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Chapitre 2 Thèmes et langages formels

Table des matières

La production des œuvres de nature morte entre 1887 et 1907 se situe donc à l’intérieur d’activités professionnelles diverses chez les peintres à l’étude : Charles Gill , Ludger Larose , Ozias Leduc , Charles Huot et Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté [79] . On se souvient que ceux-ci ont fréquenté l’atelier de Joseph Chabert aux alentours des années 1885 et 1887 et qu’ils étaient déjà, pour la plupart, des artistes professionnels. Les œuvres peintes entre 1887 et 1907 sont donc créées à la suite d’une première formation artistique et d’un perfectionnement à l’École des beaux-arts de Paris [80] .

Après avoir situé le contexte de production des natures mortes à l’étude, il nous semble important de consacrer un chapitre à l’étude des œuvres elles-mêmes préparant ainsi un retour sur la critique au chapitre suivant. D’une part, nous pourrons reconnaître des influences des traditions européennes ou américaines découlant soit de la formation internationale reçue, soit de la connaissance d’œuvres artistiques étrangères. D’autre part, l’analyse des thèmes privilégiés par les peintres peut approfondir la spécificité de la nature morte québécoise. C’est pourquoi, nous tenterons de comprendre comment les peintres de cette époque ont procédé pour réaliser des œuvres composées avec des objets inanimés. Cette section s’attache donc à comprendre et analyser la construction de l’oeuvre et à reconnaître les langages formels employés.

Nous expliquerons dans un premier temps la classification des thèmes et les lieux de travail dans lesquels les peintres composent des natures mortes par rapport aux lieux de représentation suggérés auxquels renvoient les fictions peintes des œuvres. Ensuite, à partir d’un même motif, les oignons, nous discuterons de trois enjeux plastiques illustrant trois langages formels pour démontrer la diversité de la nature morte québécoise au tournant du xx e siècle. Enfin, nous étudierons la problématique de la composition d’objets inanimés à la fin du xix e siècle et les réponses apportées par les artistes.

Vu le nombre important et la riche diversité des natures mortes créées à cette époque, nous avons constitué un ensemble représentatif en assemblant vingt-six natures mortes peintes entre 1887 et 1907 que nous avons divisé en trois thèmes : les arrangements visuels et l’imitation des apparences, la nature morte dramatique et la tradition des trophées et les narrations visuelles .

Les arrangements visuels et l’imitation des apparences regroupent des compositions de fruits, de légumes répandus hors d’un contenant domestique de métal, ou bien d’un casseau ou d’un panier (pour le transport et la vente des fruits), de vin et de noix. Ce thème intègre tant les aliments non apprêtés que les nourritures présentées dans des plats de services et prêtes à la consommation. Le cadre fictif choisi par le peintre pour représenter ces aliments semble être celui d’une cuisine rustique comme en témoignent le bois des meubles (un banc, une table aux surfaces très texturées), les ustensiles présentés et l’éparpillement des aliments. Le sous-thème des aliments fins, souvent importés (amandes, oranges, citrons) et des pièces de vaisselle fine (porcelaine, argent ou verre) appartient davantage à la salle à manger ou au salon bourgeois, comme en témoignent les éléments qui accompagnent le sujet : les nappes épaisses, les tapisseries, les boiseries, le marbre, une coupe à champagne, un bouquet de violettes ou un éventail. Toutefois, c’est au cœur de son atelier que le peintre travaille et créé soit un intérieur rustique, soit un intérieur bourgeois.

La nature morte dramatique et la tradition des trophées comportent des animaux, des oiseaux et des poissons présentés de manière soit solitaire, pendu par une patte à un clou sur une surface neutre (oiseaux), soit disposé avec un autre animal, oiseau ou poisson de même nature. En y joignant un élément -canne à pêche, fusil de chasse-, permettant d’évaluer les dimensions du trophée de chasse ou de pêche, le peintre élargit son motif au contexte. Les peintres de ces natures mortes inventent des lieux extérieurs pour situer leur sujet ou bien neutralisent totalement le lieu de représentation (un pan de mur, un fond uni) sans possibilité d’identification. L’absence de lieux identifiables invite à retracer, à partir de l’indice du gibier mort, le souvenir d’une excursion sportive, associée au loisir de la classe aisée.

Pour leur part, les narrations visuelles renvoient à l’univers du peintre et de son atelier (livres d’art et d’histoire, matériel d’artiste, dessins, reproduction d’œuvres, etc.), sans que l’on sache cependant si les meubles représentés (table, tablettes, étagères) appartiennent bel et bien à l’atelier de l’artiste. Plusieurs objets ont pu être identifiés par des photographies d’époque comme étant situés dans l’atelier du peintre (livres, reproductions d’œuvre d’art), mais ce n’est pas le cas pour chacun des articles peints. Quoiqu’une mise en scène des objets questionne leur existence véritable, le lieu réel semble rencontrer le lieu peint dans ces représentations à dimension biographique.

Une correspondance s’établit entre le classement de ces œuvres sous ces trois thèmes et les trois zones culturelles identifiées par Norman Bryson [81] pour analyser les lieux fictifs peints dans la nature morte. Selon Norman Bryson, le premier espace , conçu par le peintre, suggère un intérieur domestique et est lié à l’art de la table et à ses plaisirs (une cuisine, une salle à manger, une collation servie dans un salon). Il décrit de courts moments temporels en soulignant la désinvolture ou la nécessité de certains aspects de l’existence. Le second espace, d’apparence neutre, possède un système d’idées, actif et déchiffrable, relatif à l’économie ou à la classe sociale. Le dernier espace est celui figurant le métier du peintre ; il est lieu de la discussion sur la technique picturale. Ces trois zones, décrites individuellement, interagissent ensemble dans la création de la nature morte. Il nous semble que nous pouvons situer nos thèmes dans ces lieux culturels. Nature morte (1892) de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté (Fig. 20) s’installe bien dans le temps et le moment d’une collation légère se déroulant lors d’une soirée mondaine, d’une idylle, d’un moment de plaisir .

Laurier Lacroix écrit que ce tableau « suggère le microcosme d’un milieu féminin mondain, un soir de bal » [82] et témoigne des goûts de luxe du peintre. L’espace idéologique, relié à la classe sociale aisée, s’insinue finement dans une telle composition. La Bécasse ( entre 1894 et 1897) de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté (Fig. 21) appartient à un lieu idéologique, non matériel, puisque nous ne pouvons pas identifier le lieu ou est suspendu l’oiseau, remémorant la chasse comme une activité de loisirs, appartenant à la classe aisée [83] .

La Phrénologie (1892) d’Ozias Leduc (Fig. 22) possède une valeur biographique puisque les objets représentés sont intimement liés à son quotidien[84] comme plusieurs de ses natures mortes. De plus, cette oeuvre discute du métier et de la pratique du peintre. François-Marc Gagnon en spécifie les dimensions figurant le métier du peintre et sa technique picturale :

Il semble qu’il faille partir des éléments les plus humbles : le crayon, le porte-craie, la gomme, l’estompe, les tubes de peinture et le verre avec les pinceaux. Ces instruments nous permettent de croire qu’une réflexion sur la peinture n’est pas étrangère au sens dernier du tableau. Ils nous la présentent d’abord comme métier, d’où les instruments à peindre et à dessiner. Mais la peinture n’est pas que métier. Elle est aussi science. D’où le traité d’anatomie et le buste phrénologique[85] .

Ce tableau crée également un lieu idéologique que François-Marc Gagnon questionne à partir du sens d’un des objets, le buste phrénologique, représenté dans la composition : « D’ailleurs, la phrénologie, qui prétend lire dans la matière les signes de l’intelligence, n’est-elle pas une métaphore de la peinture, surtout du genre de peinture symbolique que pratiquait Leduc ? Un tableau n’est-il pas un objet matériel dans lequel on lit un contenu spirituel ? »[86] . Ce lieu culturel, que l’on peut décrire comme celui d’un milieu intellectuel en pleine effervescence, est relié à la biographie du peintre :

Leduc spent a considerable amount of time in Montreal during his formative years in the last two decades of the nineteenth century, a period during which he painted some of his most important still life s. This suggests that the cultural milieu of Montreal was an important contribution to his intellectual development and would consequently be reflected in the development of his still life paintings [87] .

En plus de la dénomination et de la description des objets qui y sont peints, nous comprenons que les natures mortes, réalisées en atelier, s’interprètent également par rapport au lieu culturel et au récit biographique construit par les peintres créant, tel un complément au sujet représenté, des lieux fictifs et idéologiques.

Le thème des oignons dans le genre de la nature morte a été adopté par un grand nombre de peintres à la fin du xix e siècle et au début du xx e siècle[88] en Occident. Les trois compositions, Nature morte aux oignons et aux choux-fleurs (1907) de Ludger Larose (Fig. 23), Nature morte, oignons (1892) d’Ozias Leduc (Fig. 25) et Nature morte avec oignons (1902) de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté (Fig. 24), témoignent de l’intérêt pour ce sujet. Toutefois, loin d’aborder le thème des oignons de la même façon, les œuvres de Ludger Larose, d’Ozias Leduc et de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté dénotent des enjeux plastiques différents, représentant autant de langages formels.

Les peintres s’approprient l’un des sujets traditionnels de la nature morte, la représentation d’aliments , en élisant comme modèles des objets issus de leur quotidien. Il s’agit pour Ludger Larose et Ozias Leduc d’aliments et de contenants typiques de la culture québécoise ou familiers à celle-ci. Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté peint les modèles européens qui l’entourent, ces derniers pouvant tout aussi bien être reconnus du spectateur québécois et flatter son goût. Le choix d’objets connus offre la possibilité, tant chez Ludger Larose, Ozias Leduc que Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté, de juger de leur maîtrise et de leur originalité.

Le réalisme des natures mortes de Ludger Larose , d’Ozias Leduc et de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté est soutenu par le dessin soigné et la juste perspective des objets dans l’espace . Ludger Larose et Ozias Leduc se différencient de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté par une touche lisse qui, par l’apposition de glacis colorés, permet d’« effacer » les traces du pinceau. En revanche, Nature morte avec oignons de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté laisse transparaître les coups de pinceau. Des effets singuliers sont donnés par le grattage de la pâte avec un couteau ou par l’emploi d’une facture plus libre, texturant de manière inédite la matière des objets qui, pourtant, évoquent toujours des objets réels. Ainsi, nous retrouvons, à propos d’un même motif, des informations différentes tant descriptives que plastiques .

Pour créer ces œuvres de moyennes dimensions, les artistes ont opté pour un cadrage serré plaçant en position centrale oignons et contenants. La perception d’un espace tridimensionnel, où la diagonale joue un rôle essentiel, se fait grâce au positionnement stratégique des ustensiles et des contenants et par l’éparpillement des légumes . De nombreux éléments concourent à l’illusion d’aliments disposés dans une cuisine domestique alors que nous sommes en présence d’exercices d’atelier : le choix d’aliments et de récipients domestiques, la présence d’ustensiles posés avec soin (une petite cuillère, un couteau, un pot à eau, une jarre), le rendu attentionné du bois usé des meubles, des paniers portant les légumes et un oignon coupé en deux, des pelures éparpillées. Enfin, le choix d’un angle de vue frontal et l’utilisation de couleurs chaudes remémorent l’ambiance familière et chaleureuse d’une cuisine rustique.

La palette des peintres est réduite, les principales couleurs utilisées dans ces compositions sont les tons de terre, le jaune et le rouge : les oignons, le décor et les accessoires imitent les apparences du réel pour rendre l’image intime d’une cuisine domestique. Les couleurs, mélangées, se dégradent par l’emploi de blanc ou s’approfondissent par l’ajout de vert et de brun de différentes valeurs (les meubles, les ombres et les arrière-fonds). L’addition de noir dans le rouge peut aussi donner des teintes de brun très chaud, par exemple chez Ludger Larose . Le ton d’ensemble brun-rouge de Nature morte, oignons d’Ozias Leduc , celui brun-vert de Nature morte avec oignons de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté et le ton d’ensemble brun-rouge / brun-vert de Nature morte aux oignons et aux choux-fleurs , se trouvent pondérés par la présence du vert (feuilles, tiges et tiges des légumes , ustensiles de cuisine et arrière-plans) et les éclats dorés, blancs ou argentés des légumes et des ustensiles.

La lumière tamisée des compositions d’Ozias Leduc et de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté résulte probablement d’un éclairage artificiel , peut-être une lampe à l’huile, plutôt que d’un éclairage naturel. Cet éclairage favorise l’ajout de velatures qui portent l’attention sur la forme, le rendu de la matière des objets peints et clarifient leur forme et leur position dans l’espace . Toutefois, la clarté de la représentation est différente chez Ludger Larose , par rapport à Ozias Leduc et Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté. À la différence d’une transposition naturaliste, les légumes , les contenants et la table sont davantage rendus tels des idéaux plastiques . Leur artificialité témoigne de l’action et de l’interprétation personnelles du peintre à propos d’un motif populaire. Si Ozias Leduc cherchait, entre autres, à traduire la simplicité et la familiarité d’un sujet[89] , Ludger Larose transpose ce sujet avec une lumière parfois crue (le chou-fleur ), gommant les détails et les particularités individuelles d’objets familiers (la table, le panier) : il crée des types d’oignon, de table, de chou-fleur et de pot de terre.

Pour éviter la neutralité du troisième plan, Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté rend visible le travail de la brosse, tant dans le premier plan que dans l’arrière-fond. Cet effet de texture unissant les plans. Ce choix plastique révèle la gestuelle du peintre . Les velatures se mêlent franchement à la matière de l’oignon et elles produisent une texture inédite qui ne s’appuie plus seulement sur le réel, mais sur la vraisemblance. C’est-à-dire que la touche, visible et texturée, rend la matière et la lumière fuyantes, les objets peints ne donnent plus « l’impression de pouvoir être pris dans la main »[90]  : ils appartiennent pleinement à la surface picturale insaisissable.

Chez Ozias Leduc , c’est d’une part l’emploi subtil de couleurs et de matières contrastantes et par l’imitation des matériaux et de leurs qualités sensuelles que se distingue sa nature morte : le vert répond au rouge, la légèreté de la feuille d’oignon réplique à la robustesse du bois, le froid des métaux compense le chaud du bois. D’autre part, un intérêt pour les lois optiques , par une construction linéaire[91] complexe et la déformation des objets sur des surfaces qui réfléchissent la lumière est présent dans sa composition. L’étude de la lumière, de la couleur et de l’atmosphère que nous retrouvons dans Nature morte, oignons d’Ozias Leduc provient des acquis de la maîtrise combinée des techniques de la photographie et de la peinture. En effet, Ozias Leduc était photographe, et ses recherches plastiques s’élaborent tant avec ses travaux photographiques que ceux picturaux. L’image subjective de la nature dans la nature morte d’Ozias Leduc provient des « propriétés descriptives »[92] et focalisantes dont dispose la photographie : une définition précise des détails, des fonds neutres ou flous, un éclairage mixte (naturel et artificiel). Monique Lanthier ajoute que tels « les peintres de la fin du xix e siècle, il [Ozias Leduc] était bien conscient que cette invention [la photographie] a incité les artistes à dépasser la simple représentation de la réalité et à affirmer leur subjectivité »[93] .

Par ailleurs, l’essor de la nature morte et les développements de la photographie semblent se lier au xix e siècle. En effet, la photographie qui a « conquis l’imagination des artistes et des scientifiques »[94] , réitère l’intérêt porté aux objets. Ann Thomas souligne que « de toutes les propriétés de la photographie, ce sont ses capacités de rendu du détail et de représentation fidèle des objets que l’on souligne le plus souvent au xix e siècle »[95] . Larry J. Schaaf ajoute que les inventions et les découvertes du milieu du xix e siècle en matière de photographie ont offert à notre attention une nouvelle façon d’admirer la nature[96] . Cette nouvelle « façon d’admirer la nature », chez les artistes peintres, s’associe chez Ozias Leduc au pouvoir de « dépasser la réalité »[97] et de faire du sujet à peindre un prétexte pour des exercices plastiques .

Les compositions d’Ozias Leduc et de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté se rapprochent des natures mortes de François Bonvin (1817-1887) par l’utilisation d’une lumière douce, l’intérêt pour les détails et les textures , le mouvement dynamique obtenu par la dispersion des aliments, le travail linéaire, l’utilisation du clair-obscur et le respect du ton local. Dans Nature morte avec melon, pêches et gobelet d’argent sur une table (Fig. 26), François Bonvin s’intéresse également aux questions relatives à l’optique et à la déformation des objets par réverbération tel que s’y attachera Ozias Leduc. Le goût pour la peinture réaliste française du xix e siècle illustre bien une orientation de la peinture québécoise de natures mortes tant chez les peintres que, comme nous l’avons vu précédemment, chez les collectionneurs montréalais qui appréciaient François Bonvin.

Par contraste, la composition de Ludger Larose est influencée par la pratique américaine de la nature morte, elle-même procédant de la tradition française[98] . Au xix e siècle, les artistes américains valorisent les objets de la culture nord-américaine en peignant des aliments locaux (pomme, groseille à grappes) et des objets produits localement (panier de bois rectangulaire, pot de terre), comme en témoigne A Wooden Basket of Catawba Grapes (Fig. 28) de William M. Harnett . Nature morte aux oignons et aux choux-fleurs possède une structure semblable à la nature morte Apples (Fig. 27) d’Andrew John Henry Way (1826-1883) : sur une surface horizontale (une table de bois), un élément vertical (un panier de bois rectangulaire) est renversé. Les pommes éparpillées qu’il contenait dessinent une diagonale divisant le tableau en deux parties. Si l’organisation des objets ressemble à celle d’Andrew John Henry Way , c’est plutôt chez William M. Harnett que nous retrouvons la création d’idéaux plastiques de fruit et d’accessoire[99] .

Le même motif permet donc des recherches et des réussites différentes : formelles et plastiques d’une part et, d’autre part, relatives à l’interprétation de la lumière et à l’expression de la couleur. Plus que cela, le peintre associe sa pratique à un langage formel singulier (découlant de sa formation académique) dans le processus créatif de la composition d’une nature morte et le rendu des objets à peindre.

À partir de la constatation des langages différents utilisés par les peintres pour réaliser leurs natures mortes, il convient de se demander comment les peintres ont construit ces tableaux. Une fois le sujet posé - une nature morte de fruits, un trophée de chasse , etc. -, comment rendent-ils et disposent-ils les objets choisis ? C’est pour répondre à cette question que nous étudierons l’organisation des formes dans l’espace en tentant de comprendre la problématique d’une composition, avec peu ou beaucoup d’éléments, et de la distribution de ceux-ci. Nous analyserons dans un premier temps, les compositions formées de peu d’éléments , pour ensuite étendre notre étude à des représentations comportant de nombreux objets, soit les agencements de nourriture et de fleurs.

Les Trois pommes (Fig. 29) d’Ozias Leduc est l’une de ces natures mortes composée avec très peu d’éléments  : sur un banc de bois, une assiette creuse contenant trois pommes. Quels ont été les objectifs de Leduc liés à la réalisation d’une œuvre avec si peu d’objets ? Quel enjeu plastique participe à la création de cette nature morte ? Arlene Margaret Gehmacher perçoit à la base de la création des Trois pommes un exercice plastique à partir de solides géométriques simples (des sphères et un prisme rectangulaire)[100] . La contrainte imposée par des solides géométriques permet à l’artiste de les abstraire de leur signification familière pour les soumettre à des exercices picturaux [101] .

En travaillant avec un petit nombre de solides géométriques , Ozias Leduc cherche à construire un arrangement idéal de formes dans l’espace . Les pommes et l’assiette sont disposées au centre du tableau dans un angle de vue frontal en légère plongée : la surface du banc nous est visible, de même qu’une partie du dessus de la pomme centrale. La vue partielle du banc (l’assiette est posée au bout du banc et non au centre de celui-ci) insère l’extrémité du banc de bois dans le cadre du tableau en introduisant une ligne de perspective, ce qui renforce la profondeur de l’image. À la mise en scène des solides géométriques s’ajoute un traitement pictural particulier des pommes et de l’assiette selon plusieurs petits coups de pinceaux visibles et par grattage de la matière à l’huile, transmettant une interprétation réaliste du fruit tout en affirmant la gestuelle du peintre . Les aspects naturaliste et descriptif de l’image ne sont pas négligés pour autant : les couleurs utilisées rappellent les objets réels par le rendu sensible de la pelure des pommes (du rouge au vert), le détail minutieux du bois par une gamme de bruns. Chacune des pommes peintes offre une vue particulière, soit de dessous, de dessus ou d’un côté. L’éclairage de l’ensemble du tableau est ténu, sauf en son centre où le peintre attire l’attention du spectateur en peignant des éclats de lumière vive sur les sphères.

Ozias Leduc réunit, dans Les Trois pommes , l’observation minutieuse d’un objet naturel dans le but d’en imiter les apparences et une recherche plastique . Cette recherche est mise en valeur par l’utilisation d’un nombre restreint d’objets qui focalise l’attention du spectateur sur un point précis, soit le travail du peintre dans l’agencement et la transposition des formes dans l’espace , leur rendu et la lumière qui les éclaire.

Fromage de gruyère (Fig. 30) de Ludger Larose et Nature morte [Fleurs ] (Fig. 31) de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté sont d’autres exemples d’œuvres construites avec un petit nombre d’éléments regroupés au centre d’une composition. Ces œuvres résolvent de manière différente l’imitation des apparences du réel et introduisent des enjeux plastiques propres à chacune.

L’ensemble central de Fromage de gruyère est formé d’une pointe de fromage posée sur une assiette sur pied recouverte d’une cloche. L’assiette et la cloche, toutes deux de verre, reposent sur une nappe verte avec des motifs rouges peints en perspective. L’arrière-plan au dessin imprécis, un placage décoratif en bois, met en valeur le groupe d’objets précis formé par le gruyère, l’assiette et la cloche. Le regard se porte au détail du reflet de la fenêtre, peint sur le pied de l’assiette, qui crée une tache opaque sur la transparence de la pièce de vaisselle.

L’observation de cette pièce de vaisselle, amène à considérer ce deuxième élément peint en transparence : la cloche dont le reflet de la fenêtre est encore plus net. Les éclats blancs unifient l’ensemble et l’isolent dans la composition de l’oeuvre. Le peintre a soigneusement structuré la disposition des éléments de verre pour obtenir la réverbération de la lumière naturelle qui traverse la fenêtre. Ces reflets sur l’assiette et la cloche de verre projettent un hors-champ qui ouvre le tableau à un espace supérieur, contrastant avec celui obtenu par la compression des plans et le cadrage serré du tableau. Avec cette œuvre, Ludger Larose réalise un exercice difficile de mise en abyme des transparences, produisant un jeu optique caractéristique de l’art hollandais .

Dans une interprétation personnelle d’un ensemble composé de quelques fleurs épanouies aux pétales et aux pistils aériens, Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté , avec Nature morte [Fleurs ] , unit le sujet central, le vase de fleurs situé au deuxième plan, aux premier et troisième plans de la composition. Une touche large est employée pour brosser chacun des plans et schématiser les formes des objets représentés. L’utilisation d’une pâte épaisse participe à cette simplification et vise à saisir l’essentiel du motif. Cette technique lui permet de peindre de manière spontanée les formes des objets qu’il choisit. Les couleurs du bouquet s’estompent sur l’avant-plan et l’arrière-plan. Les espaces vaporeux entre les fleurs et les feuilles lient l’arrière-plan au deuxième plan. Le rouge, dégradé de blanc des pétales, se retrouve au premier plan appuyant l’aspect naturaliste de la représentation par la mise en scène de pétales tombés et par le reflet des fleurs sur une surface floue réfléchissant les couleurs du bouquet. La distribution de la lumière, sur chacun des plans, contribue à l’unification de l’ensemble. L’ombre portée du vase marque discrètement la profondeur de la composition, sans laquelle celle-ci serait réduite à deux dimensions.

Dans les œuvres que nous venons d’étudier, l’imitation des apparences est intimement liée à des exercices plastiques sur la couleur, l’agencement de l’espace et le rendu de la matière, au contraire d’une représentation conventionnelle et descriptive de la réalité. Ludger Larose , pour une grande part, demeure attaché à la tradition académique par l’idéalisation et le détail méticuleux des objets qu’il peint. Ozias Leduc partage l’attachement de Ludger Larose aux conventions académiques dans la représentation du banc de bois dans Les Trois pommes , mais s’en distancie par une interprétation très libre des pommes. Dans la nature morte de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté , une large place est donnée aux exercices plastiques et formels.

Ces représentations d’un ensemble restreint d’objets se rapprochent des œuvres réalistes du xix e siècle en France . Gustave Courbet [102] (1819-1877) et Édouard Manet (1832-1883) ont réalisé des natures mortes avec très peu d’objets, en travaillant la composition dans l’optique d’un ensemble, et non pas sous celui d’unités séparées.

Dans Branche de pivoines blanches et sécateur (Fig. 32) et Raisins et figue (Fig. 33), Édouard Manet réalise deux natures mortes avec un petit nombre d’objets . Les coups de pinceaux visibles, la pâte employée de façon à texturer les formes représentées et la touche large du pinceau provoquent un rendu spontané des formes et s’éloigne d’une définition linéaire. L’avant-plan et l’arrière-plan très sombres de Branche de pivoines blanches et sécateur , dans lesquels le contour des formes s’estompe, focalisent l’attention sur les deux têtes de fleurs épanouies : deux sphères dont l’une est présentée de face et l’autre de biais. La construction de Raisins et figue met en valeur des solides géométriques (sphères et cône) sous un éclairage naturel illustré par les multiples reflets qui évoquent ceux réverbérés par une lumière naturelle traversant les carreaux de verre d’une fenêtre. Branche de pivoines blanches et sécateur et Raisins et figue conservent la division du tableau en trois plans distincts bien que les objets au deuxième plan soient compressés dans l’espace pictural, ne laissant qu’une faible marge à l’arrière-plan.

Nature morte aux fruits (Fig. 34) de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté représente un groupe de fruits composé de pommes, d’oranges, et de citrons accompagné d’un casse-noix et de coquilles de noix, le tout disposé dans une assiette de métal. Cette assiette voisine, sur une nappe aux motifs esquissés rapidement et supprimant la profondeur , un objet plat, rectangulaire et rouge vif (peut-être un cendrier). La compression des plans accentue l’importance sur l’ensemble composé par l’assiette et les fruits qu’elle contient. Le caractère harmonieux du tableau est apporté par l’agencement des objets selon des diagonales, la présentation des fruits selon différents angles de vue et le rapport circulaire qu’ils entretiennent avec les cercles de l’assiette. Les fruits et l’assiette bénéficient de la lumière naturelle du jour traversant les carreaux d’une fenêtre, ce qui explique les zones de lumière vive découpées en « carreaux » à l’avant-plan sur la nappe, au centre de l’assiette et sur la pomme située à l’extrême gauche.

Les fruits peints de Nature morte aux fruits sont rendus à la fois dans un rapport d’imitation des apparences, et à la fois dans l’affirmation du geste du peintre par l’emploi d’une pâte épaisse qu’il texture. La matière texturée , tant par l’épaisseur de la pâte que par les effets de la lumière sur la surface des objets, et le choix des couleurs lié à la représentation de l’assiette et des fruits s’étendent sur la nappe et l’arrière-plan créant l’unité de l’oeuvre. Bien que les objets soient cernés de noir, la manipulation expressive de la pâte confond les matières représentées : elle estompe les spécificités des pelures au profit d’un effet pictural d’ensemble comme en témoigne l’épaisseur des pelures des fruits, laquelle est difficile à distinguer, de même que les qualités tactiles de la nappe, de l’objet rouge et de l’assiette.

Par le motif et l’effet de texture des objets représentés, ce tableau rappelle celui d’Édouard Manet Le Citron (Fig. 35). Édouard Manet réalise un exercice extrême de réduction des objets dans la nature morte en construisant sa composition avec seulement deux éléments : un citron est disposé légèrement de biais sur une assiette de métal. L’image compressée réduit la profondeur du tableau et confond les premier, deuxième et troisième plans. En plus de témoigner d’un intérêt pour l’imitation des apparences, les représentations du citron et de l’assiette proposent le défi d’un rendu naturaliste par une pâte épaisse prêtée aux nombreux effets de texture et aux jeux de lumières qui modulent les valeurs de jaune du citron et les gris-brun de l’assiette et des plans.

Le groupe de pommes, d’oranges et de citrons de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté partage les recherches d’Édouard Manet mais selon une contrainte différente : celle suscitée par l’agencement d’éléments disparates en un tout à la fois compact et impressionnant : le peintre partageant son attention tant dans l’exercice plastique (le traitement pictural texturé, une touche large et visible, l’agencement des unités) que dans la création d’une représentation fictive des objets qui semble naturelle.

Les sous-entendus galants que nous percevons dans Nature morte (Fig. 36) de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté résultent du choix et de l’organisation particulière des objets et de la lumière. Ces objets traités comme des corps géométriques , séparés les uns des autres, s’unifient par la touche, l’éclairage et l’association d’idées que le peintre provoque par la mise en scène de ceux-ci. La profondeur des plans est d’abord niée pour centrer l’attention sur l’ensemble formé par les six objets peints : des quartiers d’oranges, un bouquet de violettes, un éventail, deux oranges et une coupe à champagne. Ces objets sont eux-mêmes disposés par degré de profondeur : au plus éloigné, la coupe puis les deux oranges, l’éventail posé en oblique introduit un plan intermédiaire, vient ensuite le bouquet de violettes et le fruit ouvert comme motif repoussoir à l’avant-plan.

D’une part, ce groupe d’objets hétérogènes est prétexte à produire une diversité de textures , par un ensemble varié de touches libres et visibles : la pierre, le papier, le verre, la fibre, la pelure des fruits et les fleurs, d’autre part il offre une mise en scène basée tant sur la distinction d’un éclairage particulier que sur les allusions auxquelles renvoie la sélection d’objets.

Cette composition n’est pas sans rappeler le Bouquet de violettes (Fig. 37) d’Édouard Manet , interprété comme une « allusion galante » [103] , tant par la reprise du motif (l’éventail et le bouquet), la disposition diagonale de ceux-ci que par l’évocation d’une relation amoureuse par le choix et la mise en scène des objets représentés.

À la base de la construction de Nature morte, étude à la lumière d’une chandelle (Fig. 38) d’Ozias Leduc, il y a la volonté de créer une composition illustrant les différents jeux de la réflexion de la lumière sur les objets .

Il s’agit d’ un arrangement minutieux d’objets en petit nombre (sept éléments : un bougeoir, un pot en terre, un verre, un bol en céramique, une cuillère d’argent et deux oignons) répondant aux exigences d’une construction angulaire élaborée à partir de la captation de la lumière de la flamme de la chandelle par les objets disposés en rayons autour de celle-ci. Le centre de la composition où est posé le bougeoir, décrit comme « le centre d’attraction visuel du tableau » par Arlene Margaret Gehmacher [104] , produit un axe vertical dynamisant et représente l’unique source de lumière du tableau. Cette source de lumière crée un jeu visuel par la description de ses reflets sur les objets, selon leur matière : terre, verre, céramique, métal et pelures d’oignons. L’attention portée au bougeoir s’étend par la suite aux différents éclats que produit la flamme de la chandelle sur les pièces de vaisselle et les oignons. Ces reflets ponctués agissent comme connecteurs entre les différents éléments et précisent les différentes matières tout en les unifiant dans la composition.

Nature morte (Fig. 39) de Ludger Larose et Nature morte aux marguerites   (Fig. 40) de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté , participent aux mêmes recherches que Nature morte, étude à la lumière d’une chandelle avec des résultats différents. Il s’agit également d’études sur la réflexion de la lumière et de la disposition des objets dans l’espace . Dans Nature morte de Ludger Larose , les pêches, les pommes et les amandes sont représentées sous tous leurs angles possibles pour produire de la diversité.

Ludger Larose comprime ses objets dans l’espace pour les projeter sur le plan pictural et diminuer l’effet de profondeur de la composition, malgré la diagonale du côté de la table qu’il insère dans le tableau et le casse-noix posé plus loin sur la nappe, qui suggèrent maigrement une certaine profondeur. Les objets disposés en sous-ensemble, l’assiette de pêches et de pommes, le sachet d’amandes et le casse-noix sont serrés les uns contre les autres pour former un tout compact captant la lumière de la fenêtre situer en hors-champ. La lumière naturelle est réfléchie sur le verre de l’assiette sur pied et le peintre y transpose les reflets de la fenêtre. D’autres éclats de lumière scintillent sur l’écorce des amandes et le papier du sachet pour s’intégrer à cet ensemble tamisé.

La Nature morte aux marguerites de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté est organisée en un cadrage serré, occupé par un vase débordant de fleurs dont quelques unes sont dispersées sur une table. L’intérêt de la composition est centré sur l’organisation de cinq éléments : la table, deux ensembles de fleurs posés sur celle-ci, le vase de fleurs et l’arrière-plan. Le dialogue entre les plans, la texture des objets peints et la diffusion de la lumière nous font considérer cette nature morte comme un ensemble restreint et unifié bien que le peintre ait peint plus de soixante-dix fleurs dans cette seule composition. Une lumière vive et naturelle traverse une fenêtre et se réfléchit sur le vase de verre. Elle parcourt l’espace de la composition en accrochant la surface de la table et l’arrangement floral. Les différentes tonalités de la lumière se combinent aux différents angles de vue des fleurs, ce qui dynamise l’ensemble de l’œuvre. L’intensité des couleurs et le mouvement, amenés par la disposition des fleurs, trouvent un écho dans l’arrière-plan du tableau où un motif floral est esquissé et de la table, brossés avec les mêmes couleurs que le bouquet mais dans des tons inférieurs, plus pâles. L’arrangement floral, la surface de la table et l’arrière-plan sont autant de prétextes à produire une grande quantité de textures par touches vives et empâtées ou encore, estompées dans la réalisation d’une représentation naturaliste en réinterprétant des motifs traditionnels aux compositions européennes , tels les objets glissant du rebord de la table et introduisant un effet de trompe-l’œil.

Nous voyons que dans l’organisation de ces compositions, l’angle de vue et la disposition des objets, la lumière naturelle ou artificielle reflétée, les formes schématisées ou développées dans le détail (découlant d’une période historique au tournant du xx e siècle partagée entre l’application des acquis académiques idéalisant la nature et une pré-modernité valorisant la libre perception et une interprétation subjective de la nature[105] ), les textures et la touche du peintre participent tous à la compréhension et à l’interprétation du motif. Les recherches plastiques du peintre s’élaborent tant par le choix des sujets que par le nombre d’objets intégrés pour produire des créations originales et personnelles . La réduction des éléments dans une nature morte pose le problème de construire une œuvre autonome, dégageant suffisamment d’intérêt pour ses qualités intrinsèques. De même, la disparité des éléments dans un cadre serré aborde la problématique d’unification en un tout cohérent selon des enjeux formels et plastiques importants : par un éclairage singulier, par une touche discernable, par l’agencement des objets et leurs dispositions provoquant des accords ou des associations d’idées entre eux, par des jeux d’optique , par le rendu des objets représentés et l’interprétation de la profondeur du tableau. Les objets réels à la base de la composition (oignons, pommes, contenants, pièces de vaisselle, etc.), souvent banals, proposent aux peintres des enjeux formels et des lieux d’expérimentations.

Les compositions de gibier et de poissons morts appartiennent à une longue tradition européenne connue sous le nom de trophées de chasse, encore très présente au xix e siècle en Europe et aux États-Unis. Ces compositions -portrait de gibier, retour de chasse ou de pêche- s’adressaient en Europe « au chasseur avisé plutôt qu’au gourmet épris de bonne chère » [106] . Les peintres québécois de natures mortes de gibier et de poissons par les sujets qu’ils choisissent (canards, bécasses, lièvres et truites) rejoignent François Desportes (1661-1743) et Jean-Baptiste Oudry à travers le xix e siècle. Ils partagent la préférence de ces peintres pour une construction avec un nombre restreint d’animaux : élément solitaire pendu par une patte à un clou sur une surface neutre ou posant avec un autre animal, oiseau ou poisson. Ils ajoutent parfois un objet relié au contexte, une canne à pêche, un fusil de chasse pour introduire une référence métrique permettant d’évaluer les dimensions de l’animal ou du poisson. Dans le cas particulier des représentations de poissons, un léger amoncellement est construit dans le cadre serré d’un intérieur ou d’un extérieur. Vers la fin du xix e siècle, les natures mortes de gibier et de poissons sont un sujet courant chez les peintres québécois de natures mortes. En discutant des natures mortes Pigeons [107] (1898) et La Bécasse [108] (1899) d’Ozias Leduc , Arlene Margaret Gehmacher explique que de nombreux « peintres contemporains d’Ozias Leduc peignaient depuis 1875 environ les dépouilles qui résultaient des activités cynégétiques de la bourgeoisie » [109] . Ces natures mortes de gibier présentaient également une intéressante source lucrative pour les peintres comme le confirment les quatre versions de La Bécasse (entre 1894 et 1897) que Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté a exécutées pour des collectionneurs [110] .

Des nombreuses commandes de trophée de chasse par la classe aisée proviennent de collectionneurs et d’amateurs d’art ne pratiquant peut-être pas la chasse ou la pêche. Ils apprécient les qualités plastiques de ces tableaux, leur aspect décoratif et l’effet de trompe-l’œil. Par ailleurs, Arlene Margaret Gehmacher écrit que ces « tableaux, qui tenaient lieu de trophées de chasse, étaient des indices de classe sociale, même si leurs propriétaires n’étaient pas eux-mêmes des chasseurs » [111] . De fait, les commandes de portraits de gibiers ne sont pas toujours accompagnées des dépouilles à peindre, et il appartient au peintre de trouver des modèles convenables. Mario Béland suggère que les peintres ont pu trouver leurs modèles dans les marchés et notamment des bécasses ; trophées prisés des collectionneurs parce que ces oiseaux étaient reconnus difficiles à chasser [112] . Un cas d’exception, celui de La Bécasse (1899) d’Ozias Leduc exécuté d’après La Bécasse ( entre 1894 et 1897) de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté . La difficulté de travailler à partir d’un modèle réel provient du fait que la commande pour La Bécasse d’Ozias Leduc fût passée au mois de février, ce qui excluait la possibilité de posséder un exemplaire vivant de cet oiseau migrateur [113] .

Les modèles de gibier ou de poissons en voie de putréfaction impliquent une certaine rapidité d’exécution qui ne permet pas aux peintres de laisser sécher les couches de glacis entre les superpositions, si celles-ci sont épaisses. L’ajout de térébenthine dans la pâte à l’huile permet d’amincir celle-ci, et de peindre rapidement les contours et les volumes tout en indiquant les ombres, les effets de lumière, les couleurs et leurs valeurs. Par la suite, une multitude de petites touches de couleur, bien empâtées et diluées avec de l’essence de térébenthine, sont travaillées rapidement pour reproduire les effets gonflants de la fourrure ou du plumage. Le peintre, s’il doit se départir de son modèle, possède à ce moment suffisamment d’informations pour conserver la vérité de son sujet et accentuer les ombres et les effets de lumière, disposant alors de tout le temps nécessaire.

Le dessin précis et le rendu soigné des coloris, des textures du plumage ou de la fourrure et la touche invisible du peintre caractérisent traditionnellement ces représentations. Mais, dans les natures mortes de gibiers et de poissons québécoises à la fin du xix e siècle, la touche est visible. Le fond n’est pas si neutre puisque la gestuelle du peintre s’y révèle et le plumage des oiseaux ne se confond pas avec la nature mais plutôt avec le travail du pinceau, rendant des effets plus ou moins lisses, plus ou moins touffus des plumes et des poils naturels. Les poissons, aux contours exacts, sont peints dans une matière préférant les jeux de textures et la variation de teintes dans des gammes qui dépendent de la liberté du peintre.

Le motif de l’oiseau mort représenté dans un intérieur, suspendu par une patte et révélant la beauté de son plumage [114] , figure abondamment dans la nature morte québécoise. Le gibier ou les poissons sont peints dans des intérieurs ou des paysages extérieurs, lorsque l’arrière-plan des tableaux n’est pas tout simplement un lieu physique non identifié : une surface neutre concentrant l’attention du spectateur sur la représentation d’un objet unique dont les qualités descriptives et plastiques sont valorisées par la neutralité de la surface sur laquelle il est représenté. La concentration de l’attention du spectateur sur cet unique objet peint, reproduit au plus près de la vérité avec l’objet réel, a pour effet de déplacer l’attention sur la manière dont le peintre a rendu cet effet par la touche, la lumière, les couleurs et les textures . C’est l’effet de trompe-l’œil, imitation extrême des apparences de la nature dans les natures mortes de gibier ou de poissons, qui tentent de confondre et d’intriguer le spectateur pour le conduire vers les procédés picturaux et l’habileté du peintre.

Cette exigence singulière donnée à la représentation d’un animal, produisant une œuvre d’art, a pour objectif non pas de convaincre de sa valeur documentaire mais de promouvoir les procédés du peintre qui conduisent à l’illusion  :

Immanquablement il [l’artiste] donnera l'impression que la réalité peinte par lui est plus intense que celle de la vie [...] le trompe-l'oeil d'un artiste montre une réalité qui s'impose à nous, qui nous fascine, qui paraît comme inventée exprès » [115] , «  dans l'arrangement des objets et dans l'harmonie des couleurs, il [l’artiste] fera percer un rythme, une harmonie, un choix, un goût et, nous sentirons aussitôt la présence de l'art , nous serons aussitôt avertis que nous sommes devant une peinture et non devant la réalité [116] .

L’étonnant bleu-vert des ailes du canard de Nature morte au canard (Fig. 41) de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté repris sur toute la surface de l’arrière-plan, le ruban orangé, le blanc contrastant du duvet et la tête noire de l’oiseau, nettement découpée sur le fond et accentuée par une ombre portée, témoignent d’un arrangement plastique . De même, la disposition des pattes, toutes deux attachées et produisant un angle fermé, contraste avec l’angle ouvert des ailes dépliées. Les parties blanches et bleu-vert du corps présentent un ensemble variés de tons et sont très détaillées alors que les détails de la tête sont fondus dans la pâte. Le noir intense qui distingue le corps et les ombres idéalise le sujet de cette nature morte.

Nature morte aux canards (Fig. 42) de Charles Huot est une étude des différents rapports visuels et tactiles donnés par les textures  : celle du bois, de la corde, des pattes palmées, des becs et du plumage des oiseaux. Le peintre rend son sujet en créant une harmonie entre les aspects rugueux, lisses et duveteux des objets. La profondeur du tableau est accentuée par le canard posé au sol et vu de biais dans un raccourci. La lumière accentue le rapprochement entre les matières et les couleurs en créant l’unité du tableau.

De la même manière, mais dans un décor différent, Nature morte aux lièvres (Fig. 43) de Charles Huot étudie les rapports entre les matières par les textures , révélées ou fondues, les détails accentués ou estompés et les couleurs. L’ensemble brun-gris est vivifié par le jaune sur le ventre du lièvre blanc auquel répond le rouge-orangé des feuilles de l’érable qui ferme la composition à droite du tableau. La couleur blanche du corps du lièvre crée un vide qui équilibre le reste de la composition très texturée (les écorces du bouleau, les feuilles, les lièvres) et ombragée. Le blanc est ensuite utilisé pour ponctuer l’ensemble, en étant appliqué pour rendre les oreilles, les pattes, le détail des têtes et certaines parties de l’écorce des arbres. La composition est construite à partir des deux corps allongés de lièvres, têtes et pattes pointant vers le bas, produisant ainsi une verticale qui est pondérée par les branches en biais, s’élevant à la droite et à la gauche des animaux.

Truite et canne à pêche (Fig. 44) de Charles Huot apparaît comme un trophée de pêche  : l’angle de vue en plongée élimine la profondeur de champ et participe aux qualités descriptives de l’œuvre. L’ajout d’une canne à pêche avec son moulinet, traversant toute la partie supérieure de l’image, sert à la mesure du poisson et contribue à l’idée que ce tableau fut réalisé selon les préoccupations d’un amateur de pêche sportive. Le choix de supprimer la profondeur du tableau est appuyé par l’utilisation de mêmes couleurs pour rendre le sable, l’herbe, la truite et la canne à pêche. C’est dans la combinaison du dessin aux différentes touches et par les effets de texture de la pâte que se caractérisent les objets représentés.

Nature morte ( Fig. 45) de Charles Gill représente un plateau posé de biais, dans l’angle d’une pièce et contenant un amoncellement de poissons dont certains, à peine ébauchés. La valeur descriptive du sujet n’est pas prioritaire puisque plusieurs espèces ne sont peintes qu’en partie, et certaines, difficiles à identifier. Le peintre ne tend pas vers la représentation exacte des modèles, mais plutôt vers un rapport de ressemblance avec ceux-ci, permettant parfois la reconnaissance de certaines espèces locales (brochet, anguille). La composition est construite selon un angle de vue frontal et en légère plongée. La diagonale produite par le plateau surélevé et l’enchevêtrement des poissons rassemble maintes arabesques formées par la mise en scène des corps entrelacés des poissons, apportant du mouvement à l’ensemble. Les jeux de lumière sur les objets semblent être le sujet d’étude de cette nature morte, les surfaces de la table, des murs et du plateau contrastant avec l’ensemble formé par les poissons. L’amoncellement de poisson est lui-même propice à plusieurs jeux de lumière par l’interprétation des textures différentes de la peau des espèces, peau lisse ou à écailles réfléchissant la lumière.

Les œuvres que nous avons classées sous le thème des narrations visuelles utilisent un langage formel qui, plutôt que de jouer sur l’imitation des apparences du réel, établit un système de relation entre les objets pour produire un discours. Ludger Larose pour créer Vanité (Fig. 46) construit une composition avec des objets qui font partie du répertoire des vanités des xvii e et xviii e siècles, repris au xix e siècle avec très peu d’objets : deux livres et un crâne. Ces objets renvoient au caractère éphémère de l’existence humaine et à la prétention du savoir.

L’œuvre de Ludger Larose représente un livre surmonté d’un crâne dont l’occiput est appuyé sur un livre, plat et mince, qui le maintient à la verticale. Dans un premier temps, le rayon de lumière qui frappe la boîte crânienne, de la gauche vers la droite ainsi que le jaune et le rouge saturés, unis à un noir omniprésent, concourent à l’effet dramatique de la représentation et appuient le discours mis en scène . Dans un second temps, la diagonale des livres contredit la présentation frontale du crâne humain et équilibre la composition, la touche apparente et diversifiée et la représentation du dos à nerfs de la reliure reflété sur la surface au premier plan affirment une gestuelle picturale et un intérêt pour la lumière et ses effets. Élaborant d’abord son œuvre sur la reconnaissance d’objets et la production d’un discours associé à ceux-ci, Ludger Larose s’inscrit directement dans la tradition française du xix e siècle par une interprétation subjective et personnelle du sujet faisant appel à la lourdeur de la pâte à l’huile, une palette de couleur réduite produisant de grands effets et une attention pour la lumière et ses réflexions[117] .

La question de la rhétorique visuelle de l’objet dans la nature morte a également été utilisée par Ozias Leduc dans Nature morte, livres (Fig. 47), La Phrénologie (Fig. 22), Nature morte au livre ouvert (Fig. 48), Nature morte [au mannequin] (Fig. 50) et Nature morte, les trois sous (Fig. 49). Ces natures mortes sont construites selon un système de relation entre les objets qui produisent un discours sur l’art, la technique ou sur la vie du peintre :

These are intimate reflections on the human spirit and art as a spiritual process. In them he explored the paths of human understanding and the timeless desire to bridge the temporal and eternal. His still life s suggest that through art, the past and the present, faith, knowledge, and intuition can be realized in unity as paths in progress to the ultimate (yet unattainable) truth. […] he appears to express concern that knowledge had become fragmented, particularly as a result of the modern scientific attitude which neglected the spiritual essence of reality and the realm of human feeling […]. [118]

Les objets qui figurent dans ces compositions appartiennent à l’atelier du peintre ou renvoient à l’univers de ce dernier. Ce sont des outils, des matériaux et des livres (un compas, un mannequin, un buste, une camera obscura, un crayon, des pinceaux, des carnets de croquis, des revues d’art, des instruments de musique, un précis d’histoire de l’art, un traité d’anatomie, un Nouveau Testament, une Histoire naturelle, un roman canadien-français[119] ) et des représentations de tableaux dont Leduc possède des reproductions dans son atelier[120] .

François-Marc Gagnon , de même que Barbara Ann Winters [121] , en nommant et en situant dans l’univers d’Ozias Leduc les objets présentés dans la nature morte La Phrénologie , conviennent que ces « instruments nous permettent de croire qu’une réflexion sur la peinture n’est pas étrangère au sens dernier du tableau »[122] . Yves Lacasse , suite à l’identification des deux œuvres reproduites dans Nature morte au livre ouvert ( La Vierge et L’Enfant avec saint Jean-Baptiste enfant (vers 1468) de Sandro Botticelli (1444-1510) et de Pierre Paul Rubens (1577-1640) La Présentation de Jésus au Temple peinte avant 1638) décèle « une réflexion sur l’offrande et, par le fait même, la dépossession qui s’ensuit. Dépossession de l’artiste qui offre, au jugement de ses pairs, des critiques et du public en général, les fruits de son labeur, de ses recherches et de ses doutes »[123] . Sauf que le saint Jean du tableau de Sandro Botticelli n’est pas conservé par Ozias Leduc dans l’image peinte du livre. Le livre, peint par Ozias Leduc, est-il une reproduction exacte ou une construction visuelle personnelle ? Les photographies d’atelier qui ont permis d’identifier certaines reproductions d’œuvres d’art que possédaient le peintre et qu’il a représentée dans ses natures mortes[124] , de même que la vraisemblance des objets d’atelier choisis (gomme, crayon, compas, pinceau, traité d’anatomie, etc.) incitaient à croire que nous étions en présence de portraits d’atelier , mais le doute qu’amène la perspective que le livre de Nature morte au livre ouvert soit une création du peintre rétablit la position de l’œuvre comme étant une construction entière et fictive où les objets en interrelation forment un ensemble qui a pour but de produire un discours et non pas une image du réel.

Nature morte, les trois sous semble s’inscrire dans la production intense de natures mortes entre 1887 et 1907 où la place donnée aux natures mortes dans les expositions et le développement commercial de la vente de tableaux en faisaient des objets recherchés par les amateurs [125] . L’année de la création de cette œuvre s’associe à plusieurs événements de la vie du peintre. L’année 1892 lance la carrière professionnelle d’Ozias Leduc  : il reçoit un prix pour Nature morte, livres et obtient sa première commande de décoration religieuse pour l’église Saint Paul-L’Ermitte à Joliette. Au premier plan de Nature morte, les trois sous , Arlene Margaret Gehmacher fait remarquer que la reproduction de pièces d’argent « donne à penser que Leduc était aux prises avec un débat philosophique sur les aspects matériels de l’art, dans lequel il s’était lui-même placé en peignant et en exposant cette œuvre pour en tirer un gain commercial »[126] .

En analysant la construction formelle du tableau Nature morte, les trois sous , nous constatons que le cadre restreint confine l’espace à la vue serrée d’un dessus de table où se chevauchent les objets de la composition dans un angle de vue frontal. L’œuvre est dynamique par son format vertical et par l’ensemble des diagonales croisées qui focalisent sur l’objet central du tableau, soit une reproduction d’œuvre d’art. La mise en valeur de cette reproduction, par l’agencement des diagonales, dévie l’attention portée à la représentation des trois sous du premier plan. L’arrière-fond du tableau est très sombre et produit un éclairage caravagesque par une diagonale divisant le contenu de l’œuvre en une partie claire et une autre obscure. L’effet de trompe-l’oeil est valorisé par la touche fluide du pinceau et une application très mince de la pâte. Les couleurs chaudes du dessus de la table (rouge vermeil) et des objets (brun, marron et jaune doré) créent une atmosphère douce appuyée par le clair-obscur, les ombres peintes en brun et un éclairage à la chandelle.

Le premier plan comprend des lettres et des enveloppes (dont l’une est oblitérée) avec le nom du peintre et deux adresses : l’une à Montréal, l’autre à Saint-Hilaire. Le deuxième plan contient trois reproductions identifiées par Arlene Margaret Gehmacher et représentant l’amour et la bonté[127]  : Cupidon affûtant sa flèche d’Anton Raphaël Mengs (1728-1779) et Saint Michel maîtrisant Satan de Guido Reni (1575-1642). Au registre supérieur de la composition, identifié grâce à une tablette ou un coffre de bois, nous reconnaissons une règle, un compas, un crayon, des feuilles de papier vierges, un encrier et une plume. Le troisième plan, très sombre, nous laisse entrevoir deux bouteilles de verre[128] . Arlene Margaret Gehmacher constate une hiérarchie de valeur dans la disposition des objets sur différents niveaux, les trois sous étant à l’étage le plus bas[129] .

La présence de feuilles de papier destinées à la correspondance (et non aux exercices artistiques) est renforcée par la présence de la plume, de l’encrier et les trois sous, soit le prix d’un timbre. L’enveloppe portant une adresse à Montréal réfère peut-être aux succès professionnel et commercial d’Ozias Leduc (Arlene Margaret Gehmacher confirme le lien commercial entre cette adresse et le travail du peintre : « Leduc ne se cachait pas dans cet atelier « lointain » de Saint-Hilaire, mais fréquentait Montréal (comme l’indique l’adresse écrite sur la deuxième enveloppe de la pile), où il essayait de se faire un nom »[130] . La reproduction d’œuvres est aussi une référence aux commandes (et au goût des requérants) peu enthousiastes pour des œuvres originales. Les instruments de l’artiste qui sont représentés renvoient au métier, à la technique et au calcul, plus qu’à l’imagination de l’artiste. D’autre part, la présence d’Ozias Leduc à Montréal n’est pas dirigée que par des activités à des fins promotionnelles et commerciales. Si l’adresse montréalaise favorise ses relations professionnelles, elle facilite également sa relation amoureuse avec Marie-Louise Lebrun mariée à Luigi Giovanni Capello (1843-1902) et ancien maître d’Ozias Leduc, puisque le numéro 202, rue Saint-Martin est l’adresse commune des deux amants. La vie amoureuse de l’artiste se trouve liée à sa réussite professionnelle et monétaire et sous-entendue dans l’ensemble d’objets réunis pour Nature morte, les trois sous .

Puisqu’à cette époque, il partage son existence entre Montréal et Saint-Hilaire, l’artiste parle-t-il de sa relation amoureuse, symbolisée par la représentation au centre du tableau du dieu de l’amour, et aussi par la lettre qui lui est adressée à Saint-Hilaire? Équivoque, le rouge de l’avant-plan suppose autant la passion amoureuse que l’idée du sacrifice des idées artistiques mises au service du commerce de l’art. De même, les objets reliés à la correspondance sont plus nombreux que ceux destinés à la pratique artistique, figurant une dépense de temps pour « se faire un nom » et l’obtention de commandes l’occupant autant, voire davantage, que le travail artistique lui-même. Dans cette optique , cette œuvre supporte un commentaire sur la vie de l’artiste et devient, en quelque sorte, une biographie visuelle . De fait, l’association des objets familiers du peintre construit de nombreuses énigmes sur le thème de la vie de l’artiste, rassemblant des aspects techniques, économiques et sentimentaux.

Nature morte [au mannequin] est construite également selon une narration visuelle établie par les objets qui y figurent (esquisses pour des commandes de peintures décoratives pour l’église de Saint-Hilaire, matériel d’art, livres et revues, la représentation sous la forme d’un petit tableau d’un objet affectif, légué par son maître Luigi Capello, le Voltaire à l’agonie d’après Philippe-Guillaume Curtius (1737-1794) sculpté dans la cire) et produit un commentaire biographique sur le travail de l’artiste. En gravant sur le pourtour du tableau les mots suivants : « OSIAS LEDUC A PEINT CE TABLEAU en FÉVRIER et MARS 1898 à St HENRI de MONTRÉAL Dessin Couleur Composition LA TRINITÉ DU PEINTRE », Ozias Leduc ajoute une note écrite biographique (« LEDUC A PEINT CE TABLEAU en FÉVRIER et MARS 1898 à St-HENRI DE MONTRÉAL ») aux objets peints de la composition, il nomme les principes qui régissent son art (« DESSIN COULEUR COMPOSITION ») et il sacralisent le travail pictural en appuyant sur le caractère mystérieux de la création artistique (« LA TRINITÉ DU PEINTRE »). Arlene Margaret Gehmacher perçoit dans les objets représentés, « bien plus que de simples objets »[131] , elle écrit que « Leduc s’est engagé dans un dialogue philosophique non pas avec la nature inviolée, mais avec l’histoire de l’art et la tradition artistique elle-même »[132] .

La composition complexe de Nature morte [au mannequin] est construite selon trois plans dont la profondeur et la hauteur augmentent graduellement. Le miroir, positionné de manière frontale et au centre de la composition, reflète deux reproductions d’œuvres d’art situées en hors-champ et introduit un complexe jeu d’optique par le motif inversé du mannequin et l’absence du reflet du peintre sur la surface du miroir rond. Arlene Margaret Gehmacher a reconstitué l’installation de cette composition, soit l’utilisation de grands miroirs, dont l’un face à la composition et « un autre en oblique de façon qu’une image de l’ensemble en provenance du premier miroir supplémentaire soit reflétée dans le premier petit miroir rond, afin de parvenir, en définitive aux yeux de l’artiste[133]  ».

Cette nature morte semble être le manifeste de « DESSIN COULEUR, COMPOSITION LA TRINITÉ DU PEINTRE » par sa composition très complexe, par l’utilisation des trois couleurs primaires (celles-ci sont dégradées de blanc et représentées sous une lumière tamisée enveloppant l’ensemble de jaune) et le dessin qui n’est pas seulement symbolisé par le carnet de croquis ouvert au premier plan, mais aussi par les fines hachures grises, qui renvoient aux traits de crayon, imprimés dans la pâte en plusieurs endroits (dessins, boîtes, revues, coupe-papier, mannequin et reproductions d’art).

La composition Le Déjeuner du célibataire (Fig. 53), de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté , met en scène elle aussi une narration visuelle aux accents biographiques . Ce dessin est réalisé en 1901 alors que Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté séjourne en France, travaille et expose sans arrêt. Il est effectivement célibataire et ne se mariera qu’en 1933, à l’âge de soixante-quatre ans. Le Déjeuner du célibataire représente un repas raffiné, pour une personne, avec des couverts d’argent à manche d’ivoire, un journal roulé (peut-être le journal Paris-Canada puisque les deux dernières lettres sont « DA ») et des cartes postales, dont la première, sur le dessus de la pile, est marquée d’un cachet. La nourriture et les ustensiles sont disposés avec beaucoup de soin, tant par rapport à l’étiquette qu’à l’arrangement plastique . Laurier Lacroix écrit que les « bonnes manières, la correction du langage, l’art de se faire valoir en société, Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté les a beaucoup pratiqués. Ce sont des outils qui lui ont permis de s’accommoder et de tirer parti de toutes les situations. Certes, il aime la compagnie des gens du monde, mais à la condition de pouvoir se mettre en valeur et que cette fréquentation lui rapporte des bénéfices pour sa carrière »[134] .

Cet arrangement, réalisé en atelier grâce aux croquis esquissés sur le vif (Fig. 51 et 52), reproduit et narre le déjeuner d’un célibataire respectant l’étiquette, fréquentant la classe bourgeoise et séjournant à Paris depuis suffisamment longtemps pour avoir reçu des cartes postales.

Cette narration visuelle est supportée par un schéma linéaire introduit par le journal sur la diagonale, interceptée par le poulet sur l’assiette de service dont le couvert contredit, par sa diagonale en plein centre de la composition, la dynamique de l’avant-plan. Tout cela fait entrer le spectateur dans le tableau par le coin inférieur droit et lui permet de balayer de l’œil la surface de la table. La coupe de fruits ferme un deuxième espace développé à la verticale, précédé d’un verre à pied et de la bouteille de vin. Le Déjeuner du célibataire minutieusement pensé en géométrie est également un prétexte à de nombreux exercices sur la lumière et ses reflets sur le verre, les couverts d’argents, les ustensiles et les fruits. Le couvercle d’argent posé derrière les fruits reflète l’image du plafond et des trois murs dont celui avec une grande fenêtre. C’est également l’occasion de jouer sur les textures avec le pastel comme médium pour reproduire les effets de la lumière sur le verre, la porcelaine, la peau des fruits et du poulet, les pièces de vaisselle d’argent, la nappe en tissu, le journal et les cartes postales. Le pastel, en estompant le contour des objets, rend cette image, fonctionnant sur l’imitation des apparences, comme vaporeuse. Il résulte un effet lumineux qui semble faire glisser les taches de couleurs vives - le bleu de la porcelaine, le vert de la laitue, l’orangé du poulet, etc. - dans la monochromie grise de la nappe et de l’arrière-fond.

L’analyse des thèmes et des langages formels employés par les peintres québécois permet d’identifier des spécificités de la nature morte québécoise au tournant du xx e siècle et de reconnaître des influences européennes et américaines découlant soit de la formation reçue, soit de la connaissance d’œuvres artistiques étrangères. Le goût pour la peinture réaliste française du xix e siècle, avec ses exercices plastiques sur les textures et la lumière, l’optique et la réduction des éléments illustre bien une orientation de la peinture québécoise de natures mortes, de même que la pratique américaine de la nature morte qui semble trouver un écho dans certaines natures mortes où l’idéalisation des modèles découle également d’un attachement à la tradition française.

Dans ces œuvres, l’imitation des apparences est intimement liée à des exercices plastiques sur la couleur, l’agencement de l’espace et le rendu de la matière, au contraire d’une représentation conventionnelle et descriptive de la réalité. La tradition académique est illustrée par l’idéalisation et par le détail méticuleux des objets, à laquelle s’adjoint peu à peu une interprétation libre et subjective de la nature, par la réalisation d’exercices plastiques et formels à l’intérieur de compositions naturalistes. Nous voyons que dans l’organisation des compositions de natures mortes, jouant sur l’imitation des apparences du réel ou établissant un système de relation entre les objets pour produire un discours, le nombre d’objets intégrés, la disposition des objets, la lumière naturelle ou artificielle reflétée, les formes schématisées ou développées dans le détail, les textures et la gestuelle du peintre participent tous à l’interprétation du motif. Par ailleurs, la réduction des éléments dans une nature morte pose le problème de construire une œuvre autonome, dégageant suffisamment d’intérêt pour ses qualités intrinsèques. De même, la disparité des éléments dans un cadre serré aborde la problématique d’unification en un ensemble, selon des enjeux formels et plastiques importants.



[79] Nous avons remarqué que Henri Beau n’a créé des natures mortes que tardivement par rapport à la période étudiée, c’est pour cette raison que ses œuvres ne figurent pas dans la présente étude. Également, nous n’avons pas retrouvé de natures mortes de Ulric-E. Lamarche bien que celles-ci soient louées par les critiques des années 1890 et laissent à supposer combien elles étaient intéressantes. De même, les natures mortes de Joseph-Charles Franchère nous demeurent inconnues (alors qu’un article paru dans le Montreal Daily Star soulignait l’une d’entre elles dès 1893 à l’exposition de la Royal Canadian Academy . Cité par Arlene Margaret Gehmacher , «  Nature morte, les trois sous », Ozias Leduc  : une œuvre d’amour et de rêve , op. cit., p. 78 : Anonyme. « The Art Gallery : Still Life in the Canadian Academy Pictures ». Montreal Daily Star (Montréal), 6 mars 1893, p.1).

[80] À l’exception d’Ozias Leduc qui n’a pas fréquenté l’École des beaux-arts à Paris. Le premier voyage de Ozias Leduc en Europe se situe en 1897 : à ce moment, il a déjà peint plusieurs œuvres majeures de natures mortes.

[81] « Still life can be said to unfold at the interface between these three cultural zones: The life of the table, of the household interior, of the basic creaturely acts of eating and drinking, of the artefacts which surround the subject in her or his domestic space, of the everyday world of routine and repetition, at a level of existence where events are not at all the large-scale, momentous events of history, but the small-scale, trivial, forgettable acts of bodily survival and self-maintenance; The domain of sign systems which code the life of the table and "low plane reality" through discourses which relate it to other cultural concerns in other domains (for example those of ideology, sexuality, economics, class);The technology of painting, as a material practice with its own specificities of method, its own developmental series, its own economic constraints and semiotic processes ». Norman Bryson . Looking at the Overlooked. Four Essays on Still Life Painting . Cambridge, Harvard University Press, 1990. p. 14.

[82] Laurier Lacroix , Suzor-Coté : lumière et matière , op. cit ., p. 67.

[83] Laurier Lacroix précise à propos des natures mortes de Suzor-Coté : «Ces remarques sur les œuvres du peintre, en particulier sur les natures mortes - Suzor-Coté multiplie les natures mortes de gibier entre 1895 et 1896 -, mettent l’accent sur le pouvoir de l’art de recréer chez le spectateur une émotion perçue, une sensation liée à un sentiment.» Laurier Lacroix, Suzor-Coté : lumière et matière , op. cit ., p. 79.

[84] « Most of the objects that constitute the still life s are intimately linked with the artist’s everyday life. ». Arlene Margaret Gehmacher . « In Pursuit of the Ideal. The Still Life Paintings of Ozias Leduc  ». Mémoire de maîtrise, Toronto, Université de Toronto, 1986. p. 12.

[85] François-Marc Gagnon . «  La Phrénologie  » . Ozias Leduc  : une œuvre d’amour et de rêve , op. cit., p. 72.

[86] Ibid.

[87] Arlene Margaret Gehmacher . « In Pursuit of the Ideal. The Still Life Paintings of Ozias Leduc  », op. cit ., p. 2.

[88] «Le sujet des oignons était d’ailleurs si courant qu’un critique de l’exposition de l’Académie royale du Canada de 1893 l’a qualifié de rebattu et d’inévitable .» Arlene Margaret Gehmacher . «  Nature morte, oignon s ». Ozias Leduc  : une œuvre d’amour et de rêve , op. cit ., p. 78.

[89] « Les Oignons sont reliés aux Trois pommes , la première nature morte de Leduc, car le tableau propose aussi un produit de la terre disposé sur une table en bois inégal, d’une manière très évocatrice de l’existence simple Ibid.

[90] Tel que l’écrivait un critique dans The Gazette le 1er mars 1893 lors de l’exposition de Nature morte, oignons de Leduc à l’Académie royale . Commentaire cité par Arlene Margaret Gehmacher , Ibid .

[91] Dans Nature morte, oignons de Leduc, la grande diagonale, introduite par l’oignon dominant la pyramide, est interceptée par une deuxième diagonale formée par des oignons éparpillés qui créent ainsi un « X ». La représentation d’un oignon posé à la verticale, très éclairé, quasiment au centre du tableau et formant le croisement de ce « X », est capturée par le métal du récipient. L’intérêt pour les lignes directives se distingue également dans les diagonales qui naissent de la position du couteau et de l’oignon tranché ou d’une rangée d’oignons parallèle au contenant. La table dessine trois grandes lignes horizontales qui ajoutent à la complexité de ce schéma linéaire tout en le stabilisant.

[92] Ann Thomas . « L’Imperceptible dévoilé ». Ann Thomas (dir.). Photographie et science. Une beauté à découvrir . Catalogue d’exposition (Ottawa, Musée des beaux-arts du Canada, 17 octobre 1997 – 4 janvier 1998). Ottawa / New Haven / Londres, Musée des beaux-arts du Canada et Yale University Press, 1997 , p. 86.

[93] Monique Lanthier . « Ozias Leduc et la photographie  ». Document produit par le Service de l’édition de la Direction des communications à l’occasion de l’exposition Ozias Leduc, une œuvre d’amour et de rêve (Québec, Musée du Québec, 12 juin au 15 septembre 1996). Québec, Musée du Québec, 1996. p. 5.

[94] Ann Thomas , op. cit. , p. 77.

[95] Ann Thomas , op. cit ., p. 118.

[96] Larry J. Schaaf . « Invention et découverte. Les premières images », Photographie et science. Une beauté à découvrir , op. cit., p. 59.

[97] Monique Lanthier , loc. cit ., p. 4.

[98] Beaucoup de peintres américains connaissaient les constructions formelles reliées à la grande tradition de la peinture de nature morte en France. Alfred Frankenstein cite un article paru dans le New York Tribune en 1879 qui insiste sur l’ascendance française de William Michael Harnett en le rapprochant des peintres Blaise Alexandre Desgoffe (1830-1901) et Antoine Vollon. En s’appuyant sur les affinités françaises de Harnett, le critique artistique souhaitait convaincre le public du talent de celui-ci. Alfred Frankenstein. After the Hunt. William Harnett and Other American Still Life Painters 1870-1900 . Édition révisée. Collection California Studies in the History of Art ; n o 12. Berkeley / Los Angeles, University of California Press, 1969 (1953). p. 57.

[99] Nature morte aux oignons et aux choux-fleurs n’est pas l’unique cas où une correspondance entre des natures mortes américaines et certaines natures mortes de Ludger Larose peut s’établir. Deux ananas (1898) de Ludger Larose s’organise thématiquement et formellement d’une manière très semblable à Two Pineapples (1885) de William Rickarby Miller (1818-1893). Comme dans la composition de l’artiste américain, il s’agit de deux ananas posés sur une table et occupant le centre du tableau sur un arrière-fond noir. De même, la nature morte Panier de pommes de Ludger Larose, peinte en 1901 (Illustrée dans Guy Robert. La Peinture au Québec. Depuis ses origines . Montréal, Éditions France-Amérique, 1980. p. 46, ses dimensions et le lieu où elle est située ne sont pas connus) , rappelle la plastique de la nature morte américaine par le thème, le choix des objets, la disposition et l’éclairage omniprésent délaissant les particularités.

[100] Arlene Margaret Gehmacher . « In Pursuit of the Ideal. The Still Life Paintings of Ozias Leduc  », op. cit ., p. 20.

[101] Ibid.

[102] Le tableau Les Pommes (Non datée. Huile sur toile, 19 x 27 cm. Collection particulière.), de Courbet, en est un bon exemple. Le peintre a composé une œuvre de nature morte en représentant quatre pommes posées sur une table dans un angle de vue frontal. Les pommes sont peintes de manière inédite dans une pâte épaisse très texturée. La texture du rendu des pommes se reproduit aux premier et troisième plans en unifiant ceux-ci. Voir l’illustration (cat. 495) dans Michel Faré , op.cit ., t. 2, n.p.

[103] Musée d’Orsay . Manet. Les natures mortes . Avec la collaboration de l’American Federation of Arts. Traduit de l’américain par Denis-Armand Canal. Catalogue d’exposition (Paris, Musée d’Orsay, 9 octobre 2000 – 7 janvier 2001 / Baltimore, The Walters Gallery, 30 janvier – 22 avril 2001). Paris, La Martinière / Réunion des musées nationaux, 2000. p. 100.

[104] Arlene Margaret Gehmacher . «  Nature morte, étude à la lumière d’une chandelle aussi appelée Le repas du colon » , Ozias Leduc  : une œuvre d’amour et de rêve , op. cit ., p. 79.

[105] Cet enjeu artistique du tournant du xxe sera traité dans le chapitre suivant.

[106] Michel Faré , op.cit ., vol. 1, p. 216.

[107] Ozias Leduc . Pigeons . 1898. Huile sur toile. 39,6 x 32,4 cm. Saskatoon, Mendel Art Gallery (Tableau reproduit dans Laurier Lacroix (dir.). Ozias Leduc : une œuvre d’amour et de rêve , op. cit ., p. 135.).

[108] Ozias Leduc . La Bécasse . 1899. Huile sur toile. 39,7 x 30,5 cm. Collection particulière (Tableau reproduit dans Laurier Lacroix (dir.). Ozias Leduc : une œuvre d’amour et de rêve , op. cit ., p. 135.).

[109] Arlene Margaret Gehmacher . « La Bécasse  », Ozias Leduc  : une œuvre d’amour et de rêve , op. cit., p. 134.

[110] Mario Béland . « Natures mortes à la bécasse ». Cap-aux-Diamants , no 64 (hiver 2001), p. 59.

[111] Ces « indices » renvoient à un espace idéologique rattaché à la classe aisée (les trophées de chasse sont associés dans l’imaginaire de la classe aisée à un plaisir raffiné) et tel qu’identifié par Norman Bryson dans sa lecture des œuvres de natures mortes par zones culturelles tel qu’expliqué à la section 2.1 du présent chapitre.

[112] Mario Béland , « Natures mortes à la bécasse », loc. cit ., p. 59.

[113] Dans une lettre à Leduc, le client pour La Bécasse , conscient de la saison où il passait sa commande et de l’impossibilité pour Leduc de trouver un modèle, précisait dans une lettre : «si cela vous va pas de la copier n’en parlons plus, on attendra à l’automne prochain». Louis A. Boyer cité par Mario Béland , « Natures mortes à la bécasse », loc. cit ., p. 59.

[114] La manière des maîtres flamands pour représenter et peindre les oiseaux morts, transmise en France est reprise tout au long du 19 e siècle par plusieurs peintres en Europe et en Amérique du Nord : «Ce motif des animaux pendant la tête en bas, et effectivement inspiré par les coutumes de la chasse, a été repris par Weenix à la suite de son père Jan Baptiste Weenix, qui, par exemple avec sa Perdrix morte conçue comme trompe-l'oeil, relève d'une vieille tradition qui remonte jusqu'à Jacopo de'Barbari et Lucas Cranach l'Ancien.» Norbert Schneider. Les Natures mortes. Réalité et symbolique des choses. La peinture de natures mortes à la naissance des temps modernes . Cologne, Taschen, 1999. p. 54.

[115] Charles Sterling , op. cit ., p. 82.

[116] Charles Sterling , op. cit ., p. 122.

[117] Cette tradition est présente en France au milieu du 19e siècle chez Théodule Augustin Ribot (1823-1891) - Vanité au crâne et livre (Huile sur toile. S.d. 40,5 x 32 cm. Collection particulière. (Illustration dans Élizabeth Hardouin-Fugier , op. cit ., p. 204.) -, et chez Jean Louis Joseph Mazeau (1834-1879), par exemple avec Vanité (1867. Huile sur panneau. 26 x 36 cm. Dijon, Musée des beaux-arts de Dijon. Illustration dans Élizabeth Hardouin-Fugier, op. cit ., p. 203.).

[118] Barbara Ann Winters . « The Work and Thought of Ozias Leduc in the Intellectual and Social Context of his Time ». Mémoire de maîtrise. Victoria, Université de Victoria, 1990, p. 47.

[119] Barbara Ann Winters suppose que le choix des livres dans Nature morte, livres signifie «the ways in which human beings find meaning in life, through science and nature, social purpose, and religion». Ibid ., p. 93.

[120] Par exemple dans la nature morte La Phrénologie , Sabrina (1843) de W.E. Frost (1810-1877) : «C’était une œuvre à laquelle Leduc tenait puisqu’elle figure dans une photo d’atelier et dans une autre de ses natures mortes». François-Marc Gagnon . « La Phrénologie », Ozias Leduc  : une œuvre d’amour et de rêve , op. cit., p. 73.

[121] «In 1892 Leduc created the haunting La Phrénologie , a clever variation on the vanitas theme, which reflects on the artistic process». […] The combined elements of the composition would seem to suggest that the artistic process must come from the soul and engage feeling and imagination as well as reason in the search for a higher reality, a transcendental beauty». Barbara Ann Winters , op. cit ., pp. 95-96.

[122] François-Marc Gagnon . « La Phrénologie  », Ozias Leduc  : une œuvre d’amour et de rêve , op. cit., p. 73.

[123] Yves Lacasse . « Nature morte au livre ouvert  », Ozias Leduc  : une œuvre d’amour et de rêve , op. cit ., p. 84. 

[124] Ibid. , pp. 83-84. 

[125] Voir supra pp. 35-46 pour la situation générale de production de natures mortes entre 1887 et 1907. Pour le cas spécifique de Nature morte, les trois sous , Arlene Margaret Gehmacher confirme que « les tableaux de ce genre étaient prisés par les amateurs » et que cette œuvre a été achetée en 1893 par l’amateur d’art Me E. M. Chadwick lors d’une l’exposition organisée par l’Ontario Society of Artists. Arlene Margaret Gehmacher. « Nature morte, les trois sous », Ozias Leduc  : une œuvre d’amour et de rêve , op. cit., p. 74.

[126] Ibid .

[127] Ibid.

[128] Au contraire d’Arlene Margaret Gehmacher , nous n’avons pu distinguer dans l’obscurité du troisième plan le « dessin, voilé par la pénombre, fait par l’artiste lui-même, d’une Assomption » . Ibid.

[129] Ibid .

[130] Ibid .

[131] Arlene Margaret Gehmacher . «  Nature morte [au mannequin]  », Ozias Leduc  : une œuvre d’amour et de rêve , op. cit., p. 127.

[132] Ibid.

[133] Ibid ., p. 126.

[134] Laurier Lacroix , Suzor-Coté : lumière et matière , op. cit ., p. 30.

© Annie D'Amours, 2005