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Table des matières
Le premier rapport concernant la géologie des environs de la ville de Québec revient à Bigsby (1827). Ses études stratigraphiques furent rectifiées un peu plus de dix ans plus tard par Emmons (1841), le père du Système Taconique, qui visita Québec et les chutes Montmorency. Il proposa que les formations de la région de Québec étaient équivalentes à celles reconnues dans l’état de New-York par les travaux de la Commission Géologique de cet état de 1836 à 1841, dont Emmons faisait lui-même partie.
Avec la fondation de la Commission Géologique du Canada en 1841, Sir William E. Logan, A. R. C. Selwyn et leurs collaborateurs passèrent tour à tour maintes années à étudier la géologie dans les environs de Québec, unissant leurs efforts dans le but d’en arriver à une interprétation raisonnable de la structure et de la stratigraphie de la région de la ville de Québec. Petit à petit, et par étape, Logan et ses collègues produisirent une carte géologique et définirent des formations, dont quelques-unes nouvelles et difficiles à corréler, déchiffrèrent les éléments de base de la structure géologique de la région. La carte de Logan (1863), montrant les conglomérats calcaires de Lévis, fut d’ailleurs la première carte géologique détaillée produite au Canada.
Finalement, les résultats de Logan et ses homologues furent publiés en 1863 dans la première édition de Géologie du Canada , qui lança une impulsion formidable aux études canadiennes sur l’orogène des Appalaches. Une des principales découvertes rapportées dans ce volume est la reconnaissance de la « Grande Dislocation » ou faille de chevauchement, séparant les roches plissées et déformées des Appalaches de celles non-déformées des Basses-Terres du Saint-Laurent. Logan considérait alors cette faille comme l’extension vers le nord de failles semblables reconnues par les géologues américains dans les états de New York et du Vermont, et qui pouvait être suivie à l’ouest du Lac Champlain. Cette ligne de chevauchement est maintenant reconnue sous le nom de Ligne Logan et marque la limite frontale de la chaîne de montagnes des Appalaches.
Malgré le fait que les études géologiques de l’ancienne marge continentale laurentienne remontent à près de 200 ans, l’interprétation à laquelle en étaient parvenus les géologues n’est pas très différente de celle qui se dégage de l’ensemble de nos connaissances actuelles. Toutefois, notre compréhension de cette région mérite continuellement d’être mise à jour suivant les nouveaux concepts tectoniques et ceci afin d’appuyer l’économie des ressources et les besoins locaux. En effet, nos notions théoriques ont depuis beaucoup progressé et progresseront toujours car nous nous retrouvons maintenant avec plus de problèmes à régler, du moins différents de ceux de Logan et ses acolytes. Mais on ne peut prétendre bien comprendre un sujet si l’historique de son développement n’est pas clairement appréhendé. Dans les années 1960 par exemple, avec l’arrivée de la théorie de la tectonique des plaques et de la dérive des continents, les aspects conceptuels des ouvrages de l’époque étaient alors dépassés, mais des pas de géant ont été faits dans la compréhension de l’évolution des ceintures orogéniques. Aujourd’hui, le modèle qui admet l’orogenèse comme le produit d’un cycle d’ouverture et de fermeture d’océan est appelé « cycle de Wilson » en l’honneur de celui qui l’a proposé (Wilson 1966). Le premier modèle de l’orogène des Appalaches établi sur la base de la tectonique des plaques et intégrant l’ensemble des roches et des structures dans un cycle de Wilson est celui de Dewey (1969). Ce modèle définit la position des marges de l’ancien Océan Iapétus et de son domaine océanique et retrace l’évolution du miogéoclinal appalachien qui, d’une marge de divergence, s’est développé sous forme de marge passive et a finalement été détruit par une collision continentale avec la marge laurentienne. Depuis, l’étude des Appalaches a donné lieu à une foule de modèles conceptuels fondés sur la tectonique des plaques. Ici au Québec, nous avons eu le nôtre avec le travail synthétique de St-Julien et Hubert (1975) qui présentent un modèle tectonique et stratigraphique de l’évolution des roches cambro-ordoviciennes des Appalaches québécoises. Mais la dernière synthèse tectonique des Appalaches canadiennes provient de Williams (1979), qui souligne l’histoire géologique de la fin du Précambrien et du début du Paléozoïque des cinq principales divisions tectonostratigraphiques des Appalaches canadiennes (figure 1.1). Aujourd’hui, la vague de modèles tectoniques s’est apaisée et l’accent s’est plutôt déplacé vers l’étude des principales divisions tectonostratigraphiques de l’orogène, l’établissement des relations stratigraphiques et structurales ainsi que l’interprétation de l’évolution de l’orogène par les processus d’accrétion (Williams 1995). De cette manière, les roches cambro-ordoviciennes du Sud du Québec, autrefois nommées miogéoclinal appalachien, ont été regroupées par Williams (1976) dans la zone tectonostratigraphique de Humber.
Ainsi, dans le Sud du Québec, la Ligne Logan sépare les roches peu déformées des Basses-Terres du Saint-Laurent des roches plus tectonisées des Appalaches. À la limite entre ces deux ensembles géologiques, soit le domaine autochtone de la plate-forme du Saint-Laurent et le domaine des nappes allochtones de la zone de Humber externe des Appalaches, on peut distinguer un mince couloir d’une quinzaine de kilomètres de largeur caractérisé par
Figure 1.1 – Les zones tectonostratigraphiques des Appalaches canadiennes avec les transects du projet des Ponts Géologiques de l’Est du Canada.
une lithologie et une déformation propre. Pour cette entité, nous utilisons le terme « domaine parautochtone » lorsque nous voulons parler de sa lithostratigraphie, de sa chronostratigraphie et de ses relations stratigraphiques avec la marge laurentienne et le bassin d’avant-pays; puis de « zone de failles imbriquées », lorsque nous voulons discuter du style structural de cette région (figure 1.2). Proprement dit, le domaine parautochtone est limité par deux failles de chevauchement majeures: la ligne Logan (et la nappe de la Chaudière) au SE et la faille d’Aston au NO (Globensky 1987; St-Julien 1995). Ce secteur a été cartographié dans un passé plus récent par Globensky (1987) et par St-Julien (1995), malgré que l’essentiel de leurs travaux ait été réalisé à la fin des années 70 et au début des années 80. Globensky (1987) reconnaît les formations de Lotbinière, de Sainte-Sabine
et de la Pointe Aubin, tandis que St-Julien (1995) regroupe ces roches dans la Formation de Lorraine et l’olistostrome de la Pointe Aubin. Jusqu’à ce jour, la lithostratigraphie du parautochtone est interprétée comme étant une séquence à turbidites comprenant, dans sa partie supérieure, de puissantes bandes d’olistostromes (olistostromes de la Pointe Aubin) contenant des blocs des séquences allochtones. Ces lithologies diffèrent légèrement des faciès autochtones, de par des caractéristiques lithostratigraphiques et chronostratigraphiques, reflètant une position plus distale par rapport aux faciès rencontrés dans le domaine autochtone. En effet, les roches à l’affleurement sont d’âge Caradocien tardif, soit syn-tectoniques à l’orogénie taconienne et elles se situent, d’un point de vue paléogéographique, plus au sud-est par rapport à la marge laurentienne et aux faciès autochtones. Ainsi, l’étude de ces roches nous permet de jeter un coup d’oeil sur ce qui se passait au sud-est de la marge laurentienne et jusqu’à quel point ce bassin était tectoniquement actif à cette époque. Également, on reconnaît à l’intérieur de la zone de failles imbriquées un certain nombre d’écailles arrachées de la plate-forme déplacées et imbriquées à l’avant des nappes taconiennes. L’intérêt de ce travail de recherchedu domaine parautochtone réside donc dans son histoire géologique complète, puisqu’il a enregistré non seulement le style de déformation dominant dans la zone de Humber externe, mais aussi l’histoire de la sédimentation et de la déformation de la plate-forme laurentienne jusqu’à son écaillage. Toutefois, les roches du parautochtone affleurent très mal et sont surtout situées en profondeur sous les nappes appalachiennes, de sorte que leur histoire tectonique est encore largement méconnue.
St-Julien (1968) a été le premier à traiter de la présence de bandes de mélange, qu’il nomme « argile-à-blocs », au sein de la séquence parautochtone dans la région de Québec. La formation des « argiles-à-blocs » s’expliquait à l’époque par une avancée des nappes allochtones en progression qui emboutissent et poussent à leur front des sédiments pour ainsi provoquer une série d’éboulis sous-marins (St-Julien 1968). D’autre part, Beaulieu et al . (1980) croient plutôt que ceux-ci sont des mélanges sédimentaires interstratifiés dans la succession stratigraphique du flysch de la Formation de Les Fonds, et résultant d’une certaine activité tectonique en bordure du bassin de dépôt. Depuis ce temps, plusieurs autres unités de mélanges ont été répertoriées dans la même séquence, mais à différentes localités des Appalaches Nord. La réévaluation récente de ces unités les relient tout aussi bien à des processus sédimentaires que tectoniques. Dans la région de Québec, les roches de la nappe du Promontoire de Québec, qui sont d’ailleurs chronostratigraphiquement corrélatives avec l'unité inférieure de calcaires argileux du bassin d’avant-pays (figure 1.3), représentées par la formation de Citadelle (St-Julien 1995; Kirkwood et al. 2000), renferment une unité d’olistostrome interprétée comme étant une coulée de débris (Gayot 2000). Dans la zone de Humber de la péninsule gaspésienne, le Mélange de Cap-Chat de l’Ordovicien moyen à tardif est interprété comme le résultat de processus tectoniques, dans lesquels des mouvements de failles en compression et en extension ont été invoqués (Cousineau, 1998). Dans la zone externe de Terre-Neuve, les spectaculaires mégaconglomérats de la Formation de Cape Cormorant de l’Ordovicien moyen (Groupe de Table Head, représentant l’unité inférieure du bassin d’avant-pays constitué de calcaires argileux) sont dérivés de la plate-forme calcaire, mais ont été déposés dans un environnement tectoniquement actif (Stenzel et al. 1990). Dans la zone externe de l’état de New York, Vollmer et Bosworth (1984) ont démontré que le mécanisme dominant de la formation de mélange dans la séquence parautochtone semble avoir été la rupture tectonique des lits lors des dépôts synorogéniques de flysch à l’Ordovicien moyen. Toujours dans l’état de New-York, Bradley et Kidd (1991) considèrent que lors de la collision taconienne d’avant-fosse à l’Ordovicien moyen, des failles normales auraient été induites par flexure de la lithosphère sous le poids de l’avancée des nappes allochtones, et servent maintenant de modèle pour le dépôt des conglomérats calcaires du Caradocien dans la séquence inférieure carbonatée du bassin d’avant-pays (figure 1.3). Dans les Apennins en Italie, Pini (1999) discerne et classifie les unités de mélanges sédimentaires et tectoniques répertoriées en appliquant certains critères de terrain. Il différencie ainsi très clairement deux types d’unités de mélanges: (1) les olistostromes, qui sont des corps sédimentaires mis en place par des coulées de débris ou des avalanches, composés de blocs de tailles variables, presque exclusivement dérivés du bassin d’avant-pays même; et puis (2) les tectonosomes, qui sont en fait des unités du bassin d’avant-pays très fortement déformées et tectonisées localisées dans des zones de failles ou le long de flancs de plis qui sont le résultat de boudinage, d’imbrication et de chevauchement. Mais peu importe ces interprétations, tous s’accordent sur un point: les mélanges sont la preuve directe d’un environnement actif lors du moment de leur dépôt. Ainsi, les mélanges, d'origine sédimentaire ou tectonique, sont importants afin de clarifier les interactions entre la sédimentologie et le tectonisme dans les bassins d’avant-pays et la chronologie des événements de déformation à l’intérieur des orogènes.
Figure 1.3 – Cadre stratigraphique de la succession de l’Ordovicien de la Plate-forme du Saint-Laurent (modifié de Lavoie 1994; échelle géologique de Tucker et McKerrow 1995). Le patron linéaire vertical indique une période de non-déposition ainsi que d’érosion.
Nous savons que les roches du domaine parautochtone ont subi les effets de la structuration taconienne et sont donc le témoin de cet épisode orogénique, autant au moment de leur dépôt dans le bassin d’avant-pays que lors de leur imbrication. Conséquemment, une meilleure compréhension de la lithostratigraphie et de la chronostratigraphie du domaine parautochtone améliorera notre conception de la tectonique de la marge laurentienne à l’amorce de la collision taconienne. En outre, une connaissance accrue de la géologie structurale de la zone de failles imbriquées améliorera notre conception des roches du parautochtone et des nappes taconiennes lors de leur imbrication et de leur mise en place sur la marge laurentienne. L’étude structurale pourra nous renseigner également sur l’orientation des plis et des failles à l’intérieur de la zone de failles imbriquées. À prime abord, connaître l’orientation des plis est primordial afin de bien déterminer si les plis dans les mélanges sont des « slumps », donc attribués à des phénomènes sédimentaires, ou bien carrément des plis tectoniques. D’autre part, St-Julien et Hubert (1975) ont été les premiers à émettre que les éléments structuraux à l’intérieur d’une même nappe sont uniformes, mais varient brusquement d’une nappe à l’autre. Par exemple, dans la nappe de la Chaudière, les axes sont orientés à N245° et plongent à 20°, tandis qu’à l’intérieur de la nappe du Promontoire de Québec, ils plongent à 50° mais franchement vers le sud. Dans la nappe de Bacchus, ils sont orientés Nord-Sud et plongent à 50°. Enfin, dans le domaine autochtone et parautochtone, les plis sont orientés à N055° et plongent à 15°. Ces données indiquent que le système de plis dans chacune des nappes appalachiennes s’est développé indépendamment des autres nappes, suggérant ainsi qu’elles se sont mises en place à des temps différents et selons des directions différentes. Mais la partie la plus distale de la marge laurentienne, soit ce qui allait devenir la zone parautochtone comme on la connaît aujourd’hui, a subi tour à tour les déformations dues à l’emplacement de chacune de ces nappes, et il ne serait donc pas surprenant de retrouver des signes structuraux à l’intérieur de la zone de failles imbriquées qui témoigneraient d’une variation possible dans la direction de raccourcissement régional des Appalaches. Malheureusement, peu d'études structurales détaillées maintenant publiées ont été réalisées dans la zone de failles imbriquées de la région de Québec. Bien que St-Julien (1995) a cartographié toute la zone parautochtone de la région de Québec à l’échelle du 1 : 20 000, le but de son travail n’était pas d’en faire une étude structurale détaillée, mais bien d’en retirer une image globale. En effet, le terrain qui fait l’objet de cette étude est d’une dimension plutôt modeste (environ 15 km par 1 km) par rapport à ce projet de géologie régionale entrepris à l’époque.
La région qui a fait l’objet de cette étude se situe géographiquement le long du transect #2 du programme de recherche Projet des Ponts Géologiques de l’Est du Canada (en parallèle avec le projet CARTNAT de l’avant-pays appalachien et de la plate-forme du Saint-Laurent au Québec, Nouveau-Brunswick et Terre-Neuve). Ce vaste programme de recherche couvre les Basses-Terres du Saint-Laurent et les Appalaches du Québec et est mené par la Commission géologique du Canada en collaboration notamment avec l'Institut National de la Recherche Scientifique, l'Université Laval, l’UQAC ainsi que les gouvernements provinciaux du Québec, du Nouveau-Brunswick et de Terre-Neuve. Ce projet comprend une série de nouveaux levés de cartographie géologique ainsi que des levés thématiques le long de cinq transects tectonostratigraphiques (figure 1.1), perpendiculaires aux principaux domaines de la marge continentale, qui permettront de répondre à des problèmes scientifiques déterminés. Notre étude proprement dite s’intéresse particulièrement à la remise à neuf de la nomenclature des roches du parautochtone de la région de Québec ainsi qu’à leur corrélation respective avec celles de la plate-forme. Un volet spécial a été ouvert pour les mélanges contenus à l’intérieur de la séquence pour ainsi mieux définir le caractère tectonostratigraphique de la zone de failles imbriquées. Et bien sûr, une analyse structurale a été réalisée sur toute la coupe de la zone parautochtone. Ce projet de recherche est le seul du programme CARTNAT qui visait une mise à jour de la stratigraphie du domaine parautochtone et une étude détaillée de la zone de failles imbriquées dans la région de Québec.
Dans le cadre de l'étude régionale du CARTNAT, une étude ponctuelle a été entreprise entre les villages de Saint-Antoine-de-Tilly et de Saint-Nicolas et fait ainsi l’objet de ce projet de recherche. Ce site a été sélectionné car il offre une exposition continue de roches du domaine parautochtone et la présence de mélanges à l’intérieur de la séquence parautochtone améliorent considérablement la compréhension de la zone de failles imbriquées. Pour cette étude, les objectifs qui ont été retenus sont:
Réviser la nomenclature de la stratigraphie du parautochtone;
Déterminer la lithostratigraphie de la séquence parautochtone de la région de Québec;
Caractériser aussi bien de manière lithologique que structurale les unités à mélanges de Pointe Aubin;
Incorporer les nouvelles données de maturation thermique et palynologiques;
Effectuer une analyse statistique de l’orientation des éléments structuraux par domaines;
Caractériser le style structural de la zone de failles imbriquées; et
Présenter un modèle de l’évolution tectonosédimentaire du parautochtone de la région de Québec.
Voici l’approche préconisée pour réaliser chacun des objectifs:
La littérature sur la lithostratigraphie des Basses-Terres du Saint-Laurent et du domaine parautochtone de la région de Québec a été revue;
La compilation des données lithologiques, stratigraphiques, chronostratigraphiques (tels les fossiles) et structurales a été ajoutée à des nouveaux levés lithologiques et structuraux systématiquement positionnés sur une grille de 50 m, notamment avec l'aide de photos aériennes et d'un récepteur GPS ( Global Positioning System ), afin de produire une carte géologique d'une échelle de 1:5000. Ensuite, avec toutes ces données entre les mains, la corrélation lithologique et chronostratigraphique a été établie entre le flysch de la Pointe Aubin et les autres unités du parautochtone et de l’autochtone pour enfin en arriver à une coupe stratigraphique schématique.
Une étude détaillée de la lithologie, du type et de la taille des fragments, de la matrice des mélanges, des textures et des fabriques tectoniques des niveaux de mélanges a dû être effectuée. Chacun des blocs du mélange a été pris séparément, puis positionné le mieux possible sur la carte géologique au 1 :5000. Il est à noter que cette étape a été grandement inspirée par le travail de St-Julien (1968) sur le même mélange, qu'il nomme « argile-à-blocs ».
Nous avons acquis de nouvelles données palynologiques à l’intérieur du mélange de la Pointe Aubin par l'entremise d'Esther Asselin, de la Commission géologique du Canada à Québec, afin de clarifier l’âge et l’origine des blocs du mélange. Le travail de Walters (1979) a été utilisé pour les graptolites.
Conjointement, les mêmes échantillons ont été soumis à une étude de maturation thermique par Rudolf Bertrand, de l'Institut national de recherche scientifique, centre Eau-Terre-Environnement. Ainsi, ces outils permettent de mieux raffiner les interprétations sur le mélange et sa signification à l'intérieur de la zone de failles imbriquées.
Nous avons noté l'attitude de la stratification et de tous les éléments structuraux observés sur l'affleurement. Une analyse statistique de l’orientation des éléments structuraux par domaines a été réalisée avec des projections stéréographiques. Les principaux éléments structuraux retenus, outre la stratification, ont été: la direction et la plongée des charnières de plis; l'attitude du plan axial des plis; le clivage; et enfin les plans de failles mésoscopiques et les stries associées. Les données ont par ailleurs été reportées sur une carte à l'échelle 1 : 5000 pour fin d'interprétation. Des coupes structurales ont également été produites tout le long de l'affleurement dans l'optique de mettre en relation les unités lithostratigraphiques de part et d'autres des failles et de tenter une projection en profondeur.
La division zonale des roches du Cambro-Ordovicien et d’unités plus anciennes, introduite il y a plus de 25 ans par Williams (1976), regroupe les terrains possédant des caractéristiques stratigraphiques et tectoniques semblables (figure 1.1): Humber, Dunnage, Gander, Avalon et Meguma. Seulement les zones d'Humber et de Dunnage sont présentes au Québec et cette dernière est de plus largement masquée par une séquence sédimentaire siluro-dévoniennes. Ces bassins successeurs siluro-dévoniens ont été déformés lors de l'orogénie acadienne au Dévonien moyen (Malo et al. 1995). L’expression en surface de la zone d'Humber et de Dunnage est un corridor de déformation intense, nommé Ligne Baie Verte-Brompton, notamment soulignée par la présence de lambeaux d’ophiolites (Williams et St-Julien 1982). La plupart des roches de la zone de Dunnage se sont formées dans le domaine océanique de l’océan Iapétus, par opposition aux roches de la zone de Humber qui ont sédimenté sur la marge du continent Laurentia.
La zone de Humber se divise en deux parties caractérisées par un style structural et un degré de métamorphisme contrastés (figure 1.1): (1) au Nord-Ouest, une division externe qui présente une déformation modérée, un métamorphisme régional de faible intensité, et où les successions stratigraphiques sont conservées et peuvent être facilement reconstituées; et, (2) au Sud-Est, une zone interne marquée par une déformation intense, un métamorphisme régional d’intensité moyenne à forte, et pour laquelle les relations stratigraphiques et structurales sont généralement difficiles à établir. Les roches de la zone de Humber externe ont principalement été affectées par les déformations taconiennes, tandis que celles de la zone de Humber interne ont connu une superposition des orogenèses taconiennes puis acadiennes, soulignées notamment par des rétrochevauchements et des failles normales (Castonguay et al. 1997).
En plus du socle grenvillien, les environs de la ville de Québec sont notamment la rencontre des trois principaux ensembles stratigraphiques et structuraux de la zone de Humber externe (figure 1.4). Le Grenville affleure à environ une dizaine de kilomètres au Nord de la ville de Québec pour s'étendre de façon continue en direction du nord jusqu’à la péninsule du Labrador. Le socle précambrien est recouvert par des roches ordoviciennes carbonatées et clastiques non-déformées de la Plate-forme du Saint-Laurent, qui forment une bande étroite orientée nord-est s'étendant jusqu'à l'extrémité est de l'Île d'Orléans. Plus au Sud-Est se trouvent les différentes nappes allochtones des Appalaches, constituées de roches du Cambrien à l'Ordovicien moyen, qui se sont mises en place lors de l'orogénie taconienne. Les sédiments déposés au-dessus de l’ancienne marge laurentienne ont été déformés et en partie transportés lors de la mise en place des nappes allochtones. Le domaine parautochtone, ou la zone de failles imbriquées, comprend les sédiments légèrement plissés et faillés. Il est restreint en surface à une bande mince jouxtant le front appalachien et constitué principalement des roches déformées de la séquence flyschique de la Plate-forme du Saint-Laurent.
Figure 1.4 - a) Géologie du front appalachien dans la région de Québec, modifié de Globensky (1987) et adapté de Castonguay et al. (2002). b) Coupe géologique le long de la ligne sismique 2001, adapté de St-Julien et al. (1983) et Castonguay et al. (2001). La localisation de la ligne sismique 2001 se retrouve sur les figures. 1.2 et 1.4a. Abbréviations: NB, Nappe de Bacchus; NC, Nappe de la Chaudière; NL, Nappe de Lévis; NPQ, Nappe du Promontoire de Québec; PA, Pointe Aubin; SCF, Synclinal de Chambly-Fortierville Syncline.
Les Laurentides, montagnes que l'on aperçoit au Nord de la ville de Québec, font partie de la province géologique du Grenville et sont une ceinture de roches métamorphiques contenant de grands massifs de roches intrusives qui constituent les reliques d’une ancienne chaîne de montagne. Les roches du socle grenvillien sont d’âge Protérozoïque, et par le fait même les plus vieilles du Sud du Québec. Les roches du Grenville sont généralement séparées des roches de la Plate-forme du Saint-Laurent par un système régional de failles normales en échelon, orientées nord-est, le long desquelles les formations ordoviciennes sont abaissées par rapport au socle précambrien (figure 1.4). Le mouvement dans ces failles normales varie beaucoup d’un endroit à l’autre, se traduisant généralement en centaines de mètres et pouvant atteindre plus de 1000 mètres. Plusieurs raisons suggèrent que les failles normales ont été actives durant la sédimentation de la Plate-forme du Saint-Laurent (Séjourné et al. 2003). Les roches du Grenville consistent essentiellement en des gneiss accompagnés de bandes de calcaire cristallin, de quartzite, de quelques amas de métagabbros, d'un massif d'anorthosite, et de quelques petits affleurements de pegmatite (St-Julien 1995).
Cette séquence autochtone, aussi appelée la plate-forme du Saint-Laurent, repose en discordance sur le socle précambrien du Grenville. Il s’agit principalement de calcaires et de dolomies et, dans une moindre mesure, de roches silicoclastiques. L’âge de ces roches s’échelonne du Cambrien précoce à l’Ordovicien tardif. La plate-forme du Saint-Laurent montre l’évolution d’une marge continentale passive en un bassin d’avant-pays, puis des stades précoces de l’orogenèse taconique.
La séquence de la plate-forme du Saint-Laurent est caractérisée par un important « trou » stratigraphique. Cette discordance correspond au sommet du Beekmantown jusqu’à la base du Chazy (figure 1.3), et est interprétée comme le résultat du passage à l'Ordovicien moyen du bombement périphérique lors de l'avancée des nappes appalachiennes vers le nord-ouest sur l'ancienne marge continentale (Lavoie 1994). Dans la région de la ville de Québec, la séquence de la plate-forme du Saint-Laurent n'est seulement représentée que par les groupes de Trenton, d'Utica, de Sainte Rosalie, de Lorraine puis de Queenston.
Les lits inférieurs du Groupe de Trenton reposent en plusieurs endroits directement sur le socle précambrien. Dans la majorité des affleurements, la base est constituée par quelques mètres de grès. Le Groupe de Trenton est constitué surtout d'un calcaire noir ou gris bleuâtre foncé, riche en fossiles, avec de minces lits de shale séparant le calcaire en bancs dont l'épaisseur varie de 3 à 30 cm (Globensky et al. 1993). Le ratio shale/calcaire augmente relativement vers le sommet pour ainsi faire graduellement suite au Shale d'Utica. L'épaisseur totale du Groupe de Trenton dans la région de la ville de Québec est estimée à 150 m (St-Julien 1995).
Le Shale d'Utica constitue l'exemple classique d'une unité lithologique diachrone. Dans la région du lac Champlain, au Sud-Ouest du Québec, il repose à peu près sans discordance sur les unités inférieures du Groupe de Trenton et, vers le nord-ouest, dans la région de Montréal, il devient progressivement de plus en plus jeune et séparé des unités supérieures du Trenton par une discordance (Globensky et al. 1993). Dans la région de la ville de Québec, l'Utica repose sans discordance sur le Trenton. Le Shale d'Utica est calcareux, de couleur brun foncé et associé à un calcaire argileux ayant une odeur de pétrole. On trouve aussi de minces interlits de calcilutite grise à jaune grisâtre dispersés dans la séquence. L'épaisseur du Shale d'Utica est de 30 m et demeure assez constante.
Clark et Globensky (1976), en accord avec la redéfinition du Shale d'Utica à la localité-type dans l'État de New-York, proposèrent que le terme de Lotbinière soit dorénavant restreint aux roches flyschiques reliées à la sédimentation appalachienne, et que le nom d'Utica s'applique seulement au shale typique de la sédimentation de plate-forme des Basses-Terres du Saint-Laurent. Ainsi, dans la région de la ville de Québec, le Shale d'Utica est surmonté par la Formation de Lotbinière (Groupe de Sainte-Rosalie). La partie inférieure se compose de shale micacé sablonneux contenant de fines lamines de siltstone et des lits de dolomie sablonneuse. La partie supérieure montre des passages plus gréseux et de minces lits de grès s'épaississant graduellement vers le sommet (Globensky et al. 1993). Bref, le Lotbinière se caractérise par la régularité de son litage et de sa lamination, son absence de bioturbation et sa pauvreté faunique. L'épaisseur varie en général entre 90 et 250 m, quoique Beaulieu et al. (1980) évalue à 510 m le Lotbinière à Saint-Antoine-de-Tilly.
À l'affleurement, le Groupe de Lorraine n'est présent qu'en contact de faille avec les unités sous-jacentes. Représenté par les formations de Nicolet puis de Pontgravé, le Groupe de Lorraine est caractérisé à sa base par une riche faune à coquilles, notamment de pélécypodes. L'ensemble se compose de shale arénacé à calcareux, gris foncé, avec des interlits de calcaires et de grès, avec toutefois une plus grande abondance de lits de calcaire vers le sommet. L'épaisseur du Lorraine est plus considérable que les unités sous-jacentes, et dans l'axe du synclinal Chambly-Fortierville (figure 1.4), l'épaisseur est tout près de 4000 m (Globensky et al. 1993). Cette structure majeure a une direction de N050° et plonge très faiblement vers le sud-ouest (Beaulieu 1976).
Finalement, le Groupe de Lorraine est chapeauté par la séquence de molasse du Groupe de Queenston, qui comprend la Formation de Bécancour et le Membre de Carmel, à la base (Globensky et al. 1993). Ce dernier est constitué uniquement de shale gris, et passe graduellement aux shales silteux et grès rouges de la Formation de Bécancour. Le Queenston se retrouve de part et d'autre de l'axe Chambly-Fortierville (figure 1.4). Son épaisseur varie de 392 à 700 m (Globensky et al. 1993).
Ce domaine, définie sur la base de sa stratigraphie interne et dont l’équivalent structural est la zone de failles imbriquées, se situe entre le domaine autochtone, au Nord-Ouest, et le domaine allochtone, au Sud-Est. Le contact de la zone de failles imbriquées avec le domaine autochtone de la plate-forme du Saint-Laurent est souligné par la faille d’Aston (figure 1.4). Structuralement, le parautochtone consiste en une série de chevauchements, à pendage vers le sud-est, qui répètent par imbrication la partie distale des faciès de plate-forme du Saint-Laurent (St-Julien 1995). Les lithologies retrouvées à l’affleurement dans le parautochtone sont essentiellement des turbidites, communément appelées flyschs du Groupe de Sainte-Rosalie. Les données de forages révèlent toutefois que tous les groupes stratigraphiques de la plate-forme sont retrouvés dans des écailles (Ministère des Ressources Naturelles, 1974).
Stratigraphiquement, dans la région de Québec, le domaine parautochtone est constitué, à l'affleurement, que la Formation de Les Fonds (Groupe de Sainte-Rosalie), une succession de grauwacke, de siltstone, de shale et de mélange (ou olistostrome selon St-Julien 1995) longtemps considérée comme faisant partie de la Formation de Lorraine. Cependant, Globensky et Riva (1982) datèrent cette unité comme étant plus ancienne que le Lorraine et la corrélèrent avec la partie inférieure et médiane du Shale d'Utica. Ces investigations confirmèrent les travaux de Clark et Globensky (1976) qui nommèrent pour la toute première fois la séquence, Formation de Les Fonds. Finalement, Globensky (1987) rattacha cette formation au Groupe de Sainte-Rosalie. À cause de nombreux plissements et failles, il est hasardeux d'évaluer l'épaisseur de cette formation.
La zone de failles imbriquées est limitée au Sud-Est par la Ligne Logan et les nappes allochtones. Outre les failles, une succession complexe de plis déversés vers le nord-ouest reprennent la séquence. Ces plis ont un axe d'environ N050° et plongent faiblement tantôt au nord-ouest, tantôt au sud-est.
Les orogenèses taconienne (Ordovicien moyen à tardif) et acadienne (Dévonien moyen) ont dominé l’histoire tectonique des Appalaches dans le sud du Québec (St-Julien et Hubert 1975). Les roches de la zone de Humber externe ont principalement été affectées par les déformations taconiennes, alors que la zone de Humber interne a connu une superposition des orogenèses taconienne et acadienne. La déformation des roches de la zone de Dunnage et des bassins siluro-dévoniens des Appalaches du Nord est reliée à l’orogénie acadienne.
Les roches qui affleurent au sein de la zone de Humber constituent un prisme de roches sédimentaires et volcaniques déposé sur la marge du continent Laurentia de la fin du Cambrien jusqu’à l’Ordovicien précoce. Par leur nature, tout comme pour les unités de la plate-forme du Saint-Laurent, ces roches témoignent des principales étapes de l’évolution de la marge laurentienne: la création d’un rift dans le supercontinent Laurentia et l’invasion marine; puis principalement le développement en bordure du continent Laurentia d’une marge, d’un talus et d’un glacis. Les strates des nappes allochtones étaient en continuité latérale avec celles de la plate-forme du Saint-Laurent. Contrairement à ces dernières, elles se sont plutôt sédimentées sur le talus continental et le glacis de la marge laurentienne.
La limite Nord-Ouest de la zone de Humber avec la zone de failles imbriquées est marquée par une faille de chevauchement majeure communément appelée Ligne Logan, mais originellement nommée: la « St. Lawrence and Champlain Fault ». C’est Clark (1951) qui rendu formel l’usage de « Ligne Logan » en la définissant et en traçant son extension jusqu’à la ville de Québec. Le terme « faille Logan » est également couramment utilisé, mais n’est toutefois pas recommandé parce qu’en réalité le front des nappes taconiennes est composé de plusieurs failles. Dans certains secteurs, il est d’ailleurs possible que le front ait été repris par une faille plus récente, c’est-à-dire un chevauchement plus tardif. Ceci expliquerait donc la nature rectiligne de la Ligne Logan dans certaines régions. Bref, la Ligne Logan est donc composée d’un réseau de failles formant le front des différentes nappes taconiennes.
Le domaine externe de la zone de Humber est composé de 4 nappes. Ces nappes sont constituées d’unités tectonostratigraphiques ayant des caractères sédimentaires et stratigraphiques distincts. Le mode de mise en place des unités correspond à l’empilement en séquence, les nappes contenant les unités les plus vieilles se retrouvant au sommet de l’empilement et celles comprenant les unités les plus jeunes à la base (Stanley et Ratcliffe 1985). L’attitude des éléments structuraux est constante au sein de chaque nappe, mais varie d’une nappe à l’autre. Chacune de ces unités tectoniques est séparée des autres par des plans de chevauchement majeurs. On utilise aussi le terme « allochtone » pour ces unités, impliquant que celles-ci ont été déplacées de plus de 10 kilomètres par rapport à leur milieu de dépôt originel.
Dans la région de la ville de Québec, l'allochtone appalachien est divisé en quatre nappes: la nappe du Promontoire de Québec (NPQ), la nappe de Lévis (NL), la nappe de Bacchus (NB), puis enfin la nappe de la Chaudière (NC) (figure 1.5).
(1) La nappe du Promontoire de Québec est l'unité structurale la plus basse des allochtones appalachiens et contient les faciès les plus proximaux de toutes les nappes allochtones. Elle comprend les formations de la Ville de Québec et de la Citadelle (St-Julien 1995). La Formation de la Ville de Québec est composée de calcaires argileux interlités de shale noir. La Formation de la Citadelle est une unité chaotique composée d'un mélange de shale noir et de blocs de calcaires. La Formation de la Citadelle est interprétée par St-Julien (1995) comme un olistostrome, probablement dérivé par des coulées de débris de la plate-forme carbonatée ordovicienne. La nappe du Promontoire de Québec est limitée au nord-ouest par la Ligne Logan, au sud et à l'est par les nappes de la Chaudière, de Lévis et de Bacchus (figure 1.5). Les plis plongent vers le sud avec un angle de plongée de 45°.
(2) Tout comme pour la nappe du Promontoire de Québec, les roches de la nappe de Lévis n'affleurent que sur une superficie très limitée, mais ont tout de même été le sujet de nombreuses études dues à la présence de spectaculaires affleurements de conglomérats calcaires riches en fossiles. Depuis toujours, maintes controverses sur la stratigraphie de la nappe ont fait surface, dû aux nombreuses répétions de la séquence par des failles et des plis. Malgré que certains regroupent toute la séquence à l'intérieur de la Formation de Lévis, St-Julien (1995) corrèle la base de la nappe avec les formations de l'Anse Maranda et de Lauzon, présentent au sein de la nappe de Bacchus un peu plus à l'est (figure 1.5). La séquence est dominée à la base par des shales gris vert et des lits compétents de calcaires et de grès. Au sommet, la section comprend davantage de conglomérats calcaires. Les débris calcaires trouvés dans les conglomérats contiennent des faunes datant du Cambrien précoce à l'Ordovicien précoce, et témoignent qu'une plate-forme étendue était présente dans la région et a produit des coulées de débris similaires au Groupe de Cow Head à Terre-Neuve (Lebel et Kirkwood 1998; Hiscott et James 1985). La nappe de Lévis est parfois divisée en deux écailles distinctes (St-Julien 1995), soit l'écaille de la Pointe de Lévy (sur la rive sud) et l'écaille de Sainte-Pétronille (sur l'extrémité ouest de l'Île d'Orléans). La nappe de Lévis est coincée entre la nappe du Promontoire de Québec, en-dessous, et les nappes de Bacchus et de la Chaudière, au-dessus. Ainsi, la nappe est limitée au Nord-Ouest par la faille de la Pointe du Bout de l'Île, à l'Est par la faille de Ells, puis au Sud par la faille de Beaumont. Les plis diffèrent de façon significative à l'intérieur des deux écailles. Dans l'écaille de la Pointe de Lévy, les plis sont serrés, déversés vers l'ouest et plongent vers le sud avec une plongée moyenne de 25°. Tandis que dans l'écaille de Sainte-Pétronille, les plis sont relativement plus serrés, déjetés vers le nord-ouest et plongent à 10° vers le nord-est.
(3) La nappe de Bacchus est localisée principalement à l'Est de l'écaille de Sainte-Pétronille, sur l'Île d'Orléans, et à l'Est de l'écaille de Lévy sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent (figure 1.5). La nappe est dominée par une série de plis et de failles de chevauchement d'orientation nord-sud dont la trajectoire dévie vers le nord-ouest de l'Île d'Orléans pour devenir parallèle à la ligne Logan, soit d'orientation nord-est-sud-ouest. Ces failles répètent trois formations: l’Anse Maranda, le Lauzon, et la Pointe de la Martinière (St-Julien 1995; Lebel et Hubert 1995). La Formation de l'Anse Maranda est surtout composée de mudstones rouge et vert et de grès glauconieux. La Formation de Lauzon montre à la base des conglomérats calcaires, puis, vers le sommet, la séquence consiste en un assemblage de grès arkosique et de calcaires interlités de shale gris. La composition de la Formation de la Pointe de la Martinière comprend une séquence cyclique de mudstones rouge, vert, pourpre et gris interlités avec des calcaires et des lits de siltstone. Au Nord-Ouest, la nappe de Bacchus est limitée par la ligne Logan, puis à l'ouest par la faille de Ells (St-Julien 1995). Au sud, elle est limitée par la faille de Beaumont dans laquelle on retrouve l'olistostrome d'Etchemin .
(4) Limitée au Sud-Est par la faille du Foulon, la nappe de la Chaudière couvre tout le secteur Sud-Est de la région de Québec et est directement en contact avec la zone de failles imbriquées sur l'entran méridional du fleuve Saint-Laurent (figure 1.5). La nappe de la Chaudière est exclusivement constituée par le Groupe de Sillery, lequel comprend trois formations qui sont de la base au sommet: Sainte-Foy, Saint-Nicolas, puis Breakyville (St-Julien 1995). Le Groupe de Sillery est essentiellement composé de shales et de mudstones vert, rouge et gris avec localement des interlits de siltstone et grès allant de quelques centimètres à une dizaine de mètres. Les plis sont serrés et même renversés vers le nord-ouest dans la partie nord-ouest de la nappe et relativement ouverts dans la partie sud-est. Les surfaces axiales sont orientées N050° et les charnières plongent à environ 10° vers le sud-ouest.
Au Précambrien tardif, le continent Laurentia est affecté par une tectonique en distension, marquant ainsi la phase de « rifting » précédant l’ouverture de l’océan Iapétus. L’assemblage stratigraphique qui se développe sur la marge laurentienne reflète un cycle de transgression-régression majeur (Globensky 1987) jusqu’à la fermeture de l’océan, de l’Ordovicien tardif au Silurien précoce. La même séquence de sédimentation est corrélative depuis l’Ontario jusqu’à Terre-Neuve, mais l’irrégularité de la marge et la tectonique en horsts et grabens qui se perpétue à travers toute la colonne stratigraphique depuis le Cambrien font que les puissances des séries varient latéralement et que les événements sont enregistrés de façon diachronique entre les différentes plates-formes et même à l’échelle d’une seule plate-forme (Lavoie 1994).
À la base de la séquence, le grès du Cambrien supérieur (Groupe de Potsdam) repose en discordance d’érosion sur le socle grenvillien (figures 1.3 et 1.4b). Les dépôts fluviatiles, caractéristiques d’un environnement côtier, reflètent les premières phases de la transgression marine cambro-ordovicienne sur la marge subsidente de Laurentia. À quelques dizaines de kilomètres au sud de la ville de Québec, des coulées basaltiques de la Formation de Saint-Flavien témoignent d’épanchements volcaniques formés dans un environnement de rift, en milieu continental ou marin peu profond, précédant l’ouverture de l’océan Iapétus.
Les carbonates et les dolomies du Groupe de Beekmantown marquent l’établissement et l’étalement progressif de la plate-forme marine, déposés soit en concordance avec le grès cambrien du Potsdam, soit en discordance sur le socle grenvillien (figure 1.3). Ces roches, et leur équivalents détritiques distaux des nappes allochtones des Appalaches, indiquent qu’un océan a remplacé le rift du Cambrien précoce et qu’une marge continentale passive, semblable à la marge atlantique actuelle, s’est constituée en bordure du continent Laurentia (Brisebois et Brun 1994). Les sédiments détritiques de cet assemblage provenaient probablement en grande partie de l’érosion du Grenville, au Nord-Ouest de la plate-forme.
À l’Ordovicien moyen, l’orogénie taconienne est provoquée par la collision entre la marge passive laurentienne et un complexe de subduction formé d’une série d’arcs volcaniques (St-Julien et Hubert 1976; Williams 1979; Stanley et Ratcliffe 1985). Le premier signe d’activité tectonique le long de la marge est une période de soulèvement et d’érosion de la plate-forme marquée par une discordance dans la succession carbonatée et attribuée au passage d’un bombement périphérique en avant des nappes taconiennes (Jacobi 1981; Quinlan et Beaumon 1984; Bradley et Kidd 1992; Knight et al. 1991; Lavoie 1994).
Un bassin d’avant-pays s’est développé à la marge en réponse au poids des nappes taconiennes en migration vers le nord-ouest (figure 1.3). En suivant la classification de Sinclair (1997), nous pouvons subdiviser le bassin d’avant-pays des Appalaches québécoises taconiennes en trois domaines de dépôt, traduisant ainsi trois unités stratigraphiques, et communément superposées lors de la migration du prisme orogénique . Les trois unités reflètent: (I) une sédimentation carbonatée sur la marge continentale du bassin (unité inférieure) (II) une sédimentation hémipélagique d’eau profonde dérivée de la marge continentale (unité médiane); et (III) une sédimentation silicoclastique de turbidites provenant de la marge orogénique du bassin (unité supérieure).
Géographiquement, le secteur à l'étude se situe sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent entre les villages de Saint-Antoine-de-Tilly et de Saint-Nicolas (figure 1.4). Pour s'y rendre, à partir de la Ville de Québec, il suffit d'emprunter le pont Pierre-Laporte en direction sud (autoroute 73), puis ensuite de bifurquer sur l'autoroute 20 en direction de Montréal (sortie 312), vers l'ouest (figure 1.6). Puis, environ 7 km plus loin, prendre la sortie 305 pour ensuite aller en direction nord sur la route 172, aussi appelée Lagueux. À l'intersection avec la route 132, ou Marie-Victorin, tourner vers la gauche en direction de l'ouest. Différentes petites routes mènent à l'estran du fleuve Saint-Laurent, où les roches du domaine perautochtone sont exposées à marée basse à la Pointe Aubin, soit à peine 10 km de l'intersection des routes 172 et 132. De là, on accède directement aux « argiles-à-blocs » de St-Julien (1968) ainsi qu’aux affleurements les plus intéressants de cette présente étude.
Le secteur à l'étude (figures 1.4 et 1.6) a été cartographié par Clark et Globensky (1973) qui attribuent principalement le Groupe d'Utica et la Formation de Lotbinière à la séquence flyschique. Beaulieu et al. (1980) font une révision de ces roches et assignent plutôt ces roches à la Formation de Nicolet, plus particulièrement au Membre de Sainte-Perpétue. Dans un passé plus récent, Globensky (1987), dans sa compilation géologique des Basses-Terres du Saint-Laurent, reconnaît les formations de Lotbinière, de Sainte-Sabine et de Les Fonds, faisant toutes partie du Groupe de Sainte-Rosalie. Malgré tout, St-Julien (1995) assigne la totalité de ces roches à la Formation de Lorraine.
Pour la section de la Pointe Aubin (figures 1.4, 1.6 et 1.7), Globensky (1987) assigne le shale chaotique avec blocs au Wilsflysch de Drummondville et de Pointe Aubin. Plus tard, Globensky et al. (1993) se revisent et assignent plutôt ces roches aux formations d'Aubin et de Les Fonds. St-Julien (1995), quant à lui, regroupent ces roches à l'intérieur de l’olistostrome de la Pointe Aubin. La Formation d'Aubin de Globensky et al. (1993) est décrite comme étant une unité composée de lits denses, verts et cherteux constitués de différents types de calcaires dolomitiques biens lités, de mudstone calcareux noir, d'« argiles-à-blocs » et de mudstone rouge dont aucun fossile n'a été observé. Cette formation est en contact de faille avec le Groupe de Lorraine au Nord-Ouest et une formation de wildflysch au sud-est. Quant à la Formation de Les Fonds de Globensky et al. (1993), celle-ci comprend une épaisse bande de wildflysch dans une matrice de shale et de siltstone dont les graptolites identifiés dans la matrice appartiennent aux zones à Corinoides americanus et à Orthograptus ruedemanni . Clark et Globensky (1973) assignent également cet ensemble de roches à la Formation d'Aubin et indiquent cette fois-ci un âge Normanskill (i.e. zone à graptolite à Nemagraptus gracilis ) pour les différentes unités litées ainsi que les « argiles-à-blocs », puis un âge Canajoharie (i.e. zones à C. americanus et O. ruedemanni ) pour la matrice. On constate déjà une confusion sur l'assignation stratigraphique et lâge des roches de la Formation d'Aubin, tel que mentionné dans la section sur la problématique de ce mémoire.
De leur côté, Walters (1979) et Walters et al. (1982) incluent dans l'unité de wildflysch, les « argiles-à-blocs » de St-Julien (1968) et la Formation d'Aubin. Ils utilisent aussi la Formation de Les Fonds pour la séquence flyschique contenant des graptolites appartenant à la zone à Climacograptus spiniferus . Selon Riva (1972), les graptolites retrouvés dans la matrice des « argiles-à-blocs » indiquent que cette séquence appartient à la zone O. ruedemanni . Elle est ainsi plus âgée que le flysch qui la referme. St-Julien et Hubert (1975) relient l’âge des séquences des « argiles-à-blocs » à celui de la mise en place des nappes dans le domaine externe. Le soulèvement, l’érosion et le glissement des nappes débuteraient à la zone à N. gracilis pour se terminer à la zone à O. ruedemanni . Les graptolites retrouvés dans le flysch renfermant des « argiles-à-blocs » indiqueraient que le temps de mise en place des nappes externes s’est prolongé jusqu’à la zone à C. spiniferus .
Dans sa compilation sur la géologie des Basses-Terres du Saint-Laurent, Globensky (1987) utilise les Wildflysch de Pointe-Aubin et la Formation de Les Fonds sans qu’aucune mention ne soit faite pour la Formation d'Aubin. Globensky et al. (1982) n'ont malheureusement pas abordé de façon explicite les modifications apportées sur la stratigraphie de cette région, ce qui amène une incertitude quant à l'emploi ou non de la Formation d'Aubin.
St-Julien (1968) s'est attardé plus en détails à l'affleurement de la Pointe Aubin (figures 1.4, 1.6 et 1.7). À cet endroit, un synclinal renversé vers le nord-ouest plonge faiblement vers le sud-ouest. Les lithologies sont décrites comme étant des mudstones calcareux et friables intercalés de trois bandes d'« argiles-à-blocs », de 30 à 100 m d'épaisseur, visibles sur chacun des flancs du synclinal. Il observe d'énormes blocs intercalés sans ordre dans une matrice de mudstone calcareux, identiques du point de vue lithologique et du même âge que les interlits de mudstone, soit du Canajoharie. Ces derniers montrent des axes de plis de direction et de plongée constantes, plus ou moins parallèle à l'axe du synclinal majeur. En revanche, la matrice des « argiles-à-blocs » manifeste le plus grand désordre. Les blocs sont anguleux ou arrondis et mesurent d'une fraction de centimètre à plus de 150 mètres de longueur. Plusieurs blocs de dimension modeste, de 1 à 10 m, sont, selon l’interprétation qu’en fait St-Julien (1968), des lits enroulés sur eux-mêmes. Les blocs massifs et homogènes sont généralement de formes allongées.
St-Julien (1968) distingue deux types d'« argiles-à-blocs »: (1) celui formé surtout de blocs d'âge Normanskill; et (2) celui constitué presque exclusivement de blocs de grès calcareux d'âge Canajoharie (figure 1.7). Le premier est polymictique, tandis que le second, oligomictique. Les bancs d'« argiles-à-blocs » polymictiques sont formés de blocs de tuf ou siltstone silicifié vert, de calcaire bien lité, de mudstone calcareux et bitumineux noir, de calcaire homogène gris, de calcaire brun, d'« argiles-à-blocs », de mudstone rouge, de calcaire dolomitique, tous d'âge Normanskill. Les éléments observés dans les bandes d'« argiles-à-blocs » oligomictiques sont principalement des grès calcareux et des calcarénites du Canajoharie.
St-Julien (1968) en arrive à la conclusion que la formation des « argiles-à-blocs » semble être un phénomène sédimentaire, dû notamment à la présence de plusieurs structures de « slumping », ou glissement synsédimentaire. Il explique la formation des « argiles-à-blocs » par une évolution en deux étapes reliées à la mise en place de la nappe de la Chaudière: (1) formation de l'alternance « argiles-à-blocs » et mudstone calcareux; puis (2) une phase de plissement synsédimentaire due à l'avancée de la nappe. La formation d'« argiles-à-blocs » serait provoquée au temps Canajoharie par une série d'éboulis sous-marins au front de la nappe. D'énormes blocs du Normanskill se seraient détachés de la nappe pour s'intercaler dans les mudstones du Canajoharie. L'allochtone, toujours en progression, atteint la séquence de mudstone calcareux et d'« argiles-à-blocs », qu'il pousse à son front en une série de plis isoclinaux renversés vers le nord-ouest. Par la suite, l'allochtone a entraîné, sur les Basses-Terres du Saint-Laurent, cette partie du flysch Canajoharie.
Le mémoire est présenté en quatre chapitres distincts. Le premier chapitre constitue l'introduction générale. Il présente la problématique, les objectifs ainsi que la méthodologie utilisée pour réaliser cette étude. De plus, une section consacre un tour d’horizon sur la géologie de la région de Québec.
Le chapitre 2, présenté sous la forme d'un article rédigé en anglais, représente le corps du mémoire. C'est précisément dans ce chapitre que l’ensemble des étapes nécessaires à la rencontre des principaux objectifs sera détaillé, excepté la majorité des aspects touchant à la caractérisation structurale de la zone de failles imbriquées, qui sera plutôt abordée en profondeur dans le chapitre suivant. L’article a paru en décembre 2004 dans la Revue canadienne des sciences de la Terre (volume 41, numéro 12, pages 1473–1490 ). Les auteurs sont respectivement: Félix-Antoine Comeau, Donna Kirkwood, Michel Malo, Esther Asselin ainsi que Rudolf Bertrand.
Le chapitre 3 traite de l’analyse structurale de la zone de failles imbriquées. Il s’agit d’une phase cruciale pour la conception du modèle tectonosédimentaire. Nous retrouvons ici toutes les analyses des données structurales cueillies sur le terrain, tels les plans de stratification, les axes de plis, les plans de clivage ainsi que les plans de failles. Et puis, une discussion en profondeur sur l’évolution structurale et tectonique mènera à l’élaboration finale du modèle de l’évolution tectonosédimentaire du parautochtone de la région de Québec.
Enfin, le chapitre 4 présente les grandes conclusions de cette étude sous forme de point qui viennent répondre aux différents objectifs et en font ressortir l’importance.
© Félix-Antoine Comeau, 2006