Collection Mémoires et thèses électroniques
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INTRODUCTION

L’histoire de l’esprit humain est celle

de quelques génies heureux qui ont pensé.

« Cinq ou six hommes, dit un écrivain célèbre,

ont pensé et créé des idées,

et le reste du monde a travaillé sur ces idées ».

Alors que Voltaire charmait par la fécondité de sa production écrite, que Diderot clarifiait le rapport entre science et métaphysique dans sa Lettre sur les aveugles (1749), que Rousseau commençait à surprendre par la hardiesse de sa philosophie dans son Discours sur les sciences et les arts (1750) et que d’Alembert s’attaquait au Discours préliminaire (1751)del’Encyclopédie, le milieu du XVIIIe siècle voyait poindre l’œuvre de celui dont on dira qu’il excellait dans « l’art de généraliser ses idées et d’enchaîner ses observations [2]», amalgamant les idées morales issues de la réflexion et de la philosophie, et les vérités physiques confirmées par l’expérience : Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon (1707-1788). « Le naturaliste le plus important entre Aristote et Darwin [3]» demeure toutefois l’un des philosophes des Lumières les moins étudiés, même s’il a exercé sur ses contemporains une influence considérable, approchant celle du patriarche de Ferney avec qui il partage la gloire d’avoir été statufié de son vivant [4]. Le seigneur de Montbard — nommé comte de la terre de Buffon par Louis XV en janvier 1772 —, tour à tour ou simultanément mathématicien, naturaliste, philosophe, administrateur, écrivain, financier, forestier et maître de forges, s’affirme ainsi comme « le digne représentant du XVIIIe siècle qu’il domine par sa vie autant que par ses travaux » et se veut « l’instigateur du mouvement vers la Nature qui caractérise le siècle des Lumières [5]».

Adulé par le grand public lettré, l’intendant du Jardin du Roi (1739) réussit l’exploit d’être nommé à l’Académie française (1753) deux décennies après avoir été admis à l’Académie des sciences (1734)  [6]. Il fut l’un des rares intellectuels, toutes époques confondues, à atteindre le rang de figure littéraire majeure grâce à ses seules publications scientifiques, regroupées en une œuvre unique : la monumentale Histoire naturelle (1749-1789) [7]. Succès de librairie hors pair, grand best-seller du temps [8], la série fut une affaire commerciale aux proportions considérables qui eut un impact culturel tout aussi important ; tout Français cultivé de la seconde moitié du XVIIIe siècle se devait d’avoir lu l’Histoire naturelle qui, avec le Spectacle de la nature de l’abbé Pluche, surpasse même en popularité La Henriade de Voltaire, La nouvelle Héloïse de Rousseau, voire l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Cet engouement, qui dépassa rapidement les frontières de l’Hexagone, n’est évidemment pas étranger au style qui a fait la gloire du seigneur de Montbard : « dans un siècle où la langue française est partout en Europe lue, parlée et écrite, Buffon s’adresse à un large public cultivé dont il sait retenir l’attention par un texte dont le vocabulaire est accessible aux non-spécialistes, l’érudition jamais pesante, le style toujours remarquable [9]». L’Histoire naturelle fut donc « un des événements importants de l’histoire intellectuelle du XVIIIe siècle [10]», témoignant du savoir interdisciplinaire qui était le fruit des sociabilités intellectuelles propres à la République des Lettres, avant que ne s’élabore l’autonomisation des savoirs au XIXe siècle.

Dans ce contexte où l’histoire naturelle est « perçue comme le point de rencontre du scientifique et du littéraire, comme le dernier état d’une République des Lettres menacée par l’éclatement de l’unité du savoir classique [11]», l’Histoire naturelle de Buffon est emblématiquede ces œuvres qui permettent « à des méthodes originaires de disciplines très différentes de se combiner, à des interrogations distinctes de se rencontrer, et à des intérêts contradictoires de se croiser, de se rejoindre ou de s’annuler [12]». Alors que les premiers lecteurs attendaient une simple description du Cabinet du Roi ou un traité aride d’histoire naturelle, ils trouvèrent plutôt une genèse visionnaire de l’histoire de la terre, une première forme d’anthropologie colorée et une galerie de portraits d’animaux — des plus familiers aux plus exotiques —, écrites par un savant reconnu par les institutions et maniant « une langue qui n’était pas celle de ses pairs [13]». Cet éclectisme porteur d’une force inestimable — celle de s’adresser aussi bien à l’élite mondaine qu’aux savants — comportait cependant un danger : en voulant jouer sur les deux tableaux à la fois, Buffon risquait, in fine, de déplaire à tout le monde. De fait, si, jusqu’à la fin du XIXe siècle, la dimension esthétique de l’Histoire naturelle fut la plupart du temps appréciée, elle finit par « être quelque peu oubliée par un XXsiècle qui ne savait sans doute plus que faire d’un tel ouvrage au genre incertain [14]». Sa valeur scientifique posa, elle aussi, problème, et fut « alternativement admise et rejetée selon la sensibilité des époques et des auteurs, selon qu’on retenait plutôt le caractère spéculatif des théories ou leur audace prémonitoire [15]». Au-delà des coteries, une certaine méfiance serait née avec la nomination même de Buffon au poste d’intendant du Jardin du Roi. À la faveur du ministre Maurepas, Buffon fut préféré à Duhamel du Monceau qui, selon l’avis de plusieurs membres de l’Académie des sciences, était le plus apte à combler ce poste [16]. Ainsi, même les naturalistes français accusèrent longtemps celui qui avait avant tout une formation de mathématicien « de ne pas être un des leurs [17]». Les relations avec les autres savants s’envenimèrent aussi parce que Buffon fit publier son Histoire naturelle à l’Imprimerie Royale, sans mentionner, selon l’usage, son appartenance à l’Académie des sciences ; il put ainsi soustraire son ouvrage à la censure de ses collègues avec qui il ne conserva à peu près que des inimitiés farouches, jusqu’à son « retrait » de l’institution, alors dominée par d’Alembert et le jeune Condorcet, à la fin des années 1770 [18]. Ainsi, l’ambiguïté du statut de l’Histoire naturelle suscita toujours un certain malaise, à divers degrés selon les époques, et les jugements sur le seigneur de Montbard n’ont cessé d’osciller entre la louange stylistique — « la plus belle plume de son siècle [19]», selon Jean-Jacques Rousseau — et la méfiance scientifique — le naturaliste et géologue Jean-Étienne Guettard réduit les propos de Buffon à des « buffonades », d’Alembert soutient que l’intendant du Jardin du Roi était plus un « grand phrasier [20]» qu’un savant, cependant que les Condillac, Réaumur, Albrecht von Haller et Charles Bonnet ont tous eu maille à partir avec le grand homme friand d’hypothèses hasardeuses.

De façon peu étonnante, l’écrivain l’emporta, en un premier temps, sur le scientifique constamment susceptible d’être dépassé par le progrès des connaissances, et la postérité immédiate retiendra que si Buffon avait écrit, comme tant de ses prédécesseurs et de ses contemporains, sur la physique, il fut surtout « le premier qui des immenses richesses de cette science ait fait celles de la langue française [21]». Alors que les avancées spectaculaires de la biologie et de la géologie aux XIXe et XXe siècles ont rendu obsolètes les hypothèses de Buffon sur la reproduction animale ou sur la formation et l’histoire de la terre, que les travaux des Cuvier, Lamarck et Darwin ont mis à mal l’hypothèse de la « dégénération » au profit d’une « évolution » impensable dans l’épistémè du XVIIIe siècle [22] et que la systématique moderne a retenu la taxinomie linnéenne à laquelle s’était farouchement opposé l’auteur de l’Histoire naturelle, il n’est pas étonnant que l’histoire des sciences ait conservé une certaine réserve à l’égard du seigneur de Montbard [23]. On retiendra donc surtout, au cours du XIXe siècle, l’écrivain au coloris brillant ; les savants qui travaillent après Buffon seront souvent réduits à le considérer de la même façon que celui-ci étudiait Aristote, Pline et les naturalistes de la Renaissance. La cinquantaine d’éditions complètes de Buffon en langue française entre 1749 et 1885, de même que les nombreuses traductions en allemand, anglais, espagnol, italien et néerlandais illustrent d’ailleurs la vitalité de l’œuvre et suggèrent un impact considérable « bien que complexe, ambigu et souvent biaisé […] dans la science, la philosophie et l’esthétique contemporaines [24]». On multiplia alors les éditions abrégées, les anthologies et les « morceaux choisis », qui devinrent une valeur sûre pour le milieu scolaire. Mais, comme l’a judicieusement relevé Michel Delon, cet « usage et abus pédagogique a sans doute vidé progressivement de sa substance l’Histoire naturelle, devenue, du XIXe au XXe siècle [sic], une réserve de maximes, une ménagerie pittoresque et un prétexte à belles images [25]». La résultante fut que les somptueuses gravures qui avaient attiré l’attention des lecteurs de l’édition princeps — sans toutefois les détourner de l’œuvre — furent exploitées au point de transfigurer l’Histoire naturelle, peu à peu réduite à une histoire des animaux dominée par un « pastelliste de la faune [26]».

La statut ambigu de l’Histoire naturelle, participant à la fois des sciences et des belles-lettres, a eu entre autres conséquences que la majorité des rééditions luxueuses de morceaux choisis n’ont laissé de Buffon, dans l’imaginaire collectif, que l’image d’un portraitiste d’animaux qui a peint le cheval comme « la plus noble conquête que l’homme ait jamais faite [27]» et dessiné l’éléphant comme un « miracle d’intelligence et un monstre de matière [28]». Alors que l’Histoire naturelle disparaissait même discrètement, il y a quelques décennies, des manuels scolaires, Buffon semblait condamné à croupir dans les limbes de la littérature, après avoir été expulsé du paradis de la science. L’image du naturaliste montbardois retenue par le XIXe siècle — qui voit s’autonomiser différents champs de savoir tels que la biologie et l’éthologie — sera donc souvent celle d’un « observateur paresseux ou inattentif [29]». Prenons par exemple le fameux préambule de l’article sur le chat :

Le Chat est un domestique infidèle qu’on ne garde que par nécessité pour l’opposer à un autre ennemi domestique encore plus incommode & qu’on ne peut chasser […] ; & quoique ces animaux, surtout quand ils sont jeunes, aient de la gentillesse, ils ont en même temps une malice innée, un caractère faux, un naturel pervers que l’âge augmente encore & que l’éducation ne fait que masquer. De voleurs déterminés ils deviennent seulement, lorsqu’ils sont bien élevés, souples et flatteurs comme les fripons ; ils ont la même adresse, la même subtilité, le même goût pour faire le mal, le même penchant à la petite rapine ; comme eux ils savent couvrir leur marche, dissimuler leur dessein, épier les occasions, attendre, choisir, saisir l’instant de faire leur coup, se dérober ensuite au châtiment, fuir […]. Ils prennent aisément des habitudes de société, mais jamais de mœurs : ils n’ont que l’apparence de l’attachement ; on le voit à leurs mouvements obliques, à leurs yeux équivoques ; ils ne regardent jamais en face la personne aimée ; soit défiance ou fausseté, ils prennent des détours pour en approcher, pour chercher des caresses auxquelles ils ne sont sensibles que pour le plaisir qu’elles leur font [30].

Cet incipit, qui nous semble aujourd’hui bafouer la plus élémentaire objectivité scientifique, surtout en ce qui a trait aux « yeux équivoques », observation tellement inconséquente, tellement mal fondée puisque le regard frontal est précisément l’une des grandes caractéristiques des félidés, doit cependant être remise en contexte. En effet, si le portrait brossé par Buffon correspond plutôt à l’horizon d’attente d’une époque où le chat domestique n’a pas encore gagné le capital de sympathie qu’il acquerra au XIXe siècle [31], s’il semble traduire une manœuvre rhétorique destinée uniquement à séduire et à plaire, il ne faudrait pas conclure trop rapidement à une évacuation sommaire de tout élément d’observation qui en ferait une description scientifique répondant à tout le moins aux critères plus souples du XVIIIe siècle. Nous avons en effet montré ailleurs [32] que les erreurs qui ressortent de ce préambule résultent plutôt de l’indifférence, voire de l’antipathie [33] que Buffon réservait à cet animal qu’il n’a manifestement jamais observé avec attention à l’époque où il rédigea ces lignes ; sinon, il n’aurait pu écrire sérieusement que « leur sommeil est léger » et que les chats « dorment moins qu’ils ne font semblant de dormir [34]», ou encore que leurs yeux « brillent aussi dans les ténèbres, à peu-près comme les diamans, qui réfléchissent au dehors pendant la nuit la lumière dont ils se sont, pour ainsi dire, imbibés pendant le jour [35]». N’oublions pas qu’il existe de grandes différences entre le monde des Lumières, qui accepte le vraisemblable — voire la conjecture — dans la science, et le positivisme qui, depuis le XIXe siècle jusqu’à nos jours, a été dominé par l’impérialisme scientiste et technologique. Au moment où Buffon construit son article sur le chat, le protocole scientifique intégrait, en complément de l’observation, la comparaison, l’esprit d’analogie et la combinaison des rapports, c’est-à-dire une « raison active, créatrice, qui accorde une large place à l’imagination, à l’enthousiasme, à une logique de type interprétatif respectueuse du principe des individualités [36]». La défense sincère de la scientificité de l’histoire naturelle n’excluait donc pas, pour Buffon, la conjecture. Il est ainsi plus facile de comprendre qu’il ait eu recours par exemple à une analogie minéralogique — l’étude des minéraux ayant été sa grande passion — pour décrire, à la façon des histoires naturelles de l’Antiquité ou des bestiaires médiévaux, les yeux d’escarboucle du chat irradiant dans les ténèbres [37]. D’autant plus, et c’est ce que les éditeurs de morceaux choisis ne prendront pas la peine de souligner, que la plupart du temps, Buffon n’hésitera pas à faire preuve d’une remarquable humilité en publiant, dans les volumes du Supplément à l’Histoire naturelle, tout élément qui pouvait contribuer à faire progresser les connaissances, dut-il se rétracter et avouer ses propres égarements. Il se basait pour cela sur des observations plus récentes ou sur les rapports de correspondants qui réagissaient à la lecture des articles originaux. Ainsi, se remettant au niveau de quiconque ayant procédé à la dissection d’un œil de chat et qui savait pertinemment, même à cette époque, que le phénomène du réfléchissement lumineux relevait du tapetum, membrane veloutée qui recouvre la choroïde en portion dorsale de la rétine, Buffon écrit, citant un correspondant non identifié — membre de l’Académie des sciences —, qui s’intéresse aux « yeux étincelans & lumineux » de la belette :

« […] ce n’est qu’une simple réflexion de lumière qui a lieu toutes les fois que l’œil de l’observateur est placé entre la lumière et les yeux de la belette, ou qu’une bougie se trouve entre les yeux de l’observateur & de l’animal. Ce phénomène est commun à un grand nombre de quadrupèdes & à quelques serpens, & cette cause est prouvée par les expériences que j’ai lues en 1780 à l’Académie des sciences sur les yeux des chats » [38].

Si l’article sur le chat n’est certes pas représentatif de l’ensemble des descriptions animalières, il démontre cependant l’effet de distorsion qui a pu s’installer chez les lecteurs des XIXe et XXe siècles confrontés aux seuls « morceaux choisis » sortis de leur contexte d’ensemble et — ce qui nous importe particulièrement — amputé des corrections et rétractations ultérieures de l’auteur. Plus qu’une excroissance maligne, cet article met en lumière un défi permanent pour le naturaliste du XVIIIe siècle, qui doit confronter ses propres observations à celles qu’il puise dans le savoir livresque de ses prédécesseurs, des voyageurs et des correspondants. Buffon propose un langage scientifique, produit de siècles de culture et d’histoire, qui vient avec toute une panoplie de « vérités » issues du bon sens (le « sens commun ») qu’il faut soumettre à l’observation et à l’expérience. Celui qui tente de « faire parler la nature » devra s’appuyer sur une méthode qui privilégie le docere, tout en ne négligeant pas l’importance de l’aptum ou decorum rhétorique — le placere — pour s’assurer d’un lectorat substantiel. L’histoire naturelle ne peut donc être abordée que par l’ambiguïté de son statut, participant à la fois des sciences et des belles-lettres.

Nonobstant les qualités littéraires de l’Histoire naturelle, invariablement attestées, ce furent étonnamment les historiens des sciences qui, dans un premier temps, ressuscitèrent la critique buffonienne et redonnèrent au naturaliste montbardois sa place au cœur des débats concernant les Lumières. Nous pouvons ainsi déceler, dans les études récentes, deux grandes tendances qui reflètent bien la nature hybride des écrits du naturaliste montbardois. Tout d’abord, ces historiens des sciences [39], menés par Michèle Duchet [40] et, surtout, le grand spécialiste Jacques Roger [41] qui a consacré la majeure partie de sa carrière au naturaliste bourguignon, ont tous, à divers degrés, exposé la cohérence de la pensée épistémologique de Buffon et insisté sur le bien-fondé, voire la valeur scientifique de cette œuvre qui possédait, en outre, des qualités littéraires. En effet, l’effort stylistique qui avait présidé à la rédaction de cet ouvrage monumental était nettement perceptible à la lecture des nombreuses descriptions dont la force évocatrice était remarquable. Il ne faut pas oublier que, dans le cadre de la République des Lettres, Buffon était devenu rapidement intouchable par sa gloire littéraire qui, à cette époque — même s’il s’agit pour nous d’un paradoxe — cautionnait sa renommée scientifique. D’ailleurs, cette renommée était encore renforcée par le prestige dont jouissait le Jardin du Roi, « un des phares scientifiques de l’Europe [42]», véritable « temple de la science, unique en son genre et le premier en Europe, le plus beau et le plus riche conservatoire des choses de la nature [43]». En ce sens, Buffon était un savant de son temps, le type même de l’auteur auquel se réfère le chevalier de Jaucourt, à l’article « Sciences (Connoissances humaines) » de l’Encyclopédie :

Telle est aujourd’hui la variété & l’étendue des sciences, qu’il est nécessaire pour en profiter agréablement, d’être en même tems homme de lettres. D’ailleurs les principes des sciences seroient rebutans, si les belles lettres ne leur prêtoient des charmes. Les vérités deviennent plus sensibles par la netteté du style, par les images riantes, & par les tours ingénieux sous lesquels on les présente à l’esprit [44].

En effet, comme il est écrit ailleurs dans l’Encyclopédie, cette interdépendance était telle que, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, « les sciences ne sauroient subsister dans un pays que les lettres n’y soient cultivées [45]». Pour l’homme des Lumières, en somme, « les lettres & les sciences ne peuvent souffrir de divorce [46]».

Nous avons été étonné de constater que, jusqu’à tout récemment, dans la majorité des études consacrées à Buffon, l’homme de science ait largement prévalu sur l’écrivain. Les historiens des sciences, s’ils se sont penchés sur les différentes facettes anthropologique, philosophique ou géologique de la pensée du seigneur de Montbard, n’ont que timidement évoqué les composantes littéraires de l’Histoire naturelle. À preuve, ce point culminant des études buffoniennes qui fut atteint en 1988, à l’occasion du bicentenaire de la mort du célèbre naturaliste, alors que plus de cent spécialistes se réunirent, successivement à Paris, Montbard et Dijon — les trois patries de Buffon — pour un colloque international de trois semaines entièrement consacré à l’auteur de l’Histoire naturelle. Étonnamment, dans les Actes  [47] publiés sous la direction de Jean Gayon en 1992, pas un des cinquante articles répertoriés ne traite du langage, du style ou encore de la rhétorique, de l’esthétique ou de la poétique chez Buffon. Qui plus est, si l’on y examine en détail la philosophie [48] et la méthode [49] du naturaliste montbardois, si l’on scrute l’anthropologie [50], la cosmologie et la géologie [51], de même que les sciences de la vie [52] qui investissent l’Histoire naturelle, la question animalière [53] n’est abordée que dans ses aspects philosophiques et taxinomiques, et nulle étude ne peut prétendre à un approfondissement substantiel des articles de description qui représentent pourtant le cœur de la pratique scientifique et littéraire de Buffon.

À cette première mouvance caractérisant les études buffoniennes répond une deuxième série de travaux plus récents qui ont intégré l’analyse littéraire, jusqu’alors sous-estimée, selon différentes approches : stylistique, rhétorique, poétique ou esthétique. Quelques chercheurs méritent de figurer ici, à commencer par Jeff Loveland, dont la thèse [54] semble avoir initié ce nouvel engouement du milieu académique « littéraire » pour l’Histoire naturelle. L’auteur y propose notamment une réflexion originale sur le style de l’écrivain (vocabulaire spécialisé, caractéristiques du « style élevé », études des facteurs de cohérence et de lisibilité) qui suggère plusieurs pistes intéressantes développées ensuite dans deux chapitres consacrés à la philosophie de Buffon, sous-tendue par l’intuition et le rationalisme. Le même Loveland publiera ensuite [55] une synthèse fort érudite de la notion d’histoire naturelle au XVIIIe siècle, de même qu’une conception originale de la pensée de Buffon à travers le prisme d’une analyse littéraire basée sur la « rhétorique scientifique » : à partir des grandes orientations philosophiques de Buffon (les causes finales et la chaîne des êtres, entre autres), le chercheur se concentre principalement sur la portée polémique du texte. Parallèlement, c’est encore une fois dans une langue autre que le français — ici l’espagnol —, qu’Ana María Gómez Torres publie son ouvrage [56]entièrement consacré au style de Buffon, plus précisément au « Discours sur le style » prononcé à l’Académie française : l’auteure y résume intelligemment les opinions théoriques de Buffon sur le style, et traite de l’importance qu’il accordait à la postérité littéraire ; cependant, cette étude stylistique ne s’arrime pas à une mise en pratique de ces principes théoriques au cœur des descriptions animalières qui configurent un pan important de l’Histoire naturelle.

Quant à Joanna Stalnaker [57], elle a étudié le statut particulier de la description dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, dans les champs des sciences naturelles, des belles-lettres et de la poésie. Si l’introduction de sa thèse présente une réflexion riche et propose un excellent exposé du rôle joué par la description dans le mouvement général d’une poétique de la représentation vers une poétique de la création, de même qu’un tableau épistémologique et philosophique éloquent des interrelations entre les différentes pratiques descriptives dans la France des Lumières, le premier chapitre consacré à l’Histoire naturelle de Buffon et Daubenton se veut plus, contrairement à ce qu’annonce le titre, une étude des concepts esthétiques de la pratique littéraire de la description et une réflexion sur les relations entre les formes verbales et visuelles de la représentation. Il est à remarquer que, si la démonstration théorique est convaincante, l’auteure ne présente aucun exemple concret provenant des descriptions animalières. Puis, dans un article substantiel [58] qui se veut une refonte du premier chapitre de la thèse susmentionnée, l’auteure propose une excellente synthèse des concepts esthétiques et philosophiques qui guideraient, selon elle, la pratique littéraire de la description dans l’Histoire naturelle de Buffon. S’il s’agit d’une réflexion pertinente sur la relation entre les formes verbales et visuelles de la représentation en histoire naturelle, si les questions essentielles sont précisément posées — notamment celle du style littéraire le plus efficace pour présenter de manière agréable au lecteur un objet absent —, si les enjeux théoriques importants pour les penseurs des Lumières à propos des relations entre image, poésie et peinture sont bien résumés, si la posture théorique de Buffon concernant la description, l’histoire et la définition est présentée on ne peut plus clairement, la réflexion n’interroge malheureusement pas la pratique même de Buffon — les textes de descriptions animalières. Dans le même esprit, la thèse [59] d’Elizabeth Amy Liebman fournit une analyse intéressante des circonstances entourant la production des planches (gravées à l’eau-forte et au burin) que l’on retrouve dans l’Histoire naturelle.

Du côté de la francophonie, il faut attendre le mémoire de maîtrisede Maëlle Levacher [60] pour qu’une approche plus littéraire fasse suite aux travaux des pionniers en histoire des sciences. Comme le titre l’indique, l’auteure s’est intéressée au naturaliste « peintre de la nature » qui brosse des tableaux fidèles à l’esthétique burkienne du sublime dont la source est alimentée par la démesure et la terreur. Ces considérations esthétiques ont également attiré l’attention de Benoît De Baere qui s’est penché sur l’hypotypose ou enargeia dans certaines descriptions, de même que sur les rapports entre écriture scientifique, imagination et peinture dans les « Époques de la Nature » [61]. Le chercheur avait déjà publié un ouvrage marquant des études buffoniennes [62], qui démontre que Buffon propose, dans ses écrits cosmogoniques, une pensée cohérente régie par la « discipline de l’imagination [63]».

Un constat s’impose à la suite de ce survol de la critique buffonienne des cinquante dernières années : qu’il s’agisse des historiens des sciences, des philosophes ou des chercheurs qui ont privilégié l’approche littéraire, tous n’ont que timidement exploré les liens entre les principes théoriques et la mise en pratique de l’écriture dans une portion essentielle de l’Histoire naturelle : les descriptions animalières auxquelles le naturaliste a consacré la plus grande part de ses efforts. En effet, l’essentiel de cette critique repose sur une analyse des hypothèses anthropologiques et des développements philosophiques qui sont véhiculés dans les trois premiers tomes ou encore dans les grands discours [64] de Buffon. Étonnamment, la philosophie que le seigneur de Montbard a plus subtilement intégrée à ses célèbres descriptions animalières, de même que la « poétique » sous-jacente à cet important segment qui a contribué à la gloire et à la fortune de Buffon n’avaient fait, jusqu’à tout récemment, l’objet d’aucune étude importante. Comme l’Histoire des quadrupèdes [65] était un « appât » non négligeable qui servit à confirmer le succès populaire de Buffon à la suite de la parution des trois premiers volumes de l’Histoire naturelle, et comme les descriptions animalières sont au cœur de la pratique scientifique et littéraire du naturaliste montbardois (elles sont en quelque sorte une mise en pratique des énoncés méthodologiques annoncés dans le « Premier discours » et des préceptes théoriques formulés dans les exposés stylistiques [66]), il nous est apparu que le corpus retenu s’imposait, d’autant plus que l’état de la recherche suggérait encore, au moment où nous avons entrepris nos recherches, que « le long travail de description […] auquel s’était livré Buffon dans les douze volumes de l’Histoire des quadrupèdes était passé inaperçu [67]».

Il faut rendre un hommage particulier à Thierry Hoquet qui a lui aussi entrepris de remédier à cette béance dans les études buffoniennes. Dans son monumental ouvrage [68], le philosophe a le mérite d’appuyer ses analyses méthodologiques, épistémologiques et esthétiques sur de nombreux passages tirés de l’Histoire des quadrupèdes  [69]. La thèse défendue par Hoquet peut se résumer ainsi : dans les quinze premiers volumes de l’Histoire naturelle, Buffon offre « un corps complet de philosophie, où sont assemblés selon certains rapports, une logique, une physique, une métaphysique et une morale [70]», le tout tendant inexorablement vers une « physicisation » des mœurs (ou réduction physique du bestiaire). L’intense activité de ce chercheur a culminé avec le magnifique Buffon illustré [71] où, à la suite d’une introduction qui fournit quelques clefs épistémologiques permettant de penser la relation entre la science de Buffon et son illustration, se retrouve l’intégralité des planches illustrant les quinze premiers volumes de l’Histoire naturelle. En parallèle, Benoît De Baere s’est aussi intéressé naguère, dans un article important [72], aux dynamiques littéraire, scientifique et esthétique, de même qu’à la complémentarité entre la description et l’image gravée dans l’Histoire des quadrupèdes.

Il va sans dire que nous avons considéré avantageusement ces derniers ouvrages, parus en cours de rédaction de notre propre travail ; ils ont tous contribué à affiner notre réflexion. Nous ne pouvons également passer sous silence le site Web [73] — financé entre autres par le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) — qui se propose de reconstituer la carrière de Buffon dans tous ses aspects, et de peindre, à travers plusieurs bases de données, un panorama des sciences de la nature au siècle des Lumières. Hormis quelques ratés du moteur de recherche, l’exhaustivité du contenu scientifique, sous la responsabilité de Thierry Hoquet, est remarquable : elle permet aux chercheurs d’avoir accès en ligne non seulement à l’intégralité de l’Histoire naturelle, mais aussi à la correspondance du seigneur de Montbard. À cela, il faut prévoir que le dynamisme insufflé par les festivités entourant le tricentenaire de la naissance de Buffon (septembre 2007) se traduira, dans un futur rapproché, par de nombreuses publications.

Aux colloques organisés en l’honneur du naturaliste bourguignon, et qui devraient livrer incessamment autant d’articles[74], nous devons également ajouter certaines parutions importantes et projets d’envergure en voie de réalisation. Tout d’abord, il faut souligner le remarquable travail d’érudition, réalisé par Stéphane Schmitt, qui sous-tend le volume récemment paru dans la collection « Bibliothèque de la Pléiade » [75]. Cet ouvrage regorge d’informations inestimables en ce qui a trait aux détails biographiques des auteurs, voyageurs et correspondants cités par Buffon, ainsi que la référence complète de leurs publications, souvent tronquée dans le texte de l’Histoire naturelle. Même si la volonté de l’éditeur était de fournir un échantillon qui donnerait « une vision significative de l’art et des idées de l’écrivain, du savant et du philosophe », s’il affirme avoir sélectionné les textes « à la fois pour leur attrait littéraire et pour leur importance dans l’histoire des sciences et de la pensée [76]» et s’il a fort heureusement livré une sélection d’articles complets, les contraintes matérielles inhérentes à la réalisation d’un tel projet l’ont nécessairement obligé de faire des choix parfois moins heureux. En ce qui concerne l’Histoire des quadrupèdes, on peut effectivement regretter le fait qu’il n’y ait aucune « Addition » pertinente provenant du Supplément (ce qui aurait pu donner une vision plus complète des articles de la première série). Nous avons des réserves, en outre, sur le choix d’avoir privilégié « les animaux européens, dont Buffon avait une connaissance directe et familière, […] par rapport aux animaux exotiques [77]» ; ces derniers, comme nous le démontrerons au cours du présent travail, sont pourtant le lieu par excellence où se déploie une portion importante de la « poétique » des descriptions animalières, que nous expliciterons sous peu en élaborant notre problématique. À cela s’ajoute d’ailleurs le fait que ces choix peuvent causer certaines déceptions auprès du chercheur. Ainsi, pourquoi privilégier l’article sur « La Chauve-souris [78]», plutôt banal stylistiquement et sans grande révélation scientifique, alors que tous ces éléments et les prémices d’une vaste enquête sur les chiroptères qui traversera toute l’Histoire naturelle se retrouvent plutôt dans l’article sur ces autres chauves-souris que sont « La Roussette, la Rougette et le Vampire [79]» ? Cette réserve doit toutefois être atténuée en ce qui concerne la luxueuse Histoire naturelle des oiseaux  [80], publiée par la maison d’édition de livres d’art Citadelles & Mazenod, encore une fois sous la responsabilité de Stéphane Schmitt. Si ce dernier à dû sélectionner de larges extraits des descriptions, nous saluons cet ouvrage qui réunit pour la première fois la totalité des 1008 planches en couleur commandées par Buffon à François-Nicolas Martinet (973 planches représentant des oiseaux auxquelles s’ajoutent 35 illustrations d’animaux divers), donnant ainsi un fidèle aperçu de l’association harmonieuse de la science, de la littérature et de l’art dans l’ensemble des dix volumes que compte cette série.

Pour terminer ce survol des études buffoniennes récentes, il faut mentionner les deux projets de rééditions des œuvres complètes de Buffon, qui devraient enfin permettre de pallier les hiatus inévitablement associés aux volumes de « morceaux choisis ». Il est à noter que la dernière édition intégrale en langue française des trente-six volumes de l’édition princeps remonte à la fin du XIXe siècle [81] et ne correspond plus du tout aux critères actuels d’une édition scientifique. Or, les Éditions Honoré Champion ont inauguré, avec la parution d’un premier volume en août 2007 [82], la publication d’une série sous la direction de Stéphane Schmitt. Puis, nous attendons au cours de l’année 2008 la parution, aux Presses de l’Université Laval, des trois premiers volumes de l’Histoire naturelle, résultat du travail d’une équipe sous la direction scientifique de M. Benoît De Baere et la direction administrative de Mme Sabrina Vervacke (codirectrice de collection), en collaboration avec le centre d’histoire des sciences de l’Université de Gand (Belgique) et le Cercle interuniversitaire d’étude sur la République des Lettres (CIERL, Université Laval).

Avant de préciser notre problématique et la méthodologie sur laquelle se fondent nos analyses, il importe de revenir sur cet aspect important : les travaux récents qui se sont intéressés à l’étude des descriptions animalières dans l’Histoire naturelle souffrent d’une importante lacune que nous avons l’intention de combler, du moins en partie. En effet, presque tous les travaux se sont concentrés exclusivement sur l’analyse des quinze premiers volumes de l’Histoire naturelle, et ont fait peu de cas de l’importance des nombreuses « Additions » et descriptions d’espèces nouvellement découvertes, essentielles pour juger de l’unité et de la valeur scientifique de l’œuvre de Buffon, qui se retrouvent dans les volumes III (1776), VI (1782) et VII (1789 [posthume]) du Supplément à l’Histoire naturelle. Cette prise en considération est primordiale car ces « Additions », organes essentiels du corps que forme l’Histoire des quadrupèdes, contiennent notamment, tel que nous l’avons esquissé avec l’exemple des yeux d’escarboucle du chat et que nous l’illustrerons avec maints exemples dans notre analyse, l’aboutissement de plusieurs vastes enquêtes lancées dans les volumes de la première série. Ces « Additions », qui témoignent aussi de l’humilité d’un scientifique qui n’hésita jamais à avouer ses propres erreurs et à les rectifier sur la base d’observations plus récentes de la part de voyageurs, correspondants ou académiciens, représentent infiniment plus que de simples « repentirs sur les traits et les coups de pinceaux hâtifs du tableau brossé dans la hâte des volumes précédents [83]» ; au contraire, elles témoignent d’une ténacité et d’une intégrité que l’on a parfois trop rapidement eu tendance à remettre en question. Ce désintérêt, voire cette déconsidération de la part des commentateurs, s’explique peut-être en partie parce que ces mises à jour n’étaient pas intégrées dans des rééditions des volumes originaux, mais plutôt ajoutées dans les tomes du Supplément, et que, hormis le grand succès de certaines sections — le « Discours sur le style » (SHN, IV, 1777, p. 1-13), l’« Essai d’arithmétique morale » (SHN, IV, 1777, p. 46-148) et les « Époques de la Nature » (SHN, V, 1778, p. 1-254) —, ces volumes eurent une diffusion beaucoup moins importante que ceux de la première série [84]. De plus, nous ne pouvons rester insensible devant l’énergie et le travail colossal qu’a demandés la rédaction de ces « Additions », alors que le seigneur de Montbard avait dépassé, au début des années 1780, l’âge de soixante-dix ans [85]. Cette portion de l’œuvre, qui met en évidence l’importance que Buffon accordait à la mise à jour des connaissances scientifiques, exigea plusieurs années de corrections et de refontes successives, alors qu’il travaillait concurremment à la rédaction des « Époques de la nature », terminait les derniers volumes de l’Histoire naturelle des oiseaux, et commençait son Histoire naturelle des minéraux. Si la ténacité avec laquelle Buffon s’est affairé à cette tâche témoigne de son intention de faire œuvre scientifique, elle illustre aussi — jusqu’à un certain point — la vanité qu’il y avait à prétendre suivre le progrès fulgurant des connaissances en histoire naturelle, et un certain essoufflement du naturaliste vieillissant confronté à toujours plus de nouvelles espèces, découvertes au rythme des expéditions scientifiques, effervescentes en cette fin de XVIIIe siècle :

J’ai fait part à M. Panckoucke de l’ennui que me donne ce malheureux volume des quadrupèdes, qu’il faut refondre en entier. Quatre mois de mon séjour ici me suffiront à peine pour cette sotte besogne, et, après cette perte de temps, l’ouvrage ne vaudra encore rien ; car ce ne seront que des compilations, des copies de choses déjà données, et qui auraient été toutes neuves si je les eusse publiées il y a quatre ans [86].

Par ailleurs, si nous convoquerons ponctuellement certains extraits de l’Histoire naturelle des oiseaux, nous avons choisi de ne pas intégrer ce segment à notre corpus principal, essentiellement pour trois raisons. Tout d’abord, cette série, fruit d’une écriture triple [87] — celle de Buffon et de ses collaborateurs, Guéneau de Montbeillard (1720-1785) pour les tomes I-VI (1770-1779), puis l’abbé Gabriel Bexon (1748-1784) pour les tomes VII-IX (1780-1783) —, rend difficile de cerner à coup sûr la part réelle qui revient à chacun des auteurs, comparativement à l’Histoire des quadrupèdes où Buffon et Daubenton peuvent être clairement identifiés, dans la « Table des matières » en tête de chaque volume, à l’un ou l’autre discours dont ils s’étaient respectivement chargés. Deuxièmement, l’analyse de l’Histoire naturelle des oiseaux pose un problème méthodologique qui fragilise toute comparaison avec l’Histoire des quadrupèdes : la portion comprenant la description anatomique est évacuée, cependant que la couleur est introduite dans les planches enluminées. Enfin, l’imposant corpus sous-jacent à la rédaction des articles, formé par les observations d’auteurs, de voyageurs et de correspondants, diffère sensiblement de celui qui nous intéressera dans l’Histoire des quadrupèdes. En somme, une étude de l’Histoire naturelle des oiseaux, comparable à ce que nous proposons pour l’Histoire des quadrupèdes, ferait l’objet d’une autre thèse.

Pour terminer ce segment sur le corpus retenu, il importe de préciser quelques termes relatifs à la structure des articles de description animalière. Comme l’a exposé Denis Reynaud [88], Buffon y subvertit la notion même de la description classique pour la diviser en trois parties dont la distribution est constante tout au long de l’Histoire des quadrupèdes. Chaque article suit une même architecture selon ce triptyque : « tableau d’histoire » — où Buffon déploiera son style —, description anatomique — que Buffon laissera à son collègue Louis-Jean-Marie Daubenton (1716-1800) — et planches — dessinées pour la plupart par Jacques de Sève et gravées par une panoplie d’autres collaborateurs [89]. Deux aspects retiendront pour l’instant notre attention. Tout d’abord, l’expression emblématique « tableau d’histoire » découle explicitement de la méthode de description proposée par Daubenton dans son essai méthodologique qui se veut en quelque sorte le préambule à l’Histoire des quadrupèdes : si le « portrait » est le résultat de la description de l’animal « dans l’état de repos » qui permet d’en reconnaître « l’habitude du corps et les traits », le « tableau d’histoire » représente l’animal « dans les différentes attitudes qui lui sont propres, & dans tous les degrés de mouvement auxquels il se livre par son penchant naturel, lorsqu’il est excité par ses besoins ou agité par ses passions [90]». Désormais, nous réserverons donc l’expression « tableau d’histoire » — qui présente entre autres avantages la similarité avec celle de « peinture littéraire », souvent employée à juste titre par la critique buffonienne  — pour désigner les segments de descriptions animalières rédigés par le « peintre de la nature » [91]. En raison de la confusion interprétative entourant le vocable « portrait » [92], nous privilégierons plutôt l’expression « description anatomique » et le terme « gravure » (ou « planche »), pour désigner les deux derniers éléments du triptyque dont est composé chaque article de description animalière. Nous espérons que nos analyses démontrerons l’unité profonde [93] entre ces trois composantes, à l’image de celle qui sous-tend toute l’Histoire des quadrupèdes.

« J’ai la vûe courte [94]», écrit Buffon en 1749. À quarante-deux ans, membre de l’Académie des sciences depuis 15 ans, intendant du Jardin du Roi depuis une décennie, le savant avait patiemment forgé sa réputation, mais l’écrivain restait encore à découvrir et la gloire littéraire à conquérir — son entrée à l’Académie française (à l’occasion de laquelle il prononça son célèbre « Discours sur le style ») ne surviendra que quatre années plus tard, en 1753, alors qu’il publie ses premiers articles de descriptions animalières. Cette simple phrase, qui a toutes les apparences de l’anecdote, s’est avérée d’une richesse heuristique insoupçonnée. En effet, il n’est pas banal de considérer que le plus grand naturaliste français, apôtre de l’observation scientifique, souffrait d’une myopie prononcée avant même de commencer à rédiger ses premiers « tableaux d’histoire ». Il est étonnant que ce handicap visuel ait si peu retenu l’attention de la critique, car, selon Elizabeth Anderson, « la myopie de Buffon était de notoriété publique [95]». De plus, la correspondance nous montre nombre d’occurrences où le naturaliste se plaint de sa « vûe courte » : « j’écris très rarement. Pour ne pas fatiguer mes yeux, qui sont devenus très faibles depuis un an [96]» avouait déjà Buffon en 1759, alors qu’il avait tout juste publié ses quatre premiers volumes sur les quadrupèdes. Puis, commentant ses expériences effectuées en 1747 alors qu’il tentait de renouveler les miroirs ardents d’Archimède, il déclare en 1772 : « Je suis trop âgé. J’ai les yeux trop affaiblis pour que je puisse faire jamais de nouvelles expériences de ce genre [97]». Ainsi avait-il dû recourir très tôt dans sa carrière à des secrétaires, démuni qu’il était devant les volumineuses notes envoyées par une foule de correspondants, qu’il avait peine « à démêler et même à lire [98]». Buffon en est même réduit à supplier son destinataire, l’abbé Bexon, de réviser les épreuves du quatrième volume de l’Histoire naturelle des oiseaux à sa place : « vous m’épargnerez par là un travail pénible pour mes yeux [99]». Quelques années plus tard, préparant le septième volume de l’Histoire naturelle des oiseaux, Buffon écrit à ce même collaborateur : « Comme j’ai les yeux très fatigués, je ne relis pas les nomenclatures, et je vous prie d’y donner une double attention [100]».

Cette « vûe courte » est d’autant plus significative, si l’on tient compte que Buffon construit ses articles en proposant des descriptions de bêtes qu’il n’a le plus souvent jamais vues de ses propres yeux, et qui ont été souvent mieux observées par d’autres. Si l’on considère, de plus, que le naturaliste n’a à peu près pas voyagé [101], qu’il était souvent réduit à n’observer que le résultat du travail des taxidermistes du Cabinet du Roi, eux-mêmes contraints à « monter tant bien que mal, souvent sans documentation suffisante, les dépouilles d’animaux qu’on leur remet[tait] [102]», nous ne pouvons sous-estimer l’importance des lectures critiques que le naturaliste bourguignon à dû faire pour bâtir ses articles. D’un côté la vue défaillante, de l’autre, l’observation directe « déléguée » à autrui ; mais un même constat que, sans s’y attarder toutefois, Flourens a relevé : comme Buffon « n’avait pas de bons yeux », comme « il n’observait pas, même ce qui était le plus à sa portée », il « empruntait donc des yeux […] à tous ceux qui l’entouraient […] et leur demandait de voir et d’observer pour lui [103]». Dans cet ordre d’idées, et même s’il prône avec sa pompe habituelle que « l’étude de la Nature suppose dans l’esprit deux qualités qui paraissent opposées, les grandes vûes d’un génie ardent qui embrasse tout d’un coup d’œil, & les petites attentions d’un instinct laborieux qui ne s’attache qu’à un seul point [104]», le seigneur de Montbard privilégiait nettement, pour lui-même, la première de ces qualités à la seconde. En effet, Buffon n’approchait que rarement des petits détails ; il lui fallait de grands objets, de grands ensembles [105]. Ainsi, et même s’il recommande « d’aller le microscope à la main pour reconnaître un arbre ou une plante [106]», le Buffon à la « vûe courte » semble avoir fort peu prisé les minutieux détails inhérents aux descriptions animalières. Le handicap visuel pourrait donc, au-delà du caractère anecdotique, expliquer en partie pourquoi Buffon attacha si peu d’importance à l’infiniment petit, qu’il s’agisse de son aversion pour la botanique [107] ou de son manque d’intérêt pour l’étude des insectes — ce qui lui donna l’occasion de railler son ennemi juré, l’entomologiste académicien René Antoine Ferchault, seigneur de Réaumur (1683-1757), par l’affirmation polémique célèbre : « une mouche ne doit pas tenir dans la tête d’un naturaliste plus de place qu’elle n’en tient dans la Nature [108]». Nous sommes en mesure de mieux saisir toute l’exaspération du Buffon à la « vûe courte » qui, confronté à cette « bien longue et bien ennuyeuse besogne [109]», convient, dans une autre lettre destinée à l’abbé Bexon, de la lassitude provoquée par les détails infinis associés à cette interminable liste d’oiseaux à décrire : « Je vous assure […] que je désire autant que vous d’en être quitte et de ne plus travailler sur des plumes [110]».

Nous suivons Elizabeth Amy Liebman [111] qui a noté au passage l’énormité du paradoxe : en effet, le handicap visuel de Buffon semble heurter de plein fouet le premier commandement de sa méthode : « On doit donc commencer par voir beaucoup & revoir souvent [112]» afin que s’installent « des impressions durables, qui bientôt se lient dans notre esprit par des rapports fixes et invariables [113]». D’où l’interrogation qui orientera notre recherche : se pourrait-il que la « vûe courte » de Buffon ait été le catalyseur primordial de cette faculté consistant à « imaginer » certaines séquences de ses « tableaux d’histoire », dans une perspective qui pourtant ne trahit aucunement sa volonté sincère de « démerveiller [114]» la faune ? Que la vision de l’esprit, à la source des « grandes vûes d’un génie ardent », ait été stimulée par le handicap même de la vision du corps ? [115]

Bernard Lamy n’avait-il pas donné, en 1675, ce conseil à l’orateur qui tente de persuader le peuple incapable d’apercevoir la vérité : « Il [le peuple] n’a que les yeux du corps ouvert ; et il serait nécessaire qu’il ouvrit ceux de l’esprit [116]» ? Fontenelle n’avait-il pas affirmé, en 1681 : « Toute la philosophie n’est fondée que sur deux choses, sur ce qu’on a l’esprit curieux et les yeux mauvais [117]» ? Ce concept du « minute philosopher » alliant esprit fort et courte vue avait été développé notamment par le philosophe irlandais George Berkeley [118]. Plus près de Buffon et des descriptions animalières, Charles-Georges Leroy n’a-t-il pas remarqué, en 1781, que « les vues courtes ont peut-être un avantage sur les autres pour l’exercice de l’intelligence » et qu’une personne « à vûe courte » n’est point « distraite par les objets qu’elle n’a pas dessein de regarder » car elle se trouve « habituellement dans le cas de celui qui veut méditer, et qu’une attention profonde sépare des objets qui l’environnent [119]» ? C’est toutefois à la suite de Diderot (qui avait établi, dans ses Éléments de physiologie, une équivalence très nette entre « l’œil intérieur » et « l’imagination » : « la mesure des imaginations est relative à la mesure de la vue [120]») que s’est précisée notre problématique : étudier comment le savant peut imaginer en revisitant le monde de l’histoire naturelle en général et les descriptions animalières en particulier. Il n’y aurait ainsi aucune incongruité à associer imagination et science, dès que l’on accepte que les « hommes sans imagination sont […] aveugles de l’âme, comme les aveugles le sont du corps [121]». De la « vûe courte » à « l’œil intérieur », puis à l’imagination, voilà autant de caractéristiques que les contemporains de Buffon lui accordaient spontanément, comme en fait foi par exemple Helvétius :

Homere et Milton furent aveugles de bonne heure. Un aveuglement si prématuré supposoit quelque vice dans l’organe de leur vue : cependant quelle imagination plus forte et plus brillante ! On en peut dire autant de M. De Buffon ; il a les yeux myopes, et cependant quelle tête plus vaste et quel style plus coloré [122].

Il reste à voir dans quelle mesure l’imagination peut s’intégrer harmonieusement dans une œuvre qui se réclame certes des belles-lettres, mais aussi, et avant tout, de la science. Rappelons que l’essentiel de la méthode buffonienne repose non seulement sur l’observation, mais aussi sur la logique de la comparaison, l’induction et l’analogie. Or, selon Fernand Hallyn, l’analogie constitue « le complément conceptuel de la lunette : les deux permettent de transgresser les limites de la vue naturelle ; si la lunette étend le champ du visible, l’analogie, quant à elle, permet de se représenter ce qui reste méconnaissable, même vu à la lunette, par le ‘‘télescopage’’ de deux représentations [123]». Ainsi, la vision de l’esprit, qui convoque non seulement l’imagination du poète mais aussi celle du savant, permettrait, pour reprendre les mots de Buffon, d’atteindre les « grandes vûes d’un génie ardent [124]».

Notre thèse interrogera donc la manière dont Buffon traite les innombrables sources dont il dispose — y compris ses propres observations que lui permet néanmoins sa « vûe courte » — pour « moderniser » l’histoire des quadrupèdes et imaginer de nouvelles hypothèses à propos de la taxinomie, de la reproduction, de la conformation ou du comportement des espèces dont il dresse le portrait. L’unité profonde entre les composantes du triptyque, si elle témoigne du fait que l’Histoire des quadrupèdes combine de façon exemplaire un projet scientifique avec des ambitions littéraires, pose cependant un sérieux problème méthodologique pour le critique du XXIe siècle. Comme le souligne Jean-Paul Sermain : « Ce qui distingue la perspective scientifique de la perspective littéraire est que la première tente d’isoler ce qui relève du travail de l’esprit, et que la seconde s’intéresse plutôt à ce que comprend dans son unité l’activité mentale qui inclut l’imagination, l’affectivité, la mémoire, la volonté etc. [125]». Mais il ne faut pas oublier qu’au XVIIIe siècle, « les marques du vraisemblable, ainsi que les critères mis en œuvre lorsqu’il y a lieu de choisir parmi plusieurs récits possibles, peuvent être — et ce n’est pas un petit paradoxe — très scientifiques [126]». Or, placé devant « plusieurs récits possibles » de voyageurs, d’explorateurs ou de correspondants décrivant, souvent avec des arguments contradictoires, une même espèce animale, Buffon doit obligatoirement, pour peindre son « tableau d’histoire » en harmonie avec la « description anatomique » et les planches qui lui répondent, opérer des choix (rhétoriques, poétiques et esthétiques) qui s’inscrivent dans son épistémologie.

La complémentarité entre les composantes du triptyque structurant chaque article de description animalière complexifie aussi l’arrière-plan théorique qu’il convient de privilégier afin de respecter les aspects scientifique et littéraire de l’œuvre. Nous nous trouverons donc en quelque sorte à proposer une ébauche de la « poétique » des descriptions animalières, qui rappelle, sans prétendre à la même amplitude, celle que Patrick Dandrey avait fournie dans sa Fabrique des Fables [127] de La Fontaine. Le parallèle avec La Fontaine peut surprendre dans la mesure où, d’une part, la composante fictionnelle et la visée morale des Fables est sans commune mesure avec ce que l’on trouve dans l’Histoire des quadrupèdes [128] et, d’autre part, Buffon ne fait aucune mention du moraliste classique dans toute l’Histoire naturelle, probablement pour ne pas entacher la portée scientifique qu’il entend conférer à son propre travail. Mais, à bien y regarder, nous pouvons rapprocher le fabuliste et le naturaliste. Tout d’abord, il y a dans l’Histoire des quadrupèdes, derrière ces miscellanées de descriptions animalières, ce que Patrick Dandrey appelait à l’égard de La Fontaine un « ‘‘beau’’ désordre, voilant une harmonie secrète [129]». Cette harmonie, qui se retrouve tant dans l’ordre de présentation des animaux que dans la « poétique » qui préside aux nombreuses constructions, procède notamment de la cohérence avec laquelle chacune des composantes du triptyque s’arrime aux autres dans chaque article de description animalière. Mais diversité ne veut pas dire incohérence. Notre travail montrera que les articles de l’Histoire des quadrupèdes sont comme « autant de tessons [qui] dessinent aux yeux du lecteur une mosaïque au tracé le plus souvent précis, et finement relevé par les ombres mêmes qui lui ménage la part conservée à l’implicite, l’inavoué, l’indécis [130]». Bref, nous tenterons de mettre en lumière, parallèlement à cette « poétique » des descriptions animalières, l’imaginaire qui lui est sous-jacent, c’est-à-dire « l’en-deçà où elle s’est élaborée, à partir d’expériences esthétiques et littéraires variées, de lectures savantes […], d’images et d’intentions influencés par [le] temps, [le] public, et [le] goût propre [131]» d’un naturaliste à la « vûe courte » qui désire par-dessus tout faire œuvre scientifique. C’est en examinant la manière dont Buffon conjugue ses rencontres avec la matière étrangère que constituent ses innombrables lectures et les observations que lui transmettent ses correspondants, pour les comparer avec ce qu’il tire de ses propres expériences, que nous verrons poindre « la plénitude de son génie enfin épanouie [132]». De plus, si nous avons affaire à une œuvre fictionnelle — les Fables — et à une autre qui revendique sa valeur scientifique — l’Histoire des quadrupèdes —, il ne faut pas oublier que toutes deux sont le résultat d’un travail qui est nécessairement le fruit d’une part d’observation, de lecture, et d’imagination, et qu’elles partagent une même visée didactique, ainsi que leur désir de plaire et de toucher. En effet, si les Fables s’inscrivent dans le cadre d’une poésie animalière dont le bestiaire est héritier d’une topique allégorique mise au point notamment par leur ancêtre — le Physiologus, composé au second siècle de notre ère, source de toute une tradition —, il ne faut pas oublier qu’elles sont aussi le fruit d’une grande part d’observation : il se développe chez La Fontaine, contrairement à ses prédécesseurs, une perspective plus empirique où se superpose à l’emblématique de la zoologie ancienne l’effet de renouveau suggéré par les récits de voyageurs. Les portraits animaliers dans les Fables sont non seulement sortis des livres, mais ils sont aussi construits d’après une observation de visu de la réalité, avec les yeux du savant qui se superposent aux yeux du poète. Enfin, si les descriptions animalières buffoniennes sont fondées sur une méthode qui privilégie le « voir et revoir souvent », il ne faut pas négliger que l’animal « éperonné par le renouveau du regard, de l’observation, se nourrit d’abord de traditions morales et légendaires, de litteraria agréables à dire et à entendre, dont il est utile au scientifique de faire table rase autant qu’inopportun à un poète de se priver [133]».

Le passage de la perspective littéraire à la perspective scientifique ne peut faire l’économie d’une certaine gymnastique théorique à laquelle nous avons dû nous plier. Sans réduire la science à l’éloquence, nous sommes d’avis, comme l’a proposé Fernand Hallyn, qu’il est possible d’étudier le discours scientifique en le rapportant à « une théorie générale du discours dont la tradition rhétorique offre le cadre et les concepts opératoires [134]». Ainsi, en se concentrant par exemple sur l’inventio — notion essentiellement rhétorique — il est possible de dresser un arrière-plan théorique qui saura s’arrimer avec la découverte scientifique. Si nous avons proposé d’ébaucher la « poétique » des descriptions animalières, il convient de situer cette approche par rapport à la rhétorique classique [135] et à la « rhétorique scientifique [136]». Afin de simplifier ce que nous entendons par ces notions élastiques, qui ont passablement évolué selon les époques, nous épouserons la définition proposée par Fernand Hallyn [137] : si la rhétorique classique « — au sens courant d’analyse des manières d’influencer l’autre dans la communication — étudie des techniques d’argumentation et de persuasion », par contraste, la rhétorique profonde « explore la formation des représentations ». Ainsi, alors que l’analyse rhétorique classique « revient à observer la manière dont la science faite se présente à son public » et qu’elle étudie « l’énoncé en tant que discours », la rhétorique profonde — synonyme pour Hallyn de poétique — a plutôt pour objet « la science en train de se faire » et aborde l’énoncé « en tant que texte ». Enfin, alors que la rhétorique classique s’attarde au discours considéré comme « un ensemble d’actes par lesquels il pose et s’oppose, argumente, attaque et défend, met en œuvre une stratégie et des tactiques dans une relation tendue avec d’autres discours qui visent à exercer une influence complémentaire ou compétitive », la rhétorique profonde (ou poétique) considère le texte « comme une structure ou une composition formelle ou thématique plus ou moins cohérente, douée de ressemblances et de différences avec d’autres compositions ou structures qui n’appartiennent pas au même champ, mais sont les traces d’un travail heuristique dont le produit s’y est déposé ». Nous aurons donc en toile de fond méthodologique cette conception précise : désormais, nous emploierons le terme poétique dans le sens de rhétorique profonde, qui se situe en marge de la rhétorique classique et de la rhétorique (scientifique) de la preuve. Cela dit, nous ne pourrons évidemment faire abstraction de l’impératif esthétique qui sous-tend l’Histoire des quadrupèdes, qui s’exprime tant dans la vigueur stylistique des « tableaux d’histoire », que dans la présentation soignée des planches qui complètent les descriptions anatomiques [138].

Pour compléter ces considérations méthodologiques, nous ouvrons une parenthèse historique qui nous permettra de préciser comment l’esthétique se greffe à cette rhétorique profonde — à cette poétique — des descriptions animalières. Rappelons que, dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, le discours scientifique sera influencé par les nombreuses remises en question du discours littéraire. En histoire naturelle, c’est peut-être « la fragilité de la distinction entre rhétorique de la persuasion et rhétorique poétique qui dynamise le plus toute l’histoire de la discipline : les uns tenant à maintenir intacte l’opposition, les autres à l’abolir [139]». Plusieurs savants des Lumières, dans le prolongement d’Aristote et des tenants de la « révolution scientifique » (Bacon, Galilée, Descartes) qui proclamaient ouvertement vouloir chasser la rhétorique des sciences de la nature, défendaient cette opposition, notamment parce qu’ils demeuraient sceptiques face à un langage qui n’était souvent que prescription pour parvenir à la persuasion, un langage utilitaire impropre à la recherche de la vérité scientifique. En ce qui concerne l’elocutio, la « révolution scientifique » prônait généralement un degré zéro de l’ornementation, « une écriture aussi transparente que possible, où les mots s’effacent devant les choses [140]» et suggérait de se distancier du pouvoir séducteur et persuasif au cœur du langage même, de se dégager de l’emprise de cette rhétorique où l’orateur « fonde son effort persuasif non seulement sur les propriétés vraisemblables du sujet, mais aussi sur la bonne impression [qu’il] cherche à donner de lui-même (ethos) et sur un appel aux émotions du public (pathos[141]». Cependant, d’autres savants (Buffon, Diderot et le chevalier de Jaucourt, entre autres), sans qu’on puisse les distancier outre mesure de la « révolution scientifique », ont plutôt constaté la vanité de prétendre à une représentation scientifique idéale, atteinte en dehors de toute médiation entre le sujet et l’objet.

Parallèlement à une dégénérescence de la rhétorique (classique) oratoire traditionnelle se profilera, dès la fin du XVIIe siècle, une nouvelle forme de rhétorique — de l’écrit — sous-tendue par la notion de goût qui faisait partie de la poétique et de la culture des Classiques [142]. Dans cette optique, la « nouvelle rhétorique » tempère la seule persuasion à laquelle elle était traditionnellement associée et se transforme en art de jouir :

Pour réussir dans son entreprise de persuasion, le philosophe devra connaître les espèces d’âmes auxquelles il adresse son discours, les variétés d’auditoires qu’il veut convaincre et auxquelles il doit adapter son propos. Il faut par ailleurs que son discours ait des qualités esthétiques […] : la valeur artistique aura également un effet de persuasion indéniable [143].

Intégrant le sensualisme lockien, cette « nouvelle rhétorique » des Lumières (que nous assimilons à la rhétorique profonde ou poétique) ouvre le monde de la science aux écrivains et le monde des belles-lettres aux savants. Les spéculations sur la nature deviennent agréables à l’imagination. C’est donc dans la constitution de l’image que poétique et rhétorique viennent converger et échanger leurs propriétés, surdéterminées par une esthétique omniprésente [144]. Cette évolution met la rhétorique profonde (ou poétique) au service de la culture du goût, tel que l’exposeront notamment Charles Rollin (Traité des études, 1740) et l’abbé Charles Batteux (Principes de littérature, 1764) :

Il ne s’agit plus par la rhétorique de sentir et d’acquérir l’éloquence, mais de découvrir grâce à elle le fonctionnement interne qui entre dans la constitution esthétique de certains textes : c’est pour atteindre leur but propre (ici persuader) qu’ils peuvent être considérés, par un spectateur amateur, comme des « tableaux » de la belle nature. La rhétorique permet de décrire les moyens dont dispose l’écrivain, mais ces moyens obéissent à une logique qui lui est étrangère : elle est littéraire ou plus largement esthétique [145].

Si notre époque laisse peu de place à la personnalisation dans les écrits scientifiques, il en allait autrement au siècle des Lumières. Favorisé par un protocole scientifique souple et par le fait que l’Histoire naturelle était destinée à un public élargi incluant les non-spécialistes, Buffon était libre d’opérer des choix, notamment lorsqu’il élaborait ses « tableaux d’histoire ». Il serait toutefois injustifié de crier d’emblée au « déficit scientifique » d’un « grand phrasier » qui se serait servi de cette souplesse permise par la « nouvelle rhétorique » des Lumières pour employer une stratégie qui relève uniquement du placere ; en effet, si Buffon use des différentes fonctions traditionnellement attribuées à l’éloquence (instruire, toucher et plaire), il semble aussi orienté vers un idéal poétique, voire une unité esthétique. Et cela demeure possible, notamment en histoire naturelle, car, comme le rapporte Jean-Paul Sermain, au movere (transmission d’une émotion) et au docere (communication d’un savoir sans intention d’inculquer des préceptes moraux ou religieux), s’ajoute le delectare « qui, s’adressant à l’imagination, transforme tout en ‘‘peinture’’, y compris le domaine de la science [146]». Dans ce contexte, rappelons, à la suite de Benoît De Baere, que

l’invention scientifique […] n’exclut pas a priori la prise en compte de préférences poétiques et esthétiques. Il suffit dès lors de détacher la notion de littérature de celle de fictionnalité [sic], ou encore, d’accepter que l’invention littéraire peut se pratiquer à l’intérieur de la ‘‘discipline’’ propre au savant, pour que les modes littéraires et savants puissent se rejoindre [147].

Faire participer l’œuvre de Buffon à la fois de la littérature et de la science, dans ce contexte, n’a donc rien de paradoxal, d’autant plus que, pour le naturaliste montbardois, c’est la « combinaison imaginative [148]» des observations qui forme les faits sur lesquels il s’appuie dans la recherche de la « vérité scientifique », et non seulement les observations elles-mêmes. Cela nous évitera de scinder artificiellement l’essentiel de sa pensée entre sciences et belles-lettres, alors que l’on devrait plutôt considérer ces dernières comme des formes différentes de discursivité qui s’interpénètrent, notamment à cette époque précédant la division des champs de savoir en disciplines. Ainsi pourrons-nous adopter un point de vue où l’histoire naturelle se pense, sans interférences, à travers les belles-lettres, selon l’état d’esprit qui régnait dans la République des Lettres.

Précisons que notre objectif n’est pas de décrire une pensée ou une philosophie qui sont somme toute assez bien connues des historiens des sciences. L’enjeu de nos réflexions est d’abord méthodologique et analytique : il s’agit d’élaborer, et ensuite d’appliquer, un ensemble d’outils interprétatifs relevant de l’arrière-plan théorique susmentionné qui participe de l’épistémologie, de la poétique (dans le sens de rhétorique profonde) et de l’esthétique. Pour ce faire — et attendu que Buffon considérait avant tout l’Histoire naturelle comme une œuvre scientifique, qu’il a clairement revendiqué la découverte comme source profonde de motivation [149] —, nous nous sommes inspiré de l’appareil conceptuel proposé par Benoît De Baere dans son étude de la cosmogonie buffonienne. Dans un tableau schématique (voir figure 1, ci-dessous), ce dernier a bien illustré les étapes de la découverte : la méthode (ou ars inveniendi) et l’invention (ou inventio). Alors que deux grands ensembles forment l’ars inveniendi — observation (collection, expérience, « corps » d’observation) et médiation (description, lecture, mémoire) —, l’inventio constitue une entité distincte où se réalisent la comparaison et la généralisation, grâce à l’analogie et à la sélection.

Figure 1 : [Diagramme représentant l’ars inveniendi et l’inventio[150]

Figure 1 : [Diagramme représentant l’ars inveniendi et l’inventio] D’après Benoît De Baere, La pensée cosmogonique de Buffon, op. cit., p. 138. Nous reviendrons en détails sur ces différents ensembles qui regroupent les instruments de l’invention au chapitre 2, p. 115sq.

Or, la logique de la comparaison et l’analogie sont précisément les pivots de la méthode proposée par Buffon dans ses descriptions animalières. Ainsi est-il possible au naturaliste à la « vûe courte » de proposer, sans renier son objectif principal — lutter contre les préjugés et les résultats contraires à la vérité — et son leitmotiv — la science ne peut naître qu’après « avoir vû et revû plusieurs fois [151]» —, que l’observation n’est pas une fin en soi, car il faut ultimement « rassembler tous les objets, les comparer, les étudier, & tirer de leurs rapports combinez toutes les lumières qui peuvent nous aider à les apercevoir nettement & à les mieux connoître [152]». Ainsi, après avoir réitéré une fois de plus dans son essai méthodologique que « l’histoire fidèle & la description exacte de chaque chose étoient les deux seuls objets que l’on devoit se proposer d’abord dans l’étude de l’Histoire naturelle [153]», Buffon ajoute ce commentaire capital qui sert d’assise à notre problématique :

il ne faut pas s’imaginer, même aujourd’hui, que dans l’étude de l’Histoire Naturelle on doive se borner uniquement à faire des descriptions exactes & à s’assurer seulement des faits particuliers, c’est à la vérité, & comme nous l’avons dit, le but essentiel qu’on doit se proposer d’abord ; mais il faut tâcher de s’élever à quelque chose de plus grand & plus digne encore de nous occuper, c’est de combiner les observations, de généraliser les faits, de les lier ensemble par la force des analogies, & de tâcher d’arriver à ce haut degré de connoissance où nous pouvons juger que les effets particuliers dépendent d’effets plus généraux, où nous pouvons comparer la Nature avec elle-même dans ses grandes opérations, & d’où nous pouvons enfin nous ouvrir des routes pour perfectionner les différentes parties de la Physique. Une grande mémoire, de l’assiduité & de l’attention suffisent pour arriver au premier but ; mais il faut ici quelque chose de plus, il faut des vûes générales, un coup d’œil ferme & un raisonnement formé plus encore par la réflexion que par l’étude ; il faut enfin cette qualité d’esprit qui nous fait saisir les rapports éloignés, les rassembler & en former un corps d’idées raisonnées, après en avoir apprécié au juste les vraisemblances & en avoir pesé les probabilités [154].

Si, comme Buffon le réitère à la toute fin de son « Premier discours », « la vraie méthode de conduire son esprit dans ces recherches, c’est d’avoir recours aux observations, de les rassembler, d’en faire de nouvelles, & en assez grand nombre pour nous assurer de la vérité des faits principaux » pour ensuite « tâcher de les généraliser & de bien distinguer ceux qui sont essentiels de ceux qui ne sont qu’accessoires au sujet que nous considérons » et « les lier ensemble par les analogies, confirmer ou détruire certains points équivoques, par le moyen des expériences, former son plan d’explication sur la combinaison de tous ces rapports, & les présenter dans l’ordre le plus naturel [155]», alors nous pouvons proposer que l’invention (ou la découverte) est un élément primordial de la « fabrique » des descriptions animalières : elle sous-tend la poétique de l’Histoire des quadrupèdes.

Essayons de relier ces dernières remarques au diagramme proposé par Benoît De Baere. D’une part, lorsque Buffon exercera son esprit critique sur ses innombrables sources, compilées avant de commencer la construction de ses descriptions animalières, et qu’il proposera de nouvelles hypothèses à propos de la conformation, de la taxinomie ou du comportement des quadrupèdes, ce sera à partir des « ‘‘instruments’’ […] regroupés dans les ensembles ‘‘observation’’ et ‘‘médiation’’ [qui] ne relèvent pas de l’inventio au sens strict puisqu’ils ne permettent pas de trouver de nouveaux savoirs » ; cependant, ces observations et ces lectures, qui constituent des étapes nécessaires du processus de création, seront considérées « comme autant de techniques essentielles à l’ars inveniendi [156]». En effet, le naturaliste doit inexorablement rendre pensable son corps d’observations, et le structurer en utilisant le langage comme médiateur afin de permettre la circulation des savoirs et leur mémorisation. C’est précisément dans le processus de médiation que la lecture vient compléter les observations de notre naturaliste à la « vûe courte » : si nous admettons que de grandes portions des « tableaux d’histoire » reposent plus sur un énorme travail de compilation critique que sur des observations directes, nous devons convenir que la lecture pourra même parfois suppléer l’observation dans le processus de l’ars inveniendi  [157]. D’autre part, en aval de l’ars inveniendi, l’imagination — faculté la plus importante de l’invention [158] — est bien au cœur des préoccupations méthodologiques de Buffon [159]. Mais, comme toute analogie n’est pas porteuse de sens ou productrice de savoirs, il n’y a pas lieu de s’étonner du fait qu’un aspect important de la poétique des descriptions animalières consistera en une critique pointue de tous les naturalistes, voyageurs ou correspondants qui ne « savent aussi peu juger de la force d’une vérité, que des justes limites d’une analogie comparée [160]».

Cela revient à dire que, pour le seigneur de Montbard, il importe que l’imagination soit encadrée par certains garde-fous, garantis par une discipline nécessaire « pour conduire son esprit », qui « soûtient l’ordre même des choses, qui guide notre raisonnement, qui éclaire nos vûes, les étend & nous empêche de nous égarer [161]», et qui s’avère « le fondement de la vraie méthode de conduire son esprit dans les sciences [162]». La méthode ou ars inveniendi ne peut être analysée judicieusement sans tenir compte de l’art du jugement ou ars iudicandi. Nos analyses viseront donc à vérifier comment s’articule la méthode — l’ars inveniendi — à l’invention, et comment « les préceptes de l’ars iudicandi délimitent les cadres à l’intérieur desquels l’ars inveniendi (la méthode) peut opérer [163]». Nous serons ainsi en mesure d’évaluer comment, au cœur même de sa pratique littéraire et scientifique, Buffon propose une pensée cohérente régie par la « discipline de l’imagination [164]». Par le fait même, nous verrons aussi comment la rhétorique profonde (ou poétique) organise l’imaginaire scientifique de Buffon : lorsqu’il présente de nouvelles découvertes dans ses « tableaux d’histoire », le naturaliste se réfère à un modèle créatif dans lequel l’ars inveniendi et l’ars iudicandi se tiennent en équilibre.

Quelques précisions s’imposent toutefois à propos du recours aux notions d’ars iudicandi (l’art du jugement) et d’ars inveniendi (l’art de l’invention, ou la méthode). Tout d’abord, l’opposition entre ars inveniendi et ars iudicandi est connue depuis Cicéron qui, dans la Topique, s’y réfère pour nommer ces deux parties qu’il importe de distinguer dans toute « méthode d’exposition soignée du discours rationnel [165]». Cependant, la topique de l’invention avancée alors par Cicéron est une adaptation dérivée de la discussion proposée par Aristote dans ses Topiques et sa Rhétorique, et se veut en résumé une réinterprétation des loci aristotéliciens destinée principalement aux juristes [166]. Ainsi, et bien que l’invention et le jugement soient des techniques à la disposition de ceux qui élaborent une argumentation, et que la « ratio disserendi » inclue la ratio et l’oratio (la dialectique et la rhétorique) et suppose un art de la découverte et un art de l’argumentation, ces notions n’étaient alors aucunement compatibles avec l’élaboration du discours scientifique [167]. Ce n’est qu’au début du XVIIe siècle, avec le Novum organum de Francis Bacon [168], que l’ars inveniendi dépasse les loci identifiés par Cicéron et est suffisamment développé pour constituer une philosophie de l’inventivité apte à s’étendre au domaine des sciences.

De plus, précisons que nous avons renoncé à utiliser les expressions « context of discovery » et « context of justification » que les philosophes et historiens des sciences anglo-saxons actuels ont substitué à l’opposition ars inveniendi et ars iudicandi. En effet, comme le souligne Alexander Bird, pour ces critiques modernes, les règles de la méthode scientifique ne s’appliquent qu’au « contexte de justification » ; en conséquence, le fait de proposer une hypothèse ne relèverait pas de la méthode, contrairement au fait de la tester, de l’évaluer et de la confirmer [169]. Une telle approche a comme principale conséquence de placer le « contexte de découverte » — la manière dont les savants formulent leurs hypothèses — en dehors de la méthode, voire de l’histoire des sciences. C’est pourquoi nous avons plutôt opté pour une approche dérivée de la rhétorique profonde, qui a ici un avantage indéniable : elle reconnaît l’importance des loci pour l’invention, et permet d’aborder le texte scientifique par une approche plus « littéraire ».

Nous tenterons finalement de compléter l’appareil conceptuel proposé par Benoît De Baere en y incorporant un élément sur lequel nous aimerions insister particulièrement : le génie. En effet, qu’il soit considéré comme un talent supérieur (d’origine divine ou naturelle), ou encore comme une des opérations de l’entendement dont l’imagination est la source est principale [170], le génie est un agent polyvalent, qui nous est apparu à la fois comme « courroie de transmission » entre l’ars inveniendi et l’inventio, et comme assistant indispensable aux opérations de vérification de l’ars iudicandi : il favorise ainsi l’équilibre entre l’ars inveniendi et l’ars iudicandi. Pour reprendre les termes de Buffon, le génie serait donc cette composante nécessaire pour « s’élever à quelque chose de plus grand & plus digne », ce « quelque chose de plus » nécessaire pour « combiner les observations », « généraliser les faits », et les « lier ensemble par la force des analogies ».

Il est surprenant que la critique n’ait jusqu’ici qu’effleuré la question du génie dans la méthode buffonienne. Pourtant, le seigneur de Montbard n’avait pas hésité à recommander au journaliste Hérault de Séchelles cet exercice destiné à parfaire le style : « C’est surtout la lecture assidue des plus grands génies que me recommandait M. de Buffon, il en trouvait bien peu dans le monde. ‘‘Il n’y en a guère que cinq, me disait-il, Newton, Bacon, Leibniz, Montesquieu et moi ’’ [171]». Si Buffon parle ici de l’individu même qui possède ce talent supérieur, et suggère que le génie est l’apanage d’un nombre restreint de privilégiés dont — évidemment — il fait partie, il soulignera ailleurs l’importance de cette opération de l’entendement réservée à l’élite. Sans chercher à creuser la question — « Nous n’insistons pas sur ce point que Buffon n’a pas éclairci [172]» —, Lesley Hanks a tout de même pointé cet important passage du « Discours sur la nature des Animaux », dans lequel le naturaliste montbardois fait état de deux hommes « qui auraient reçu les mêmes sensations dans le même ordre », mais chez qui « les idées résultantes seraient différentes, car elles dépend[e]nt des combinaisons formées par chacun [173]», c’est-à-dire, même si Buffon ne l’écrit pas explicitement, du génie particulier à chacun :

Il y a quelques hommes dont l’activité de l’ame est telle qu’ils ne reçoivent jamais deux sensations sans les comparer & sans en former par conséquent une idée ; ceux-ci sont les plus spirituels, & peuvent, suivant les circonstances, devenir les premiers des hommes en tout genre. Il y en a d’autres en assez grand nombre dont l’ame moins active laisse échapper toutes les sensations qui n’ont pas un certain degré de force, & ne compare que celles qui l’ébranlent fortement ; ceux-ci ont moins d’esprit que les premiers, & d’autant moins que leur ame se porte moins fréquemment à comparer leurs sensations & à en former des idées ; d’autres enfin, & c’est la multitude, ont si peu de vie dans l’ame, & une si grande indolence à penser, qu’ils ne comparent & ne combinent rien, rien au moins au premier coup d’œil ; […] ces hommes sont plus ou moins stupides, & ne semblent différer des animaux que par ce petit nombre d’idées que leur ame a tant de peine a produire [174].

À ces propos, Lesley Hanks ajoute, sans développer : « Or, justement, pour faire avancer les sciences, et étendre le domaine des connaissances, il faut ‘‘du génie’’ [175]». Dans la suite du « Discours sur la nature des Animaux », Buffon traite explicitement du génie :

Car si tous les hommes étoient également capables de comparer des idées, de les généraliser & d’en former de nouvelles combinaisons, tous manifesteroient leur génie par des productions nouvelles, toûjours différentes de celles des autres, & souvent plus parfaites ; tous auroient le don d’inventer, ou du moins les talens de perfectionner. Mais non : réduits à une imitation servile, la pluspart des hommes ne font que ce qu’ils voient faire, ne pensent que de mémoire & dans le même ordre que les autres ont pensé ; les formules, les méthodes, les mêtiers remplissent toute la capacité de leur entendement, & les dispensent de réfléchir assez pour créer [176].

C’est cependant un peu plus loin que Buffon opère une compression spectaculaire dans laquelle l’imagination devient presque synonyme du génie :

si nous entendons par ce mot imagination la puissance que nous avons de comparer des images avec des idées, de donner des couleurs à nos pensées, de représenter & d’agrandir nos sensations, de peindre le sentiment, en un mot de saisir vivement les circonstances & de voir nettement les rapports éloignés des objets que nous considérons, cette puissance de notre ame en est même la qualité la plus brillante & la plus active, c’est l’esprit supérieur, c’est le génie, les animaux en sont encore plus dépourvûs que d’entendement & de mémoire [177].

De même, Annie Ibrahim ne fait qu’effleurer la question : après avoir proposé que le « vaste spectacle » ou le « grand tableau [178]» offert par la nature serait, chez Buffon, un « véritable anti-système » se résumant à « une synthèse par analogie, que le génie pourra examiner d’un seul coup d’œil [179]», elle ne fait que pointer sans s’y attarder cet article pourtant essentiel de l’Histoire naturelle des minéraux où le naturaliste montbardois mentionne explicitement que « c’est au génie seul qu’il appartient de généraliser les idées particulières [180]» :

Cependant, il est aisé de sentir que nous ne connoissons rien que par comparaison, & que nous ne pouvons juger des choses & de leurs rapports, qu’après avoir fait une ordonnance de ces mêmes rapports, c’est-à-dire un système. […] le but du Philosophe naturaliste doit donc être de s’élever assez haut pour pouvoir déduire d’un seul effet général, pris comme cause, tous les effets particuliers ; mais pour voir la Nature sous ce grand aspect, il faut l’avoir examinée, étudiée & comparée dans toutes les parties de son immense étendue ; assez de génie, beaucoup d’étude, un peu de liberté de penser sont trois attributs sans lesquels on ne pourra que défigurer la Nature, au lieu de la représenter : je l’ai souvent senti en voulant la peindre, & malheur à ceux qui ne s’en doutent pas ! leurs travaux, loin d’avancer la science, ne font qu’en retarder les progrès ; de petits faits, des objets présentés par leurs faces obliques ou vus sous un faux jour, des choses mal-entendues, des méthodes scholastiques, de grands raisonnements fondés sur une métaphysique puérile ou sur des préjugés, sont les matières sans substance des ouvrages de l’écrivain sans génie ; ce sont autant de tas de décombres qu’il faut enlever avant de pouvoir construire. Les sciences seroient donc plus avancées si moins de gens avoient écrit ; mais l’amour-propre ne s’opposera-t-il pas toujours à la bonne-foi ! L’ignorant se croit suffisament instruit ; celui qui ne l’est qu’à demi, se croit plus que Savant, & tous s’imaginent avoir du génie ou du moins assez d’esprit pour en critiquer les productions ; […] c’est le génie seul qui peut faire cette ordonnance, c’est-à-dire un système en tout genre, parce que c’est au génie seul qu’il appartient de généraliser les idées particulières, de réunir toutes les vues en un faisceau de lumière, de se faire de nouveaux aperçus, de saisir les rapports fugitifs, de rapprocher ceux qui sont éloignés, de former de nouvelles analogies, de s’élever enfin assez haut, & de s’étendre assez loin pour embrasser à la fois tout l’espace qu’il a rempli de sa pensée ; c’est ainsi que le génie seul peut former un ordre systématique des choses & des faits, de leurs combinaisons respectives, de la dépendance des causes & des effets ; de sorte que le tout rassemblé, réuni, puisse représenter à l’esprit un grand tableau de spéculations suivies, ou du moins un vaste spectacle dont toutes les scènes se lient & se tiennent par des idées conséquentes et des faits assortis [181].

Ce long mais néanmoins nécessaire extrait est important dans la mesure où il est publié à la fin de la carrière de Buffon, à un moment où l’essentiel de l’Histoire des quadrupèdes est déjà derrière lui, hormis les « Additions » que contiendront les volumes VI et VII du Supplément. Outre les multiples occurrences du terme génie que nous avons soulignées, il s’agit d’une formidable synthèse de la méthode buffonienne centrée sur la logique de la comparaison et l’analogie. Un des seuls critiques à avoir saisi l’importance du rôle du génie dans la méthode buffonienne est Georges Gusdorf. À partir de l’extrait sur le fer cité ci-dessus, il affirme que l’étude (ou la connaissance objective) s’inscrit chez Buffon entre deux composantes de nature différente : « le ‘‘génie’’, qui représente la puissance spéculative personnelle, la capacité de regrouper en un ensemble les données éparses, et la ‘‘liberté de penser’’, formule qui évoque les droits à l’imagination, la possibilité d’en appeler même de l’autorité des faits à l’évidence supérieure de l’intuition [182]».

Ainsi s’achève la chaîne des termes qui nous accompagneront dans notre réflexion sur la fabrique des descriptions animalières : de la « vûe courte » au génie, en passant par la mémoire, la lecture, l’imagination et le jugement, nous examinerons comment ces éléments s’articulent dans l’ars inveniendi et l’ars iudicandi maintenus en équilibre par une discipline constante de l’imagination, alors que Buffon propose, implicitement, d’imaginer pour revisiter la faune. Nous suivrons plus précisément le naturaliste à la « vûe courte » dans son parcours où, grâce à son génie, il parviendra le plus souvent à distinguer, parmi une masse de documents contradictoires, « les pensées stériles des pensées fécondes [183]», pour proposer une nouvelle histoire des quadrupèdes qui annonce la biogéographie et l’éthologie à venir.

Pour atteindre cet objectif, nous procéderons à une analyse en deux temps : une première partie où nous posons les bases théoriques pour nos analyses des descriptions animalières qui occuperont la deuxième partie. Il s’agira, dans le premier chapitre, de présenter le statut réservé à l’histoire naturelle au XVIIIe siècle, en examinant notamment sa constitution protéiforme qui lui permet d’intégrer de multiples cases à l’intérieur du « Système figuré des connoissances humaines » en tête de l’Encyclopédie, et ainsi de « s’infiltrer » entre sciences et belles-lettres. Le deuxième chapitre a l’ambition de poser, dans toute sa généralité, le problème de l’invention chez Buffon. Nous nous intéresserons à la pertinence que les notions d’inventio et d’ars inveniendi peuvent avoir pour l’analyse des descriptions animalières, en portant une attention toute particulière à la dispositio qui investit à la fois la rhétorique profonde et la méthode buffoniennes. Nous présenterons alors les différents instruments de l’invention — l’observation (collection et expérience) et la médiation par le langage (description, lecture, écriture, mémoire). Après avoir traité de la méthode, nous nous pencherons, dans le troisième chapitre, sur les retombées de l’épistémologie pour l’étude des descriptions animalières ; nous verrons comment la philosophia naturalis nourrit la discipline de l’imagination dans un système où l’ars inveniendi et l’ars iudicandi se tiennent en équilibre. Nous terminerons ce troisième chapitre par une réflexion générale sur la réception de l’Histoire naturelle, qui révèle une certaine unanimité critique : l’imagination s’avère toujours suspecte dans un ouvrage scientifique. Le quatrième chapitre est consacré à la question du génie, élément clé qui, selon nous, autorise Buffon à imaginer en revisitant la faune : nous dresserons tout d’abord un portrait du génie artistique dans l’esthétique des Lumières (en nous concentrant sur la période de l’âge encyclopédique), avant de glisser à l’étude spécifique de génie scientifique, en nous inspirant des travaux proposés par les théoriciens de l’esthétique écossaise [184], William Duff et Alexander Gerard. De fait, bien que le génie semble occuper une place capitale dans la pensée buffonienne, il faut avouer que le seigneur de Montbard n’a pas été un grand théoricien de l’imagination. À défaut de pouvoir cerner ces concepts théoriques chez notre auteur, nous avons choisi, afin d’éviter autant que faire se peut les anachronismes, de privilégier des catégories d’analyse contemporaines à la rédaction de l’Histoire des quadrupèdes. Nous ne prétendons évidemment pas expliquer Buffon par Gerard et Duff — tout au plus suggérons-nous une analogie entre le système de pensée de ces théoriciens écossais et celui du naturaliste montbardois —, mais nous avons plutôt cherché à créer un cadre théorique qui, rétrospectivement, permet de mieux comprendre la manière dont l’auteur de l’Histoire naturelle fabrique ses quadrupèdes.

La deuxième partie sera consacrée à la construction des descriptions animalières. Les quatre chapitres, bâtis sur le mode « Buffon lecteur… », seront l’occasion de voir comment se déploie le cadre conceptuel que nous avons établi dans la première partie : depuis la critique réservée aux Anciens — principalement Aristote (chapitre 5) et Pline l’Ancien (chapitre 6) — oscillant entre le dithyrambe et la contestation respectueuse, en passant par le rejet catégorique de l’histoire naturelle renaissante (chapitre 7) et la critique pointilleuse des voyageurs, correspondants et collectionneurs des XVIIe et XVIIIe siècles (chapitre 8), nous verrons comment Buffon utilise son génie scientifique non seulement pour alimenter son ars iudicandi, mais aussi comme « courroie de transmission » essentielle de son ars inveniendi.



[1] Pierre Marie Jean Flourens, Histoire des travaux et des idées de Buffon, 1850, p. v.

[2] Félix Vicq-D’Azyr, « Éloge de M. de Buffon prononcé à l’Académie française le 11 décembre 1788 », dans Buffon, Œuvres : avec la synonymie et la classification de Cuvier, 1868, p. v.

[3] Jacques Roger, Buffon. Un philosophe au Jardin du Roi, 1989, p. 14.

[4] Le monarque de France commanda au sculpteur Augustin Pajou une statue de marbre représentant Buffon, qui fut inaugurée au Jardin du Roi en 1776. Par ailleurs, le buste sculpté par Jean-Antoine Houdon, « une des figures les plus réalistes de Buffon », commandé par l’impératrice Catherine II par l’intermédiaire de Grimm, fut transporté à Saint-Pétersbourg en 1782 par le fils de Buffon, et déposé à l’Ermitage. Voir à ce propos : Paul-Marie Grinevald, « Les effigies de Buffon », Buffon 1788-1988, 1988, p. 41-42.

[5] Ibid., p. 39.

[6] Buffon n’est pas le seul à avoir été élu au sein de ces deux institutions prestigieuses. Il partage cet honneur avec, pour ne citer que les plus connus, Condorcet, Cuvier, d’Alembert, Flourens, Fontenelle, Cureau de La Chambre, La Condamine, Dortous de Mairan, Maupertuis et Pasteur. On pourra consulter la liste exhaustive — « Membres de l’Académie des sciences ayant également appartenu à l’Académie française » — établie par Anne-Sylvie Guénoun, dans Éric Brian et Christiane Demeulenaere-Douyère, Histoire et mémoire de l’Académie des sciences, 1996, p. 164-167. Buffon est toutefois « entré de force dans l’histoire littéraire » en raison de « l’extraordinaire diffusion de son Histoire naturelle » (Robert Mauzi, Michel Delon et Sylvain Menant, Histoire de la littérature française. De l’Encyclopédie aux Méditations, 1998, p. 306).

[7] Nous avons consulté l’édition princeps dont les trente-six volumes se répartissent selon les séries suivantes, successivement ou parallèlement publiées : Histoire naturelle, générale et particulière, avec la description du Cabinet du Roy, 1749-1767, 15 vol. in-4º [nous utiliserons désormais le sigle HN pour y faire référence] ; Histoire naturelle des oiseaux, 1770-1783, 9 vol. [nous utiliserons désormais le sigle HNO pour y faire référence] ; Supplément à l’Histoire naturelle, 1774-1789, 7 vol. [nous utiliserons désormais le sigle SHN pour y faire référence] ; Histoire naturelle des minéraux, 1783-1788, 5 vol. [nous utiliserons désormais le sigle HNM pour y faire référence]. Les notices seront intégrées dans les notes en bas de page, selon l’ordre suivant : titre de la section entre guillemets, sigle de la série en majuscules italiques, tomaison en chiffres romains, année de publication et pagination. Buffon aura donc en quelque sorte délibérément confondu son projet scientifique avec l’édition de ses œuvres complètes, à l’exception de deux traductions — celles de La Statique des végétaux (1735) du physicien anglais Stephen Hales et de La Méthode des fluxions et des suites infinies (1740) d’Isaac Newton, toutes deux accompagnées de préfaces —, et de sa Correspondance générale réunie à titre posthume par son arrière-petit-neveu, Henri Nadault de Buffon en 1860, puis éditée par Jean-Louis de Lanessan en 1885.

[8] Selon Daniel Mornet, Les Sciences de la nature en France au XVIII e siècle. Un chapitre de l’histoire des idées, 1911, p. 248-249. L’œuvre de Buffon était effectivement présente dans plus de la moitié des catalogues et plus d’un tiers des bibliothèques privées étudiés par le même critique (« Les enseignements des bibliothèques privées au XVIIIe siècle », Revue d’histoire littéraire de la France, 1910, p. 449-496). Claudia Salvi va plus loin en affirmant, non sans rappeler que les trois premiers volumes de l’œuvre (1749), imprimés à 1000 exemplaires, furent épuisés au bout de six semaines, que la série connut le même triomphe tout au long de sa parution, et que l’ouvrage fut « le plus répandu au XVIIIe siècle » (Le grand livre des animaux de Buffon, 2002, p. 31).

[9] Yves Laissus, « L’Histoire naturelle », Buffon 1788-1988, op. cit., p. 80.

[10] Jacques Roger, Les sciences de la vie dans la pensée française du XVIII e siècle, 1993, p. 527. Emma C. Spary a par ailleurs bien exprimé ce rayonnement de l’œuvre de Buffon et la notoriété que conférait la mise en évidence des volumes de l’Histoire naturelle dans une bibliothèque privée en affirmant que, de tous les ouvrages alors, la série était « one of the most widely known » et « one of the most widely owned » (Utopia’s Garden. French Natural History from Old Regime to Revolution, 2000, p. 167). Une traduction française de cet ouvrage est aussi disponible : Le jardin de l’utopie : l’histoire naturelle en France de l’Ancien Régime à la Révolution, 2005.

[11] Pascal Duris, article « Histoire naturelle », Dictionnaire européen des Lumières, 1997, p. 546.

[12] Benoît De Baere, La pensée cosmogonique de Buffon. Percer la nuit des temps, 2004, p. 14-15.

[13] Michel Delon, « Préface », dans Buffon, Œuvres, 2007, p. xv.

[14] Stéphane Schmitt, « Introduction », dans ibid., p. lvii.

[15] Id.

[16] Sur cette nomination inattendue, voir Jacques Roger, Buffon. Un philosophe au Jardin du Roi, op. cit., p. 73-77.

[17] Claudia Salvi, Le grand livre des animaux de Buffon, op. cit., p. 23. De plus, l’auteure rappelle que, dès 1732, à l’âge de vingt-six ans seulement, Buffon « était déjà ce qu’il serait toute sa vie : savant à Paris, propriétaire en Bourgogne » (ibid., p. 10). Il passait généralement les quatre mois d’hiver à Paris et les huit autres mois dans son domaine, à Montbard. Cet éloignement volontaire de l’effervescence parisienne n’était pas sans accentuer le sentiment général de suspicion de ses collègues, fervents pratiquants des réunions bihebdomadaires au Louvre, selon un cérémonial méticuleux. On compterait sur les doigts d’une main le nombre de ses visites à Versailles où il était pourtant le bienvenu, ayant été apprécié notamment par Mme de Pompadour qui lui légua son perroquet épileptique, son singe et son carlin (d’après Louise E. Robbins, Elephant Slaves & Pampered Parrots, 2002, p. 150). Dans le même ordre d’idées, John Lyon et Phillip R. Sloan affirment que, même si Buffon avait un réseau élaboré de correspondants, il se retrouvait malgré tout assez isolé de l’intelligentsia scientifique parisienne : « His consistent work habits, divided between the periods of intensive private work alone at Montbard, where all his creative scientific work seems to have been carried out, and periods of administrative work at Paris, also served to insulate him, more than one might expect, from ordinary networks of scientific interaction » (From Natural History to the History of Nature. Readings from Buffon and His Critics, 1981, p. 8).

[18] Même s’il avait été nommé trésorier perpétuel de l’Académie des sciences en 1744, Buffon « participe de moins en moins souvent aux séances » ; « on le voit rarement à la Cour et s’il se rend à Versailles, c’est pour des visites utiles dans les bureaux de l’administration royale » (Yves Laissus, « Buffon : un tricentenaire justement célébré », Rayonnement du CNRS, 2007, n44, p. 9).

[19] Jean-Jacques Rousseau, « Lettre du 4 novembre 1764 [à Alexandre Du Peyron] », Correspondance complète, 1974, tome XXII, no 3620.

[20] Ces anecdotes sont rapportées par Jacques Roger, Buffon. Un philosophe au Jardin du Roi, op. cit., p. 10. Cette dernière appellation, peu flatteuse, qu’aurait utilisée d’Alembert pour désigner Buffon est également mentionnée par Nadault de Buffon dans sa « Préface » à : Buffon, Correspondance générale, 1971 [1885], t. I, p. II. Claudia Salvi rapporte que d’Alembert considérait altièrement Buffon, le réduisant à un écrivain pompeux ou encore un « grand phraseur » (Le grand livre des animaux de Buffon, op. cit., p. 74). Nous n’avons pu retracer la source originale des propos de Guettard et de d’Alembert.

[21] Jean-François de La Harpe, Cours de littérature ancienne et moderne, 1826, t. XVII, p. 64.

[22] Sur cette importante distinction, voir Geoffrey Bremner, « L’impossibilité d’une théorie de l’évolution dans la pensée française du XVIIIe siècle », Revue de synthèse, 1984, nos 113-114, p. 171-179 ; de même que notre article « Clio avait-elle songé à Darwin ? », dans Sabrina Vervacke, Éric Van der Schueren et Thierry Belleguic (dirs.), Les songes de Clio. Fiction et Histoire sous l’Ancien Régime, 2006, p. 263-286.

[23] Nous avons toutefois pris le parti proposé par Wilda Anderson de considérer les « erreurs » de Buffon comme des « outils épistémologiques » : « Error in Buffon is therefore an epistemological tool, always relative to the context of the reader. For his descendents, error will be transmuted into fiction, natural history into the literary exercise of inventing new perceptions of the present-day and future human condition » (« Error in Buffon », MLN, 1999, vol. 114, no 4, p. 701).

[24] Stéphane Schmitt, « Introduction », dans Buffon, Œuvres, op. cit., p. lviii. Pour une liste de toutes ces éditions et traductions établie par Jean Piveteau, voir Buffon, Œuvres philosophiques de Buffon, 1954, p. 525-527.

[25] Michel Delon, « Préface », dans Buffon, Œuvres, op. cit., p. xxxiv.

[26] Ibid., p. xxxvi. Michel Delon fait aussi remarquer : « Quand un texte est limité à quelques citations, il devient prétexte à de belles illustrations ».

[27] Buffon, « Le Cheval », HN, IV, 1753, p. 174.

[28] Buffon, « L’Éléphant », HN XI, 1764, p. 56.

[29] Jacques Delille, « Discours préliminaire », Les Trois Règnes, poëme en huit chants [1808], dans Œuvres complètes, 1865, p. 203.

[30] Buffon, « Le Chat », HN, VI, 1756, p. 4-5 [nous soulignons].

[31] Par exemple, le collaborateur de Buffon, Louis-Jean-Marie Daubenton, ne manque pas d’avertir « les gens qui aiment les chats au point de les baiser, & de leur permettre de frotter leur museau contre leur visage » que « ce qu’il y auroit de plus à craindre, lorsqu’on vit trop familierement avec des chats, seroit l’haleine de ces animaux, s’il étoit vrai […] que leur haleine pût causer la phthisie à ceux qui la respireroient » (article « Chat (Hist. nat.) », Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, arts et des métiers, 1753, t. III, p. 234 [souligné dans le texte]).

[32] Swann Paradis, « Buffon, Pasumot et le sommeil paradoxal du chat : rhétorique et histoire naturelle sous l’Ancien Régime », Savoirs et fins de la représentation sous l’Ancien Régime, 2005, p. 99-115.

[33] Nous avions déjà fait nôtre l’expression de François Poplin qui avait qualifié ce préambule de « monument d’ailourophobie » (« Buffon, Pasumot et le sommeil paradoxal du chat », Mémoires de l’Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon, 1991, p. 297-308). À bien y réfléchir toutefois, il s’agit plus d’une antipathie — que commandait l’esprit du temps — dirigée à l’endroit de ce « domestique infidèle » que d’une véritable peur. À propos de ce préambule, on pourra consulter aussi avec profit Jean Ehrard, « Écriture de chats », Dix-huitième siècle, 2004, p. 435-448.

[34] Buffon, « Le Chat », HN, VI, 1756, p. 9.

[35] Id.

[36] Vincenzo Ferrone, « Science », Le monde des Lumières, 1999, p. 337.

[37] Voir à ce sujet : Laurence Bobis, Le chat. Histoire et légendes, 2000, p. 96-104.

[38] [Correspondant non identifié], cité par Buffon, « Nouvelle addition à l’article de la Belette », SHN, VII, 1789, p. 242-243. De la même manière, nous avons montré comment Buffon, accusant réception d’une missive de l’abbé Pasumot, avouera qu’il avait jusque-là ignoré que le sommeil du chat « fût quelquefois très-profond » (« Addition à l’article du Chat », SHN, III, 1776, p. 114). Pour de plus amples détails sur la reconnaissance de ce sommeil paradoxal félin par Buffon, voir encore notre article : « Buffon, Pasumot et le sommeil paradoxal du chat », art. cit., p. 99-115.

[39] Lesley Hanks, Buffon avant l’« Histoire naturelle », 1966 ; Otis E. Fellows et Stephen F. Milliken, Buffon, 1972 ; John Lyon et Phillip R. Sloan, From Natural History to the History of Nature. Readings from Buffon and His Critics, 1981 ; Gabriel Gohau, Une histoire de la géologie, 1990 [1987] et Les sciences de la terre aux XVII e et XVIII e siècles. Naissance de la géologie, 1990 ; Amor Cherni, Buffon. La nature et son histoire, 1998.

[40] Michèle Duchet, « L’anthropologie de Buffon », Anthropologie et histoire au siècle des Lumières, 1995 [1971], p. 181-229. On pourra également consulter avec profit sa « Présentation » dans : Buffon, De l’homme, 1971, p. 7-36.

[41] Entre son incontournable « Introduction » aux Époques de la nature (1988 [1962], p. vii-cxlix) et son Buffon. Un philosophe au Jardin du Roi (1989) — biographie scientifique qui constitue son testament littéraire —, Jacques Roger a publié, outre une section de son monumental ouvrage Les sciences de la vie dans la pensée française du XVIII e siècle consacrée à Buffon (1993 [1963], p. 527-584), quelque quarante articles relatifs au seigneur de Montbard, dont les plus importants ont été réunis dans : Pour une histoire des sciences à part entière, 1995.

[42] Yves Laissus, « Le Jardin du Roi », Buffon 1788-1988, op. cit., p. 58.

[43] Jean Dorst, « Buffon, un esprit universel », Buffon 1788-1988, op. cit., p. 29.

[44] Louis (chevalier de) Jaucourt, article « Sciences (Connoissances humaines) », Encyclopédie, 1765, t. XIV, p. 788 [nous soulignons]. Cela rejoint ce que Bernard Lamy recommandait déjà en 1675 : « Ainsi, pour rendre l’âme attentive, c’est-à-dire pour lui donner de la curiosité, il n’est question que de trouver des tours ingénieux, qui donnent un air extraordinaire à ce qu’on veut faire considérer » (Rhétorique ou l’art de parler, 1998, p. 464 [nous soulignons]).

[45] [Anonyme], article « Lettres (Encyclopédie) », Encyclopédie, op. cit., 1765, t. IX, p. 410.

[46] Id.

[47] Buffon 88. Actes du colloque international pour le bicentenaire de la mort de Buffon (Paris, Montbard, Dijon, 14-22 juin 1988), 1992. Nous ne répétons pas ce titre dans les six notes qui suivent, après quoi cet ouvrage sera abrégé Buffon 88. Nous ne citons ci-après que les articles provenant de cet important ouvrage que nous avons consultés dans le cadre de cette thèse.

[48] Aram Vartanian, « Buffon et Diderot », p. 119-133 ; Jean Ehrard , « Diderot, l’‘‘Encyclopédie’’, et l’‘‘Histoire et théorie de la Terre’’ », p. 135-142 ; Amor Cherni, « Dégénération et dépravation : Rousseau chez Buffon », p. 143-154 ; Jean Ferrari, « Kant, lecteur de Buffon », p. 155-163 ; Jean Svalgelski, « Buffon et les ‘’intermittences de la nature’’ », p. 165-174 ; Annie Ibrahim, « La pensée de Buffon. Système ou anti-système ? », p. 175-190.

[49] Jacques Roger, « Buffon et l’introduction de l’histoire dans l’Histoire naturelle », p. 193-205 ; Phillip R. Sloan, « L’hypothétisme de Buffon : sa place dans la philosophie des sciences du dix-huitième siècle », p. 207-222 ; Scott Atran, « The common sense basis of Buffon’s méthode naturelle », p. 223-240 ; Giulio Barsanti, « Buffon et l’image de la nature. De l’échelle des êtres à la carte géographique et à l’arbre généalogique », p. 255-296.

[50] Frank Tinland, « Les limites de l’animalité et de l’humanité selon Buffon et leur pertinence pour l’anthropologie contemporaine », p. 543-556 ; Jorge Martinez-Contreras, , « Des mœurs des singes. Buffon et ses contemporains », p. 557-568 ; Richard W. Jr. Burkhardt, , « Le comportement animal et l’idéologie de domestication chez Buffon et chez les éthologues modernes », p. 569-582 ; Claude Blanckaert , « La valeur de l’homme : l’idée de nature humaine chez Buffon », p. 583-600 ; Paul Mengal, « La psychologie de Buffon à travers le traité De l’homme », p. 601-612 ; Charles Lenay , « Le hasard chez Buffon. Une probabilité anthropologique », p. 613-628.

[51] Paolo Casini, « Buffon et Newton », p. 299-308 ; Jean Seindergart, « Le traitement du problème cosmologique dans l’œuvre de Buffon », p. 309-326 ; François Ellenberger, « Les sciences de la Terre avant Buffon : un bref coup d’œil historique », p. 327-343 ; Gabriel Gohau, « La ‘‘Théorie de la Terre’’, de 1749 », p. 343-352 ; Kenneth Taylor, « The ‘‘Époques de la Nature’’ and Geology during Buffon’s later years », p. 371-386.

[52] Roselyne Rey, « Buffon et le vitalisme », p. 399-413 ; Phillip R. Sloan, « Organic molecules revisited », p. 415-438 ; Shirley Roe, « Buffon and Needham : diverging views on life and matter », p. 439-450 ; François Duchesneau, « Buffon et la physiologie », p. 451-462.

[53] François Poplin, « L’évolutionnisme, noble conquête du cheval à travers Buffon », p. 463-474 ; Jean Gayon, « L’individualité de l’espèce : une thèse transformiste ? », p. 475-490 ; Hervé Leguyader « Linné contre Buffon : une reformulation du débat structure-fonction », p. 491-502 ; Philippe Janvier, « De Buffon à la systématique phylogéntique : l’expression de la diversité et le pouvoir des classifications », p. 503-514 ; Jean Chaline, « Évolution des concepts de l’espèce et de la formation des espèces », p. 515-525 ; Michel Delsol et Janine Flatin, « L’espèce existe-t-elle ? Question aux paléontologues et aux philosophes », p. 529-539.

[54] Jeff Loveland, Rhetoric and science in Buffon’s natural history, 1994.

[55] Jeff Loveland, Rhetoric and natural history. Buffon in polemical and literary context, 2001. Probablement à cause de contraintes éditoriales, il est de notre point de vue dommage que l’auteur ait le plus souvent dû se contenter de renvois — irréprochablement précis — aux articles de l’Histoire naturelle concernant les oiseaux et les quadrupèdes, plutôt que de citer le texte de Buffon. Le chapitre « Final causes » (p. 52-76), où il est question notamment des animaux « humanisés », est emblématique à cet égard. Il reste que Loveland a l’immense mérite d’avoir ramené les descriptions animalières au cœur des études buffoniennes.

[56] Ana María Gómez Torres Las Ideas de Buffon sobre retórica y poética en los inicios de la teoría literaria moderna, 1996.

[57] Joanna Stalnaker, In Visible Words : Epistemology and Poetics of Description in Enlightenment France, 2002.

[58] Joanna Stalnaker, « Painting Life, Describing Death : Problems of Representation and Style in the Histoire Naturelle », Studies in Eighteenth-Century Culture, 2003, no 32, p. 193-227.

[59] Elizabeth Amy Liebman, Painting Natures : Buffon and the Art of the Histoire naturelle, 2003.

[60] Maëlle Levacher, Fondements esthétiques et philosophie du sublime dans l’Histoirenaturelle de Buffon, 2001.

[61] Benoît De Baere, « Écriture scientifique, imagination et peinture : l’hypotypose dans les Époques de la nature de Buffon », L’écriture du texte scientifique : des origines de la langue française au XVIII e  siècle, 2006, p. 279-295. Voir aussi, du même auteur, à propos de l’hypotypose dans les pièces d’anthologie du sublime chez Buffon — la description des déserts arides d’Arabie (« Le Chameau & le Dromadaire », HN, XI, 1764, p. 220-221) et de l’immense étendue des terres de la Guyane (« Époques de la nature », SHN, V, 1778, p. 241-242), de même que la comparaison entre la sécheresse des premiers et « l’antique limon » des secondes (« Le Kamichi », HNO, VII, 1780, p. 335-336) —, l’article intitulé « À quoi pense l’histoire naturelle ? Les enjeux de la description de la nature au XVIIIe siècle », Études de littérature française du XVIII e siècle, 2006, p. 33-40. Voir aussi Maëlle Levacher, « Fondements esthétiques et philosophie du sublime dans l’Histoire naturelle de Buffon », Bulletin de la Société des Sciences Naturelles de l’Ouest de la France, 2002, t. 24, no 2, p. 53-68.

[62] Benoît De Baere, La pensée cosmogonique de Buffon. Percer la nuit des temps, 2004.

[63] Nous reprenons l’expression qui sert de titre à l’un de chapitres de l’ouvrage susmentionné, p. 155-166. L’essentiel de cette analyse est issu d’une thèse de doctorat soutenue par le même chercheur : Les récits cosmogoniques au XVIII e siècle : Buffon et Pluche, soutenue à l’Université de Gand (Belgique) en 2002. L’article intitulé « Une Histoire imaginée... mais vraie. Le problème du statut des Époques de la nature de Buffon » (dans Sabrina Vervacke, Éric Van der Schueren et Thierry Belleguic (dirs.), Les songes de Clio, op. cit., p. 247-261), qui reprend en partie un chapitre de la thèse, affiche les mêmes préoccupations épistémologiques. Nous nous inspirerons notamment de ce concept de « discipline de l’imagination » — que nous définirons plus loin dans l’introduction — pour construire notre problématique.

[64] Outre le « Premier discours. De la manière de traiter l’Histoire naturelle » (HN, I, 1749, p. 1-62), grande introduction méthodologique à toute l’œuvre, et les incontournables « De la nature de l’Homme » (HN, II, 1749, p. 429-444) et « Variétés dans l’espèce humaine » (HN, III, 1749, p. 371-530) qui font partie de l’imposante Histoire naturelle de l’homme qui chevauche les deuxième et troisième tomes, il s’agit principalement des textes suivants : « Discours sur la nature des Animaux » (HN, IV, 1753, p. 1-169) ; « Les Animaux carnassiers » (HN, VII, 1758, p. 3-38) ; « De la dégénération des Animaux » (HN, XIV, 1766, p. 311-374) ; « De la Nature. Première vue » (HN, XII, 1764, p. iii-xvi) ; « De la Nature. Seconde vue » (HN, XIII, 1765, p. i-xx) ; « Nomenclature des Singes » (HN, XIV, 1766, p. 1-42). À ces textes, il faut aussi ajouter le « Discours sur la nature des Oiseaux » (HNO, I, 1770, p. 1-60), de même que le grand succès intitulé « Époques de la Nature » (SHN, V, 1778, p. 1-254). D’autre part, le fameux « Discours sur le style » prononcé par Buffon le 27 août 1753 lors de sa réception à l’Académie française ne sera publié qu’en 1777 dans le Supplément à l’Histoire naturelle, sous le titre « Discours prononcé à l’Académie françoise par M. de Buffon, le jour de sa réception » (SHN, IV, 1777, p. 1-13). Enfin, l’essai méthodologique important, intitulé « De la description des Animaux » (HN, IV, 1753, p. 113-141), est signé par Louis-Jean-Marie Daubenton, anatomiste collaborateur de Buffon.

[65] Ce titre n’est pas de Buffon, mais la critique regroupe sous cette appellation la série contenue dans les volumes IV-XV (1753-1767) de l’Histoire naturelle qui comprend, outre plusieurs grands discours susmentionnés à caractère philosophique ou méthodologique, l’histoire et la description des « mammifères » classés selon plusieurs divisions dont : les animaux domestiques [IV (1753) et V (1755)] ; les animaux sauvages [VI (1756)] ; les animaux carnassiers [VII (1758) et VIII (1760)] ; les animaux de l’Ancien Continent, les animaux du Nouveau Monde et les animaux communs aux deux Continents [IX (1761), X (1763), XI (1764), XII (1764) et XIII (1765)] ; et finalement les deux derniers tomes où seront abordés les singes de l’Ancien [XIV (1766)] et du Nouveau [XV (1767)] Mondes. Il ne faut pas oublier aussi les nombreuses « Additions » qui viennent compléter les descriptions des volumes IV-XV et qui se retrouvent dans les volumes III (1776), VI (1782) et VII (1789 [posthume]) du Supplément à l’Histoire naturelle.

[66] Il s’agit, en plus du « Discours sur le style » déjà évoqué — que nous nommerons désormais conformément à son titre abrégé de publication « Discours prononcé à l’Académie françoise » (SHN, IV, 1777, p. 1-13) —, d’un court essai moins connu : « L’art d’écrire », dans Discours sur le style suivi de l’Art d’écrire et de Visite à Buffon d’Héraut de Séchelles, 1992, p. 37-41. Ce texte, non daté et non publié du vivant de Buffon aurait été conservé par son notaire avant d’être publié pour la première fois par Henri Nadault de Buffon dans le premier tome de la toute première édition de la Correspondante inédite de Buffon en 1860 ; cette dernière précision est fournie par une note de l’éditeur, en page 13 de l’édition que nous avons consultée, où il est suggéré aussi que ce fragment est probablement antérieur au « Discours sur le style », prononcé en 1753. Cela contredit toutefois Nadault de Buffon qui, après avoir donné le texte du « Discours sur le style », ajoute en exergue au texte « L’art d’écrire » : « À plus de trente années d’intervalle, Buffon, revenant sur le même sujet, écrivait de sa main ce morceau interrompu par la mort » (dans Buffon, « Lettre LVIII au président Ruffey » [7 août 1753], Correspondance générale, op. cit.,t. I, p. 95, note 1).

[67] Jacques Roger, Buffon. Un philosophe au Jardin du Roi, op. cit., p. 460.

[68] Thierry Hoquet, Buffon : histoire naturelle et philosophie, 2006. Cet ouvrage est en quelque sorte le prolongement d’une vaste réflexion qui a évolué au cours de la dernière décennie, dont on peut voir la progression dans les quatre articles suivants : « La théorie des climats dans l’Histoire naturelle de Buffon », Corpus, 1998, no 34, p. 59-90 ; « L’histoire naturelle est-elle une science de la nature ? », Corpus, 2001, no 40, p. 117-165 ; « La comparaison des espèces : ordre et méthode dans l’Histoire naturelle de Buffon », Corpus, 2003, no 43, p. 355-416 ; « La nouveauté du Nouveau Monde du point de vue de l’histoire naturelle », Cromohs, 2005, no 10, p. 1-19. L’auteur a également fait paraître tout récemment l’ouvrage Buffon / Linné. Éternels rivaux de la biologie ?, 2007, de même que les articles « Logique de la comparaison et physique de la génération chez Buffon », Dix-huitième siècle, 2007, no 39, p. 595-612 et « La classification des vivants (XVIIe et XVIIIe siècles) », dans Paul-Antoine Miquel (dir.), Biologie du XXI e  siècle. Évolution des concepts fondateurs, 2008, p. 31-67.

[69] Voir le chapitre VII : « Une histoire naturelle non classificatoire » (Buffon : histoire naturelle et philosophie, op. cit., p. 223-277) ; et, surtout, le chapitre XIII : « La raison des vertus : traduction physique du bestiaire moral » (ibid., p. 495-535).

[70] Ibid., p. 38. Étonamment, le passage revient mot à mot à la page 40.

[71] Thierry Hoquet, Buffon illustré. Les gravures de l’Histoire naturelle (1749-1767), 2007. Si la qualité du corpus iconographique que l’on retrouve dans ce dernier ouvrage est remarquable, nous regrettons toutefois de ne pouvoir consulter les planches relatives aux quadrupèdes qui apparaissent dans les volumes du Supplément.

[72] Benoît De Baere, « Représentation et visualisation dans l’Histoire naturelle de Buffon », Dix-huitième siècle, 2007, no 39, p. 613-638.

[73] http://www.buffon.cnrs.fr/

[74] À surveiller entre autres, les actes du Symposium international orgnisé par le Muséum National d’Histoire Naturelle les 18 et 19 octobre 2007, de même que ceux du Congrès interdisciplinaire bilingue L’héritage de Buffon - the Buffon legacy, destiné à réfléchir à l’héritage de Buffon, organisé par l’Université de Bourgogne du 3 au 9 septembre 2007 ; les conférences prononcées lors de ce dernier colloque peuvent dès maintenant être écoutées en ligne sur le site de la Maison des Sciences de l’Homme de Dijon (http://mshdijon.u-bourgogne.fr/msh_cnrs/Multimedia/Textes_Contextes/2007-2008/Buffon/Buffon_accueil.htm).

[75] Buffon, Œuvres, 2007.

[76] Stéphane Schmitt, « Note sur la présente édition », dans ibid., p. LXXVII.

[77] Id.

[78] Buffon, « La Chauve-Souris », HN, VIII, 1759, p. 113-120.

[79] Buffon, « La Roussette, la Rougette et le Vampire », HN, X, 1759, p. 55-65.

[80] Buffon, Histoire naturelle des oiseaux, 2007.

[81] Voir l’édition des Œuvres complètes de Buffon annotée et précédée d’une introduction par le néo-lamarckien J.-L. Lanessan, 1884-1885, 14 vol. in-8º. Outre l’édition princeps, cette édition fait autorité, avec celle de Pierre Flourens : Œuvres complètes de Buffon, 1853-1855, 12 vol. in-8º.

[82] Buffon, Œuvres complètes. Histoire naturelle, générale et particuliere avec la description du cabinet du roy. Tome I (1749), 2007, vol. I.

[83] Thierry Hoquet, Buffon illustré, op. cit., p. 124. C’est du moins l’interprétation que le chercheur affirme avoir retenu de sa lecture de Michèle Duchet (Anthropologie et histoire au siècle des Lumières, op. cit.) dont les analyses tenderaient à interpréter l’Histoire naturelle dans une telle perspective. Nous demeurons sceptique toutefois face à cette transposition interprétative — autant qu’elle soit fondée, ce dont nous doutons également — d’une analyse concernant le savoir anthropologique à une autre qui se limiterait, pour revenir à notre propre centre d’intérêt, à l’Histoire des quadrupèdes. Cette étude reste à faire et, jusque-là, nous restons sur nos positions et affirmons que la rédaction des volumes IV à XV de l’Histoire naturelle témoigne plus de la patience que de la hâte. Voir à ce propos la troisième partie intitulée « La longue patience de l’Histoire naturelle » de la biographie scientifique écrite par Jacques Roger : Buffon. Un philosophe au Jardin du Roi, op. cit., p. 271-461.

[84] Nous ne comprenons pas sur ce point Stéphane Schmitt lorsqu’il s’offusque que le texte de plusieurs éditions de l’Histoire naturelle publiées au XIXe siècle ait été « le plus souvent réorganisé, soit simplement en faisant suivre chaque article de ses éventuels ‘‘suppléments’’, soit crime impardonnable, en tenant compte de la systématique de Linné » (« Introduction », dans Buffon, Œuvres, op. cit., p. LVIII). Si Buffon avait clairement rejeté la nomenclature linnéenne, l’utilisation de cette taxinomie dans les rééditions du XIXe siècle doit être évaluée, croyons-nous, dans sa visée pédagogique, plutôt que d’être réduite à un « crime impardonnable ». De même, faire suivre les articles principaux des « Additions » témoigne de la richesse et de l’unité de l’esprit scientifique de Buffon. Toutefois, rares ont été les critiques, outre Robert Mauzi, Michel Delon et Sylvain Menant, à souligner que « l’édifice de Buffon n’avait nulle prétention au définitif » et qu’il « s’enrichissait sans cesse […] par de nouveaux apports, par des appendices qui remettaient en question les premières affirmations et reflétaient l’évolution d’un savoir toujours remanié » (Histoire de la littérature française, op. cit., p. 310).

[85] Thierry Hoquet a noté que l’immensité de la tâche du naturaliste, de même que le caractère inachevé, voire inachevable de l’histoire naturelle, est un lieu commun qui s’étend depuis Pline jusqu’à Buffon (« L’histoire naturelle est-elle une science de la nature », art. cit., p. 128-131). Buffon en est bien conscient, dès l’incipit du « Premier discours » : « L’Histoire Naturelle prise dans toute son étendue, est une Histoire immense ; elle embrasse tous les objets que nous présente l’Univers. Cette multitude prodigieuse de Quadrupèdes, d’Oiseaux, de Poissons, d’Insectes, de Plantes, de Minéraux, &c. offre à la curiosité de l’esprit humain un vaste spectacle, dont l’ensemble est si grand, qu’il paroît & qu’il est en effet inépuisable dans les détails. Une seule partie de l’Histoire Naturelle, comme l’Histoire des Insectes, ou l’Histoire des Plantes, suffit pour occuper plusieurs hommes » (HN, I, 1749, p. 3-4). Dans le prospectus du Journal des savants (1748), Buffon proposait ce programme : outre l’histoire de la terre et celle de l’homme, le plan initial prévoyait 15 volumes : 9 pour les animaux (quadrupèdes, oiseaux, amphibies, cétacés, reptiles, poissons, crustacés, coquillages, insectes et animaux microscopiques), 3 pour les végétaux, 3 pour les minéraux. On connaît la suite : 12 volumes pour les quadrupèdes, 9 pour les oiseaux — tout le reste des animaux ne sera pratiquement pas touché —, 5 pour les minéraux, sans compter les 7 volumes qui constituent le Supplément. Les végétaux ne seront même pas traités.

[86] Buffon, « Lettre CCCLXXIX à l’abbé Bexon » [20 janvier 1780], Correspondance générale, op. cit., t.  II, p. 8-9 [nous soulignons]. Ce « malheureux volume des quadrupèdes » est le sixième tome du Supplément, qui sera publié en 1782.

[87] Les nombreuses corrections résultant des échanges épistolaires entre Buffon et ses collaborateurs ont fait l’objet d’une étude détaillée par Pierre Marie Jean Flourens (Des manuscrits de Buffon. Avec des fac-similés de Buffon et de ses collaborateurs, 1971) qui a pu mettre en parallèle les manuscrits de Buffon avec les missives. Malheureusement, comme le précise Henri Nadault de Buffon, la correspondance du seigneur de Montbard avec Daubenton, qui a appartenu à un certain docteur Vaussin, originaire d’Orléans, a été égarée et demeure introuvable (dans Buffon, Correspondance générale, op. cit., t. I, p. 53, note 3). Comme Buffon avait l’habitude de détruire ses premières versions, aucun manuscrit ne permet de suivre la genèse des descriptions qui sont contenues dans l’Histoire des quadrupèdes.

[88] Denis Reynaud, « Pour une théorie de la description au 18e siècle », Dix-Huitième Siècle, 1990, no 22, p. 347-366.

[89] Pour un aperçu des différents partenaires qui, outre Jacques de Sève, ont fourni les dessins et gravures présentes dans l’Histoire des quadrupèdes, on pourra se référer au troisième chapitre de la thèse d’Elizabeth Amy Liebman, intitulé « Making the Histoire naturelle », Painting Natures : Buffon and the Art of the Histoire naturelle, op. cit., p. 35-74. Voir aussi Thierry Hoquet, Buffon illustré, op. cit., p. 18-20. Un « Répertoire des dessinateurs et graveurs » plus exhaustif a toutefois été établi par Stéphane Schmitt, dans Buffon, Œuvres, op. cit., p. 1649-1650.

[90] Daubenton, « De la description des Animaux », HN, IV, 1753, p. 123 [souligné dans le texte].

[91] Il est cependant pratiquement impossible de proposer une structure constante pour chacun des « tableaux d’histoire ». Cette diversité fait partie intégrante du style original de Buffon, qui se manifeste le plus souvent dans les préambules de chacun de ces articles. Ce que nous retiendrons pour la suite de notre réflexion n’est pas tant la rigidité d’éléments essentiels à retrouver selon un ordre immuable, mais bien l’emploi d’un vocabulaire pictural pour caractériser ces descriptions écrites.

[92] Si à peu près tous les buffoniens considèrent que le « portrait » renvoie à la fois la « description anatomique » et à la « planche », qui se répondent en creux, l’une exprimant les insuffisances de l’autre, les choses se compliquent lorsque l’on en vient à considérer une contamination possible du « tableau d’histoire » par la rhétorique du « portrait littéraire » — avec une prosopographie assez conventionnelle, mais aussi une éthopée, originale pour l’histoire naturelle au siècle des Lumières —, qui annonce l’éthologie à venir du XIXe siècle. Dans cette optique, les « tableaux d’histoire » de Buffon auraient pu inspirer certains « portraits littéraires » des personnages de la Comédie humaine. À propos de cette rhétorique du portrait littéraire, on pourra consulter avec profit l’excellente synthèse proposée par Régine Borderie dans l’annexe intitulée « Perspectives sur la rhétorique du portrait », Balzac peintre du corps. La Comédie humaine ou le sens du détail, 2002, p. 215-220. Voir aussi notre article : « S’il vous plaît, M. de Buffon… portraiturez-nous un mouton ! », dans Isabelle Billaud et Marie-Catherine Laperrière (dirs.), Représentations du corps sous l’Ancien Régime, 2007, p. 45-63.

[93] Cette unité n’exclut cependant pas un certain contraste suggéré notamment par Denis Reynaud qui affirme que Buffon « oppose » ce qu’il appelle « faire l’histoire » d’un objet à la « description » de cet objet, ce qui l’aurait amené à « définir l’histoire comme ce dont ni la figure, ni la description [anatomique] stricto sensu ne s’occupent » (« Pour une théorie de la description au 18e siècle », art. cit., p. 352 [souligné dans le texte]). Dans le même ordre d’idées, soulignons la pertinence du titre de l’article de Joanna Stalnaker qui exprime éloquemment cette opposition l’animal vivant — représenté par Buffon dans les « tableaux d’histoire » — et les squelettes et autres pièces résultant de la dissection — objets des descriptions anatomiques et des planches réalisées par les collaborateurs de Buffon : « Painting Life, Describing Death », art. cit., p. 193-227. Notre travail démontrera que l’on doit parler cependant plus d’une complémentarité que d’une opposition entre les éléments du triptyque.

[94] Buffon, « Du sens de la Vûe », HN, III, 1749, p. 329.

[95] Elizabeth Anderson, dans Charles-Georges Leroy, Lettres sur les animaux, 1994, p. 265, note 5. Dans ses Lettres du physicien de Nuremberg sur l’homme, publiées en 1781, Leroy confirmera cette « vue très-courte de M. de Buffon » (« Lettre IV à madame *** (lettre 12) », ibid., p. 178.

[96] Buffon, « Lettre LXXX au président Ruffey » [Montbard, le 21 novembre 1759], Correspondance générale, op. cit., t. I, p. 111.

[97] Buffon, « Lettre CLXIV à Guyton de Morveau » [Montbard, le 26 juin 1772], ibid., t. I, p. 218. Henri Nadault de Buffon précise également en note que le naturaliste montbardois était myope avec l’œil gauche plus affecté que le droit, et qu’il se plaignait souvent de la fatigue de sa vue.

[98] Buffon, « Lettre CCLXXIX à l’abbé Bexon » [Montbard, le 14 août 1777], ibid., t. I, p. 352. Sur la neccessité pour Buffon d’avoir recours à des secrétaires, voir, dans la même lettre, la note 1, p. 353.

[99] Ibid., p. 353.

[100] Buffon, « Lettre CCCLVII à l’abbé Bexon » [Montbard, le 8 août 1779], ibid., t. I, p. 433.

[101] À l’exception de trois voyages de jeunesse en France (1730-1731), en Italie et en Suisse (1731-1732) et en Angleterre (1738-1739), Buffon aurait avoué à un admirateur avoir « passé 50 ans à [s]on bureau » (anecdote citée par Yves Laissus, « L’Histoire naturelle », art. cit., p. 78). Nous remercions Jeff Loveland pour nous avoir souligné qu’en fait, malgré une légende datant de plus de 200 ans, il est très douteux que Buffon ait jamais voyagé en Angleterre. Ses pérégrinations se sont donc déroulées essentiellement par procuration, par la compilation d’une masse prodigieuse de récits de voyageurs, d’explorateurs et de correspondants.

[102] Yves Laissus, « Le Jardin du Roi », art. cit., p. 61.

[103] Pierre Marie Jean Flourens, Des manuscrits de Buffon, op. cit., p. 182.

[104] Buffon, « Premier discours. De la manière d’étudier & de traiter l’Histoire Naturelle », HN, I, 1749, p. 4 [nous soulignons]. Nous utiliserons désormais le titre abrégé « Premier discours ».

[105] « L’examen des petits objets […] ne permet rien au génie » (Buffon, cité par Pierre Marie Jean Flourens, Des manuscrits de Buffon, op. cit., p. 215 [nous soulignons]). Suzanne Necker — sa grande confidente — écrit : « M. de Buffon ne pouvait écrire sur des sujets de peu d’importance ; quand il voulait mettre sa grande robe sur de petits objets, elle faisait des plis partout » (Mélanges extraits des manuscrits de M me  Necker, 1798, tome I, p. 237).

[106] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 19.

[107] « J’ai la vue courte, disoit M. de Buffon ; j’ai appris trois fois la botanique, et je l’ai oubliée de même : si j’avois eu de bons yeux, tous les pas que j’aurois faits, m’auraient retracé mes connoissances en ce genre » (Buffon, cité par Suzanne Necker, Mélanges extraits des manuscrits de M me  Necker, op. cit., tome I, p. 62-63).

[108] Buffon, « Discours sur la nature des Animaux », HN, IV, 1753, p. 92. Dans le même ordre d’idées, Diderot écrit : « Celui qui a les yeux microscopiques, aura aussi l’imagination microscopique. Avec des idées très précises de chaque partie, il pourrait n’en avoir que de très précaires. […] si l’attention se fixe sur une partie très petite, l’imagination éprouve la même fatigue que l’œil » (Éléments de physiologie, dans Œuvres complètes, 1987, t. XVII, p. 476 [nous soulignons]).

[109] Buffon, « Lettre CCCIII à l’abbé Bexon » [Montbard, le 5 février 1778], Correspondance générale, op. cit., t. I, p. 377.

[110] Buffon, « Lettre CCCLXX à l’abbé Bexon » [Montbard, le 24 décembre 1779], ibid., t. I, p. 448.

[111] « Optical experience, despite his own imperfect vision, figured largely in Buffon’s method and epistemology » (Elizabeth Amy Liebman, Painting Natures : Buffon and the Art of the Histoire naturelle, op. cit., p. 41).

[112] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 6. Dans la même page, le naturaliste montbardois développe la même séquence : « C’est pour cela que j’ai dit qu’il falloit commencer par voir beaucoup ; il faut aussi voir presque sans dessein, parce que si vous avez résolu de ne considérer les choses que dans une certaine vûe, dans un certains ordre, dans un certain système, eussiez-vous pris le meilleur chemin, vous n’arriverez jamais à la même étendue de connoissances à laquelle vous pourrez prétendre, si vous laissez dans les commencemens votre esprit marcher de lui-même, se reconnoître, s’assurer sans secours, & former seul la première chaîne qui représente l’ordre de ses idées ».

[113] Ibid., p. 5.

[114] Nous employons l’expression « démerveiller » dans le sens du « projet d’éradication de l’admiration »qu’Annie Bitbol-Hespériès assigne à la science cartésienne (« Introduction », dans René Descartes, Le monde, l’homme, 1996, p. X). En effet, Buffon recherche, à la manière de Descartes, la vérité scientifique plutôt que la vérité révélée ou encore certaines réponses tirées de la mythologie. En procédant ainsi, à l’encontre de nombreux naturalistes du XVIIIe siècle qui, contre le monde profane de Descartes, choisissaient de réintégrer la spéculation théologique dans leurs ouvrages, Buffon posait clairement le dépassement de l’attitude admirative devant la nature comme condition de possibilité du travail du naturaliste. Opérant un certain retour vers le projet cartésien, il mettait en question la légitimité de l’esprit dans lequel la plupart de ses contemporains pratiquaient l’histoire naturelle. Cependant, il est vrai que l’opération est chez Buffon nettement plus ambiguë que chez Descartes (notamment lorsqu’il a recours au sublime et à l’anthropomorphisme) et qu’il s’attarde parfois, même si c’est pour ensuite les discréditer, sur des mythes et des « erreurs pittoresques » qui vont plaire à son lectorat. Comme les véritables mirabilia constituent un thème mineur par rapport à ceux de l’ars inveniendi, de l’épistémologie, du génie, de l’imagination ou de l’intertextualité, nous avons toutefois privilégié l’expression moins restrictive « revisiter la faune », qui englobe, mais ne se limite pas, au « démerveillement » de celle-ci.

[115] Buffon ne serait pas le seul à qui la « vûe courte » aurait stimulé la formation d’hypothèses menant à des découvertes. Mentionnons par exemple les réflexions éclairantes de Charles Bonnet à propos du pouvoir de régénération des polypes, qui ont été rendues possibles à la faveur d’une perte de vision qui dura quelques années. En effet, comme le problème concernant la préexistence des germes ne pouvait être résolu de manière empirique, il fallait s’en remettre à ses « yeux de l’esprit » pour tenter d’expliquer ce phénomène spectaculaire. Voir à ce sujet : Virginia P. Dawson, « The Limits of Observation and the Hypotheses of Georges Louis Buffon and Charles Bonnet », dans Elizabeth Garber (dir.), Beyond History of Science, 1990, p. 116-117.

[116] Bernard Lamy, Rhétorique ou l’art de parler, 1998, p. 457.

[117] Bernard de Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes, 1686, p. 7.

[118] Nous remercions Jean-Pierre Cléro de nous avoir souligné ce rapprochement. En fait, Berkeley reprenait les propos de Bayle commentant La Bruyère, pour écrire en 1710 : « I am not without some hopes, upon the consideration that the largest views are not always the clearest, and that he who is short-sighted will be obliged to draw the object nearer, and may, perhaps, by a close and narrow survey discern that which had escaped far better eyes » (A Treatise Concerning the Principles of Human Knowledge, 1998, [« Introduction », § 5], p. 90). De même, voir le « Carnet A » de ses Notes philosophiques : « Même ma vue basse pourrait peut-être m’aider dans cette affaire ; elle me fera rapprocher de l’objet. […] À l’examen, plus d’objets nous voyons à la fois plus distants ils sont, et l’œil qui aperçoit un grand nombre de choses ne peut en voir aucune proche » » (dans Œuvres, 1985, t. I, § 742, p. 123 et § 774, p. 127). Bien que Buffon ait manifesté de la sympathie pour le Berkeley mathématicien, il ne faut pas oublier cependant que le philosophe irlandais était homme un d’Église qui avait clairement mis l’immatérialité au service de Dieu ; tout le contraire du Buffon suspecté de matérialisme qui avait exclu Dieu (parce qu’Il est incomparable) de la science. De plus, la myopie, selon Berkeley, permet au philosophe de s’approcher de l’objet et de le décrire en de minutieux détails ; ce à quoi s’oppose Buffon, notamment lorsqu’il raille Réaumur ou qu’il s’élève contre les interminables descriptions d’Hasselquist (voir infra, chapitre 7, « La texture mal imaginée des cornes de la girafe », p. 498 sq). Nous essaierons de montrer que la myopie chez Buffon favorise le recours aux « yeux de l’esprit » pour appréhender plutôt les « grandes vûes d’un génie ardent » (Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 4).

[119] Charles-Georges Leroy, « Lettre IV à madame *** (lettre 12) », Lettres sur les animaux, op. cit., p. 178.

[120] Denis Diderot, Éléments de physiologie, dans Œuvres complètes, op. cit., p. 475.

[121] Ibid., p. 478 [nous soulignons]. Diderot ajoute, pour illustrer sa pensée : « Il est possible que l’imagination nous fasse un bonheur plus grand que la jouissance. Un amant sans imagination désire sa maîtresse, mais il ne la voit pas ; un amant avec imagination la voit, l’entend, lui parle ; elle lui répond et exécute en lui-même toute la scène des voluptés qu’il se promet avec tendresse et complaisance ».

[122] Claude-Adrien Helvétius, De l'homme, de ses facultés intellectuelles et de son éducation, 1773, p. 154.

[123] Fernand Hallyn, « Dialectique et rhétorique devant la ‘‘nouvelle science’’ du XVIIe siècle », dans Marc Fumaroli (dir.), Histoire de la rhétorique dans l'Europe moderne. 1450-1950, 1999, p. 625 [souligné dans le texte]. Évidemment, la « lunette » dont parle ici Hallyn n’est pas celle du myope, mais bien le télescope. Le principe reste toutefois le même : le télescope, les verres correcteurs, voire le microscope servent tous à rendre visible ce qui ne l’est préalablement pas ; comme l’analogie, ils favorisent la découverte.

[124] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 4.

[125] Jean-Paul Sermain, « La disposition est l’homme même. Marivaux, Buffon, et l’éloquence du for intérieur au XVIIIe siècle », dansCarole Dornier et Jürgen Siess (dirs.),Éloquence et vérité intérieure, 2002, p. 132.

[126] Benoît De Baere, La pensée cosmogonique de Buffon, op. cit., p. 10 [souligné dans le texte].

[127] Patrick Dandrey, La fabrique des fables. Essai sur la poétique de La Fontaine, 1991.

[128] Évidemment, Buffon fait œuvre scientifique et non pas œuvre de fiction. Mais peut-on aller aussi loin que Thierry Hoquet et affirmer que Buffon procède à une réduction physique de toute morale et que l’Histoire naturelle serait mue par un « amoralisme scandaleux » qui évacuerait le « bestiaire traditionnel » (Buffon : histoire naturelle et philosophie, op. cit., p. 495) ? Nous croyons plutôt que, s’il s’agit certes d’une tendance, Buffon reste marqué par ses sources. Il construit ses descriptions animalières non seulement comme un savant naturaliste, mais aussi comme un philosophe et un écrivain. La préférence poétique, de même qu’un certain anthoropocentrisme moralisateur se superposent parfois à l’objectivé idéale du scientifique qui voudrait réduire inexorablement tout élément moral au physique.

[129] Patrick Dandrey, La fabrique des fables, op. cit., p. V.

[130] Ibid., p. 9.

[131] Id.

[132] Id. [nous soulignons]

[133] Ibid., p. 151. À ce propos, comme l’œuvre de Buffon participe pleinement des belles-lettres, il serait intéressant de voir quelle est la part de zoologie ancienne et de physiognomie zoologique qui contamine les descriptions animaières de l’Histoire des quadrupèdes. Cela ne constitue pas l’objet de notre thèse, mais on pourra trouver un début de réponse en consultant nos deux articles : « S’il vous plaît, M. de Buffon… portraiturez-nous un mouton ! », art. cit., p. 45-63 et « Buffon, Pasumot et le sommeil paradoxal du chat : rhétorique et histoire naturelle sous l’Ancien Régime », art. cit., p. 99-115. Une analyse plus poussée montrerait peut-être que Buffon, comme ses prédécesseurs, aurait par moment « exorcisé des hantises trop souvent justifiées face à une nature mal dominée en pratiquant un anthropomorphisme compensateur et conquérant, en se protégeant du réel par le symbole et de la bête par le bestiaire » (Patrick Dandrey, La fabrique des fables, op. cit., p. 155).

[134] Fernand Hallyn, « Une rhétorique sans frontières », Théorie — Littérature — Enseignement, 2000, no 18, p. 11.

[135] Tant dans son acception plus large des rhéteurs latins, Cicéron et Quintilien, qui y distinguaient cinq parties (inventio — recherche de la matière, choix des arguments et des idées —, dispositio — organisation et enchaînement du propos —, elocutio — expression dans un style approprié et convenable, memoria — culture acquise — et actio) que dans celle plus restreinte, notamment au XVIIIe siècle, alors que cet « art de persuader par le discours » ou « art de trouver sur un sujet tout ce qui est capable de persuader » ou « art de faire un discours qui soit propre à persuader » était réduit à trois parties (inventio, dispositio, elocutio), excluant la memoria et l’actio, communes à tous les arts (voir l’ouvrage de Balthazar Gibert publié en 1730 : La rhétorique ou Les règles de l’éloquence, 2004, p. 82-83 et 86).

[136] La rhétorique scientifique, qui insiste surtout sur l’aspect polémique du texte, a déjà été amplement étudiée par Jeff Loveland, Rhetoric and natural history. Buffon in polemical and literary context, op. cit. Nous ne conserverons qu’un aspect de cette approche complexe, que l’on peut à résumer, à la suite de Thierry Hoquet, par la « stratégie » ou « rhétorique de la preuve » (Buffon illustré, op. cit., p. 68 et 70) que Buffon emploie notamment lorsqu’il se réfère aux planches (gravures, dessins) ou aux lettres que lui envoient ses correspondants pour confirmer ou infirmer une hypothèse.

[137] Fernand Hallyn, Les structures rhétoriques de la science. De Kepler à Maxwell, 2004, p. 12-13.

[138] Pour se convaincre de l’importance que Buffon attachait au succès d’estime et combien il était conscient de la qualité esthétique de son œuvre destinée à séduire le plus grand public possible, voir le chapitre « Chronique de la gloire ordinaire » (Jacques Roger, Buffon. Un philosophe au Jardin du Roi, op. cit., p. 442-461), de même que l’« Introduction » de Jeff Loveland (Rhetoric and natural history, op. cit., p. 1-23).

[139] Jean-Marie Klinkenberg, article « Rhétorique », Le dictionnaire du littéraire, 2002, p. 523 [nous soulignons]. Nous proposons cette équivalence entre « rhétorique de la persuasion » et rhétorique scientifique, de même qu’entre « rhétorique poétique » et rhétorique profonde (ou poétique).

[140] Fernand Hallyn, « Dialectique et rhétorique devant la ‘‘nouvelle science’’ au XVIIe siècle », art. cit., p. 616.

[141] Ibid., p. 602. On aura reconnu les trois moyens de persuader identifiés dans la rhétorique aristotélicienne : les preuves ou arguments (logos), les mœurs (ethos) et les passions (pathos).

[142] Mentionnons entre autres ces ouvrages : l’abbé Jean-Baptiste Dubos, Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture (1719), François-Augustin Paradis de Moncrif, Essais sur la nécessité et sur les moyens de plaire (1738) et David Hume, Essais esthétiques (1742-1757) [traduction d’après les Essays Moral, Political and Literary].

[143] Chaïm Perelman, « Rhétorique, dialectique, et philosophie », dans Brian Vickers (dir.), Rhetoric Revalued, 1982, p. 277. Selon Perelman, contrairement à Aristote qui concevait deux domaines — celui de la science et celui de l’opinion, le premier régi par les preuves analytiques, le second par les preuves dialectiques —, il existe « un domaine énorme qui échappe au calcul et à la démonstration, […] où l’on se sert de toutes sortes d’arguments pour obtenir l’adhésion d’un auditoire » (ibid., p. 280). Ainsi, les textes d’histoire naturelle, visant à informer, à persuader et à plaire, seraient soumis à cette « nouvelle rhétorique », devenue instrument indispensable du discours philosophique.

[144] Il est impératif de ne jamais perdre de vue que, comme le souligne Renée Bouveresse, le XVIIIe siècle « apparaît comme le siècle d’or de l’esthétique » ; on porte alors une attention particulière à la notion de sensation qui « se marque dans toutes les théories de la sensibilité, du génie, du goût et de la couleur » (« Introduction », dans David Hume, Essais esthétiques, 2000, p. 15).

[145] Jean-Paul Sermain, « Le code du bon goût », dans Marc Fumaroli (dir.), Histoire de la rhétorique dans l’Europe moderne, op. cit., p. 911.

[146] Ibid., p. 939.

[147] Benoît De Baere, La pensée cosmogonique de Buffon, op. cit., p. 118.

[148] « So that for Buffon’s natural historian, the work of creating the system, not the performance of the experiments or observations, constitutes the act of intellectual creation. This is scientific reasoning as Buffon defines it. […] But truth is the work of genius : it is the imaginative linking of observations into relationships, and the relationships are the facts, not the observations themselves » (Wilda Anderson, « Error in Buffon », art. cit., p. 697-698 [nous soulignons]).

[149] Commentant les résultats d’expériences menées par un collaborateur qui, après plusieurs années d’efforts avait réussi à prouver pour la première fois « que la chien peut produire avec la louve », Buffon, alors âgé de près de soixante-dix ans, écrit : « j’avoue que la découverte d’un fait nouveau dans la Nature m’a toujours transporté » (« Des Mulets », SHN, III, 1776, p. 14).

[150] D’après Benoît De Baere, La pensée cosmogonique de Buffon, op. cit., p. 138. Nous reviendrons en détails sur ces différents ensembles qui regroupent les instruments de l’invention au chapitre 2, p. 115sq.

[151] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 7.

[152] Ibid., p. 12 [nous soulignons].

[153] Ibid., p. 49 [nous soulignons].

[154]  Ibid., p. 50-51 [nous soulignons]. Jacques Roger avait souligné l’importance de cette séquence remarquable qui « définit l’idéal intellectuel de Buffon, l’idéal d’une science qui tire sa dignité à la fois de la noblesse de son objet, les grandes opérations de la nature, et de la supériorité des facultés humaines qu’elle met en œuvre » (Les sciences de la vie dans la pensée française du XVIII e siècle, op. cit., p. 532).

[155] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 61-62 [nous soulignons].

[156] Benoît De Baere, La pensée cosmogonique de Buffon, op. cit., p. 138.

[157] Rappelons que « le corps d’observations dont la cosmogonie de Buffon dépend est doublement tributaire du langage : c’est la lecture qui lui permet de compléter ses propres observations (assez peu nombreuses, d’ailleurs) par les découvertes d’autres savants, et c’est par la description qu’il les intègre dans son œuvre » (ibid., p. 138 [souligné dans le texte]). Est-il nécessaire de rappeler que, en ce qui a trait aux descriptions animalières, c’est la plupart du temps grâce aux yeux des autres que Buffon pourra intégrer ces observations mises en relation avec ses propres lectures ? Buffon « recherchait l’entretien des hommes qui pouvaient lui apporter quelques observations ou qui avaient beaucoup étudié et vu » (Paul-Marie Grinevald, « Les effigies de Buffon », art. cit., p. 46).

[158] Selon Benoît De Baere, La pensée cosmogonique de Buffon, op. cit., p. 153, note 170.

[159] Par exemple, en s’attaquant à la nomenclature de Linné, plus précisément à sa division en cinq ordres des êtres animés qu’il considère explicitement « très-mal imaginée » (« Premier discours », HN, I, 1749, p. 39), Buffon ne propose-t-il pas, implicitement, qu’il existe une manière de très bien imaginer ?

[160] Buffon, « Premier discours », HN, I, 1749, p. 10.

[161] Ibid., p. 51.

[162] Ibid., p. 61.

[163] Benoît De Baere, La pensée cosmogonique de Buffon, op. cit., p. 17. Mentionnons à cet égard qu’il s’agit d’une inversion de la séquence des techniques proposées par Cicéron : le juriste devait inventer avant de juger (invenire et iudicare étant des étapes successives dans la construction d’un argument) — « […] the ideal orator is advised to find the arguments to use in a given case with the help of Aristotelian loci and, at a second stage, to judge them as to their suitability and soundness » (Tobias Reinhardt, dans Marcus Tullius Cicero, Topica, 2003, p. 192).

[164] Nous chercherons à démontrer, comme Benoît De Baere l’a fait à propos de la cosmogonie, si, dans les descriptions animalières, l’imagination de Buffon est « disciplinée par les exigences que posent son épistémologie et le corps d’observations dont il dispose, d’une part, et par un ensemble de préférences poétiques, d’autre part » (La pensée cosmogonique de Buffon, op. cit., p. 16).

[165] « Cum omnis ratio diligens disserendi duas habeat artes, unam inveniendi alteram iudicandi » (Marcus Tullius Cicero, Topica, 2003, § 6, p. 118). Nous donnons la traduction anglaise de Tobias Reinhardt : « All methodical treatment of rational discourse involves two skills, invention and judgement » (dans ibid., p. 119).

[166] « The loci in Cicero’s Topica derive in the last instance from the τóποι Aristotle discusses in his Top. and Rhet. » (Tobias Reinhardt, dans ibid., p. 18). Puis, plus loin : « Cicero’s loci reflect a post-Aristotelian tradition of rhetorical τóποι which have been rearranged and supplemented with the help of Top. and other sources » (ibid., p. 28-29).

[167] Comme le précise Reinhardt, rhétorique et topique sont deux disciplines différentes de la démonstration scientifique : « both disciplines, unlike scientific demonstration, are not intended to establish truths, but rather aim at making the best possible case for a certain claim » (ibid., p. 22). Dans le même ordre d’idées, Balthazar Gibert donna, en 1730, une définition restrictive de la rhétorique classique — « l’art de bien dire » — qu’il distingue non seulement de la science et de la topique, mais aussi de la grammaire — « l’art de parler » — et de la dialectique — « l’art de discourir » (La rhétorique ou Les règles de l’éloquence, 2004, p. 76).

[168] Selon Michel Malherbe et Jean-Marie Pousseur, « Bacon, reprenant la tradition de l’art de la mémoire et transposant la théorie dialectique des lieux, renouvelée par la Renaissance, se bornerait à traiter l’invention scientifique sur le modèle de l’invention rhétorique » (« Introduction », dans Francis Bacon, Novum Organum, 1986, p. 48).

[169] « This point suggests that the scientific method can have little or nothing to say about the invention of theories, the casting of hypotheses, and the dreaming up of potential explanations. […] Writers on method therefore distinguish between the context of discovery and the context of justification, maintaining that scientific method concerns the latter not the former. The idea is that coming up with hypotheses is not subject to rules and methods, but that the testing, evaluation, and confirmation of theories is » (Alexander Bird, Philosophy of Science, 1998, p. 239).

[170] Nous reviendrons en détails sur cette question qui occupera le dernier chapitre de notre première partie. Nous pouvons renvoyer immédiatement à la troisième section de la première partie du lumineux ouvrage publié en 1774 par le philosophe écossais Alexander Gerard : « How Genius arises from the Imagination » (Essay on Genius, 1970, p. 39-71).

[171] Marie-Jean Hérault de Séchelles, Visite à Buffon, dans Buffon, Discours sur le style, suivi de L’art d’écrire et de la Visite à Buffon par Héraut de Séchelles, 1992, p. 77 [nous soulignons].

[172] Lesley Hanks, Buffon avant l’Histoire naturelle, op. cit., p. 227.

[173] Ibid., p. 228.

[174] Buffon, « Discours sur la nature des Animaux », HN, IV, 1753, p. 52-53. En conséquence, l’homme imbécile et l’animal se ressemblent « en ce que l’un n’a point d’ame, et que l’autre ne s’en sert point » (ibid.,p. 60).

[175] Lesley Hanks, Buffon avant l’Histoire naturelle, op. cit., p. 228.

[176] Buffon, « Discours sur la nature des animaux », HN, IV, 1753, p. 68 [nous soulignons].

[177] Ibid., p. 68-69 [nous soulignons].

[178] Il s’agit d’expressions que l’auteure emprunte à Buffon dans « Du fer », HNM, II, 1783, p. 346.

[179] Annie Ibrahim, « La pensée de Buffon : système ou anti-système ? », Buffon 88, op. cit., p. 186.

[180] Buffon, « Du Fer », HNM, II, 1783, p. 346.

[181] Ibid., p. 344-346 [nous soulignons].

[182] Georges Gusdorf, Dieu, la nature, l’homme au siècle des Lumières, 1972, t. V, p. 273.

[183] Buffon, « Discours prononcé à l’Académie françoise», SHN, IV, 1777, p. 3-4.

[184] Nous avons bien cherché dans l’esthétique française une semblable théorisation du génie scientifique, mais en vain. Comme le montrera ce quatrième chapitre, seul Diderot semble avoir amorcé ce glissement depuis les innombrables ouvrages qui, dans la France des Lumières, ont traité de la question du génie artistique.

© Swann Paradis, 2008