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Chapitre 1 Introduction

Table des matières

Plus qu’une simple enveloppe, la peau est un organe à part entière qui recouvre complètement le corps et qui possède une superficie variant entre 1,5 et 2 m2 (Wysocki, 1999). Selon la région du corps et les conditions auxquelles la peau est soumise, son épaisseur varie de 1,5 à 4 mm (Marieb, 1993). Elle représente donc le plus gros organe du corps, soit environ 16% du poids corporel (Wysocki, 1999). La peau est formée de deux tissus distincts, soit l’épiderme et le derme, solidement soudés l’un à l’autre par l’intermédiaire de la membrane basilaire, le tout supporté par l’hypoderme (figure 1) (Holbrook, 1987).

La peau assure plusieurs fonctions essentielles. Véritable interface avec le monde extérieur, elle protège les autres organes en dressant au moins trois types de barrières entre l’individu et l’environnement externe : une barrière chimique, physique et biologique (Marieb, 1993). Elle joue aussi un rôle au niveau de l’excrétion des déchets, de la régulation de la température corporelle, de la perception tactile et de la synthèse de la vitamine D (Blank, 1987; Wysocki, 1999). Elle est enfin un important réservoir sanguin.

Dérivé de l’ectoderme embryonnaire, l’épiderme, couche externe de la peau, est formé d’un épais épithélium pavimenteux stratifié kératinisé dont l’épaisseur varie entre 0,04 et 1,5 mm (Holbrook, 1987). Composé de cellules épithéliales, il est la principale structure protectrice du corps. L’épiderme est constitué à 90% de kératinocytes, lesquels sont constitués principalement de kératines, protéines fibreuses et insolubles dans l’eau, conférant aux cellules de l’épiderme leurs propriétés protectrices (Marieb, 1993; Wysocki, 1999). Trois autres types cellulaires, soit les mélanocytes, les cellules de Langerhans et les cellules de Merkel, cohabitent dans l’épiderme (Holbrook, 1987). Chacun d’eux possède des fonctions spécifiques et non moins indispensables. Les mélanocytes ont pour fonction de synthétiser la mélanine, pigment contribuant à la couleur de la peau et protégeant les kératinocytes de la couche basale de l’épiderme des rayons ultra-violets (Lanza, 1997). Les cellules de Langerhans constituent quant à elles des éléments essentiels du système de défense de l’organisme. Enfin, les cellules de Merkel jouent un rôle de mécanorécepteur et sont impliquées dans la fonction du toucher. L’épiderme n’est pas vascularisé et il dépend donc des capillaires du derme pour l’alimenter en oxygène et autres nutriments (Wysocki, 1999).

L’épiderme de la peau épaisse se compose de cinq couches distinctes qui, de la plus profonde à la plus superficielle, sont les suivantes : la couche basale (ou stratum germinativum ), la couche épineuse (ou stratum spinosum ), la couche granuleuse (ou stratum granulosum ), la couche de transition (couche claire ou stratum lucidum ) et la couche cornée (ou stratum corneum ) (figure 2) (Holbrook, 1987; Marieb, 1993; Wysocki, 1999). La peau fine ne contient quant à elle pas de couche claire. Au cours de leur progression de la couche basale vers la couche cornée, les kératinocytes passent par les différentes étapes du processus de différenciation terminale. Cette maturation prend en moyenne 28 jours et permet à l’épiderme de se renouveler continuellement.

Le derme, adhérant fortement à l’épiderme par l’intermédiaire de la membrane basilaire, est un tissu conjonctif de soutien constituant la partie la plus profonde de la peau et qui provient du mésoderme embryonnaire (Holbrook, 1987). Son épaisseur varie entre 2 et 4 mm (Wysocki, 1999). Les fibroblastes sont les principales cellules du derme. Ils sont spécialisés dans la synthèse de plusieurs types de fibres protéiques : les fibres de collagène, les fibres du système élastique dont l’élastine, les glycoprotéines et les protéoglycanes (Holbrook, 1987; Lanza, 1997). Toutes ces protéines forment un réseau fibreux macromoléculaire appelé matrice extracellulaire (MEC). Les fibres de collagène confèrent au derme sa résistance aux tractions, les fibres du système élastique lui donnent ses propriétés élastiques et les protéoglycanes sont responsables de sa résistance à la compression (Holbrook, 1987; Marieb, 1993). Il est également à noter que les principaux types de collagène retrouvés dans le derme sont les collagènes fibrillaires de types I et III (Holbrook, 1987). Le collagène de type I représente environ 80% du collagène présent dans le derme, l’autre 20% étant principalement composé de collagène de type III (Wysocki, 1999). D’autres cellules sont également présentes dans le derme, soit des macrophages, des lymphocytes et des mastocytes (Holbrook, 1987; Lanza, 1997). À la différence de l’épiderme, le derme est vascularisé, ce qui lui permet non seulement d’apporter à l’épiderme énergie et nutriments, mais aussi de jouer un rôle primordial dans la thermorégulation et la cicatrisation. Il est également pourvu d’un important réseau de terminaisons nerveuses, de glandes sébacées et sudoripares, ainsi que de follicules pileux, bien que ces derniers proviennent de l’épiderme. Le derme se compose de deux zones de tissu conjonctif dense, soit le derme papillaire (superficiel) et le derme réticulaire (profond) (Holbrook, 1987; Wysocki, 1999).

Les annexes cutanées, des structures réparties dans le derme et l’épiderme, interviennent dans le maintien de l’homéostasie de la peau. Ces structures sont les poils, les ongles, et deux types de glandes exocrines, les glandes sudoripares et sébacées (Marieb, 1993). Seuls les poils seront discutés étant donné leur intérêt dans le cadre de cette étude.

Bien que ces tout petits organes ne soient responsables d’aucune fonction vitale chez l’humain, les poils confèrent plusieurs fonctions importantes aux mammifères comme par exemple de maintenir la température corporelle et de fournir des sensations tactiles (Ebling, 1987). Diverses conditions sont associées à un défaut au niveau des poils, par exemple l’hirsutisme (excès de poils survenant à la suite d’un dérèglement hormonal) ainsi que l’alopécie (absence de poil survenant également à la suite d’un dérèglement hormonal, mais pouvant aussi être causée par des mutations dans certains gènes) (Marieb, 1993).

Les follicules pileux sont également d’importants réservoirs de cellules souches pouvant régénérer l’épiderme et ils jouent donc probablement un rôle important dans la guérison des plaies (Morasso, 2005). Les plaies du premier degré n’affectent que l’épiderme (figure 3) (Marieb, 1993). Il n’y a pas destruction des follicules pileux et la réépithélialisation, processus par lequel les kératinocytes migrent pour couvrir la plaie, se fait par foyers multiples à partir des poils. Dans le cas d’une brûlure au second degré, une portion saine du derme et des annexes cutanées persiste (figure 3), et la réépithélialisation s’effectue à partir de ces annexes (Marieb, 1993). Les plaies du troisième degré se caractérisent quant à elles par la destruction complète de l’épiderme et du derme (figure 3) (Marieb, 1993). Puisque les annexes cutanées et l’épiderme sont détruits, la réépithélialisation se fait à partir des marges de la plaie plutôt qu’en foyers multiples à partir des follicules pileux, comme c’est le cas dans les plaies du second degré. La qualité de la cicatrisation est donc affectée chez les personnes ayant subi une destruction de leurs follicules pileux.

Le poil, structure produite par le follicule pileux et constituée de cellules kératinisées, est implanté obliquement dans le derme par invagination de l’épiderme (figure 4) (Marieb, 1993). Les principales parties du poil sont la tige, partie visible à la surface du tégument, et la racine, partie invisible enchâssée dans le derme dont l’extrémité en cupule (le bulbe pileux) reçoit la papille vasculaire nourricière (papille dermique) (Marieb, 1993). Le bulbe pileux est entouré d’un enchevêtrement de terminaisons nerveuses sensitives s’enroulant autour de chaque follicule et appelées plexus de la racine du poil (Marieb, 1993). Les poils sont donc également des récepteurs sensoriels du toucher. La papille dermique est quant à elle composée de tissu dermique et est vascularisée par des capillaires qui apportent aux cellules du follicule pileux les nutriments essentiels à sa croissance (Marieb, 1993). Le poil comporte aussi des annexes : une glande sébacée, l’ensemble formant l’unité pilo-sébacée, et le muscle arrecteur, dont la contraction, sous l’influence du froid ou d’une émotion, est à l’origine du phénomène de la « chair de poule ». Observée en coupe longitudinale, l’unité pilo-sébacée du follicule se divise en plusieurs compartiments : l’ infundibulum (portion superficielle au-dessus du conduit de la glande sébacée en continuité avec l’épiderme interfolliculaire), l’ isthmus (courte portion entre le conduit de la glande sébacée et la protubérance du muscle arrecteur), le renflement où s’attache le muscle arrecteur du poil, et le segment inférieur se terminant par le bulbe pileux (Moll, 1994; Luelmo-Aguilar, 2004). Durant le développement des follicules pileux, les mélanocytes provenant de la crête neurale migrent dans le poil, se différencient et produisent la mélanine. Ce pigment est ensuite transmis des mélanocytes aux kératinocytes de la tige du poil, ce qui détermine la couleur du poil (Botchkarev, 2003).

On divise généralement les poils en deux catégories : le duvet et les poils adultes. Le duvet, fin et pâle, est celui que l’on retrouve habituellement chez les enfants et au niveau de certains sites anatomiques des femmes adultes. Les poils adultes, plus épais, longs et foncés, forment les sourcils et les cheveux. À la puberté, ils apparaissent aux aisselles, au pubis, et chez les hommes, sur le visage, la poitrine, les bras et les jambes. Seules certaines régions sont complètement dépourvues de poils : les lèvres, les mamelons, certaines parties des organes génitaux externes, la paume des mains et la plante des pieds (Marieb, 1993).

Le follicule passe par plusieurs cycles de croissance au cours desquels chaque poil subit trois phases successives (figure 5). En fait, c’est la portion inférieur du follicule pileux qui subit le plus de transformations lors de ces cycles de croissance. Il y a d’abord la phase anagène qui est la phase de croissance au cours de laquelle le poil croît de façon continue et qui est caractérisée par une intense activité mitotique dans le bulbe vascularisé (Stenn, 2001). Les cellules de la matrice prolifèrent et se différencient donc pour former la gaine folliculaire interne (GFI) et la tige du poil. La vitesse de croissance du poil est d’environ 0,25 à 0,50 mm/jour; elle varie en fonction de nombreux facteurs, mais diffère peu d’une région à l’autre du corps. En revanche, la durée de la phase de croissance, facteur déterminant la longueur moyenne des poils dans une zone déterminée, est très variable selon la région du corps. La phase de croissance active est suivie d’une phase de transition qui dure environ deux semaines durant lesquelles les mitoses s’arrêtent brutalement : c’est la phase catagène (Stenn, 2001). Pendant cette phase, les deux tiers inférieurs du poil entrent en mort cellulaire programmée; il y alors régression et raccourcissement du poil (Weedon, 1981; Fuchs, 2001; Stenn, 2001). La phase de repos, période pendant laquelle la matrice est inactive et le follicule s’atrophie, est appelée phase télogène et elle dure environ trois mois (Stenn, 2001). Après la phase de repos, la matrice se réactive et forme un nouveau poil qui remplacera celui qui est tombé ou qui le délogera s’il est encore présent. Au moment où le poil entre dans un nouveau cycle de croissance, les cellules souches épithéliales du follicule sont stimulées afin qu’elles se divisent grâce à un signal provenant de la papille dermique (Fuchs, 2001).

L’initiation du développement des follicules pileux chez les mammifères est contrôlée par une série d’interactions réciproques entre l’épithélium et le mésenchyme (figure 6) (Hardy, 1992; Millar, 2002). Le premier signe visible de la formation des poils est la présence d’une placode. Celle-ci est formée à la suite d’un épaississement de l’ectoderme embryonnaire induit par ce qu’on appelle le « premier signal » provenant du mésenchyme sous-jacent (Hardy, 1992; Millar, 2002). La formation de la placode implique un changement au niveau de la forme des cellules épithéliales qui deviennent alors plus allongées que les cellules adjacentes ne faisant pas partie de la placode. Un signal provenant de la placode provoque par la suite une condensation des cellules du mésenchyme. Ensuite, ce qu’on appelle « le deuxième signal » qui provient du mésoderme induit quant à lui la prolifération des cellules épithéliales de la placode qui vont alors croître vers l’intérieur du mésenchyme, formant ainsi la matrice germinale qui est à l’origine même du poil (Millar, 2002). En effet, en proliférant, les cellules de la matrice repoussent les cellules superficielles vers l’extérieur, soit dans la dépression produite par l’invagination tubulaire de l’épiderme qui s’enfonce dans le derme. Cette invagination épidermique, constituant la gaine épithéliale du poil, se renfle à son extrémité profonde et constitue là un amas de cellules matricielles coiffant une papille de tissu conjonctif vascularisé. Cette papille dermique est formée par les cellules épithéliales qui entourent le condensa de cellules mésodermiques et elle représente une structure permanente à la base des follicules qui contrôle la croissance et la différenciation des poils (Millar, 2002).

Une fois la structure primaire du poil établie, la différenciation des couches concentriques de kératinocytes peut commencer (Kulessa, 2000). En effet, les cellules épithéliales contenues dans la matrice du poil recouvrent la papille, se divisent par mitose et donnent des cellules qui se remplissent de kératines et qui permettent l’allongement du poil grâce à l’addition à sa base d’autres cellules qui vont elles aussi se kératiniser. Ce sont des signaux chimiques en provenance de la papille dermique qui stimulent la division des cellules épithéliales de la matrice. Au fur et à mesure que la matrice produit de nouvelles cellules, la partie la plus ancienne du poil est poussée vers le haut; ces cellules deviennent de plus en plus kératinisées et meurent. La couche en périphérie forme ainsi la gaine folliculaire externe (GFE) qui est en continuité avec la couche basale de l’épiderme (Kulessa, 2000; Fuchs, 2001). À l’intérieur même du poil, deux autres couches se développent à partir des cellules de la matrice entourant la papille dermique, soit la gaine folliculaire interne (couche de Henley, couche de Huxley et cuticule de la gaine) et la tige du poil qui se compose presque totalement de kératines dures (Kulessa, 2000; Fuchs, 2001). Les cellules épithéliales finissent par arrêter de se diviser et elles se différencient selon leur emplacement dans le follicule (Botchkarev, 2003). Les cellules proches de la GFE forment la GFI alors que les cellules localisées au centre donnent la tige du poil qui se compose de la medulla au centre, du cortex et de la cuticule vers l’extérieur (Kulessa, 2000; Botchkarev, 2003).

Comme la plupart des expériences effectuées lors de cette étude ont été réalisées avec des cellules murines ainsi qu’avec des modèles murins, il importe de préciser quelques particularités de la peau murine par rapport à la peau humaine décrite précédemment. Bien que les deux types de peau soient semblables au niveau histologique, il existe bien sûr de nombreuses distinctions.

La différence majeure est évidemment la grande densité de follicules pileux qui recouvrent la souris. L’épiderme interfolliculaire est en effet pratiquement inexistant. De plus, les souris possèdent certains types de poils qu’on ne retrouve pas chez l’humain, comme par exemple les vibrisses. Les poils murins ont également un cycle de vie différent de celui des humains. En effet, la plupart des follicules pileux murins adultes demeurent dans la phase télogène pour de longues périodes, ce qui explique le fait que la longueur des poils est constante chez les souris adultes alors que chez les humains, les poils poussent continuellement. L’épiderme murin est aussi très mince et ne possède que quelques couches de cellules vivantes, soit 2 à 3 couches, comparativement à 10 à 15 chez l’humain. Les souris sont également dépourvues de glandes apocrines (Sundberg, 1996). Les dômes tactiles contenant les cellules de Merkel sont toutefois beaucoup plus nombreux chez les souris que chez les humains et leur distribution est aussi différente. En effet, contrairement à ce qui est retrouvé dans la peau humaine, les cellules de Merkel sont toujours absentes de l’épithélium des poils de souris (Moll, 1996). On les retrouve plutôt au niveau de la GFE des vibrisses ainsi que dans les coussinets plantaires (Moll, 1996).

Bien que l’utilisation de souris en tant que modèle animal présente plusieurs avantages, il est important de demeurer conscient des nombreuses différences existant entre les deux espèces. La prudence est de mise dans l’interprétation des résultats obtenus chez la souris; ces derniers ne peuvent pas toujours être extrapolés à l’humain.

Les trois catégories de fibres cytosquelettiques qui ont pour rôle de maintenir l’intégrité et la structure cellulaire dans les cellules eucaryotes sont les microfilaments d’actine, les microtubules et les filaments intermédiaires (Omary, 2002). Ces derniers tirent leur nom du fait que leur taille (10 nm) est intermédiaire entre la taille des microtubules (24 nm) et celle des microfilaments (7 nm) (Lee, 1993). Contrairement au rôle moteur des microtubules, le rôle des filaments intermédiaires est surtout structural car on ne les a jamais vus intervenir directement (Lodish, 1997). Ils servent donc à renforcer les membranes de la cellule au moment des déformations subies lors des mouvements cellulaires. Chez les vertébrés supérieurs, les filaments intermédiaires comprennent une superfamille de protéines essentiellement α-hélicoïdales, divisée en cinq groupes principaux (types I à V) basés sur leurs caractéristiques structurales (Lodish, 1997; Omary, 2002). Dans le cadre de cette étude, un intérêt particulier fut porté aux filaments intermédiaires de types I, II et IV.

Les plus grands sous-groupes de filaments intermédiaires sont les kératines de types I et II qui incluent entre autres les kératines spécifiques aux cellules épithéliales, soit les kératines 9 à 20 (K9-K20, type I) et les kératines 1 à 8 (K1-K8, type II) (Coulombe, 2002; Ku, 2004). Toutes les cellules épithéliales expriment au moins une combinaison de kératines de type I (kératines acides) et de type II (kératines basiques). Les kératines sont en effet des hétérodimères obligés formés d’un mélange, dans le rapport 1/1, de chaînes polypeptidiques basiques et acides (Coulombe, 1993; Omary, 2002; Ku, 2004). Un seul type ne forme donc pas à lui seul de filament de kératines. Exprimés de façon typique dans les cellules épithéliales, les filaments intermédiaires de kératines sont habituellement connectés aux desmosomes et aux hémidesmosomes qui représentent respectivement les endroits par lesquels une cellule s’accroche à sa voisine ou à la matrice (Lodish, 1997). L’expression des kératines est caractéristique non seulement du type de tissu mais aussi d’un stade de différenciation donné, ce qui en font des marqueurs de choix pour distinguer différentes sous-populations cellulaires (Moll, 1982). Lors de cette étude, quelques marquages à la kératine 14 (K14; 50 kDa) ont été effectués. Il est à noter que celle-ci se retrouve en paire avec la kératine 5 (K5; 58 kDa) et que l’ensemble K5/K14 est exprimé dans les kératinocytes des couches basales des épithéliums stratifiés et des follicules pileux humains et murins (Freedberg, 1987). À 24 semaines de gestation, les K5 et K14 sont des composants majeurs de l’épiderme pluristratifié (Moll, 1982).

Les nerfs qui transmettent les messages moteurs et sensitifs entre le système nerveux central (SNC) et le reste de l’organisme font partie du système nerveux périphérique (SNP). Le SNP comprend en fait deux ensembles distincts de cellules. Il y a d’abord le système nerveux sensitif qui se compose de neurones qui acheminent les stimulis nociceptifs (douleur, chaleur, perception tactile) qui proviennent du milieu externe vers le SNC (Campbell, 1995). Le système nerveux moteur conduit quant à lui l’information en provenance du SNC vers les cellules effectrices (Campbell, 1995). La voie motrice comprend entre autres le système nerveux autonome, aussi appelé système nerveux involontaire, qui comprend quant à lui le système nerveux sympathique. Ce dernier relie le SNC aux muscles lisses et aux glandes des viscères ainsi qu’aux vaisseaux et à la peau (Purves, 1999).

Par ses fonctions sensorielles, la peau est une source primordiale d’informations pour l’individu. Les nerfs périphériques sont responsables de l’innervation de la peau et ils possèdent des axones dont les corps cellulaires se trouvent le long de la moelle épinière (Lanza, 1997). En plus des axones, les neurones possèdent un autre type de prolongement, soit des dendrites. Ces dernières, qui sont nombreuses et très ramifiées chez la plupart des neurones (neurones moteurs et interneurones), ont pour fonction d’acheminer divers signaux vers le corps du neurone (figure 7A) (Campbell, 1995). En ce qui a trait aux neurones sensitifs de la peau, un prolongement émerge du corps cellulaire et forme un prolongement central et un prolongement périphérique qui, à eux deux, constituent l’axone (figure 7B) (Marieb, 1993). Seules les terminaisons distales du prolongement périphérique sont des dendrites. Les corps cellulaires des neurones sensoriels sont localisés dans les ganglions de la racine dorsale (DRG) adjacents à la moelle épinière (Lanza, 1997). Ces différents neurones transmettent les influx (potentiel d’action) des récepteurs sensoriels de la peau ou des organes internes vers le SNC où s’effectue l’analyse des informations sensorielles. Les neurones moteurs et sensoriels sont uniques entre autres à cause du processus d’élongation axonale qui peut atteindre jusqu’à 1 mètre et plus de longueur. Les axones sont entourés par les cellules de Schwann, lesquelles fournissent un support structural et chimique à tous les neurones du SNP en plus d’accroître la conductivité via la gaine de myéline (Lanza, 1997).

L’innervation cutanée comprend entre autres des fibres nerveuses sensitives et autonomes sympathiques. On distingue cinq types de structures spécialisées qui fonctionnent comme récepteurs du toucher, de la douleur, de la température, de la démangeaison et des stimulations mécaniques (figure 8) (Holbrook, 1987). Il y a d’abord les terminaisons nerveuses libres superficielles qui sont des fibres sensitives seules qui pénètrent jusqu’à l’intérieur de l’épiderme. Elles sont sans aucun doute les récepteurs sensoriels les plus répandus et les plus importants du corps humain (Holbrook, 1987). D’autres de ces fibres se situent sous les glandes sébacées et tout autour de la racine du poil : c’est le plexus de la racine du follicule pileux (Marieb, 1993). Ces récepteurs sont sensibles aux mouvements des poils. Les autres fibres nerveuses sont quant à elles associées à des récepteurs cutanés (ou corpuscules sensoriels) dont il existe plusieurs formes (Johnson, 2001). On retrouve d’abord les corpuscules de Meissner qui sont situés dans les papilles du derme de la peau glabre et qui détectent les contacts légers. Puis il y a les corpuscules de Pacini qui sont plus volumineux et qui sont présents dans le derme profond et dans les tissus conjonctifs sous-cutanés. Ils réagissent quant à eux rapidement aux pressions intenses. Juste sous l’épiderme se trouvent les corpuscules de Rufini qui détectent les pressions intenses et l’étirement. Enfin, il y a les dômes tactiles de Merkel qui sont formés par l’association d’un groupe de cellules de Merkel et d’une terminaison nerveuse libre et qui sont des récepteurs superficiels qui répondent à des pressions localisées.

Il existe également une corrélation entre le développement des follicules pileux et le développement de l’innervation de la peau. L’équipe du Dr Munger a en effet démontré que l’innervation cutanée précédait le développement du premier follicule pileux morphologiquement reconnaissable par au moins deux jours (Munger, 1991). Les fibres nerveuses approcheraient donc l’endroit exact où les follicules pileux vont se développer avant même l’initiation du développement des poils (Peters, 2002). Ils ont également démontré que la formation des différents types de terminaisons nerveuses et la séquence de leur développement sont dictées par les follicules pileux plutôt que par un signal provenant des DRG (Munger, 1991).

Le développement du SNP requiert des interactions spécifiques cellules-cellules et cellules-MEC qui dirigent la migration des axones vers leurs cibles (Gingras, 2003a). Dans des situations pathologiques, la régénération des nerfs endommagés suit un processus similaire. Si la lésion survient proche du corps cellulaire, le neurone risque de mourir puisqu’un large segment axonal est perdu (Lanza, 1997). Cependant, lorsque la lésion survient plus en périphérie, les axones ont plus de chance de se régénérer (Lanza, 1997). La régénération des nerfs périphériques comprend la formation des bourgeons axonaux, leur élongation, ainsi que la réinnervation de leurs cibles d’origine (Ide, 1996).

Les extrémités d’un axone périphérique endommagé gonflent rapidement après une lésion à cause de l’accumulation de substances transportées dans l’axone (Marieb, 1993). Il y a alors diminution de la production de neurotransmetteurs et augmentation de la production des substrats nécessaires à la reconstitution de l’axone (Lanza, 1997). La partie de l’axone et de sa gaine de myéline située en aval de la lésion commence alors à se désintégrer puisqu’elle ne reçoit plus du corps cellulaire les nutriments et les autres substances qui lui sont essentielles (Ide, 1996). Ce processus est appelé dégénérescence wallérienne (figure 9). Des cellules de Schwann et des macrophages migrent par la suite dans la zone du traumatisme et commencent à phagocyter la myéline en décomposition et les débris de l’axone (Ide, 1996). Une fois les débris nettoyés, les cellules de Schwann prolifèrent et forment des cordons cellulaires ( band of Büngner ) qui guident les repousses de l’axone (cônes de croissance) en voie de régénération vers leurs points de contact antérieurs (Marieb, 1993; Ide, 1996). Ces mêmes cellules ont pour fonction de protéger, de soutenir et de remyéliniser l’axone tout en libérant des facteurs favorisant sa croissance.

Plusieurs protéines exprimées durant la dégénérescence wallérienne stimulent l’élongation des neurites in vitro , incluant le facteur de croissance neuronale (NGF), le facteur neurotrophique dérivé du cerveau (BDNF), la molécule d’adhérence cellulaire neuronale (NCAM) et la molécule d’adhérence cellulaire L1 (L1 CAM), de même qu’un composant de la MEC, la laminine (Tonge, 1997). Dans le SNP, les cônes de croissance des neurones en développement et en régénération peuvent s’attacher activement aux molécules de la MEC comme la laminine, le collagène ou la fibronectine, ce qui facilite l’élongation des neurites vers leurs propres cibles (Borkenhagen, 1998; Purves, 1999). Les cellules neuronales ont l’habileté d’interagir avec ces molécules par le biais de la grande famille des récepteurs aux intégrines.

Les neurones sont, jusqu’à un certain point, dépendants de la présence de leur cible pour leur maintien en vie. Cette dépendance est qualifiée d’interaction trophique et est fondée sur des molécules signalétiques spécifiques auxquelles on a donné le nom de facteurs neurotrophiques. Ceux-ci proviennent des tissus cibles et régulent la survie des neurones ainsi que leur croissance et leur différenciation ultérieure (Purves, 1999). Bien que les fibres nerveuses cutanées aient des fonctions sensorielles, elles jouent également un rôle au niveau de l’inflammation neurogène. Les neurotrophines (NT) et les neuropeptides (NP) sont reconnus pour être impliqués dans la guérison des plaies et dans la réparation des tissus (Paus, 1997). Plusieurs suggèrent même qu’elles auraient des effets trophiques. Paus et al . ont en effet caractérisé les nerfs périphériques comme ayant un rôle trophique dans la croissance de l’épithélium (Paus, 1997). Étant la structure de la peau la plus innervée, le follicule pileux représente à ce niveau un modèle de choix pour l’étude de ces effets neurotrophiques et des interactions neuroépithéliales.

L’épithélium de la peau est une source de NT de la famille des facteurs de croissance neuronale tels que le NGF, le BDNF, la NT3 et la NT4/5 (Paus, 1997). Ces facteurs sont connus pour leur influence sur la différenciation, le développement et la survie d’une grande variété de neurones dans le SNP, particulièrement durant le développement embryonnaire de la peau (Davies, 1987; Di Marco, 1991). Les NT jouent également un rôle majeur dans la régulation de la croissance neuronale, et particulièrement dans la régénération à la suite d’une lésion (Kimpinski, 1997). Toutefois, les NT exercent plusieurs fonctions de croissance et de régulation au-delà du système nerveux (Botchkarev, 1998). En effet, dans la peau, le NGF contrôle non seulement le développement de l’innervation des cibles sensorielles et autonomiques, mais stimule aussi la prolifération des kératinocytes tout en inhibant leur apoptose (Botchkarev, 1999). De plus, les follicules pileux murins démontrent une expression contrôlée de NT, incluant NGF, BDNF, NT3 et NT4/5, ainsi que leur récepteur TrkA, TrkB, TrkC (tyrosine kinase A-C) et p75NTR (récepteur à la neurotrophine p75) (Botchkarev, 2004).

Les NT sont également impliquées dans la morphogenèse des poils (Botchkarev, 1998). Dans la biologie des poils, les NT représentent une famille de polypeptides structurellement et fonctionnellement reliés dont les quatre membres (NGF, BDNF, NT3 et NT4/5) ont une taille d’environ 13 kDa et partagent environ 50% d’homologie de séquence en acides aminés (Ibanez, 1998; Botchkarev, 2004). Lorsqu’elles s’associent en dimères, les NT exercent leurs effets biologiques en interagissant avec des récepteurs spécifiques (Ibanez, 1998; Botchkarev, 2004). Les poils sont donc une source périphérique importante de NT. Il est également à noter qu’en plus d’être une source de NT, les poils sont aussi une cible pour les NT puisqu’ils expriment des récepteurs aux NT (Paus, 1997).

Il est fort probable que les facteurs de croissance qui gouvernent le développement, le maintien et l’élongation des axones sont également impliqués dans la morphogenèse de la peau et dans le développement des appendices de la peau (Botchkarev, 2004). Une série d’études a démontré que les NT pouvaient être générées localement dans la peau, par exemple par les cellules gliales (cellules de Schwann), les cellules épithéliales, les fibroblastes et les cellules de Merkel, et que le NGF et les autres NT sont importants pour une bonne innervation de cet organe sensoriel périphérique (Lewin, 1996; Botchkarev, 2004). En effet, des défectuosités dans la signalisation des NT sont souvent associées à des anomalies sensorielles sévères de la peau, inhibant ainsi la guérison des plaies (Lambiase, 2000; Botchkarev, 2004). De plus, il y a environ quinze ans, la peau a été identifiée comme étant une source riche en NGF et l’épiderme a été reconnu comme étant un site d’expression du NGF (Davies, 1987; Weskamp, 1987). Peu de temps après, il devint clair que les kératinocytes épidermiques étaient non seulement d’importantes sources de NGF, mais qu’ils étaient également des cibles pour les NT, du moins en culture (Di Marco, 1991; Botchkarev, 2004).

Les NP sont un groupe hétérogène de plus de 50 molécules qui jouent un rôle au niveau de diverses fonctions cutanées et qui sont impliqués dans certaines maladies. Ils servent de neuromodulateurs, de neurotransmetteurs, de neurohormones et même d’hormones. Dans la peau, les NP sont synthétisés localement et transportés par des fibres nerveuses ou des cellules immunitaires (Lotti, 1995). Les fibres nerveuses sensitives contiennent des NP synthétisés dans le corps cellulaire et qui sont transportés par des vésicules vers les terminaisons nerveuses périphériques. Plusieurs NP sont exprimés dans les neurones sensoriels, incluant le peptide dérivé du gène de la calcitonine (CGRP), la neurokinine A (NKA), la somatostatine, la substance P (SP) et le peptide intestinal vasoactif (VIP) (Lotti, 1995; Sternini, 1997; Altun, 2001). Il est également à noter que le CGRP, un NP retrouvé principalement au niveau des fibres sensorielles de petit diamètre et impliqué dans l’inflammation neurogène, ainsi que la SP, laquelle coexiste fréquemment avec le CGRP, sont deux marqueurs peptidiques largement utilisés pour la révélation des fibres nerveuses sensitives (Sternini, 1997; Peters, 2001; Hall, 2002).

Plusieurs études suggèrent que le système nerveux de la peau contribuerait à la guérison des plaies, principalement grâce aux effets biologiques du relarguage des NP (Altun, 2001). Les NP jouent effectivement un rôle important durant les étapes de la guérison des plaies, non seulement en affectant la vasodilatation et la réponse inflammatoire, mais également en stimulant la prolifération des cellules des tissus épithélial, vasculaire et conjonctif (Altun, 2001). Depuis quelques années déjà, il y a un intérêt croissant concernant les fonctions trophiques de l’innervation de la peau, comme par exemple la guérison des plaies ou encore le maintien de diverses structures épithéliales comme l’épiderme ou les poils. Plusieurs observations suggèrent même que les fibres nerveuses sensitives joueraient un rôle dans le contrôle de la croissance des poils (Paus, 1997).

Lorsqu’une plaie nécessite une greffe de peau, par exemple à la suite d’une brûlure profonde au troisième degré, il existe principalement deux options : la greffe de peau autologue ou l’utilisation d’équivalents cutanés. Dans le cas de greffes de peau autologues, c’est-à-dire à partir d’un prélèvement de peau d’un site donneur du patient, il a été décrit dans la littérature qu’une régénération des terminaisons nerveuses libres s’effectuait à partir du lit et des marges de la plaie. Cette régénération est toutefois lente, incomplète, désordonnée et très variable d’une greffe à l’autre. Weiss-Becker et al . ont également démontré qu’elle variait selon le type et l’épaisseur de la greffe, la plaie, la chirurgie et les soins post-opératoires (Weiss-Becker, 1998). La réhabilitation des corpuscules déjà existants serait toutefois possible (Brunelli, 1995). Uno et Montagna ont en effet démontré sur des modèles animaux qu’il pouvait y avoir réinnervation des follicules pileux et des corpuscules de Meissner en présence d’une greffe de peau poilue (Uno, 1982).

Dans le cas d’un manque de disponibilité d’un site donneur, on peut alors avoir recours à l’utilisation d’équivalents cutanés produits in vitro . Deux types d’équivalents ont entre autres été décrits dans la littérature. Kangesu et al. travaillent sur des dermes autologues ensemencés de kératinocytes autologues (greffe kérato-dermique) (Kangesu, 1998), alors que l’équipe du Dr English travaille sur des équivalents cutanés également autologues préparés à partir de kératinocytes en culture et d’un gel de collagène ensemencé de fibroblastes (English, 1992a; English, 1992b). Ces deux types d’équivalents cutanés permettent une certaine régénération nerveuse. Malheureusement, la peau générée in vitro ne possède pas d’annexe cutanée et donc pas de terminaison nerveuse spécialisée qui leur est associée. Il existe très peu d’études concernant la réinnervation de tels équivalents.

Le relarguage de facteurs neurotrophiques comme le NGF à partir de cellules cibles de la greffe peut influencer la qualité de la réinnervation. Des études antérieures ont suggéré que les appendices de la greffe, comme par exemple les follicules pileux et les glandes sébacées, seraient une cible pour le neurotropisme (Kangesu, 1998). Pendant la guérison des plaies, l’angiogenèse pourrait également jouer un rôle important dans la régénération nerveuse cutanée.

La brûlure représente probablement la blessure la plus sévère pour le corps humain. Dans le cas d’une brûlure profonde, les fibres nerveuses sont détruites. Dépendamment du type de recouvrement de la plaie, lors de la cicatrisation, il y a une réinnervation des nerfs sous-cutanés périphériques, des récepteurs et des terminaisons nerveuses cutanées qui est souvent médiocre, voire même absente, et il y a alors une récupération incomplète de sensibilité tactile (Waris, 1978; Hermanson, 1986; Ward, 1991; Stella, 1994; Malenfant, 1996; Malenfant, 1998; Watanabe, 2000). Une fois qu’il y a eu destruction d’un tissu, la seule régénération possible est la régénération axonale à partir du lit de la plaie. La croissance des neurites pendant la guérison de la plaie peut prendre plusieurs mois et dépend de la qualité du remodelage de la peau. Il y a également plusieurs facteurs pouvant influencer la régénération nerveuse dont l’âge, la présence de facteurs neurotrophiques, la MEC, les interactions cellules-cellules et bien d’autres. En effet, la structure dense et anarchique de la MEC des cicatrices ainsi que le processus de rétraction de la plaie induisent une dégénérescence des fibres nerveuses en cours de régénération et sont probablement en partie responsables de la déficience de cette réinnervation (Waris, 1978; Kishimoto, 1982; Wallengren, 1999). La régénération anarchique du derme, responsable de la formation des cicatrices hypertrophiques et rétractiles et de l’absence de réinnervation, peut être évitée en greffant sur la plaie une peau complète avec un derme suffisamment épais, comme c’est le cas pour le modèle de peau reconstruite sous forme d’éponge.

Le modèle de peau reconstruite sur lequel travaille notre équipe est basé sur l’utilisation d’une éponge de collagène composée de collagène bovin de types I et III et de chitosane (Shahabeddin, 1990; Berthod, 1994). Ce dernier est un polysaccharide dérivé de la carapace des crustacés permettant d’établir des liaisons ioniques avec les groupements carboxyles du collagène grâce à ses nombreux groupements aminés (Singla, 2001). En comparaison avec d’autres types d’éponge, l’utilisation du chitosane représente une innovation majeure de ce modèle puisque les autres modèles sont habituellement réticulés au glutaraldéhyde, produit hautement toxique (Yannas, 1980; Boyce, 1988). Cette éponge présente également l’avantage d’être faiblement rétractée par les fibroblastes et d’avoir une épaisseur et des dimensions facilement modulables et se rapprochant de l’épaisseur de la peau normale humaine (Berthod, 1994). Un autre modèle utilisé dans le cadre du présent projet est celui de la peau reconstruite par la méthode d’autoassemblage exclusive au Laboratoire d’Organogénèse Expérimentale (LOEX) (Michel, 1999). L’intérêt de ce modèle réside dans le fait qu’il peut être constitué uniquement de matériel humain entièrement sécrété par les cellules obtenues d’une biopsie de peau humaine. Le fait d’avoir un modèle constitué de cellules humaines est très important dans le cadre d’études in vitro puisque l’objectif principal est d’extrapoler les résultats à l’humain.

Il existe différents modèles de peaux reconstruites in vitro développés par plusieurs laboratoires dans le monde (Berthod, 1997c). La principale innovation de notre modèle par rapport aux modèles actuellement commercialisés est la possibilité de produire des peaux reconstruites autologues, c’est-à-dire constituées avec les propres cellules du patient, plutôt qu’hétérologues. Cette différence majeure permet donc de réaliser une greffe de peau permanente, contrairement aux transplantations de peaux reconstruites hétérologues qui sont plutôt utilisées comme des pansements temporaires de haute technologie.

Notre modèle de peau reconstruite a donc pour objectif clinique d’être appliqué sur des brûlures profondes, là où aucune autogreffe n’aurait été possible dans des délais raisonnables en raison du manque de surface de peau saine, dans le cas de patients brûlés à plus de 50% de leur surface corporelle totale par exemple. Le présent projet a pour objectif d’optimiser le modèle de peau reconstruite déjà mis au point par notre équipe afin qu’il stimule le processus de régénération nerveuse après greffe. Ceci permettrait d’améliorer la récupération sensitive des grands brûlés, dans l’espoir de faire mieux qu’une autogreffe, et ce, grâce à l’incorporation de molécules neurotrophiques, de cellules ou d’appendices dans le biomatériau. Dans le cadre du présent projet, nous avons utilisé des follicules pileux et avons posé comme hypothèse que les poils avaient une influence positive sur la migration axonale. À long terme, la greffe de peaux reconstruites enrichies en follicules pileux autologues pourrait améliorer la récupération tactile du greffon.

La réinnervation du SNP après une lésion ou une dégénérescence est un processus essentiel pour permettre une récupération sensitive, motrice ou végétative des organes lésés. Le processus de réinnervation demeure toutefois encore mal compris, bien qu’il fasse l’objet de nombreuses études (Song, 2001; Yu, 2001a; Patel, 2002). En effet, de nombreuses équipes dans le monde essaient de percer les mystères de la régénération nerveuse afin de la stimuler à volonté pour traiter efficacement de nombreuses pathologies. La progression du cône de croissance de l’axone est en effet un phénomène extrêmement complexe modulé par la combinaison de molécules attractives et répulsives, ainsi que par l’établissement de gradients nutritionnels (Madison, 2000; Pasterkamp, 2001; Yu, 2001a; Patel, 2002). La compréhension des différents mécanismes régulant la migration axonale est donc essentielle pour pouvoir éventuellement stimuler la régénération nerveuse périphérique chez des patients souffrant d’une lésion ou d’une dégénérescence nerveuse.

Dans la peau avec poils, les follicules pileux sont enrobés d’une terminaison nerveuse sensitive, soit le récepteur folliculaire des poils, qui représente un des composants majeurs du toucher de la peau poilue. Le processus par lequel la terminaison nerveuse vient s’enrouler autour du follicule pileux demeure toutefois inconnu. De plus, dans le cas d’une brûlure profonde, les follicule pileux et les fibres nerveuse sont détruits. Notre objectif fondamental est donc de mettre au point un modèle de régénération du SNP sensoriel le plus fidèle possible à la réalité physiologique, de façon à mieux comprendre le processus de migration axonale, et donc, à mieux le maîtriser. Pour y parvenir, nous avons utilisé le modèle de peau reconstruite mis au point par notre équipe qui permet d’étudier la migration des axones dans un environnement tridimensionnel bien contrôlé et mimant un tissu conjonctif. Puis, nous avons incorporé des follicules pileux immatures (FPI) murins afin d’étudier leur effet positif ou négatif sur l’élongation axonale, le tout, dans un tissu composé de fibroblastes et de la MEC que ces fibroblastes ont déposée. L’addition de follicules pileux dans ces peaux reconstruites, en plus d’un épiderme, devrait permettre d’orienter la migration des axones autour des follicules, et éventuellement, ces axones pourraient stimuler en retour le développement du follicule.

© Vicky Gagnon, 2005