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CHAPITRE I : LA PROBLÉMATIQUE

Table des matières

En entamant la recherche préalable à la rédaction de notre mémoire, nous avions en tête une intention toute simple, soit celle de réussir à mieux comprendre les dynamiques du pouvoir dans le secteur de la santé en Afghanistan. Nous nous sommes intéressée tout particulièrement à l’influence des acteurs externes du développement et de l’humanitaire sur les prises de décision du gouvernement transitoire afghan. Au moyen de cette recherche, nous avons donc observé et documenté les relations entre ces acteurs externes et le gouvernement transitoire, pour ensuite tenter d’expliquer les cheminements de cette influence dans l’élaboration des politiques de santé publique, par rapport à la réduction de la mortalité maternelle.

Les relations entre les acteurs externes du développement et de l’humanitaire et les gouvernements des pays en reconstruction ou en voie de développement sont au cœur d’un débat sur le fonctionnement du développement international et son efficience. De plus en plus, on réfère à ce débat en utilisant les termes d’appropriation et d’habilitation sociale.[1]Il s’agit en fait d’une réflexion sur la manière de rendre le développement véritablement durable, en permettant aux populations locales de s’approprier les projets humanitaires tout en leurs donnant l’occasion de développer leurs capacités. Dans un contexte de reconstruction post-conflit, cette appropriation locale des projets mis en place par les initiatives internationales permettrait, entre autres, la création d’un environnement propice à l’établissement d’une paix durable. Ces approches reconnaissent que les stratégies deconsolidation de la paixdoivent redonner aux communautés et aux individus des opportunités de redécouvrir leur identité culturelle et de retrouver leur autonomie. (Maiese, 2003) Autrement dit, ces méthodes tentent de s’adapter aux contextes socioculturels et politiques dans lesquels elles opèrent, de manière à favoriser une plus grande autonomie des communautés touchées. Elles tentent également d’éviter les « solutions cadre » de consolidation de la paix qui sont trop souvent appliquées uniformément, sans tenir compte des spécificités de chaque conflit.

Les interventions de consolidation de la paix destinées aux populations qui traversent des situations de conflits sont probablement certes issues de bonnes intentions de la part de la communauté internationale. Par contre, le risque d’encourir des effets négatifs suite à ces interventions est non négligeable. Celles-ci peuvent avoir des répercussions majeures et inattendues sur les conflits, la reconstruction et l’établissement de la paix. La consolidation de la paix implique un vaste éventail de relations sociales, politiques, économiques et humaines. Les acteurs externes introduisent par leurs actions une nouvelle dynamique dans la résolution du conflit. Si les acteurs locaux impliqués dans le processus de consolidation de la paix ont le sentiment que les solutions sont imposées de l’extérieur, les interventions risquent fort de ne pas réussir, parce que celles-ci manqueront de légitimité et risquent d’être mal adaptées à la spécificité du conflit en question. C’est donc pour ces raisons que la consolidation de la paix et la reconstruction en général, doivent se faire en tenant compte de ces débats d’idées qui découlent de l’appropriationet de l’habilitation sociale. Les acteurs externes ont le devoir de soutenir le processus de reconstruction et de consolidation de la paix, plutôt que d’imposer une manière de faire qui pourrait s’avérer contre-indiquée et qui viendrait se substituer aux initiatives locales.

Dans un pays aux valeurs traditionnelles comme l’Afghanistan, la question se pose à savoir comment l’administration transitoire du gouvernement d’Hamid Karzaї s’est comportée à l’égard des acteurs externes qui se sont impliqués dans la reconstruction du pays. Suite à la chute du régime taliban, à l’accord de Bonn de 2001 et à la transition politique du pays après 23 années de guerre, nous nous sommes questionnée par rapport au rôle qu’ont occupé ces acteurs externes dans la reconstruction du secteur de la santé en Afghanistan et sur l’influence qu’ils ont eue sur les prises de décision du gouvernement transitoire.

Enfin, nous avons choisi d’approcher la reconstruction de l’Afghanistan comme étant une problématique du développement et non de l’humanitaire d’urgence. « La reconstruction correspond à l’ensemble des activités destinées à rétablir l’ordre politique, les institutions et les capacités productives, dans le but de créer une base pour un développement durable ». ( Croidieu, 2003) Elle est par définition, un processus qui se met en place à long terme. C’est pourquoi les recherches de solutions locales demeurent probablement la façon la plus viable d'assurer la continuité d'un projet de société d'une telle envergure et pour cette raison, l’aide extérieure doit supporter ces initiatives, plutôt que tenter de s’y substituer. Mais un pays comme l’Afghanistan a plus que des infrastructures physiques et un gouvernement à reconstruire. C’est toute sa société qui doit se réorganiser et réapprendre à vivre en temps de paix. La reconstruction doit donc nécessairement être un processus en continuité avec les négociations entre les divers groupes d’intérêts et les acteurs politiques. [2](Barakat, 2002, p. 815)

Au niveau international, l’aide humanitaire d’urgence et le développement ne peuvent se succéder sans une phase de transition et d’intégration des différentes approches. « L’ignorance réciproque entre les acteurs de l’urgence et les organismes de développement est préjudiciable à l’articulation de leurs actions. Si pratiquées isolément, leurs spécialisations peuvent avoir des effets pervers pour gérer la sortie des crises ou l’animation du développement ».(Husson, Pirotte et Grunewald, 2000, p.8)La reconstruction doit donc êtreune approche de développement adaptée aux exigences post-conflit, qui tient compte des problèmes liés à l'assistance humanitaire. Elle comporte le principe deconsolidation de la paix qui vise à accroître la sécurité humaine. « Cette notion [de sécurité humaine] englobe le gouvernement démocratique, les droits de la personne, la primauté du droit, le développement durable, l'accès équitable aux ressources et la protection de l'environnement.  La poursuite de cet objectif dans les pays déchirés par des conflits internes présente des défis particuliers et complexes ». (ACDI, 2002) Le processus de reconstruction a donc pour tâche de relever ces défis, ce qui nécessite souvent plusieurs années.

Les politiques de reconstruction dans le secteur de la santé en Afghanistan nous sont apparues comme un sujet porteur de la complexité du processus en général. Afin de justifier chacun des choix qui nous ont permis d’élaborer cette étude, la section suivante fera état de la pertinence de chacun des grands thèmes de notre mémoire.

Nous avons choisi le domaine de la santé parce qu’il représente une étape primordiale de la reconstruction d’un État, après la sécurisation du territoire. En effet, une fois la situation politique stabilisée, la santé demeure un secteur urgent d’intervention. Une population en santé peut accéder au marché du travail, à l’éducation et améliorer ses conditions de vie. Le développement durable et la reprise économique ne peuvent prendre place si la population n’a pas accès à des soins de santé de base pour se maintenir en bonne condition. Et comme le décrit le dernier rapport du gouvernement et des agences internationales sur la situation de santé en Afghanistan [3], ce secteur est encore dans un état critique.

Despite [the last] achievements, the health situation in Afghanistan remains dramatic. Most Afghans do not have access to basic nutrition and health services that impact on health and well-being. Forty percent of existing health facilities do not have female staff, which means that women are very unlikely to access those facilities. […] The average maternal mortality rate is 1,600 per 100,000 […]. The infant mortality rate is 165 per 1000, the highest in Asia, while the under-five mortality rate is 257 per 1000. The average life expectancy in Afghanistan is just over 42 years .(TIGAet al., 2004, Securing Afghanistan’s Future , p. 25)

Notre intérêt s’est porté sur les acteurs externes du développement et de l’humanitaire pour plusieurs raisons. D’abord, ces 23 années de guerre qui ont ravagé le pays de 1979 à 2001 ont délogé les différents gouvernements en place de plusieurs secteurs essentiels, pour rediriger leurs ressources financières vers les objectifs de la guerre. C’est donc pour pallier des manques urgents, que des organisations non-gouvernementales (ONG) et des organisations diverses se sont impliquées dans les différents secteurs d’intervention, dont celui de la santé. Certaines d’entre elles sont sur le terrain depuis plus 30 ans et possèdent une très grande connaissance des besoins de la population et des défis de taille qui se posent à la reconstruction de ce secteur. D’autres organisations et agences ont pour leur part suivi la vague d’intérêt mondial qui s’est soudainement emparée de l’Afghanistan au lendemain des évènements du 11 septembre 2001 aux États-Unis. Un éveil de l’opinion publique à la situation du peuple afghan a poussé plusieurs agences de développement et bailleurs de fonds à investir dans la reconstruction du pays. Ces organisations nouvellement arrivées ont aussi eu un rôle important à jouer, pour mettre en branle les projets de reconstruction annoncés et permettre de décaisser certains des fonds promis.

Enfin, le succès de la reconstruction en Afghanistan dépend de partenariats et d’alliances entre plusieurs acteurs de la société civile, du gouvernement et d’institutions multilatérales, et ce, dans des domaines variés. En ce moment en Afghanistan, près de 80 pour cent des services de santé existants sont desservis par les ONG.(TIGA et al., 2004, Securing Afghanistan’s Future , p. 25) Même si le gouvernement afghan tente d’assumer un rôle de leader, il ne peut à lui seul garantir la réalisation des objectifs de reconstruction et de développement durable sur tout son territoire. Une compréhension approfondie du rôle des acteurs externes du développement et de l’humanitaire et de leur influence au sein du processus de la reconstruction demeure donc un enjeu majeur du développement. Nous savons qu’il n’y a pas de modèle qui puisse s’appliquer à toutes les situations de reconstruction. Au contraire, mettre en place le design institutionnel approprié dans un contexte de reconstruction est une des tâches les plus critiques du développement et des processus de paix.

Enfin, pourquoi avoir choisi l’Afghanistan comme pays d’observation? Parce que ce pays est l’un de ceux qui figurent parmi les plus pauvres du globe au classement de l’Organisation des Nations Unies (ONU), et malgré cela, ce n’est qu’après l’intervention militaire américaine de 2001 que la communauté internationale a décidé de réagir à la crise humanitaire que vivait l’Afghanistan. Cette implication de la communauté internationale a fait suite à une prise de conscience mondiale déclenchée par les feux médiatiques concentrés sur cette région le temps d’une guerre éclair. Depuis, les agences de développement ont promis des fonds substantiels.Le Canada a lui aussi voulu appuyer les initiatives humanitaires de transition et de reconstruction du peuple afghan. À la conférence de Tokyo sur la reconstruction de l'Afghanistan, en janvier 2002, l'Agence canadienne de développement international (ACDI) a annoncé un montant d’aide de 100 millions de dollars. (ACDI, 2005) Ensuite, en mars 2004, le Canada a réitéré son engagement envers l'Afghanistan en s'engageant à verser, de 2005 à 2009, un montant supplémentaire de 250 millions de dollars pour l'aide au développement. Cette dernière contribution portait à 616,5 millions de dollars le total des fonds alloués à l'Afghanistan depuis 2001 jusqu'en 2009. Ce financement est le plus important que l'ACDI n'ait jamais accordé à un pays. (ACDI, 2005)Comme l’Afghanistan figure maintenant sur la liste des priorités canadiennes en matière de développement, nous avons cru intéressant de nous pencher sur ce pays pour tenter de comprendre le fonctionnement de son gouvernement, dans le secteur de la reconstruction, en particulier celui de la santé et de la réduction de la mortalité maternelle.



[1] Traduction des termes ownership et empowerment. Voir la revue de littérature au chapitre II.

[2] [Notre traduction] “Reconstruction must necessarily be a continuous and prolonged process of negotiation between diverse internal interest groups and between them and political actors”.

[3] Ce rapport a étépréparé pour la Conférence internationale de Berlin en mars 2004.

© Amélie Doyon, 2006