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Table des matières
La présente recherche s’inscrit dans la foulée des nouvelles théories de l’apprentissage. Portant un regard particulier sur l’activité de transformation, nous présenterons d’abord un tour d’horizon du renouvellement des théories de l’apprentissage (section 2.1) qui ont permis l’évolution de la conception des environnements d’apprentissage (section 2.2). Nous décrirons plus en détail les théories, qui peuvent être comprises comme des instruments conceptuels, qui soutiennent le déploiement de la communauté d’apprentissage (section 2.3) et de la communauté d’élaboration de connaissances (section 2.4) en tant qu’environnement d’apprentissage. Nous aborderons les possibilités de transformation qu’offrent les technologies de l’information et de la communication en tant qu’instruments techniques (section 2.5). Enfin, nous traiterons de l’activité de transformation des rôles et des normes à l’aide des instruments conceptuels et techniques (section 2.6).
Voici une courte description des principales théories de l’apprentissage qui ont influencé les modes d’éducation occidentaux. Nous aborderons dans cette section le behaviorisme, le constructivisme, le traitement de l’information aussi nommé cognitivisme et le socioconstructivisme.
Au début du XXe siècle (1900-1950), le paradigme behavioriste (Watson, 1913; Thorndike, 1913 ; Skinner, 1950) s’est progressivement installé et a grandement influencé la conception des processus d'apprentissage pendant nombre de décennies. Dans l’effort de recherche scientifique de cette époque, l'apprentissage humain était compris comme un processus passif de connexions entre le stimulus et la réponse. L’environnement était considéré comme le grand déterminant du comportement en matière d’apprentissage. L'individu acquérait des savoirs par la présence de renforçateurs externes (récompenses ou punitions). L'individu n'était pas animé d'une motivation interne, mais plutôt externe. L'enseignant avait donc pour rôle d’instruire en gérant, entre autres, les punitions et les récompenses afin que l'élève intègre, par la répétition de tâches, les bons comportements d'apprentissage. L'éducation était centrée sur la matière et les habiletés littéraires telles que la lecture, l'écriture et le calcul (Bransford, 1999).
Certains chercheurs et praticiens du début du XXe siècle, tels Binet, Dewey, Freinet, Montessori et Ferrière, étaient avant-gardistes en préconisant déjà une approche pédagogique centrée sur l'enfant. Mais leur recherche était vue comme davantage clinique que scientifique. À Genève, Piaget développait la théorie constructiviste au milieu du siècle. Il expliquait ce qui se produisait dans la tête de l’individu qui apprenait en interaction avec son environnement. L’humain se développe en tant que constructeur actif de ses savoirs. Chaque personne possède un bagage de connaissances, d'habiletés, de compétences et de croyances qui influence la perception et l'interprétation qu'elle se fait de son environnement. En d'autres mots, ce bagage sert de fondement à la construction de ses connaissances.
En Amérique du Nord (1960-1970), le paradigme cognitiviste, qui se basait sur le traitement de l'information, a succédé à celui du behaviorisme. Les cognitivistes ont tenté d’expliquer les processus mentaux (perception, mémorisation, catégorisation, abstraction, raisonnement, planification et résolution de problèmes). En ce sens, le traitement de l’information était considéré comme le pilier de l’activité mentale. Dans le contexte scolaire, on utilisait le traitement de l’information pour supporter l’apprentissage des connaissances déclaratives (quoi), procédurales (comment) et conditionnelles (quand et où). Un paradigme alternatif, issu des conceptions existentielles-phénoménologiques en provenance d’Europe et de la psychologie humaniste, accordait aussi un rôle important dans l’apprentissage aux perceptions (Combs, 1975), aux valeurs ainsi qu’aux sens (Frankl, 1963) et à l’affectivité (Rogers, 1972).
En recherche, la perspective constructiviste s'oppose à la perspective ontologique des positivistes qui avancent que les connaissances n'ont qu'à être transmises étant donné qu'elles sont décontextualisées et définies, sans nécessité de les remettre en cause. Les constructivistes sont à l’opposé de ces postulats. En effet, pour eux, les connaissances seraient plutôt construites au cœur de situations signifiantes, c'est-à-dire contextualisées, tout en étant articulées au moyen de différentes ressources tant affectives, sociales que contextuelles. Comme le mentionne Jonnaert (2001), c'est par un processus de pratique réflexive de la part du sujet que la viabilité des connaissances est vérifiée.
Les socioconstructivistes nuancent le postulat des constructivistes en soutenant que la pratique réflexive ne se fait pas seule. C'est dans l'interaction avec d’autres personnes et avec des savoirs déjà constitués que cette réflexion peut se faire. Un univers commun est ainsi créé dans l'interaction des acteurs et des savoirs, par le biais du langage. La société est donc le résultat de l'interaction entre des êtres vivants qui produisent une réalité donnée. C'est cette interaction active qui rend sociale la construction, de là le socioconstructivisme.
Aujourd’hui, la recherche scientifique en psychologie de l'éducation comme les réformes de l’éducation accordent une plus grande importance au processus d'apprentissage, à la métacognition, à la pensée critique ainsi qu’à la compréhension en profondeur et à la résolution de problèmes complexes (Bransford, 1999). L'individu devient plus responsable encore de son apprentissage. De plus, la théorie de la cognition située prend en compte le contexte dans lequel se fait l'apprentissage. C’est le contexte socioculturel, compris de manière beaucoup plus globale que les stimuli de l’environnement (paradigme behavioriste), qui supporte l’apprentissage et permet le transfert des connaissances apprises à un autre contexte. Qui plus est, le paradigme socioconstructiviste met aussi l'accent sur l'importance de la construction collective des connaissances (Brown, 1997; Bereiter et Scardamalia, 1993).
Avec l’apport des nouvelles théories de l’apprentissage, les environnements d’apprentissage ont subi des changements. Le Committee on Developments in Science of Learning du National Research Council (sous la direction de Bransford, Brown et Cocking : 1999), dresse un portrait des environnements d’apprentissage au nombre de quatre composantes. L’environnement centré sur l’apprenant (premier portrait) prend en considération les connaissances, les attitudes et les croyances de l’élève tout en étant attentif aux pratiques individuelles et culturelles. Dans cette vision, l’enseignant amène l’élève à découvrir ses propres conceptions tout en lui offrant des opportunités (observation, questionnement, conversation, réflexion) lui permettant de réajuster ses conceptions erronées. L’environnement centré sur les connaissances (deuxième portrait) aide l’apprenant à devenir connaissant. L’enseignant est ici centré sur les types d’informations et d’activités qui développent chez l’élève les connaissances. L’environnement centré sur l’évaluation (troisième portrait) implique, d’une part, l’évaluation formative qui est une source réflexive (un retour réflexif ou feedback ), autant de la part de l’enseignant, de l’élève que de ses pairs, permettant à l’apprenant d’évoluer. D’autre part, l’évaluation sommative mesure ce que l’élève a appris. L’environnement centré sur la communauté (quatrième portrait) réfère autant à la classe, à l’école qu’au milieu environnant (famille, état, nation, le monde, etc.). Les trois premiers types d’environnements sont interreliés et alignés afin de former l’environnement centré sur la communauté.
(Bransfrord et al., 1999 : 122)
Miettinen (1999), quant à lui, rappelle que l’ensemble des lieux d’activités sociales forme un réseau interrelié. Notamment, l’activité d’apprentissage est reliée à d’autres sphères sociales d’activité, par exemple la science et le travail. Et même plus, l’objet de l’activité d’apprentissage intègre en fait toutes ces autres sphères sociales. D’ailleurs, comme l’évoque Miettinen (1999 : 333) :
« [...] l’objectif de l’activité d’apprentissage est la généralisation et l’utilisation des connaissances pour résoudre des problèmes sociétaux authentiques. Ce type de redéfinition de l’objectif de l’activité d’apprentissage de la sphère scolaire implique un programme de recontextualisation des connaissances afin de faire ressortir les connaissances antérieures dans des contextes de création et d’exploitation [traduction libre de l’anglais] ».
Voulant améliorer l'implantation des réformes pédagogiques, deux chercheurs de Berkeley, Brown et Campione (1994), ont travaillé en collaboration avec l'école d’Oakland (Californie) afin de développer un modèle favorisant la communauté d'apprenants (Fostering a Community of Learners) dès 1990. Leurs recherches, basées sur la perspective socioconstructiviste, tentent de rompre avec l'enseignement traditionnel. En effet, elles épousent l'idée de Bruner (1969) qui veut que le rôle de l'éducation soit d'orienter les élèves à découvrir et redécouvrir leurs idées tout en approfondissant leur compréhension. En ce sens, leur modèle d'apprentissage aspire à faciliter le développement d'un haut niveau de cognition et de métacognition chez les élèves. Plus précisément, ils voulaient élaborer une méthode éducationnelle qui permette aux élèves de développer une compréhension profonde des savoirs complexes; des habiletés à appliquer leurs différents savoirs; des capacités de stratégies cognitives telles que la pensée critique et la métacognition; des habiletés de bons lecteurs telles que la compréhension de texte, la capacité de prédiction et la capacité à résumer afin qu'ils deviennent des créateurs de savoirs. En accord avec la perspective de la cognition située, le contexte et l'environnement de la classe et de l'école se devaient de favoriser la coopération et la collaboration. Dans cette optique, Brown et Campione préconisaient que les classes soient à multiprogrammes tout en ayant accès à différentes ressources. En outre, ils ont déterminé trois grandes phases cycliques pour la réalisation de ce type d'apprentissage : recherche, partage et production d'une réalisation résumant l'ensemble des savoirs de la communauté. Ce cycle permet de créer un environnement d’apprentissage facilitant la réalisation des activités qui favorisent la métacognition. Brown et Campione ont également déterminé cinq caractéristiques d'une classe idéale, soit :
La responsabilité individuelle et le partage communautaire
Le rituel, la familiarité et les structures de participation
La communauté de discussions
Les zones proximales de développement multiples
L'ensemencement, la migration et l'appropriation des idées.
De leurs expériences au sujet de l'apprentissage par découverte guidée dans une communauté d'apprenants, Brown et Campione (1994 et 1996) évoquent sept grands piliers donnant vie à une nouvelle théorie de l'apprentissage. L'apprentissage doit se faire par le biais des stratégies naturelles d'apprentissage afin que l'élève façonne ses propres structures cognitives. La métacognition doit être valorisée auprès des élèves pour favoriser l'apprentissage intentionnel et la pensée réflexive. La zone proximale de développement génère la diversité d'expertises, l'adoption de multi-rôles, l'appropriation mutuelle ainsi que l'ensemencement et la migration d'idées. La base dialogique favorise le partage des discours et des connaissances. L'expertise distribuée amène la migration d'idées et la négociation de sens. Ainsi, la légitimation des différences dans la communauté est reconnue et nécessaire au développement des savoirs de la communauté. Enfin, l'apprentissage doit être contextualisé et situé pour motiver l'élève à être responsable de son propre apprentissage. La recherche de connaissances doit se faire en fonction de problèmes authentiques et il est souhaitable que les activités scolaires soient en lien avec les activités hors de l'école.
Dans la foulée des travaux de Brown et Campione (1994 et 1996), le Groupe international sur les communautés d’apprentissage et d’élaboration de connaissances ( International Scientific Committee on Communities of Learners and Knowledge building Communities ou IsCoL_KbC) propose sept jalons nécessaires à la réussite du développement d'une communauté d'apprentissage.
Les processus démocratiques modifient les rapports hiérarchiques traditionnels entre l'enseignant et les élèves. Ainsi, chacun peut partager un savoir avec la communauté ou être un expert dans un domaine. De plus, lorsque le discours est progressif , les membres sont amenés à se questionner, à poser leurs hypothèses, à partager leurs incompréhensions, à confronter et à remettre en doute leurs conceptions. Il est impératif que la communauté soit cohésive mais ouverte dans le sens où les membres collaborent en se nourrissant du savoir des autres, et que la communauté soit réceptive à utiliser des ressources extérieures qui font partie de la communauté élargie. La diversité des connaissances et des compétences individuelles est également valorisée au sein de la communauté d'apprentissage afin de faire progresser les savoirs de la communauté. En ce sens, tous ne doivent pas nécessairement faire la même chose en même temps. Pour qu'il y ait collaboration, il faut que les membres se fixent des buts d'apprentissage communs . Ces objectifs communs explicites stimulent la motivation des membres et font ainsi converger leur travail dans le même sens afin d'atteindre une meilleure compréhension de l'objet d'étude. D'ailleurs, cet objet d'étude doit émaner de problèmes authentiques qui soutiendront la motivation à trouver les solutions possibles. Enfin, le développement professionnel continu permet à la communauté de progresser étant donné que l'enseignant, ou tout autre membre, va chercher des ressources extérieures afin de mieux guider les membres de la communauté d'apprentissage.
Déjà au Canada, des recherches et des expérimentations sur le développement de communautés d'apprentissage profitant des avantages qu'offrent les TIC se réalisent en collaboration, notamment entre l'université Laval de Québec, celle de McGill de Montréal et de l’ Ontario Institute for Studies in Education de l’université de Toronto (OISE/UT).
Au Québec, le programme secondaire PROTIC axe ses efforts sur l'organisation et la gestion de nouveaux environnements d'apprentissage tout en intégrant les nouvelles technologies de l'information et des communications de concert avec l'actuelle réforme de l'éducation. Tous les élèves disposent d'un ordinateur portable branché en réseau autant à l'école qu'à la maison. L'ordinateur facilite la recherche, le partage d'informations et la réalisation d'activités d'apprentissage collaboratif. Dans ce contexte :
« [...] l'intégration de l'ordinateur à la classe n'a de sens [...] que dans le cadre d'un apprentissage actif. Ce n'est pas, en effet, par l'interaction personne/machine que le programme secondaire se distingue, mais par l'interaction entre personnes qui disposent d'ordinateurs en réseau pour faire (ou faire faire) l'apprentissage des contenus du programme » (Partenariat PROTIC-FCAR-TACT: 20).
L'intégration des ordinateurs en réseau a donc pour objectif d'enrichir l'approche par projet et le travail en collaboration qui centrent l'élève au cœur d'une démarche d'apprentissage réelle tout en mettant au profit de la classe les habiletés qu'il développe. L'enseignant est amené à guider la classe à résoudre de manière collective les problèmes auxquels elle fait face. Il doit aussi favoriser des contextes d'apprentissage riches qui permettent aux élèves de jouer différents rôles, afin de développer différentes facettes de l'intelligence multiple (Gardner, 1983). Dans le cadre de projets, les élèves travaillent avec le logiciel Knowledge Forum où chacun contribue à créer la mémoire collective de l'évolution de la résolution d'un problème que la classe réalise sur un thème choisi. En outre, l'utilisation d'un portfolio d'apprentissage informatisé permet aux élèves de consigner des informations et de suivre l'évolution de leurs propres apprentissages. Cet instrument permet l'évaluation de la progression des apprentissages au cours de l'année scolaire.
L' Institute for Knowledge Innovation and Technology (IKIT) s'intéresse à l'avancement des pratiques permettant la coélaboration de connaissances au moyen d'instruments technologiques. Par ses recherches-actions, l'IKIT tend à déterminer quel type d'expérience au sein d'une communauté apprenante prépare le mieux les élèves à vivre au cœur de la société du savoir (Sardamalia et Beireter, 1999).
Depuis les années 1980, l'IKIT a introduit le concept de coélaboration de connaissances dans la littérature traitant d'éducation. Scardamalia et Beireter (2002 : 4) distinguent l'apprentissage de la coélaboration de connaissances. L'apprentissage « [...] est un processus par lequel le capital culturel grandissant de la société est distribué [traduction libre de l'anglais] » . La coélaboration de connaissance concerne plutôt « [...] l'effort délibéré pour ajouter à ce capital culture [traduction libre de l'anglais] » et elle peut se faire dès les premières années du primaire. Créées dans une dynamique sociale, les connaissances sont du domaine public. En ce sens, ces connaissances nouvellement créées peuvent servir de base à d'autres coélaborations de connaissances. Dans cette optique, l'accomplissement du travail de la communauté est plus grand que la somme des contributions individuelles. Autrement dit, la coélaboration de connaissances ne se résume pas à faire de la coopération. Une distinction est faite entre la construction de surface, là où les étudiants vont au-delà des attentes d'une tâche, et la construction profonde, là où les étudiants repoussent les barrières des connaissances de leur communauté. Ainsi, la conception de coélaboration change radicalement le rôle de l'élève : il n'est plus perçu comme un client qui vient chercher des savoirs, mais plutôt comme un membre participant à la création des savoirs.
Au cœur de l'école-laboratoire Institute of Child Study (ICS) de niveau préscolaire et primaire, une équipe de chercheurs et de praticiens-chercheurs de l' Ontario Institute for Studies in Education de l’université de Toronto (OISE/UT) expérimente la théorie de la coélaboration de connaissances tout en développant des technologies innovatrices répondant aux nouvelles pratiques en éducation. Les élèves sont considérés comme des chercheurs novices qui, tout en s'appropriant les connaissances actuelles, tentent de résoudre des problèmes réels en participant à l'élaboration de nouvelles connaissances. Il est important de préciser que les enseignants de l'ICS ne sont pas tenus d'appliquer le programme de formation prescrit par le ministère de l'Éducation de l'Ontario. Ils peuvent s'y référer tout en organisant leur propre curriculum.
Scardamalia (2001) relève la difficulté du monde scolaire à s'adapter aux nouvelles technologies et à leur rapidité d'innovation. Lebrun (2002) mentionne d’ailleurs que « les outils n'apporteront les bénéfices escomptés que dans des environnements pédagogiques innovants qu'il importe à l'enseignant de mettre en place » . Néanmoins, l'intégration des ressources disponibles par le biais d'Internet peut avoir des impacts positifs sur l'apprentissage et la compréhension de l'élève (IKIT ; IsCoL_KbC ; Gray, 1998). L'accès à une variété d'informations peut certainement supporter la connaissance, mais sans la compréhension de l'information, la connaissance ne peut se développer. L'acte d'apprendre ne fait plus référence à la capacité de mémoriser et de répéter l'information, mais plutôt à la capacité de trouver et d'utiliser cette information (Simon, 1996). C'est donc au niveau de la compréhension que les enseignants doivent concentrer leurs efforts. Et, selon les théories socioconstructivistes, c'est collectivement que cette compréhension peut au mieux se produire. Notons qu’il est avantageux de combiner les changements structurels pour l’implantation de la communauté supportée par les TIC avec le développement professionnel des enseignants. Scardamalia (2001 : 2) propose d’ailleurs trois buts éducationnels pouvant être soutenus par l’utilisation des TIC :
La compréhension approfondie
La création de savoirs et la gestion du savoir
La formation continue.
Comme l'évoque le guide à l'intention des enseignants pour le Réseau Scolaire Canadien (RESCOL) qui favorise l'utilisation des TIC :
« L'approche par projet avec ordinateurs en réseau crée un contexte qui favorise à la fois et de façon complémentaire le travail en équipe et le travail individuel, mais aussi l'emploi, dans un cas comme dans l'autre, de multiples méthodes de travail et stratégies pédagogiques. Tout naturellement – ce qui ne signifie pas automatiquement –, les élèves sont invités à soulever des questions, mais aussi à trouver des réponses; à s'exprimer par écrit, mais aussi oralement et visuellement; à effectuer des travaux d'analyse, mais aussi de synthèse; à développer des habiletés intellectuelles, mais aussi sociales et, entre autres encore, à utiliser des stratégies cognitives, mais aussi métacognitives » (Grégoire inc. & Laferrière, 2001).
Ainsi, les TIC, par le biais du réseau (communications rapides et concentrations des ressources), peuvent être de bons vecteurs favorisant, entre autres, l'apprentissage actif, la collaboration, la pensée réflexive (métacognition), la création ainsi que la résolution de problèmes (Grégoire et al. , 1996). Cette dimension sociale est souvent négligée lors de l'implantation des TIC au sein des écoles et des pratiques pédagogiques. En ce sens, l'utilisation des TIC comme instruments pédagogiques amène des :
« [...] restructurations au niveau du temps et de l’environnement d’apprentissage, en plus d’influencer plus particulièrement les étudiants, y compris les enseignants/apprenants, afin qu’ils collaborent et établissent des relations avec les autres ainsi qu’avec les objets d’apprentissage » (Laferrière, Bracewell & Breuleux, 2001).
L'école comprise comme étant plus qu'un lieu de transmission du savoir, devient un espace de coconstruction des connaissances. Les TIC sont un moyen permettant de mettre l'élève au centre de son apprentissage, afin qu'il soit l'acteur de son propre apprentissage au sein de sa communauté et, qu'il devienne coconstructeur des savoirs de ses pairs. En effet, les interactions avec la communauté dans laquelle évolue l'élève sont essentielles pour son développement personnel ainsi que l'avancement de sa communauté d’apprentissage. La communication rendue possible par le réseau électronique élargit la communauté de la classe sur le monde extérieur.
L'équipe de recherche SIBLE ( Supportive Inquiry Based Learning Environment ) de l'Université Northwestern de l'Illinois, dont Gomez (voir Loh & al. , 1998 ; Gordin & al. , 1996) fait partie, travaille sur le développement de logiciels et de programmes pour favoriser l'exploration réflexive grâce à l'utilisation d'environnements virtuels. Étant donné qu'Internet offre une diversité et une richesse d'informations, les élèves ont la possibilité de faire des recherches en profondeur sur des problèmes complexes. Le rationnel derrière l’utilisation de cet instrument soutient que les élèves développent des habiletés afin de traiter judicieusement l'information au cœur de leur propre recherche, tout en coordonnant leurs processus de recherche. Ainsi, les élèves doivent être des chercheurs réflexifs (Radinsky et al. , 1998) et faire leurs recherches tout en ayant un regard réflexif constant sur leurs démarches : Qu'est-ce qu'on cherche ? Pourquoi cherche-t-on cela ? Où chercher ? Le Progress Porfoli o permet de faire un retour réflexif sur ses propres apprentissages en plus d'offrir la possibilité de conserver, de documenter, de commenter et d'organiser un travail.
Bien que l'équipe de recherche SIBLE centre ses efforts sur la création de logiciels, tel que le Progress Portfolio , il n'en demeure pas moins qu'elle accorde une importance cruciale aux approches pédagogiques qui favorisent l'exploration réflexive. En accord avec l’idée d’un design centré sur la classe, l'équipe a identifié quatre caractéristiques pour que l'environnement de la classe favorise les projets d'exploration réflexive (Loh et al. , 1998) :
La collaboration (facilite la réalisation de tâches complexes)
La communication comme mode d'apprentissage (permet l'échange des idées)
L'enseignant comme facilitateur et guide (pour les échanges interpersonnels et les processus métacognitifs)
L’utilisation d'instruments adaptés aux activités.
Le Knowledge Forum est un instrument supportant la concrétisation d’une forme avancée de la théorie socioconstructiviste. Pour qu’une coélaboration de connaissances en cours de résolution d’un problème authentique se produise, ce support technologique est vu comme fort utile. Scardamalia et Bereiter (2001) définissent un environnement de coélaboration de connaissances ainsi : « [...] comme un environnement (virtuel ou autre) qui améliore les efforts collaboratifs pour créer et améliorer continuellement les idées [traduction libre de l’anglais] » . D'ailleurs, cet environnement ne doit pas simplement offrir la possibilité de juxtaposer des idées et de coopérer, il doit permettre la construction collective d'idées. L’espace virtuel doit techniquement permettre le partage d'une diversité d'idées, de manière démocratique, tout en laissant place à la critique constructive afin de réorganiser et améliorer, de manière collective, les idées de la communauté. Ainsi, l'instrument doit signaler toutes modifications d'une idée déjà partagée. Scardamalia et Beireter (1999 : 7) soutiennent que le Knowledge Forum est un « [...] logiciel technologique de réseau [...] qui fournit des possibilités pour décentraliser davantage les formes du discours afin d’augmenter les capacités discursives pour construire des connaissances disciplinaires [traduction libre de l’anglais] » Le Knowledge Forum est un médium asynchrone public qui permet l'élaboration progressive de discussions par le biais de contributions à une base de données commune. Bien plus qu'un forum chronologique traditionnel, le Knowledge Forum permet de faire des synthèses par le biais d’opérations favorisant l’élévation de propos et d’ échafaudages qui permettent à leur tour de supporter et de structurer le discours et, ainsi, rendre conscient le type de contribution apportée (hypothèse, opinion, j'ai besoin de comprendre..., etc.). Ces fonctions ont pour objectif de favoriser la métacognition.
Le concept de communauté d’apprentissage, soutenu par les sept jalons de réussite (voir leur description à la section 2.3.2), fournit un instrument conceptuel aux enseignants qui veulent transformer leurs rôles en classe et ceux des élèves. Dans cette optique, l’enseignant n’occupe pas uniquement le rôle de pourvoyeur de connaissances, mais grâce à son développement professionnel il peut guider les élèves afin qu’ils mettent leurs expertises à contribution dans les réalisations de la communauté. Quant à lui, l’élève peut, entre autres de par son expertise, jouer le rôle de diffuseur de connaissances (rôle qui traditionnellement ne lui était pas conféré).
Le concept de coélaboration de connaissances (voir une description à la section 2.4.1), guidé par douze principes (Scardamalia, 2003), transforme également les normes qui régissent la division du travail au cœur de la classe. En effet, le principe de la responsabilité collective du savoir relègue le rôle de producteur d’idées et de garant du partage du savoir non pas uniquement à l’enseignant, mais bien à tous les membres de la communauté dont font également partie les élèves. De plus, tous les membres peuvent légitimement jouer le rôle de contributeur de connaissances pour construire le savoir collectif. Cette norme est représentée par le principe démocratisation du savoir . La démarche épistémologique est un autre principe qui modifie les normes entre les interactions des membres de la communauté. En effet, les membres doivent négocier les idées divergentes afin d’arriver à un savoir communautaire et partagé, qui peut également se représenter par le principe de l’ avancement symétrique du savoir .
Force est de constater que l’introduction des TIC dans le milieu scolaire est souvent de l’ordre de l’assimilation des TIC aux pratiques traditionnelles. Comme l’évoque Lebrun (2002) :
« [...] examin[ant] les usages actuels de ces nouvelles technologies, il faut bien reconnaître que, dans la plupart des cas, elles ne font que singer les formes les plus traditionnelles, les plus magistrales de l'enseignement : des cédéroms qui livrent un savoir tout fait, qui intéressent en grande majorité ceux qui savent déjà, bref peu propices à la construction et à la disputatio des savoirs ; des sites internet [sic] qui tronçonnent la matière, qui affichent des syllabi à peine modernisés par l'électronique. Bien sûr des avantages émergent : disponibilité de reproductions ou d'images de qualité, possibilité d'hyperliens et de "saute-bouton" du texte au lexique, possibilité de pouvoir enfin poser une question au professeur par le courrier électronique et d'échanger sur la matière au travers des listes de discussion [...]
Ces usages nous retournent généralement l'image d'un enseignement dont le rôle principal reste celui de déverser les savoirs afin de rendre les têtes bien pleines. Pourtant les recherches autour des technologies de l'éducation ont largement montré que les apports les plus significatifs n'étaient pas à rechercher dans l'accroissement des connaissances ou dans une meilleure compréhension des concepts ».
Néanmoins, dans notre esprit, les TIC peuvent offrir la possibilité de repenser les pratiques pédagogiques et de mettre en œuvre des pratiques difficiles à réaliser au quotidien, voire d’inventer de nouvelles pratiques (voir section 2.5). Certes, les TIC n'ont pas le potentiel pour remplacer l'enseignant, les livres ou même le contact avec la réalité, mais elles sont des vecteurs complémentaires favorisant, d'une part, le désir de savoir et, d'autre part, la formation de réseaux permettant la mise sur pied de communautés. Dans la même perspective que Freinet (1964) qui utilisait l’imprimante et la radio au début du XXe siècle, les TIC peuvent être un moyen d'expression, de création et de communication entretenant la motivation d'apprendre chez l'élève.
Ainsi, les TIC peuvent être considérées comme un instrument, plutôt que selon la métaphore du tuteur, venant faciliter la recherche et la construction de connaissances en coopération (Schulz-Zander, Büchter & Dalmer, 2002) et en collaboration. La machine ne vient pas alors remplacer l’enseignant-guide mais se veut un soutien à son rôle de guidance, et ce, même dans le cas où de nouveaux contextes d'apprentissage seraient créés à l’aide de ce nouvel instrument. Dans cette optique, les TIC peuvent être un moteur permettant la transformation des rôles des enseignants, des élèves, de la direction et même de la communauté élargie.
© Véronique Martel, 2005