Chapitre 2 Synthèse d’études significatives de l’économie informelle en Afrique

Table des matières

Dans ce chapitre, nous réaliserons la synthèse de quelques études qui abordent la problématique de l’informel. Ces études empiriques seront appréhendées de façon à en dégager les idées principales et à mieux comprendre l’approche de l’économie informelle par certains auteurs.

Amadou Diagne Thioye présente une recherche sur l’entreprise informelle basée sur les théories de l’organisation. Il tente d’enrichir la connaissance que nous avons des unités de production informelles en analysant leur mode d’évolution. Il étudie également l’impact sur ces unités de production, des politiques d’état mises en place pour les promouvoir.

Amadou Diagne Thioye place la problématique de l’entreprise informelle dans le contexte particulier de l’Afrique noire. Ce contexte est, selon lui, le résultat d’une stratégie de développement industriel basée sur la création de grandes unités de production ayant échoué. Devant cet insuccès, la population sénégalaise s’est trouvée dans la nécessité de créer des petites unités industrielles utilisant une technologie plus traditionnelle et mieux adaptées à leur réalité économique et sociale. Ces petites unités, sans forme juridique, n’ont souvent pas le niveau d’investissement requis pour être considérées comme des petites entreprises et ne peuvent pas, par conséquent, bénéficier des avantages liés à ce titre. Dans les villes du tiers-monde, ces petites entreprises informelles ont beaucoup d’importance car elles fournissent, selon Amadou Diagne Thioye, entre 40% et 60 % des emplois. De plus, l’auteur souligne que les lois de fonctionnement et d’organisation de ces entreprises dépendent des moyens dont disposent les entrepreneurs, et des conditions socio-économiques environnantes de ces derniers.

Trois dimensions résument la problématique de l’entreprise informelle posée par l’auteur :

  • En quoi la connaissance que nous avons des activités informelles, au Sénégal, s’avère-t-elle encore insuffisante?

  • Pour combler cette lacune, est-il possible, par une approche basée sur la gestion, d’analyser ces activités, en partant de l’unité de production de base, définie comme entreprise?

  • Si oui, l’analyse de ces unités peut-elle permettre de caractériser leurs modes d’évolution? Quelle est la portée des politiques de promotion sur le développement de cette catégorie particulière d’entreprise? (Amadou Diagne :1984 :8)

Ce travail s’inscrit alors comme un bilan de l’état des connaissances sur l’entreprise informelle, et comme une ouverture sur des questions qui ne semblent pas avoir été éclaircies. Partant de ces deux objectifs généraux, l’auteur souhaite atteindre trois buts ; celui de décrire l’entreprise informelle, d’expliquer ses comportements et de classifier les modalités de comportement relatives à l’entreprise informelle.

Trois hypothèses principales alimentent cette étude. En premier lieu, l’auteur souhaite pouvoir établir une correspondance entre la personnalité de l’entrepreneur et le système de gestion de l’entreprise (méthodes de financement, de production et de commercialisation). Ensuite, Amadou Diagne Thioye pose l’idée que le comportement de l’entreprise informelle peut apparaître comme la manifestation d’une rationalité autre que celle qui gouverne les entreprises modernes. Cette autre rationalité est générée par les contraintes socio-économiques et les valeurs de solidarité sociale qui exercent une influence dominante. La dernière hypothèse est celle d'une différence de degré de formalisation des structures parmi les entreprises informelles. En conclusion, il développe l’idée que, malgré certaines caractéristiques communes, seulement quelques entreprises informelles pourraient croître et évoluer vers une organisation de type formel. Cependant, des conditions spécifiques devraient être présentes pour y arriver. (Amadou Diagne :1984 : 10)

L’impact socio-économique du « secteur informel » présente des caractéristiques précises. Tout d’abord, l’entreprise informelle sénégalaise est principalement située en milieu urbain. Ses activités concernent ensuite aussi bien les branches de l’industrie que les services et le commerce. Enfin, le rôle économique de l’entreprise informelle se traduit en terme d’emplois, de revenus, de formation professionnelle et de création de biens de consommation.

Proposant une approche basée sur l’entreprise en tant qu’organisation, Amadou Diagne Thioye définit donc l’entreprise informelle comme étant une entité économique répondant au concept général d’entreprise, mais présentant quatre caractéristiques spécifiques  :

  • la non-perceptibilité de ses structures et de ses objectifs;

  • l’absence de règles codifiées visant à la découverte et à la résolution de problèmes qui se posent à l’organisation;

  • la non-application, au plan interne, des mesures institutionnelles et réglementaires;

  • la dépendance vis à vis de l’unité familiale. (Amadou Diagne :1984 :67)

L’auteur définit sept profils d’entrepreneur révélant l’existence d’entreprises informelles correspondantes. Selon lui, ces profils nous montrent la manière dont le champ psychosociologique d’un individu influence son rôle d’entrepreneur.

Le profil du « relayeur » correspond à l’entrepreneur dont l’activité productive est une survivance de la division traditionnelle du travail. Le « relayeur » est souvent d’âge adulte et ne possède généralement aucune instruction ou formation technique institutionnelle. Cependant, il détient un savoir tiré d’un long apprentissage dans l’atelier familial. Ce type d’entrepreneur tend à avoir une capacité moyenne à rassembler les « inputs » financiers suffisants pour exercer son activité. L’entreprise artisanale dont il a hérité dispose en général d’un faible degré de mécanisation. Enfin, les activités économiques de son entreprise semblent être régulées par l’emprise des liens familiaux et communautaires.

Le « migrant » est un type d’entrepreneur dont le champ psychosocial se caractérise par une discontinuité due à une migration et associée à la motivation d’entreprendre. Il a généralement une faible aptitude à la production de biens de consommation modernes, résultat d’une faible instruction. Par ailleurs, la disponibilité financière des « migrants » présente une grande dispersion. Comme pour le « relayeur », l’emprise familiale et communautaire est très présente dans ce groupe.

L’ « aspirant » est un type d’entrepreneur ayant, à l’opposé des deux précédents, une formation technique préalable. Néanmoins, le contexte économique national ne lui a pas permis de trouver un emploi salarié. Il est généralement jeune, et continue à chercher un emploi salarié malgré l’existence de son entreprise informelle. Son niveau de disponibilité financière est faible, mais l’emprise familiale sur ses affaires est moins élevée que dans les cas précédents.

L’entrepreneur « intrus » est celui ayant déjà fait l’expérience d’une vie professionnelle salariée. La mise à la retraite, considérée comme une rupture dans le cycle de la vie professionnelle, le met devant un nouveau défi social. Cherchant à accroître son revenu, il devient alors un intrus dans le milieu des affaires. Il dispose d'une connaissance des rouages administratifs et de moyens financiers provenant d’épargnes ou d’indemnités perçues à la retraite. Enfin, l’emprise familiale est ici très élevée. En effet, le lieu d’implantation, le mode de recrutement et l’utilisation finale du résultat d’exploitation généré par l’entreprise sont déterminés par des considérations familiales ou communautaires.

Le cinquième type est le « professionnel démissionnaire ». Cet entrepreneur est particulier car il disposait d’une compétence professionnelle, d’un capital et d’un emploi salarié, avant de créer sa propre entreprise. Contrairement à l’entrepreneur « intrus », il fait le choix délibéré de devenir indépendant, en quittant son emploi pour différentes raisons. Parallèlement, l’emprise familiale influençant ses activités est la plupart du temps faible.

Le type d’entrepreneur suivant, répertorié par l’auteur, est le « professionnel retraité ou licencié ». Ce profil d’entrepreneur se rapproche de certains traits dominants de « l’intrus » par la discontinuité de sa vie professionnelle et le niveau d’emprise familiale. Il présente aussi quelques caractéristiques du « professionnel démissionnaire » : le profil de carrière et la disponibilité financière.

Le dernier type d’entrepreneur est représenté par « l’amateur » ayant le profil psychosociologique le plus lacunaire. En effet, il se caractérise par une faible qualification professionnelle, un capital de départ insuffisant et une dépendance moyenne face à la solidarité familiale et communautaire. L’esprit d’entreprise de « l’amateur » a son origine dans la déscolarisation et le chômage urbain.

Ainsi, à la lumière des résultats d’enquête de l’auteur, une typologie regroupant six catégories d’entreprises informelles se sont dessinées. Celles-ci présentent des caractéristiques spécifiques tenant au profil de l’entrepreneur, aux mécanismes de création de l’unité de production et aux méthodes de gestion mises en œuvre en son sein. Le tableau synoptique suivant met en parallèle les types d’entreprise et le type d’entrepreneur correspondant.

Les entreprises informelles dépendraient de trois éléments de leur environnement : le contexte socioculturel, les formes de la concurrence et le cadre institutionnel et légal qui les entoure. C’est ainsi que plusieurs facteurs combinés déterminent l’environnement spécifique dans lequel se développent les entreprises informelles. Parmi ces facteurs, nous notons les valeurs traditionnelles, les stratégies concurrentielles des grandes entreprises ainsi que les mécanismes d’intervention de la puissance publique et les contraintes bancaires. Les entreprises informelles baignent donc dans un environnement institutionnel contraignant et doivent, parallèlement, se conformer à leur milieu socioculturel. Pour ces raisons, elles ont développé des structures et des modes de fonctionnement spécifiques et originaux nécessaires à leur survie.

Par la suite, des mécanismes de financement, l’organisation de la production et des techniques de commercialisation spécifiques caractérisent les entreprises informelles. En ce qui concerne les mécanismes de financement, la faiblesse relative du capital de départ est commune aux entreprises informelles. De plus, ce faible capital engagé dans l’entreprise est soumis à des contraintes extérieures et à des facteurs liés à la personnalité de l’agent. En conséquence, les mécanismes de financement sont souvent assurés par la solidarité familiale ou communautaire, comme le crédit familial ou d’autres sources informelles de crédit. Parallèlement, la fonction de production et les choix technologiques sont, eux, influencés par la rareté du capital et l’insuffisance des connaissances techniques. L’entrepreneur utilise donc des procédés de fabrication simples, peu mécanisés et utilisant une main-d’œuvre importante. La production en série est très rare dans ce type d’entreprise. Dans les entreprises informelles, les deux pôles caractéristiques des procédés de production sont : une faible standardisation de la production et une répartition des tâches presque inexistante. Enfin, la commercialisation des produits dans les entreprises informelles n'est pas seulement destinée aux populations urbaines pauvres, mais de plus en plus aussi, à une classe moyenne urbaine en émergence. Il est aussi possible que d’autres facteurs que celui de l’acte d’achat puissent être à la base de la commercialisation des produits provenant de l’informel. Finalement, le marchandage en tant que mode de négociation des prix relève d’une logique difficilement conciliable avec les notions de coût et d’optimisation des facteurs de production.

Il existe, selon Amadou Diagne Thioye, trois principaux déterminants de l’évolution des entreprises informelles : l’environnement, les ressources internes de l’entreprise et la culture organisationnelle. Ainsi, l’environnement affecte et détermine l’évolution des entreprises informelles : en particulier, elles survivent plus facilement quand elles prennent en compte les « accélérations » et les « retournements » provoqués par l’environnement. Les ressources représentent une opportunité de croissance pour l’entreprise lorsqu’il y a activation et renouvellement de la production. Enfin, la culture d’entreprise affecte parallèlement l’entreprise. Cette culture est toutefois à l’image des valeurs et des préférences de l’entrepreneur.

Par la suite, deux modes d'évolution des entreprises informelles résultent des déterminants précédents. Les entreprises « végétatives » sont généralement des établissements appartenant à la famille. Elles ont comme fonction la reproduction du groupe, et l’accès y est déterminé par l’origine sociale. Les équipements étant insuffisants, le niveau de formation de l’entrepreneur étant faible, et les surplus étant entièrement consommés, les chances d’évolution de ces entreprises sont minces. Les entreprises « en transition » sont celles qui se caractérisent par trois composantes :

  • l’intensification des processus d’activation et de renouvellement des ressources;

  • l’objectivation des relations entre l’entreprise, le groupe familial et l’environnement;

  • le développement d’un système de régulation interne qui tend à privilégier les règles de décision.

La transition de ce type d’entreprise vers une entreprise structurée pourrait se faire avec l’aide d’un environnement plus accommodant, réalisé par le biais de politiques de promotion et d’encadrement définies par les pouvoirs publics. Cependant, l’auteur soutient que les mesures d’aide et de promotion des entreprises mises en action par les institutions sénégalaise sont, la plupart du temps, mal adaptées aux conditions déterminant le fonctionnement des entreprises informelles.

Amadou Diagne Thioye précise, en conclusion, qu’une solution à envisager pour les entreprises informelles est un « management  à l’africaine », c’est-à-dire simple et adapté aux conditions d’exploitation des petites entreprises africaines. (Amadou Diagne,1984)

Par l’étude des « maquis » (petits restaurants informels) à Abidjan, Mathurin N’guessan Boignan cherche à comprendre l’ « économie informelle » dans son contexte politique et socioculturel général. La colonisation ainsi que le partage de l’Afrique a conduit à l’établissement d’idéologies étrangères sur le continent. La gérance autoritaire des pays africains au profit des colonisateurs a laissé un lourd héritage au moment des indépendances. Pour rattraper le retard de développement que connaissait l’Afrique, des États indépendants entrepreneurs se sont formés, ce qui les a conduit à une suprématie socio-économique et culturelle (sans pour autant qu’ils soient capables de créer les industries et les emplois souhaités). La réduction de l’intervention de l’État, par des ajustements structuraux, n’a pas non plus été un succès à cause d’un manque de direction, de soutien et d’encouragement envers le secteur privé. L’économie dite informelle est donc une réalité qui va au-delà de l’économique. Elle est, selon Mathurin N’guessan Boignan, « un fait social total ».

Le système de dépendance dans lequel l’Afrique est engagé a fait naître de plus, un pessimisme inquiétant. Toutefois, l’économie informelle est l’invention d’une autre forme d’organisation économique qui vient au secours des citoyens. Les politiques macro-économiques ont eu en fait tendance à stimuler les activités informelles plutôt que le secteur formel public ou privé. L’auteur se pose donc plusieurs questions : comment expliquer l’importance sans cesse croissante de cette économie informelle? Qu’est-ce qui justifie cette importance et pourquoi les « opérateurs » sont-ils plus présents dans ce secteur ? Pourquoi les politiques économiques et sociales des pays en développement ont-elles échoué? Et finalement, que traduit l’économie informelle par rapport à l’économie formelle? (N’guessan Boignan, 1999 : 7)

Pour l’auteur, les agents économiques ivoiriens ne trouvent pas de cadres favorables à l’expression de leur dynamisme. Cette situation découle principalement de l’histoire coloniale et post-coloniale de la Côte d’Ivoire. Pour cette raison, notre auteur suit la piste de recherche suivante :

Les agents économiques et sociaux sont attirés d’avantage vers l’économie informelle parce que l’organisation formelle ne permet pas rationnellement leur épanouissement économique et social. Il y a donc mouvement vers l’informel en même temps que sa résistance au formel tant que les rapports aux valeurs et les critères de rationalité tels que définis et retenus par l’agent économique sont en désaccord avec ceux du système formel. Autrement dit l’économie informelle est l’organisation et non la désorganisation.  (N’guessan Boignan, 1999 : 13)

L’auteur fait une distinction entre rapport aux valeurs (la culture) et rationalité. Par conséquent, l’organisation informelle et l’organisation formelle étant culturellement différentes, la « rationalité » économique ne peut être interprétée de la même façon dans les deux organisations. Quatre objectifs découlent donc de cette piste de recherche :

  • la formulation d’un cadre d’interprétation approprié de l’économie informelle;

  • la situation de l’activité sociale dite informelle, tenter l’explication des intentions, des intérêts et du sens différent que donne l’acteur économique dans le développement d’une relation sociale.

  • la volonté de montrer que la société ivoirienne « réelle » se comprend mieux à travers l’économie informelle;

  • à partir de ce qui précède, la remise en question du concept même d’économie informelle et de ses corollaires. ( N’guessan Boignan, 1999 )

Selon Mathurin N’guessan Boignan, l’économie formelle s’inscrit dans une rationalité qui relève de la science et se borne à déterminer des moyens pour réaliser des fins. Ainsi, l’économie formelle «[...] est à l’étude de l’allocation des moyens rares à des objectifs multiples ou, plus généralement [...] la science qui étudie le comportement humain comme une relation entre des fins et des moyens rares qui ont des usages alternatifs.  » (Godelier cité dans N’guessan Boignan, 1999 :56). Le capitalisme est l’événement historique ayant donné naissance au principe de cette rationalité économique. L’économie formelle est en fait la logique de l’allocation rationnelle. C’est alors au niveau du rapport fins/moyens que se situe le sens formel de l’économie. Elle se traduit donc par une série d’actions qui consistent à optimiser des moyens. Dans cette logique, trois acteurs rationnels doivent être présents dans cette économie : l’entrepreneur, le travailleur et le consommateur.

D’autres part, plusieurs approches tentent de définir le concept d’économie informelle. En premier lieu, celle du B.I.T., basée sur plusieurs critères, a été présentée dans le premier chapitre. Une autre conception prend en considération le critère de la taille de l’entreprise et, une troisième approche, appuie le concept du non-respect de la loi. Il existe aussi une définition par classification de l’économie informelle. Ainsi, si l’on en croit les différents types de définition, l’économie informelle semble s’opposer à l’économie formelle. En conclusion, l’économie informelle ne répond pas aux critères économiques habituellement souhaités dans une économie nationale. Elle ne recherche pas une rationalité maximale; elle est en fait rebelle aux lois économiques. Les stratégies de fonctionnement des unités économiques informelles iraient donc à l’encontre d’un développement économique rayonnant.

Le schéma suivant explique bien l’objectif théorique et méthodologique que poursuit cette étude :

Schéma 1 : De l’activité informelle à l’économie informelle dans son environnement social d’évolution.

Source : N’guessan Boignan, 1999 : 82

En fait, Mathurin N’guessan Boignant cherche à « [...]comprendre à travers l’activité, l’économie informelle dans son environnement social d’évolution, ainsi que l’environnement lui-même. »( » N’guessan Boignan, 1999 : 82).

À partir de cette définition qui sert de base à l’étude de l’économie informelle en Côte d’Ivoire, l’auteur fait une comparaison entre les maquis  familiaux et les maquis  non familiaux, à travers quatre dimensions : l’embauche, le nombre d’employés, la rémunération et la comptabilité. Dans la démarche d’embauche, les maquis  familiaux font une forte utilisation des réseaux familiaux et une faible utilisation des réseaux d’affinités ou de connaissances. Les maquis  non familiaux font, quant à eux, une forte utilisation des réseaux d’affinités et de connaissances, et une relative utilisation des réseaux familiaux. De même, l’ethnicité est un critère d’embauche présent dans les deux types de maquis  et dans une même proportion. Dans les maquis  familiaux, le nombre d’employés se situe entre 5 et 10 selon qu’ils sont réguliers ou non. Dans les maquis  non familiaux, on retrouve ce nombre pour les employés réguliers mais il chute entre 1 et 5 pour les employés irréguliers, selon la taille de l’activité. La rémunération des employés se fait par la prise en charge naturelle du père ou de la mère dans les  maquis  familiaux. Dans les autres maquis , elle se fait le plus souvent par une prise en charge du type solidaire, soit continue ou ponctuelle. Toutefois, la prise en charge naturelle existe parfois pour les enfants ou parents proches. Enfin, la comptabilité est généralement très simple dans les deux types de maquis et évolue selon la taille de l’entreprise. En somme, l’auteur soutient que le comportement rationnel des propriétaires de maquis est lié aux compétences naturelles de ceux-ci. Ces compétences sont des connaissances de départ, apprises dans une structure culturelle d’apprentissage. Ainsi, toute rationalité est d’abord culturelle et il n’existe donc aucune rationalité pure.

Parallèlement, il apparaît à travers l’étude des maquis que la rationalité « moderne » se construit et se complexifie à partir de la rationalité liée aux compétences naturelles. C’est le cas pour Abidjan, ville des maquis, qui semble être le reflet d’une contradiction entre la modernité et la tradition. Pour l’auteur, une « guerre froide » entre les modèles de développement importés et ceux générés de l’intérieur ( modèle in ) explique qu’on ne puisse faire référence à un modèle de développement spécifiquement ivoirien. En effet, dans le développement ivoirien, la diversité culturelle de la société n’est pas prise en compte. Par conséquent, les structures formelles ne prennent pas en considération les éléments du modèle in , ce qui favorise, selon l’auteur, le développement d’activités in formelles (informelles). Ces activités vont à l’encontre du bon fonctionnement de l’ensemble de l’économie car elles cheminent en marge de cette dernière. L’auteur parle donc d’une  « lutte  de place » entre l’économie formelle et l’économie in formelle.

D’autre part, la logique des maquis peut être comprise à travers trois dimensions. La première est d’abord la « débrouille ». Cette « débrouille » cherche à créer des emplois et des revenus compensatoires. De plus, elle se nourrit du libéralisme primaire, c’est-à-dire du capitalisme économique dans son état naturel. Selon l’auteur, ce capitalisme est l’exploitation du talent naturel, sans les contraintes de lois extérieures. La deuxième dimension de la logique des maquis est la relativisation du concept de rationalité. Le contenu réel de la rationalité devient ainsi culturel et social. Enfin, cette logique est aussi le reflet d’un développement endogène qui représente un investissement en capital humain et assure la reproduction socio-économique des acteurs. Reformulant les règles du jeu économique, la « débrouillardise » des activités in formelles est, pour l’auteur, devenue le véritable lien social. Une rationalité existe alors au sein de ces activités dites informelles. Elle s’exprime par une logique qui critique les formes légales de l’économie en lui résistant. La logique et la rationalité du maquis est donc une attaque envers les structures organisationnelles.

L’auteur tire plusieurs conclusions de l’analyse de l’État ivoirien. Au premier plan, les politiques formelles de développement sont inconstantes. Ensuite, les réseaux d’affinités et les relations de services, à travers des personnes connues, ont développé un problème d’exclusion sociale. Cette situation est basée sur certains faits de la tradition. En effet, la société ivoirienne comporte plusieurs groupes ethniques dotés de leurs particularités. Les réseaux et les relations de services ont comme fonction l’enracinement de la vie communautaire ainsi que la protection de ces groupes. Cependant, l’État a récupéré ces réseaux d’affinités et de relation de services, non sous l’angle de la tradition, mais à des fins de discrimination. Cette conduite de la part de l’État a divisé la société entre acteurs sociaux « débrouillards » d’une part, et acteurs sociaux régulateurs d’une structure « déculturée », d’autre part. Ces derniers font donc une utilisation individuelle de ces réseaux plutôt qu’une utilisation collective. L’auteur définit alors deux types d’affinités liés aux conduites mentionnées : l’affinité « traditionnelle » et l’affinité « urbaine ». Selon Mathurin N’guessan Boignan, une scission entre l’État et la population se produit et contribue au développement d’activités informelles.

A partir de cette analyse, l’auteur considère l’État ivoirien comme étant en « mal d’État » (en « mal d’organisation ») et non comme ayant un « trop d’État ». En particulier, Mathurin N’guessan Boignan  identifie trois caractéristiques définissant ce mal d’État: une éducation, une organisation et une discipline insuffisantes, des lois sociales et économiques incomplètes et inadaptées et, enfin, une exclusion sociale et économique marquée par un nombre de plus en plus grand de personnes fonctionnant en périphérie du système formel.

Tout en redéfinissant l’économie formelle, l’auteur établit maintenant un lien nouveau entre les deux économies, formelle et informelle, et repère une intégration possible de ces dernières. En fait, la théorie des organisations soutient que, dans toute entreprise formelle, il existe une organisation formelle et une organisation informelle. Celles-ci sont nécessaires à la vie de l’entreprise par leur information et transformation réciproques. Comme dans l’entreprise formelle, il existe dans la société une organisation formelle et une organisation informelle reliée chacune au type d’économie qui lui correspond. Par ailleurs, il semblerait qu’une désorganisation culturelle existe dans la société ivoirienne. Celle-ci se traduit par des valeurs culturelles venues de l’extérieur, en contradiction avec les valeurs culturelles propres aux acteurs économiques et sociaux de la société ivoirienne. Cette désorganisation donne lieu à une crise d’identité culturelle et économique. « L’organisation structurelle bien fondée, c’est la forme rationnelle de l’économie occidentale : elle est culturellement inadaptée, sa logique, ses formes et ses normes ne correspondent pas aux réalités de la base. » (N’guessan Boignan, 1999 : 268) De cette désorganisation économique et sociale découle la pauvreté et donc, un manque de moyens. En somme, l’économie dite informelle ou désorganisée n’est telle que mise en relation avec l’économie officielle de la Côte d’Ivoire. L’économie maintenant redéfinie par l’auteur comme « économie de l’information » est en fait l’économie réelle et sa supposée désorganisation est plutôt une résistance aux pouvoirs régulateurs de l’État.

Mathurin N’guessan Boignan en conclut que l’organisation sociale, économique et culturelle de la Côte d’Ivoire ne prend pas en considération la pluridimensionnalité caractéristique de la société ivoirienne. En effet, cette organisation est basée sur une mosaïque inappropriée et inadaptée de cultures étrangères et internes. Pour se développer, la Côte d’Ivoire doit harmoniser, entre elles, les valeurs traditionnelles et les concilier avec une gestion moderne. Les tentatives pour uniformiser le développement constituent un échec devant l’expansion de l’économie « informelle », maintenant appelée « économie de l’information » parce qu’elle informe et révèle une réalité. Selon l’auteur, la Côte d’Ivoire ne peut se développer qu’à partir d’une organisation des réalités socio-ethniques de groupe.

( N’guessan Boignan, 1999)

Dans la publication  Les entreprises informelles dans le monde, Claude Albagli tente de comprendre la logique du secteur informel des pays en développement et les règles qui régissent son fonctionnement. Selon cet auteur, les sociétés industrielles définissent de deux manières les entreprises et la logique qui régit leur fonctionnement. Dans les systèmes d’économie socialiste, l’État crée les entreprises dans le cadre d’une cohésion planifiée. Les priorités collectives sont donc prédéfinies. Dans les systèmes d’économie libérale, les entreprises sont conçues par les individus dans le but de créer un profit. Dans chacune de ces économies, il existe un système de règles qui dispose et contrôle les opérations, et un système comptable pour répertorier les activités et faciliter la gestion. Cependant, dans le tiers monde, la présence d’une économie informelle prouve qu’une économie ne répondant pas aux critères cités précédemment peut néanmoins exister. Partant de ce constat, Claude Albagli pose deux hypothèses :

  1. La finalité de l’entreprise informelle est identique à celle du monde industriel. Dans ce cas, la non-observation des règles est une déviation et la non-utilisation des instruments classiques, un retard technologique. La réorganisation des activités et le réajustement professionnel sont des priorités qui doivent viser à unifier le mode de fonctionnement du secteur productif .  (Albagli, 1994 :51-52)

  2. «La logique du secteur informel est, pour l’essentiel, radicalement différente. Dans ce cas, ce sont les règles qui sont inopérantes et les instruments inadaptés.»  (Albagli, 1994 : 52)

L’objectif de cette étude a donc été de comprendre la logique qui sous-tend l’apparition des activités de l’économie informelle.

Claude Albagli répertorie six processus d’émergence des activités informelles liés à des circonstances précises. Il y a tout d’abord le maintien d’activités traditionnelles à travers le bouleversement produit par la société industrielle. Les activités informelles peuvent aussi surgir comme ultime recours pour la survie : l’informalité devient une ressource quant il y a un bouleversement des solidarités traditionnelles, une pénurie d’emplois ou un manque de qualification. Par ailleurs, les activités modernes n’arrivant pas à occuper l’ensemble de l’espace économique, l’insertion peut se faire aussi par défaillance structurelle. Ensuite, l’économie informelle peut émerger en concurrence du secteur moderne. Par ailleurs, suite à une mauvaise conjoncture due aux aléas du développement, l’économie informelle peut se substituer à une structure en crise. Enfin, les activités informelles peuvent être une adaptation à des activités clandestines qui, selon l’auteur, peuvent être légales, « alégales » ou nettement illégales.

Parallèlement, la logique d’émergence du secteur informel apparaît au niveau de l’organisation. En effet, ce secteur présente une grande diversité de formes et de structures qui peut être illustré par trois types d’organisation. Le premier type est représenté par un entrepreneur muni d’un fort esprit d’initiative appliqué à la création de son emploi, d’un revenu et d’un statut social. Il existe aussi le chef d’entreprise « animateur d’une nébuleuse »; ce type d’entreprise s’appuie sur un réseau familial, clanique ou amical. Sa structure est donc très souple. Enfin, l’entrepreneur responsable du dernier type d’unité de production est garant d’une entreprise permanente qui ressemble aux entreprises modernes.

Par ailleurs, il est aussi possible de déceler un certain degré d’intégration de l’économie informelle dans le secteur moderne. Ainsi, il y a interférence entre les deux secteurs. L’auteur pose trois hypothèses. Dans un premier cas, il existe une dualité presque totale entre les deux secteurs. Par conséquent, une entreprise du secteur informel peut rester étrangère au secteur moderne dans son fonctionnement et il peut y avoir une forte concurrence entre les deux. D’autre part, l’entreprise informelle peut être une protubérance du secteur moderne. Ce sont alors les biens et services de la société industrielle qui génèrent de nouvelles activités dans le secteur informel. Enfin, les activités informelles peuvent être le maillon d’une filière et le support d’une logique financière qui les dépasse. En somme, la logique d’émergence se traduit par une logique spécifique et différente des motivations habituelles des systèmes socialiste et capitaliste. Les règles qui régissent ces derniers sont donc inadaptées à la logique, à la taille, et au type de liaison économique du secteur informel.

Selon Claude Albagli, les règles du secteur informel sont en décalage. Plus précisément, le secteur informel est soumis à l’exclusion de la norme et à la prédominance de la fonction sociale. Pour l’auteur, il existe une série de preuves tendant à démontrer que le secteur informel se tient à l’écart du statut classique et des règles. C’est ainsi que la survie des entreprises informelles n’est assurée qu’en se plaçant en dehors du contrôle administratif. Il y a refus de l’État. De plus, l’entreprise informelle adopte aussi une structure informelle afin d’être plus flexible et de mieux s’adapter aux fluctuations du marché : il y a donc aussi refus d’une structure formelle. Ensuite, les entreprises informelles expriment leur refus de la transparence en s’opposant à la réglementation. Enfin, certaines d’entre elles refusent une intégration au secteur moderne pour ne pas servir de point d’appui aux vastes opérations du secteur formel. Tous ces points, pour Claude Albagli, démontrent que l’économie informelle s’exclue des règles d’exploitation communes aux entreprises du secteur structuré.

L’importance donnée à la fonction sociale peut aussi entraîner une attitude de retrait par rapport aux normes, quand il y a un décalage entre l’économie officielle et certaines réalités économiques. L’économie informelle privilégie donc la fonction sociale à la fonction économique. Pour l’auteur, cette évidence repose sur quatre réalités différentes. Il y a tout d’abord le « reliquat coutumier » : certaines activités perdurent car elles bénéficient d’un statut ancestral. Ensuite, des pratiques coutumières, sous le couvert de structures modernes, redistribuent les richesses produites de façon à conforter les valeurs traditionnelles et le prestige de certains ayant réussi dans le secteur moderne. De plus, le souci d’intégration joue un rôle non négligeable dans l’activité informelle d’où l’importance du statut social. Enfin, l’emploi informel répond à un besoin social plus important que la rentabilité économique. Absorbant le chômage, fournissant des revenus additionnels et contribuant à une plus grande stabilité sociale en temps de crise, l’économie informelle est véritablement une assurance sociale. Claude Albagli conclut en indiquant que les critères de performance du secteur informel s’inscrivent dans un autre contexte que celui des économies classiques. Par conséquent, il est impossible de cerner leur réalité et leurs performances économiques. En définitive, le secteur informel se développe en dehors des normes et en réponse à des objectifs sociaux prépondérants.

Pour Claude Albagli, les activités du secteur informel échappent aux instruments de mesure conventionnels. Par exemple, l’outil « comptabilité » qui permet d’évaluer un niveau de production, d’apprécier l’évolution des activités et d’enregistrer les degrés de rentabilité, fait défaut dans les activités informelles. Ainsi, dans le secteur informel, ce type de ratio et de concept n’est plus opérationnel car il s’insère dans une logique différente et les données de ce secteur sont souvent insaisissables.

Comment expliquer que les données soient insaisissables? En premier lieu, dans l’économie informelle, il existe souvent une démultiplication des activités dans plusieurs secteurs. De plus, certaines structures d’entreprises informelles sont difficiles à identifier car elles s’ajustent instantanément au marché. L’auteur caractérise ce phénomène par le terme de « géométrie variable instantanée ». Par ailleurs, les méthodes de comptabilité sont habituellement basées sur une économie totalement marchande. Or, dans les entreprises informelles, les fournitures sont autoproduites, les ressources autoconsommées, il devient donc difficile d’en calculer le volume et la valeur. De même, les facteurs de production ne sont souvent pas pris en compte. En effet, les activités informelles utilisent des équipements rudimentaires et un capital humain important. L’estimation du capital étant incertaine et la rémunération souvent absente, l’évaluation des facteurs de production est d’autant plus difficile. Il est aussi laborieux de répertorier les activités clandestines ou illégales qui existent au sein de l’économie informelle telle la drogue ou autre.

D’autre part, les instruments utilisés dans un système normalisé mesurent l’efficacité économique dans le cadre d’une logique économique collective planifiée ou de maximisation du profit. L’économie informelle, elle, répond à des exigences différentes dans lesquelles les concepts et les ratios ordinairement utilisés n’ont plus de sens. En premier lieu, les prix sont généralement l’expression d’une logique sociale. Ils sont alors évalués en fonction du statut du client plutôt qu’à la suite d’un calcul économique. Dans le secteur informel, les prix sont parfois aussi établis selon l’attente du client. De cette façon, le profit augmente si le prix attendu est élevé. Parallèlement, la vente à perte dans les entreprises informelles permet d’obtenir rapidement des liquidités autrement inaccessibles. De plus, dans le secteur informel, ce que l’auteur appelle le « consumérisme » (la consommation), n’est pas l’objectif unique. En effet, dans les économies de pauvreté, quand la rémunération augmente, la demande de travail baisse de façon à permettre des temps d’indolence ou des temps voués aux obligations sociales, lesquelles ont une plus grande valeur que le consumérisme. Ensuite, le capital des entreprises informelles est souvent optimisé par atomicité et la plupart du temps, les entrepreneurs préfèrent réinvestir dans d’autres petites entreprises plutôt que d’agrandir la leur. Ce choix leur permet de ne pas tomber dans le secteur formel et de conserver leur logique initiale de fonctionnement. Claude Albagli développe une dernière idée sous le terme « un clan de l’honneur pour capital »; il s’agit d’un système de tontines et de jeux de relations sociales palliant à l’absence des critères bancaires. La solidarité et l’honneur sont de meilleures garanties que les hypothèques.

Pour toutes ces raisons, l’auteur de cette étude conclut que le secteur informel détient des techniques de structuration économique et sociale ayant leur propre cohérence. Toutefois, trois conséquences en découlent :

  • Les efforts de formalisation de ce secteur, dans le seul but de l’intégrer dans l’économie structurée, constituent une menace pour l’existence même de ces activités.

  • L’assimilation du secteur informel à une vaste pépinière d’entrepreneurs qui n’attendraient que la possibilité de se perfectionner aux méthodes modernes pour prospérer risque de donner une analyse partielle.

  • La mesure des activités du secteur informel par des outils destinés à des situations ne relevant pas prioritairement de ce secteur, constitue une inadaptation technologique. (Albagli, 1994 : 66)

(Albagli, 1994 )

L’étude de Abdoulaye Niang tente de comprendre le système d’organisation des entreprises informelles au Sénégal, inscrit dans une confrontation entre deux sociocultures propres aux pays africains en voie de développement: la culture traditionnelle et la culture « moderne » héritée de l’ère coloniale. Chacune de ces sociocultures cherche à soumettre l’autre dans sa logique et sa cohérence en vue de ses propres fins. Cette situation renforce, en fait, certains éléments constitutifs de chacune. L’articulation entre deux ou plusieurs de ces éléments peut faire apparaître des solutions nouvelles aux problèmes engendrés par la confrontation des deux sociocultures.

Durant l’ère coloniale, cette confrontation se fit dans des domaines précis : les institutions et les organisations nouvellement mises en place par les colons et les rapports entre ces derniers et les autorités locales traditionnelles (et/ou le travail paysan). Le but, exprimé ou non, était d’utiliser les coutumes de la socioculture traditionnelle à des fins d’exploitation des ressources naturelles et humaines. Il est apparu une alliance entre les administrateurs coloniaux et les autorités locales traditionnelles à des fins de domination. Une des stratégies du colonisateur était la reconduite de cette autorité locale traditionnelle et sa fidélisation à travers le système scolaire. Ainsi, une nouvelle classe d’autochtones apparut, adoptant les comportements et développant les besoins de la nouvelle socioculture. Cette couche d’autochtones, ayant acquis une place dans la politique et la fonction publique, devint un modèle pour le reste de la population qui adopta les mêmes goûts et les mêmes besoins. Pour Abdoulaye Niang, cette situation provoqua le développement de petites unités informelles modernes produisant des biens et services issus de la socioculture moderne à moindre coût et donc, accessibles à la population. Ce secteur d’activités s’opposa au secteur informel traditionnel composé de métiers traditionnels utilisant une technologie traditionnelle et produisant, lui aussi, des biens et services pour la population. Par la suite, le secteur informel moderne permettra aux couches moins favorisées, une socialisation marquée par les modèles et valeurs de la socioculture moderne. Ainsi, il y eut à la fois un développement du secteur informel moderne et le développement d’une demande de biens et de services de consommation modernes, par et pour la population autochtone.

Partant de ce postulat, l’objet d’étude de Abdoulaye Niang se résume ainsi :

[...] la particularité du système d’organisation dans ces unités de production du secteur informel qui associent un savoir-faire et des moyens de travail provenant de la nouvelle socioculture et des acteurs sociaux (ceux qui y travaillent) dont le moins qu’on puisse en dire est qu’ils sont porteurs de normes socioculturelles traditionnelles qu’ils vont transposer au niveau des unités de production de leur secteur d’activité pour servir de principes structurant au niveau des rapports sociaux qui s’y déroulent, dans l’espace de production. (Niang, 1988 :20)

La famille africaine est caractérisée par son extrême étendue. L’organisation du lignage a pour objectif sa propre reproduction en assurant la sécurité, la subsistance, les conditions nécessaires à sa reproduction et la cohésion sociale par «[...] l’observation par ses membres des normes qui régissent les rapports sociaux [...] » (Niang, 1988 :24). Le pouvoir au sein du lignage a donc comme fonction la gestion du travail et de la production, l’entretien de la force de travail, la reproduction biologique et la cohésion interne. Il est normalement transmis du frère le plus âgé au frère le moins âgé. Cependant, d’autres critères comme l’efficacité et la crédibilité sont déterminants dans le choix de celui qui héritera du pouvoir. Selon l’auteur, le besoin de reproduction et celui de cohésion vont engendrer des stratégies allant dans ce sens. Ces stratégies influenceront plusieurs espaces, dont ceux couverts par les activités productives et par les échanges entre le milieu familial et son environnement. En ce qui concerne la cohésion, les stratégies s’exerceront sur les espaces où se déroulent les rapports sociaux et où la répartition des ressources est en jeu. Les espaces en question se confondent avec l’espace familial organisé pour l’autosubsistance. Il y a donc confusion dans les normes réglant les rapports existants à l’intérieur des activités de production, d’échange et de répartition de la richesse. Cette confusion conditionne la finalité sociale de l’économie informelle. Ainsi :

Cette confusion engendre une dynamique organisationnelle particulière dont la finalité est la soumission de l’économie aux impératifs du lignage en tant que groupe social et système de parenté réglé par des normes et des valeurs qui se traduisent par des pratiques particulières repérables au niveau de tous les domaines concernant la vie du lignage. (Niang,1988 : 29)

C’est le chef du lignage, c’est-à-dire l’homme le plus âgé du lignage ou de ses segments, qui détient le pouvoir économique. Ainsi, l’auteur s’appuie sur l’existence du champ collectif pour démontrer qu’il existe finalement une confusion entre le langage dans l’espace de production au niveau des rapports sociaux et des stratégies, et le langage dans les rapports de parenté.

La confusion qui existe entre les espaces de la socioculture traditionnelle va être en partie transférée dans les unités de production informelles modernes nées d’une rencontre entre la socioculture traditionnelle et la socioculture moderne héritée de l’ère coloniale. De cette façon,

Il y aura transposition et adaptation des structures des rapports de parenté et celles de l’espace des activités de production dans la socioculture traditionnelle au secteur informel, où promoteurs et travailleurs se trouvant encore sous l’emprise du système socioculturel traditionnel se réfèrent à des valeurs et normes communes. (Niang,1988 : 37). 

À la suite de cette analyse, le secteur informel sera décrit par Abdoulaye Niang de la manière suivante:

Le secteur informel, c’est l’ensemble des activités urbaines marchandes de production de biens et de services modernes employant des moyens techniques modernes et ou traditionnels combinés à des rapports sociaux traditionnels et dont la reproduction est directement liée à celle de structures déterminées dans les modes de production capitaliste et traditionnelle dont elles constituent réciproquement une condition de leur reproduction.  (Niang, 1988 :53)

Ainsi, Abdoulaye Niang soutient que le secteur informel de production de biens et de services regroupe des activités marchandes ayant des caractéristiques communes :

  • Le capital investi est faible et les promoteurs de telles activités sont des gens de condition modeste.

  • Il s’agit de petites activités individuelles ou n’employant qu’un nombre restreint de personnes.

  • L’organisation des rapports sociaux dans le cadre de la production est régie par les normes traditionnelles.

  • Le prix de vente des biens et services produits se détermine, non en fonction du coût de production, mais plutôt en fonction de la subjectivité et la nature des rapports personnels entretenus entre les personnes symbolisant l’offre et la demande.

  • Il s’agit d’activités dont ni le fonctionnement, ni le développement, ne sont l’objet d’une réglementation juridique.

  • Les biens et services produits par le secteur s’adressent à des catégories sociales déterminées caractérisées par la faiblesse de leurs revenus monétaires.

  • Les gains tirés à partir de ces activités sont principalement dépensés en vue de la reproduction domestique, c’est-à-dire l’entretien de la force de travail et de la famille.

(Niang,1988 : 286)

Abdoulaye Niang distingue ici deux catégories d’activités dans le secteur informel; une activité paracapitaliste et une activité de subsistance qui se distinguent par l’importance du capital engagé, le degré d’organisation, les possibilités de dégagement de surplus, etc. Les activités du secteur informel paracapitaliste sont celles qui se rapprochent des PME du secteur moderne par leur taille, le volume du capital fixe investi et le niveau d’organisation de la production. Cependant, ce secteur s’articule autour du mode capitaliste et traditionnel à la fois. Il utilise donc des éléments matériels et structurels de chaque mode pour les combiner de façon à répondre aux nécessités de sa reproduction et au maintien de son autonomie vis-à-vis des deux modes. (Niang, 1988 :53,198) Ensuite, en raison de leur faible niveau de développement, les activités de subsistance  du secteur informel, quant à elles, ne peuvent dégager qu’un faible surplus investi dans l’acquisition de biens de consommation de première nécessité.

(Niang,1988 :53)

Une étude préliminaire effectuée par l’auteur sur le secteur paracapitaliste sénégalais avait conclu que «[...] l’investissement, le profit, le développement, l’expansion, le risque, etc... toutes ces catégories économiques ne semblent avoir de sens que si elles sont intégrées à un projet social et réinterprétées à travers lui.  » (Niang,1988 : 283). En somme, les mêmes concepts sont utilisés pour gérer l’entreprise, la famille et les espaces interpersonnels. Les normes des systèmes familiaux et des relations interpersonnelles sont utilisées comme principes structurant l’entreprise et les comportements qui s’y développent.

( Niang, 1988)

Chacune à leur façon, les études empiriques présentées dans ce chapitre ont bien montré l’existence d’une économie et d’entreprises informelles. Percevant l’entreprise informelle comme une organisation informelle, Amadou Diagne Thioye dégage plusieurs types d’entrepreneurs influençant chacun le mode de gestion de leur entreprise. De plus, il démontre une rationalité différente régissant les actions des entreprises dans un contexte particulier, fait de contraintes socio-économiques et de solidarité sociale. Mathurin N’guessan Boignan, quant à lui, fait une distinction entre culture et rationalité pour comprendre dans quel cadre se structurent les entreprises informelles. Ensuite, en tentant de comprendre la logique sous-tendant l’apparition des activités de l’économie informelle, Claude Agabli découvre une cohérence propre à celle-ci. Enfin, Adboulaye Niang inscrit le système d’organisation des entreprises informelles dans une confrontation entre deux sociocultures : la socioculture traditionnelle et celle héritée de l’ère coloniale. Le principal point commun aux résultats de ces recherches est, sans doute, le caractère spécifique de la rationalité (ou logique) dirigeant l’économie informelle. Celui-ci se définit donc en grande partie par une solidarité familiale.

Les études présentées nous ont permis d’approfondir nos connaissances sur les questions que pose l’économie informelle dans la littérature. Cette recension nous a fait comprendre toute l’importance qu’il y a à resituer ce phénomène dans son espace politique, socio-économique, et culturel, surtout en contexte africain.

Le prochain chapitre analysera, plus particulièrement d’un point de vue à la fois global et local, le contexte socio-économique sénégalais afin de mieux comprendre les influences politiques, sociales et culturelles s’exerçant sur l’économie informelle à St-Louis.