformiste [22]» qui résume la pensée paléonto-dégénérative de Buffon. Précisons aussi que cette « analogie de la nature » n’implique aucunement l’idée d’une uniformité statique de la nature, mais bien une relativité constitutive de la connaissance. Il ne faut jamais oublier que Buffon demeurera, tout au long de son œuvre, conscient de la « variété du dessein » et de la « multiplicité des moyens d’exécution [23]» de la nature.

En résumé, lorsque « les sujets sont trop compliqués pour qu’on puisse y appliquer avec avantage le calcul & les mesures, comme le sont presque tous ceux de l’Histoire Naturelle & de la Physique particulière », Buffon propose « que la vraie méthode de conduire son esprit dans ces recherches, c’est d’avoir recours aux observations, de les rassembler, d’en faire de nouvelles, & en assez grand nombre pour nous assurer de la vérité des faits principaux [24]». Toutefois, si les vérités physiques s’appuient sur des « faits », cette notion de « fait » détonne avec celle communément acceptée par la communauté scientifique actuelle : c’est bien la combinaison « imaginative » des observations qui forme les « faits » sur lesquels s’appuie le naturaliste, et non les observations elles-mêmes. Il s’ensuit que Buffon conçoit la vérité associée à la certitude physique plutôt dans le processus impliquant la transmission de la compréhension au lecteur, et non dans l’acte de découverte d’un fait par l’expérimentateur. Ainsi, le fait scientifique est tributaire de cette relation où le lecteur est activement sollicité pour la transformation du monde qui l’entoure [25]. Nous proposons donc que, pour Buffon, la certitude physique peut découler d’un travail où le génie du naturaliste agit comme le chef d’orchestre de l’ars iudicandi.

Puis, Buffon explicite sa méthode :

surtout il faut tâcher de les généraliser & de bien distinguer ceux qui sont essentiels de ceux qui ne sont qu’accessoires au sujet que nous considérons ; il faut ensuite les lier ensemble par les analogies, confirmer ou détruire certains points équivoques, par le moyen des expériences, former son plan d’explication sur la combinaison de tous ces rapports, & les présenter dans l’ordre le plus naturel [26].

Il s’ensuit que l’analogie pourra être, comme l’avait souligné David Hume, plus ou moins « forte » et soumise à une évaluation qui constituera une part importante de la critique que le « Buffon lecteur » réserve à ses sources lorsqu’il construit ses descriptions animalières :

Tous nos raisonnements sur des questions de fait se fondent sur une espèce d’analogie qui nous conduit à attendre d’une cause les mêmes événements qui, avons-nous remarqué, résultent de causes semblables. Là où les causes sont entièrement semblables, l’analogie est parfaite et l’inférence qu’on en tire est certaine et concluante […]. Mais là où les objets n’ont pas une ressemblance aussi rigoureuse, l’analogie est moins parfaite et l’inférence moins concluante ; pourtant elle conserve encore de la force en proportion du degré de similitude et de ressemblance [27].

De plus, « l’analogie de la nature » permet à Buffon de généraliser ses observations en effectuant ce va-et-vient entre le particulier et le général, omniprésent dans l’Histoire des quadrupèdes et dont la valeur scientifique avait par ailleurs été suggérée par Berkeley :

Si nous considérons la différence qui existe entre les philosophes de la nature et les autres hommes, par rapport à la connaissance des phénomènes, nous trouverons qu’elle consiste, non dans une connaissance plus exacte de la cause efficiente qui les produit […], mais seulement dans une compréhension plus ample qui découvre des analogies, des harmonies, et des accords dans les œuvres de la Nature et explique les effets particuliers, c’est-à-dire les ramènent à des règles générales […] ; ces règles, fondées sur l’analogie et l’uniformité observée dans la production des effets naturels, conviennent bien à l’esprit et il les recherche ; car elles étendent notre perspective au-delà de ce qui est présent et proche de nous et nous rendent capables de faire des conjectures très probables touchant des choses qui ont pu arriver à une très grande distance dans le temps et dans l’espace, et de prédire les choses à venir [28].

Ce rejet de la « cause efficiente » va une fois de plus permettre à Buffon de se passer de Dieu dans sa pratique résolument scientifique [29] des descriptions animalières où, fidèle à l’esprit qui sous-tend l’ensemble de l’Histoire naturelle, il importe pour le naturaliste d’appeler « cause un effet général, & [de] renoncer à savoir au delà [30]», comme il l’avait écrit en d’autres mots dans les premières pages du « Premier discours » :

les premières causes nous seront à jamais cachées, les résultats généraux de ces causes nous seront aussi difficiles à connoître que les causes mêmes ; tout ce qui nous est possible, c’est d’apercevoir quelques effets particuliers, de les comparer, de les combiner, & enfin d’y reconnoître plûtôt un ordre relatif à notre propre nature, que convenable à l’existence des choses que nous considérons [31].

Il s’ensuit donc que, pour Buffon, les « vraies loix de la Nature » seront des « effets généraux [32]», ce qui revient à exclure les phénomènes surnaturels ou divins du domaine de l’investigation scientifique, tout en acceptant le recours aux hypothèses qui sont fondées, comme l’écrivait Berkeley, sur des « conjectures très probables ».

Si Buffon a envisagé l’union des « deux sciences mathématique et physique », une association dans laquelle « l’une donne le combien, & l’autre le comment des choses [33]», il a aussi posé clairement que la diversité des phénomènes auxquels s’intéresse l’histoire naturelle invalide toute approche qui se limiterait à « une heuristique de nature mathésique [34]». Ainsi, le naturaliste devra se garder d’appliquer « la Géométrie & le calcul à des sujets de Physique trop compliqués, à des objets dont nous ne connoissons pas assez les propriétés pour pouvoir les mesurer [35]» ; le tout afin d’éviter de transposer un « résultat idéal dans le sujet réel, ce qui produit une infinité de fausses conséquences & d’erreurs [36]». Si, dans un nombre limité de cas (l’astronomie et l’optique), Buffon accepte une « union forte » entre le mathématique et le physique, il faudra se contenter d’une version « affaiblie [37]» de cette union en histoire naturelle. Dans le cas précis des descriptions animalières, cette union « faible » sera le plus souvent consécutive aux comparaisons effectuées entre différentes espèces, basées sur des mesures anatomiques — et non vraiment des calculs. Il reste qu’une fois que le naturaliste a « imaginé par la Physique le comment » d’un comportement — la manière dont les éléphants s’accouplent par exemple —, il faudra « que le résultat s’accorde avec les observations » afin que « la probabilité que vous avez devinez juste, augmente si fort qu’elle devienne une certitude ; au lieu que sans ce secours elle seroit demeurée simple probabilité [38]». Il y aura donc deux « moments » qui marqueront la formulation d’une hypothèse dans l’Histoire des quadrupèdes : le premier est celui où Buffon imagine le comment d’un phénomène ou d’un « fait » ; le second est le moment de sa validation, qui tient souvent à une combinaison de rapports qui sont autant de formes d’expression du génie scientifique de notre naturaliste lecteur à la « vûe courte ». Il reste que si, dans les sciences physiques, « l’évidence est remplacée par la certitude », cette dernière n’est cependant « jamais d’un positif absolu » mais se constitue selon « des rapports que l’on doit comparer & dont on peut estimer la mesure [39]». Il y aurait donc, théoriquement, un « étalon [40]» de la certitude physique par rapport auquel les autres degrés de probabilité d’une hypothèse pourront être comparés.

Nous avons proposé deux « moments » dans la formulation des hypothèses que nous pouvons repérer dans l’Histoire des quadrupèdes. Or, si Buffon est en mesure, lors de ce deuxième « moment » qui suit ses lectures, et après avoir combiné et généralisé ses idées, d’opérer un jugement lui permettant de jauger le degré de probabilité de ses hypothèses, il se retrouve, lors du premier « moment » où s’élabore, à l’intérieur des balises posées par l’ars iudicandi, l’ars inveniendi et l’inventio, dans une posture similaire à celle qui préside à la construction de sa pensée cosmogonique. Loin d’être aussi précise que la certitude physique, la certitude morale, produite par l’analogie, est un de ces ordres de vérités « en partie réelles & en partie arbitraires » qui avaient été d’emblée écartées par Buffon dans son « Premier discours », notamment parce qu’elles auraient demandé, écrivait-il alors en 1749, « une longue discussion qui nous éloigneroit de notre but [41]». Mais, près de trente ans plus tard, après avoir mis en pratique sa théorie dans l’Histoire des quadrupèdes et dans l’Histoire naturelle des oiseaux, Buffon ose s’aventurer un peu plus sur le terrain de la certitude morale :

Il y a donc une distance prodigieuse entre la certitude physique & l’espèce de certitude qu’on peut déduire de la plupart des analogies ; la première est une somme immense de probabilités qui nous force à croire ; l’autre n’est qu’une probabilité plus ou moins grande, & souvent si petite qu’elle nous laisse dans la perplexité. […] Dans l’ordre des certitudes produites par l’analogie, on doit placer la certitude morale ; elle semble même tenir le milieu entre le doute & la certitude physique ; & ce milieu n’est pas un point, mais une ligne très-étendue, & de laquelle il est bien difficile de déterminer les limites ; on sent bien que c’est un certain nombre de probabilités qui fait la certitude morale, mais quel est ce nombre ? & pouvons-nous espérer le déterminer aussi précisément que celui par lequel nous venons de représenter la certitude physique ? [42]

En conséquence, il semble difficile, voire impossible, de déterminer pratiquement la probabilité qui correspond à la certitude morale [43]. Cela met en évidence, d’une part, l’importance de l’ars iudicandi comme élément primordial pour « déterminer les limites » à l’intérieur desquelles la méthode — l’ars inveniendi — peut opérer ; d’autre part, nous proposons que c’est le génie scientifique du naturaliste qui lui permettra de transcender la « perplexité » dans laquelle il se trouve après avoir pris connaissance de certaines observations limitées concernant le comportement, l’anatomie ou l’appartenance taxinomique d’une espèce nouvellement décrite. Le génie scientifique se manifesterait donc à la fois lors du premier « moment » d’une découverte — dans l’ars inveniendi et l’inventio encadrés par l’ars iudicandi —, lié étroitement à l’imagination indispensable à toute invention, de même que lors du deuxième « moment », en étroite relation cette fois avec le simple jugement.

Si Buffon tente de résoudre le dilemme que pose la mesure d’un « étalon » de la certitude morale avec une solution célèbre [44], comme il l’avait fait en s’appuyant sur le lever du soleil dans le cas de la certitude physique, il se garde bien, dans la plupart des cas, de faire la démonstration du calcul qui viendrait illustrer son évaluation. Se fondant sur les tables de mortalité, il conclut : « toute probabilité égale ou plus petite à 1/10 000 « doit être regardée comme nulle, & […] toute crainte ou toute espérance qui se trouve au dessous de dix mille, ne doit ni nous affecter, ni même nous occuper un seul instant le cœur ou la tête [45]». Sera donc considéré comme « moralement certain » tout « raisonnement analogique » dont la probabilité s’élève à 10 000 pour 1 :

La force du raisonnement analogique sera donc toujours proportionnelle à l’analogie elle-même, c’est-à-dire, au nombre des rapports avec les choses connues, & il ne s’agira pour faire un bon raisonnement analogique, que de se mettre bien au fait de toutes les circonstances, les comparer avec les circonstances analogues, sommer le nombre de celles-ci, prendre ensuite un modèle de comparaison auquel on rapportera cette valeur trouvée, & l’on aura au juste la probabilité, c’est-à-dire le degré de force du raisonnement analogique [46].

Ce dernier passage est capital pour nos analyses car il réunit les éléments les plus importants de la méthode dont Buffon se servira pour construire ses descriptions animalières : logique de la comparaison, analogie et induction [47]. Nous verrons toutefois, dans la deuxième partie de ce travail, que, même s’il propose une simplification où la certitude morale pourrait être atteinte en constatant « quatorze fois [48]» la répétition du même événement, Buffon ne démontre pour ainsi dire jamais ce calcul théorique de la certitude morale dans ses « tableaux d’histoire », puisqu’il s’avère pratiquement impossible de le faire, sauf dans les cas où il est envisageable d’estimer une probabilité a priori (comme dans les jeux de hasards par exemple). Comme l’a noté Benoît De Baere, ce n’est pas parce que la probabilité de référence a pu être établie théoriquement que, dans les nombreux cas particuliers qui s’offrent au naturaliste, « il serait facile d’estimer un raisonnement analogique à sa juste valeur [49]». Buffon était bien conscient que, par rapport à la certitude physique, « il n’est pas aussi aisé de faire l’estimation de la valeur de l’analogie, ni par conséquent de trouver la mesure de la certitude morale [50]». Le cas cité dans l’« Essai d’arithmétique morale » — il s’agit d’un homme témoin de la naissance d’un monstre — illustre très bien l’impossibilité de faire, dans certains cas, ce calcul de probabilité, car l’observateur se retrouve limité à une recherche statistique, ici à partir de cas tératologiques déjà répertoriés :

[…] par exemple, qu’un témoin que je suppose de bon sens, me dise qu’il vient de naître un enfant dans cette ville, je le croirai sans hésiter, le fait de la naissance d’un enfant n’ayant rien que de fort ordinaire, mais ayant au contraire une infinité de rapports avec les choses connues, c’est-à-dire avec la naissance de tous les autres enfants, je croirai donc ce fait sans en être absolument certain ; si le même homme me disoit que cet enfant est né avec deux têtes, je le croirois encore, mais plus foiblement, un enfant avec deux têtes ayant moins de rapport avec les choses connues ; s’il y ajoutait que ce nouveau-né a non seulement deux têtes, mais qu’il a encore six bras & huit jambes, j’aurois avec raison bien de la peine à le croire, & cependant quelque foible que fût ma croyance, je ne pourrois la lui refuser en entier ; ce monstre, quoique fort extraordinaire, n’étant néanmoins composé que de parties qui ont toutes quelque rapport avec les choses connues, & n’y ayant que leur assemblage & leur nombre fort extraordinaire [51].

Nous pouvons déjà entrevoir la posture du naturaliste occupé à rendre compte des récits de voyageurs et correspondants pour proposer, dans ses descriptions animalières, des portraits qui tendent vers la « vérité », si possible vers la certitude physique, mais qui à tout le moins satisfont aux critères de la certitude morale. On comprendra l’énormité de la tâche qui consiste à s’assurer, en pratique, de la certitude morale d’une suite de « faits » le plus souvent observés par d’autres. Ainsi, dans l’Histoire des quadrupèdes, il arrive parfois que Buffon se satisfasse d’une intuition résultant d’une seule observation ou encore qu’il généralise à partir d’un très petit nombre d’observations que l’on peut compter sur les doigts d’une main [52]. Comme l’a noté Lesley Hanks, la « réitération, élément essentiel de l’expérimentation selon Buffon [53]», est souvent sacrifiée, et sa pratique ne coïncide pas toujours avec sa théorie. En effet, même si elle accorde à Buffon une qualité qui faisait défaut à ses prédécesseurs — c’est-à-dire celle de savoir tirer de ses expériences limitées une vue synthétique —, Hanks reproche au mathématicien spécialiste des questions sur la solidité du bois ses « expériences à petite échelle » : « Buffon s’est montré un calculateur peu rigoureux, qui fait une grande place à l’analogie. […] il ne répète pas ses expériences en nombre suffisant [54]». S’il est vrai que le naturaliste se voit souvent contraint de généraliser à partir d’un petit nombre d’occurrences, bien inférieures aux treize ou quatorze qui garantiraient théoriquement l’atteinte de la certitude morale, la sévérité du constat suivant tenu par Hanks ne peut certes pas — nos analyses de la deuxième partie de ce travail devraient suffire à l’illustrer clairement — être transposée aux descriptions animalières : « de toute façon il ne retourne jamais à l’expérience pour vérifier ses interprétations [55]». Dans l’Histoire des quadrupèdes, Buffon reviendra au contraire systématiquement et avec une ténacité impressionnante aux expériences ou aux observations — les siennes propres ou celles réalisées par ses collaborateurs — pour vérifier ses hypothèses sur le comportement, la morphologie ou l’appartenance taxinomique d’une espèce, le plus souvent dans les volumes du Supplément. Il est vrai toutefois que dans les volumes de la première série, il procédera souvent à partir d’observations limitées pour trouver ce « lien plus direct et plus nécessaire [56]» pour bâtir ses hypothèses. Ce que Buffon n’écrit pas explicitement, mais que nous suspectons, c’est qu’il conçoit la validité de ses propres hypothèses en regard d’une certitude morale garantie, lorsque ce n’est pas par un nombre suffisant d’observations réitérées, par le génie scientifique (chapeautant l’ars iudicandi) dont il est fermement convaincu d’être investi.

Citons cet exemple d’une induction résultant d’une seule observation :

M. Linnæus, assure avoir vu en Hollande deux animaux du genre des chèvres, dont le premier avoit les cornes très-courtes, très-rabattues, presqu’appliquées sur le crâne, & le poil long ; le second avoit les cornes droites, recourbées en arrière au sommet, & le poil court ; ces animaux qui paroissoient être d’espèce plus éloignée que le chamois & la chèvre commune, ont néanmoins produit ensemble, ce qui démontre que ces différences de la forme des cornes & de la longueur du poil ne sont pas des caractères spécifiques & essentiels, puisque ces animaux n’ont pas laissé de produire ensemble, & que par conséquent ils doivent être regardés comme étant de la même espèce ; l’on peut donc tirer de cet exemple l’induction très-vraisemblable, que le chamois & notre chèvre, dont les principales différences consistent de même dans la forme des cornes et la longueur du poil, ne laissent pas d’être de la même espèce [57].

Nous proposons donc que Buffon a, d’une part, la certitude physique que ces deux membres de la sous-famille des Caprinés dont il est question sont de la même « espèce [58]», puisqu’ils ont produit ensemble ; d’autre part, à partir de cette expérience dont il ne dit pas si elle a été répétée ni, le cas échéant, combien de fois elle le fut, il affirme que le chamois et la chèvre devraient également être de la même « espèce », car la logique de la comparaison et l’analogie lui en ont donné, même s’il ne l’écrit pas explicitement, une certitude morale suffisante (basée sur la force de son génie scientifique plutôt que sur une suite de quatorze observations) pour soutenir son « induction très-vraisemblable ». Buffon ne disposera malheureusement pas, de son vivant, des informations suffisantes — que même la génétique actuelle ne possède pas encore [59] —, pour rendre compte que son hypothèse « très-vraisemblable » puisse prétendre à la certitude physique.

Pratiquement toujours implicite dans les descriptions animalières, le recours explicite à la certitude morale n’apparaît que deux fois dans l’Histoire des quadrupèdes  [60]. Tout d’abord, présentons cette séquence éloquente où Buffon reproche à « tous les Anciens à l’exception de Pline » de propager ces « fables » et ces « exagérations » à propos des castors :

on a assuré qu’ils [les castors] savoient réduire en esclavage les voyageurs, les étrangers ; qu’ils s’en servoient pour porter leur terre, traîner leur bois ; qu’ils traitoient de même les paresseux d’entre eux qui ne vouloient, et les vieux qui ne pouvoient pas travailler ; qu’ils les renversoient sur le dos, les faisoient servir de charrette pour voiturer leurs matériaux ; que ces républicains ne s’assembloient jamais qu’en nombre impair, pour que dans les conseils, il y eût toûjours une voix prépondérante ; […] que quand ils étoient poursuivis, ils ne manquoient pas de s’arracher les testicules pour satisfaire à la cupidité des chasseurs ; qu’ils se montroient ainsi mutilés pour trouver grâce à leurs yeux […]. Autant nous sommes éloignés de croire à ces fables, ou de recevoir ces exagérations, autant il nous paroît difficile de se refuser à admettre des faits constatés, confirmés, & moralement très-certains. On a mille fois vû, revû, détruit, renversé leurs ouvrages ; on les a mesurés, dessinés, gravés ; enfin, ce qui ne laisse aucun doute, ce qui est plus fort que tous les témoignages passés, c’est que nous en avons de récens et d’actuels ; […] tous les Voyageurs, même les plus nouveaux, qui se sont avancés dans les terres du nord, assurent en avoir rencontré  [61].

De même avons-nous sélectionné la prochaine séquence, emblématique, qui nous permettra d’illustrer clairement comment la certitude morale et la certitude physique interviennent dans la construction des descriptions animalières. Cet extrait est d’autant plus important qu’il donne un aperçu de la genèse d’une grande découverte qui sous-tend la réflexion tout au long de l’Histoire des quadrupèdes et permet à Buffon de proposer cet incessant va-et-vient entre le particulier et le général :

Au reste nous ne prétendons pas assurer affirmativement & généralement, que de tous les animaux qui habitent les climats les plus chauds de l’un ou de l’autre continent, aucun ne se trouve dans tous les deux à la fois ; il faudroit, pour en être physiquement certain, les avoir tous vûs : nous prétendons seulement en être moralement sûrs, puisque cela est évident pour tous les grands animaux, lesquels seuls ont été remarqués & bien désignés par les Voyageurs ; que cela est encore assez clair pour la pluspart des petits, & qu’il en reste peu sur lesquels nous ne puissions prononcer [62].

Nous verrons, dans les analyses de la deuxième partie, que Buffon sera de plus en plus catégorique à propos de cette hypothèse qui dépassera nettement le seuil de la certitude morale — donc des quatorze observations — pour atteindre celui de la certitude physique, voire la « dépasser » pour devenir le cœur de la fabrique des quadrupèdes.

La « boussole des deux faunes [63]» au cœur de l’épistémologie

Ce concept se précise notamment lorsque Buffon s’interroge, au début de l’article sur le lion, à savoir si le puma est un lion « dégénéré » (sous l’influence du climat et de la nourriture de moindre qualité) ou une espèce distincte, particulière au continent américain. Pour faire vite, citons le constat auquel sa réflexion l’a conduit :

ce qui paroît impossible, c’est que cet animal [le puma], qui n’habite que les climats situés entre les tropiques, & auquel la Nature paroît avoir fermé tous les chemins du nord, ait passé des parties méridionales de l’Asie ou de l’Afrique en Amérique, puisque ces continens sont séparés vers le midi par des mers immenses ; c’est ce qui nous porte à croire que le puma n’est point un lion, tirant son origine des lions de l’ancien continent, & qui auroit ensuite dégénéré dans le climat du nouveau monde ; mais que c’est un animal particulier à l’Amérique, comme le sont aussi la pluspart des animaux de ce nouveau continent [64].

Pour le naturaliste montbardois, la spécificité des deux faunes — celle de l’Ancien Continent et celle de la portion méridionale du Nouveau Monde — est la « loi générale », « la seule boussole qui puisse nous guider dans la connoissance des Animaux [65]». Il reviendra, au début des volumes traitant des oiseaux, sur ce même concept : « la division des animaux naturels et propres à chaque continent, a souvent été notre boussole dans cette mer d’obscurité [66]». Cette « boussole » — élément essentiel de son ars iudicandi — est à la base de nombreuses critiques judicieuses que Buffon adressera aux auteurs, voyageurs et correspondants qui proposaient des « faits » en contradiction avec les impératifs épistémologiques qu’il s’était posés.

Alors que le savoir cosmogonique ne pouvait « au plus qu’aspirer à la vérité morale » et que son objet ne se prêtait « ni à la déduction a priori, ni aux observations indéfiniment réitérées qui font l’essence de la certitude physique [67]», les descriptions animalières auront cet avantage d’offrir, pour un même phénomène ou un même fait, une perspective diachronique qui oscillera depuis la certitude morale — notamment lorsque Buffon pose ses hypothèses [68] dans les volumes IV-XV de l’Histoire naturelle — vers la certitude physique atteinte le plus souvent dans les volumes du Supplément. Ce mouvement est évidemment variable en proportion des observations nouvelles apportées par les voyageurs et correspondants ou des expériences réalisées par Buffon lui-même. Alors que « la spéculation sur les origines ne d[eva]it sa vraisemblance qu’aux analogies qui la fondent [69]», la construction des descriptions animalières se fait depuis une source similaire de comparaisons et de généralisations, mais bénéficie aussi d’une panoplie d’observations qui permettent au savant d’affiner son jugement. Il reste que Buffon n’hésite jamais à donner des marques lexicales d’incertitude lorsqu’il émet ce qu’il identifie clairement comme des hypothèses [70], pour passer graduellement à un mode plus « assertorique » lorsqu’il se rapproche de la certitude physique. Il ne faut pas oublier non plus que Buffon ne fait pas appel aux analogies uniquement pour formuler ses hypothèses, mais il s’y réfère aussi lorsqu’il s’agit de les justifier. Nous pouvons donc suivre la démarche que propose Benoît De Baere et transposer ce qu’il écrit à propos de la cosmogonie aux descriptions animalières :

En d’autres mots, la fonction de l’analogie, dans la pensée cosmogonique de Buffon, n’est pas seulement « illustrative » ou même « heuristique » ; elle se situe également au niveau de l’argumentation. Notre auteur va ainsi jusqu’à substituer la « preuve » par l’analogie à la démonstration mathématique, selon son principe […] que dans l’ambitus de la certitude morale, la probabilité d’une hypothèse dépend du nombre d’« analogies » qu’elle présente avec « les choses connues » [71].

Mais Buffon refuse toutefois que les hypothèses « quelques vrai-semblables qu’elles soient » puissent être traitées avec un « appareil qui tient un peu de la charlatanerie [72]». Aussi considère-t-il l’analogie telle qu’on la définissait habituellement au XVIIIe siècle, en opposition aux démonstrations des mathématiques, c’est-à-dire comme

la relation, le rapport ou la proportion que plusieurs choses ont les une avec les autres, quoique d’ailleurs différentes par des qualités qui leur sont propres. Ainsi le pié d’une montagne a quelque chose d’analogue avec celui d’un animal, quoique ce soient deux choses très-différentes. Il y a de l’analogie entre les êtres qui ont entre eux certains rapports de ressemblance, par exemple, entre les animaux & les plantes ; mais l’analogie est bien plus grande entre les especes de certains animaux avec d’autres especes [73].

Les analogies auront donc pour but d’augmenter la vraisemblance des hypothèses, d’accroître leur degré de certitude morale avant que la certitude physique, dans les cas où les observations pourront permettre de l’atteindre, se confirme. Mais l’analogie possède également d’autres fonctions dans l’Histoire des quadrupèdes : certaines fournissent les prémisses épistémiques et métaphysiques dont Buffon a besoin pour que ses descriptions animalières soient « dignes » de figurer dans un ouvrage scientifique, alors que d’autres ont pour objet d’ajouter, du point de vue argumentatif, un degré de probabilité au propos [74].

Si Buffon rappelle, en introduction aux « Époques de la nature », que « l’essence de la vérité physique » réside dans la « suite de faits semblables », la « répétition fréquente » ou la « succession non interrompue des mêmes évènemens[75]», cela n’exclue pas que le fait isolé, non sériel, ne puisse faire l’objet d’une vérité dans le champ de la certitude morale :

Lorsqu’il traite de la vérité morale, Buffon ne fait pas dépendre la force des raisonnements de la nature (sérielle ou autre) des objets sur lesquels ils portent, mais du « nombre de rapports » que ces objets entretiennent avec les « choses connues ». Du coup, le fait en principe inaccessible à l’entendement n’est plus le fait qui ne s’est produit qu’une seule fois (qui n’a été observé qu’une seule fois), mais celui qui ne peut pas être mis en rapport avec d’autres phénomènes [76].

Pour résumer cette fonction « cognitive », nous pourrions affirmer que, pour Buffon, le savoir naît pour ainsi dire toujours de l’analogie : « si l’expérience est la base de nos connoissances physiques & morales, l’analogie en est le premier instrument [77]». Dans le même esprit qui caractérise les « Époques de la nature » — où Buffon tente d’établir un parallélisme systématique entre son hypothèse du refroidissement, d’une part, et les expériences qu’il a faites sur des boulets de fer dans ses forges à Montbard, d’autre part —, il essaiera, tout au long de l’Histoire des quadrupèdes, « d’attirer […] à la certitude physique » les faits et phénomènes, rapportés par les voyageurs et correspondants, qui ne peuvent prétendre, au moment où le savant forge ses hypothèses, qu’à la certitude morale. Mais alors qu’il se trouvait en quelque sorte condamné, dans sa cosmogonie, à un événement inaccessible — l’origine du monde —, Buffon pourra non seulement « attirer » mais aussi « ramener » dans la sphère du connaissable de nombreuses hypothèses concernant la taxinomie, la provenance géographique ou le comportement de plusieurs espèces.

Le parallèle entre la cosmogonie et les descriptions animalières ne se manifeste pas seulement dans le cas de la fonction « cognitive » de l’analogie ; il apparaît de manière peut-être plus significative encore lorsqu’il s’agit de la fonction « supplétive ». En effet, quand Buffon se propose de « percer la nuit des temps [78]» pour avoir accès à l’histoire des « choses anéanties [79]», il se trouve en quelque sorte coincé, faute d’observations ou d’expériences qui permettraient de découvrir les secrets du passé : « pour combler l’abîme qui sépare ainsi ses ambitions des moyens observationnels et expérimentaux dont il dispose [80]», le seigneur de Montbard assigne alors à l’analogie cette fonction « supplétive » afin de combler les lacunes de son « corps de preuves [81]». Il est à noter que Buffon ne limite pas cet emploi « supplétif » de l’analogie aux événements passés — qui doivent inexorablement être appréhendés lorsque « la lumière du génie semble s’éteindre, & ou faute d’observations, elle paroît ne pouvoir nous guider pour aller plus loin [82]» —, mais il y a recours à chaque occasion où, écrit-il, notre « vue […] est trop bornée [83]» : si, en astronomie, les « instrumens trop peu puissans [84]» nous empêchent de voir tous les astres, nous pourrions alors proposer que, dans le cas des descriptions animalières, la « vûe courte » du naturaliste puisse en être l’équivalent [85]. Dans les deux cas, la justesse de l’analogie, qui permet au savoir de progresser, sera tributaire de la force du génie, de l’ars iudicandi et de la discipline de l’imagination.

Ce qui précède laisse sous-entendre qu’il est possible d’apprendre à connaître le passé — voire le futur — en interrogeant le présent. Buffon va même plus loin en affirmant que « l’inspection du présent » et la « vue de l’avenir » sont les seuls moyens dont nous disposions pour « juger du passé [86]». Ce « postulat métaphysique [87]» est évidemment fondé sur l’analogie de la nature, c’est-à-dire que la nature a toujours été égale à elle-même, que les lois qui l’ont régie dans le passé et qui la régiront dans le futur sont les mêmes que celles que le naturaliste découvre au moment présent. Cette fonction « métaphysique » de l’analogie vient en quelque sorte justifier la substitution opérée par la fonction « supplétive », qui permettait de compléter la connaissance de cet objet a priori inobservable qu’est le passé, en opérant un transfert analogique à partir d’un objet mieux connu, déjà attiré dans la sphère du pensable par la fonction « cognitive » de l’analogie. Dans le cas spécifique de l’Histoire des quadrupèdes, Buffon peut ainsi rester fidèle aux principes de son épistémologie, tout en récoltant les faits et phénomènes transmis par ses collaborateurs afin d’ajouter « un petit degré de plus à la possibilité de [s]on hypothèse [88]» fondatrice de la « boussole des deux faunes ». Petit à petit, son génie scientifique lui permettra de passer du particulier au général, pour proposer une audacieuse pensée paléonto-géographique intégrant les variations interspécifiques qui allait paver la voie au transformisme et à l’évolutionnisme du XIXe siècle. C’est pourquoi « même lorsque Buffon émet des théories inacceptables aux yeux de la science moderne, il mérite notre attention : de tels passages ne témoignent pas seulement de sa créativité mais aussi, et surtout, de son enracinement dans la littérature savante des dix-septième et dix-huitième siècles [89]». Les fonctions « cognitive », « supplétive » ou « métaphysique » que Buffon assigne à l’analogie lui permettent de forger des arguments à l’aide desquels il cherche à établir la vraisemblance, sinon la profonde vérité de ses descriptions animalières — à la fois didactiques et poétiques — qui lui permettent de persuader et de séduire. À chaque fois cependant, la mise en œuvre de ces analogies répond à une exigence ou à un interdit de son épistémologie, qui renvoie à une discipline de l’imagination.

En somme, nonobstant ses antécédents de mathématicien qui lui ont ouvert la porte de l’Académie des sciences, Buffon s’est le plus souvent montré « un calculateur peu rigoureux, qui fait une grande place à l’analogie ; et le plus souvent une question de mathématiques le conduit presque immédiatement à des considérations philosophiques [90]». On comprendra aisément que les savants contemporains de Buffon aient pu rester perplexes devant la validité de sa méthodologie sous-tendue par une philosophie qui « se retourne contre les mathématiques et, au nom d’une certaine théorie de la connaissance, […] limite le rôle des calculs dans la science [91]». Mais est-ce suffisant pour affirmer qu’en raison de sa « théorie […] plutôt simpliste », Buffon ne serait « jamais devenu un vrai savant [92]» ? Ce serait faire fi de la prépondérance du génie scientifique comme élément primordial assurant la cohérence de la méthode (ars inveniendi) et supportant la validité de l’ars iudicandi. Ce serait aussi oublier, d’une part, les nombreuses expériences d’hybridation interspécifique (réalisées par Buffon lui-même ou par ses collaborateurs) qui ont permis de lever le voile sur de nombreux éléments taxinomiques nébuleux, et d’affiner la notion d’espèce ; d’autre part, nous ne pouvons négliger les ajustements et corrections apportés aux articles de descriptions animalières dans les « Additions » du Supplément à l’Histoire naturelle.

Buffon propose donc clairement une nouvelle épistémologie qui passe par une réévaluation des différentes « vérités » admises en histoire naturelle. Il redéfinit la notion de certitude en y incluant des variantes physiques et morales sous-tendues par une interprétation — il est vrai parfois « élastique » — des rapports de probabilités. Selon Jacques Roger, on ne pouvait exprimer plus clairement les difficultés où s’enlisait la science de 1745 qui, bien loin de s’appuyer sur la philosophie régnante, avait dû se constituer contre elle : la science avait jusqu’alors « juxtaposé le culte de l’observation et une métaphysique intellectualiste, et […] s’était trouvée réduite à collectionner des faits dans un univers qu’elle ne pouvait comprendre, puisque sa rationalité était ailleurs [93]». C’est aux exigences de cette nouvelle philosophie que Buffon entendait apporter sa contribution, en dénouant l’impasse où l’histoire naturelle se trouvait alors :

Dans ce siècle même où les Sciences paroissent être cultivées avec soin, je crois qu’il est aisé de s’apercevoir que la Philosophie est négligée, & peut-être plus que dans aucun autre siècle ; les Arts qu’on veut appeler scientifiques, ont pris sa place ; les méthodes de Calcul & de Géométrie, celles de Botanique & d’Histoire Naturelle, les formules, en un mot, & les Dictionnaires occupent presque tout le monde ; on s’imagine savoir davantage, parce qu’on a augmenté le nombre des expressions symboliques & des phrases savantes, & on ne fait point attention que tous ces arts ne sont que des échafaudages pour arriver à la science, & non pas la science elle-même, qu’il ne faut s’en servir que lorsqu’on ne peut s’en passer, & qu’on doit toûjours se défier qu’ils ne viennent à nous manquer lorsque nous voudrons les appliquer à l’édifice [94].

Comme l’a très bien résumé Amor Cherni :

Comme Descartes, Buffon a voulu non seulement rénover les sciences, mais fonder une nouvelle conception du monde et de l’homme. Mais, à l’encontre de Descartes, il a cherché à fonder cette nouvelle conception du monde sur une autre épistémologie que celle des mathématiques. À la Mathesis universalis, il a voulu substituer la Philosophia naturalis. À une pensée des rapports formels entre les figures, il a voulu substituer une science des relations réelles entre les choses ; à une philosophie des idées claires et distinctes, il a voulu substituer une science des réalités concrètes, observables et décomposables. À une conception géométrique de la matière réduite à l’étendue, il a voulu opposer une conception physique [95].

À la base de cette Philosophia naturalis buffonienne, il y a ce mouvement de pensée, que nous avons synthétisé dans la formule — imaginer pour « moderniser » (et parfois « démerveiller ») la faune —, qui s’articule depuis une méthode dont la cohérence repose sur la discipline de l’imagination et sur la puissance du génie scientifique. Basé sur la « certitude physique », voire sur la « certitude morale », plus que sur l’évidence mathématique, l’œuvre de Buffon est construite d’après une science où le génie « organise un espace mental grâce à des intuitions dont il assume la responsabilité, et qui lui permettent de combler les insuffisances du savoir [96]». Cependant, au contraire des Robinet, Pluche ou même Bonnet, qui se sont parfois laissés entraîner par un lyrisme imaginatif en des spéculations extravagantes, Buffon se serait en quelque sorte prémuni de telles dérives en encadrant sa méthode par l’ars iudicandi du savant. Si l’on reprocha à Buffon d’affirmer souvent au-delà de ce qu’il savait de science certaine, il ne faut pas oublier le statut épistémologique de l’histoire naturelle : « celui d’une science inductive, qui ne procède pas par construction a priori de concepts dont elle tirerait les conséquences selon les voies de la raison démonstrative, à la manière des sciences théoriques [97]». Dans les descriptions animalières de l’Histoire des quadrupèdes, à la manière du littérateur, le naturaliste « rassemble une information indéfinie, dont il lui faut assurer l’ordonnancement alors que sa recherche n’est pas achevée [98]». Pour Buffon, la méthode appropriée aux sciences naturelles se résume à rassembler et multiplier les faits par l’observation, les généraliser et les lier ensemble par les analogies, formuler la loi et vérifier par l’expérience ; mais elle sera régie par une discipline de l’imagination dont l’acuité dépend, inexorablement, du génie de l’écrivain naturaliste.

Dans cette section, nous tenterons de montrer que, pour Buffon, l’inventio qui sous-tend les descriptions animalières dépend, tout comme c’était le cas dans sa cosmogonie, d’un « ‘‘modèle créatif’’ » dans lequel l’ars inveniendi et l’ars iudicandi « se tiennent en équilibre », cependant que « l’imagination est ‘‘disciplinée’’ par les exigences que posent son épistémologie et le corps d’observations dont il dispose, d’une part, et par un ensemble de préférences poétiques, d’autre part [99]».

Étudier l’importance de l’imagination dans l’Histoire des quadrupèdes peut sembler en contradiction avec l’esprit même dans lequel Buffon a entrepris son œuvre. En effet, le « Premier discours » précise que du « grand nombre d’Auteurs qui ont écrit sur l’Histoire Naturelle, il y en a fort peu qui aient bien décrit [100]». Buffon limite à « un petit nombre de personnes » les naturalistes qui ont su représenter « naïvement & nettement les choses, sans les charger ni les diminuer, & sans rien y ajoûter de [leur] imagination [101]». Cette affirmation est capitale car elle constitue la base sur laquelle le « Buffon lecteur » s’appuiera pour rendre compte de sa compilation critique au cœur des descriptions animalières. Nous croyons toutefois que, s’il récuse l’imagination dans la partie descriptive de l’Histoire des quadrupèdes — les descriptions anatomiques et les planches —, il ne l’exclut aucunement de ses propres « tableaux d’histoire » :

on doit se souvenir qu’un Historien est fait pour décrire & non pour inventer, qu’il ne doit se permettre aucune supposition, & qu’il ne peut faire usage de son imagination que pour combiner les observations, généraliser les faits, & en former un ensemble qui présente à l’esprit un ordre méthodique d’idées claires & de rapports suivis & vrai-semblables ; je dis vrai-semblables, car il ne faut pas espérer qu’on puisse donner des démonstrations exactes sur cette matière, elles n’ont lieu que dans les sciences mathématiques, & nos connoissances en Physique & en Histoire Naturelle dépendent de l’expérience & se bornent à des inductions [102].

Il appert donc que Buffon impose un double régime : à ses prédécesseurs ou collaborateurs (auteurs de récits de voyage, correspondants, graveurs, dessinateurs), d’une part, à qui il refuse systématiquement le recours à l’imagination, et à lui-même, d’autre part, se réservant le privilège de « faire usage de son imagination » [103].

Comment expliquer cependant que le naturaliste montbardois s’arroge le droit de recourir à l’imagination dans son ars inveniendi alors qu’il le refuse aux autres lorsqu’il se pose en lecteur qui juge de la « vérité » des faits ? Notre hypothèse est que Buffon, d’une part, est convaincu de la force de son génie scientifique, qui lui permet de réaliser de véritables découvertes en « disciplinant » son imagination ; d’autre part, il n’est que trop conscient des dangers qui guettent tous ceux qui sont dépourvus de ce génie, dont l’imagination sans balises risque le plus souvent de les conduire à « mal » imaginer ou a bâtir de « mauvaises » analogies. Ainsi s’expliquerait sa recommandation générale stipulant que, dans la partie « descriptive » de l’Histoire naturelle, « la seule & vraie science est la connoissance des faits », que « l’esprit ne peut pas y suppléer », au risque que « la Science » ne devienne « qu’un vain nom [104]». Il n’est donc pas étonnant, dans ce contexte, qu’il ait été sans pitié non seulement pour les « mauvaises » descriptions glanées lors de ses lectures, mais aussi pour les planches représentant ces espèces « mal » imaginées qui foisonnaient dans les ouvrages de ses prédécesseurs de la Renaissance. Nonobstant leur qualité esthétique, ces planches ne semblent pas être le lieu où doit s’exprimer l’imagination ; les dessins et gravures sont plutôt utilisés dans l’Histoire des quadrupèdes comme éléments dans la « rhétorique de la preuve ». En effet, la planche, en histoire naturelle, est à penser « comme un mode de la preuve en histoire : elle constitue une manière d’assurer les faits par la confrontation des témoignages [105]». L’utilité de l’illustration apparaît clairement lorsqu’il s’agit de faire progresser la connaissance des objets et des formes vivantes « dont la complexité est au-delà des possibilités du langage [106]».

Pourtant, même si la sobriété doit primer sur la beauté, l’image n’est pas neutre et la gravure ne se borne pas à reproduire un visible. Nous suivons tout à fait sur ce point l’interprétation proposée par Thierry Hoquet :

L’illustration semble être la conclusion naturelle d’une démarche d’observation : d’une part, après avoir bien vu, on peut dessiner et graver ; d’autre part, la gravure diffusée tient lieu d’observation à celui qui n’a pas vu. […] Mais l’image est également en un sens interprétation, et même démonstration. Dans sa forme et dans son organisation spatiale, l’image a le pouvoir de mettre en évidence des traits importants (sutures des os, etc.). Elle constitue une démarche active de construction d’un argument, elle est un élément dans une stratégie de la preuve. Ainsi, l’image va au-delà du simple visible qu’il s’agirait de reproduire. Elle s’émancipe de la problématique de la ressemblance au réel [107].

Buffon s’est montré attentif à cette particularité de l’illustration qui, considérée par rapport à l’observation, « comprend le risque d’un écart » caractérisé par « les imperfections liées à l’observation elle-même », de même que par « l’opération de traduction de l’observé en gravé [108]». Les fonctions épistémologiques de la gravure vont au-delà :

L’illustration zoologique doit donc être pensée comme un processus par lequel les planches permettent d’‘‘imaging the unseen’’, c’est-à-dire à la fois d’imaginer et d’imager, de mettre en image ce qu’on ne peut pas voir. Tous ces éléments nous indiquent assez que voir est une activité et non un simple enregistrement passif. Par là, l’image, dont on a vu qu’elle est récréation, est également recréation [109].

Buffon nous a semblé particulièrement sensible à ce que la gravure, dont une des fonctions est de « rendre présent » un objet et donc d’inscrire dans la réalité le produit d’une observation singulière, peut aussi soutenir l’imagination de l’observateur [110]. Si « l’histoire naturelle […] doit […] entreprendre un travail critique sur ses sources, pour déterminer, parmi les témoignages, lesquels sont dignes de foi [111]», alors Buffon remplit exactement son mandat : il propose de revisiter la faune dans ses « tableaux d’histoire », grâce au génie scientifique qui orchestre la bonne marche de l’ars iudicandi, afin que l’histoire naturelle devienne une science débarrassée de ses mythes. Le goût pour l’étrange va se dissiper au rythme où seront démasqués tout ceux qui ont imaginé sans discipline.

Cela dit, ce sont bien les « tableaux d’histoire » qui contiennent, au cœur de l’entreprise philosophique et savante de Buffon, un certain « type » d’imaginaire qui participe des sciences comme des belles-lettres. Afin de bien cerner cet imaginaire, il faut s’intéresser aux termes dans lesquels Buffon pense l’imagination. Ensuite, nous serons en mesure de comprendre, dans le prochain chapitre, les liens étroits qui la relient au génie scientifique. À la fois « rejeton » de l’imagination dans l’ars inveniendi, le génie scientifique va ensuite contribuer, par une sorte de rétrocontrôle, à discipliner sa génitrice, en fixant les balises qui délimitent le cadre de l’ars iudicandi, à l’intérieur duquel la méthode peut opérer et conduire à la découverte.

Benoît De Baere a déjà dépouillé le premier volume de l’Histoire naturelle — c’est-à-dire le « Premier discours », le « Second discours » et les « Preuves de la théorie de la Terre » —, de même que les « Époques de la nature », pour constater que Buffon emploie les mots imaginer et imagination surtout pour « introduire… des erreurs [112]». Par exemple, Buffon affirme :

Nous sommes naturellement portez à imaginer en tout une espèce d’ordre & d’uniformité, & quand on n’examine que légèrement les ouvrages de la Nature, il paroît à cette première vûe, qu’elle a toûjours travaillé sur un même plan : comme nous ne connoissons nous-mêmes qu’une voie pour arriver à un but, nous nous persuadons que la Nature fait & opère tout par les mêmes moyens & par des opérations semblables ; cette manière de penser a fait imaginer une infinité de faux rapports entre les productions naturelles [113].

Dans le même ordre d’idées, Buffon dénonce la « foible imagination [114]» de l’homme qui tente de mesurer les forces de la nature ; il reproche à ses prédécesseurs de n’avoir le plus souvent laissé que « la fable de leur imagination [115]» plutôt qu’une véritable œuvre de science. Le naturaliste montbardois sera tout aussi incisif dans certains exemples particuliers : il critique de manière très violente le « Docteur Lister, d’ailleurs bon Observateur [116]» qui a donné « cette ridicule imagination pour cause des vents » voulant que « toutes les plantes font un peu comme le tournesol » et qu’elles « respirent toûjours du côté du soleil [117]». Il s’agit d’un cas éloquent où Buffon concède à Lister cette qualité que tout naturaliste doit posséder d’abord (celle de bien observer), mais où il lui reproche, implicitement croyons-nous, de manquer du génie indispensable pour manipuler adéquatement les instruments des deux derniers ensembles de l’inventio — la médiation et l’invention —, ce qui lui permettrait de « bien » imaginer l’hypothèse phyto-éolienne. Quoi qu’il en soit, Buffon semble de prime abord s’en tenir à la conviction qu’il est « plus aisé d’imaginer un système que de donner une théorie [118]». Dans l’Histoire des quadrupèdes, il s’élève contre les auteurs de récits de voyage et les naturalistes qui, à l’instar du théologien anglais Thomas Burnet (1635-1715) dans son essai visant l’explication géologique du globe terrestre (Telluris theoria sacra, Londres, 1680),ont proposé « un roman bien écrit, & un livre qu’on peut lire pour s’amuser, mais qu’on ne doit pas consulter pour s’instruire », et qui ont, comme lui, « tout tiré de [leur] imagination qui, comme l’on sçait, sert volontiers aux dépends de la vérité [119]».

La méfiance avec laquelle Buffon aborde l’imagination s’ancre dans une longue tradition [120]. Pascal avait décrit l’imagination comme « cette partie dominante dans l’homme, cette maîtresse d’erreur et de fausseté », cette « superbe puissance ennemie de la raison, qui se plaît à la contrôler et à la dominer » et qui a comme principal inconvénient de marquer « du même caractère le vrai et le faux [121]». Prolongeant la conception pascalienne qui en avait fait une « faculté trompeuse qui semble nous être donnée exprès pour nous induire à une erreur nécessaire [122]», Voltaire avait remis à la mode la connotation malebranchiste de cette « folle du logis [123]» dont il fallait de méfier. Le parallèle avec Malebranche (1638-1715) est intéressant dans la mesure où l’Oratorien reprend et développe les idées de Descartes sur l’Homo duplex conçu comme association d’une âme purement spirituelle et d’un corps purement mécanique, doté d’un cerveau dans lequel l’imagination risque d’entraîner une grande confusion dans les pensées et les raisonnements [124]. De manière similaire, Buffon propose qu’il existe un premier « type » d’imagination qui s’avère « un principe qui dépend uniquement des organes corporels, & qui nous est commun avec les animaux [125]». C’est ce premier « type » d’imagination « matérielle » dont il faut se méfier car elle se résume à une

action tumultueuse & forcée qui s’excite au dedans de nous-mêmes par les objets analogues ou contraires à nos appétits ; c’est cette impression vive et profonde des images de ces objets, qui malgré nous se renouvelle à tout instant, & nous contraint d’agir comme les animaux, sans réflexion, sans délibération ; cette représentation des objets, plus active encore que leur présence, exagère tout, falsifie tout [126].

Cette description rappelle évidemment la définition essentiellement matérielle que Malebranche avait réservée à l’imagination qu’il considérait avant tout comme un « mouvement désordonné des esprits animaux [127]», sous la dépendance de l’organisation corporelle du cerveau, susceptible d’induire tout commentateur en erreur :

Tout cela leur [les commentateurs] arrive, à cause que les traces, que les objets de leur préoccupation ont imprimées dans les fibres de leur cerveau, sont si profondes qu’elles demeurent toujours entr’ouvertes ; et que les esprits animaux y passant continuellement, les entretiennent toujours sans leur permettre de se fermer. De sorte que l’âme étant contrainte d’avoir toujours les pensées qui sont liées avec ces traces, elle en devient comme esclave ; et elle est toujours troublée et inquiétée, lors même que connaissant son égarement, elle veut tâcher d’y remédier. Ainsi elle est continuellement en danger de tomber dans un très grand nombre d’erreurs [128].

Ces « lien naturels, qui nous sont communs avec les bêtes, [et qui] consistent dans une certaine disposition du cerveau qu’ont tous les hommes [129]», sont, selon Malebranche, sous la dépendance de deux facteurs : l’un, passif ou réceptif, qui se résume aux fibres du cerveau, et l’autre actif, qui dépend du mouvement des esprits animaux. Comme l’a bien résumé Michel Philippon :

Malebranche peut prendre une analogie chez les plus communs de nos artisans. Quand on réalise une gravure, il faut considérer d’une part le burin (qui l’analogue des esprits) et d’autre part la plaque de cuivre qui l’analogue du cerveau. […] Selon les individus, les esprits seront plus ou moins puissants, la surface à graver plus ou moins lisse, plus ou moins résistante [130].

On voit clairement les liens qui se tissent, dans la pensée malebranchiste, entre imagination trompeuse et mémoire défaillante, notamment lorsqu’il commente les Anciens « plutôt des Historiens, que de véritables Philosophes » qui ont pratiqué « une science de mémoire, et non une science d’esprit [131]». Il y a donc chez Malebranche « deux différentes manières de lire les Auteurs : l’une bonne et très utile, et l’autre fort inutile et même dangereuse [132]». La première est sous l’emprise de l’imagination trompeuse et de la mémoire défaillante, alors que la seconde est encadrée par le jugement. D’une certaine manière, le « Buffon lecteur » à la « vûe courte » ne procédera pas autrement dans les descriptions animalières, lorsque son génie prend en charge l’ars iudicandi. D’autant plus que, selon Malebranche :

Il y a sans doute infiniment plus de plaisir et plus d’honneur à se conduire par ses propres yeux, que par ceux des autres ; et un homme qui a de bons yeux ne s’avisa jamais de les fermer, ou de se les arracher, dans l’espérance d’avoir un conducteur. Cependant l’usage de l’esprit est à l’usage des yeux, ce que l’esprit est aux yeux, et de même que l’esprit est infiniment au-dessus des yeux, l’usage de l’esprit est accompagné de satisfactions bien plus solides, et qui le contentent bien autrement, que la lumière et les couleurs ne contentent la vue. Les hommes toutefois se servent toujours de leurs yeux pour se conduire, et ils ne se servent presque jamais de leur esprit pour découvrir la vérité [133].

Voir avec les « yeux de l’esprit », en sachant discipliner son imagination : voilà ce qui semble rapprocher l’auteur de la Recherche de la vérité et celui de l’Histoire des quadrupèdes.

Mais ici s’arrête toute comparaison entre les conceptions malebranchiste et buffonienne de l’imagination. En effet, les motivations profondes de Buffon ne peuvent se comparer à celles d’un Malebranche qui, en tentant l’improbable synthèse entre inspiration religieuse augustinienne et science mécaniste cartésienne, référait « directement les dangers de l’imagination au péché originel [134]». En effet, Buffon est plus près d’un Descartes — qui avait soigneusement distingué, d’une part, la philosophie comme usage profane d’une raison naturelle, et d’autre part la foi, lumière surnaturelle différente des forces de notre esprit — que d’un Malebranche pour qui la réflexion philosophique ne peut être complète indépendamment de la religion révélée [135]. De plus, si l’imagination est, pour Malebranche, essentiellement mauvaise, une « mégère non apprivoisée, non apprivoisable », ou encore une « ‘‘servante maîtresse’’ [136]», c’est qu’il s’est produit une inversion hiérarchique de l’ordre qui prévalait avant le péché originel. Autrement dit, le ver est dans le fruit et « la théodicée de Malebranche est celle d’un homme qui s’est brouillé avec la Vérité, et qui a le plus grand mal à se raccommoder [137]». Aucune réforme n’est possible et même le scientifique se trouve en quelque sorte condamné à « une contemplation rendue presque impossible par le tintamarre des sens, de l’imagination et des passions (qui constituent une sorte de trinité maudite) [138]». Il y a donc chez Malebranche une certaine « passivité contemplative » qui implique que « la vérité n’est pas à conquérir » mais plutôt « à accepter docilement [139]». Tout le contraire donc du naturaliste qui tente de « s’élever à quelque chose de plus grand ». En considérant que l’imagination est plutôt une « mégère apprivoisable » si elle est « disciplinée » par le jugement et la force du génie — et non plus sous l’unique dépendance du Verbe —, Buffon ne se distancie pas seulement de Malebranche, mais il propose une conception « positive » de l’imagination, qui témoigne d’une indéniable originalité dans la pensée des Lumières.

Par exemple, la posture de Condillac traduit bien la connotation négative que plusieurs philosophes des Lumières attribuent à l’imagination. Dans le chapitre V du Traité des systêmes (1749), intitulé « Troisième exemple. De l’origine et des progrès de la divination », le philosophe insiste sur les ravages causés par ceux qui se proposent de lier l’imagination à l’espoir ou à la peur dans le but de renforcer la superstition et la divination :

Tel est le systême de la divination des astrologues, des magiciens, des interprètes de songes, des augures, des aruspices, etc. Si l’on pouvait suivre tous ceux qui ont écrit pour établir ces extravagances, on les verroit tous partir du même point, et s’en écarter, suivant que chacun est guidé par son imagination [140].

Il faut préciser que Condillac se montre impitoyable envers l’imagination qu’il associe invariablement à une méthode qui « éloigne [141]» de la vérité. Les « hypothèses de physique » sont « dangereuses si on ne les fait pas avec beaucoup de précautions » et il s’avère le plus souvent « impossible d’en imaginer qui soient raisonnables [142]». Les hypothèses, forgées par l’imagination, sont alors généralement considérées comme des « proverbes de philosophes [143]» :

Qu’on ne dise pas que les choses que nous observons suffisent pour faire imaginer celles qu’il ne nous est pas possible d’observer ; que, combinant les unes avec les autres, nous pourrons en imaginer encore de nouvelles ; et que, remontant de la sorte de causes en causes, nous pourrons deviner et expliquer tous les phénomènes, quoique l’expérience n’en fasse connoître qu’un petit nombre. Il n’y aurait rien de solide dans un pareil systême, les principes varieroient au gré de l’imagination de chaque philosophe, et personne de pourroit s’assurer d’avoir rencontré la vérité [144].

À la lecture de ces derniers propos, nous pouvons mesurer, la profonde divergence des méthode buffonienne et condillacienne. L’auteur du Traité des systêmes va même plus loin en déniant tout pouvoir heuristique à l’analogie tant prisée par Buffon :

D’ailleurs, quand les choses sont telles que nous ne pouvons pas observer, l’imagination ne sauroit rien faire de mieux que de nous les représenter sur le modèle de ce que nous observons. Or, comment nous assurer que les principes que nous imaginerions, sont ceux-mêmes de la nature ? […] Il n’y point d’analogie qui puisse nous faire deviner ses secrets [145].

Condillac ne cède aucune légitimité scientifique à l’imagination qui « voit tout ce qui lui plaît, et ne voit rien de plus [146]». Alors, à la question « Faut-il bannir de la physique toutes les hypothèses ? », il répond : « Non, sans doute : mais il y auroit peu de sagesse à les adopter sans choix ; et on doit se méfier sur-tout des plus ingénieuses. Car ce qui est ingénieux, n’est pas simple ; et certainement la vérité est simple [147]». S’il concède qu’on ne doit pas « interdire l’usage des hypothèses aux esprits assez vifs pour devancer quelques fois l’expérience [148]», sa méfiance à l’égard de l’imagination le portera à conclure que les esprits où l’imagination domine « sont peu propres aux recherches philosophiques [149]». Comme nous le verrons dans le prochain chapitre [150], il ira même — contrairement à la majorité des philosophes des Lumières — jusqu’à disjoindre imagination et génie, insistant inlassablement sur la nécessité de discipliner la première grâce à l’analyse qui « décompose les choses, et démêle tout ce que l’imagination y suppose sans fondement [151]». Or, s’il se concentre presque uniquement sur le processus de l’ars iudicandi, Condillac exprime bien la possibilité d’un équilibre souhaitable avec l’ars inveniendi ; seulement, dans la méthode condillacienne, l’imagination se voit confinée à une fonction limitée à l’agrément. Il n’empêche : nous avons cru retrouver dans certains passages du Traité des systêmes toutes les caractéristiques du naturaliste suivant une méthode où le génie scientifique orchestre l’ars iudicandi et vient discipliner les hypothèses issues de l’imagination :

Par l’excès ou par le défaut de l’imagination, l’intelligence est donc très-imparfaite. Afin qu’il ne lui manque rien, il faut que l’imagination et l’analyse se tempère mutuellement, et se cèdent suivant les circonstances. L’imagination doit fournir au philosophe des agrémens, sans rien ôter à la justesse ; et l’analyse donner de la justesse au poëte, sans rien ôter à l’agrément. Un homme où ces deux opérations seroient d’accord, pourroit réunir les talens les plus opposés [152].

Si Condillac ne devait évidemment pas songer à Buffon comme parangon du génie scientifique, sa posture à l’égard du recours à l’imagination dans la philosophie ou la science, quoique extrême, traduit assez fidèlement l’esprit du temps [153].

Quelques voix discordantes s’élèvent toutefois pour assigner une nouvelle connotation plus « positive » à l’imagination, non seulement dans les arts, mais aussi en philosophie. L’originalité de Buffon est d’avoir partagé sur ce point avec Voltaire une double partition de l’imagination [154]. Pour Buffon, à un premier « type » d’imagination — celui que nous partageons avec les animaux —, s’oppose un second « type » dont pourra bénéficier celui qui a entrepris de revisiter la faune : il s’agit d’une « faculté de l’ame », plus précisément « la puissance que nous avons de comparer les images avec des idées, de donner des couleurs à nos pensées, de représenter & d’agrandir nos sensations, de peindre le sentiment, en un mot de saisir vivement les circonstances et de voir nettement les rapports éloignés des objets que nous considérons [155]». Contrairement à Malebranche qui faisait dépendre les principes actif (les esprits animaux) et passif (les fibres du cerveau) de la seule nature matérielle de l’homme, Voltaire et Buffon considèrent plutôt que la part active, créatrice, bénéfique de l’imagination se « situe » dans l’âme, exclusive à l’homme.

Cette adéquation de pensée entre Voltaire et Buffon nous aidera à poursuivre notre réflexion. Tout d’abord, Voltaire propose d’emblée que la « faculté » d’imaginer — « le pouvoir que chaque être sensible éprouve en soi de se représenter dans son esprit les choses sensibles » — dépend de « la mémoire [156]». Nous voyons donc se dessiner le parallèle entre les deux « sortes » de mémoire proposées par Buffon et les deux « types » d’imagination susmentionnés. Pour Voltaire, la « réminiscence » animale, qui dépend du « sens intérieur » matériel, appelle ainsi l’imagination « passive, indépendante de la réflexion, […] source de nos passions & de nos erreurs [157]», tandis que Buffon en fait « l’ennemie de notre ame, […] la source de l’illusion, la mère des passions qui nous maîtrisent, nous emportent malgré les efforts de la raison, & nous rendent le malheureux théatre d’un combat continuel, où nous sommes presque toûjours vaincus [158]». Mais c’est dans leur conclusion presque identique concernant l’imagination « active » que réside la richesse heuristique du parallélisme entre la pensée du seigneur de Montbard et celle du patriarche de Ferney. En effet, dans un saisissant effet de miroir, Voltaire affirme, d’une part :

si vous proposez à cent personnes également ignorantes d’imaginer telle machine nouvelle, il y en aura quatre-vingt-dix-neuf qui n’imagineront rien malgré leurs efforts. Si la centième imagine quelque chose, n’est-il pas évident que c’est un don particulier qu’elle a reçu ? c’est ce don qu’on appelle génie  [159].

D’autre part, Buffon élabore sur ce « type » d’imagination — « cette puissance de notre ame » qui « en est même la qualité la plus brillante & la plus active » —, pour conclure sans équivoque : « c’est l’esprit supérieur, c’est le génie  [160]».

Voilà donc que se tissent les liens nécessaires entre les éléments essentiels de la chaîne qui forme l’ars inveniendi : mémoire, imagination et génie, facultés de l’entendement qui opèrent à l’intérieur d’un cadre formé par l’ars iudicandi. C’est ici Voltaire, plus explicite que Buffon, qui précise que « le vulgaire » appelle l’imagination « passive » — de même que la mémoire que nous partageons avec les animaux — « l’ennemie du jugement » ; au contraire, l’imagination « active » ne pourra « agir qu’avec un jugement profond [161]». En d’autres termes, « cette imagination active a toûjours besoin du jugement ; l’autre en est indépendante [162]». Si la démonstration de Voltaire s’attarde surtout à expliquer que ce « don de la nature est imagination d’invention dans les arts, dans l’ordonnance d’un tableau, dans celle d’un poëme [163]», et que le travail d’un poète qui « crée ses personnages, leur donne des caracteres, des passions […] demande encore le jugement le plus profond, & en même tems le plus fin [164]», il entr’ouvre également une porte du côté de la science en suggérant qu’« Archimède avoit au moins autant d’imagination qu’Homere [165]». Nous proposons que Buffon prend précisément le relais de Voltaire : à une « imagination d’invention dans les arts » correspondrait implicitement ce que les siècles suivants nommeront « l’imagination scientifique [166]».

Si Buffon n’a pas été un grand théoricien de l’imaginaire, nous ne croyons pas pervertir sa pensée en affirmant qu’il ait été profondément original en intégrant une conception « positive » de l’imagination à sa méthode scientifique. Dans cette optique, le verbe imaginer sert alors à introduire des hypothèses que le seigneur de Montbard juge tout à fait acceptables — qui répondent à tout le moins à ses critères théoriques de la certitude morale —, c’est-à-dire le plus souvent les siennes ! [167] Évidemment, une telle position, qui s’oppose à la critique virulente qu’il réservera à ses prédécesseurs, est sanctionnée par la double définition que Buffon donne de l’imagination dans son « Discours sur la nature des Animaux ». Ce qui aurait pu paraître comme une attitude ambiguë envers l’imagination s’articule par rapport aux positions extrêmes qu’il adopte dans ses développements théoriques : elle est soit « passive » et conçue comme une faculté que nous partageons avec les animaux, et peut alors devenir responsable de nos erreurs et de nos égarements, soit « active », c’est-à-dire « une caractéristique du génie [168]», voire son équivalent. Si cette appréciation positive que Buffon donne de l’imagination participe de l’esthétique du génie, elle n’allait pas de soi lorsqu’un savant la proposait comme élément de sa méthode scientifique [169]. C’est précisément l’irruption de l’imagination dans certains segments l’Histoire naturelle qui déclencha les critiques les plus virulentes.

Avant de poursuivre avec notre analyse du génie — scientifique et artistique — nécessaire au naturaliste qui se propose de fabriquer une nouvelle Histoire des quadrupèdes, et même si l’essentiel de la deuxième partie de notre travail portera sur le « Buffon lecteur », il nous a semblé pertinent de rappeler quelques éléments concernant la réception de l’Histoire naturelle au XVIIIe siècle [170], dans le prolongement des travaux que Jacques Roger a consacrés à l’histoire des idées [171].

Si Buffon s’était attiré les haines de tous bords chez ses collègues de l’Académie des sciences, bien peu osèrent contester publiquement ses hypothèses les plus hasardeuses ; le plus souvent, on se contentait de recourir à l’ironie pour condamner plutôt son style, inapproprié dans une œuvre de science. En fait, les trois premiers volumes avaient tout d’abord agi comme un révélateur des tensions qui s’exerçaient dans les milieux intellectuels en générant cette critique bipolaire : d’une part, le jésuite Guillaume FrançoisBerthier (1704-1782) qui, dans le Journal de Trévoux, annonça ce grand ouvrage avec forces éloges (à la fois pour la méthode d’observation et pour le style) et, d’autre part, les jansénistes Nouvelles ecclésiastiques qui n’avaient pas manqué de rapprocher Buffon des matérialistes et de l’accuser d’avoir proposé une théorie de la terre en contradiction avec la narration biblique. Berthier, dans ses comptes rendus des deux premiers volumes de l’Histoire naturelle publiés dans le Journal de Trévoux, se dit rempli d’admiration pour le naturaliste montbardois, cependant que les Nouvelles ecclésiastiques, qui se proposaient d’attaquer vigoureusement toute position jugée non conforme avec l’orthodoxie religieuse, taxèrent Buffon d’avoir sapé les fondements de la religion, non sans reprocher aux Mémoires pour servir à l’histoire des sciences et des arts d’avoir « osé louer un homme si dangereux [172]».

En effet : le rédacteur en chef Berthier n’hésitera pas, dès septembre 1749, à saluer ce « grand Ouvrage [173]» dont la méthode « mériterait d’être transportée de l’Histoire Naturelle à toutes les autres partie des Arts & des Sciences [174]», notamment parce qu’elle rejette les « systèmes » construits a priori pour insister plutôt sur l’observation et « indiquer la route qui mène à la science [175]». Berthier est si convaincu que la méthode de Buffon « nous apprend à chercher et à trouver la vérité dans l’étude des choses naturelles [176]» qu’il ira même, dans le numéro d’octobre 1749, jusqu’à affirmer que le naturaliste « reconnoît l’autorité des Livres Saints, l’histoire de la Création, celle du déluge universel [177]», mettant sur le compte d’un « jeu d’esprit […] où M. de Buffon fait entrer beaucoup de connoissances & de sagacité [178]» la divergence entre les « jours » inscrits dans la Genèse et les « périodes » proposées par le naturaliste montbardois. De plus, Berthier ne se privera pas de citer « avec complaisance les descriptions de M. de B. parcequ’elles sont claires, détaillées & bien écrites [179]». Le deuxième volume de l’Histoire naturelle sera recensé avec tout autant de bienveillance dans le numéro de mars 1750, notamment en ce qui a trait à l’immatérialité de l’âme qui distingue l’homme des bêtes — « c’est-à-dire, [l]es Ouvrages les plus parfaits du Créateur [180]» — et qui amène Berthier à s’exclamer : « Voilà comme parle & juge une Philosophie sage & éclairée [181]». En somme, Berthier loue Buffon tant pour son style que pour son apport à la découverte de nouvelles connaissances scientifiques : « On ne lira peut-être cet Ouvrage que pour apprendre des choses qu’on ne sçavait pas, ou pour en désapprendre qu’on croyait sçavoir : on pourrait le lire pour apprendre à écrire [182]». « Désapprendre » les éléments erronément rapportés par les autres naturalistes à propos de la conformation ou du comportement des différentes espèces animales sera précisément une des tâches que le « Buffon lecteur » remplira avec la plus grande assiduité dans l’Histoire des quadrupèdes. Mais pour cela, il lui faudra le génie nécessaire et une certaine discipline — « cette sage circonspection » — pour ne pas « salir l’imagination » : « Il faudroit avoir le talent rare qu’a le célèbre Académicien de traiter des matiéres délicates, & capables de salir l’imagination, avec cette retenuë & cette sage circonspection qui détruit le sentiment & qui ne parle qu’à l’esprit [183]».

Les Nouvelles ecclésiastiques n’ont traité de l’Histoire naturelle que cinq mois après le premier compte rendu de Berthier dans le Journal de Trévoux, soit dans le numéro du 6 février 1750. L’article semble surtout viser « l’indulgence des jésuites devant cet ‘‘impie’’ tant admiré [184]». Bien déterminé à « faire connoître le venin » contenu dans les premiers volumes de l’Histoire naturelle, le journaliste anonyme invoque les « marques équivoques de catholicité [185]» qui font suspecter Buffon de matérialisme, et il lui reproche d’avoir donné une théorie de la terre qui « contredit bien clairement le récit de Moyse [186]». La feuille du 13 février reprend la même accusation en précisant que Buffon « semble reconnoître l’autorité des Livres Sacrés, tandis qu’il les contredit formellement [187]». Les attaques des Nouvelles ecclésiastiques eurent leur effet et conduisirent au célèbre épisode de la condamnation de la Sorbonne et aux rétractations qui ouvriront le quatrième volume de l’Histoire naturelle (précédant immédiatement l’Histoire des quadrupèdes)  [188]. Bien qu’il prenne acte de cette « espèce de rétractation », le journaliste janséniste se demande si le mal déjà fait pourra « empêcher les ravages effroyables que feront dans toute l’Europe des Livres si pernicieux et si répandus [189]».

Quoi qu’il en soit, c’est sur cet arrière-plan complexe, sous-tendu par une opposition de nature religieuse, que se forgera la critique plus « scientifique » de l’ouvrage de Buffon. Même que, du côté des jésuites, on avait noté l’importance de l’imagination et du génie dans l’évaluation que feront les commentateurs de l’Histoire naturelle. En effet, Berthier avait proposé, en réaction au quatrième volume de l’Histoire naturelle, que Buffon avait été en quelque sorte un croyant qui s’était passagèrement égaré : « En l’éloignant de Moïse, son imagination l’a égaré ; elle a exercé sur sa raison un empire dont il ne sçauroit trop affranchir son génie  [190]». Il reste que Berthier avait mieux saisi que la plupart de ses contemporains « la nécessité pour l’homme de science d’appliquer une méthode de recherches indépendante des formules théologiques [191]». Quant aux savants qui s’attaquèrent aux trois premiers tomes de l’Histoire naturelle, ils prirent le relais de l’esprit qui se dégageait des Nouvelles ecclésiastiques afin de rendre compte des « faiblesses scientifiques de l’œuvre pour en ruiner le prestige philosophique et mieux défendre les orthodoxies [192]». Ce qu’ils dénoncèrent, au-delà des accusations de matérialisme et d’impiété, c’était précisément l’irruption de l’imagination dans un ouvrage scientifique.

Tout d’abord, considérons les trois tomes des Lettres à un Amériquain sur l’histoire naturelle, générale et particulière de monsieur de Buffon, ouvrage anonyme, supposément publié à Hambourg, sans nom d’éditeur, en 1751. Il a, dans les faits, été écrit par un autre naturaliste, l’Oratorien Joseph-Adrien Lelarge de Lignac (1710-1762), lui-même patronné par un des plus farouches opposants à Buffon, René-Antoine Ferchault, seigneur de Réaumur (1683-1757), célèbre entomologiste dont les Mémoires pour servir à l’histoire des insectes (1734) [193] lui avaient assuré une réputation enviable chez ses collègues de l’Académie des sciences. L’abbé y fait remarquer que la plupart des observations de Buffon sont imprécises et, surtout, qu’il « contredit la Genèse en tout [194]», de même que « l’histoire de Moyse [195]», qu’il chasse Dieu de l’histoire naturelle [196], et adopte une opinion « diamétralement opposée » au « témoignage de l’écriture [197]». Cependant sa critique scientifique est plutôt faible — en fait, il s’agit plutôt d’une critique religieuse du matérialisme — et se limite à conclure que Buffon n’a transmis que des « songes philosophiques [198]» ou des « réflexions mystérieuses [199]», et que son goût immodéré « pour le paradoxe et pour l’obscurité [200]» fait de lui un de ces « demi-sçavans, la honte de notre siècle [201]». Si on exclut les récriminations de nature théologique [202], Lelarge de Lignac reproche plus précisément à Buffon de donner « un air spécieux à tout ce qu’il présente » en raison du « ton d’enthousiasme qui fait respecter tout ce qu’il propose quelque incroiable qu’il soit [203]». L’abbé en a contre « la construction de la terre telle qu’il [Buffon] l’a imaginée  [204]», et il accuse le seigneur de Montbard de ne pas réaliser « les merveilles qu’il imagine  [205]». Plus précisément, l’Oratorien reproche à Buffon de « s’imagine[r] que le déluge fût un événement si paisible et que la mer, pendant qu’il dura, fut dans un calme parfait [206]». De même s’étonne-t-il que l’auteur de l’Histoire naturelle doive recourir « au miracle pour imaginer qu’il a pû se former sur la terre des torrents dont le cours rapide et varié aura submergé les dépouilles qu’il avoit enlevées à la terre [207]». Il semonce enfin Buffon pour avoir « donné ses idées comme elles lui sont venües, sans trop les comparer [208]» et résume : « C’est bien dommage que son style qui est si bon se soit employé à débiter de si mauvaises choses [209]».

À ce point, il peut être intéressant de remarquer, avec Maëlle Levacher, que Lelarge de Lignac « fait parfois preuve de mauvaise foi dans sa dénonciation de l’épicurisme de Buffon [210]», ce qui fera dire au critique Clément que l’auteur des Lettres à un Amériquain a « quelques fois donné l’entorse aux idées, abusé des termes de Mr de Buffon » jusqu’à lui imputer « des conséquences auxquelles jamais il ne songea [211]».

Parallèlement, les Observations sur l’Histoire naturelle, générale et particulière de Buffon et Daubenton auraient été rédigées au début des années 1750 par Chrétien-Guillaume Lamoignon de Malesherbes (1721-1794) [212]. Influencé, cependant, par le prestige dont jouissait Buffon, Malesherbes ne publia jamais de son vivant sa critique scientifique de la métaphysique contenue dans les trois premiers tomes de l’œuvre de son respecté collègue de l’Académie des sciences [213]. Si l’auteur est irrité d’abord par les attaques de Buffon contre les classificateurs (principalement Linné et Tournefort), il critique tant la méthode, la métaphysique et la louange excessive que Buffon fait des Anciens. Il questionne aussi l’inexpérience d’un membre de la section de mécanique qui s’improvise spécialiste en histoire naturelle [214]. Ce qui nous a surtout marqué, toutefois, c’est l’insistance avec laquelle Louis-Paul Abeille, dans l’introduction aux Observations, ne manque pas de souligner que Malesherbes avait senti que « la réputation de l’auteur et les traits brillans de son ouvrage » pouvaient « accréditer des opinions que rendroient nuisibles des jugements plus que hasardés sur des hommes célèbres, et des conseils spécieux qui jeteroient dans le découragement ceux qui pourroient s’occuper des mêmes sciences avec plus de succès [215]». De même, il ajoute que Malesherbes « avoit un éloignement extrême […] pour tout ce qui pouvait mortifier les hommes les plus ordinaires, et, à plus forte raison ceux en qui la conscience de leur supériorité n’étoit égarée que par les prestiges de leur imagination  [216]». Ainsi, toujours selon Abeille, même si Malesherbes prit souvent avec chaleur la défense de Buffon [217], il lui reproche principalement ses erreurs « où l’avoient entraîné une imagination forte, éblouissante, et l’esprit systématique qu’elle enhardissoit [218]», et son système de la génération « produit de la seule imagination  [219]». En somme, Abeille résume ainsi les réticences de Malesherbes : « L’empire de l’imagination d’un côté, et de l’autre l’empire de l’amour-propre, de ce principal agent des illusions qui vit de tout, qui vit de peu, qui vit de rien, fait taire la raison [220]». Malesherbes lui-même considère le système de la génération proposé par Buffon comme « un tissu d’erreurs [221]» : « Je conviens que le moyen que propose M. de Buffon paroît le plus simple pour quelqu’un qui voudroit imaginer des êtres qui ont la puissance de reproduire leurs semblables. Mais il n’est pas question ici d’examiner ce qui seroit le plus simple ; il faut examiner ce qui est [222]». Ce qui rebute Malesherbes, c’est ce croisement inopiné entre science et belles-lettres : « Je sais que la difficulté qu’on trouve à appercevoir les objets du monde microscopique a quelquefois engagé les observateurs à se jeter dans l’hypothèse, quand les observations leur ont manqué ; et on pourroit peut-être dire qu’ils ont le même privilège que les peintres et les poëtes [223]». En somme, pour Malesherbes, Buffon est doublement dangereux car le charme de son style s’allie à sa notoriété pour accréditer des erreurs dans le grand public. C’est pourquoi il a entrepris de corriger ces erreurs, « de peur que la grande célébrité de l’auteur ne fasse regarder toutes ses opinions comme des vérités constantes [224]».

Il fallut ensuite attendre plus de trente ans après la publication des trois premiers volumes de l’Histoire naturelle pour que l’opposition, d’origine essentiellement religieuse encore une fois, fourbisse ses armes contre un Buffon qui risquait à nouveau, en 1778, l’affrontement avec le texte sacré dans ses « Époques de la nature ». La principale critique formulée par les théologiens était centrée sur le recours à la notion des « jours-périodes » qui allaient contre le sens littéral de la Genèse, les époques de Buffon n’ayant aucun rapport avec les jours de la création, ni pour l’ordre du temps, ni pour les circonstances des faits. Deux auteurs attaquèrent alors Buffon, en apparence sur le plan scientifique, mais fondamentalement sur celui de l’orthodoxie. Si les remarques de l’abbé François-Xavier de Feller (1735-1802) eurent peu d’impact [225], la dénonciation de l’abbé Thomas-Marie Royou (1743-1792), chapelain de l’Ordre de Saint-Lazare et professeur de philosophie au collège Louis-le-Grand, eut une tout autre portée car, en plus de sa virulence, elle fut plus accessible au public français à la faveur de quatre longs articles publiés en 1779 dans L’année littéraire dirigée alors par Louis-Marie Stanislas Fréron (1754-1802) [226].

Malgré qu’il se dise « plein de vénération pour le génie [227]» de Buffon, l’abbé Royou conteste la « pauvre imagination [228]» du naturaliste dont la hardiesse « ne s’effraye pas du merveilleux » et n’essaie pas de « diminuer le nombre des prodiges inconcevables qu’offre le spectacle de l’univers [229]». Sur un ton méprisant et ironique, le chapelain entend détruire dans une autre lettre l’« invention [230]» qui sous-tend la théorie de la terre buffonienne qui ne serait bonne qu’à « soulage[r] les imaginations foibles [231]». Incapable d’accepter la démonstration de Buffon selon laquelle la « terre, aujourd’hui si féconde, ne fût, pendant des milliers de siècles qu’un immense torrent de verre fondu [232]», l’abbé Royou va s’efforcer de réduire la pensée de Buffon — non seulement en ce qui a trait à la fécondité de la terre, mais aussi à la génération des animaux et aux variétés dans l’espèce humaine —, à une vaste extravagance. Selon l’abbé, il ne fait aucun doute que Buffon avait « une haute idée de notre crédulité, pour se flatter de nous faire adopter pareils contes [233]». Contestant par exemple les « molécules organiques » et le « moule intérieur » chers à Buffon, l’abbé Royou s’enflamme :

Oui, Monsieur, nous avons tous bouilli pendant des milliers de siècles dans cette immense chaudière de verre fondu, dont la chaleur surpasse tout ce que notre imagination peut se figurer ; vous êtes encore effrayé en songeant que vous avez été plongé si long-temps dans ce gouffre embrasé ; mais rassurez-vous ; reposez-vous sur la prudence de M. de Buffon, & sur la fécondité de son génie [234].

Si la critique scientifique de l’abbé Royou est beaucoup plus développée que ne l’étaient celles de Lelarge de Lignac, de Malesherbes ou de l’abbé de Feller, il reste que la hargne du chapelain est essentiellement d’origine religieuse :

Pour moi, je ne saurois m’empêcher de gémir, en voyant […] qu’un des plus beaux génies du monde chrétien vient dans le dix-huitième siècle renouveller les extravagantes opinions des philosophes payens, qui ne connoissant pas le vrai créateur du ciel & de la terre, imaginèrent des mots vuides sens pour expliquer la formation des êtres créés [235].

L’abbé Royou estime ensuite que si Buffon mentionne « toujours des époques & des dates fixes & précises » qu’il puise « toutes dans son imagination  [236]», c’est pour mieux appuyer sa principale récrimination : « que d’une main on caresse l’écrivain sacré, & que de l’autre on lui donne le plus cruel soufflet [237]». Au-delà de l’ironie, le chapelain veut montrer Buffon « en contradiction avec le récit de l’écrivain sacré ; en contradiction avec les notions les plus simples que la raison nous donne de l’Être suprême [238]», afin que le naturaliste montbardois « renonce pour toujours à ces rêves philosophiques qui nuisent à la religion [239]». De plus, l’abbé Royou accuse Buffon d’avoir voulu uniquement se prémunir de la censure en adoptant un système qui se résume à « une hypothèse ingénieuse, comme un jeu de l’imagination pour expliquer les phénomènes singuliers [240]». En somme, le chapelain reproche au naturaliste d’avoir « l’imagination féconde [241]», caractéristique incompatible selon lui avec la rigueur d’un véritable savant :

Ah ! ces conclusions quand elles sont proposées avec un air d’assurance, comme démonstrations rigoureuses par un homme qui en impose autant que M. de Buffon, peuvent réussir auprès des femmes et des jeunes gens. Mais nous autres logiciens, nous savons les apprécier, & je vous réponds ce que M. de Buffon appelle ici une démonstration dans toute la rigueur de la logique, sera cité désormais par les vrais logiciens, comme un exemple fameux de ce qu’ils appellent fallacia logica [242].

[…] c’est dans l’arsenal même de M. de Buffon que j’ai été puisé des armes contre lui ; c’est aux pieds de sa statue que j’ai appris à briser son monde imaginaire [243].

Nonobstant l’intensité accrue de la charge, il reste que le fond de la critique de l’abbé Royou reste similaire à celles de Lelarge de Lignac, de Malesherbes et de l’abbé de Feller : sur une base antireligieuse, on reproche à Buffon d’avoir proposé des hypothèses « imaginées dans le fond d’un cabinet [244]», d’être un des ces « créateurs en hypothèses […] qui arrangent le monde comme ils voudroient qu’il fût [245]». Si la conclusion de Royou est lapidaire et souvent mesquine [246], il reste que le chapelain aura identifié clairement le nœud de ce que les collègues savants de Buffon lui reprocheront :

Il [le sublime historien de la nature] va devenir un exemple à jamais mémorable des écarts où le génie même peut entraîner, lorsque, par une curiosité indiscrette, il veut sonder les secrets impénétrables de la nature ou les décrets incompréhensibles de son auteur. […] Moyse seul a pu nous dire quelque chose de raisonnable sur la création, & les plus grands génies qui ont osé, après lui, sonder cet abysme sans le secours de la révélation, se sont tous égarés, sont tous devenus fameux par des chûtes éclatantes.

Plaignons donc M. de Buffon d’avoir eu la témérité de vouloir arracher son voile à la nature & ses secrets au Créateur. J’ai combattu avec force ses erreurs, parce que son autorité leur donnoit un grands poids ; mais je n’en rends pas moins hommage à cette imagination brillante, à ce coloris enchanteur qui nous ont rendu si agréable l’étude importante de la nature. Respectons le génie, même dans sa chute ; & si le livre des Époques pouvoit affaiblir le sentiment de vénération qu’on doit éprouver pour l’auteur, qu’on se rappelle ses anciens travaux et qu’on se dise, mais il a écrit l’Histoire Naturelle [247].

En amont et en aval de l’Histoire des quadrupèdes donc, il semble que l’on ait surtout reproché à Buffon — tout en la saluant — l’intensité de son imagination, voire de son génie, et que l’on ait craint ce style susceptible d’insinuer « le poison de l’erreur en le rendant agréable [248]», que l’on ait redouté en somme « le savant écrivain à succès, qui distille des erreurs auprès du grand public intellectuellement vulnérable [249]». Dans l’intervalle toutefois, les textes de descriptions animalières, s’ils s’inscrivent dans la continuité d’une notoriété déjà établie par le succès des trois premiers volumes de l’Histoire naturelle, ne semblent pas avoir suscité de la part de la critique de réactions aussi violentes [250], à deux exceptions notables.

Tout d’abord, soulignons la critique philosophique par l’abbé Étienne Bonnot de Condillac (1714-1780) qui, avec son Traité des animaux (1755), règle ses comptes et prend ses distances avec le seigneur de Montbard [251]. Plusieurs contemporains ont suggéré que Condillac avait tout d’abord puisé largement dans Buffon, sans le reconnaître, pour rédiger son Traité des sensations (1754), notamment dans cette célèbre séquence d’une statue qui s’éveille progressivement à la vie [252]. Grimm reprochera à Condillac d’avoir répété « à contre-cœur ce que les autres ont révélé à l’humanité avec génie » et, conséquence d’un style « froid, diffus, disant peu de choses en beaucoup de paroles, […] substituant partout une triste exactitude de raisonnement au feu d’une imagination philosophique », l’auteur du Traité des sensations sera reconnu coupable « d’avoir noyé la statue de M. de Buffon dans un tonneau d’eau froide [253]». L’impact sur le public fut minime en ce que la popularité de l’œuvre de Buffon était sans commune mesure avec le peu de retentissement des ouvrages de Condillac, dont la critique féroce montrait cependant, d’une part, la fragilité du système buffonien, notamment en ce qui a trait au « sens intérieur matériel » commun à l’homme et à l’animal [254]. D’autre part, Jean Gillet a noté que la « prosopopée philosophique » proposée par Buffon « n’a pas le caractère scientifique de l’Histoire naturelle » et que l’analyse se fait « à partir de données qui n’ont rien de rationnel [255]». Selon Gillet, la critique systématique de Condillac, qui annote presque ligne à ligne le texte de son rival, fait ressortir « la part de création poétique dans le texte du naturaliste [256]» et montre que le l’homme-statue de Buffon, qui s’éveille envahi par ses émotions et ses incertitudes, se rapproche plus du paradis terrestre mythique évoqué par Milton [257] que d’une quelconque analyse scientifique. Une fois de plus cependant, il s’agit-là d’une critique philosophique générale qui n’attaquait pas directement la méthode préconisée par Buffon dans les descriptions animalières qui, en rétrospective, agitèrent moins violemment les commentateurs. La querelle entre Condillac et Buffon nous rappelle cependant que le savant reste marqué par ses lectures, et que le génie poétique surgit parfois avec plus d’intensité que le génie scientifique…

Dans la même perspective visant la critique philosophique de l’Histoire des quadrupèdes, il ne faudrait pas oublier la critique timide et plus « neutre » — théologiquement parlant — des descriptions animalières exprimée par Charles-Georges Leroy (1723-1789)  [258], lieutenant des chasses et garde-marteau du domaine royal de Versailles (1753-1789), dans ses Lettres sur les animaux (1762-1768) [259]. La critique exprimée par Leroy n’est pas facile à analyser : d’une part, sa fonction d’employé des chasses dans les Parcs de Versailles le prédisposait, selon le leitmotiv buffonien, à multiplier les observations sur le gibier à poil et les prédateurs aussi bien que sur le gibier à plume et certains animaux domestiques ; d’autre part, son amitié clairement exprimée à l’endroit de Buffon [260] fait qu’il emploie une délicatesse maniérée lorsqu’il s’agit de contredire les observations erronées du seigneur de Montbard, ou encore lorsqu’il émet des opinions philosophiques diamétralement opposées à celles du naturaliste bourguignon. Par exemple, Leroy accorde beaucoup plus de capacités aux animaux que ne le fera Buffon dans l’Histoire des quadrupèdes : si, pour le lieutenant des chasses, « leur instinct s’élève jusqu’à l’intelligence [261]», leur mémoire est réelle et ne saurait être réduite à la seule réminiscence revendiquée par Buffon. Qui plus est, il accorde même aux bêtes « le jugement qui est un résultat de la comparaison », et « la notion de la chose jugée, qui s’établit dans la mémoire [262]», voire la perfectibilité qui les force à « inventer de nouveaux moyens [263]». Sensation, mémoire, comparaison, jugement, perfectibilité, tout cela semble bien plus proche de Condillac [264]Traité des sensations (première partie, chapitre II) et Traité des animaux (première partie, chapitre V) — que de Buffon. Or, quand cette « Première lettre » paraît dans le Journal étranger d’août 1762, Buffon a déjà publié neuf tomes de l’Histoire naturelle, incluant les animaux que Leroy décrira dans ses lettres subséquentes (le sanglier et le chien (HN, V), le cerf, le lièvre, le daim, le chevreuil et le lapin (HN, VI), le loup et le renard (HN, VII). Il est donc étonnant que Leroy se contente de louer ces « excellentes histoires que M. de Buffon nous a données d’un grand nombre d’animaux », « l’exactitude » et « le charme » de ses descriptions « qui laissent bien loin derrière lui tous les naturalistes qui l’ont précédé [265]». En effet, Leroy s’abstient de confronter explicitement son ami ; lorsqu’il doit le faire, il attribue les idées qu’il va réfuter non à Buffon mais à un énigmatique « Observateur » dont il prend le contre-pied dans une lettre dialogique où il se permet d’avancer que les bêtes, comme nous, peuvent « faire des abstractions [266]», jusqu’à proférer cette véritable hérésie buffonienne sans heurter de front son ami : « J’ai dit, et je crois en être sûr, qu’il y a tel homme dont actuellement la somme des idées et des connaissances acquises est inférieure à la somme des idées de tel renard dont j’ai suivi les manœuvres [267]».

Le respect mutuel que les deux hommes se vouaient fit que Buffon exprima à l’endroit du lieutenant des chasses de Versailles un ton toujours empreint de courtoisie. De même, Daubenton souligne que « M. le Roy, Inspecteur des Parcs de Versailles, […] contribue souvent à notre ouvrage par le goût qu’il a pour l’Histoire Naturelle [268]», mentionnant au passage un « campagnol [qui] a été donné au Cabinet par M. le Roy, Inspecteur des parcs de Versailles [269]». Buffon, quant à lui, n’hésitera pas à prier son ami, excellent observateur sur le terrain, de vérifier certains faits dont il doute. Par exemple, se demandant s’il est vrai que le furet « n’est nullement avide de miel », le naturaliste bourguignon écrit : « J’ai prié M. le Roi, Inspecteur des chasses du Roi, de vérifier ce dernier fait […]. Ce n’est pas la première fois que M. le Roi, qui joint à beaucoup d’esprit un grand amour pour les sciences, nous a donné des faits plus ou moins importans, et dont nous avons fait usage [270]». Dans son « tableau d’histoire » du surmulot, Buffon ne manque pas de souligner que « M. le Roy, Inspecteur du Parc, a eu la bonté de nous en envoyer en grande quantité, vivans et morts ; il nous a même communiqué les remarques qu’il a faites sur cette nouvelle espèce [271]». Il ne sera évidemment plus question de Leroy dans les derniers volumes de l’Histoire des quadrupèdes qui contiennent des animaux qu’il n’était pas à même d’observer, mais on verra son nom réapparaître dans l’Histoire naturelle des oiseaux  [272]. Ce respect mutuel entre deux hommes de terrain qui avaient pourtant de profonds différends sur d’importantes questions philosophiques ne vacillera qu’une seule fois quand Leroy réduit, pour le compte de Mme d’Angiviller, les « tableaux d’histoire » de Buffon à « de charmantes histoires […] dans lesquelles on trouve presque toujours autant de vérité dans l’observation que de charme et de magie dans l’expression [273]». Cette insistance sur la qualité stylistique déployée par le seigneur de Montbard, de même que l’hésitation exprimée quant à l’exhaustivité des vérités présentes dans l’Histoire des quadrupèdes, permettent à Leroy, dans cette même lettre, de défendre ses propres idées en contradiction avec la philosophie de Buffon, sans heurter de front son grand ami :

Mais je l’aime trop pour l’attaquer dans ses propres foyers, et me servir contre lui [Buffon] des armes qu’il m’aurait fournies. Ce serait mal reconnaître tout le plaisir que m’ont fait ses ouvrages, dont vous savez que la lecture m’a fait passer les plus heureux momens. Je n’ai combattu son opinion que pour l’intérêt de ce que je crois, de bonne foi, être la vérité. Si j’ai réussi à prouver contre lui, la question doit être terminée. Il n’est pas moins d’athlète que je voulusse combattre après celui-là [274].

Ce n’est peut-être pas un hasard si c’est dans cette même lettre que nous retrouvons les allusions de Leroy à la « vue très-courte de M. de Buffon [275]». En effet, la faculté de voir avec les yeux de l’esprit, qualité caractéristique, selon nous, du seigneur de Montbard, explique, selon Leroy, la différence entre l’homme et l’animal. En effet, si pour le lieutenant des chasses de Versailles les animaux ont, à l’instar de l’homme — et contrairement à ce qu’avait avancé Buffon —, « la conscience de leur existence passée [276]», il reste tout de même, comme l’avait proposé le naturaliste montbardois, un « intervalle immense [qui] nous sépare [277]». Mais Buffon mettait cet intervalle sur le compte de notre âme immatérielle et immortelle (et donc sur le langage et la pensée exclusifs à l’homme) ; Leroy qui ne veut pas se mêler la question de l’âme des bêtes (auxquelles il accorde le pouvoir de comparer les idées, le langage, la conscience de leur existence passée et la perfectibilité), situe cette différence dans l’exclusivité du génie humain :

On peut donc présumer que les bêtes ne feront jamais de grands progrès, quoique, relativement à certains arts, elle pussent en avoir fait, sans que nous nous en fussions apperçus. En général, les obstacles qui s’opposent aux progrès des espèces, sont fort difficiles à vaincre, et les individus n’empruntent point non plus de la force d’une passion dominante, cette activité soutenue qui fait qu’un homme s’élève, par la force du génie, fort au dessus de ses égaux  [278].

Au-delà de l’amitié et du respect, la reconnaissance du génie buffonien peut avoir contribué à tempérer la réserve de Leroy : « Un génie heureux peut changer la forme des esprits de son siècle, comme une révolution change souvent le gouvernement d’une nation [279]». De la même manière, Buffon semble avoir su déceler chez son grand ami cette même étincelle de génie qui contribua peut-être à ce qu’il ne remette jamais en question des opinions philosophiques qui démolissaient clairement les siennes. Signe qu’aucune animosité ne restera entre les deux hommes, Buffon poursuivra sa collaboration avec Leroy que l’on peut suivre jusque dans le dernier volume — posthume — du Supplément  [280].

Quoi qu’il en soit, au moment où le premier tome de l’Histoire des quadrupèdes est sur le point de paraître, cependant que Buffon est admis à l’Académie française, l’auteur de l’Histoire naturelle est perçu par le public lettré comme un homme dont le « génie […] fait [honneur] depuis longtemps à la nation [281]». Hormis les cas de Condillac et de Leroy, le relatif silence de la critique à propos des volumes de l’Histoire des quadrupèdes a conduit Maëlle Levacher à remarquer par exemple qu’au-delà de l’année 1757, le Journal des sçavans cesse de s’intéresser à l’Histoire naturelle, abandonnant toute critique après la parution du tome VI (1756) — soit le troisième volume consacré aux descriptions animalières. Nous ne suivons toutefois pas la chercheure jusqu’au bout lorsqu’elle affirme que l’Histoire des quadrupèdes « ne fut probablement pas lue par les philosophes […] non plus par les savants, qui pensaient en connaître le contenu [282]», et donc que « personne ne se soit vraiment intéressé aux quelques [sic] 25 volumes parus [entre la « Théorie de la Terre » et les « Époques de la nature »]… excepté Fréron [283]». Ce serait, d’une part, faire fi des remarques de Leroy, voire de Condillac et, d’autre part, ignorer les raisons qui expliquent le silence concernant les derniers volumes de l’Histoire des quadrupèdes consacrés aux animaux exotiques nouvellement décrits. De plus, il ne faudrait pas ignorer, du point de vue littéraire par exemple, les nombreuses lectures publiques dans les salons et les remarques de Grimm depuis sa Correspondance littéraire de 1755 jusque dans le Mercure de France de 1765. Si l’on examine ces comptes rendus, nous retrouvons cette même critique de l’imagination dont nous avons précédemment traitée. Ainsi, commentant le cinquième volume de l’Histoire naturelle (qui comprend les articles sur la brebis, la chèvre, le cochon et le chien), Grimm souligne que les descriptions anatomiques de Daubenton ont « le mérite de l’exactitude et de l’instruction », alors que les « tableaux d’histoire » de Buffon procurent « ce plaisir vif que produisent l’élévation et la beauté de son style », non sans ajouter cette prophétique tirade fort pertinente en regard de notre problématique :

Tous les raisonnements froids et pesants resteront ensevelis sous la poussière des bibliothèques avec toute leur méthode, tandis que les écrivains à la fois graves, élevés et agréables, resteront entre les mains de tout le monde, malgré la fragilité de leurs systèmes, malgré les fautes qui peuvent leur être échappées, et lorsque leurs opinions et leurs erreurs auront été anéanties par le grand jour de la vérité. Si je n’aimais pas tant la poésie, je dirais qu’il y en a trop dans l’histoire du chien. Les gens sévères ne manqueront pas de la reprocher à M. de Buffon. […] En général, il faut bien se garder de donner des conjectures pour des certitudes, et des soupçons philosophiques pour des vérités incontestables [284].

En d’autres termes, le critique littéraire ne se contente pas de louer le style du naturaliste mais il traduit aussi les réticences des savants — les « gens sévères » — qui ne pouvaient se résoudre à voir poindre l’imagination, acceptée dans les arts et belles-lettres, dans un ouvrage scientifique. Bien que la réserve finale de Grimm soit un peu sévère — nous aurons maintes occasions de montrer dans la deuxième partie de ce travail que Buffon exprime clairement ses doutes en regard d’hypothèses tendant plus vers la certitude morale que vers la certitude physique [285]—, elle illustre fidèlement ce que la communauté savante reprochait au naturaliste montbardois. De manière encore plus explicite, Grimm commentera une décennie plus tard les « Première » et « Seconde » vues « De la Nature » qui ouvrent les tomes XII et XIII de l’Histoire naturelle, en réhabilitant toutefois le recours à l’imagination et en soulignant le génie artistique du naturaliste hors des descriptions animalières : « Le génie de M. de Buffon, trop longtemps captivé par la contrainte de la méthode, a pris un nouvel essor dans ces morceaux philosophiques, essor heureux, par lequel il atteint à ce qu’ont de plus élevé les connoissances humaines [286]». Nous ne partageons évidemment pas l’opinion de Grimm voulant que le génie et l’imagination ne puissent faire partie intégrante de la méthode dans les descriptions animalières, mais nous croyons que ce commentaire illustre bien la résistance du milieu scientifique à intégrer ces composantes dans l’histoire naturelle. Pourtant, Grimm ne manque pas de souligner que les « Lecteurs initiés dans les hautes sciences […] reconnoîtront l’avantage qu’a cet habile Observateur sur tous ceux qui l’ont précédé par l’élévation d’esprit qui lui fait voir tout en grand, & par l’heureux talent de peindre tout ce qu’il voit & comme il le voit [287]». La séquence précédente est intéressante notamment si l’on considère que le naturaliste à la « vûe courte » doit recourir à son génie pour « peindre tout ce qu’il voit » avec les yeux de l’esprit. La suite du commentaire de Grimm semble aller en ce sens puisque le critique littéraire ajoute : « C’est ainsi qu’après avoir par la force de son imagination pénétré dans ce que la nature a de plus profond, il éclaire ce qu’elle a de plus caché du flambeau de la philosophie [288]». Le commentaire de Grimm laisse supposer que « l’éloquence particulière à M. de Buffon, éloquence qui consiste moins dans les mots que dans les choses, c’est-à-dire dans la connoissance la plus approfondie des sujets sur lesquels il écrit », lui permet de traiter de matières comme jamais auparavant elles ne l’avaient été « avec une pareille clarté en quelque langue que ce soit [289]». C’est donc « dans la force & la vérité des image » que l’on trouvera dans les ouvrages de Buffon « autant de charme que d’instruction » et qu’on y verra « par-tout l’impulsion du génie [290]». Ici Grimm rejoint en partie ce qu’Élie Fréron avait dit de « cette brillante description [291]» du chien, emblématique des « tableaux d’histoire » qui étaient tout sauf ennuyeux, car Buffon avait « su faire à quelques égards un ouvrage de génie d’un travail de compilation [292]». Si bien que, tant dans les « tableaux d’histoire » que dans les grands discours, la critique « ne sait lequel admirer le plus le Peintre ou le Philosophe [293]».

Nous pouvons donc suivre Maëlle Levacher lorsqu’elle affirme que, « pour plaire à tous, l’H.N. devait renoncer à plaire tout entière à certains [294]», notamment à la communauté savante réticente à admettre, comme le grand public qui s’intéressait surtout à l’aspect littéraire, une si imposante présence de l’imagination dans les « tableaux d’histoire », au sein d’une œuvre aux prétentions scientifiques clairement revendiquées. Si bien que l’on retiendra souvent cette attitude stéréotypée où l’image de Buffon s’est figée : grand écrivain, mais mauvais philosopheà qui l’on reprochait de mettre un peu trop de poésie dans ses descriptions, et de voir « moins la nature dans ses opérations que dans sa tête [295]». Pour le naturaliste suisse Charles Bonnet (1720-1793), le Buffon de l’Histoire des quadrupèdes se réduit à « un célèbre faiseur d’animaux », lesquels, si l’on se contentait des portraits brossés par le naturaliste montbardois, « se seroient trop altérés en passant par de telles lunetes », si bien que « nous ignorerions encore leur véritable apparence [296]». Pour Bonnet, il est clair que Buffon, se fiant plus à son imagination qu’à son esprit d’observation, a produit en somme un « roman philosophique [297]» :

Si la nature ne l’a pas fait observateur, en revanche elle l’a enrichi de ses dons les plus brillans, et en a fait l’homme le plus éloquent de son siècle. […] et ses écrits, pleins de feu et de vie, diront à la postérité que le peintre de la nature n’en fut pas toujours le dessinateur  [298].

Si ces derniers commentaires traduisent bien l’état d’esprit de plusieurs contemporains pour qui le « style enchanteur [299]», l’imagination et le génie de Buffon le détournaient des « vérités » scientifiques ou théologiques de la théorie de la terre ou de la cosmogonie, ils s’en trouvaient cependant pour suggérer que ce « défaut » pouvait se transmuer en qualité et conduire à certaines vérités philosophiques insérées dans l’Histoire des quadrupèdes. Pour Élie Fréron, le génie de Buffon garantissait des « compositions plus réfléchies, plus savantes et mieux raisonnées » que celles de Pline par exemple, aboutissant sur une histoire naturelle « plus vraie et plus instructive [300]» ; pour Stanislas Fréron, il faudra toutefois toujours se méfier que « tant de talent et tant de génie [aient] été consacrés à parer des plus brillantes couleurs, des systèmes vains et absurdes, des opinions ridicules ou extravagantes [301]».

La critique littéraire la plus élaborée concernant l’Histoire des quadrupèdes vient encore de Grimm qui, commentant la publication récente du quatrième volume de l’Histoire naturelle, y voit un livre « qui est du petit nombre de ceux qui iront à la postérité [302]». Puis, à ceux qui reprochent à Buffon ses hypothèses, Grimm rétorque :

Il est vrai que cette exactitude scrupuleuse est presque indispensable à un philosophe dont le génie hardi hasarde souvent des systèmes, invente des hypothèses qui pourraient ne pas être au gré de tout le monde. Mais combien de philosophes qui, avec beaucoup plus d’orgueil que de génie, et avec plus d’entêtement que d’imagination, nous donnent souvent les rêves les plus absurdes pour des démonstrations, et se fâchent quand nous osons les examiner de près [303].

Si « cette exactitude scrupuleuse […] indispensable » renvoie à ce que nous avons déjà identifié comme étant la « discipline de l’imagination », nous pouvons aisément proposer que cette dernière entretient des liens étroits avec génie du naturaliste. Ainsi, pour Grimm, qui passe ici subtilement de la critique littéraire à la critique scientifique, plus les « vérités […] sont simples et lumineuses, plus elles sont du ressort du génie seul [304]».

De ce panorama consacré à réception de l’Histoire naturelle, il ressort un certain malaise de la part des contemporains de Buffon à admettre l’intervention de l’imagination — source du génie — dans les descriptions animalières, alors même qu’elle était tolérée, voire réifiée dans les grands discours. Il y aurait donc selon nous une dualité — artistique et scientifique — inhérente à la notion de génie, que nous devrons explorer dans le prochain chapitre. Nous pourrons ainsi mieux comprendre, d’une part, pourquoi la réception de l’Histoire naturelle — qui participe à la fois des sciences et des belles-lettres — conduit à cette dichotomie où le génie artistique est louangé par la critique littéraire, alors que les savants se méfient du génie scientifique qui investit les descriptions animalières ; d’autre part, en se concentrant plus précisément sur l’imagination comme source du génie scientifique, nous pourrons préciser le fonctionnement de la fabrique des descriptions animalières, dans laquelle l’ars iudicandi encadre constamment l’ars inveniendi. À la mort de Buffon, Stanislas Fréron écrivait, réfléchissant sur les rapports entre le style et la vérité : « Ce n’est point comme physicien, comme naturaliste, comme savant, que M. de Buffon a honoré son siècle et sera précieux à la postérité, c’est comme écrivain. Son style, comme celui de tous les hommes de génie, est absolument à lui et ne ressemble à aucun autre [305]». Malgré tout, s’il rappelle qu’avant Buffon « l’histoire des animaux n’avait été traitée qu’en latin et d’une manière très sèche, par des savants de profession », Fréron ajoute :

On n’a cessé d’admirer la manière intéressante et ingénieuse dont il a peint les mœurs et le caractère de cette classe d’être animés dont l’homme dédaigneux avait toujours négligé le moral, quoique souvent leur instinct soit au dessus de sa raison. Les tableaux que M. de Buffon a tracés, peuvent être regardés comme neufs, et semblent réunir à tous les charmes de la fiction le mérite précieux de la vérité [306].

À la lumière des critiques consacrées à l’Histoire des quadrupèdes, force est d’admettre que même les détracteurs de Buffon nous incitent à conclure que le seigneur de Montbard fut l’un des rares personnages de l’histoire à posséder cette dualité géniale qui anime la fabrique des descriptions animalières, comme en témoigne éloquemment l’abbé Royou :

M. de Buffon, parce qu’il a sçu charmer le beau sexe par la description romanesque des passions du coq & du cheval, par la brillante peinture de cet oiseau, dont le plumage d’or et d’azur est la plus fidelle image du style enchanteur de l’historien de la nature, M. de Buffon croit-il avoir acquis assez d’empire sur tous les esprits, pour leur faire adopter sans contradiction tous les rêves philosophiques auxquels il lui plaira de se livrer ? Se seroit-il flatté que dans le haut degré de gloire où il est parvenu, il seroit inaccessible aux traits de la critique, que le respect qu’imprime son nom, rejailliroit sur ses opinions ; & que ses erreurs même seroient en quelque sorte sacrées comme sa personne. Pour moi, je ne saurois m’empêcher de gémir, en voyant qu’on abuse d’un nom vraiment respectable pour accréditer des erreurs extrêmement dangereuses, & qu’un des plus beaux génies du monde chrétien vient dans le dix-huitième siècle renouveller les extravagantes opinions des philosophes payens, qui ne connoissoient pas le vrai créateur du ciel & de la terre, imaginerent des mots vuides de sens pour expliquer la formation des êtres créés [307].

Laissons les derniers mots à Jacques Roger qui avait commenté ainsi les « Époques de la nature » : « C’est la phrase même du génie de Buffon, qui rassemble les faits et de leur réunion même en fait naître les idées : c’est l’expression exacte de sa nature de savant et d’artiste [308]». En effet, une vérité scientifique est, au siècle des Lumières, « sinon plus vraie, du moins plus convaincante, lorsqu’elle est présentée par un savant qui sait écrire [309]» ; ou par un naturaliste à la « vûe courte » doté à la fois du génie artistique et du génie scientifique.



[1] Phillip R. Sloan, « L’hypothétisme de Buffon », Buffon 88, 1992, p. 207. Pour plus d’informations à propos de l’épistémologie de Buffon, consulter ces autres articles du Buffon 88 : Scott Atran, « The common sense basis of Buffon’s méthode naturelle », p. 223-240 ; Paolo Casini, « Buffon et Newton », p. 299-308 ; Annie Ibrahim, « La pensée de Buffon. Système ou anti-système ? », p. 175-190 ; Charles Lenay, « Le hasard chez Buffon. Une probabilité anthropologique », p. 613-628 ; Aram Vartanian, , « Buffon et Diderot », p. 119-133. Voir aussi : Élisabeth Badinter, Les passions intellectuelles, 1999 ; Jacques-Louis Binet, « Préface », Un autre Buffon, 1977, p. 9-20 ; Lesley Hanks, Buffon avant l’« Histoire naturelle », 1966 ; Thierry Hoquet, « Une physique historique et non mathématique ? », Buffon : histoire naturelle et philosophie, p. 279-348 ; Jeff Loveland, « Mathematics », Rhetoric and natural history, 2001, p. 127-152 ; John Lyon et Phillip R. Sloan, From Natural History to the History of Nature, 1981 ; Jean Piveteau, « Introduction à l’œuvre philosophique de Buffon », dans Buffon, Œuvres philosophiques, 1954, p. vii-xxxvii ; Jacques Roger, Buffon. Un philosophe au Jardin du Roi, 1989 et « Introduction », dans Buffon, Époques de la nature, 1988 [1962], p. vii-cxlix.

[2] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 52.

[3] Ibid., p. 53.

[4] Id.

[5] Id.

[6] Nous nous attarderons surtout, pour nos analyses des descriptions animalières, sur les deuxième et troisième éléments. Pour de plus amples détails sur l’évidence des mathématiques, nous renvoyons à Benoît De Baere, La pensée cosmogonique de Buffon, op. cit., p. 25-28.

[7] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 54.

[8] Ibid., p. 55.

[9] Voir supra, p. 63sq.

[10] Colas Duflo, « Introduction », dans Diderot, Pensées sur l’interprétation de la nature, 2005, p. 20.

[11] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 55 [nous soulignons].

[12] Ibid., p. 57.

[13] Benoît De Baere, La pensée cosmogonique de Buffon, op. cit., p. 29.

[14] Yvon Belaval, « La crise de la géométrisation de l’univers dans la philosophie des Lumières », Revue internationale de philosophie, 1952, p. 342.

[15] C’est ce qui explique par exemple le peu de cas que Buffon fera des « monstres » ou autres aberrations tératologiques dans l’Histoire des quadrupèdes : « Buffon accorded monsters only three pages of the numerous volumes of his Histoire naturelle, since, as he explained, they did not belong to ‘‘the ordinary facts of nature’’ » (Lorraine Daston & Katharine Park, Wonders and the Order of Nature, 1998, p. 359).

[16] Buffon, « De la nature de l’Homme », HN, II, 1749, p. 431. Cette volonté de Buffon de construire une histoire naturelle vraiment « naturelle », qui coïncide avec notre proposition voulant que le seigneur de Montbard entreprend de « moderniser » le monde des quadrupèdes, mérite, une fois de plus, d’être soulignée.

[17] Id.

[18] Benoît De Baere, La pensée cosmogonique de Buffon, op. cit., p. 30 [souligné dans le texte]. Voir aussi Phillip R. Sloan, « L’hypothétisme de Buffon », art. cit., p. 213-218.

[19] On en trouve une formulation dans la deuxième des Regulae philosophandi que Newton a donné au début du troisième livre de sa Philosophiae naturalis principia mathematica : « Les effets du même genre doivent toujours être attribués, autant qu’il est possible, à la même cause. Ainsi la respiration de l’homme & celle des bêtes » (Principes mathématiques de la philosophie naturelle,1759, t. II, p. 2).

[20] Benoît De Baere, La pensée cosmogonique de Buffon, op. cit., p. 32.

[21] Id.

[22] L’expression est de Jacques Roger (« Les conditions intellectuelles de l’apparition du transformisme », Pour une histoire des sciences à part entière, 1995, p. 234). Pour plus d’informations, voir notre article : « Clio avait-elle songé à Darwin ? », dans Sabrina Vervacke, Éric Van der Schueren et Thierry Belleguic (dirs.), Les songes de Clio. Fiction et Histoire sous l’Ancien Régime, 2006, p. 263-286.

[23] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 11.

[24] Ibid., p. 62 [nous soulignons].

[25] « Buffon’s reader is omnipresent in his works ; the truth occurs when the understanding is transmitted to the reader, not when a fact is discovered by the experimenter. […] Buffon’s reader should come out of the work not just informed, but motivated to act. Truth, then, is an act of transformation of the world, not a passive reception of information » (Wilda Anderson, « Error in Buffon », MLN, 1999, p. 697 et 701).

[26] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 62 [nous soulignons].

[27] David Hume, Enquête sur l’entendement humain, 1983, p. 175.

[28] George Berkeley, Principes de la connaissance humaine, 1991, p. 130 [nous soulignons].

[29] C’est un des arguments de Jacques Roger : Buffon « n’essaie pas de voir l’univers avec les yeux de Dieu et ne se lamente pas de ne pas y parvenir » (Les sciences de la vie dans vie dans la pensée française du XVIII e  siècle, 1993 [1963], p. 541).

[30] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 57.

[31] Ibid., p. 11-12. Ici, Buffon rejoint parfaitement David Hume : « On accorde que le dernier effort de la raison humaine est de réduire les principes, qui produisent les phénomènes naturels, à une plus grande simplicité et de résoudre les nombreux effets particuliers à un petit nombre de causes générales au moyen de raisonnements tirés de l’analogie et de l’observation. Mais les causes de ces causes générales, nous tenterions vainement de les découvrir ; et nous serons toujours incapables de nous satisfaire en en donnant une explication particulière. Ces ressorts et ces principes ultimes sont totalement soustraits à la curiosité et aux recherches de l’homme » (Enquête sur l’entendement humain, op. cit., p. 90 [nous soulignons]).

[32] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 57.

[33] Ibid., p. 58.

[34] Benoît De Baere, La pensée cosmogonique de Buffon, op. cit., p. 35.

[35] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 60-61.

[36] Ibid., p. 61.

[37] Nous empruntons ces deux dernières expressions à Benoît De Baere qui ajoute : « Même si Buffon présente la version ‘‘affaiblie’’ […] comme une variante de la version ‘‘forte’’, on ne pourrait négliger le fait que les rôles que les mathématiques se voient attribuer dans ces deux ‘‘unions’’ sont fondamentalement différents. Dans le cas de l’union ‘‘forte’’, leur fonction est heuristique […] ; dans la version ‘‘affaiblie’’, elle relève du ‘‘jugement’’ » (La pensée cosmogonique de Buffon, op. cit., p. 36, note 52 [souligné dans le texte]).

[38] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 58.

[39] Buffon, « Essai d’arithmétique morale », SHN, IV, 1777, p. 48.

[40] Dans son essai, Buffon détaille la procédure à suivre pour évaluer une hypothèse donnée à partir de la comparaison avec l’étalon — c’est-à-dire « la certitude de toutes la plus certaine » — qu’il prescrit à la certitude physique : soit la probabilité que le soleil se lève encore une fois le lendemain et qu’il établit à « 1 pour 22189999 » (« Essai d’arithmétique morale », SHN, IV, 1777, p. 48 et 58). Cet épisode, qui convoque le calcul des probabilités, a bien été résumé par Jeff Loveland (« Buffon, the Certainty of Sunrise, and the Probabilistic Reductio ad Absurdum », Archives for the History of Exact Sciences, 2001, p. 465-477). Pour de plus amples informations sur la reductio ad absurdum chez Buffon, voir aussi du même auteur : Rhetoric and Natural History, op. cit., p. 118. Et, pour un résumé du principe qui fait de la probabilité d’un prochain lever de soleil l’étalon de la certitude physique chez Buffon, voir Benoît De Baere, La pensée cosmogonique de Buffon, op. cit., p. 37-40. Ce qui nous importe ici n’est pas l’analyse du procédé mathématique en soi, mais bien de souligner que Buffon propose une union « affaiblie » entre les mathématiques et la physique, relevant du jugement, qui serait donc modulée, comme nous l’expliquerons dans le prochain chapitre, par le génie scientifique du naturaliste.

[41] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 55.

[42] Buffon, « Essai d’arithmétique morale », SHN, IV, 1777, p. 55-56 [nous soulignons].

[43] Cette question avait déjà été posée au XVIIe siècle par Pascal, puis par Arnauld et Nicole dans la Logique de Port-Royal. Voir à ce sujet : Jeff Loveland, Rhetoric and Natural History, op. cit., p. 118 ; Catherine Chevalley, Pascal. Contingence et probabilités, 1995 ; Lorraine Daston, Classical Probability in the Enlightenment, 1988.

[44] Buffon propose la crainte de la mort comme « étalon » de la certitude morale : « Après y avoir bien réfléchi, j’ai pensé que de toutes les probabilités morales possibles, celle qui affecte le plus l’homme en général, c’est la crainte de la mort, & j’ai senti dès-lors que toute crainte ou toute espérance, dont la probabilité seroit égale à celle qui produit la crainte de la mort, peut dans le moral être prise pour l’unité à laquelle on doit rapporter la mesure des autres craintes […]. Je cherche donc quelle est réellement la probabilité qu’un homme qui se porte bien, & qui par conséquent n’a nulle crainte de la mort, meure néanmoins dans les vingt-quatre heures » (« Essai d’arithmétique morale », SHN, IV, 1777, p. 56).

[45] Ibid., p. 56-57.

[46] Ibid., p. 54-55 [nous soulignons]. Buffon fait mention d’une lettre de « M. Daniel Bernoulli, l’un des plus grands Géomètres de notre siècle, […] datée de Bâle le 17 mars 1762 » dans laquelle ce dernier, sans combattre le « principe ingénieux » de Buffon, établit à 1/100 000 plutôt que 1/10 000 l’étalon de la certitude morale (ibid., p. 57, note c).

[47] Pour plus de détails à propos du rapport problématique qui unit l’induction (qui suppose une série de répétitions) à la certitude (ou vérité générale), voir Peter Dear, Discipline and Experience : the Mathematical Way in the Scientific Revolution, 1995.

[48] « De-là nous pouvons conclure que la certitude physique est à la certitude morale : : 22189999 ; 10 000 ; & que toutes les fois qu’un effet, dont nous ignorons absolument la cause, arrive de la même façon, treize ou quatorze fois de suite, nous sommes moralement certains qu’il arrivera encore de même une quinzième fois, car 213 = 8192, & 214 = 16384, & par conséquent lorsque cet effet est arrrivé treize fois, il y a 8 192 à parier contre 1, qu’il arrivera une quatorzième fois ; & lorsqu’il est arrivé quatorze fois, il y a 16 384 à parier contre 1, qu’il arrivera de même une quinzième fois, ce qui est une probabilité plus grande que celle de 10 000 contre 1, c’est-à-dire, plus grande que la probabilité qui fait la certitude morale » (Buffon, « Essai d’arithmétique morale », SHN, IV, 1777, p. 58-59).

[49] Benoît De Baere, La pensée cosmogonique de Buffon, op. cit., p. 42.

[50] Buffon, « Essai d’arithmétique morale », SHN, IV, 1777, p. 53-54.

[51] Ibid., p. 54.

[52] Jeff Loveland avait noté : « Buffon’s method of cumulative induction is not hard to find in the works of many eighteenth-century thinkers. Nor did Buffon always propound it as the only way of arriving at physical thruth. In the ‘‘Essai d’arithmétique morale’’, for example, he also allows for immediate intuition from a single observation. Perhaps for this reason there is great variation in Buffon’s practical requirements for the number of recurrences needed for truth. […] As Hanks has noted, he regularly generalised from very small numbers of instances, often five or fewer » (Rhetoric and natural history, op. cit., p. 121-122 [nous soulignons]).

[53] Lesley Hanks, Buffon avant l’« Histoire naturelle », op. cit., p. 181.

[54] Ibid., p. 210.

[55] Ibid., p. 222 [nous soulignons].

[56] À propos des expériences entreprises par Buffon pour augmenter la solidité du bois, Lesley Hanks écrit : « Buffon constate que […] l’écorcement a réussi le mieux avec les arbres qui étaient le plus en sève. Est-ce là une simple coïncidence, ou un effet constant ? Au lieu de chercher la réponse dans des expériences plus nombreuses, Buffon préfère établir un lien plus direct et plus nécessaire entre l’abondance de sève et le degré de durcissement » (ibid., p. 161 [nous soulignons]).

[57] Buffon, « Le Bouquetin, le Chamois & les autres Chèvres », HN, XII, 1764, p. 145-146 [nous soulignons].

[58] Nous n’entrerons pas dans les détails taxinomiques immensément complexes de ce que nous appelons aujourd’hui la sous-famille des Caprinés (famille des Bovidés, sous-ordre des Ruminants, ordre des Cétartiodactyles), ni dans la définition élastique que Buffon donne au mot espèce, qui peut signifier alternativement, espèce, genre, famille ou sous-famille dans notre classification moderne. Il est notoire que Buffon a souvent confondu dans son discours les termes espèce, genre et famille, qui n’ont de toute manière pas exactement la même connotation qu’actuellement. Ces contradictions inhérentes au concept buffonien d’espèce (qui s’expliquent entre autres par les chevauchements d’une pensée simultanément naturaliste, biologique, géographique et philosophique) s’expliquent par les critères mêmes utilisés par le seigneur de Montbard pour définir ce concept qui évoluera au fil de la publication des volumes de l’Histoire des quadrupèdes : en effet, on notera la superposition d’attributs biologiques et éthologiques qui s’ajoutent à la seule posture morphologique comme éléments essentiels servant à déterminer la différence interspécifique. Buffon se limite ici au seul critère mixiologique — l’interfécondité — pour proposer que les « deux animaux du genre des chèvres » appartiennent à la même « espèce » (qui devrait être également la même que le chamois). Il se référera par ailleurs souvent à un critère éthologique (l’attirance naturelle entre deux individus de sexe opposé pour la reproduction militant en faveur de l’identité spécifique, alors que la répulsion indiquera plutôt la différence interpsécifique). Pour plus de détails sur cette notion complexe, voir la section « De l’espèce au genre : l’emprise grandissante de l’histoire », dans notre article « Clio avait-elle songé à Darwin », art. cit., p. 273-278.

[59] À la lumière de la taxinomie actuelle, les « deux animaux du genre des chèvres » dont traite Buffon sont probablement des bouquetins du même genre (Capra) que la chèvre domestique, alors que le chamois est d’un genre différent (Rupicapra). Quant à savoir si la chèvre et le chamois sont interféconds, rien n’est moins certain. En effet, d’après le Dr Bruce D. Murphy (directeur du Centre de de recherche reproduction animale (CRRA) de la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal) — que nous remercions chaleureusement —, aucune donnée scientifique ne supporte actuellement l’interfécondité entre le chamois et la chèvre. Même les adeptes de la « baraminologie » — pseudo-science qui s’appuie sur le créationnisme pour proposer des « monobaramines » ou « types de base » homogènes dont les membres ont la faculté de pouvoir se reproduire ensemble, se questionnent toujours sur la possibilité d’hybrider chèvres et chamois, tout en mentionnant que les croisements entre ovins et chamois n’ont donné que des embryons n’ayant pas survécu jusqu’au stade fœtal. Pour plus de détails sur ces expériences d’hybridation, voir l’article de Jean K. Lightner, praticienne vétérinaire ayant délaissé le département d’agriculture américain pour se concentrer sur des expériences visant à démontrer la véracité du créationnisme et des écrits bibliques : « Identification of species within the sheep-goat kind (Tsoan monobaramin) », Journal of Creation, 2006, vol. 20, no 3, p. 61-65. Impossible donc encore de savoir aujourd’hui si l’hypothèse de Buffon atteindra la certitude physique.

[60] Nous avons également identifié, en parallèle, deux occurrences dans l’Histoire naturelle des minéraux qui illustrent bien l’application pratique du concept de certitude morale. Tout d’abord, commentant les précautions à prendre avant d’exploiter une mine de fer, Buffon écrit : « il faut donc s’assurer s’il n’y a pas à proximité, c’est-à-dire, à deux ou trois lieues de distance du lieu où l’on veut établir un fourneau, d’autres mines en couches assez étendues pour pouvoir être moralement sûr qu’une extraction continuée pendant un siècle, ne les épuisera pas ; sans cette prévoyance, la matière métallique venant à manquer, tout le travail cesseroit au bout d’un temps, la forge périroit faute d’aliment, & l’on seroit obligé de détruire tout ce que l’on auroit édifié » (« Du Fer », HNM, II, 1783, p. 416 [nous soulignons]). Puis, à propos du mercure : « Recherchons donc, sans préjugé, quelle peut être l’essence de ce minéral amphibie, qui participe de la nature du métal et de celle de l’eau ; rassemblons les principaux faits que la Nature nous présente, & ceux que l’Art nous a fait découvrir sur ses différentes propriétés avant de nous arrêter à notre opinion. Mais ces faits paroissent d’abord innombrables ; aucune matière n’a été plus essayée, plus maniée, plus combinée ; les Alchimistes sur-tout […] ont fait des travaux immenses pour tâcher de le fixer, de le convertir, de l’extraire […]. Leur objet principal n’étoit pas absolument chimérique, mais peut-être moralement impossible à atteindre ; car rien ne s’oppose à l’idée de la transmutation ou de l’ennoblissement des métaux, que le peu de puissance de notre Art, en comparaison des forces de la Nature, & puisqu’elle peut convertir les élémens, n’a-t-elle pas pu, ne pourroit-elle pas encore transmuer les substances métalliques ? […] nous croyons devoir rejeter également tout ce qui n’existe pas comme tout ce qui ne s’entend pas, c’est-à-dire, tout ce dont on ne peut avoir une idée nette ; nous tâcherons donc, en faisant l’histoire du mercure, d’en écarter les fables autant que les chimères » (« Du Mercure », HNM, III, 1785, p. 218-219 [nous soulignons]).

[61] Buffon, « Le Castor », HN, VIII, 1760, p. 299-300 [nous soulignons]. Ici, les plus de « mille » observations des voyageurs récents surpassent largement les treize ou quatorze observations nécessaires pour garantir la certitude morale des faits contestés par Buffon. S’il ne parle pas de certitude physique, c’est peut-être que ces observations de tiers ont été passées au tamis du génie scientifique plutôt que soumises au calcul de probabilités…

[62] Buffon, « Animaux communs aux deux Continens », HN, IX, 1761, p. 118-119 [nous soulignons].

[63] Pour de plus amples détails sur la genèse de ce concept voir Thierry Hoquet (« La nouveauté du Nouveau Monde du point de vue de l’histoire naturelle », Cromohs, 2005, no 10, p. 6-11), de même que notre article à paraître : « Le castor à la rescousse du pygargue à tête blanche : Buffon, Jefferson et la dégénération des animaux d’Amérique septentrionale », dans Influences et modèles étrangers en France (XVIe-XVIIIe siècles), 2008, p. 150-172.

[64] Buffon, « Le Lion », HN, IX, 1761, p. 13 [nous soulignons].

[65] Buffon, « Animaux communs aux deux Continens », HN, IX, 1761, p. 119 [nous soulignons].

[66] Buffon, « Plan de l’Ouvrage », HNO, I, 1770, p. xij [nous soulignons].

[67] Benoît De Baere, La pensée cosmogonique de Buffon, op. cit., p. 46.

[68] L’emploi que Buffon fait du terme hypothèse est problématique et varie selon les idées auxquelles il l’applique. Alors qu’il ne croit vraisemblablement pas à la vérité ou à l’ancrage ontologique de ses idées hypothétiques dans les textes qu’il rédige pour satisfaire la Faculté de Théologie, il apparaît plutôt que, dans les descriptions animalières comme dans sa cosmogonie, il élabore souvent « une argumentation tellement solide en faveur de ses idées qu’il semble presque aller de soi qu’il croit à ce qu’il écrit ; seulement, il ne dispose pas (ou : pas encore) des moyens nécessaires pour élever ses idées au niveau de la ‘‘certitude physique’’ » (ibid., p. 57 [nous soulignons]).

[69] Ibid., p. 46.

[70] Les formules du genre « Le temps prouvera si… » ou « laissons le soin au temps de prouver… » sont légion dans l’Histoire des quadrupèdes. Voir ces quelques exemples, entre autres, infra, p. 572, note 158 et p. 611-612.

[71] Benoît De Baere, La pensée cosmogonique de Buffon, op. cit., p. 59. Les passages entre guillemets proviennent de Buffon, « Essai d’arithmétique morale », SHN, IV, 1777, p. 55.

[72] Buffon, « Preuves de la théorie de la Terre », HN, I, 1749, p. 167. Ces reproches adressés aux mathématiques de Whiston déborde toutefois l’épistémique et s’expliquent par des considérations rhétoriques, alors que Buffon s’en prend à l’éthos de son aîné, c’est-à-dire à sa réputation (voir Benoît De Baere, La pensée cosmogonique de Buffon, op. cit., p. 60). Ce glissement de l’épistémique à la rhétorique reviendra à plusieurs reprises quand Buffon critiquera ses sources dans l’Histoire des quadrupèdes, notamment lorsqu’il fait le procès des Kolbe, Hasselquist et Seba.

[73] César Chesneau Du Marsais & Claude Yvon, article « Analogie (Logique & Gramm. », Encyclopédie, op. cit., 1751, t. I, p. 399.

[74] Selon Benoît De Baere, outre son caractère argumentatif évident, l’analogie peut remplir, chez Buffon, des fonctions « cognitive », « supplétive », et « métaphysique » — cette dernière renvoyant au postulat de l’analogie de la nature que nous avons déjà évoqué (supra, p. 168). Parallèlement à ces fonctions, précisons que la plupart des analogies convoquées par Buffon dans l’Histoire des quadrupèdes sont de type « neutres », c’est-à-dire que la relation entre le système source Y et le système cible X se caractérise par l’existence de propriétés « dont nous ne savons pas encore si ce sont des analogies positives, et qui pourront s’avérer soit des analogies positives, soit des analogies négatives » (Stathis Psillos, Scientific Realism, 1999, p. 140 [traduction proposée par Benoît De Baere, La pensée cosmogonique de Buffon, op. cit., p. 86]). Une analogie « positive » se caractérise par l’existence de propriétés ou de relations entre propriétés que X et Y partagent, alors qu’une analogie « négative » se définit par l’existence de propriétés ou de relations entre propriétés pour lesquelles X diffère de Y. Or, selon Fernand Hallyn, c’est la manière dont le domaine neutre est exploité qui permet de déterminer la fonction du modèle analogique dans un contexte donné. Si ce domaine « neutre » est exploité de manière systématique, l’analogie acquiert une valeur « heuristique », alors qu’une analogie « qui ne recourt qu’au domaine positif fait uniquement appel aux connaissances présupposées concernant les deux termes » et exerce « une fonction discursive, didactique » (« Topologie et ‘‘invention’’ scientifique : de la métaphore filée au modèle analogique », dans Jean Gayon, Jean-Claude Gens et Jacques Poirier (dirs.), La rhétorique : enjeux de ses résurgences, 1998, p. 145).

[75] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 55.

[76] Benoît De Baere, La pensée cosmogonique de Buffon, op. cit., p. 71-72. Les passages entre guillemets proviennent de Buffon, « Essai d’arithmétique morale », SHN, IV, 1777, p. 55. Ces propositions étaient inversées dans le « Premier discours », HN, I, 1749, p. 25 : « Les choses par rapport à nous ne sont rien en elles-mêmes, elles ne sont encore rien lorsqu’elles ont un nom, mais elles commencent à exister pour nous lorsque nous leur connoissons des rapports, des propriétés ; ce n’est même que par ces rapports que nous pouvons leur donner une définition ».

[77] Buffon, « Essai d’arithmétique morale », SHN, IV, 1777, p. 51. Cet argument sera aussi repris dans les « Époques de la nature », SHN, V, 1778, p. 45 : « comme nous ne connoissons rien que par comparaison, dès que tout rapport nous manque, & qu’aucune analogie ne se présente, toute lumière fuit ».

[78] Buffon, « Époques de la nature », SHN, V, 1778, p. 5.

[79] Id.

[80] Benoît De Baere, La pensée cosmogonique de Buffon, op. cit., p. 75.

[81] Buffon, « Époques de la nature », SHN, V, 1778, p. 1.

[82] Ibid., p. 25.

[83] Ibid., p. 47.

[84] Id.

[85] En effet, comme nous l’avons mentionné en introduction (supra, p. 29), Fernand Hallyn a bien exprimé cette équivalence en affirmant que l’analogie est « le complément conceptuel de la lunette » (« Dialectique et rhétorique devant la ‘‘nouvelle science’’ du XVIIe siècle », dans Marc Fumaroli (dir.), Histoire de la rhétorique dans l'Europe moderne. 1450-1950, 1999, p. 625 [souligné dans le texte]).

[86] Buffon, « Époques de la nature », SHN, V, 1778, p. 24.

[87] Benoît De Baere, La pensée cosmogonique de Buffon, op. cit., p. 76.

[88] Buffon, « Époques de la nature », SHN, V, 1778, p. 65.

[89] Benoît De Baere, La pensée cosmogonique de Buffon, op. cit., p. 93.

[90] Lesley Hanks, Buffon avant l’« Histoire naturelle », op. cit., p. 222.

[91] Id.

[92] Ibid., p. 225.

[93] Jacques Roger, Les sciences de la vie dans la pensée française du XVIII e siècle, op. cit., p. 533.

[94] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 52-53.

[95] Amor Cherni, Buffon. La nature et son histoire, 1998, p. 16.

[96] Georges Gusdorf, Dieu, la nature, l’homme au siècle des Lumières, 1972, t. V, p. 274.

[97] Ibid., p. 276.

[98] Id. Cela illustre la position mitoyenne de l’histoire naturelle entre sciences et belles-lettres, et l’importance qui sera accordée par Buffon à la dispositio, à la fois dans sa méthode scientifique et dans son Art d’écrire.

[99] Benoît De Baere, La pensée cosmogonique de Buffon, op. cit., p. 155.

[100] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 25.

[101] Ibid., p. 25-26.

[102] Buffon, « Second Discours. Histoire & Théorie de la Terre », HN, I, 1749, p. 68 [nous soulignons].

[103] Voir à ce sujet la section intitulée « I. Poétique du voyageur scientifique », infra, chapitre 8, p. 529 sq.

[104] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 28.

[105] Thierry Hoquet, Buffon illustré. Les gravures de l’Histoire naturelle (1749-1767), 2007, p. 57.

[106] Ibid., p. 66.

[107] Ibid., p. 68 [nous soulignons].

[108] Ibid., p. 69.

[109] Id. Voir à ce sujet Barbaria Maria Stafford, Body Criticism : Imaging the Unseen in Enlightenment Art and Medicine, 1991.

[110] Voir par exemple notre section « Imaginer le cinquième ongle de l’opossum » (infra p. 584 sq.), qui renvoie plus précisément à la gravure du « grand Philandre oriental » dans le Thesaurus d’Albertus Seba, que nous avons reproduite à la figure 66 c, infra, p. 588.

[111] Thierry Hoquet, Buffon illustré, op. cit., p. 69.

[112] Benoît De Baere, La pensée cosmogonique de Buffon, op. cit., p. 156. Observation fort juste à laquelle nous ajouterions, en ce qui a trait aux descriptions animalières : ou pour relever les erreurs… des autres qui ont « mal » imaginé ou encore proposé de « mauvaises » analogies.

[113] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 9-10 [nous soulignons].

[114] Ibid., p. 9.

[115] Ibid., p. 52.

[116] Buffon, « Preuves de la théorie de la Terre », HN, I, 1749, p. 465. Martin Lister (1638-1712), naturaliste britannique qui fit paraître de nombreux articles d’histoire naturelle et de médecine dans les Philosophical Transactions. Parmi ses œuvres principales, il convient de citer son Historiae animalium Angliae (Londres, John Martyn, 1678), que Buffon ne devait pas tenir en très haute estime car il n’en fait aucune mention dans toute l’Histoire des quadrupèdes. Par ailleurs, les renvois aux écrits de Lister dans l’Histoire naturelle des oiseaux et dans l’Histoire naturelle des minéraux se comptent respectivement chacun sur les doigts des deux mains.

[117] Ibid., p. 466 [nous soulignons]. Buffon renvoie précisément au no 156 des Transactions philosophiques.

[118] Buffon, « Preuves de la théorie de la Terre », HN, I, 1749, p. 66.

[119] Ibid., p. 182.

[120] En effet, depuis La République de Platon, l’imagination (ou représentation) a souvent été identifiée comme la dernière des quatre « états mentaux de l’âme » : « l’intellection, pour la section supérieure, la pensée, pour la deuxième, […] la croyance [pour] la troisième, et [pour] la dernière celui de représentation ». Rangés dans cet ordre, on attribuera plus ou moins d’évidence à ces états, selon que leurs objets « participent à la vérité » (Platon, La République, 2002, livre VI, § 511d-511e, p. 357).

[121] Blaise Pascal, Pensées, 1977, vol. I, fragment 41 [Imagination], p. 76.

[122] Ibid., p. 79-80. En effet, pour Pascal — ce ne sera pas différent chez Malebranche — l’homme est « un sujet plein d’erreur naturelle, et ineffaçable sans la grâce. Rien ne lui montre la vérité. Tout l’abuse. […] les sens abusent la raison par de fausses apparences, et cette même piperie qu’ils apportent à l’âme, ils la reçoive d’elle en retour » (ibid., p. 81). On retrouve un passage similaire chez Montaigne : « Cette mesme piperie que les sens apportent à nostre entendement, ils la reçoivent à leur tour. Nostre ame par fois s’en revenche de mesme ; ils mentent et se trompent à l’envy » (Les Essais, 1965 [texte de 1595], livre II, chapitre XII, p. 595).

[123] Voltaire, article « Apparition », Dictionnaire philosophique, dans Œuvres complètes de Voltaire, 1817, tome VII, p. 316 [souligné dans le texte] : « […] défions-nous des écarts de l’imagination, que Mallebranche appelait la folle du logis ». Avec son ironie caractéristique, Voltaire constate que ce n’est « point une chose rare qu’une personne vivement émue, voie ce qui n’est point ». Il donne comme exemples de ces « imaginations échauffées », de ces « inflammations de notre cerveau » (ibid., p. 314), tous ceux qui croient avoir eu une communication intime avec Dieu, et cite le cas célèbre rapporté par Bossuet dans l’Oraison funèbre de la princesse palatine. Voltaire commente ainsi le rêve de cette dernière dont les visions auraient été produites par la seule imagination : « Elle vit une poule qui courait après un de ses poussins qu’un chien tenait dans sa gueule. La princesse palatine arrache le petit poulet au chien ; une voix lui crie : ‘‘Rendez-lui son poulet ; si vous le privez de son manger, il fera mauvaise garde.’’ — ‘‘Non, s’écria la princesse, je ne le rendrai jamais.’’ Le poulet était l’âme d’Anne de Gonzague, princesse palatine ; la poule était l’église ; le chien était le diable. Anne de Gonzague, qui ne devait jamais rendre le poulet au chien, était la grâce efficace » (ibid., p. 315). Dans le même ordre d’idées, Mme Du Deffand écrira à Voltaire : « Je suis bien de votre avis : Pour dire d’excellentes choses, il faut laisser courir son imagination, cette folle du logis a presque toujours de beaux éclairs ; mais ne loge pas qui veut cette folle » (Marie Du Deffand, « Lettre no 85 [15 novembre 1773] », Lettres à Voltaire, 1994, p. 181 [souligné dans le texte]). Il s’agit selon nous d’une autre manière de dire qu’il faut avoir du génie pour « discipliner » cette « folle du logis ».

[124] Pour une synthèse éclairante sur la conception malebranchiste de l’imagination, voir l’essai de Michel Philippon, « Malebranche : un étrange cartésien », dans Nicolas de Malebranche, De l’imagination. (De la Recherche de la vérité, livre II, parties II et III), 2006, p. 9-31.

[125] Buffon, « Discours sur la nature des Animaux, HN, IV, 1753, p. 69.

[126] Id.

[127] Michel Philippon, « Malebranche : un étrange cartésien », art. cit., p. 20. L’allusion aux « esprits animaux » de Descartes est transparente. Buffon parlera, dans le même esprit, des « ébranlemens » : « Le sens intérieur matériel reçoit également toutes les impressions que chacun des sens extérieurs lui transmet : ces impressions viennent de l’action des objets, elles ne font que passer par les sens extérieurs, & ne produisent dans ces sens qu’un ébranlement très-peu durable, &, pour ainsi dire, instantané ; mais elles s’arrêtent sur le sens intérieur, & produisent dans le cerveau, qui en est l’organe, des ébranlemens durables et distincts (« De la nature des Animaux, HN, IV, 1753, p. 34 [nous soulignons]).

[128] Nicolas Malebranche, De l’imagination, op. cit., [De la Recherche de la vérité, livre II partie II, chapitre VI], p. 77.

[129] Ibid., [De la Recherche de la vérité, livre II, partie III, chapitre I], p. 94.

[130] Michel Philippon, « Malebranche : un étrange cartésien », art. cit., p. 24. Diderot écrit de manière similaire, à propos de la mémoire : « Pour expliquer le mécanisme de la mémoire il faut regarder la substance molle du cerveau comme une masse d’une cire sensible et vivante, mais susceptible de toutes sortes de formes, n’en perdant aucune de celles qu’elle a reçues, et en recevant sans cesse de nouvelles qu’elle garde. […] Chaque sens a son caractère et son burin » (Éléments de physiologie, dans Œuvres complètes, 1987, t. XVII, p. 470-471 [nous soulignons]).

[131] Nicolas Malebranche, De l’imagination, op. cit., [De la Recherche de la vérité, livre II partie II, chapitre IV], p. 58. Ces idées se retrouvaient dans la troisième Regula deDescartes où il est écrit que celui qui apprend en lisant les ouvrages des Anciens fait moins de la philosophie que de l’histoire : « car jamais […] nous ne deviendrons mathématiciens, même en connaissant par cœur toutes les démonstrations des autres, si notre esprit n’est pas en même temps capable de résoudre n’importe quel problème ; et nous ne deviendrons jamais philosophes, si nous avons lu tous les raisonnements de Platon et d’Aristote, et que nous sommes incapables de porter un jugement assuré sur les sujets qu’on nous propose ; dans ce cas, en effet, ce ne sont point les sciences que nous aurions apprises, semble-t-il, mais de l’histoire » (« Règle III », Règles pour la direction de l’esprit, op. cit., p. 84).

[132] Nicolas Malebranche, De l’imagination, op. cit., [De la Recherche de la vérité, livre II partie II, chapitre IV], p. 58.

[133] Ibid., [De la Recherche de la vérité, livre II partie II, chapitre III], p. 53-54.

[134] Michel Philippon, « Malebranche : un étrange cartésien », art. cit., p. 9. Pour faire vite, résumons, avec Philippon, l’essentiel de cette conception : « Mais l’homme, surtout depuis le péché, est inquiet, agité, préoccupé de mille imaginations diverses. Les sens, l’imagination et les passions sont précisément ce qui nous empêche de refléter le Verbe. Nous ne sommes pas neutres, mais fourmillants d’idées fausses et de volitions perverses. […] Le penseur […] doit vivre dans le calme, dans le recueillement, et, pour cela, recourir à la prière. Il doit chasser non seulement les fausses opinions, les préjugés, mais aussi toutes les représentations (imaginations) et mouvement (passions) qui parasitent la réception » (ibid., p. 17).

[135] Tout comme Descartes distinguait les vérités de la raison — objets du philosophe — et celles de la religion — objets du prêtre —, la science de Buffon se passe de Dieu. Tout le contraire d’un Malebranche, pour qui la « philosophie chrétienne » — formule qui a toute les caractéristiques d’un oxymore puisqu’elle conjoint exercice de la raison naturelle et soumission à la Révélation — doit intégrer et unifier les deux dimensions.

[136] Michel Philippon, « Malebranche : un étrange cartésien », art. cit., p. 26.

[137] Ibid., p. 35.

[138] Ibid., p. 34.

[139] Maurice Blondel, « L’anti-cartésianisme de Malebranche », Dialogues avec les philosophes, 1966, p. 79 et 81.

[140] Étienne Bonnot de Condillac, Traité des systêmes, 1991, p. 54.

[141] Ibid., p. 210.

[142] Ibid., p 220.

[143] Ibid., p. 215.

[144] Ibid., p. 220-221.

[145] Ibid., p. 221.

[146] Ibid., p. 222.

[147] Ibid., p. 225-226 [nous soulignons].

[148] Ibid., p. 234.

[149] Ibid., p. 239.

[150] Voir infra, p. 243sq.

[151] Étienne Bonnot de Condillac, Traité des systêmes, op. cit., p. 239.

[152] Ibid., p. 240.

[153] Sur la méfiance générale des théologiens, philosophes et savants des Lumières à l’égard de l’imagination, voir Lorraine Daston et Katharine Park, Wonders and the Order of Nature. 1150-1750, 2001, p. 334.

[154] Voltaire propose une « imagination passive », commune aux hommes et aux animaux, « qui consiste à retenir une simple impression des objets » et une « imagination active », exclusive à l’être humain, qui « arrange ces images reçues, & les combine en mille manieres ». L’imagination active « joint la réflexion, la combinaison à la mémoire » et « rapproche plusieurs objets distans, […] les compose & les change » (article « Imagination, Imaginer (Logique, Métaphys. Litterat. & Beaux-Arts) », Encyclopédie op. cit., 1765, t. VIII, p. 561 [souligné dans le texte]).

[155] Buffon, « Discours sur la nature des Animaux, HN, IV, 1753, p. 68-69.

[156] Voltaire, article « Imagination, Imaginer (Logique, Métaphys. Litterat. & Beaux-Arts. »), art. cit., p. 561.

[157] Id. Il ne fait aucun doute pour Voltaire que c’est cette imagination passive qui « répandit tant de maladie de l’esprit, en faisant imaginer à des cervelles foibles fortement frappées, que leurs corps étoient changés en d’autres corps. Cette « espece d’imagination servile, partage du peuple ignorant, a été l’instrument dont l’imagination forte de certains hommes s’est servie pour dominer » [souligné dans le texte]. On retrouve la même logique chez Malebranche (De l’imagination, op. cit., [De la Recherche de la vérité, livre II, partie III], p. 93-150) : « De la communication contagieuse des imaginations fortes ». Si Buffon n’insiste pas sur ce concept de contagion, il s’efforcera, dans sa pratique des descriptions animalières, de condamner sans ménagement ses prédécesseurs affectés par ce que Malebranche avait nommé « la communication dangereuse des imaginations fortes » (ibid., p. 94), à la source de tant d’erreurs chez les naturalistes de l’Antiquité, de la Renaissance et de l’Âge classique. Voir notre section intitulée « De l’érudition au vice du recopiage », infra, p. 389 sq.

[158] Buffon, « Discours sur la nature des Animaux, HN, IV, 1753, p. 69.

[159] Voltaire, article « Imagination, Imaginer (Logique, Métaphys. Litterat. & Beaux-Arts. », art. cit., p. 561 [souligné dans le texte]. Dans le même esprit, Diderot écrit : « Mais entre dix mille hommes qui auront entendu le mugissement du Vésuve, qui auront senti trembler la terre sous leurs pas, et qui se seront sauvés devant le flot de la lave enflammée qui s’échappait des flancs entrouverts de la montagne ; […] un seul à peine en saura faire une sublime description, parce que le sublime, soit en peinture, soit en poésie, soit en éloquence, ne naît pas toujours de l’exacte description des phénomènes, mais de l’émotion que le génie spectateur en aura éprouvée » (Réfutation suivie de l’ouvrage d’Helvétius intitulé L’homme, dans Œuvres philosophiques, 1998, p. 552).

[160] Buffon, « Discours sur la nature des Animaux, HN, IV, 1753, p. 69 [nous soulignons].

[161] Voltaire, article « Imagination, Imaginer (Logique, Métaphys. Litterat. & Beaux-Arts. », art. cit., p. 561 [souligné dans le texte].

[162] Ibid., p. 562-563 [souligné dans le texte].

[163] Ibid., p. 561 [souligné dans le texte].

[164] Ibid., p. 562.

[165] Ibid., p. 561 [souligné dans le texte].

[166] Nous employons cette expression en étant conscient de l’anachronisme. En effet, à la suite d’une recherche sur la base de données Frantext, nous n’avons recensé aucune occurrence de l’expression « imagination scientifique » avant que le docteur Alexis Carrel ne l’emploie en 1935. Commentant alors la situation déplorable du savant « moderne » qui ne peut plus trouver l’isolement et le silence tant accessibles jadis, l’auteur écrit : « Quels sont, par exemple, les facteurs qui déterminèrent, à l’époque de Périclès, l’apparition simultanée de tant de génies ? Un phénomène analogue se produisit au moment de la Renaissance. À quelle cause faut-il attribuer l’immense épanouissement, non seulement de l’intelligence, de l’imagination scientifique, et de l’intuition esthétique, mais aussi de la vigueur physique, de l’audace, et de l’esprit d’aventure de cette époque ? » (L’homme, cet inconnu, 1935, p. 58 [nous soulignons]). Dans ce contexte, nous avons considéré plus approprié d’étudier le « génie » que « l’imagination » scientifique. Cela dit, notre approche demeure semblable à celle de Gerald Holton qui s’est intéressé à l’« imagination scientifique » selon une étude « des concepts et des méthodes susceptibles d’enrichir notre appréhension de l’imagination mise en acte par les hommes de science lorsqu’ils font œuvre scientifique » (L’imagination scientifique, 1981, p. 7). Ce dernier ouvrage est la synthèse de deux autres en langue anglaise : Thematic Origins of Scientific Thought : Kepler to Einstein, 1973 et The Scientific Imagination : Case Studies, 1978. Soulignons de plus qu’il ne s’agit pas du même type d’approche privilégiée par Jean-Jacques Bridenne qui se propose plutôt d’étudier exclusivement l’imagination du « créateur littéraire, lorsqu’il ‘‘invente’’ en se réclamant de la Science » (La littérature française d’imagination scientifique, 1950). Pour une étude récente selon une approche similaire qui s’intéresse à la présence de la science dans les œuvres de fiction, voir la thèse récente de Joël Castonguay-Bélanger, Les écarts de l’imagination. Pratiques et représentations de la science dans le roman au tournant des Lumières (1775-1810), 2007.

[167] Nous verrons plusieurs exemples tirés des descriptions animalières dans la deuxième partie de ce travail. Pour sa part, Benoît De Baere (La pensée cosmogonique de Buffon, op. cit., p. 157) a relevé ces exemples provenant des « Preuves de la théorie de la Terre », HN, I, 1749 : « il est naturel d’imaginer que […] » (p. 240), « il est assez naturel d’imaginer que […] » (p. 364), « j’imagine que […] » (p. 375 et 483), « j’imagine donc que […] » (p. 488), « C’est ainsi, à ce que j’imagine […] » (p. 426) ou encore « Les changemens qui nous sont connus depuis le temps des histoires ou des fables qui ont quelque chose d’historique […] nous donnent lieu d’imaginer aisément ceux que des temps plus longs pourroient amener » (p. 271) et « les changemens lents & peu considérables qui arrivent, ne nous donnent lieu d’en imaginer comme possibles d’autres de même espèce, mais plus grands & plus prompts » (p. 307).

[168] Benoît De Baere, La pensée cosmogonique de Buffon, op. cit., p. 158.

[169] Pour se convaincre de l’importance que Buffon accordait à l’imagination « active », il suffit de prendre acte de sa lettre envoyée à l’abbé Bexon, concernant l’article sur le paille-en-queue : « […] c’est un de ceux que vous avez le mieux écrits, et je m’aperçois de plus en plus que chaque jour vous vous perfectionnez, et que la belle imagination ne vous abandonne guère » (Buffon, « Lettre CCCLXXIX à l’abbé Bexon » [Montbard, le 20 janvier 1780], Correspondance générale, op. cit., t. II, p. 8 [nous soulignons]). Dans une note (2) à cette même lettre, Henri Nadault de Buffon insiste sur le prix que Buffon attachait à l’imagination, « à laquelle il donne la première place à la tête des facultés maîtresses de l’esprit ».

[170] Pour de plus amples informations, on pourra consulter avec profit le mémoire de DEA rédigé par Maëlle Levacher, sous la direction de Gerhardt Stenger, présenté à la Faculté des Lettres de Nantes : La réception de l’Histoirenaturelle de Buffon au 18 e siècle, 2004. La même auteure est à compléter une thèse de doctorat sur la réception de l’Histoire naturelle, qui interrogera l’expression sensible et artistique de la connaissance de la nature au moment où science et littérature font l’épreuve du passage à la modernité. Pour un aperçu de ces recherches, on pourra se référer à la communication intitulée « Les ré-écritures humoristiques de l’Histoire naturelle de Buffon » que Mme Levacher a présentée dans le cadre du colloque international L’héritage de Buffon - The Buffon legacy, tenu à l’université de Bourgogne du 3 au 6 septembre 2007. Cette communication peut être écoutée intégralement sur le site Internet de la Maison des Sciences de l’Homme de Dijon au : http://mshdijon.u-bourgogne.fr/msh_cnrs/Multimedia/Textes_Contextes/2007-2008/Buffon/Atelier5_b.htm [page consultée le 11 mars 2008]. En résumé, cet examen de l’Histoire naturelle au miroir de ses parodies entraîne la conférencière à identifier trois grands ensembles diachroniques : la satire idéologique au XVIIIe siècle, les pastiches « sérieux » au XIXe siècle et le registre ludique au XXe siècle.

[171] Jacques Roger, « Chapitre XIII. Un auteur célèbre et scandaleux », Buffon. Un philosophe au Jardin du Roi, 1989, p. 248-269.

[172] Il faut rappeler que, « souvent au XVIIIe siècle, […] ‘‘athée’’ et ‘‘matérialiste’’ ne font qu’un » (John Pappas, « Buffon matérialiste ? Les critiques de Berthier, Feller et les Nouvelles ecclésiastiques », dans Béatrice Fink et Gerhardt Stenger (dirs.), Être matérialiste à l'âge des Lumières. Mélanges offerts à Roland Desné, 1999, p. 236.

[173] Guillaume FrançoisBerthier, Journal de Trévoux ou Mémoires pour servir à l’histoire des sciences et des arts, 1969 [septembre 1749], tome xlix, p. 473 [p. 1853].

[174] Ibid., [septembre 1749], tome xlix, p. 474 [p. 1856].

[175] Ibid., [septembre 1749], tome xlix, p. 476 [p. 1862]. Parallèlement, soulignons une tendance similaire dans le séculier Journal des sçavans qui salue implicitement l’audace imaginative des auteurs de l’Histoire naturelle : « dans l’ouvrage que nous annonçons aujourd’hui, & qui est en partie de M. de Buffon, & en partie de M. Daubenton, on porte ses vûes encore plus haut ; on ne s’y borne pas à nous donner des descriptions exactes, & à s’assurer de la vérité des faits ; partout on y ouvre des routes nouvelles pour perfectionner les différentes parties de la Physique ; & on nous y apprend à découvrir les rapports que les faits particuliers peuvent avoir avec les phénomènes de la nature » (Le Journal des sçavans, octobre 1749, p. 648).

[176] Guillaume FrançoisBerthier, Journal de Trévoux, op. cit., [septembre 1749], tome xlix, p. 478 [p. 1870].

[177] Ibid., [octobre 1749], tome xlix, p. 567 [p. 2232].

[178] Ibid., [octobre 1749], tome xlix, p. 570 [p. 2242-2243].

[179] Ibid., [novembre 1749], tome xlix, p. 603 [p. 2377].

[180] Ibid., [mars 1750], tome l, p. 150 [p. 581].

[181] Ibid., [mars 1750], tome l, p. 151 [p. 585].

[182] Ibid., p. 153 [p. 595, nous soulignons].

[183] Id. [nous soulignons] Mentionnons que Berthier sera tout aussi élogieux à l’égard de Daubenton dans son compte rendu du troisième volume de l’Histoire naturelle qu’il conclut ainsi : « M. Daubenton a tous les talens nécessaires pour l’exécution de sa partie dans l’Histoire naturelle du Cabinet du Roi ; beaucoup de clarté & de précision dans ses récits, beaucoup de netteté dans l’expression, & une étude profonde & réfléchie des matières qu’il traite » (ibid., [juin 1750], tome l, p. 329 [p. 1303]).

[184] John Pappas, « Buffon matérialiste ? », art. cit., p. 239.

[185] [Anonyme], Nouvelles ecclésiastiques, [Lettre du 6 février 1750], p. 21.

[186] Ibid., p. 24.

[187] Ibid., [Suite des nouvelles ecclésiastiques. Du 13 Février 1750], p. 26.

[188] Voulant échapper aux ennuis, Buffon dut signer un texte vraisemblablement préparé pour lui par la Sorbonne, dans lequel il précisait ne pas s’opposer au texte de la Genèse. Le naturaliste dut se rétracter et publier ses explications en tête de son ouvrage subséquent (HN, IV, 1753, p. v-xvi). Pour un résumé des démêlés que Buffon eut plus tard avec la Faculté de Théologie, on pourra consulter avec profit : Jean Stengers, « Buffon et la Sorbonne », dans Roland Mortier et Hervé Hasquin (dirs.), Études sur le XVIII e  siècle, 1974, p. 97-100. Voir aussi Jacques Roger, Les sciences de la vie dans la pensée française du XVIII e siècle, 1993, p. 704-705.

[189] [Anonyme], Nouvelles ecclésiastiques, [Du 23 janvier 1752], p. 13. À l’opposé, pour Berthier, les rétractations de Buffon seront plutôt « un gage de son orthodoxie » et « un exemple de soumission » (Journal de Trévoux, op. cit., [décembre 1753], tome liii, p. 708 [p. 2816-2817]). Selon John Pappas, on aurait tort de voir de la naïveté dans l’accueil favorable que Berthier fait à Buffon : le jésuite considère sincèrement le naturaliste non pas comme un « impie qui se cache derrière les formules d’usage », mais plutôt comme « un croyant pratiquant » (« Buffon matérialiste ? », art. cit., p. 241).

[190] Guillaume FrançoisBerthier, Journal de Trévoux, op. cit. [décembre 1753], tome liii, p. 708 [p. 2817, nous soulignons]. Par ailleurs, Berthier clôt son long compte rendu en disant admirer « la beauté [du] génie » de Buffon (ibid., [décembre 1753], tome liii, p. 715 [p. 2846]).

[191] John Pappas, « Buffon matérialiste ? », art. cit., p. 246.

[192] Jacques Roger, Buffon. Un philosophe au Jardin du Roi, op. cit., p. 250.

[193] Jacques Roger mentionne qu’une note contemporaine indique que l’ouvrage a été imprimé à l’Arsenal, « chez Mme la duchesse du Maine, Protectrice de M. de Réaumur » (Les sciences de la vie dans la pensée française du XVIII e  siècle, op. cit., p. 692, note 60). Chrétien convaincu, Réaumur incarnait « l’esprit d’observation rigoureuse et patiente, le respect des faits, le refus des hypothèses » ; toutefois, l’origine de son antipathie à l’égard de Buffon « remonte au moins à 1740 et vise l’homme et ses ambitions plutôt que le savant » (Jacques Roger, Buffon. Un philosophe au Jardin du Roi, op. cit., p. 255).

[194] Joseph-Adrien Lelarge de Lignac, « 2e lettre », Lettres à un Amériquain sur l'histoire naturelle, générale et particulière de monsieur de Buffon,1751, t. I, p. 27. L’abbé ajoute : « Comment pourroit-on s’y prendre pour contredire plus ouvertement l’histoire de la création ? »

[195] Ibid, « 3e lettre », t. I, p. 14.

[196] « […] un homme exempt de préjugés démêlera fort bien les sentimens de l’auteur, de la condescendance qu’il marque pour la religion établie » (ibid, « 7e lettre », t. III, p. 12).

[197] Ibid., « 3e lettre », t. I, p. 23. L’auteur reproche aussi à Buffon d’adopter un « insoutenable pyrrhonisme » (ibid., « 8e lettre », t. III, p. 4) et d’ériger « en dogmes philosophiques les préjugés populaires » (ibid., « 7e lettre », t. III, p. 8). En résumé, les réticences Lelarge de Lignac — voire de Réaumur — allaient au-delà de la seule antipathie envers Buffon : « Une histoire ‘‘générale’’ supposait nécessairement une autre philosophie de la Nature, une philosophie où Dieu ne serait plus omniprésent » (Jacques Roger, Buffon. Un philosophe au Jardin du Roi, op. cit., p. 111).

[198] Joseph-Adrien Lelarge de Lignac, « 1ère lettre », Lettres à un Amériquain, op. cit.,t. I, p. 1-2.

[199] Ibid., « 6e lettre », t. II, p. 51.

[200] Ibid., « 1ère lettre », t. I, p. 3.

[201] Ibid., « 9e lettre », t. III, p. 27.

[202] Mentionnons que, si l’ouvrage eut peu de retentissement dans le public, il préfigure néanmoins les mêmes reproches que la Sorbonne adressera à Buffon en 1751, et qui avaient été alimentés par les comptes rendus parus dans les Nouvelles ecclésiastiques.

[203] Joseph-Adrien Lelarge de Lignac, « 1ère lettre », Lettres à un Amériquain, op. cit., t. I, p. 7.

[204] Ibid., « 3e lettre », t. I, p. 1 [nous soulignons].

[205] Ibid., « 3e lettre », t. I, p. 26 [nous soulignons].

[206] Ibid., « 4e lettre », t. II, p. 14 [nous soulignons].

[207] Ibid., « 5e lettre », t. II, p. 10 [nous soulignons].

[208] Ibid., « 6e lettre », t. II, p. 57.

[209] Ibid., « 9e lettre », t. III, p. 2.

[210] Maëlle Levacher, La réception de l'Histoire naturelle de Buffon, op. cit., p. 25.

[211] Pierre Clément, Les cinq années littéraires, 1967 [1756], t. II, p. 116.

[212] Malesherbes, magistrat passionné de botanique, fut un directeur plutôt libéral de la Librairie, qui fit de son mieux pour protéger l’Encyclopédie ; « mais son libéralisme ne l’empêcha pas d’être guillotiné, à l’âge de soixante-treize ans, pour avoir osé servir volontairement d’avocat à Louis XVI devant la Convention » (Jacques Roger, Buffon. Un philosophe au Jardin du Roi, op. cit., p. 250).

[213] « En 1750, Malesherbes devint membre honoraire de l’Académie des sciences et renonça, par égard pour un confrère qu’il estimait, à faire paraître ses observations qui ne furent publiées qu’en 1798, en un temps où la renommée de Buffon était attaquée de toutes parts » (ibid., p. 260). Cette publication posthume, sans autorisation de Malesherbes, provient d’une copie « anonyme » de l’autographe jamais retrouvé.

[214] « L’intérêt des observations de Malesherbes est que, exemptes de tout fanatisme, elles expriment bien les perplexités d’un contemporain éclairé devant une œuvre qui contredit la conception admise de la science en général et de l’histoire naturelle en particulier. Ce qui a le plus scandalisé, dans l’ensemble, c’est la théorie de la connaissance contenue dans le ‘‘Premier Discours’’. En unissant le sensualisme de Locke à une ambition cartésienne coupée de ses racines métaphysiques, Buffon contredisait tout le monde et se faisait accuser à la fois d’embrasser un scepticisme absolu […], d’accumuler les faits et de les mépriser » (ibid., p. 261).

[215] Louis-Paul Abeille, « Introduction », dans Chrétien-Guillaume de Lamoignon de Malesherbes, Observations sur l’Histoirenaturelle générale et particulière de Buffon et Daubenton, 1971 [1798], t. I, p. iii [souligné dans le texte].

[216] Ibid., p. ix [nous soulignons].

[217] « Nous l’avons vu avec véhémence, et avec les développements les plus convaincans, que Buffon étoit un des hommes qui contribuoient le plus à la rapidité des efforts qu’exigent l’amour et l’étude approfondie de l’histoire naturelle ; que plus qu’aucun autre naturaliste, il avoit répandu et excité en France et dans les pays étrangers, cet esprit d’observation qui, accumulant les faits et les liant par des analogies, peut seul détruire, éclaircir, ou fortifier ce que nos devanciers nous ont transmis, et enrichir nos contemporains et nos successeurs par de nouvelles découvertes » (ibid., p. xiii).

[218] Ibid., p. xiii [nous soulignons].

[219] Ibid., p. xxxvii [nous soulignons].

[220] Ibid., p. xlix [nous soulignons imagination ; la suite soulignée dans le texte].

[221] Chrétien-Guillaume de Lamoignon de Malesherbes, Observations, op. cit., t. I, p. 219.

[222] Ibid., t. II, p. 279 [souligné dans le texte].

[223] Ibid., t. II, p. 319 [souligné dans le texte]. De même, si d’Alembert concédait que « [l]’imagination dans un Géometre qui crée, n’agit pas moins que dans un Poëte qui invente » il prenait soin d’ajouter que « cette maniere différente d’opérer n’appartient qu’à différentes sortes d’esprits ; & c’est pour cela que les talens du grand Géometre & du grand Poëte ne se trouveront peut-être jamais ensemble » (« Discours préliminaire des éditeurs »,Encyclopédie, op. cit., 1751,t. I, p. xvi). Considérant nos remarques du premier chapitre, d’Alembert ne pensait certainement pas que Buffon puisse être cet homme d’exception sachant allier génie scientifique et génie artistique.

[224] Chrétien-Guillaume de Lamoignon de Malesherbes, Observations, op. cit., t. I, p. 220.

[225] En effet, la critique de l’abbé de Feller parut dans le Journal historique et littéraire (janvier 1780),, publié aux Pays-Bas, mais interdit de circulation en France. Pour une synthèse de la posture de l’abbé de Feller, voir John Pappas, « Buffon matérialiste ? », art. cit., p. 244-247. Pour faire vite, mentionnons que, plus de trente ans après le dernier article des Nouvelles ecclésiastiques, l’ancien élève des jésuites, qui avait 19 ans lors de la polémique concernant la critique des trois premiers tomes de l’Histoire naturelle, a pu profiter des objections des savants contre les hypothèses de Buffon avant de publier sa propre critique. Se concentrant surtout sur la faiblesse de la cosmogonie de Buffon, non sans « admirer son génie » (ibid., p. 244), l’abbé de Feller a voulu en quelque sorte « détruire la crédibilité de l’homme de science en se servant des objections des savants, pour ne lui laisser qu’un beau style » (ibid., p. 246).

[226] Il s’agit de : « Lettre X. Pemière lettre de M. l’abbé Royou […] sur les Époques de la nature […] » dans Louis-Marie Stanislas Fréron, L’année littéraire, 1966, tome xxvi, p. 600-606 [1779, t. VII p. 217-240] ; « Lettre XIII. Seconde lettre de M. l’abbé Royou […] sur les Époques de la nature […] », dans ibid., p. 618-630 [1779, t. VII, p. 289-337] ; « Lettre X. Le Monde de verre de M. le comte de Buffon, réduit en poudre, ou Réfutation de sa nouvelle Théorie de la terre, développée dans son ouvrage des Époques de la nature », dans ibid., p. 699-708 [1779, t. VIII, p. 251-288] ; « Lettre XI. Suite de la Réfutation des Époques de la nature, &c. », dans ibid., p. 708-724 [1779, t. VIII, p. 289-353]). L’abbé Royou réunit par la suite ces textes et les publia sous le titre : Le monde de verre réduit en poudre ou Analyse et réfutation des Époques de la nature de M. le comte de Buffon, 1780. Pour une exposition détaillée de ce deuxième affrontement entre Buffon et la Faculté de Théologie, dont la base des arguments se fondait sur les mêmes objections que celles de l’abbé Royou, on pourra consulter encore une fois : Jean Stengers, « Buffon et la Sorbonne », art. cit., p. 110-124. Comme en 1751, Buffon se rétracta pour éviter la censure, signa une formule rédigée par les députés le 18 mai 1780, et promit de la publier dans son prochain volume… ce qu’il ne fit cependant jamais ! Il faut préciser que, malgré sa relative autorité, le rayonnement de la Sorbonne dans la société française du temps était alors à peu près nul à cette période où la sphère théologique « est devenue étrangère […] à la France intellectuelle. […] Le Buffon qui intéresse, et même qui passionne le public, est, non pas le théologien amateur, mais le savant parti à la recherche du passé de la terre » (ibid., p. 124).

[227] Thomas-Marie Royou, « Lettre X », art. cit., p. 601 [p. 219, nous soulignons].

[228] Ibid., p. 603 [p. 226, nous soulignons].

[229] Ibid., p. 603 [p. 227].

[230] Ibid., « Lettre XIII », art. cit., p. 619 [p. 291, nous soulignons].

[231] Ibid., p. 621 [p. 300, nous soulignons].

[232] Ibid., p. 622 [p. 305, souligné dans le texte]. Évidemment, ce « monde de verre » se prêtait plus facilement à la satire que les autres théories de Buffon. Voltaire en fera notamment ses choux gras dans Les Systèmes (1772), reprenant avec ironie ce qu’il avait déjà écrit sur ce monde « boule de cristal » (déjà suggéré dès 1748 par le Telliamed de Benoît de Maillet) dans son Rescrit de l’Empereur de Chine (1761), de même que dans L’Homme aux quarante écus (1768). Voir à ce sujet Maëlle Levacher, La réception de l’Histoirenaturelle de Buffon, op. cit., p. 19-21. Cette satire plutôt superficielle, consécutive aux Époques de la nature, s’amplifiera avec Les Helviennes, ou Lettres provinciales philosophiques (1781) d’Augustin Barruel (1741-1820), véritable succès littéraire qui connut quatre rééditions. Le polémiste jésuite, ennemi des Encyclopédistes et de la philosophie des Lumières, reproche entre autres à Buffon la réduction de la théorie de la terre en conte du monde de verre : « La terre fut donc originairement qu’un globe de verre, qu’une masse énorme d’un cristal pur et transparent » (Les Helviennes, 1812, tome I, lettre III, p. 11). Par-delà les effets comiques, où Barruel s’amuse à pousser les hypothèses de Buffon jusqu’à leurs conséquences les plus absurdes, réside toutefois la ferme conviction de dénoncer, à l’aide d’une réécriture parodique des âges de la terre proposés dans les Époques de la nature, ce qui contredisait clairement la chronologie biblique (voir à ce propos Maëlle Levacher, La réception de l’Histoire naturelle de Buffon, op. cit., p. 46-50).

[233] Thomas-Marie Royou, « Lettre XIII », art. cit., p. 622 [p. 304].

[234] Ibid., p. 623 [p. 308-309, nous soulignons].

[235] Ibid., p. 627 [p. 325, nous soulignons].

[236] Ibid., p. 629 [p. 330, nous soulignons].

[237] Ibid., p. 629 [p. 333].

[238] Ibid., « Lettre X », art. cit., p. 700 [p. 254-255].

[239] Ibid., p. 702 [p. 262]. Plus loin, l’abbé Royou, s’adressant à Buffon, s’exclame impérativement : « Eh ! pleurez donc sur vous même & sur vos systêmes anti-mosaïques » (ibid., p. 704 [p. 273, souligné dans le texte]).

[240] Ibid., p. 704 [p. 270, souligné dans le texte].

[241] Ibid., « Lettre XI », art. cit., p. 711 [p. 300-301, nous soulignons].

[242] Ibid., p. 718 [p. 328, souligné dans le texte].

[243] Ibid., p. 719 [p. 330, nous soulignons].

[244] Ibid., p. 724 [p. 350, nous soulignons].

[245] Ibid., p. 724 [p. 351, souligné dans le texte].

[246] « Je crois avoir bien démontré que le système des Époques n’est qu’un tissu de suppositions gratuites, de faits imaginaires, de contradictions palpables ; qu’il blesse également la saine raison & l’autorité des écritures ; qu’il est contraire aux principes de la méchanique, aux faits les plus constans de l’Histoire Naturelle » (id.)

[247] Ibid., p. 724 [p. 352-353, nous soulignons, sauf dans la séquence finale — mais il a écrit l’Histoire Naturelle — soulignée dans le texte]. L’abbé Royou ajoute en note à la fin de cette lettre ce commentaire significatif : « Un style aussi brillant que celui de M. de Buffon, une imagination aussi riche suffisent, à mon avis, pour immortaliser ; & l’Histoire naturelle vivra autant que la langue Françoise » (ibid., p. 724 [p. 353, nous soulignons]).

[248] Maëlle Levacher, La réception de l’Histoirenaturelle de Buffon, op. cit., p. 53.

[249] Ibid., p. 29.

[250] En général, les comptes rendus des volumes de l’Histoire des quadrupèdes se contentent de donner un résumé global, voire de citer quelques lignes des « tableaux d’histoire ». Par exemple, dans le compte rendu du tome XII, publié en 1764 dans le Journal encyclopédique, on ne retrouve que ces deux commentaires — qui soit dit en passant n’attaquent aucunement la scientificité des descriptions animalières, bien au contraire — intercalés entre les « quelques particularités » des quadrupèdes rapportées en se « servant toujours des propres termes de Mr. De Buffon » : « Ceux qui ont vû le Zèbre, qui étoit à la ménagerie du Roi, pourront plus aisément juger de la description de ce singulier animal, & seront plus à portée d’admirer la clarté, la netteté, la simplicité & l’élégance de Mr. De Buffon. Avec quelle chaleur & quelle adresse il tire parti des moindres choses, & sçait les tourner au profit de la philosophie ». Puis : « Mr de B. n’épargne rien pour découvrir la vérité, & pour détruire les préjugés ; mais il paroit indigné, lorsque de vrais Philosophes ont pris toute force de précautions pour s’assurer d’une vérité publique, lorsqu’ils l’ont démontrée, on l’abandonne pour soutenir de vieilles erreurs, parce qu’elles ont quelque chose d’extraordinaire » (Journal encyclopédique [juillet-décembre 1765], 1967, t. XX, p. 264 et 266 [p. 23-24 et 31].

[251] Pour un résumé de cette saga, on pourra consulter avec profit le texte introductif de François Dagognet : « L’animal selon Condillac », dans Condillac, Traité des animaux, 1981 [1755], p. 1-131. Pour faire vite, résumons en situant le nœud du différend entre les deux philosophes sur la nature même de l’animal qui, pour Condillac et contrairement à Buffon, possède comme l’homme une âme immatérielle, mais qui est par contre mortelle (contrairement à l’immortalité de l’âme humaine).

[252] La fiction philosophique de l’homme-statue dont les sens s’éveillent progressivement à la vie était un topos commun au XVIIIe siècle. Buffon en donne un premier aperçu dans « Des sens en général » (HN, III, 1749, p. 364-370), avant de remodeler le concept pour expliquer les liens entre la réaction motrice et les désirs communs à l’homme et à l’animal dans le « Discours sur la nature des Animaux » (HN, IV, 1753, p. 19-20). Condillac construit son Traité des sensations (1984 [1754], p. 11) autour d’un récit philosophique analogue à celui de Buffon. Selon Jean Gillet, l’accusation de plagiat semble peu fondée car l’allégorie de la statue remonte à Hérodote dans son second livre des Histoires (Le Paradis perdu dans la littérature française. De Voltaire à Chateaubriand, 1975, p. 440, note 5). Par ailleurs, Charles Bonnet reprendra ce même récit en intitulant son deuxième chapitre « L’Homme considéré sous l’idée d’une Statue, dont les sens agiroient séparément, ou successivement » (Essai analytique sur les facultés de l’âme, 1970 [1760], p. 8).

[253] Friedrich Melchior (baron de) Grimm, Correspondance littéraire, philosophique et critique [1er novembre 1755], 1968, t. II, p. 111-112 [nous soulignons].

[254] Grimm reproche à Condillac de traiter Buffon « durement, impoliment, sans égards, et sans ménagements », non sans conclure : « M. de Buffon mettra plus de vues dans un discours que notre abbé n’en mettra de sa vie dans tous ses ouvrages. […] n’en déplaise à M. l’abbé de Condillac, quand on veut être lu il faut savoir écrire » (Correspondance littéraire, philosophique et critique [1er novembre 1755], op. cit., p. 112-113).

[255] Jean Gillet, Le Paradis perdu dans la littérature française, op. cit., p. 441.

[256] Id.

[257] En effet, il est notoire que Buffon admirait Milton. Comme le rapporte Suzanne Necker, « M. de Buffon fait plus de cas de Milton que de Newton : Milton, selon lui, avait l’esprit beaucoup plus étendu, et il est plus difficile de retenir les idées qui intéressent les hommes, que d’en trouver une qui explique les phénomènes de la nature » (Nouveaux mélanges extraits des manuscrits de Madame Necker, 1801, t. II, p. 16).

[258] Membre d’une famille enracinée dans le service des rois de France, Charles-Georges Leroy devint, succédant à son père en 1753, lieutenant des chasses et garde-marteau du domaine royal de Versailles, puis cofondateur de la Société d’agriculture de Paris. Occupé surtout à assurer la tranquillité des Grand et Petit Parcs de Versailles, cet historien des bêtes, aussi spécialiste d’agriculture et de sylviculture, se révéla aussi un fascinant philosophe malheureusement encore trop méconnu des dix-huitiémistes.

[259] Dînant régulièrement avec Buffon, Diderot et Helvétius dès le début des années 1750, mais aussi disciple intellectuel de Condillac, Leroy ne se contenta pas de laisser incorporer ses propres observations dans les descriptions animalières de l’Histoire des quadrupèdes, ni de fournir nombre de ses textes pour l’Encyclopédie sur des sujets allant l’article « Chasse du sanglier », à celui, célèbre, sur l’« Instinct », en passant par la section morale de l’article « Homme ». De 1762 à 1768, il publia irrégulièrement, sous un pseudonyme — en l’occurrence le « Physicien de Nuremberg » — neuf Lettres sur les animaux dans diverses gazettes (le Journal étranger et la Gazette littéraire de l’Europe) qui n’avaient d’autre destinataire qu’un énigmatique « Monsieur », avant d’être rassemblées dans les Lettres sur les animaux (1768), ainsi que dans le tome III des Variétés littéraires. Ce n’est que treize ans plus tard, en 1781, que ces neuf lettres du « Physicien de Nuremberg » seront réunies et éditées avec une section supplémentaire où sont ajoutées six nouvelles lettres, cette fois revendiquées (mais non signées) par Leroy, et adressées à Madame *** [en fait Mme d’Angiviller], qui reprennent sur un ton plus familier l’ensemble des idées proposées naguère par le « Physicien de Nuremberg ». La réédition que nous avons consultée, avec introduction et notes exhaustives par Elizabeth Anderson, se base sur une troisième édition, publiée à titre posthume en 1802, par Pierre Roux-Fazillac (1746-1833), qui a ajouté deux lettres posthumes sur l’homme à toutes celles qui étaient déjà dans l’édition de 1781.

[260] « Je vais une fois la semaine à Paris. Là je dîne avec les Buffon, les Diderot, les Helvétius, toute la fleur de la nation en esprits et en talents » (Charles-Georges Leroy, « Lettre à Hennin [15 juillet 1755] », Bibliothèque de l’Institut, ms. 1258, f. 177, cité par Elizabeth Anderson, « Introduction », dans Charles-Georges LeroyLettres sur les animaux, 1994, p. 8). De même : « Je suis amy de Mr. de Buffon et je n’ay pas pû voir sans beaucoup de chagrin Mr. de V. s’efforcer d’attenter à sa réputation » (Charles-Georges Leroy, « Lettre 687 à Pierre Michel Hennin [26 may 1772] », dans Claude-Adrien Helvétius, Correspondance générale d’Helvétius, 1991, vol. III, p. 406). Il est à noter que Leroy osa écrire une Défense de Montesquieu, Buffon et Helvétius (1772)contre les attaques de Voltaire. D’après Nadault de Buffon, il ne fait aucun doute que « Leroy était de l’intimité de Buffon » (dans Buffon, « Lettre CCCXXII à M. Leroy [4 juillet 1778] », Correspondance générale, op. cit., t. I, p. 397, note 1).

[261] Charles-Georges Leroy, « Lettre première (lettre 1) », Lettres sur les animaux, op. cit., p. 80. Il faut préciser qu’après avoir pris la défense d’Helvétius dans l’affaire de l’Esprit, les soupçons de matérialisme qui pesaient contre Leroy le forcèrent à user de prudence et à ne pas s’aventurer sur la question de l’âme des bêtes : « Nous ne saurons jamais, sans doute, de quelle nature est l’âme des bêtes, et il faut convenir que cela nous importe assez peu. Nous sommes très-assurés que la nôtre est immatérielle et immortelle : la certitude que nous en avons, est le fondement de nos plus chères espérances » (ibid., p. 79). Aussi, un peu comme Buffon l’avait fait en faisant publier les volumes de l’Histoire naturelle à l’Imprimerie Royale, Leroy fit en sorte que ses lettres, quoiqu’anonymes, soient publiées avec approbation et privilège dans le Journal étranger, ou dans une publication officielle, la Gazette littéraire de l’Europe — qui faisait pendant à la Gazette de France, incorporée aux ministères des affaires étrangères. Cette extrême prudence, qui n’est pas sans rappeler celle — légendaire — de Buffon, est palpable dans cette conversation rapportée par Diderot, dans sa lettre à Sophie Volland, datée du Grandval, le 12 octobre 1760 (Correspondance, dans Œuvres complètes, 1966, t. III, p. 128 [souligné dans le texte]) : à Diderot qui lui demande « Vous n’entendez pas qu’il y a des choses sacrées dans le monde ? », la baronne d’Holbach répond : « Eh ! oui, et dont il est bien de se tenir à quelque distance ». Ce à quoi Diderot ajoute : « Voilà de ces mots qu’elle a appris de Mr le Roy ».

[262] Charles-Georges Leroy, « Lettre première (lettre 1) », Lettres sur les animaux, op. cit., p. 80.

[263] Ibid., p. 81.

[264] Leroy va plus loin que Condillac toutefois car il attribue aux bêtes un véritable langage qui, quoique « fort borné », est « beaucoup plus étendu qu’on ne le suppose » (« Lettre VII (lettre 7). Sur l’instinct des animaux », Lettres sur les animaux, op. cit., p. 141). Pour Condillac, la capacité langagière des bêtes se limitait à des cris inarticulés, alors que, pour Buffon, la parole et le langage étaient l’apanage exclusif de l’être humain.

[265] Charles-Georges Leroy, « Lettre IV à madame *** (lettre 12) », Lettres sur les animaux, op. cit., p. 174.

[266] Charles-Georges Leroy, « Lettre du physicien de Nuremberg, sur une critique des Lettres précédentes, insérée dans le Journal des Savans », Lettres sur les animaux, op. cit., p. 129.

[267] Ibid., p. 131. Buffon avait clairement écrit que « le plus stupide des hommes suffit pour conduire le plus spirituel des animaux » (« De la nature de l’Homme », HN, II, p. 438).

[268] Louis-Jean-Marie Daubenton, « Description du Lièvre », HN, VI, 1756, p. 268.

[269] Louis-Jean-Marie Daubenton, « Description de la partie du Cabinet qui a rapport à l’Histoire Naturelle du Rat d’eau et du Campagnol », HN, VII, 1759, p. 377

[270] Buffon, « Le Furet », HN, VII, 1759, p. 213.

[271] Buffon, « Le Surmulot », HN, VIII, 1759, p. 206-207.

[272] Buffon, « Discours sur la nature des Oiseaux », HNO, I, 1770, p. 45 et 52 ; « Le Faucon », HNO, II, 1771, p. 250-251 et 266 ; « La perdrix grise », HNO, II, 1771, p. 411 ; « Le Ramier », HNO, II, 1771, p. 534 ; « La Tourterelle », HNO, II, 1771, p. 550. Même Guéneau de Montbeillard soulignera le zèle de Leroy à communiquer aux collaborateurs de l’Histoire naturelle ses observations judicieuses dans les articles « La Perdrix grise-blanche », HNO, II, 1771, p. 416 ; « Le Faisan doré », HNO, II, 1771, p. 358 ; et « Le Faisan », HNO, II, 1771, p. 332, 337, 347 et 350.

[273] Charles-Georges Leroy, « Lettre IV à madame *** (lettre 12) », Lettres sur les animaux, op. cit., p. 182 [nous soulignons].

[274] Id.

[275] Ibid., p. 178. Voir nos remarques dans l’introduction à ce travail, supra, p. 25, note 95.

[276] Ibid., p. 182 [souligné dans le texte].

[277] Charles-Georges Leroy, « Lettre VII (lettre 7). Sur l’instinct des animaux », Lettres sur les animaux, op. cit., p. 143.

[278] Ibid., p. 142 [nous soulignons].

[279] Charles-Georges Leroy, « Lettres du physicien de Nuremberg sur l’homme. Lettre II (lettre 9) », Lettres sur les animaux, op. cit., p. 159. Voir dans la même tonalité le chapitre LX intitulé « Croisades depuis la prise de Jérusalem » dans l’Essai sur les mœurs (1963, t. I, p. 568-574) de Voltaire.

[280] Il ressort de ce texte que Buffon avait confié à Leroy deux chiens-loups nés de l’union d’un chien avec une louve. Il reproduit in extenso une lettre du 13 juillet 1778, où Leroy lui communique ses observations sur la conformation et le comportement de la progéniture de ces animaux (« Suite des Chiens métis », SHN, VII, 1789, p. 206-208). Une partie de ces observations se retrouvent dans une note rattachée à la « Lettre III à madame *** (lettre 11) », Lettres sur les animaux, op. cit., p. 168. Ces expériences s’inscrivent dans la grande enquête sur la « dégénération » qui traverse toute l’Histoire des quadrupèdes.

[281] Friedrich Melchior (baron de) Grimm, Gazette littéraire [1er juillet 1753], dans Correspondance littéraire, philosophique et critique, op. cit., t. III, p. 38-39.

[282] Maëlle Levacher, La réception de l’Histoirenaturelle de Buffon, op. cit., p. 39. Il est cependant vrai qu’Élie Catherine Fréron mentionne, à propos du volume IV de l’Histoire naturelle, que Buffon et Daubenton y traitent « de matières rebattues », c’est-à-dire d’animaux familiers tellement connus « que peu de personnes ignorent ce que les savants auteurs n’ont pu se dispenser de répéter dans une histoire générale de la nature » (« Lettre XIII », Lettres sur quelques écrits de notre temps, 1966 [1753], tome XI, p. 302). Le même Fréron écrira, à propos du tome V de l’Histoire naturelle, où l’on traite des animaux domestiques tels le cochon, la brebis et la chèvre : « N’attendez donc ici que des détails communs, quoique bien écrits » (« Lettre VI », L’année littéraire, op. cit., t. II, p. 579 [1755, tome VII, p. 120]). Nous ne croyons toutefois pas pouvoir transposer ces mêmes remarques à partir du tome IX où le silence de la critique littéraire et scientifique découle tout simplement du fait que Buffon compilait alors de « nouvelles » espèces n’offrant que bien peu de points de comparaison, aussi bien pour la critique littéraire que scientifique. À ce propos, Louis-Marie Stanislas Fréron, en aval de l’Histoire des quadrupèdes et de l’Histoire naturelle des oiseaux, ne manquera pas de souligner que « parmi la foule d’hommes ordinaires qui se piquent d’une légère teinture de savoir, il n’en est pas un seul qui n’ait dévoré l’ouvrage entier [l’Histoire naturelle] » (« Lettre VIII », L’année littéraire, op. cit., t. XXV, p. 56 [1778, t. I, p. 201]).

[283] Maëlle Levacher, La réception de l’Histoirenaturelle de Buffon, op. cit., p. 31 [nous soulignons]. Rappelons qu’Élie Catherine Fréron (1718-1776) fonda en 1754 L’année littéraire, qui fut l’œuvre de sa vie et qu’il dirigea jusqu’à sa mort en 1776, avant que son fils Louis-Marie Stanislas prenne les rênes de la revue.

[284] Friedrich Melchior (baron de) Grimm, Correspondance littéraire, philosophique et critique [1er novembre 1755], op. cit., t. II, p. 113 [nous soulignons].

[285] Il est à souligner que Grimm, commentant le premier volume de l’Histoire des quadrupèdes, avait pourtant émis cette appréciation qui tend à soutenir notre position : « […] jamais il [Buffon] ne vous dira qu’il a démontré ce qu’il n’a rendu que vraisemblable : il est même très-attentif à fixer le degré de certitude ou d’évidence qu’il croit à ses arguments » (Correspondance littéraire, philosophique et critique [1er octobre 1753], op. cit., t. I, p. 287).

[286] Friedrich Melchior (baron de Grimm), « Article II. Nouvelles littéraires », Mercure de France [septembre 1765], 1970, tome lxxxix, p. 188 [p. 83].

[287] Id. [nous soulignons]

[288] Id.

[289] Friedrich Melchior (baron de) Grimm, « Article II. Nouvelles littéraires », art. cit., p. 188 [p. 84].

[290] Id.

[291] Élie Catherine Fréron, « Lettre 6 », L’année littéraire, op. cit., t. II, p. 582 [1755, t. VII, p. 131].

[292] Ibid., « Lettre 1 », L’année littéraire, op. cit., t. IV, p. 97 [1757, t. II, p. 3 nous soulignons].

[293] Friedrich Melchior (baron de) Grimm, « Article II. Nouvelles littéraires », art. cit., p. 188 [p. 84].

[294] Maëlle Levacher, La réception de l’Histoirenaturelle de Buffon, op. cit., p. 39.

[295] Friedrich Melchior (baron de) Grimm, commentant les Xe et XIe tomes de l’Histoire naturelle, cité par Henri Nadault de Buffon, dans Buffon, « Lettre XCVII au président Ruffey » [Paris, le 24 février 1765], Correspondance générale, op. cit., t. I, p. 136, note 2.

[296] Charles Bonnet, Contemplation de la nature, dans Œuvres d’histoire naturelle et de philosophie, 1781, t. IV, p. 359.

[297] Charles Bonnet, « Observations sur quelques auteurs d’histoire naturelle [15 décembre 1759] », cité par Grimm, Correspondance littéraire, philosophique et critique, op. cit., t. IV, p. 169. Ce à quoi Bonnet ajoute non sans ironie : « Mais l’auteur est trop grand pour s’amuser à des romans ». Ces mots d’esprit, souvent attribués à tort à Grimm, suivent une séquence tout aussi célèbre et pertinente pour la suite de notre analyse, en ce qu’elle souligne encore une fois l’importance du génie dans la pensée buffonienne ; on remarquera aussi au passage le calembour, souvent attribué, à tort, à Voltaire : « L’Histoire naturelle, générale et particulière, est le tableau d’un grand peintre. Mais ce tableau est-il toujours celui de la nature ? Cette Histoire naturelle est-elle assez naturelle ? J’y admire la magnificence des dessins, et la beauté d’un génie qui a peine à se contenir dans ses limites. Ce génie sublime et hardi ne s’est-il point trop livré à l’esprit de système qu’il possède au suprême degré ? »

[298] Charles Bonnet, Contemplation de la nature, op. cit., t. IV, p. 359 [nous soulignons]. Est-il besoin de rappeler que le dessin (ou la gravure) est habituellement plus représentatif de la science que le tableau qui a plus à voir avec l’art.

[299] L’expression est employée tant chez Barruel (Les Helviennes, op. cit., t. I, p. 148) que chez Royou (« Seconde lettre », art. cit., p. 627 [p. 324]).

[300] Élie Catherine Fréron, « Lettre VII », L’année littéraire, op. cit., t. XVIII, p. 494 [1771, t. VI, p. 150].

[301] Louis-Marie Stanislas Fréron, « Lettre XIV », L’année littéraire, op. cit., t. XXXI, p. 520-521 [1784, t. VI, p. 257-258].

[302] Friedrich Melchior (baron de) Grimm, Correspondance littéraire, philosophique et critique [1er octobre 1753], op. cit., t. I, p. 285. L’homme de lettres bavarois prend même la défense de Buffon contre Lelarge de Lignac en affirmant, à la même page : « Quand les insectes font des piqûres sans venin, quand l’envie se tient aux brochures et aux feuilles, l’homme de génie les dédaigne l’un et l’autre, et aurait honte d’écraser un ennemi aussi méprisable ». Si l’allusion au patronage de Réaumur est transparente, nous insistons encore sur l’importance que le critique littéraire attribue au génie de l’auteur de l’Histoire naturelle : à tous ceux qui « voudront apprendre à écrire », Grimm renvoie aux « tableaux d’histoire » du cheval, de l’âne et du bœuf, pour leur faire remarquer qu’ils pourront ainsi se renseigner sur la manière d’acquérir « du génie et du talent, si toutefois cela s’apprend » (ibid., p. 286).

[303] Ibid., p. 287 [nous soulignons].

[304] Id.

[305] Louis-Marie Stanislas Fréron, « lettre VIII », L’année littéraire, op. cit., t. XXXV, p. 252-253 [1788, t. III, p. 267-271].

[306] Id.

[307] Thomas-Marie Royou, « Lettre XIII », art. cit., p. 627 [p. 324-325].

[308] Jacques Roger, « Introduction », dans Buffon, Époques de la nature, 1988, p. cxx.

[309] Ibid., p. cxxvii.

© Swann Paradis, 2008