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CHAPITRE 1

L’histoire naturelle et son statut

Table des matières

Ce fut un rêve tenace :

la première langue que les hommes ont parlée

fut tout ensemble musique, poésie, science.

[…]

Force est donc d’accepter qu’il y ait deux langages séparés, quitte à éprouver la nostalgie d’un état de non-séparation, historiquement antérieur à l’essor de la science moderne, — ou quitte encore à essayer de discerner, dans le but lointain que visent séparément la science et l’art, un point de convergence où il se réuniraient : le sens.

--Jean Starobinski [1]

Difficile à définir et à situer précisément dans le champ des savoirs — d’autant plus que, depuis le milieu de XIXe siècle, son déclin s’est amplifié au point de la confiner aujourd’hui au musée —, l’histoire naturelle, au siècle des Lumières, chevauche ces frontières de toute façon mal définies entre les sciences et les belles-lettres, contaminée à la fois par un curieux mélange d’allusions mythologiques et poétiques, de descriptions scientifiques, de principes philosophiques et théologiques, de tables arithmétiques et d’observations détaillées, voire d’« intuitions confuses [2]» où s’entremêlent les grands courants de l’époque (matérialisme, sensualisme, empirisme et vitalisme, entre autres). Dès lors, la faveur incontestable dont jouit l’histoire naturelle au XVIIIe siècle ne doit pas masquer la difficulté qu’il y a à en donner une définition précise ; si bien que l’on se contente généralement d’une signification très large de la discipline, qui se résume à répertorier les activités de ceux qui, après avoir observé la nature (minéraux, plantes et animaux), en ont donné la description [3] et établi une classification, non sans y inclure par exemple des réflexions sur les théories de la génération et de la terre, la cosmogonie ou l’anthropologie.

Une imprécision supplémentaire, s’ajoutant à cette définition plutôt élastique de la discipline, émane des naturalistes mêmes qui, il importe de le souligner, n’étaient pas tous des académiciens experts ; ils formaient un groupe hétérogène majoritairement composé d’amateurs (collectionneurs, explorateurs, voire simples lecteurs passionnés), qui incluait aussi souverains, magistrats, ecclésiastiques, artistes et gens de lettres [4]. Hommes de science s’adressant aux honnêtes gens ou simples amateurs frottés de physique ou d’anatomie, drapés de leurs qualités d’observateurs ou d’expérimentateurs [5], ils visaient tous un objectif commun : plaire au public avec une œuvre savante dont il fallait mousser la diffusion afin de financer l’entreprise. Dans ce contexte où, surtout depuis la fin du XVIIe siècle, on ne posait souvent « aucune différence radicale entre l’écriture de la science, celle de la philosophie et des Belles-Lettres [6]», mêmes les savants exposaient volontiers leurs hypothèses ou leurs théories sous des formes que nous nommerions aujourd’hui philosophiques ou littéraires. En rupture avec la pensée classique qui avait consacrée les mathématiques comme discipline reine, les sciences de la vie se développeront au cours du XVIIIe siècle parallèlement à l’émergence d’une « nouvelle alliance entre le bien penser et le bien dire [7]», popularisée depuis les Entretiens sur la pluralité des mondes (1686) de Fontenelle. Comme l’a résumé Ernst Cassirer :

À l’esprit comptable, ordonnateur et calculateur, à l’esprit du rationalisme du XVIIe siècle, s’oppose maintenant une nouvelle tendance, celle de s’emparer du réel dans toute sa richesse, de s’y abandonner naïvement, sans souci de savoir si cette richesse se laisse définir par des idées claires et distinctes, se laisse mesurer et compter [8].

Par ailleurs, le critique doit constamment résister à la tentation de projeter les critères actuels de scientificité sur l’état des connaissances d’un XVIIIe siècle où l’on a cherché à faire bénéficier la science d’un lustre emprunté aux belles-lettres. Il s’agit, de toute évidence, d’un mouvement contraire à celui du XIXe siècle où, notamment chez Balzac et Zola, on s’ingéniera à faire jouir le roman du prestige de la science. Il y a en effet de grandes différences existant entre le monde des Lumières, où un certain « anthropocentrisme méthodologique [9]» fait que l’homme devient le centre de toute chose [10], cependant que l’on accepte le vraisemblable — voire la conjecture — dans la science, et le positivisme du XIXe siècle dominé par l’impérialisme scientiste et technologique qui jouxte les sciences naturelles. Les traits complexes de cette notion de science au XVIIIe siècle [11], tout comme le terme scientifique, restent d’ailleurs à préciser :

Si les Lumières ont été un grand phénomène historique et culturel fondé sur l’usage critique de la raison humaine en vue de l’émancipation de l’homme par l’homme, alors les discours et les représentations élaborés par ce système culturel complexe offrent aux yeux de l’historien un caractère hétérogène et elles présentent une richesse et une variété de positions qui s’accordent mal avec l’idée selon laquelle les Lumières se réduisent à la raison scientifique et ne sont qu’un épisode — pour important et décisif qu’il soit — de la naissance de la science moderne en Occident [12].

Ce mouvement scientifique initié depuis la révolution baconienne subira de grandes transformations au cours du XVIIIe siècle ; celles-ci seront favorisées notamment par l’institutionnalisation et la professionnalisation des réseaux de savants, de même que par le développement des académies européennes toutes tournées vers l’Académie des sciences parisienne, reconnue comme capitale de la « République des Sciences ». Les savants, au début d’un long périple qui les conduira au XIXe siècle à faire de la recherche scientifique une profession, ont alors « le sentiment d’appartenir à une communauté puissante et révérée, désormais identifiée sur le plan social et culturel depuis que les souverains ont formellement reconnu l’utilité publique des sciences [13]». L’homme de science appartient de plus en plus à une nouvelle élite qui prend sa juste place aux côtés du théologien, du lettré, du philosophe ; il peut désormais jouir des protections, financements et privilèges accordés par les souverains. Buffon incarne parfaitement cette nouvelle figure tout à fait originale, différente du savant imaginé par Bacon et par les scientifiques du XVIIe siècle :

un intellectuel qui, organiquement intégré dans l’appareil d’État, acceptait entièrement la logique et les valeurs d’une société hiérarchisée, normative, organisée selon des ordres, des catégories et des corps se distinguant les uns des autres par les prérogatives, les honneurs, l’omniprésence du privilège et du rang [14].

Buffon a certes su s’incorporer dans ce système hiérarchique, mais sa nomination au poste prestigieux d’intendant du Jardin du Roi n’alla pas sans provoquer un certain scepticisme : d’aucuns n’hésiteront pas à rappeler que son admission comme « Adjoint-Mécanicien » à l’Académie des sciences en 1733 lui garantissait peut-être une certaine crédibilité en ce qui a trait aux questions relatives à la résistance du bois, mais ils s’interrogeront du même élan sur la compétence du nouvel intendant en zoologie. À cette crise de légitimité scientifique s’ajoute la posture même du naturaliste qui va, peut-être plus que le chimiste, le géomètre ou l’astronome, participer de ce transfert de capital symbolique en « revêtant la dégaine de l’écrivain pour se présenter au public, s’efforçant de rendre par là [son] savoir attrayant [15]». Sans renier le mouvement général par lequel les Lumières comptaient dissiper ignorance et préjugés afin qu’advienne un jour le bonheur sur terre, les naturalistes écrivaient souvent pour attirer le lectorat selon des stratégies où leur sujet était modulé pour être plus « commercialisable ». À la recherche de la gloire ou de la fortune, ces derniers devaient viser un plus large public que celui de l’Académie des sciences. L’histoire naturelle, incluant des textes qui visaient à la fois la persuasion et la diffusion d’un savoir, aura donc été, à tout le moins en partie, une « entreprise rhétorique [16]» dont Buffon fut peut-être le plus célèbre représentant.

Cet aspect commercial indéniable qui sous-tend le projet buffonien ne devrait cependant pas mettre en cause la sincérité et la profondeur de la défense du caractère scientifique de l’Histoire naturelle, dont l’essentiel de la méthode est explicitement revendiquée dans la conclusion du « Premier discours » :

Lorsque les sujets sont trop compliqués pour qu’on puisse y appliquer avec avantage le calcul & les mesures, comme le sont presque tous ceux de l’Histoire Naturelle & de la Physique particulière, il me paroît que la vraie méthode de conduire son esprit dans ces recherches, c’est d’avoir recours aux observations, de les rassembler, d’en faire de nouvelles, & en assez grand nombre pour nous assurer de la vérité des faits principaux, & de n’employer la méthode mathématique que pour estimer les probabilités des conséquences qu’on peut tirer de ces faits ; surtout il faut tâcher de les généraliser & de bien distinguer ceux qui sont essentiels de ceux qui ne sont qu’accessoires au sujet que nous considérons ; il faut ensuite les lier ensemble par les analogies, confirmer ou détruire certains points équivoques, par le moyen des expériences, former son plan d’explication sur la combinaison de tous ces rapports, & les présenter dans l’ordre le plus naturel [17].

Nonobstant ce leitmotiv, le statut scientifique de l’histoire naturelle a toujours fait problème, notamment si l’on considère que, depuis les débuts de l’Europe moderne, le terme science était couramment utilisé en un sens très large qui comprenait le savoir en général et non seulement le savoir scientifique. Cependant, la « deuxième révolution scientifique [18]» — qui se déploiera parallèlement à l’industrialisation foisonnante du XIXe siècle — se profile déjà dans le derniers tiers du XVIIIe siècle, alors que le triomphe des activités scientifiques dans les salons et les gazettes illustre la transformation en profondeur de l’imaginaire collectif de l’époque et tend à légitimer le savoir scientifique au point de le rendre presque synonyme de science. Ce mouvement est perceptible notamment dans les académies provinciales françaises qui étaient, au début du siècle de Lumières, « majoritairement sensibles aux lettres [19]», alors qu’elles consacrent, dans la période prérévolutionnaire, plus de quatre-vingts pour cent de leurs travaux aux sciences. De plus, si l’on s’interroge sur les manières variées dont les philosophes, savants ou autres groupes ou écoles de pensée ont pu concevoir ou se représenter la science, diverses formes de questionnements en résultent :

Pour certains, la science est l’état d’un sujet connaissant en tant qu’il possède un certain savoir ; d’autres la considèrent comme une activité pratiquée par des groupes de chercheurs ou par une collectivité savante ; d’autres encore la regardent comme un système d’énoncés qui expriment des propositions vraies ; elle est aussi parfois décrite comme une méthode de recherche pour la production des connaissances ou comme un ensemble de disciplines constituées qui déterminent autant de domaines différents du savoir. Selon le point de vue adopté, les questions que soulève la science ne sont pas les mêmes [20].

Si, plus précisément, certaines de ces questions peuvent sembler conduire à une quadrature du cercle — par exemple « L’histoire naturelle est-elle une science de la nature ? [21]» ou encore « À quoi pense l’histoire naturelle ? [22]» —, elles permettent néanmoins de mesurer le malaise qu’il y a à employer l’adjectif scientifique (plutôt que savant) dans une discipline comme l’histoire naturelle sans faire preuve d’anachronisme. En effet, « l’adjectif scientifique ou le substantif anglais scientist ne voient leur usage se répandre qu’au XIXe siècle [23]», alors que savant, physicien — dans une acception différente d’aujourd’hui qui inclut par exemple les sciences de la vie — ou philosophe naturel — expression évocatrice même s’il s’agit d’un anglicisme dérivé du natural philosopher d’inspiration baconienne — sont employés alternativement par les acteurs du siècle des Lumières pour désigner les naturalistes. En somme, s’il est banal de dire aujourd’hui que la science contemporaine s’appuie sur la théorie et l’expérience, il ne faut pas perdre de vue qu’au XVIIIe siècle se superposent des formes de preuves expérimentales fort diverses qui s’enchevêtrent selon un motif historique complexe, notamment en histoire naturelle, considérée au XVIIIe siècle comme « la plus populaire de toutes les sciences [24]». Si bien qu’encore aujourd’hui, Buffon reste pour certains critiques un « popularisateur » de l’histoire naturelle, dont les spéculations scientifiques ont été souvent réduites, notamment par ses pairs de la communauté savante des Lumières, à de simples hypothèses d’amateur [25].

Certains critiques proposeront donc une durée de vie limitée à l’histoire naturelle, en la balisant en amont par la vision « emblématique » de la nature (jusqu’à la fin de la Renaissance) et en aval par les sciences naturelles qui s’épanouiront aux XIXe siècle. D’ailleurs l’expression histoire naturelle — traduction littérale de la Naturalis historia de Pline l’Ancien — apparaît en français dans la deuxième moitié du XVIe siècle, avant de disparaître au XIXe siècle dans l’éclatement de la discipline en différents champs de savoir. C’est paradoxalement cette durée de vie relativement brève qui aurait contribué à entretenir une illusion d’unité et de cohérence démentie dès qu’on tente de la caractériser [26]. Ainsi, l’histoire naturelle, difficilement réductible à un corps de connaissances précis, aurait une existence qui correspondrait pour ainsi dire à l’épistémè [27] de l’âge classique. Selon Michel Foucault, les deux grandes discontinuités dans l’épistémè de la culture occidentale sont « celle qui inaugure l’âge classique (vers le milieu du XVIIe siècle) et celle qui, au début du XIXe, marque le seuil de notre modernité [28]». La contribution de Buffon précèderait donc immédiatement le moment où, dans l’espace du savoir, les configurations qui ont donné lieu aux formes diverses de la connaissance empirique sont profondément modifiées alors que la cohérence entre la théorie de la représentation — qui disparaît alors comme fondement général de tous les ordres possibles — et celles du langage et des ordres naturels, se désintègre : « le langage comme tableau spontané et quadrillage premier des choses, comme relais indispensable entre la représentation et les êtres s’efface à son tour [29]». Toutefois, pour l’auteur de l’Archéologie des sciences humaines, même si l’histoire naturelle recèle, sous l’Ancien Régime [30], sa part de scientificité, Buffon ne semble pas digne de figurer au rang des naturalistes scientifiques. Le silence de Foucault à propos de Buffon est éloquent : plutôt que de mentionner l’œuvre du seigneur de Montbard, il prend pour exemple l’Historiae naturalis de quadrupedibus libri (1657) de Jan Jonston (1603-1675) et mentionne en note l’Historia plantarum generalis (1686) de John Ray (1627-1705), qui correspondent mieux à ses critères épistémologiques — sans vraiment les expliciter [31] —, reléguant implicitement l’œuvre de l’intendant du Jardin du Roi à une simple scorie dans l’histoire de la discipline.

Nonobstant cet « oubli » foucaldien, il faudra néanmoins juger des caractéristiques de l’histoire naturelle — notamment de sa scientificité — en regard des limites de l’épistémè de l’Âge classique, et de ce qui les a précédées et suivies. Dans le cadre de ce travail, nous regarderons plutôt ce qui se passe en amont de l’Histoire des quadrupèdes — afin d’étudier ce qui a pu influencer la méthode préconisée par le seigneur de Montbard —, plutôt que d’insister sur la période qui a suivi l’Âge classique. Ce dernier changement d’épistémè, qui a été bien décrit par Claude Blanckaert, nous permet de comprendre la raison pour laquelle Buffon n’a eu, pour ainsi dire, aucune postérité scientifique [32], et pourquoi le seigneur de Montbard a pu rétrospectivement être taxé d’amateurisme :

La science se doit d’avoir un style dépouil1é, dénué de toute ambition littéraire. Dans la même logique, on est alors pour la spécialisation. D’où la naissance d’un ensemble de disciplines […]. Plus question qu’un naturaliste espère embrasser d’un seul coup d’œil l’ensemble des connaissances sur la nature. Un généraliste comme Buffon […] est donc considéré comme un amateur. Ce qui explique son discrédit [33].

C’est précisément cette deuxième grande discontinuité épistémologique qui sera à la source de la réévaluation des critères esthétiques et des paramètres de scientificité que l’on attribuera aux sciences naturelles du XIXe siècle, et qui remettra parallèlement en question ceux de l’histoire naturelle au siècle des Lumières. Il nous faut donc, lorsque les naturalistes du XVIIIe siècle affirment faire œuvre scientifique, juger de cette conviction non pas en regard des critères expérimentaux qui structureront la sciences naturelles au XIXe siècle, mais bien dans une acception épistémologique plus large, qui a accompagné le public cultivé et enthousiaste jusqu’au seuil de la Révolution [34]. Nous pourrons ainsi mieux comprendre par exemple les motivations de Daubenton qui, dans une envolée où l’on peut percevoir la grandiloquence de son mentor Buffon, scande :

Heureux le siecle où les sciences sont portées à un assez haut point de perfection pour que chacune des parties de l’Histoire naturelle soit devenue l’objet d’autres sciences qui concourrent toutes au bonheur des hommes ; il y a lieu de croire que l’Histoire naturelle a été le principe de toutes ces sciences, & qu’elle a été commencée avant elles [35].

Ouverte à différents degrés de langage non spécialisé et à diverses formes de pratique expérimentale, l’histoire naturelle ne présentait pas, comme les autres sciences de laboratoire telle la chimie, cette barrière entre le milieu scientifique et le grand public. Les débats et tensions entre les divers acteurs de la discipline auront néanmoins contribué à stabiliser l’identité du naturaliste scientifique. Au sens déjà existant d’adepte de la religion naturelle, Diderot ajoute, à l’article « Naturaliste » de l’Encyclopédie, deux sens nouveaux : l’un est philosophique, d’inspiration matérialiste et athée — les naturalistes faisant partie de « ceux qui n’admettent point de Dieu, mais qui croyent qu’il n’y a qu’une substance matérielle, revétue de diverses qualités […] essentielles[36] » ; l’autre est scientifique — un naturaliste étant un homme savant, versé « dans la connoissance des choses naturelles, particulierement de ce qui concerne les métaux, les minéraux, les pierres, les végétaux, & les animaux [37]». Nous tenterons néanmoins de préciser le statutl’histoire naturelle au XVIIIe siècle à l’aune de trois paramètres : l’ambiguïté même du syntagme histoire naturelle, l’étendue du champ des savoirs balisé par la discipline — telle qu’elle s’inscrit dans le système de représentation de l’entendement proposé dans l’Encyclopédie —, et enfin l’imbrication constitutive de cette branche multiforme du savoir avec le vaste domaine des belles-lettres.

Bien qu’elle soit emblématique de cet « organisme bicéphale et siamois [38]» que constituent sciences et belles-lettres — et qu’elle revendique intrinsèquement la dignité de science —, l’histoire naturelle ne saurait prétendre au même statut que la cosmologie de Newton par exemple. Pour certains commentateurs, la fragilité scientifique  de l’histoire naturelle serait notamment sous-tendue par le constat que, caractéristique de la discipline, le « mot histoire, loin de suggérer une idée de temporalité, doit s’entendre […] dans le sens de description des corps naturels [39]». L’histoire naturelle ne serait donc pas à proprement parler une discipline historique : au contraire même, la plupart des naturalistes se contentent « d’étudier la synchronie des phénomènes [40]». Ainsi, le terme histoire du syntagme histoire naturelle est compris par plusieurs savants de l’époque dans ce sens restreint de « description et collection [41]». Pour Georges Gusdorf, c’est ce nécessaire lien entre savoirs descriptif et approximatif qui expliquerait le retard de l’histoire naturelle dans le devenir de la pensée scientifique : le « statut épistémologique de l’histoire naturelle est celui d’une science inductive, qui ne procède pas par construction a priori de concepts dont elle tirerait les conséquences selon les voies de la raison démonstrative, à la manière des sciences théoriques [42]». Dans la même optique, Ernst Cassirer considère que le passage nécessaire de la définition — opération valable, voire fondamentale en mathématiques — à la description — qui sous-tend la science du vivant — illustrerait la réaction des partisans et successeurs de Newton contre la physique rationnelle et la théorie logico-mathémathique de Descartes qui confinait jusqu’alors à une explication strictement mécaniste de la nature. Il ne fallait plus désormais « se soucier d’expliquer la nature », mais il s’agissait plutôt « de décrire entièrement ses phénomènes [43]». Dans le même ordre d’idées, la rencontre même entre les deux termes — histoire et naturel — constitue un oxymore, un syntagme instable :

Il y aurait d’un côté une science de la nature des choses, de l’autre l’histoire comme science des phénomènes, qui ignorerait tout de la nature (ultime, profonde, cachée) des choses et s’en tiendrait à la description (des apparences et des surfaces). Ainsi, si l’on comprend histoire naturelle comme histoire de la nature, il faut bien distinguer entre ces deux types de nature : la nature de la chose, singulière, inconnue, l’essence, qui échappe à l’approche historique ; la Nature comme ensemble de choses, le grand Pan, dont l’essence et l’unité demeurent hors de prise mais dont on peut faire l’histoire, c’est-à-dire la description au moins partielle [44].

Cependant, les « pivots [45]» de la méthode buffonienne — la « description exacte & l’histoire fidèle de chaque chose [46]» — ne peuvent être dissociés de la volonté de « combiner les observations, de généraliser les faits, de les lier ensemble par la force des analogies [47]». On peut donc comprendre, au-delà des rancunes personnelles, la perplexité de certains savants — d’Alembert en tête — pour lesquels la vérité mathématique cautionnait le statut de la science, devant ces naturalistes qui, comme en témoigne l’article (non signé) « Histoire naturelle » de l’Encyclopédie, définissaient ainsi leur discipline : la « description des productions de la nature fait la base de son histoire  [48]». Jacques Roger a bien résumé comment, dans le « Discours préliminaire des éditeurs » de l’Encyclopédie, d’Alembert tisse sa critique à peine voilée de Buffon en réduisant la théorie de la formation des planètes à l’état de « conjecture frivole ». Pour le rigide mathématicien, le naturaliste montbardois

a répandu dans son Ouvrage, dont la réputation croît de jour en jour, cette noblesse & cette élévation de style qui sont si propres aux matières philosophiques, & qui dans les écrits du Sage doivent être la peinture de son âme. Cependant, la Philosophie, en songeant à plaire, paraît n’avoir pas oublié qu’elle est principalement faite pour instruire ; c’est par cette raison que le goût des systèmes, plus propre à flater l’imagination qu’à éclairer la raison, est aujourd’hui presqu’absolument banni des bons Ouvrages. […] Eclairé par l’observation de la Nature, il [l’Écrivain] peut entrevoir les causes des phénomenes : mais c’est au calcul à assûrer pour ainsi dire l’existence de ces causes, en déterminant exactement les effets qu'elles peuvent produire, & en comparant ces effets avec ceux que l’expérience nous découvre. Toute hypothese dénuée d’un tel secours acquiert rarement ce degré de certitude, qu’on doit toûjours chercher dans les Sciences naturelles, & qui néanmoins se trouve si peu dans ces conjectures frivoles qu’on honore du nom de Systèmes [49].

Au-delà de cette « [s]ingulière façon de faire l’éloge d’un savant [50]», les réserves de d’Alembert mettent en évidence deux manières opposées de considérer la science au XVIIIe siècle, illustrant les tensions qui ont fragilisé la charpente même du projet encyclopédique [51]. Ces différentes conceptions de la science allaient diviser le monde des Lumières au cours du dernier tiers du siècle, avec d’un côté les sympathisants du courant diderotio-buffonien — associés au groupe élargi des « vitalistes des Lumières [52]» — et de l’autre ceux qui se rangeaient du côté des d’Alembert et Condorcet — guidés par un « néo-mécanisme [53]» basé sur une conception plus rigide des sciences physiques. Dans cette dispute, « l’humanisme des Lumières pose pour la première fois la grande question épistémologique de la démarcation : qu’est-ce que la science ? qui établit les critères de vérité ? qui est l’homme de science et comment se forme-t-il  ? [54]»

À ce point, il peut être utile de souligner ces différentes conceptions épistémologiques du savoir scientifique qui séparaient les deux codirecteurs de l’Encyclopédie, notamment sur ce que devait être la sciencede la nature [55]. En effet, Diderot, par sa critique de d’Alembert, témoignera souvent de l’influence qu’a eue Buffon sur sa pensée [56], une influence qu’il revendique par ailleurs de manière explicite dans les Pensées sur l’interprétation de la nature et dans la myriade d’articles encyclopédiques où le natif de Langres recopie intégralement des séquences de l’Histoire naturelle. Cette sympathie, « révélatrice de dissensions fondamentales qui portent sur l’importance comparée des mathématiques ou de l’expérience dans la constitution d’un savoir scientifique, et plus précisément sur ce qu’est la nature elle-même [57]», signifie que, chez Diderot comme chez Buffon, les sciences de la nature ne procèdent pas d’une « rationalité transcendante lisible grâce à une architecture mathématique [58]» et ne peuvent être appréhendées par la seule triade numero, pondere, mensura qui, depuis Galilée, faisait office de paradigme pour toute démarche scientifique. La posture diderotio-buffonienne traduit une tout autre manière de juger de la scientificité d’une discipline, différente du credo « mathématiste » à la d’Alembert, ce dernier ignorant obstinément la « crise de la géométrisation de l’univers dans la philosophie des Lumières [59]» pour maintenir que « le domaine de la vérité scientifique et celui des mathématiques sont coextensifs [60]». Il ne faudrait pas négliger toutefois que, comme le soulignent Michel Malherbe et Jean-Marie Pousseur : « On observe à juste titre que le passage à la science moderne est imputable à la mathématisation de la connaissance physique. Mais la science moderne a aussi une autre source, la phénoménalisation de l’expérience, laquelle n’est pas un simple corrélat de l’abstraction mathématique [61]».

Pour les disciples de d’Alembert, en revanche, l’histoire naturelle devait « se limiter à une attitude de réserve épistémologique : une ‘‘histoire’’ étant une description, on se contentera de recenser les êtres vivants avec la plus grande exactitude possible, sans‘‘feindre d’hypothèses’’, en renonçant à toute explication [62]». Contrairement à la philosophie avec laquelle elle partage l’épithète naturel, l’histoire refuserait donc toute tentative d’explication causale. Or, c’est justement sur ce point que Buffon, à la fois philosophe et historien, se démarque et correspond au naturaliste louangé par Diderot : « Heureux le Philosophe systématique à qui la Nature aura donné […] une imagination forte, une grande éloquence, l’art de présenter ses idées sous des images frappantes et sublimes ! [63]» En effet, depuis la Lettre sur les aveugles (1749) — dans laquelle le lecteur est invité à « imaginer » la cécité plutôt qu’à la voir —, Diderot n’a cessé d’affirmer l’importance de l’imagination dans l’étude de la nature : agissant alors conformément aux canons de la philosophie expérimentale, « [l]’expérimentateur de génie invente, devine la nature grâce à un enchaînement de conjectures qui sont autant d’extravagances [64]». Pour Diderot, cet « esprit de divination par lequel on subodore, pour ainsi dire, des procédés inconnus, des expériences nouvelles, des résultats ignorés [65]» — ou, proposons-nous, ce génie scientifique — se manifeste chez celui qui a le privilège d’en être doté par « une histoire fidèle de toutes les extravagances apparentes qui lui ont passé par la tête [66]». C’est cette « vision dynamique du monde [67]» où le naturaliste ne peut se contenter d’observer et de classer qui entraînera une conception avant-gardiste de la pensée scientifique dont Buffon et Diderot renouvelleront les horizons philosophiques. La manière dont ces derniers aborderont et exploreront la nature « atteste que leur philosophie marque un point d’inflexion de la pensée [68]» qui ne trahit pas le caractère scientifique de l’histoire naturelle, malgré les confusions intrinsèques à l’épistémologie d’une biologie à venir : elle scande haut et fort qu’il n’y a pas de concept de nature sans intervention philosophique dans le champ de la science, et témoigne d’une « méthode scientifique créatrice [69]».

C’est dans cet espace de tensions qu’il faudra situer la méthode buffonienne qui, parallèlement aux mathématiques qui perdent leur utilité et s’épuisent devant l’immensité de l’histoire naturelle, intègre, en complément de l’observation, la comparaison, l’esprit d’analogie et la combinaison des rapports, c’est-à-dire une « raison active, créatrice, qui accorde une large place à l’imagination, à l’enthousiasme, à une logique de type interprétatif respectueuse du principe des individualités [70]». En effet, « l’interprète de la nature n’est pas seulement un peintre de la nature, il force la nature à répondre, il sait que c’est la liaison des faits, et pas seulement leur collecte qui leur donne du sens [71]». Dans cette optique interprétative d’inspiration baconienne, Buffon et Diderot — entre autres — prétendront que le naturaliste n’a pas pour unique tâche de dresser un inventaire des espèces naturelles. Ils proposeront en lieu et place du décor mythico-religieux [72] qui prévalait à l’époque, un schéma qui réhabilite l’hypothèse en tant que « moment de l’activité scientifique où les faits sont encore silencieux [73]». Jacques Roger souligne avec justesse que c’est bien « l’hypothèse scientifique » — qui suppose « l’expérience vérificatrice » — que Diderot veut réhabiliter, contre « l’hypothèse métaphysique » qu’il condamne. La « véritable science » de la nature va donc au-delà de la simple « observation », car elle est « interprétation de la nature  [74]». En ce sens, un grand mérite de Diderot est d’avoir distingué, plus nettement que Buffon même, « l’hypothèse du système et l’expérience de l’observation [75]», et d’avoir ainsi compris « l’importance philosophique des sciences de la nature [76]». Il ne faudrait toutefois pas oublier que, dès 1735 — bien avant la rédaction de l’Histoire naturelle —, Buffon avait lui aussi clairement posé, dans son premier texte scientifique connu, le même constat : si le savant doit autant rechercher « les expériences » qu’il doit craindre les systèmes, « les recueils d’expériences et d’observations sont […] les seuls livres qui puissent augmenter nos connoissances [77]». S’il annonçait alors les thèmes qu’il développera dans le « Premier discours » une quinzaine d’années plus tard, il faut cependant noter que Buffon ne distingue pas, comme le font d’Alembert [78] et même Diderot [79], les « observations » des « expériences ». Pour le naturaliste montbardois, qui ne se démarque guère ici d’une majorité de ses contemporains, « avoir bien constaté des faits par des observations réitérées » et « avoir établi de nouvelles vérités par des expériences exactes [80]» sont pour ainsi dire des formulations équivalentes. Au cœur de cette synonymie se dégage toutefois un sens bien différent de ce que notre modernité attribue à l’exactitude et aux expériences scientifiques ; ces termes n’excluent nullement l’irruption de l’imagination et du génie dans l’histoire naturelle du XVIIIe siècle, comme en fait foi le Dictionnaire de Trévoux où l’expérience est définie comme l’« Observation exacte des faits & des phénomènes que nous présente la nature, & de ceux que nous créons nous-memes, par de nouvelles combinaisons des corps, pour découvrir la cause de ces différents effets [81]».

Il est primordial, en outre, de souligner encore une fois que Buffon et Diderot rompaient avec la tradition qui, surtout dans la première moitié du XVIIIe siècle, propose une équivalence entre science naturelle et science divine, faisant de l’histoire naturelle une « approche physico-théologique des choses de la nature [82]». Il ne faut donc pas sous-estimer l’importance de cette rupture de l’équivalence entre règne de la nature et règne de la grâce lorsque l’on interroge la scientificité de l’œuvre de Buffon. En effet, le baron d’Holbach (1723-1789) avait bien résumé — nonobstant la virulence de ses propos nourris par des convictions matérialistes et athées — le contexte philosophique qui caractérisait l’histoire naturelle lors de la seconde moitié du siècle des Lumières :

Ennemie née de l’expérience, la théologie, cette science surnaturelle, fut un obstacle invincible à l’avancement des sciences naturelles, qui la rencontrèrent presque toujours dans leur chemin. Il ne fut point permis à la physique, à l’histoire naturelle, à l’anatomie, de rien voir qu’à travers les yeux malades de la superstition [83].

En tranchant ce lien unissant théologie et physique, Buffon et Diderot s’inscrivaient, à l’instar des matérialistes [84], s’inscrivaient dans ce mouvement où il ne s’agissait plus de s’émerveiller de la nature comme un mystère insondable, mais plutôt de « meubler par de nouvelles certitudes le vide épistémologique laissé par le retrait de Dieu [85]». Buffon et Diderot ont voulu sevrer la science de cette tradition métaphysico-théologique, puis signifier qu’il n’existait plus de garantie divine de la vérité en histoire naturelle. Pour eux, le récit mosaïque de la Création devait cesser d’être considéré comme « une authentique science de la nature [86]».

Buffon et Diderot militeront ainsi pour que l’histoire naturelle ne soit plus seulement la description d’un champ, mais qu’elle devienne une méthode [87] qui transcende le simple recensement de données d’observation pour tendre vers un début d’explication systématique des apparences qui adjoindrait la subjectivité heuristique du chercheur à la perception objective du monde matériel. Ici encore, Diderot a peut-être mieux que Buffon résumé la tâche du naturaliste au XVIIIe siècle :

Mais une des principales différences de l’Observateur de la nature et de son Interprète, c’est que celui-ci part du point où les sens et les instruments abandonnent l’autre ; il conjecture, par ce qui est, ce qui doit être encore ; il tire de l’ordre des choses des conclusions abstraites et générales, qui ont pour lui toute l’évidence des vérités sensibles et particulières [88].

Chez Diderot, la défense sincère de la scientificité de l’histoire naturelle n’exclut donc pas « la conjecture et même la rêverie en matière scientifique [89]». En ce qui a trait à la découverte, l’auteur des Pensées sur l’interprétation de la nature avait trop souvent ressenti en lui-même (et observé chez d’autres) « l’inventivité créatrice [90]» de la pensée, pour accepter les limitations que l’empirisme des Lumières avait imposées contre le recours à la conjecture en sciences. En affirmant le rôle prépondérant de l’hypothèse dans l’étude des phénomènes naturels, Diderot établissait un pont entre l’imagination intrinsèque à toute découverte et l’expression du génie nécessaire au naturaliste. L’interprète de la nature serait en somme un « homme de génie qui est doté d’un esprit à la fois expérimental et poétique et dont les conjectures s’inscrivent dans le prolongement de l’observation [91]», qui se hausse au-dessus de l’empirisme afin de saisir les principes généraux et qui intègre deux procédés en apparence contradictoires mais ici complémentaires : l’empirico-inductif et l’hypothético-déductif [92].

Ces conjectures ne prétendent nullement proposer des explications métaphysiques abstraites des phénomènes inconnus, mais elles sont plutôt des invitations à connaître, des pistes de travail à suivre. Elles permettent de caractériser — ce que Buffon n’a pas explicitement exprimé — le lien entre « observation » et « expérience » : « La conjecture appelle ainsi l’expérience et c’est la liaison des deux qui fait leur intérêt scientifique. Cela permet de faire la différence — encore nouvelle à cette époque — entre l’observation (qui recueille des informations) et l’expérience qui vérifie la conjecture formée à partir des informations constatées [93]». L’histoire naturelle serait donc en somme une science « qui serait à la fois expérimentale et théorique, empiriste et rationnelle, et qui joindrait l’observation à la spéculation, l’évidence nécessaire des faits à la vertu unifiante des principes abstraits et des hypothèses fécondes [94]». Sans vouloir anticiper sur la suite de notre étude des descriptions animalières, nous pouvons donner en avant-goût un exemple éloquent de la manière dont Buffon utilisera la conjecture dans sa pratique scientifique : considérant la prévalence de la « morve » — la « plus formidable [95]» de toutes les maladies équines — dans les pays froids et sa relative rareté dans les pays chauds, puis considérant la manière particulière de s’abreuver du cheval — obligé par la conformation anatomique de sa langue et de sa gueule d’enfoncer et de tenir « le nez et les naseaux pendant un temps considérable [96]» dans l’eau —, Buffon se croit « fondé de conjecturer que l’une des causes de cette maladie est la froideur de l’eau [97]», et que par conséquent, on devrait s’abstenir de leur donner à boire de l’eau trop froide, par crainte que les nobles équidés « se refroidissent le nez, s’enrhument, & prennent peut-être les germes de cette maladie [98]».

Bien entendu, cette admission de la conjecture, de l’espritd’analogie et de l’induction en histoire naturelle heurte plusieurs détracteurs qui feront leurs choux gras de l’incontournable difficulté d’accéder à la nature avec des outils incertains ; ces opposants contesteront la dangereuse promiscuité qui s’installe entre la supposition heuristique et le « roman philosophique [99]», pour formuler cette réserve qui collera précisément aux descriptions animalières buffoniennes pendant des siècles : « Si je n’aimais pas tant la poésie, je dirais qu’il y en a trop dans l’histoire du chien. Les gens sévères ne manqueront pas de le reprocher à M. de Buffon. […] En général, il faut bien se garder de donner des conjectures pour des certitudes, et des soupçons philosophiques pour des vérités incontestables [100]». Évidemment, ces critiques ne considéraient pas que les conjectures puissent être l’expression des plus hautes facultés intellectuelles de l’homme — ou la manifestation du génie non seulement artistique mais aussi scientifique — ou encore que les extravagances du moment, même si elles pouvaient conduire parfois à l’erreur, puissent être validées dans un futur rapproché.

Quoi qu’il en soit, c’est encore une fois Diderot qui résume le mieux cette relative impuissance de celui qui cherche à connaître la nature :

L’entendement a ses préjugés ; le sens, son incertitude ; la mémoire, ses limites ; l’imagination, ses lueurs ; les instruments, leur imperfection ; les causes cachées ; les formes peut-être transitoires. Nous n’avons contre tant d’obstacles que nous trouvons en nous, et que la Nature nous oppose au-dehors, qu’une expérience lente, qu’une réflexion bornée [101].

Pour le pointilleux philosophe Condillac (1714-1780), il n’y aurait pas d’analogie qui puisse faire deviner les secrets de la nature : les « esprits où l’imagination domine, sont peu propres aux recherches philosophiques [102]». Cependant, s’il affiche une grande méfiance concernant le recours aux hypothèses dans l’étude de la nature, ce qui risque de conduire à des « proverbes de philosophes [103]», Condillac tempère toutefois ses réserves en précisant qu’on ne doit pas « interdire l’usage des hypothèses aux esprits assez vifs pour devancer quelques fois l’expérience [104]». Autrement dit, orchestrée par le génie, la discipline de l’imagination permettrait au naturaliste de démêler ce qu’il aurait pu supposer sans fondement.

Si nous avons souligné les divergences épistémologiques des codirecteurs de l’Encyclopédie en ce qui a trait au savoir scientifique, il reste que l’un et l’autre reconnaissaient cependant l’importance pédagogique, morale, politique et sociale de la science dont la diffusion devait contribuer à l’émancipation, au progrès et au bonheur de l’humanité. Cependant, ils semblaient plus soucieux de montrer les liens qui unissent les différentes formes du savoir que de définir le mot science, dont l’opacité s’inscrit dans la représentation même de ce savoir exposée dans le « Systême figuré des connoissances humaines » qui suit le « Discours préliminaire des éditeurs » de l’Encyclopédie. Rappelons la répartition des trois facultés de l’entendement — mémoire, raison et imagination — sur laquelle est basée l’explication détaillée du système des connaissances humaines :

Précédemment dans le même texte, on retrouvait ces propos similaires :

Ainsi la mémoire, la raison proprement dite, & l’imagination, sont les trois manieres différentes dont notre ame opere sur les objets de ses pensées. […] Ces trois facultés forment d’abord les trois divisions générales de notre système, & les trois objets généraux des connoissances humaines ; l’Histoire, qui se rapporte à la mémoire ; la Philosophie, qui est le fruit de la raison ; & les Beaux-arts, que l’imagination fait naître [106].

Un rapide parcours du tableau qui sert à illustrer ce système (voir la figure 2, infra, p. 89) — que Robert Darnton réduit avec ironie à « une belle image affichée à la fin du Discours préliminaire [107]», représentative, à la fin du siècle, d’une vision de l’unité du savoir assimilable à un « rêve exotique attaché à un passé lointain [108]» — montre que les branches de l’arbre qui identifient les disciplines comptées au nombre des sciences (par exemple, la pneumatologie, l’hygiène, la rhétorique ou la morale générale) sont très différentes de celles que nous reconnaîtrions aujourd’hui. En réalité, les tensions intégrées dans ce tableau illustrent que l’Encyclopédie était loin d’être un bloc systématique, figé et organisé, mais plutôt un reflet de la complexité des Lumières, un « réceptacle de tout ce qui se transforme dans la pensée du siècle, au moment même où ses auteurs, qui contribuent à sa transformation en la faisant, l’écrivent [109]». Du point de vue de l’histoire des sciences, l’Encyclopédie se présente donc comme « le réceptacle lui-même en mouvement du mouvement des sciences, y compris dans le fait que chacune est accompagnée de la philosophie des sciences qui lui convient [110]». Bien que Buffon ne se soit pas associé publiquement à l’entreprise de Diderot et d’Alembert, comme sa pensée est explicitement présente dans de nombreux articles et que les sciences de la vie étaient elles-mêmes en pleine mutation, témoignant de cette formidable capacité de l’Encyclopédie à intégrer les nouvelles tendances du raisonnement scientifique, il nous est apparu pertinent d’examiner la place réservée à l’histoire naturelle dans ce système de représentation des savoirs. Au-delà des doutes, des tensions internes, voire des incompatibilités issus de cette classification du savoir, l’histoire naturelle s’avère en quelque sorte un microcosme de l’Encyclopédie qui ne présente pas tant l’exposition ordonnée du savoir que « la chambre d’enregistrement du pullulement des connaissances, de l’éclatement des champs épistémiques, de la spécialisation des sciences [111]». En examinant comment l’histoire naturelle investit les différentes régions du savoir, nous serons mieux préparé pour accompagner Buffon sur les routes du labyrinthe de l’entendement. L’histoire naturelle, en ne prétendant pas être bornée par une conception prédéterminée de ce qu’étaient le savoir et la science aura su ainsi, comme l’Encyclopédie, « accueillir ce qui naissait, quand bien même cela devait être accompagné d’un nécessaire cortège de doutes et de balbutiements [112]».

Selon Georges Gusdorf [113] et Thierry Hoquet [114], ce serait surtout d’Alembert qui aurait groupé explicitement l’histoire naturelle avec les techniques, pour la confiner dans une case sans relief, celle des principaux objets de la mémoire, où elle se trouve réduite à un savoir utilitaire. En effet, l’histoire naturelle [115] relève explicitement, avec l’histoire sacrée, ecclésiastique et civile (ancienne et moderne), de la composante « Histoire » — qui se rapporte à la « Mémoire » —, et non de la « Philosophie », synonyme de « Science » (tel que le précise explicitement Diderot [116]) — qui se rapporte à la « Raison ». En suivant l’orientation baconienne pour faire de l’histoire des arts une des multiples branches de l’histoire naturelle, d’Alembert lui refuse le statut de science à part entière en la confinant à la catégorie de l’utile. Même si les codirecteurs de l’Encyclopédie se sont inspirés de l’arbre baconien, la place de l’histoire naturelle dans chacun des deux tableaux est cependant « exactement à l’opposé : Diderot et d’Alembert ne cherchent pas la main de Dieu dans le monde ; ils préfèrent étudier l’homme à l’œuvre forgeant son propre bonheur [117]», alors que, pour le Chancelier, la providence était intrinsèque à l’étude du monde matériel. Mais cette posture des encyclopédistes qui pourrait favoriser une conception plus scientifique de l’histoire naturelle — puisque dégagée de la gangue mystico-religieuse — est aussitôt affaiblie par ce constat : en mettant sur le même pied « Histoire naturelle », « Histoire ecclésiastique » et « Histoire sacrée », sous l’empire de la « Mémoire », d’Alembert et Diderot distancient ces disciplines de la science sous-tendue par la « Raison ». En proposant une nouvelle hiérarchie conséquente avec leur représentation du savoir, toutefois, et en « coiffant la religion par la philosophie, ils la déchristianisent effectivement [118]» : la théologie naturelle et la théologie révélée tombent désormais sous l’empire de la « Raison ». Par analogie, en créant une section « Sciences de la Nature », division de la « Philosophie / Sciences » dans le tableau du « Systême figuré », les codirecteurs de l’Encyclopédie ont peut-être voulu signifier que l’étude des objets naturels ne se limitait pas à une approche exclusivement historique, et qu’il était donc possible de « coiffer » l’histoire naturelle par la philosophie.

Ce chevauchement entre histoire et science, entre mémoire et raison, témoignent de tensions dont nous avons déjà fait mention : dans le dernier tiers du XVIIIe siècle, certains savants proposent de reconnaître un nouveau critère de vérité scientifique « uniquement sur la base de l’utilité publique immédiate, d’une vérification expérimentale des faits de type qualitatif qui se passe des rigides protocoles péniblement élaborés par la communauté scientifique internationale sur la base de l’empirisme mathématique galiléen et newtonien [119]». Plus qu’un phénomène marginal, ce mouvement, qui propose de nouvelles méthodes de connaissance notamment dans les sciences« populaires » où trône l’histoire naturelle, aura secoué les hommes de science de la fin du siècle ; il constitue probablement, malgré certaines dérives tel le mesmérisme, « la première grande attaque, menée avec une force et une sensibilité déjà prérévolutionnaires, contre les institutions et le cœur même du système corporatif de l’Ancien Régime [120]».

Nous ne prétendons nullement que Buffon ait consciemment participé à ce mouvement — sa posture à cet égard est éminemment complexe [121]— mais, dans cet espaceoù l’on étendait à la sensibilité et à la vérité le rôle fondamental auparavant exclusivement réservé à la raison, se cache peut-être un élément essentiel de la remise en question de la scientificité de l’Histoire naturelle. C’est ce que propose Christian Licoppe, pour qui la « preuve utilitaire » — qui régit sans partage la monumentale œuvre de Buffon — se bute à la « preuve exacte [122]» — qui deviendra la convention dominante du récit expérimental au XIXe siècle (dès lors que l’instrument assure la confiance dans la maîtrise et la stabilisation des procédures empiriques, nécessaires au déploiement de cette exactitude). Il y aurait donc une succession chronologique et évolutive de la manière dont le fait empirique a été présenté au fil de l’histoire des sciences, selon une progression où, comme nous le verrons dans le chapitre 7, le régime de l’utilité et de l’exactitude que l’on retrouve par exemple dans l’Histoire des quadrupèdes et au Cabinet du Roi, succède à celui de la curiosité qui s’était imposé depuis la Renaissance [123].

Toujours dans le même « Systême figuré », les « Sciences de la Nature » constituent — avec les « Sciences de l’Homme » —, une division de la « Philosophie » qui sera scindée en « Mathématiques » (arithmétique, géométrie, mécanique) et « Physique particulière » (zoologie, la cosmologie, la botanique, chimie). Les objets de l’histoire naturelle se trouvent donc d’emblée écartelés entre deux des trois facultés principales de l’entendement — la mémoire et la raison —, d’autant plus qu’il est bien spécifié, non sans que le lecteur y note une certaine schizophrénie conceptuelle [124], que la « Physique particulière doit suivre la même distribution que l’Histoire Naturelle [125]». Cet écartèlement, en partie provoqué par « l’effet perturbant que peut produire l’enchevêtrement des catégories [126]», se comprend d’autant mieux que l’on met en perspective le changement de paradigme qui s’opère dans la représentation de la nature au XVIIIe siècle.

Longtemps descriptif et classificatoire, le champ de l’histoire naturelle connaît, tout au long du siècle des Lumières, un ensemble de transformations parallèles à l’émergence d’une science du vivant [127]. Il est primordial de réaliser qu’on ne peut parler de biologie avant le XIXe siècle : dans les classifications alors en vogue qui témoignent de la division des disciplines scientifiques à travers la désignation des sections de l’Académie des sciences [128], « non seulement le terme biologie n’apparaît pas, mais l’idée même de regrouper sous un vocable unique, quel qu’il soit, la science du vivant, ne paraît pas s’imposer [129]». Pourtant, si « l’absence d’un terme pour désigner une science est toujours signifiante, […] elle ne dit pas forcément l’absence des objets d’étude qui constitueront cette science [130]». La biologie — en tant que science générale du vivant — ne fera donc qu’occuper une place qui était partiellement remplie par d’autres sciences, dont l’histoire naturelle. L’histoire naturelle au siècle des Lumières et les sciences naturelles au XIXe siècle (dont la biologie constituera une portion importante) ne se distinguent donc pas par la création d’un nouvel objet d’étude mais plutôt par la reconnaissance de la spécificité de cet objet : pour qu’une science du vivant puisse apparaître, il fallait que la délimitation entre vivant et non vivant l’emporte sur toutes les autres formes de représentation de la nature. Selon Roselyne Rey [131], cette constitution de la biologie ne pouvait se réaliser qu’à la faveur d’une « rupture épistémologique » illustrée par le passage de l’Encyclopédie (1751-1765) à l’Encyclopédie méthodique (1782-1831), consécutivement à l’abandon du rêve de totalisation du savoir engendré par l’explosion des disciplines relevant des sciences de la vie. Cette fragmentation mettait alors en relief les débats internes à l’histoire naturelle sur l’ordre de présentation et l’ordre de production des phénomènes naturels, et témoignait de l’immensité du champ des savoirs balisés alors par la discipline.

Entre 1780 et 1830 donc, dans cet écart où surgiront, liés à la lente constitution de la biologie, de considérables bouleversements au cœur même des sciences de la vie, réside un aspect important du malaise concernant le statutde l’histoire naturelle : pour certains critiques, on ne peut parler de science autonome tant que la biologie ne se sera pas « émancipée du joug de la physique [132]» et de la philosophie mécanique, alors que pour d’autres — Jacques Roger en tête —, l’existence d’une portion de l’histoire naturelle au cœur des sciences de la vie suffit à rendre inopérante toute tentative de discréditer le caractère scientifique de la discipline. Or, pour faire de l’histoire naturelle une véritable science, il faudrait probablement préciser ce qu’on entend par le passage de l’histoire naturelle à la biologie, c’est-à-dire

le passage d’un ensemble de disciplines indépendantes à une science enfin unitaire des phénomènes vitaux. Ce passage ne consiste pas en un simple assemblage de parties, il ne s’agit pas de ‘‘confédérer’’ des disciplines scientifiques préexistantes (les histoires naturelles des végétaux, des animaux, de l’homme), mais il s’agit de réaliser un projet plus ambitieux : démontrer l’existence d’un champ nouveau de recherche, plus vaste mais homogène  [133].

En ce sens, l’examen de la pensée de Buffon est d’autant plus pertinent que le naturaliste participe pleinement à ce processus de transformation, pour avoir été probablement un des premiers à suggérer ce nouveau clivage qui défiait le cohérence interne du « Systême figuré » : « il me paroît que la division générale qu’on devroit faire de la matière, est matière vivante & matière morte, au lieu de dire matière organisée et matière brute ; le brut n’est que le mort [134]». Il ne faudrait toutefois pas surestimer cette cohésion du « Systême figuré », en particulier lorsque l’on s’attarde à la branche « Philosophie / Sciences » au centre du tableau : si la division des sciences se fait d’abord selon l’ordre des facultés de l’entendement, c’est-à-dire selon le point de vue du sujet connaissant, ce n’est que secondairement que « l’objet des connaissances fournit les moyens des divisions ultérieures [135]». À ces critères contradictoires choisis pour définir les sciences dans le « Système figuré » — se superposant aux différents ordres (généalogique, historique, alphabétique) qui multiplient les rapports entre les sciences et les autres formes de savoir — s’ajoutent le système complexe des renvois, de même que les écarts et variations qui existent entre la lecture des articles de l’Encyclopédie et le métatexte qui les accompagne et qui situe, en italique et entre parenthèses, leur place dans l’ordre encyclopédique [136].

Dans cet espace d’indéterminations, d’oppositions et de superpositions entre la mémoire (histoire) et la raison (philosophie / sciences), la perspective de la classification illustrée par le « Systême figuré » semble se dissoudre dans celle de la connaissance des productions naturelles. Il n’est donc pas étonnant, en raison même du pari audacieux formulé par le naturaliste qui se prétend à la fois historien et philosophe / scientifique, que la scientificité de la branche historique ait fait problème. Il faut ajouter à cette difficulté ce qui peut paraître comme une aporie pour la critique actuelle : l’association même entre philosophie et sciences. Si elle remonte au moins à Aristote [137] et constitue une caractéristique fondamentale du projet buffonien [138], depuis le milieu du XIXe siècle, cette union ne va plus de soi :

Ce que le philosophe entend par ‘‘Nature’’ ne saurait, en effet, se réduire à telle ou telle classe de corps ou phénomènes, ou même à l’ensemble des domaines partiels qui tombent sous le regard du savant. Le philosophe a en vue la Nature dans son ensemble, la Nature comme étant toute la réalité, comme le Tout. Or, le Tout est précisément ce à quoi la science ne peut avoir affaire [139].

Il n’empêche qu’au moment où Buffon rédige ses descriptions animalières, « science et philosophie n’ont tout simplement pas été clairement distinguées [140]». Pour les éléments progressistes des Lumières :

Ce qui définit la science dans son ensemble, comprise comme identique à la philosophie, n’est donc ni la visée d’un idéal de rigueur démonstrative, ni le respect d’une méthodologie propre à la connaissance de tel type d’objet, mais l’exercice du jugement et de la réflexion, c’est-à-dire d’une pensée capable d’user librement de ses facultés, et qui, hors du domaine de la révélation, a le pouvoir de raisonner sans être asservie à aucune autorité. Accorder une place centrale à la science dans le système figuré, pour les encyclopédistes, c’est mettre en valeur une connaissance qui fait usage de la raison, par opposition à celle qui se contente de collectionner les observations et de décrire les merveilles de la nature dans un but d’édification religieuse [141].

S’il ne suffit pas d’être géomètre, physicien ou anatomiste pour être philosophe, la connaissance de certaines sciences particulières telle l’histoire naturelle est souvent considérée, au siècle des Lumières, comme une condition nécessaire pour l’individu en quête de sagesse et de vérité. Les philosophes commencent alors à être reconnus comme « les apôtres séculiers de la civilisation par rapport aux champions de la tradition et de l’orthodoxie religieuse [142]» ; de plus, comme les philosophes qui ont participé à l’Encyclopédie sont nombreux, « philosophe et encyclopédiste deviennent virtuellement synonymes, et […] les deux termes chassent leurs concurrents (savants, érudits, gens d’esprit[143]». En somme, la physique aura été longtemps l’apanage des philosophes, et il n’est pas étonnant de retrouver encore une fois le philosophe Diderot dans les mêmes eaux que le naturaliste montbardois : « L’idée que Buffon nous propose de la science révèle, comme malgré lui, une métaphysique. Inversement, la métaphysique de Diderot exige la science de Buffon. Mais pour les deux écrivains, la difficulté est la même : il faut trouver dans la nature un ordre qui ne vienne pas de Dieu [144]». Il s’agit en fait d’une manifestation de ce qu’on nommait alors encore la « philosophie expérimentale [145]», expression qui ne faisait toutefois pas, encore une fois, l’unanimité. Si certains philosophes acceptent que le discours philosophique peut admettre, sans crainte de porter atteinte à sa crédibilité, le recours à « l’expérience de pensée fictionnelle [146]», d’autres s’interrogent sur la vanité des spéculations et méditations, « vaines imaginations si elles ne sont pas fondées sur des expériences exactes [147]», et s’élèvent contre « le roman des faits supposés qu’on devine bien ou mal, sans les chercher ni les voir [148]». Cependant, en cette période qui précède les méthodes scientifiques du XIXe siècle, même les plus sceptiques vont admettre le bien-fondé des hypothèses, pour autant que l’expérience assure qu’elles soient « exactes & non arbitraires [149]». Même d’Alembert ira jusqu’à écrire :

je suis bien éloigné d’en proscrire cet esprit de conjecture, qui tout-à-la-fois timide & éclairé conduit quelquefois à des découvertes, pourvû qu’il se donne pour ce qu’il est, jusqu’à ce qu’il soit arrivé à la découverte réelle : cet esprit d’analogie, dont la sage hardiesse perce au delà de ce que la nature semble vouloir montrer, & prévoit les faits, avant que de les avoir vûs. Ces deux talens précieux & si rares, trompent à la vérité quelquefois celui qui n’en fait pas assez sobrement usage : mais ne se trompe pas ainsi qui veut [150].

Il y a fort à parier cependant que, lorsque d’Alembert propose l’existence d’un philosophe expérimental idéal, un « homme tout-à-la-fois savant & philosophe, c’est-à-dire […] un homme fort rare [151]», il ne pense guère au seigneur de Montbard…

Alors que la distinction entre sciences et philosophie n’est pas encore posée clairement, il reste que, le plus souvent, « ce qui oppose les admirateurs de Buffon à ses détracteurs, c’est que les premiers admettent et réclament la dimension philosophique dans l’œuvre scientifique [152]». Pour certains puristes donc, le discours de Buffon restera « préscientifique [153]» et l’histoire naturelle, qui n’a pas su encore démêler philosophie et sciences, une « prédécesseure » de la science contemporaine. Le seigneur de Montbard jonglera d’ailleurs souvent avec ce chevauchement entre sciences et philosophie en affirmant par exemple, pour prendre ses distances avec ceux qui ne s’appuyaient que sur des rapports arbitraires et des abstractions métaphysiques ou morales : « je ne prétends pas faire ici un traité de philosophie, & je reviens à la Physique [154]». Néanmoins, pour certains critiques, Buffon aura été — notamment si l’on examine les séquences sélectionnées habituellement dans les morceaux choisis — « moins considéré comme naturaliste que comme philosophe [155]», car son œuvre contient (ou construit), pour reprendre une expression qui a déjà été citée, « un corps complet de philosophie, où sont assemblés selon certains rapports, une logique, une physique, une métaphysique et une morale [156]». Mais, en substance, si l’on considère cette double référence à une philosophie et à une physique, on pourrait tenter de réconcilier les points de vue en affirmant que le seigneur de Montbard se présente comme un philosophe qui pratique une science, « au sens d’une synthèse nouvelle qui endosse un certain nombre de problèmes classiques [157]». Ce qui retiendra notre attention à ce propos est que l’élaboration de la science du vivant ne s’est pas faite seulement grâce à la méthode expérimentale, ou à l’introduction d’un point de vue essentiellement physiologique dans les sciences naturelles ; elle a aussi « pris appui sur des philosophies, des conceptions de la vie qui sont devenues, aux yeux de la rationalité scientifique moderne, illégitimes [158]». C’est ce caractère pluriel de l’histoire naturelle [159] qui rend difficile sa définition précise, et qui la confine par-delà sciences et belles-lettres :

Elle est le terme générique d’un corps de disciplines qui n’aspirent qu’à s’en affranchir. Elle est le commencement obligatoire sur la voie de leur émancipation et de leur structuration. […] Le destin de l’histoire naturelle est de s’anéantir progressivement dans chacune des sciences auxquelles elle sert d’ancrage [160].

Au cœur même de cette illégitimité se situe la troisième branche de l’entendement (Poësie [161] / Imagination), souvent négligée par les historiens des sciences qui s’intéressent à l’histoire naturelle en général ou à l’œuvre de Buffon en particulier, mais que nous avons l’intention de placer au cœur de nos préoccupations. En effet, nombreux seront les naturalistes attentifs à cette dimension esthétique de la compréhension de la nature ; de plus, certains savants affirmeront parallèlement cette « pertinence équivalente des idées ‘‘poétiques’’ et ‘‘philosophiques’’ [162]». Envisager l’Histoire des quadrupèdes comme une œuvre d’art implique nécessairement de prendre en considération les tensions entre le vraisemblable et le vrai. Buffon se trouve donc directement confronté à ce « déplacement sémantique, du traditionnel camp religieux au camp laïque, d’un concept à la fois terrible et suggestif : la vérité [163]». S’interroger sur les moyens et les règles d’une méthode de voir et de dire l’objet naturel permet de comprendre comment, émancipée de la théologie, la science de la nature, « par compensation, s’est alliée plus intimement à l’imagination poétique [164]».

L’abbé Batteux avait déjà bien exposé l’idée essentielle de la pensée esthétique classique : « la matière des beaux arts n’est point le vrai, seulement le vraisemblable [165]». Si cette dernière réflexion laisse transparaître d’une part l’opposition entre poésie et histoire [166], elle paraît conduire inexorablement à un second heurt entre poésie et sciences qui tend vers un « déséquilibre fondamental entre le vraisemblable et le vrai, qui rend impossible leur fusion [167]» en raison de leur appartenance à deux ordres ontologiques différents, voire inconciliables. Cependant, il ne faut pas oublier que la vraisemblance « entre en compte dans la constitution d’un jugement » en s’appuyant sur « une expérience du vrai » ; ainsi la vraisemblance « ouvre la voie au domaine de l’imagination comme à celui de l’hypothèse, et […] se distingue du vrai et du faux qui relèvent de l’expérience [168]». Si le vrai et le vraisemblable sont ontologiquement irréductibles, cela ne veut pas dire que le vraisemblable soit banni de la science, et que la vraisemblance, qui appartient au discours, ne puisse conduire à l’expérience, en particulier dans l’histoire naturelle au XVIIIe siècle : « Tant en sciences qu’en poésie, le probable l’emporte sur le possible puisqu’il s’agit d’éliminer le hasard pour approcher le plus possible du vrai [169]». Même le compte rendu savant apparaît, dans les pratiques expérimentales au siècle des Lumières, comme « une proposition de contrat fondée sur la vraisemblance de la mise en scène des phénomènes, dont les parties sont l’auteur et les lecteurs auxquels il choisit de s’adresser [170]». Lorsque le naturaliste ne pourra arriver au vrai ni par observation ni par expérience, le vraisemblable pourra être valable scientifiquement, que ce soit par exemple pour les cosmogonies — comme l’a exposé Benoît De Baere [171] — ou encore dans le cas des descriptions animalières — tel que nous le développerons dans la suite de cette thèse. Ce qui nous importe, pour l’instant, est de souligner que « [l]e vraisemblable et le probable apparaissent comme interchangeables dans les discours scientifiques [172]» des Lumières, et que la vraisemblance constitue « le pont entre le vrai et le faux, la certitude et le doute, l’apparence et l’essence [173]». En effet, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, l’histoire naturelle procède par la juxtaposition de théories plus ou moins vraisemblables, et

la critique systématique de théories ou de récits concurrents en vue de leur élimination (la caractéristique centrale des sciences modernes) y joue un rôle beaucoup moins prononcé. Cet état de choses a donné lieu à l’émergence d’une discipline qui permet la coexistence, par rapport à un problème donné […], de plusieurs « positions » mutuellement exclusives — ce qui s’explique par le fait que la plupart du temps ces positions sont créées et ensuite sélectionnées en fonction des projets philosophiques de leurs auteurs [174].

Nous verrons qu’en plus d’intégrer cette vraisemblance ontologique, l’œuvre de Buffon procède aussi de ce que Nathalie Vuillemin nomme la vraisemblance poétique — « ce que l’on appelle le respect de l’opinion du public, fondateur de l’horizon d’attente d’une œuvre [175]», tout en favorisant « l’introduction du nouveau, de l’inattendu au sein du conforme [176]» — et de la vraisemblance rhétorique — qui a pour but de « procurer une émotion vive et forte [177]» au lecteur. Dans ce contexte, l’Histoire des quadrupèdes témoigne de ces « tensions palpables entre une science aléthique avide de transparence et une rhétorique claire obscure, parfois maîtresse d’erreur mais indispensable instrument de persuasion [178]».

Par ailleurs, l’écriture du regard que l’homme choisit de poser sur la nature nous invite à considérer la possibilité de lier les vues du savant (philosophe / scientifique) et de l’artiste (écrivain) en une même méthode où agiraient en synergie les composantes scientifique et artistique du génie [179]. Cela revient à poser, dans le cas précis de l’histoire naturelle, deux questions que Nathalie Vuillemin a bien relevées : « L’art d’observer, tout universel qu’il se réclame, admet-il des nuances de méthode en fonction des activités qu’il recouvre ? L’‘‘observation’’ de la nature est-elle susceptible de se voir attribuer différentes définitions selon l’usage — scientifique ou artistique — qu’on en fait ? [180]» Tout comme d’Alembert estimait qu’un homme à la fois « savant » et « philosophe » était fort rare, il va sans dire que la réunion en une même personne du génie artistique et du génie scientifique semble tout aussi exceptionnelle :

Les sciences & les arts demandent différens talens, qui souvent ne peuvent se trouver, qu’avec peine réunis dans une même personne. Il faut donc, pour se préparer d’heureux succès, s’attacher aux arts & aux sciences les mieux assorties au degré de mémoire, d’imagination & d’entendement qu’on reconnoîtra chez soi [181].

Si bien que l’on observera une certaine tendance, notamment en histoire naturelle, à privilégier le « don » de l’observateur au « talent » de l’expérimentateur. Ainsi, à l’article « Observateur » de l’Encyclopédie, Malouin écrit que, pour l’observateur, la nature est « un grand livre qu’il n’a qu’à ouvrir & à consulter ; mais pour lire dans cet immense livre, il faut du génie & de la pénétration, il faut beaucoup de lumieres ; pour faire des expériences il ne faut que de l’adresse : tous les grands physiciens ont été observateurs [182]». Il s’ensuit une forme de théorisation de l’art d’observer du savant qui s’élabore en fonction du rapport immédiat entre l’homme et la nature : dans ce contexte, le naturaliste doit pouvoir recourir à « la dimension géniale du véritable observateur, dont les aptitudes, loin de pouvoir être soumises à l’analyse objective, sont […] livrées dans le constat de l’extraordinaire sensibilité du génie [183]». L’observateur de la nature — à la fois scientifique et artiste — devra donc viser, comme l’avait proposé Diderot dans le sillage de Buffon, la découverte des rapports qui unissent les faits entre eux, grâce à cet « esprit de divination par lequel on subodore, pour ainsi dire, des procédés inconnus, des expériences nouvelles, des résultats ignorés [184]».

Considérant le parti pris esthétique de la majorité des naturalistes qui suivaient les règles dictées par la culture du goût, et la nécessité pour plusieurs — Buffon en tête — de recourir au génie pour combiner les faits entre eux, nous devons considérer, à la lumière de ce qui précède, cette triple figure du naturaliste : historien, philosophe / scientifique et artiste. Tant la discipline que ceux qui la pratiquent occuperont, dès lors, une position qui empiète sur plusieurs catégories qu’on ne peut rétrospectivement séparer, surtout si l’on tient compte de l’importance de la vraisemblance, considérée « non pas comme une notion dotée d’un contenu propre, mais comme un principe, comme un élément qui concilie plusieurs exigences contradictoires [185]». C’est à notre avis ce qui explique une grande partie du succès populaire de Buffon : grâce à son approche intellectuelle éminemment ouverte, il aura su, mieux que ses contemporains, intégrer toutes les potentialités de la discipline, tel que le résume admirablement cette séquence du « Premier discours » : « l’Histoire Naturelle est la source des autres Sciences physiques & la mère de tous les Arts [186]». Si cette filiation des arts permet de mieux accepter que l’imagination ait pu sous-tendre certains « tableaux d’histoire » de l’Histoire des quadrupèdes, envisagés alors comme créations artistiques ayant le pouvoir de transporter le lecteur au milieu des acteurs de la nature, il ne faut pas négliger cette dimension rationnelle, garantie par la discipline de l’imagination, qui chapeaute le projet scientifique buffonien. En somme, intégrant à la fois les activités du savant et de l’artiste — le docere et le placere —, le Buffon à la « vûe courte » aura paradoxalement tracé l’inscription de deux regards sur la nature : un qui l’analyse, l’autre qui en jouit ; « l’un vers une compréhension qui passe par la déconstruction, l’autre vers une appréhension qui en assemble, ou en reconstruit les beautés en une nouvelle création [187]».

Dès lors que nous interrogeons la poétique ou l’épistémologie des descriptions animalières, nous sommes confronté à une difficulté supplémentaire qui se superpose à toutes les ambiguïtés susmentionnées : l’histoire naturelle chevauche les catégories de l’entendement (histoire, philosophie / sciences et poésie) qui sont elles-mêmes toutes surdéterminées par les belles-lettres, dont les frontières sont assez mal délimitées au siècle des Lumières. En effet, les belles-lettres n’apparaissent explicitement nulle part dans l’arbre du savoir encyclopédique, mais sont en quelque sorte partout à la fois ; si bien que d’Alembert [189] distribue les « gens de lettres » sur chacune des trois branches de la connaissance : les « Érudits » — reposant sur celle de la mémoire —, les « Philosophes » — sur celle de la raison — et les « Beaux-Esprits » — sur celle de l’imagination. Voltaire ajoute dans la même veine qu’un homme « dépourvû de science […] ne sera pas compté parmi les gens de lettres [190]». Les confrères encyclopédistes possédant « cet esprit philosophique [191]» caractéristique de l’élite — les gens de lettres — deviennent ainsi spontanément les héritiers de Newton et de Locke : « L’Encyclopédie se proclame l’œuvre d’une ‘‘société de gens de lettres’’ sur la page du titre […]. Bref, elle semble incarner l’équation civilisation = gens de lettres = philosophes, et aspirer tous les courants progressistes de l’Histoire dans le parti des Lumières [192]».

Il n’y a incidemment aucune entrée « Belles-Lettres » dans l’Encyclopédie, et Diderot se limite à énoncer, à l’article « Lettres », que ces dernières désignent « en général les lumieres que procurent l’étude, & en particulier celle des belles-lettres ou de la littérature [193]». La confusion entre sciences — le savoir en général — et belles-lettres — l’érudition — peut heurter nos conceptions actuelles, mais elle était déjà présente à l’article « Lettres » du Dictionnaire universel de Furetière (1690) : « Lettres, se dit aussi des sciences. […] On appelle lettres humaines, et abusivement les belles lettres, la connaissance des poètes et des orateurs ; au lieu que les vraies belles lettres sont la physique, géométrie, et les sciences solides [194]». Il ne devait donc pas être surprenant pour les lecteurs de l’Encyclopédie de retrouver un article « Amour des Sciences et des Lettres », dans lequel l’auteur anonyme — Diderot ? — affirme que la « passion de la gloire, & la passion des sciences, se ressemblent dans leur principe, car elles viennent l’une & l’autre du sentiment de notre vuide & de notre imperfection » ; en parfaite complémentarité, cette passion de la gloire, associée à l’amour des lettres, « veut nous aggrandir au-dehors, & celle des sciences au-dedans [195]».

Si les commentaires du chevalier de Jaucourt, s’ils ne sont guère plus éclairants, ce dernier se contentant d’affirmer que « Littérature » est un « terme général, qui désigne l’érudition, la connoissance des Belles-Lettres & des matieres qui y ont rapport [196]», ils ont néanmoins l’intérêt de renvoyer à l’article « Lettres » pour saisir l’« intime union [des Belles-Lettres] avec les Sciences proprement dites [197]» : aussi rappellent-ils ses propres mots déjà cités dans notre introduction [198]. Comme les belles-lettres sont cette « vaste province de la culture écrite, dont le modèle était le corps d’œuvres léguées par l’Antiquité aux humanistes modernes, et qui servait tant à la nourriture des jeunes esprits qu’au dépassement de soi dans un savoir commun [199]», il ne sera donc pas étonnant que l’érudit seigneur de Montbard attache autant d’importance aux figures emblématiques d’Aristote et de Pline l’Ancien, comme nous le verrons en détails dans les chapitres 5 et 6. Mais, tant pour Buffon que pour la majorité des scientifiques des Lumières partisans des Modernes, les naturalistes de l’Antiquité ne représenteront pas une perfection inégalable car, comme le souligne Voltaire :

La carrière de l’Histoire est cent fois plus immense qu’elle ne l’étoit pour les anciens ; & l’Histoire naturelle s’est accrûe à proportion de celles des peuples ; on n’exige pas qu’un homme de lettres approfondisse toutes ces matières ; la science universelle n’est plus à la portée de l’homme ; mais les véritables gens de lettres se mettent en état de porter leurs pas dans ces différens terrains, s’ils ne peuvent les cultiver tous [200].

L’histoire naturelle arrive donc au XVIIIe siècle forte d’une histoire déjà complexe qui allie à la fois les variations épistémologiques associées à ses divers objets d’étude et sa prétention de former « un genre littéraire à part entière » qui aspire à un « public aussi étendu que celui de la littérature [201]» ; mais elle recèle également une certaine constance des rôles qu’on lui a attribués dans le champ de la connaissance, qui témoignent d’une richesse et d’un éclectisme touchant à la fois le politique, le social, le moral, le théologique, le philosophique, voire l’économique [202]. Malgré une certaine fragilité inhérente à la relative immaturité de sa discipline, il ne fait aucun doute cependant que le naturaliste fait partie de la communauté scientifique des Lumières ; tout comme les mathématiciens, astronomes et géomètres par exemple, il participe de ce mouvement entre les académies, la cour et autres institutions du savoir. Le naturaliste, par l’étendue que son champ de connaissances doit couvrir, s’avère emblématique de l’homme de lettres des Lumières.

Comme l’enseignement de l’histoire naturelle vise ultimement l’amélioration de l’individu et de la nation, en somme le développement de la jeune noblesse, alors le savoir associé à ses différentes composantes correspond à ce que devait maîtriser tout individu cultivé [203]. L’Histoire naturelle offrait donc un exemple éloquent des routes à suivre pour le développement physique et moral de l’individu [204]. Une part de l’immense succès de Buffon tient évidemment à la qualité stylistique de ses écrits, mais aussi à l’idéal des Lumières que sous-tend sa pensée [205]. En ce sens, le seigneur de Montbard est peut-être le représentant de la République des Lettres qui aura peut-être le plus contribué à rendre accessible la connaissance scientifique à l’élite mondaine [206]. Pour citer un exemple parmi tant d’autres dans l’Histoire des quadrupèdes, on retrouvera ce désir constant de diffuser des connaissances utilitaires visant à l’amélioration de la société, dans cette envolée prophétique sur l’avenir de ce que les Anciens ont appelé « Médecine Vétérinaire » : déplorant que la santé du cheval, « cet animal utile & précieux », ait été jusqu’alors « abandonnée aux soins & à la pratique, souvent aveugles, de gens sans connoissance & sans lettres [207]», Buffon propose de perfectionner cette nouvelle branche de l’arbre du savoir :

je suis persuadé que si quelque Médecin tournoit ses vûes de ce côté-là, et faisoit de cette étude son principal objet, il en seroit bien-tôt dédommagé par d’amples succès ; que non seulement il s’enrichiroit, mais même qu’au lieu de se dégrader il s’illustreroit beaucoup, et cette Médecine ne seroit pas si conjecturale & si difficile que l’autre : la nourriture, les mœurs, l’influence du sentiment, toutes les causes en un mot étant plus simples dans l’animal que dans l’homme, les maladies doivent aussi être moins compliquées, & par conséquent plus faciles à juger et à traiter avec succès ; sans compter la liberté qu’on auroit toute entière de faire des expériences, de tenter de nouveaux remedes, et de pouvoir arriver sans crainte & sans reproches à une grande étendue de connoissances en ce genre, dont on pourroit même par analogie tirer des inductions utiles à l’art de guérir les hommes [208].

Au-delà de la confusion générale, il importe de retenir que l’histoire naturelle, par sa constitution protéiforme — qui inclut notamment dans ses descriptions animalières le royaume de la science et celui des belles-lettres —, convoquera simultanément des interrogations relatives au savoir factuel, à l’enquête philosophique et à l’imagination poétique [209]. Le naturaliste — homme de lettres par excellence — formera, quand l’esprit philosophique — scientifique  se joindra au bon goût, un « littérateur accompli [210]». Savoir concret d’un côté, imagination, invention et création de l’autre, l’histoire naturelle possède tous les ingrédients de ce questionnement plus général à propos de la représentation et de l’imitation qui hantera les penseurs des Lumières et qui sera illustré par les tensions constantes entre la référence directe au monde réel du savant et les marques de l’expressivité de l’écrivain, selon une dialectique mouvante et complexe :

Entre la science, qui relève de l’ordre du vrai vérifiable et généralisable, et les Lettres qui relèvent du domaine des opinions (idées, croyances, images, goûts), la dissymétrie paraît telle que les secondes ne peuvent, depuis que « littérature » ne signifie plus « l’ensemble des savoirs », que subir une dépendance relative de la part de la première [211].

L’œuvre de Buffon possède cette « conscience vague [212]» de cette différence à venir entre le discours littéraire et le discours scientifique, lors de cette période où le monde des savants prend graduellement conscience de leur incompatibilité, en route vers des méthodes plus modernes qui se grefferont à l’autonomisation des différents champs de savoir et au divorce entre les belles-lettres et les sciences [213]. Mais, dans les descriptions animalières, nous avons affaire à la quête d’un véritable chercheur qui, sur le chemin de la découverte scientifique, s’avère cet « hybride singulier entre le juge et le poète [214]» — doté du génie artistique et du génie scientifique — qui ne cesse de jongler avec le jugement et l’imagination propres au naturaliste désireux de revisiter la faune.

Buffon est celui qui aura peut-être le mieux répondu à ces deux objectifs en apparence contradictoires : faire « l’équivalent de la vraie physique, aussi bien contre les faux systèmes arbitraires que contre la simple et fastidieuse description accumulative [215]», en recourant à une langue imagée qui se déploie dans les limites de la vraisemblancescientifique. Dans ce contexte, son œuvre — même si elle participe activement au mouvement général qui transformera l’histoire naturelle en sciences naturelles — reste cependant unique : en raison du souci esthétique qui la sous-tend, et de la manière particulière dont son auteur maniera la discipline de l’imagination [216]. Le génie de Buffon orchestre, tel un virtuose, les différents types de discours qui ont pour objet l’étude de la nature : « interprétation, histoire, philosophie, système de la nature [217]». Ce sont précisément ces savoirs « infra-scientifiques » qui vont progressivement « conjoindre leurs efforts et s’homogénéiser jusqu’à triompher dans la science naturelle qui, par un mouvement dialectique, les annulera dans le même temps qu’elle les accomplira [218]». C’est dans cet espace indéfinissable [219] que s’élabore l’œuvre de Buffon, avec en corollaire cette fâcheuse position où se retrouve l’histoire naturelle, constamment menacée par le risque de voir un surcroît d’imagination se substituer à la connaissance scientifique. Pour certains savants, l’histoire naturelle ne sera jamais « que la simulation d’une authentique discipline de raison [220]», et c’est d’ailleurs en partie pourquoi Buffon aura été dénigré par les Linné, Condillac, Malesherbes, Lelarge de Lignac et autres collègues de l’Académie des sciences [221] : par exemple, alors que Condillac souligne que « [t]out consiste en physique à expliquer des faits par des faits [222]», Buffon substitue aux étiquettes linnéennes des « portraits artistiquement élaborés par la mise en œuvre de toutes ses ressources de grand écrivain [223]». En évoquant, en racontant, en dépeignant le cheval, la brebis où l’éléphant, l’auteur de l’Histoire des quadrupèdes fait éclater le cadre de « l’explication des faits par des faits » pour lui en préférer un où le génie permet la découverte, où le naturaliste peut imaginer pour « moderniser » la faune. Ce faisant, lui-même immense lecteur à la recherche du plus large public possible [224], il nous invite à repenser la proximité des imaginaires scientifique et littéraire au siècle des Lumières. Pour toucher à la vérité, l’homme de génie pourra risquer d’afficher les errements d’une imagination déliée des contraintes de « l’explication des faits par des faits », pour se concentrer sur la combinaison de leurs rapports [225]. Alors que, dans le domaine de la science« pure », la gravitation et la pesanteur, par exemple, ne sont pas des faits directement appréhendés, mais des lois ou des relations intelligibles modulées par l’intellect, dans celui de l’histoire naturelle — celle de Buffon en tout premier lieu —, il y aura une constante motivation esthétique qui surcharge l’analyse rationnelle et fige la discipline dans son statut ambigu, par-delà sciences et belles-lettres. En conséquence, le savoir que les naturalistes du XVIIIe siècle présentent n’est strictement ni « objectif », ni « subjectif », pour utiliser des termes étrangers à leur époque, mais plutôt, pour reprendre l’expression difficilement traduisible de Benoît De Baere, « self-conscious [226]». La vaste entreprise de Buffon, qui cherche non seulement à décrire la nature mais aussi à en comprendre les grandes opérations, ne pouvait s’accomplir qu’à la faveur d’une « triple réforme à la fois méthodologique, épistémologique et métaphysique [227]» qui accepte un nouveau type de vérité scientifique ; il s’agira de voir si le compilateur de génie, lorsqu’il construit ses descriptions animalières, « imagine plus qu’il n’a vu, […] produit plus qu’il ne découvre, […] entraîne plus qu’il ne conduit [228]».

Mais avant d’entreprendre l’examen de la fabrique des descriptions animalières, qui constituera la deuxième partie de ce travail, il convient, une fois le statut de l’histoire naturelle des Lumières fixé, de préciser l’arsenal théorique qui nous permettra d’analyser la manière dont Buffon déploie sa méthode dans l’Histoire des quadrupèdes. Nous nous pencherons tout d’abord, dans le chapitre 2, sur les éléments de l’invention (ars inveniendi et inventio), avant d’aborder successivement, dans les chapitres 3 et 4 les notions de discipline de l’imagination (ars iudicandi) et de génie (artistique et scientifique), essentielles à la bonne marche de la fabrique des quadrupèdes.



[1] Jean Starobinski, « Langage poétique et langage scientifique », Diogène, 1977, no 100, p. 139 et 143 [souligné dans le texte]. Précisons que c’est ce que tentera Kant dans la Critique du jugement. Voir à ce sujet : Eric Weil, Problèmes kantiens, 1982, p. 57-107.

[2] Frédéric Charbonneau, L’art d’écrire la science. Anthologie de textes savants du XVIIIe siècle français, 2005, p. 13.

[3] Mentionnons qu’une des facettes qui témoigne de l’originalité de l’Histoire des quadrupèdes est l’importance, au cœur de la description, de la portion consacrée à « l’étude des mœurs et des industries animales » (Pascal Duris, article « Histoire naturelle », Dictionnaire européen des Lumières, 1997, p. 545).

[4] « There are no simple lines of distinction between writers, collectors, curators, readers, merchants, and lecturers, nor between the institutional and domestic practice of natural history, at whatever point along the social scale one looks, except perhaps at the very top. For most members of polite society, efforts to obtain patronage, positions, royal or municipal titres and brevets often involved publication, since the renown of a protégé reflected upon the patron. […] The participation in the literary world was increasingly linked to participation in polite society, so that patronage success and public esteem were coming to be ever more closely articulated » (Emma C. Spary, « The ‘‘Nature’’ of Enlightenment », dans William Clark, Jan Golinski et Simon Schaffer (dirs.), The Sciences in Enlightened Europe, 1999, p. 288 [souligné dans le texte]).

[5] Daniel Roche a bien résumé l’effervescence confuse qui régnait à travers la disparité de tous ceux qui touchaient à l’histoire naturelle et dont les travaux, qui avaient des répercussions jusque dans le monde des académies provinciales, contribuèrent tout de même à la promotion de cette science populaire : « both curiosity and science based upon precise observations and experiments ; both the taste for the extraordinary and the concern to establish true facts […]. The practices of provincial amateurs, and their fundamentally utilitarian goal, brought closer, as much as they distanced, the rational ideal of a science based on the rejection and articulation of facts, rather on their accumulation » (« Natural History in the Academies », art. cit., p. 130 et 142).

[6] Claudine Cohen, « Rhétoriques du discours scientifique », dans Jean Gayon, Jean-Claude Gens et Jacques Poirier (dirs.), La rhétorique : enjeux de ses résurgences, 1998, p. 133. Pour un aperçu de cette rencontre entre attitude intellectuelle et conduite sensuelle, entre anatomie du cœur et sciences de la nature, illustrant cette zone mitoyenne entre celle d’une raison appauvrie en simple technique et celle d’une spiritualité qui se prétendrait affranchie de toute raison, voir Michel Delon, Sciences de la nature et connaissance de soi au siècles des Lumières, 2008.

[7] Michel Delon, « Préface », dans Frédéric Charbonneau, L’art d’écrire la science, op. cit., p. 1.

[8] Ernst Cassirer, La philosophie des Lumières, 1986, p. 125.

[9] Colas Duflo et Pierre Wagner, « La science dans l’Encyclopédie », dans Pierre Wagner (dir.), Les philosophes et la science, 2002, p. 231.

[10] Est-il besoin de rappeler cette séquence célèbre de Diderot, qui synthétise admirablement le projet encyclopédique ? — « C’est la présence de l’homme qui rend l’existence des êtres intéressante ; & que peut-on se proposer de mieux dans l’histoire de ces êtres, que de se soûmettre à cette considération ? Pourquoi n’introduirions-nous pas l’homme dans notre ouvrage, comme il est placé dans l’univers? Pourquoi n’en ferions-nous pas un centre commun ? […] L’homme est le terme unique d’où il faut partir, & auquel il faut tout ramener, si l’on veut plaire, intéresser, toucher jusque dans les considérations les plus arides & les détails les plus secs. Abstraction faite de mon existence & du bonheur de mes semblables, que m’importe le reste de la nature ? » (article « Encyclopédie (Philosoph.) », Encyclopédie op. cit., 1755, t. V, p. 64).

[11] Un excellent résumé de l’évolution historique du terme science est présenté par Pierre Wagner dans l’« Introduction » à l’ouvrage Les philosophes et la science, op. cit., p. 9-65.

[12] Vincenzo Ferrone, « Science », dans Vincenzo Ferrone et Daniel Roche (dirs.), Le monde des Lumières, 1999, p. 331.

[13] Ibid., p. 332.

[14] Vincenzo Ferrone, « L’homme de science », dans Michel Vovelle (dir.), L’homme des lumières, 1996, p. 214.

[15] Frédéric Charbonneau, L’art d’écrire la science, op. cit., p. 8.

[16] Il s’agit de notre traduction des expressions « marketeble » et « rhetorical enterprise », proposées par Jeff Loveland (Rhetoric and natural history. Buffon in polemical and literary context,2001, p. 7 et 8). L’auteur avait déjà émis dans cette veine : « In absence of clear-cut boundaries regarding sub-cultures and languages, eighteenth-century natural history found a large role for rhetoric — that is, for linguistic tools for attracting and persuading readers. On the one hand there were constant debates among naturalists. The sciences have always been contentious, of course, and they remain a site of powerful if subtle forms of rhetoric » (ibid., p. 1). De manière similaire, Nicholas Jardine et Emma C. Spary, précisent : « Literary practices are conventions of genre, representation and persuasion ; in natural history […], these include, along with rational argumentation, the gamut of rhetorical and aesthetic forms of persuasion — appeal to historical precedent, to the interest, self-esteem and taste of the reader » (« The Natures of Cultural History », dans Nicolas Jardine, James A. Secord et Emma C. Spary (dirs.), Cultures of Natural History, op. cit., p. 8).

[17] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 61-62 [nous soulignons].

[18] Vincenzo Ferrone , « L’homme de science », art. cit., p. 231.

[19] Id.

[20] Pierre Wagner, « Introduction », dans Pierre Wagner (dir.), Les philosophes et la science, op. cit., p. 9-10 [souligné dans le texte].

[21] Thierry Hoquet, « L’histoire naturelle est-elle une science de la nature ? », Corpus, 2001, no 40, p. 117-165.

[22] Benoît De Baere, « À quoi pense l’histoire naturelle ? Les enjeux de la description de la nature au XVIIIe siècle », dans Jan Herman, Paul Pelckmans & Nathalie Kremer (dirs.), Études de littérature française du XVIII e siècle, 2006, p. 33-40.

[23] Christian Licoppe, La formation de la pratique scientifique, 1996, p. 14 [souligné dans le texte].

[24] « Natural history seems to enjoy a unique status among the natural sciences. While growing in reputation as an academic discipline throughout the eighteenth century, it was still viewed as a science close to the public domain, open and egalitarian. […] This longstanding commercial success seems to distinguish natural history as the most popular of all the sciences » (Jean-Marc Drouin et Bernadette Bensaude-Vincent, « Nature for the People », dans Nicolas Jardine, James A. Secord et Emma C. Spary (dirs.), Cultures of Natural History, op. cit., p. 408-409 [nous soulignons]).

[25] « Was Buffon simply a great ‘‘popularizer’’ of natural history ? Were his scientific speculations held in high regard by his scientific peers, or dismissed as the hypotheses of facile amateur ? » (John Lyon et Phillip R. Sloan, From Natural History to the History of Nature, 1981, p. x).

[26] C’est ce que propose Denis Reynaud, Problèmes et enjeux littéraires en histoire naturelle au 18 e  siècle, 1988, p. 8.

[27] Le champ épistémologique, ou l’épistémè, ne considère pas les connaissances « décrites dans leur progrès vers une objectivité dans laquelle notre science d’aujourd’hui pourrait se reconnaître », mais plutôt les connaissances qui, « envisagées hors de tout critère se référant à leur valeur rationnelle ou à leurs formes objectives, enfoncent leur positivité et manifestent ainsi une histoire qui n’est pas celle de leur perfection croissante, mais plutôt celles de leurs conditions de possibilité » (Michel Foucault, Les mots et les choses. Une archéologie des sciences humaines, 1966, p. 13).

[28] Id.

[29] Ibid., p. 14.

[30] « Toute la sémantique animale est tombée, comme une partie morte et inutile. Les mots qui étaient entrelacés à la bête ont été dénoués et soustraits : et l’être vif, en son anatomie, en sa forme, en ses mœurs, en sa naissance et en sa mort, apparaît comme à nu » (ibid., p. 141).

[31] En ce qui a trait à la zoologie, le choix de Ray, considéré comme le père de l’histoire naturelle britannique, s’impose : dans ses Synopsis methodica animalium quadrupedum (1693), il établit un système du monde animal, fondé sur l’anatomie, détaché le plus possible de toute charge affective, et exempt de créatures imaginaires (voir notre commentaire, chapitre 7, p. 445). Le choix de Jonston est plutôt étonnant, dans la mesure où ce dernier se consacra à des ouvrages de zoologie surtout axés sur la compilation, sans nécessairement faire preuve d’esprit critique, comme en font foi par exemple cette gravure où se côtoient indistinctement le pélican (reél) et les imaginaires phénix, harpie et griffon (voir la figure 31, infra, p. 450).

[32] Cette interprétation a cependant été contestée par plusieurs buffoniens au cours des dernières années. Par exemple, Yves Laissus ne manque pas de souligner que Buffon a dressé la table pour plusieurs convives qui se nourriront de ses idées au XIXe siècle : « Sans les ériger en théories mises en forme, il [Buffon], développe, ici ou là, des idées que des naturalistes célèbres reprendront après lui en y rattachant leur nom ». Ainsi, Buffon « annonce la subordination des caractères, sur laquelle Antoine-Laurent de Jussieu construira sa ‘‘classification naturelle’’ du règne végétal ; l’unité de composition organique, dont Étienne Geoffroy Saint-Hilaire fera son chaval de bataille ; la corrélation des organes que Cuvier mettra à la base de son anatomie comparée. De même, sa comparaison de l’ancien et du nouveau continent préfigure la biogéographie, à la naissance de laquelle Alexander von Humboldt donnera l’élan que l’on sait » (« Buffon : un tricentenaire justement célébré », Rayonnement du CNRS, 2007, no 44, p. 16).

[33] Claude Blanckaert, « Les errements d’un sort posthume », Les cahiers de Science et Vie, 1994, no 23, p. 84.

[34] « Natural history’s scope extended well beyond the boundaries of mathematization, experimentalization, and even rationalization that have often been taken to characterize the enlightenment project. Even the empiricism upon which natural historical practitioners prided themselves did not trivialize, in their view, the study of the effects of nature upon the subjective interplay of the passions. Rather than seeing the eighteenth century in the light of the nineteenth — that is to say, as a process of development toward an ideal of experimental, historical inquiry into the natural world — perhaps one might treat natural history in broader terms, as it was understood and practiced by a large and enthusiastic section of polite society from 1740 until 1790 » (Emma C. Spary, « The ‘‘Nature’’ of Enlightenment », art. cit., p. 272).

[35] Louis-Jean-Marie Daubenton, article « Histoire naturelle », Encyclopédie, op. cit., 1765, t. VIII, p. 228. Dans le même article, Daubenton écrit aussi que l’histoire naturelle serait le tronc d’un « arbre scientifique » dont les branches en seraient les sciences dérivées (ibid., p. 226).

[36] Denis Diderot, article « Naturaliste », Encyclopédie, op. cit.,1765, t. XI, p. 39.

[37] Id.

[38] Frédéric Charbonneau, L’art d’écrire la science, op. cit., p. 5.

[39] Pascal Duris, « Histoire naturelle », art. cit., p. 543.

[40] Benoît De Baere, « À quoi pense l’histoire naturelle ? », art. cit., p. 34. Voir aussi, du même auteur, la section intitulée « Une ‘‘histoire’’ dont la méthodologie est anhistorique », La pensée cosmogonique de Buffon. Percer la nuit des temps, 2004, p. 215-220.

[41] Thierry Hoquet, « L’histoire naturelle est-elle une science de la nature ? », art. cit., p. 138.

[42] Georges Gusdorf, Dieu, la nature, l’homme, au siècle des Lumières, 1972, p. 276.

[43] Ernst Cassirer, La philosophie des Lumières, op. cit., p. 126 [souligné dans le texte].

[44] Thierry Hoquet, « L’histoire naturelle est-elle une science de la nature ? » art. cit., p. 118-119.

[45] L’expression « pivots de la vraie méthode » provient de Thierry Hoquet (ibid., p. 159).

[46] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 29.

[47] Ibid., p. 51 [nous soulignons].

[48] Anonyme, article « Histoire naturelle », Encyclopédie, op. cit., 1765, t. VIII, p. 226 [souligné dans le texte]. Pour de plus amples détails sur la genèse de cet article non signé, voir notre commentaire, infra, chapitre 2, p. 138, note 218.

[49] D’Alembert, « Discours préliminaire des éditeurs », Encyclopédie, op. cit.,1751, t. I, p. xxxj [nous soulignons].

[50] Jacques Roger, Buffon. Un philosophe au Jardin du Roi, 1989, p. 264.

[51] À ce sujet, on pourra consulter avec profit : Véronique Le Ru, « L’aigle à deux têtes de l’Encyclopédie : accords et divergences de Diderot et de D’Alembert de 1751 à 1759 », Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie, 1999, no 26, p. 17-26. L’auteure souligne notamment que les Pensées sur l’interprétation de la nature, publiées en 1753, seraient en fait un « correctif aux inflexions jugées trop rationalistes » du Discours préliminaire de l’Encyclopédie paru en 1751 (ibid., p. 17) ; une illustration de cette « divergence des perspectives épistémologiques » est proposée grâce à la comparaison entre les articles « Élémens des sciences » de d’Alembert et « Encyclopédie » de Diderot (ibid., p. 19). Sur l’opposition entre Diderot et d’Alembert, voir aussi : Michel Malherbe, « Bacon, Diderot et l’ordre encyclopédique », Revue de Synthèse, 1994, nos I-II, p. 13-37 ; Catherine Larrère, « D’Alembert et Diderot : les mathématiques contre la nature ? », Corpus, 2001, no 38, p. 75-94 ; Colas Duflo et Pierre Wagner « La science dans l’Encyclopédie. D’Alembert et Diderot », dans Pierre Wagner (dir.), Les philosophes et la science, op. cit., p. 205-245.

[52] Peter Hanns Reill, « Vitalizing Nature and Naturlazing the Humanities in the Late Eighteenth Century », Studies on Eighteenth-Century Culture, 1999, no 28, p. 365.

[53] Ibid., p. 364. Il n’est pas si simple d’admettre Buffon d’emblée dans le camp des vitalistes purs et durs à la Bordeu, Fouquet, Barthez ou Ménuret de Chambaud ; Reill mentionne effectivement qu’il considère une définition très large du groupe des vitalistes des Lumières, pour autant que le groupe s’oppose à l’abstraction et à un rationalisme réducteur, et que les méthodes de ses membres s’appuient sur un programme dicté par le raisonnement analogique, l’analyse comparative et l’intuition (ibid., p. 367), tout en étant « scientifiquement objectif » (ibid., p. 369). Dans cette optique, l’ambiguïté et le paradoxe sont considérés comme productifs et non comme dangereux ou inefficaces (ibid., p. 376).

[54] Vincenzo Ferrone, « Science », art. cit., p. 337.

[55] Catherine Larrère résume en affirmant que « la différence entre Diderot et d’Alembert est anthropologique, autant qu’épistémologique. Elle porte sur la façon de concevoir les rapports entre la philosophie (qui se donne pour tâche d’attester l’humain) et les sciences (qui étudient la nature) » (« D’Alembert et Diderot : les mathématiques contre la nature ? », art. cit., p. 88).

[56] Voir à ce sujet : Aram Vartanian, « Buffon et Diderot », Buffon 88, 1992, p. 119-133 ; puis la section intitulée « De l’interprétation de la nature », dans Jacques Roger, Les sciences de la vie dans la pensée française au XVIII e siècle, 1993, p. 599-614, ainsi que l’article du même auteur : « Diderot et Buffon en 1749 », Diderot Studies, 1963, vol. IV, p. 221-236.

[57] Colas Duflo, « Introduction », dans Diderot, Pensées sur l’interprétation de la nature, 2005, p. 20.

[58] Id.

[59] Yvon Belaval, « La crise de la géométrisation de l’univers dans la philosophie des Lumières », Revue internationale de philosophie, 1952, no 21, p. 337-355.

[60] Catherine Larrère, « D’Alembert et Diderot : les mathématiques contre la nature ? », art. cit., p. 82.

[61] Michel Malherbe et Jean-Marie Pousseur, « Introduction », dans Francis Bacon, Novum Organum, 1986, p. 32. Sur l’influence de Bacon sur les Pensées de Diderot, voir Herbert Dieckmann, « The influence of Francis Bacon on Diderot’s Interprétation de la nature », Romanic Review, 1943, n34, p. 303-330.

[62] Georges Gusdorf, Dieu, la nature, l’homme, au siècle des Lumières, op. cit., p. 301 [souligné dans le texte].

[63] Diderot, Pensées sur l’interprétation de la nature, op. cit., § XXI, p. 72-73 [nous soulignons].

[64] Nathalie Vuillemin, « Hypothèse et fiction : les relations complexes de deux discours », Comètes. Revue des Littératures d’Ancien Régime, 2005, no 2, p. 2 [souligné dans le texte].

[65] Denis Diderot, Pensées sur l’interprétation de la nature, op. cit., § XXX, p. 77.

[66] Ibid., § XXXI, p. 78 [nous soulignons]. Nous reviendrons dans le chapitre 4 sur les liens entre imagination, extravagance et génie. Mentionnons pour l’instant que l’extravagance, si elle semble constituer un risque nécessaire pour imaginer de nouvelles hypothèses qui conduiront à la découverte, demeure toujours très près de la folie ; étymologiquement, elle pousse même hors du chemin menant à la découverte (vagari : « s’écarter de la voie »). Ces égarements ne pourront être prévenus que si l’imagination est « disciplinée ».

[67] Simone Goyard-Fabre, La philosophie des Lumières en France, 1972, p. 171.

[68] Ibid., p. 181.

[69] John Lyon et Phillip R. Sloan, From Natural History to the History of Nature, op. cit., p. 27 : « he [Buffon] has vindicated a creative scientific method » [nous soulignons].

[70] Vincenzo Ferrone, « Science », art. cit., p. 337 [nous soulignons].

[71] Colas Duflo, « Introduction », dans Diderot, Pensées sur l’interprétation de la nature, op. cit., p. 35.

[72] Jacques Roger a plusieurs fois réitéré que, dans l’œuvre de Buffon, les nombreuses références au Créateur étaient des manœuvres purement rhétoriques destinées à se prémunir contre la censure. Ainsi, même si Georges Gusdorf a souvent mieux saisi que plusieurs autres critiques les subtilités et les nuances de la méthode proposée par Buffon, nous croyons cependant qu’il a partiellement tort lorsqu’il écrit : « Pour que l’histoire naturelle devienne science naturelle, il fallait substituer au décor mythico-religieux, dont se contentent bon gré mal gré un Linné et un Buffon, un schéma moins suspect de concessions à l’imagination fabulatrice » (Dieu, la nature, l’homme, au siècle des Lumières, op. cit., p. 298 [nous soulignons]). D’une part, on ne saurait associer le décor de l’Histoire naturelle à celui dont s’inspire par exemple l’abbé Pluche, qui visait principalement à répondre aux attentes d’un vaste public ne demandant qu’à admirer les merveilles de la nature pour y voir une preuve de l’existence et de la sagesse de Dieu. Nous croyons d’autre part, la nuance est importante, que si Buffon condamnait explicitement l’imagination fabulatrice, il ne reniait pas le recours à l’imagination en sciences, pour autant qu’elle soit soumise à une nécessaire « discipline » exercée grâce au génie du naturaliste.

[73] « Hypothesis represents the moment in scientific activity when facts are still silent » (Walter Moser, « Experiment and fiction », Literature and Science as Modes of Expression, 1989, p. 64).

[74] Les sciences de la vie dans la pensée française, op. cit., p. 604, note 100 et p. 605 [souligné dans le texte].

[75] Ibid., p. 604.

[76] Ibid., p. 602.

[77] Buffon, Préface de Buffon à sa traduction de La Statique des végétaux et l’Analyse de l’air par Stephen Hales (1735),dans Œuvres, 2007, p. 4. À la même page, Buffon ajoute : « Amassons donc toujours des expériences, et éloignons-nous donc de l’esprit de système, du moins jusqu’à ce que nous soyons instruits ».

[78] « La physique expérimentale roule sur deux points qu’il ne faut pas confondre, l’expérience proprement dite, & l’observation. Celle-ci, moins recherchée & moins subtile, se borne aux faits qu’elle a sous les yeux, à bien voir & à détailler les phénomenes de toute espece que le spectacle de la Nature présente ; celle-là au contraire cherche à la pénétrer plus profondément, à lui dérober ce qu’elle cache ; à créer, en quelque maniere, par la différente combinaison des corps, de nouveaux phénomenes pour les étudier : enfin elle ne se borne pas à écouter la Nature, mais elle l’interroge & la presse » (D’Alembert, article « Expérimental (Philosophie natur.) », Encyclopédie, op. cit., 1755, t. VI, p. 298 [souligné dans le texte]).

[79] Voir : Denis Diderot, Pensées sur l’interprétation de la nature, op. cit., § XV, p.  70 et § XXVII, p. 75-76.

[80] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1753, p. 57 [nous soulignons].

[81] Article « Expérience », 1771, t. III, p. 981 [nous soulignons].

[82] Pascal Duris, « Histoire naturelle », art. cit., p. 545. Pour une vue d’ensemble de cette conception encore populaire au milieu de XVIIIe siècle, alors qu’il s’agissait de visualiser, à l’intérieur d’un cadre finaliste et providentialiste, l’ensemble de la nature comme un signe de la divinité, on pourra se référer à l’article de Marc Ratcliff, « L’abbé Pluche entre spectacle et interprétation », dans Françoise Gevrey, Julie Boch et Jeaqn-Louis Haquette (dirs), Écrire la nature au XVIII e  siècle. Autour de l’abbé Pluche, 2006, p. 55-68 ; l’auteur souligne qu’à l’encontre des adeptes de la physico-théologie en vogue, Buffon « veut faire de l’histoire naturelle une science qui ne soit pas soumise à l’étonnement et au merveilleux, mais bien à l’interprétation » (ibid., p. 66). Dans le même esprit, Véronique Le Ru résume bien ce mouvement qui est animé par un certain ébahissement devant la maîtrise parfaite du Créateur et qui révèle un finalisme anthropocentrique et transcendant (« Pluche et la théologie des insectes », dans ibid., p. 69-75). Voir aussi à ce propos les ouvrages de Carl L. Becker (The Heavenly City of the Eighteenth-Century Philosophers, 1932) et Colas Duflo (La finalité de la nature. De Descartes à Kant, 1996).

[83] Paul Henri Dietrich, baron d’Holbach, Système de la nature, 1966, t. II, p. 270 [souligné dans le texte].

[84] Contrairement à Diderot et Buffon, les d’Holbach ou La Mettrie étaient toutefois loin d’être aussi réceptifs à ce que l’imagination soit admissible dans la pratique des sciences de la vie. Tel que le mentionne d’Holbach dans l’incipit de son Système de la nature : « Les hommes se tromperont toujours quand ils abandonneront l’expérience pour des systèmes enfantés par l’imagination » (ibid., t. I, p. 1) ; plus loin, le baron ajoute : « C’est donc à la physique et à l’expérience que l’homme doit recourir dans toutes ses recherches : […] dès que nous quittons l’expérience, nous tombons dans le vide où notre imagination nous égare » (ibid., t. I, p. 6 [nous soulignons]).

[85] Georges Gusdorf, Les principes de la pensée au siècle des Lumières, 1971, p. 163.

[86] Ernst Cassirer, La philosophie des Lumières, op. cit., p. 93.

[87] Comme nous l’avons mentionné dans l’introduction, « les pivots de la vraie méthode » (Thierry Hoquet, « L’histoire naturelle est-elle une science de la nature ? », art. cit., p. 159) sont, dans la pratique des descriptions animalières, l’histoire et la description (voir supra, p. 61). En effet, Buffon avait clairement énoncé, dans son « Premier discours », que sa « vraie méthode […] est la description complète & l’histoire exacte de chaque chose en particulier » (HN, I, 1749, p. 24), ou encore la « description exacte & l’histoire fidèle de chaque chose » (ibid., p. 29).

[88] Diderot, Pensées sur l’interprétation de la nature, op. cit., § LVI, p. 109 [nous soulignons].

[89] Colas Duflo, « Introduction », dans ibid., p. 37 [nous soulignons]. Dans la même optique, Jean-Marie Goulemot prend la peine de souligner que, quand Buffon « rend présente l’absence » en donnant à voir l’invisible dans ses tableaux animaliers, il unit « une argumentation logique et un effort de l’imagination » (La littérature des Lumières, 2005, p. 150 [nous soulignons]).

[90] « Diderot was too much given to exploring the possibilities inherent in new discoveries and ideas, he felt too strongly the animating force of such a pursuit, he had too often experienced in himself and in others the creative inventiveness of the mind, to accept the limitations which the scientific empiricism of his age imposed upon the use of conjecture » (Herbert Dieckmann, « The First Edition of Diderot’s Pensées sur l’interprétation de la nature », Isis, 1955, vol. 46 , no 3, p. 266 [nous soulignons]).

[91] Véronique Le Ru, « L’aigle à deux têtes de l’Encyclopédie », art. cit., p. 23 [nous soulignons].

[92] Pour réaliser comment Buffon a parfaitement intégré ces deux approches, voir l’exemple ci-dessous à propos de la « morve » du cheval, de même que nos sections « Un éléphant qui trompe énormément » (chapitre 5, p. 347sq.) et « Le mystère des amours éléphantines » (chapitre 6, p. 422 sq.).

[93] Catherine Larrère, « D’Alembert et Diderot : les mathématiques contre la nature ? », art. cit., p. 79-80 [nous soulignons].

[94] Aram Vartanian, « Buffon et Diderot », art. cit., p. 122.

[95] Buffon, « Le Cheval », HN, IV, 1753, p. 255.

[96] Ibid., p. 256.

[97] Ibid., p. 255 [nous soulignons].

[98] Id.

[99] C’est ainsi que le naturaliste suisse Charles Bonnet (1720-1793) avait résumé l’Histoire naturelle de Buffon (« 15 décembre 1759. Observations sur quelques auteurs d’histoire naturelle », dans Friedrich Melchior, baron de Grimm, Correspondance littéraire, philosophique et critique, 1968, t. IV, p. 169) ; quoique Bonnet avait pris soin d’ajouter : « Mais l’auteur est trop grand pour s’amuser à des romans ».

[100] Friedrich Melchior, baron de Grimm, « 1er novembre 1755 », Correspondance littéraire, philosophique et critique, op. cit., t. II, p. 113.

[101] Denis Diderot, Pensées sur l’interprétation de la nature, op. cit., § XXII, p. 73 [nous soulignons].

[102] Étienne Bonnot de Condillac, Traité des systêmes, 1991 [1749], ch. XIII, p. 239 [nous soulignons].

[103] Ibid., ch. XII, p. 215.

[104] Ibid., ch. XII, p. 234.

[105] D’Alembert, « Discours préliminaire des éditeurs »,Encyclopédie, op. cit.,1751, t. 1, p. xlvij.

[106] Ibid., p. xvj.

[107] Robert Darnton, « Introduction », Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie, 1992, no 12, p. 21.

[108] Id. Voir aussi, également par Robert Darnton : L’aventure de l’Encyclopédie, 1775-1800 : un best-seller au siècle des Lumières, 1992 ; de même que le chapitre « L’arbre de la connaissance : la stratégie épistémologique de l’Encyclopédie », Le grand massacre des chats, 1985, p. 177-194.

[109] Colas Duflo et Pierre Wagner « La science dans l’Encyclopédie. D’Alembert et Diderot », art. cit., p. 235.

[110] Id.

[111] Ibid., p. 235-236.

[112] Ibid., p. 236.

[113] Dieu, la nature, l’homme, au siècle des Lumières, op. cit., p. 271.

[114] « L’histoire naturelle est-elle une science de la nature ? », art. cit., p. 143-144, note 48.

[115] Notons que, toujours d’après le tableau représentant le « Systême figuré des connoissances humaines » (voir infra, p. 89), l’histoire naturelle se subdivise en trois sections : « Uniformité de la Nature », « Ecarts de de la Nature » et « Usages de la Nature ». La sous-catégorie « Histoire des animaux », qui nous intéressera plus particulièrement, est une composante de la première de ces sections.

[116] Denis Diderot, « Explication détaillée du système des connoissances humaines », Encyclopédie, op. cit., 1751, t. 1, p. xlviij : « nous fournirons donc une distribution générale de la Philosophie ou de la Science (car ces mots sont synonymes) ».

[117] Robert Darnton, Le grand massacre des chats, op. cit., p. 184.

[118] Ibid., p. 186.

[119] Vincenzo Ferrone, « Science », art. cit., p. 338.

[120] Vincenzo Ferrone, « L’homme de science », art. cit., p. 242.

[121] Il est particulièrement étonnant qu’à la suite de la Révolution, on ait systématiquement pris soin de ne pas endommager les statues et bustes de Buffon, cependant que l’on détruisait toutes les traces de ce qui aurait pu rappeler les privilèges associés à l’Ancien Régime ; s’il est vrai que le fils de Buffon périt sur l’échafaud, si le Jardin du Roi fut renommé Muséum national d’Histoire Naturelle, les citoyens postrévolutionnaires témoignèrent d’une sympathie respectueuse, étonnante, pour le seigneur de Montbard, peut-être tributaire de la popularité dont jouissait l’histoire naturelle, elle-même issue d’une idéologie égalitaire dont elle ne s’était jamais départie ; au contraire, l’Académie des sciences subit sans ménagement maintes rebuffades en raison du symbole monarchique qui lui était étroitement associé.

[122] L’auteur donne une exemple concluant la « preuve utilitaire » dans la section intitulée « L’organisation de la preuve dans les études sur le bois de Buffon » (La formation de la pratique scientifique, op. cit., p. 225-232) ; cette « preuve utilitaire se dispose comme un miroir renvoyant la représentation de la distance de la Physique à la pratique (un espace et une transposition mis en scène dans la mémoire mais opérant hors de l’espace propre au discours savant) à celle qui sépare Physique et Théorie (toute intérieure à l’espace propre du discours savant) » (ibid., p. 231 [souligné dans le texte]). Si l’exemple choisi par Licoppe est convaincant, il est toutefois plus difficile de plaquer cette conception de la « preuve utilitaire » sur les descriptions animalières. Alors que l’exemple concernant la « morve » du cheval (supra, p. 69) pourrait se ranger dans la catégorie de la « preuve utilitaire », il en sera autrement, comme nous le verrons dans les chapitres 5 et 6, lorsqu’il s’agit de déterminer par exemple la manière dont l’éléphanteau tète sa mère — avec sa trompe ou avec sa gueule ?  (infra, p. 347sq.) » ou encore de conjecturer sur la manière dont les éléphants s’accouplent (infra, p. 422 sq.) ; dans ces deux derniers exemples, il s’agit indubitablement d’une réflexion philosophique — bio-éthologique — qui convoque une rhétorique de la « preuve exacte » (et non de la « preuve utilitaire »).

[123] Voir notamment la section « Des cabinets de curiosité au Cabinet du Roi », infra, p. 459 sq.

[124] Michel Malherbe a bien montré un des aspects qui fait du « Systême figuré » une sorte de réseau labyrinthique où se croisent trois ordres : « un premier ordre horizontal qui permet la distribution en colonnes (la tripartition des facultés), un second vertical, qui divise chaque colonne en parties (ainsi Dieu, l’homme et la nature pour la raison), un troisième, horizontal, qui procède par division spécifique » (« Bacon, Diderot et l’ordre encyclopédique », art. cit., p. 29).

[125] Denis Diderot, « Explication détaillée du système des connoissances humaines »,Encyclopédie, op. cit., 1751, t. 1, p. l.

[126] Robert Darnton, Le grand massacre des chats, op. cit., p. 180.

[127] Ce développement des sciences de la vie est éloquemment présenté par l’ouvrage culte de Jacques Roger : Les sciences de la vie dans la pensée française du XVIII e siècle, op. cit. En complément, on pourra consulter avec profit ces trois articles de Roselyne Rey : « Diderot et les sciences de la vie dans l’Encyclopédie », Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie, 1995, nos 18-19, p. 47-53 ; « Le cas des sciences de la vie », Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie, 1992, no 12, p. 41-57 ; « Naissance de la biologie et redistribution des savoirs », Revue de synthèse, 1994, vol. 115, nos 1-2, p. 168. Voir aussi : Giulio Barsanti, « La naissance de la biologie. Observations, théories, métaphysiques en France 1740-1810 », Histoire, nature société. Essais en hommage à Jacques Roger, 1995, p. 197-228.

[128] Précisons que l’Académie des sciences, fondée en 1666, comprenait deux branches qui sont demeurées intactes jusqu’à la fin du XVIIIe siècle : les sciences mathématiques — géométrie, mécanique, astronomie — et les sciences physiques — chimie, botanique, anatomie (Jeff Loveland, Rhetoric and natural history, op. cit.,p. 4). L’histoire naturelle était alors considérée comme une sous-classe des sciences physiques, répertoriée sous la rubrique « physique générale ». Ce n’est qu’avec le développement de la physique expérimentale que l’on créa, en 1785 — plus de 35 ans après la publication du premier tome de l’œuvre de Buffon —, une section de l’Académie des sciences consacrée à l’histoire naturelle, même si la discipline était reconnue depuis plus d’un siècle (Emma C. Spary, « The ‘’Nature’’ of Enlightenment », art. cit., p. 273-274). Parallèlement, ce n’est qu’en 1773 qu’une des chaires de médecine pratique du Collège royal — le futur Collège de France — fut transformée en une chaire d’histoire naturelle ; Daubenton en sera le premier titulaire en 1778 (Pascal Duris, « Histoire naturelle », art. cit., p. 544).

[129] Roselyne Rey, « Naissance de la biologie et redistribution des savoirs », art. cit., p. 168.

[130] Id.

[131] Roselyne Rey, « Le cas des sciences de la vie », art. cit., p. 42 et 54.

[132] Giulio Barsanti, « La naissance de la biologie », art. cit., p. 197. Pour ce chercheur, il aura fallu « prendre ses distances à l’égard de l’histoire naturelle (traditionnellement dépendante des sciences physiques) et fonder une nouvelle science [la biologie] » (ibid., p. 206).

[133] Ibid., p. 211 [souligné dans le texte].

[134] Buffon, « De la Reproduction en général », HN, II, 1749, p. 39 [souligné dans le texte]. Buffon avait clairement affirmé par ailleurs que ceux qui n’admettaient « qu’un certain nombre de principes méchaniques […] rétrécissoient la philosophie » (« De la Nutrition & du Développement », HN, II, 1749, p. 50). Cette division novatrice suggère l’importance programmatique de la « science de l’économie animale » (Buffon, « Les Animaux carnassiers », HN, VII, 1758, p. 22) dans le projet de « démerveillement » entrepris par le naturaliste montbardois (voir notre section du chapitre 7 intitulée « Nomenclatures et classifications », infra, p. 451sq.). Sur le lien entre le couple organique et inorganique essentiel dans « la science de l’économie animale » et les préceptes stylistiques de Buffon, voir la section du prochain chapitre intitulée « La dispositio est l’homme même » (plus particulièrement p. 106 sq.) Sur l’ensemble ces questions voir aussi : Roselyne Rey, « Buffon et le vitalisme », Buffon 88, op. cit., p. 399-413.

[135] Roselyne Rey, « Naissance de la biologie et redistribution des savoirs », art. cit., p. 171.

[136] Ibid., p. 173.

[137] Sans entrer dans les détails, nous pouvons résumer schématiquement, à la suite de Pierre Wagner, les trois attitudes à l’égard des sciences dans l’Antiquité : une première tendance socratique et sceptique où s’exprime le rejet des mathématiques (voire de la physique et de la logique) hors du champ de la philosophie ; une seconde tendance platonicienne ou aristotélicienne qui identifie des champs de la science à ceux de la philosophie ; et une troisième tendance, stoïcienne ou épicurienne, qui inclut la physique dans la philosophie (« Introduction », dans Pierre Wagner (dir.), Les philosophes et la science, op. cit., p. 20). Selon Thierry Hoquet, l’exigence, constamment réitérée, que la vraie physique doit impliquer l’absence de Dieu, serait à la base d’une « physique non morale et non métaphysique » (Buffon : histoire naturelle et philosophie, op. cit., p. 493) qui inscrit résolument les trois premiers volumes de l’Histoire naturelle de Buffon dans le camp de l’épicurisme.

[138] Il est notoire que, pour Buffon, la science ne paraissait pas assez « philosophique » : « Dans ce siècle même où les Sciences paroissent être cultivées avec soin, je crois qu’il est aisé de s’apercevoir que la Philosophie est négligée, & peut-être plus que dans aucun autre siècle ; […] on s’imagine savoir davantage, parce qu’on a augmenté le nombre des expressions symboliques & des phrases savantes, & on ne fait point attention que tous ces arts ne sont que des échafaudages pour arriver à la science, & non pas la science elle-même » (« Premier discours », HN, I, 1749, p. 52).

[139] Marcel Conche, « Penser la Nature », Revue philosophique de la France et de l’Étranger, 2000, no 3, p. 280-281.

[140] Pierre Wagner, « Introduction », dans Pierre Wagner (dir.), Les philosophes et la science, op. cit., p. 15. Cette indistinction est bien présente durant tout le XVIIIe siècle, tant en France qu’en Angleterre ou en Écosse. Comme nous le verrons dans le chapitre 4, ce sera le cas notamment chez William Duff (Essay on Original Genius), de même que chez Alexander Gerard (An Essay on Genius), qui considèrent Philosopy et Science comme des synonymes, ou, plutôt Scientific Genius et Philosophic Genius comme des expressions interchangeables.

[141] Colas Duflo et Pierre Wagner, « La science dans l’Encyclopédie. D’Alembert et Diderot », art. cit., p. 206.

[142] Robert Darnton, Le grand massacre des chats, op. cit., p. 193.

[143] Id. [souligné dans le texte]

[144] Jacques Roger, Les sciences de la vie dans la pensée française, op. cit., p. 613. Par ailleurs, il est intéressant de rappeler que, pour Diderot, la science a surtout pour mission d’éclairer le philosophe : « si la science est déjà ‘‘interprétation de la nature’’, la philosophie doit l’être encore plus » (ibid., p. 607).

[145] « On appelle Philosophie expérimentale, celle qui se sert de la voie des expériences pour découvrir les lois de la Nature » (D’Alembert, article « Expérimental », Encyclopédie, op. cit., 1756, t. VI, p. 298). Pour Daniel Roche, les relations complexes entre la philosophie expérimentale et l’histoire naturelle au XVIIIe siècle peuvent se résumer à une « expérimentation du monde vivant » qui se superpose alors aux frontières épistémologiques de l’histoire naturelle plus ancienne (« Natural History in the Academies », art. cit., p. 139).

[146] « What is surprising […] is the fact that in the middle of the eighteenth century, the philosophical discourse could still make use of such fictional experimentation, without losing its credibility » (Walter Moser, « Experiment and fiction », art. cit., p. 69). Le critique suggère que, en utilisant la « fiction expérimentale » du premier homme (« Des Sens en général » HN, III, 1749, p. 364-370), Buffon fait preuve plus d’une « stratégie épistémologique » que d’un usage uniquement rhétorique. Pour Michel Delon toutefois, lorsque Buffon évoque le premier homme et décrit l’histoire de ses sens, « le peintre de la Nature se fait ouvertement poète. […] Le poète prend le relais lorsqu’il imagine le premier homme au moment de la cération » (« Préface », dans Buffon, Œuvres, 2007, p. ix [nous soulignons]).

[147] César Chesneau Du Marsais, article « Expérience (Philosophie) », Encyclopédie, op. cit., 1756, t. VI, p. 297 [nous soulignons].

[148] D’Alembert, article « Expérimental (Philosophie natur.) », Encyclopédie, op. cit., 1756, t. VI, p. 298.

[149] Ibid., p. 301.

[150] Id. [nous soulignons]

[151] Ibid., p. 301.

[152] Maëlle Levacher, La réception de l’HistoirenaturelledeBuffon. Le rapport problématique des sciences et des Belles-Lettres au 18 e siècle, 2004, p. 40.

[153] C’est du moins l’avis de Walter Moser (« Experiment and fiction », art. cit., p. 70-71) qui qualifie le discours de Buffon de « prescientific » et fait de l’histoire naturelle « one of the predecessors of contemporary science » [nous soulignons]. C’est aussi l’avis de Gaston Bachelard : « Il suffira de lire les parties de l’œuvre de Buffon où l’objet ne se désigne pas naturellement à l’observateur pour reconnaître l’influence des concepts préscientifiques à noyaux inconscients » (La formation de l’esprit scientifique, 1986, p. 45 [souligné dans le texte]). Nous insistons seulement ici sur le jugement — « préscientifique » — de Bachelard et ne prétendons nullement nous engager dans une lecture psychanalytique des descriptions animalières qui, quoiqu’intéressante, constituerait à elle seule l’objet d’une autre (monumentale) thèse. Il serait intéressant de voir si, effectivement, « les portraits animaux, marqués au signe d’une fausse hiérarchie biologique, sont chargés des traits imposés par la rêverie inconsciente du narrateur » (id.).

[154] Buffon, « Exposition des Systèmes sur la génération », HN, II, 1749, p. 79.

[155] Jean-Louis Haquette, « Du spectacle au tableau : réflexions sur une anthologie de textes descriptifs en prose, les Tableaux de la nature de Pierre Blanchard », Écrire la nature au XVIII e siècle, op. cit., p. 301. Dans un récent ouvrage général sous la direction de Philippe de La Cotardière, Buffon est encore présenté, dans le sous-titre qui annonce la section qui lui est consacrée, non pas comme naturaliste ou homme de science, mais bien comme « encyclopédiste et philosophe de la nature » (Histoire des sciences. De la préhistoire à nos jours, 2004, p. 525).

[156] Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, op. cit., p. 38 et 40.

[157] Ibid., p. 37 et 40.

[158] Roselyne Rey, « Naissance de la biologie et redistribution des savoirs », art. cit., p. 197.

[159] Cet éclectisme se retrouve dans l’article (non signé) « Histoire naturelle » de l’Encyclopédie (op. cit., 1765, t. VIII, p. 225) où l’on englobe comme faisant partie de la discipline l’astronomie, l’anatomie, la médecine, l’agriculture et la chimie, non sans rappeler que l’objet de l’histoire naturelle « est aussi étendu que la nature ». Buffon écrit de manière similaire dans l’incipit de son « Premier discours » : « L’Histoire Naturelle prise dans toute son étendue, est une Histoire immense ; elle embrasse tous les objets que nous présente l’Univers » (HN, I, 1749, p. 3).

[160] Pascal Duris, « Histoire naturelle », art. cit., p. 544-545.

[161] Il ne s’agit évidemment pas de la poésie au sens romantique du terme ou encore tel que nous l’entendons de nos jours, mais bien tel que d’Alembert la concevait dans le « Discours préliminaire des éditeurs », à savoir tout ce qui naît de l’imagination et qui compose la troisième distribution générale de l’entendement, « en prenant ce mot dans sa signification naturelle, qui n’est autre chose qu’invention ou création » (Encyclopédie, op. cit., 1751, t. 1, p. xvij-xviij [nous soulignons]).

[162] Nathalie Vuillemin, « Hypothèse et fiction : les relations complexes de deux discours », art. cit., p. 3. Simone Goyard-Fabre ajoute à ce propos que Buffon, comme Diderot, « apparente en quelque sorte le philosophe à l’artiste » (La philosophie des Lumières en France, op. cit., p. 181).

[163] Vincenzo Ferrone, « L’homme de science », art. cit., p. 250. Dans la même page, l’historien ajoute : « Le mot ‘‘vérité’’ semble en effet obséder les hommes des Lumières de toute nationalité […]. Parmi les scientifiques, le rapide processus d’appropriation de ce mot magique s’accomplit rapidement au cours des dernières années du XVIIIe siècle et, déjà, il laissait entrevoir sa transformation en dogme inflexible au siècle suivant ».

[164] Aram Vartanian, « Buffon et Diderot », art. cit., p. 132.

[165] Charles Batteux, Les Beaux-Arts réduits à un même principe, 1989 [1746], I, ch. 2, p. 86.

[166] Alors que l’histoire est un discours qui rend les choses telles qu’elles sont, « le rôle du poète est de dire non pas ce qui a eu lieu réellement, mais ce qui pourrait avoir lieu dans l’ordre du vraisemblable ou du nécessaire » (Aristote, Poétique, 1980, p. 65).

[167] Nathalie Kremer, « La vraisemblance conduit-elle au vrai ? », dans Jan Herman, Paul Pelckmans & Nathalie Kremer (dirs.), Études de littérature française du XVIII e  siècle, op. cit., p. 87. L’auteure présente dans cet article un excellent résumé de trois grandes facettes de la notion complexe de vraisemblance, selon des considérations ontologiques (nature), poétiques (statut) et rhétoriques (fonction).

[168] Id.

[169] Id.

[170] Christian Licoppe, La formation de la pratique scientifique, op. cit., p. 11.

[171] La pensée cosmogonique de Buffon, op. cit.

[172] Nathalie Kremer, « La vraisemblance conduit-elle au vrai ? », art. cit., p. 87.

[173] Id.

[174] Benoît De Baere, « À quoi pense l’histoire naturelle ? », art. cit., p. 35.

[175] Nathalie Kremer, « La vraisemblance conduit-elle au vrai ? », art. cit., p. 88.

[176] Ibid., p. 90.

[177] Ibid., p. 91.

[178] Ibid., p. 127. Rappelons que la « rhétorique profonde » dont nous avons déjà dit qu’elle était pour nous synonyme de poétique, a pour objet d’interroger cet espace entre le vrai scientifique et le vraisemblable rhétorique. Dans cet espace, les figures de pensée et les formes de l’argumentation deviennent des concepts opératoires qui dépassent les modalités de la communication pour incarner des formes de raisonnement propre à l’activité scientifique. Pour de plus amples détails, voir l’article et l’ouvrage suivants de Fernand Hallyn : « Une rhétorique sans frontières », Théorie, littérature, enseignement, 2000, no 18, p. 7-27 ; Les structures rhétoriques de la science. De Kepler à Maxwell, 2004.

[179] L’existence d’un « esprit universel » des sciences et des arts est un topos commun des Lumières européennes. Par exemple Charles Bonnet, dans une lettre à Albrecht von Haller datée du 22 juillet 1757, déclare que « l’esprit d’observation est l’esprit universel des Sciences et des Arts » (The Correspondence between Albrecht von Haller and Charles Bonnet, 1983, p. 107).

[180] Nathalie Vuillemin, « De deux regards sur la nature : la savant face à l’artiste dans les ‘‘Arts d’observer’’ de Benjamin Carrard et Jean Senebier », dans Françoise Gevrey, Julie Boch et Jean-Louis Haquette (dirs.), Écrire la nature au XVIII e  siècle, op. cit., p. 192 [nous soulignons].

[181] Benjamin Carrard, Essai qui a remporté le prix de la société hollandaise des sciences de Haarlem en 1770, sur cette question : Qu’est-ce qui est acquis dans l’Art d’Observer ; et jusques-où cet Art contribue-t-il à perfectionner l’Entendement, 1777, p. 81-82 [nous soulignons].

[182] Paul-Jacques Malouin, article « Observateur (Gram. Physiq. Méd.) », Encyclopédie, op. cit., 1765, t. XI, p. 310 [souligné dans le texte].

[183] Nathalie Vuillemin, « De deux regards sur la nature », art. cit., p. 195 [souligné dans le texte].

[184] Denis Diderot, Pensées sur l’interprétation de la nature, op. cit., § XXX, p. 77 [souligné dans le texte].

[185] Nathalie Kremer, « La vraisemblance conduit-elle au vrai ? », art. cit., p. 92.

[186] HN, I, 1749, p. 29. Mentionnons que, malgré un vocabulaire similaire, d’Alembert va plutôt fermer la porte à l’imagination en histoire naturelle en ramenant finalement toutes formes d’entendement au pur raisonnement : « Nous dirons seulement ici que toutes nos connoissances peuvent se réduire à trois especes ; l’Histoire, les Arts tant libéraux que méchaniques, & les Sciences proprement dites, qui ont pour objet les matieres de pur raisonnement ; & que ces trois especes peuvent être réduites à une seule, à celle des Sciences proprement dites. […] L’histoire de la nature, objet de la méditation du philosophe, rentre dans la classe des sciences » (article « Élémens des sciences (Philosophie.) », Encyclopédie, op. cit., 1755, t. V, p. 495).

[187] Nathalie Vuillemin, « De deux regards sur la nature », art. cit., p. 204.

[188] Dans Encyclopédie, op. cit., 1751, t. I, feuillet pliable faisant suite à la page lij. Une version interactive du tableau est disponible en ligne sur le site ARTFL de l’Université de Chicago au : http://www.lib.uchicago.edu/efts/ARTFL/projects/encyc/texts/discours.html#figure.

[189] D’Alembert, « Discours préliminaire des éditeurs »,Encyclopédie, op. cit., 1751, t. I, p. xviij.

[190] Voltaire, article « Gens de Lettres (Philosophie & Littérat.) »,Encyclopédie, op. cit., 1757, t. VII, p. 599 [souligné dans le texte].

[191] Id.

[192] Robert Darnton, Le grand massacre des chats, op. cit., p. 193 [souligné dans le texte]. Darnton ajoute que, en prenant cette posture, d’Alembert « légitime les philosophes en les identifiant aux gens de lettres et en présentant les gens de lettres comme la force motrice de l’histoire » (ibid., p. 194 [souligné dans le texte]).

[193] Denis Diderot, article « Lettres (Encyclopédie.) », Encyclopédie, op. cit., 1765, t. IX, p. 409. Jacques Rancière précise qu’au XVIIIe siècle, « le terme de littérature ne désignait pas les œuvres ou l’art qui les produit mais le savoir qui les apprécie » (La parole muette, 1998, p. 10).

[194] Antoine Furetière, article « Lettres », Dictionnaire universel, 1978, t. II, n. p. [souligné dans le texte].

[195] [Anonyme], article « Amour des Sciences et des Lettres », Encyclopédie, op. cit., 1751, t. 1, p. 368.

[196] Louis (chevalier de) Jaucourt, article « Littérature (Sciences, Belles-Lettres, Antiq .) », Encyclopédie, op. cit., 1765, t. IX, p. 594.

[197] Id.

[198] Voir supra, p. 10. Denis Reynaud va jusqu’à affirmer que science et belles-lettres sont « indissociables, sœurs siamoises, dans un rapport nécessaire et vital » (Problèmes et enjeux littéraires en histoire naturelle au 18 e siècle, op. cit., p. 448), ce qui rejoint tout à fait notre position : il faut penser la science à travers les belles-lettres, notamment en histoire naturelle.

[199] Frédéric Charbonneau, L’art d’écrire la science, op. cit., p. 5.

[200] Voltaire, article « Gens de Lettres (Philosophie & Littérat.) », Encyclopédie, op. cit., 1757, t. VII, p. 599 [souligné dans le texte].

[201] Pascal Duris, « Histoire naturelle », art. cit., p. 546. Cependant, il demeure difficile de préciser ce qui caractérise l’histoire naturelle en tant que genre littéraire, sinon par des formules intrisèquement décevantes ; ainsi, elle serait un genre à part entière qui se définit moins par des objets spécifiques que par un ensemble de pratiques qui ont toutes un caractère littéraire. Sans malheureusement développer suffisamment son point de vue, Maëlle Levacher propose « le triptyque autorité, actualité, moralité » comme fondement du genre (La réception de l’Histoirenaturelle de Buffon, op. cit., p. 46 [souligné dans le texte]).

[202] « But there is one constancy, namely, the importance of the roles assigned to natural history in the commonwealth of learning : as a universal discipline, prior to political, social and moral order ; as the partner with civil and sacred history in the revelation of the workings of divine providence ; as the universal and stable foundation for the transitory and speculative systems of natural philosphy ; as the basis for the agricultural, commercial and colonial improvement of the human estate (Nicholas Jardine et Emma C. Spary, « The Natures of Cultural History », art. cit., p. 3)

[203] « Natural historical knowledge was considered a valuable means of self-improvement because its very acquisition repeated the steps of self-development judged necessary for the enlightened individual » (Emma C. Spary, « The ‘’Nature’’ of Enlightenment », art. cit., p. 295).

[204] « The Histoire naturelle was instrumental in promoting the view that natural history offered privileged access into the natural foundations of human association, and a route to ‘‘natural’’ development, both physical and moral. The appeal to a ‘‘nature’’ existing beyond society, but forming the bedrock of social interactions and moral and aesthetic standards, was what many readers particularly rceived in Buffon, even if there was little consensus on his political or religious views. […] It was this slippage between the natural and the social that defined natural history’s power to work on the social world » (ibid., p. 296).

[205] « Both academicians and connoisseurs continually stressed the possession of taste as a valuable quality, the mark of distinction in those who appealed for patronage, or as a way of distinguishing a particular ‘‘select’’, ‘‘very tastefully composed’’ collection. […] Natural history works were not just guides to ordering, except in a handful of cases ; most were also guides for the proper behavior of a naturalist, which was actually the same process as the proper self-development of members of polite society. […] Many guides to the study of natural history explained the popularity of a science that taught both taste and public utility, civicism, and self-control, by appealing to the innate attraction of nature for humans. […] Natural history works were often marketed for those who wished to display the attributes of taste and politeness » (ibid., p. 294).

[206] « Linking the etiquette of the republic of letters with the etiquette of the courts, they [the Enlightenment naturalists] positioned themselves as the men most able to make scientific knowledge sociable » (Paula Findlen, Possessing Nature. Museums, Collecting and Scientific Culture in Early Modern Italy, 1994, p. 407).

[207] Buffon, « Le Cheval », HN, IV, 1753, p. 256.

[208] Ibid., p. 256-257 [nous soulignons]. Nous aimerions faire remarquer encore une fois la prépondérance de l’analogie dans la méthode buffonienne, comme en témoigne la clausule de l’extrait cité ici.

[209] « It would therefore appear that letters, and by extension description in the realm of Belles-Lettres, can involve problems of factual knowledge, philosophical inquiry and poetic imagination » (Joanna Stalnaker, In Visible Words : Epistemology and Poetics of Description in Enlightenment France, 2002, p. 24).

[210] Voltaire, article « Gens de Lettres (Philosophie & Littérat.) », Encyclopédie, op. cit., 1757, t. VII, p. 599.

[211] Gisèle Séginger, article « Sciences et Lettres », dans Paul Aron, Denis Saint-Jacques et Alain Viala (dirs.), Le dictionnaire du littéraire, 2002, p. 542.

[212] Nous traduisons librement l’expression « vague consciousness » de Walter Moser (« Experiment and fiction », art. cit., p. 72).

[213] Vincenzo Ferrone souligne que, dès la décennie 1780, un « véritable antagonisme » commence à se former entre l’homme de science, d’une part, et le philosophe, le théologien et le lettré d’autre part. On notera également à cette période une équivalence de plus en plus commune entre les termes « savant », « scientifique » et « une activité de recherche dans un secteur spécifique du savoir », parallèlement à l’établissement progressif d’une différence entre sciences et belles-lettres (« L’homme de science », art. cit., p. 238). Christian Licoppe souligne à ce propos que certains physiciens français de la fin du XVIIIe siècle étaient plus que réticents à mettre les artistes sur le même pied qu’eux car ils considéraient que l’exactitude, primordiale dans la science, pouvait au contraire être « préjudiciable dans la pratique des arts » (La formation de la pratique scientifique, op. cit., p. 312).

[214] Isabelle Stengers, « La question de l’auteur dans les sciences modernes », Littérature, 1991, no 81, p. 7.

[215] Thierry Hoquet, « L’histoire naturelle est-elle une science de la nature ? », art. cit., p. 152.

[216] De toute manière, pouvait-on appréhender la nature autrement qu’en possédant à la fois le génie du savant et celui de l’artiste ? En effet, par sa « capacité de toujours varier ses créations [, la nature] montre que son essence même est moins la raison que l’imagination. La Nature est poète » (Marcel Conche, « Penser la Nature », art. cit., p. 300).

[217] Thierry Hoquet, « L’histoire naturelle est-elle une science de la nature ? », art. cit., p. 126.

[218] Id.

[219] Jacques Roger précise : « […] on ne sait toujours pas comment on a pu passer de l’histoire naturelle comme elle était appelée à l’époque de John Ray aux sciences naturelles telles qu’elles étaient conues à l’époque de Cuvier » (« Le monde vivant », Pour une histoire des sciences à part entière, 1995, p. 201 [souligné dans le texte]).

[220] Georges Gusdorf, Dieu, la nature, l’homme, au siècle des Lumières, op. cit., p. 270.

[221] Voir notre section « La réception de l’Histoire naturelle : sus à l’imagination dans la science ! », chapitre 3, p. 203 sq.

[222] Condillac, Traité des systêmes, 1991 [1749], ch. XVI, p. 257. Rappelons aussi que, pour Condillac, les suppositions « sont d’une si grande ressource pour l’ignorance, si commodes ; l’imagination les fait avec tant de plaisir, avec si peu de peine : c’est de son lit qu’on crée, qu’on gouverne l’univers. Tout cela ne coûte pas plus qu’un rêve, et un philosophe rêve facilement » (ibid., ch. I, p. 4 [nous soulignons]).

[223] Georges Gusdorf, Dieu, la nature, l’homme, au siècle des Lumières, op. cit., p. 272.

[224] Wilda Anderson a montré que Buffon conçoit la « vérité » scientifique plus dans le processus de transmission au lecteur que dans l’acte de découverte d’un fait par l’expérimentateur. Ainsi, le fait scientifique est tributaire de cette relation où le lecteur est activement sollicité pour la transformation du monde qui l’entoure : « Buffon’s reader is omnipresent in his works ; the truth occurs when the understanding is transmitted to the reader, not when a fact is discovered by the experimenter. […] Buffon’s reader should come out of the work not just informed, but motivated to act. Truth, then, is an act of transformation of the world, not a passive reception of information » (« Error in Buffon », art. cit., p. 697 et 701).

[225] Précisons qu’il ne s’agit toutefois pas de nier l’importance originaire des faits, tant pour Diderot — « Les faits, de quelque nature qu’ils soient, sont la véritable richesse du Philosophe » (Pensées sur l’interprétation de la nature, op. cit., § XX, p. 72) — que pour Buffon — « Rassemblons des faits pour nous donner des idées » (« Premier discours », HN, II, 1749, p. 18).

[226] Benoît De Baere, « À quoi pense l’histoire naturelle ? », art. cit., p. 40.

[227] Amor Cherni, Buffon. La nature et son histoire, 1998, p. 34.

[228] Jean-François de Saint-Lambert, article « Génie (Philosophie & Littér.) », Encyclopédie, op. cit., 1757, t. VII, p. 583.

© Swann Paradis, 2008