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Table des matières
Le cadre théorique servant de base à notre analyse des résultats d’entrevues et de documents, repose en grande partie sur le modèle de Jennifer M. Coston. Ce modèle est tiré d’un article intitulé A Model and Typology of Government-NGO Relationships publié en 1998 dans le Nonprofit and Voluntary Sector Quarterly. L’auteur y élabore un modèle et une typologie de rapports gouvernementaux et non-gouvernementaux, en s’appuyant sur la littérature dans le domaine.
Nos informations de base, qui résultent de rencontres, d’entrevues et de quelques sources secondaires devaient nécessairement être appuyées sur une théorie solide pour prendre vie. Nous avons donc réfléchi à la façon de les organiser, de manière à pouvoir tirer des conclusions et possiblement proposer des recommandations. Cette réflexion sera élaborée dans le chapitre de discussion des résultats, mais avant tout, examinons les notions d’analyse du modèle de Coston.[9]
Le modèle définit huit types possibles de rapports fondés sur les trois dimensions suivantes: la position du gouvernement envers le pluralisme institutionnel, l'équilibre relatif du pouvoir ainsi que le degré de formalité.Les huit types, à partir de celui qui reflète la plus grande « distance » entre le gouvernement et les ONG, jusqu'à celui qui reflète la situation de deux organismes capables de se « lier » philosophiquement pour atteindre des buts communs(ASPC, 2001),comportent la répression, la rivalité, la compétition, la relation contractuelle, le rôle de tierce-partie du gouvernement, la coopération, la complémentarité et la collaboration.La représentation graphique suivante nous aidera à mieux comprendre les explications relatives à ces notions, en les situant dans le contexte du modèle théorique.
Source: Coston, 1998, A Model and Typology of Government-NGO Relationships. [Notre traduction]
À l’extrémité gauche du tableau, on constate que le rapport répressif est caractérisé par la résistance du gouvernement envers le pluralisme institutionnel, une absence de lien entre les ONG et le gouvernement, des rapports de pouvoir asymétriques (à l'avantage du gouvernement) et une politique gouvernementale défavorable. La collaboration, à l'extrémité droite, est caractérisée quant à elle par l'acceptation du pluralisme institutionnel et un degré élevé de liaison avec le gouvernement, des rapports de pouvoir symétriques, une politique gouvernementale favorable, un partage d'informations et de ressources, une action conjointe et un avantage mutuel. L’auteur fait valoir que le modèle et la typologie sont conçus pour aider le gouvernement, les ONG, les bailleurs de fonds et les praticiens à identifier et à promouvoir les rapports les plus productifs de part et d’autre dans un contexte particulier. Il est donné à penser que ce modèle peut être utile en général et en particulier, en examinant les dimensions particulières inhérentes à un type précis de rapports et en permettant aux acteurs d'identifier les points d'intervention dans un rapport particulier. Le modèle peut être utile pour cadrer les problèmes et orienter les activités inter-organisationnelles.(ASPC, 2001)
Mais observons plus en profondeur les différentes notions du modèle de Coston. D’abord la résistance ou l’acceptation du pluralisme institutionnel est généralement bien visible à travers les politiques gouvernementales touchant les ONG. Un gouvernement qui résiste au pluralisme institutionnel sera moins favorable aux ONG, tandis qu’un gouvernement qui accepte le pluralisme institutionnel sera plus clément ou tout au moins neutre par rapport au travail et aux interventions de celles-ci sur son territoire. Par contre, il faut nuancer et ne pas généraliser trop rapidement, car un gouvernement peut avoir différentes attitudes face à certaines catégories d’ONG ou d’acteurs du développement. L’auteur du modèle attire notre attention sur deux types de relation en particulier où l’attitude du gouvernement peut être inégale, soit la relation de tierce-partie et la relation contractuelle. En effet, le gouvernement au pouvoir qui octroie des contrats à certaines ONG, aura probablement des politiques qui leur seront favorables mais les ONG qui ne sont pas incluses dans ce cercle auront peut-être à faire face à une toute autre attitude de leur part. De-là l’importance des nuances et de l’observation d’un échantillon varié. (Coston, 1998, p.363)
Attardons-nous maintenant au degré de formalité dans les relations ONG-gouvernement. Il s’agit en fait du style d’interaction entre les différents acteurs. Dans certains cas, même si les relations entre les ONG et le gouvernement sont très coopératives, les acteurs choisiront peut-être de rester plutôt informels, question de garder un degré d’autonomie, de légitimité ou simplement de flexibilité les uns par rapport aux autres. La formalité dans les relations signifie que les rapports sont organisés à travers une structure précise et qu’ils observent une marche à suivre définie.(Coston, 1998, p.363)Elle influencera l’autonomie des ONG par exemple, en les liant plus ou moins strictement au gouvernement et par le fait même, reflètera pour certaines, leur degré de légitimité. En effet, étant donné que certaines ONG doivent travailler dans différentes régions des pays en développement ou en conflit, (régions où le gouvernement central n’est pas toujours reconnu), certaines organisations préfèreront rester neutres par rapport à toutes formes de gouvernement. Elles auront de cette façon une plus grande légitimité au sein de tous les groupes qu’elles toucheront à travers leurs différents projets.
Enfin, la symétrie ou l’asymétrie dans les relations ONG-gouvernement reflète le degré de domination que le gouvernement impose au secteur des ONG. Sur le spectre de classification de Coston, on note que l’asymétrie est à son sommet à l’extrémité gauche et va en diminuant vers la droite. Les gouvernements qui incarnent cette asymétrie des relations ont souvent des tendances autoritaires. Toutefois, l’auteur du modèle nous met une fois de plus en garde contre des conclusions trop hâtives. Coston répète que les gouvernements ne sont pas monolithiques et que des régimes de tous genres peuvent incorporer des agences ou des acteurs qui seront plus coopératifs ou répressifs que le régime en soi. C’est d’ailleurs pour cette raison que le modèle ne distingue pas explicitement différents types de régime pour chaque catégorie.(Coston, 1998, p.364)On peut aussi s’attendre à ce que différents types de gouvernement adoptent des attitudes distinctes à l’égard des ONG ou des organisations en général. La force ou la faiblesse des gouvernements, ainsi que l’expertise ou l’ignorance de ceux-ci par rapport à certains secteurs, influenceront également les relations qu’ils entretiendront avec les ONG et les acteurs du développement et de la reconstruction en général.
Ceci dit, voici la description, en termes de variables, élaborée par Coston au sujet de chacune des relations entretenues par les gouvernements et les ONG. C’est en suivant les différentes variables énumérées ci-dessous que nous avons pu cataloguer les relations étudiées entre les acteurs externes du développement et de la reconstruction et le gouvernement transitoire afghan, en l’occurrence le ministère de la santé.
Source: Coston, 1998, A Model and Typology of Government-NGO Relationships [Notre traduction]
Le rapport au pluralisme, la formalité des relations entre les deux parties et les relations de pouvoir sont en fait les trois grandes variables auxquelles nous avons porté une attention plus particulière. Comme nous pouvons le voir au tableau précédent, ces variables s’opérationalisent par des actions concrètes, comme par exemple des politiques gouvernementales, un partage d’informations, des actions conjointes, la prise en compte de l’avantage comparatif, ou encore le degré de liaison entre acteurs. Ces dernières nous ont donc servi de paramètres significatifs pour déterminer le degré d’influence des acteurs externes sur l’orientation des politiques de santé du gouvernement transitoire afghan dans le secteur de la réduction de la mortalité maternelle. Le tableau suivant expose les indicateurs que nous avons retenus pour chaque variable observée.
Nous avons choisi de mener une recherche qualitative et nous avons approché la reconstruction du secteur de la santé comme un système ou encore une situation de développement caractérisée par un ensemble de rapports où des acteurs devaient prendre certaines décisions. Dans cette recherche, nos acteurs se limitent aux intervenants externes travaillant à la réduction de la mortalité maternelle en Afghanistan, au gouvernement transitoire afghan, à des organisations à but non-lucratif travaillant de près avec le ministère de la santé publique, à des ONG et enfin, à des agences de l’ONU impliquées dans ce secteur.
Notre approche a consisté à effectuer une série d’entrevues avec questionnaire auprès d’un échantillon ciblé d’acteurs de terrain en Afghanistan, toujours dans le secteur de la santé maternelle. Nous avons établi trois questionnaires : un pour les ONG, un autre pour le ministère de la santé publique et le dernier pour les organisations à but non-lucratif et les agences de l’ONU.[10]Ces questionnaires, bien qu’adaptés aux différentes catégories d’acteurs du cadre d’échantillonnage, restaient sensiblement les mêmes et étaient divisés sous les mêmes rubriques. De cette façon, nous avons recueilli des informations sur les interactions entre les acteurs externes et le gouvernement, leur nature et leur origine. Nous avons ensuite triangulé les résultats obtenus avec certains textes officiels provenant soit du gouvernement, soit des différents acteurs externes. Ainsi, nous avons pu définir les différents degrés d’influence de ceux-ci sur l’orientation des politiques du gouvernement transitoire afghan.
Notre recherche a examiné les relations entre deux catégories d’acteurs, soit le ministère de la santé sous le gouvernement transitoire afghan et les acteurs externes de la reconstruction. Voici les définitions que nous avons choisies pour délimiter chacune de nos catégories d’observation. Pour le gouvernement comme pour les acteurs externes, nous avons listé les types d’organisations ou d’agences auxquelles nous nous sommes adressée, en fournissant pour chacune d’elles, une courte définition technique.
Une organisation internationale (OI) regroupe des personnes morales afin de coordonner des actions touchant plusieurs pays. Les OI possèdent une personnalité juridique distincte de celle des États membres. (Encyclopédie Wikipedia)
Une organisation à but non-lucratif est « un organisme constitué à des fins morales, altruistes, sociales, éducatives, religieuses, philanthropiques, de santé, etc., et dont les activités ne doivent procurer aucun avantage économique direct à ses membres ou donateurs ». (APFA)
L' Organisation des Nations Unie (ONU) est une organisation internationale fondée en 1945 pour résoudre les problèmes internationaux. Elle succède à la Société des Nations (SDN) et compte 191 membres, soit la quasi-totalité des pays du monde. Autour des six organes principaux de l’ONU, d’autres furent créés ayant une vocation plus spécifique, comme par exemple l’UNICEF ou encore l’OMS. (Encyclopédie Wikipedia)
Les organisations non-gouvernementales (ONG) sontautonomes vis-à-vis des gouvernements et elles ont leur origine dans ce qu’on appelle aujourd’hui la société civile. « Les ONG forment un espace d’acteurs socialement diversifiés, agissant dans le champ du développement, en dehors des structures de l’État, mais en étroite relation (positive ou négative) avec lui ». (Centre tricontinental, 1998, p.8)
Les bailleurs de fonds sontles personnes physiques ou morales qui accordent un prêt à un particulier, à une entreprise ou à un organisme (dans ce cas-ci à un gouvernement), ou lui fournissent des fonds moyennant une promesse de remboursement, habituellement avec intérêts. (Le grand dictionnaire)
Le gouvernement fait référence aux décideurs du pouvoir exécutif de l’État, en excluant le pouvoir judiciaire et l’Assemblée nationale. Dans d’autre juridiction, ce groupe est souvent appelé le Cabinet ou le Conseil des ministres.[11](Evans et al., 2004, p.x)
La collecte de nos informations de base s’est étalée sur plusieurs mois.[12]Au total, c’est 75 personnes que nous avons sollicitées. Sur ce nombre, nous avons récupéré sept entrevues complétées entièrement ou en partie. Les premières entrevues ont été conduites dans le cadre de la rencontre annuelle de l’ American Public Health Association (APHA) qui a eu lieu en novembre 2004 à Washington. Trois des conférenciers spécialistes de l’Afghanistan présents là-bas ont été interviewés. Les entrevues duraient en moyenne 40 à 50 minutes. Une de ces entrevues a eu lieu sur le site et les deux autres se sont faites au téléphone dans les semaines suivant l’événement. Tous les conférenciers avaient préalablement été contactés par courriel et nous avions pu leur expliquer clairement les objectifs de notre étude. Dans le cadre de cette stratégie, nous avons interviewé des intervenants travaillant pour UNICEF, Management Sciences for Health (MSH) et JHPIEGO.[13]
La deuxième stratégie pour collecter des données a eu lieu par le biais d’Internet. Nous avons envoyé plusieurs demandes d’entrevues en expliquant de façon brève mais précise notre statut, nos intentions et nos objectifs de recherche. Plusieurs personnes se sont montrées intéressées par notre projet et se sont portées volontaires pour y participer. [14] Dans le cadre de cette stratégie, nous avons recueilli les questionnaires complétés de deux fonctionnaires du ministère de la santé publique en Afghanistan, d’Aide médicale internationale (AMI) et de l’Organisation mondiale pour la santé (OMS) en Afghanistan.
Notre troisième stratégie pour la collecte de données s’est aussi faite à travers Internet, mais cette fois-ci en affichant notre questionnaire sur deux sites de discussion relatifs à l’Afghanistan. [15] Un seul candidat a répondu à notre appel en partageant avec nous les noms et les contacts d’autres personnes travaillant dans le secteur de la santé en Afghanistan. Ces personnes ont été contactées, mais n’ont pas donné suite. Notre collecte de données active se sera échelonnée de la fin octobre 2004 au début février 2005.
Enfin, nous avons complété notre échantillon en poussant nos recherches sur les acteurs externes oeuvrant dans le secteur de la santé en Afghanistan en recueillant des informations officielles sur leurs sites Internet respectifs. Ainsi, nous avons compilé nos données à partir d’informations tirées des sites des ONG Merlin, International Medical Corps (IMC), Marie Stopes International (MSI) et du Swedish Committee for Afghanistan (SCA). Nous avons choisi ces organisations en fonction des documents du gouvernement afghan sur la santé reproductive, la santé maternelle et la planification familiale. Nous avons repéré certains des noms d’organisations qui revenaient fréquemment dans les projets, déduisant par le fait même, que celles-ci étaient solidement impliquées dans un travail de collaboration avec le ministère de la santé. Les autres ONG que nous avons choisies, dans une proportion plus ou moins égale, sont des organisations internationales reconnues pour leur travail dans le secteur de la santé en Afghanistan et plus précisément, la santé reproductive et maternelle.
Notre recherche de documents Internet s’est aussi étendue au secteur gouvernemental, avec la stratégie nationale en santé reproductive du gouvernement transitoire afghan et la description de deux grands projets, soit celui de maternité sécuritaire et celui de santé reproductive et de planification familiale. Nous avons également reçu de la part d’un de nos répondants, la description de l’entente de principe entre le ministère de la santé afghan et les ONG travaillant sur le territoire afghan dans le secteur de la santé.[16]Nous avons donc analysé ce document, le trouvant révélateur du type de relation entretenue entre les deux parties.
Compte tenu du temps à notre disposition et de différentes contraintes, nous avons dû nous contenter d’un taux de réponses plus faible que prévu. Faute d’un nombre significatif d’entrevues, nous avons dû nous en remettre aux discours officiels fournis par les sites web des ONG, organisations et agences qui sont présentes en Afghanistan dans le secteur de la santé maternelle. Ces discours sont moins révélateurs qu’aurait pu être une entrevue en personne ou même une entrevue téléphonique ou sur le web. Par contre, ils constituent une source non négligeable d’informations, qui remises en contexte, nous furent très utiles.
Voici ce qui conclu le chapitre sur la méthodologie utilisée pour atteindre nos objectifs de recherche. Ces paramètres étant définis, nous passerons maintenant à l’objet d’étude et aux contextes historique et politique qui s’y rattachent.
[9] Il est à noter que ce modèle est destiné à l’analyse des relations entre les gouvernements et les organisations non-gouvernementales (ONG). Étant donnée que notre recherche porte sur les acteurs externes du développement et de la reconstruction en général et non seulement sur les ONG, nous tenons à mentionner que nous nous sommes inspirée de ce modèle et que nous l’avons adapté à la situation particulière de notre recherche.
[10] Voir annexe 1 pour consulter les questionnaires d’entrevue.
[11] [Notre traduction]“Government(…) refer to senior decision-makers in the executive, excluding the judiciary and the National Assembly. In other jurisdictions this group is often referred to as the Cabinet or Council of Ministers”.
[12] Au départ, nous avions effectué un recensement de plusieurs organisations et agences travaillant dans le secteur de la santé, généralement à Kaboul, dans le but d’en contacter les chefs de mission pour d’éventuelles entrevues. Quand notre séjour de recherche s’est avéré irréalisable, nous avons tout de même gardé une partie de cet échantillon de base, mais nous en avons profité pour l’élargir aux autres provinces; cette approche nous paraissait plus révélatrice de la situation globale de la santé en Afghanistan. Nous l’avons vu précédemment, la province de Kaboul est celle qui possède le taux de mortalité maternelle le moins élevé au pays. C’est aussi la province la mieux nantie pour ce qui est de la présence des ONG sur son territoire, les infrastructures et les bureaux gouvernementaux favorisant cet élan. Si nous avions pu récolter davantage de données, cette logique nous aurait probablement servi. Par contre, comme le retour d’entrevues a été plutôt faible, il est difficile de dire si le fait d’avoir obtenu des entrevues de bureaux situés dans des provinces différentes nous aura aidé ou nui, vu la difficulté de comparer les résultats obtenus par provinces ou régions.
[13] JHPIEGO (se prononce JA-PYE-GO) est un nom et non un acronyme.
[14] Pourtant, nous n’avons récupéré que quatre entrevues sur les 72 demandes que nous avons faites à travers cette stratégie, soit un taux de réussite de 5,5 pour cent. Chacune de ces personnes a reçu une première demande et si après une semaine nous n’avions pas reçu de réponse, nous faisions parvenir un deuxième courriel. Les personnes qui répondaient de façon positive à notre requête recevaient par la suite le questionnaire approprié (organisation, ONG ou gouvernement). Nous contactions ensuite ces personnes après trois semaines et jusqu’à trois ou quatre fois, dépendamment du contact préalable que nous avions eu avec eux. Si après ces courriels nous restions sans réponse, nous abandonnions ce candidat.
[15] C’est une employée d’une ONG qui connaissait bien le milieu de la société civile en Afghanistan qui nous avait recommandé ces sites comme étant des lieux fréquemment visités par les travailleurs de la reconstruction et du développement en Afghanistan.
[16] Voir l’annexe II.
© Amélie Doyon, 2006