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Chapitre 3- Cadre théorique

Table des matières

À partir de l’expression employée par Simmel soit, une « dépendance réciproquement éprouvée » (Racine, 1999), nous avons précédemment défini l’interaction sociale comme une situation d’interdépendance et un lieu où s'organise le comportement. Nous avons défini l’interdépendance à partir de l’énoncé de Watzlawick (1978) comme une dynamique de contraintes où chacun des participants ne peut indépendamment de l’autre construire n’importe quel type d’interaction sociale. Dans le présent chapitre nous allons proposer un cadre théorique qui explicite le concept d’interdépendance selon cette perspective de « dépendance réciproque ».

Nous avons suggéré qu’avec l’accroissement de l’interaction sociale, les effets de l’interdépendance soient accentués. Nous voulons mieux comprendre comment se traduisent les effets de l’interdépendance dans le vécu des étudiants lors de la réalisation de tâches interdépendantes supportées par les technologies Internet. Le cadre théorique de Kelley et Thibaut (1986) permet de concevoir et d'analyser les effets de l'interdépendance associée à l'interaction sociale qui prend place lors de la réalisation de tâches en équipe.

Au début de ce chapitre nous présenterons la définition de l’interdépendance selon Kelly et Thibaut (1986). Nous tracerons ensuite les grandes lignes de ce cadre théorique puis nous expliciterons les avantages qui nous ont incités à le choisir. Nous présenterons par la suite de façon détaillée les composantes de ce modèle d’analyse et son application aux situations de travail en équipe. Finalement, nous résumerons ce cadre théorique et nous nous intéresserons à la possibilité de transfert de celui-ci dans un contexte où la communication est médiatisée par l'ordinateur.

Kelley et Thibaut (1986) proposent une définition de l’interdépendance en terme de possibilités de contrôle par chacun des participants sur les résultantes positives (bénéfices) et négatives (coûts) que retirent l'un et l'autre des participants de l'interaction sociale. Les résultantes coûts/bénéfices sont conçues comme les conséquences des comportements réciproques et ces résultantes contribuent à conceptualiser la structure de l'interdépendance entre les individus impliqués dans une interaction sociale :

 

If rewards and costs, or some such behavioral consequences, have important effects on interaction process (and we see no reason to doubt this), there is no way we can avoid conceptualizing the structure of interdependence, at least in part, in their terms.

 
  --Kelley & Thibaut (1986, p. xv)

Ils assument qu'une interaction sociale procure à la fois des bénéfices et des coûts pour chacun des participants. Ces bénéfices et coûts sont conçus d’abord comme des conséquences affectives plutôt que des objets matériels ou économiques. Dans cette approche d'analyse la décision des gens de s'engager et de poursuivre ou de rompre une relation est clé. Cette définition de l'interdépendance en terme de résultantes positives et négatives est compatible avec d'autres approches de l'interaction sociale qu'elles soient orientées sur les phénomènes intra ou interpersonnelles:

 

[...] including a compatibility with the wide variety of intra-and interpersonal processes that characterize interaction, a special focus upon feeling states (satisfaction, frustration, envy, anger) associated with interaction, and, as emphasized in the model of the personal relationship (Kelley, 1979), a specification of the stimulus material employed in the attributional and self-representational processes of interaction.

 
  --Kelley & Thibaut (1986, p. xiii)

Kelley et Thibaut assument que l'interaction est volontaire. Un niveau de satisfaction suffisant contribue à l'adoption d'une orientation vers l'interaction avec les participants désignés. L'insatisfaction contribue à l'adoption d'une orientation vers d'autres participants (ou la solitude). Ce rôle déterminant (accordé au niveau de satisfaction des individus) laisse entrevoir l'apport important de la subjectivité dans la problématique de l'interdépendance entre les participants. Kelley et Thibaut (1986) suggèrent que l'attraction et la dépendance envers une relation soit l'objet d'une évaluation comparative (CL) constituée de l'ensemble des possibilités (connues de l'individu à partir d'expériences relationnelles antérieures) et des relations alternatives potentielles (CLalt):

 

Cognitive processes, including problem solving and insight, are also assumed to play important roles. Even psychological significance of objective outcomes is assumed to be affected by the cognitive process of comparative evaluation that underlies the membres'CL and CLalts.

 
  --Kelley & Thibaut (1986 p. xii)

Selon Kelley et Thibaut, le problème de l'interdépendance est issu de la possibilité, pour chacun des participants (au cours de l'interaction) de contribuer à augmenter ou à diminuer les résultantes positives et négatives de l'un de l'autre. C'est en ce sens qu'ils sont interdépendants. Autrement dit, la possibilité d'exercer un contrôle et d'affecter les résultantes coûts/bénéfices pour soi et pour l'autre constitue le problème partagé par les participants. La grille d’analyse proposée par cette théorie veut décrire la façon dont les actions, conjointes et séparées des individus, affectent la qualité et la viabilité de leur relations. En ce sens cette théorie n'est pas une théorie sur les schémas ou « patterns » d'interdépendance mais plutôt sur leurs conséquences :

 

It is not a theory of patterns of interdependence and, assuming that these patterns play an important causal role in the processes, roles, norms of relationships, it is a theory of their consequences.

 
  --Kelley & Thibaut (1986, p. xii)

La préoccupation centrale des auteurs porte sur la manière avec laquelle les gens solutionnent les problèmes engendrés par l'interdépendance sans présumer ou privilégier des moyens particuliers utilisés par les participants en vue de cette résolution. Le cadre théorique proposé par les auteurs permet une analyse de la façon dont les participants résolvent les enjeux de l’interdépendance. Le cadre théorique de Kelley et Thibaut permet une analyse des schémas d'interdépendance conçus en termes de comment s'effectue, au cours de l'interaction, le contrôle des résultantes obtenues par chacun des participants « As social psychologists our focus is on patterns of interdependence, as these described in terms of control of outcomes » (Kelley & Thibaut, 1986, p. xii ).

L’analyse des effets de l'interdépendance (c’est-à-dire comment sont résolus les enjeux de l’interdépendance) se pose en termes d'exercice du contrôle réciproque (facilitation ou interférence) sur l'obtention de résultantes coûts/bénéfices. Ces modes de contrôles réciproques constituent le schéma d’interdépendance instaurée entre les participants. Kelley & Thibaut (1986) représentent ces schémas d'interdépendance dans une matrice composée à la fois des comportements et des résultantes de chacun des participants. (Cette matrice sera présentée de façon plus détaillée à la section 3.2.1).

Cette matrice prend en compte les transformations opérées par les participants au cours de leurs interactions. Les schémas d'interdépendance révèlent, selon eux, non seulement l’utilisation de deux formes de contrôle («  fate control and behavior control  ») mais aussi comment les résultantes se structurent en harmonie ou conflit. C'est-à-dire, à savoir si les participants seront guidés par des actions coopératives ou compétitives. Les résultantes coûts/bénéfices sont des reflets des sentiments et valeurs de chaque participant, qu'ils soient des sentiments sympathiques ou qu'ils soient des sentiments hostiles l’un envers l’autre :

 

The assessment of antisocial versus prosocial orientations is made by determining how individuals transform given matrices in respect to their degree of correspondence of outcomes. Prosocial matrices are revealed by enhancing the apparent correspondence of outcomes and antisocial ones, by enhancing the noncorrespondence.

 
  --Kelley &Thibaut (1986, p. ix)

Un présumé central de cette théorie est qu’un haut niveau d'interdépendance rend désirable pour les participants une régulation de leurs comportements qui tient compte à la fois des résultantes pour le participant et pour soi. L'importance des attitudes et des motivations des participants implique que ceux-ci sont non seulement interdépendants dans leurs activités concrètes mais qu' ils sont aussi interdépendants dans leurs attitudes et sentiments (tels que la perception, par les participants, d’intégrité et d’honnêteté des actions réciproques).

Kelley et Thibaut résument le problème de l'interdépendance des participants en quatre dimensions : 1) l’interdépendance des résultantes coûts/bénéfices rend nécessaire la synchronisation ou compatibilité des comportements, 2) la satisfaction envers la dyade ou le groupe détermine le degré de dépendance; 3) les arrangements dans l'exercice du contrôle déterminent un schéma (« pattern ») d’interdépendance et 4) la tâche influence les schémas d'interdépendance.

Kelley et Thibaut (1986) adoptent une définition de l'interaction sociale similaire à la définition de Goffman (1983, cité dans Winkin, 1988) voire une situation où les participants sont en présence des comportements émis les uns par les autres.

 

By interaction it is meant that they emit behavior in each other’s presence, they create products for each other, or they communicate with each other.

 
  --Kelley &Thibaut (1986, p. 10)

L'unité d'analyse du comportement est une série d'actions verbales ou non verbales qui se présentent comme une séquence organisée vers l'atteinte d'un but. Des séquences de cette sorte peuvent être de type instrumental (tel que produire un dessin) ou de type appréciatif (tel qu'éprouver du plaisir à contempler un dessin). Conséquemment, les buts ou bénéfices tirés d'une interaction peuvent être considérés selon deux points de vue, soit en terme de la qualité du produit créé par A, soit en terme de l'appréciation par B du produit créé par A. Chaque personne a la possibilité de manifester plusieurs comportements qui constituent en quelque sorte un répertoire composé de plusieurs séries de comportements. Parmi ce répertoire (de comportements possibles) une série particulière de comportements sera actualisée, au cours d'une interaction, à partir de divers incitatifs.

Kelley et Thibaut (1986) assument que certaines relations sont plus satisfaisantes que d'autres. Il en est de même pour l'interaction. C'est-à-dire que certaines séries de comportements auront différentes conséquences pour les individus. Les conséquences de l’interaction sont conçues comme les bénéfices obtenus et les coûts engendrés par l’interaction. Les bénéfices réfèrent aux plaisirs, satisfactions, récompenses qu’une personne apprécie. Les coûts de l'interaction sociale réfèrent aux facteurs qui inhibent ou détériorent la performance d'une séquence de comportement (tel l’effort physique ou mental, l’anxiété ou l’embarras qui accompagne une ou des actions). Chaque portion de l'interaction peut donc être décrite par la combinaison des items comportementaux actuellement produits (à partir des répertoires respectifs des individus) et des coûts/ bénéfices engendrés par ces comportements réciproques:

 

The consequence or outcomes for an individual participant of an interaction or series of interactions can be stated, then in terms of the rewards received and the cost incurred, these values depending upon the behavioural items which the two persons produce in the course of their interaction.

 
  --Kelley & Thibaut, (1986, p.13)

Kelley & Thibaut (1986) proposent de représenter l'interaction entre les personnes à l'aide d'une matrice où l'axe horizontal représente les comportements possibles de A et l'axe vertical les comportements possibles de B. Les entrées dans les cellules de la matrice illustrent les coûts et les bénéfices obtenus par chacun suite aux combinaisons de comportements de A et de B :

 

We have chosen to represent patterns of affective interdependence in the outcome matrix, a device that permits the portrayal of the simultaneous effects of the two persons' actions taken separately and jointly on their separate and joint outcomes.

 
  --Kelly & Thibaut (1986, p. v)

Une version de ce type de matrice est illustrée par le dilemme des prisonniers. Ce dilemme illustre l'interdépendance des résultantes à partir de la synchronisation ou non du comportement de deux personnes. Nous résumons ici ce dilemme à partir de la description qu’en fait Watzlawick (1972, p. 228-229). Accusés d'un crime pour lequel le juge n'a pas de preuves, deux prisonniers doivent décider d'avouer ou non leur culpabilité sans avoir la possibilité de se consulter sur la décision à prendre. Les conséquences de leur comportement sont les suivantes : s'ils avouent tous les deux, ils sont condamnés à 1 an de prison; si aucun des deux n'avoue sa culpabilité, ils sont condamnés à 6 mois de prison; si seulement un des deux avoue, il est libéré et l'autre est condamné à 25 ans de prison.

Le tableau-2 illustre ce dilemme selon la matrice utilisée par Kelly et Thibaut. L’axe horizontal présente les comportements possibles de A et l’axe vertical présente les comportements possibles de B. Les entrées dans les cellules indiquent les résultantes coûts/bénéfices pour chacun des participants selon les combinaisons de comportements actualisés par ceux-ci.

Les situations de vie sont pour la plupart plus complexes que ce dilemme. Dans ce dilemme les répertoires de comportements possibles et les coûts/bénéfices potentiels sont limités. Dans le dilemme des prisonniers le lecteur peut voir que des comportements similaires produisent des résultantes coûts/bénéfices similaires. Ceci n’est pas toujours le cas, nous verrons plus loin que certaines situations requièrent une non-correspondance des comportements et nous verrons dans quelles conditions ces non-correspondances peuvent conduire à des bénéfices pour chacun des participants.

Selon la théorie d'interdépendance de Kelley & Thibaut (1986) chaque individu transporte et transpose (dans une situation donnée) un bagage de valeurs, d’habiletés, de besoins, et d'outils ainsi que des prédispositions personnelles. A titre d'exemple, des habiletés sociales telles que la stabilité émotionnelle, la tolérance, la flexibilité, le sens de l'humour et le sens des responsabilités contribueront à maintenir faibles les coûts occasionnés. Tandis qu’une similarité des attitudes et des valeurs constituera une source de bénéfices pour le participant et pour soi (sous la forme d'un support social et/ou d'une validation de l'image de soi). La complémentarité des besoins et des habiletés semble aussi procurer des bénéfices aux participants, et ceci au moindre coût pour soi.

Les bénéfices tirés de l’interaction peuvent donc provenir soit du comportement de la personne A, soit du comportement du participant B. Les bénéfices peuvent aussi provenir de l’interaction elle-même et dépendent d’une série de comportements actualisés par le participant B (en réponse au comportement de la personne A). Les séries de comportements peuvent donc former des paires compatibles ou incompatibles. Lorsque des paires compatibles sont actualisées Kelley & Thibaut disent qu’il y a «  facilitation ». Lorsque des paires incompatibles sont actualisées Kelley & Thibaut disent qu'il y a «  interférence  » (au sens où les comportements d'une personne agissent comme une distraction pour les autres personnes) :

 

By incompatibility is meant that these responses tend to interfere with the performance of one another. The performance of one response serves as a distraction or disturbance to the performance of the other.

 
  --Kelley & Thibaut (1986, p. 16)

L'interférence peut produire des effets à la fois sur la capacité à actualiser une série de comportements (conduisant ainsi à une augmentation des coûts) et sur l'appréciation du comportement actualisé par l'autre (conduisant à une réduction des bénéfices). Conséquemment, l'interférence produit souvent des impacts symétriques ou correspondance de résultantes négatives. Selon Kelley & Thibaut (1986), dans les situations sociales ces possibilités d'interférences sont constantes. Lorsqu’une personne travaille seule on assume qu’elle peut se concentrer entièrement sur la tâche alors qu’avec la participation sociale elle doit composer simultanément avec plusieurs tâches :

 

[...] the subject is not only focused on the task itself but also on the various social tasks of competing with, defending against, affiliating with, and otherwise generally coping with social stimulus (i.e., the other person’s activities arouse some social responses which may assumed to interfere in some degree with task set.

 
  --Kelley & Thibaut (1986, p. 56)

L'interaction peut aussi résulter en une facilitation lorsque les comportements sont compatibles. Lors de la facilitation le bénéfice pour l'un est maximal seulement si l'autre participant se comporte de manière appropriée. (C’est-à-dire actualise une série de comportements compatibles avec la série de comportements de l’autre personne). Les deux participants ont donc avantage à adopter des comportements de facilitation plutôt que d'interférence lors de l'interaction. Les observations de Kelley & Thibaut (1986) montrent une tendance à la disparition des comportements insatisfaisants et à la récurrence des comportements plus satisfaisants. La qualité et la viabilité d'une interaction sont donc associées à la production réussie de séries de comportements compatibles, à la facilitation et à la réduction des interférences :

 

In what might be characterized as a true trading relationship all each person's rewards are driven from the other's efforts. More typical, perhaps, is the case in which each one’s rewards depend in part upon his own behaviors and in part upon the other's behaviors. When A produces an item from his repertoire, his costs depend on his skills and on the availability to him of efficient tools or instruments as well as on the degree to which anxiety or discomfort is associated with producing the various elements. Where A's actions are concerned, B's costs depend on the degree to which any of A's behaviors are punishing to him, whether by arousing anxiety or embarrassment or by causing physical harm.

 
  --Kelley & Thibaut (1986, p. 15)

Les résultantes coûts/bénéfices sont souvent contradictoires. C'est-à-dire qu'une série de comportements peut à la fois être bénéfique pour une personne et représenter un coût pour l'autre. On ne peut dans l'interaction considérer seulement les bénéfices et les coûts d'une des personnes. Les bénéfices pour soi (associés par exemple à réussir à obtenir une faveur) et les coûts pour l’autre (associés par exemple à perdre la face dans cette situation) peuvent devenir des coûts pour soi (associés par exemple à la décision, par l’autre personne, de rompre la relation). Ainsi les gens doivent composer avec un ensemble de contraintes souvent contradictoires.

On retrouve à travers la grille d'analyse de Kelley et Thibaut (1986) le présumé à l'effet que les gens entrent volontairement dans une interaction sociale et demeurent dans une relation aussi longtemps que celle-ci est satisfaisante en termes de résultantes coûts/bénéfices. Les auteurs précisent qu'il n'est pas nécessaire d'adopter un préjugé sur le type de besoin satisfait par l'interaction ou sur le type d'échange qui prend place lors de l'interaction sociale. Ce cadre théorique suggère que les participants, pour réussir à atteindre la meilleure position alternative en termes de résultantes coûts/bénéfices, aient avantage à adopter un comportement qui vise à produire le maximum de bénéfices pour l'autre au moindre coût pour soi :

 

If both persons are able to produce their maximum rewards for the other at minimum cost for themselves, the relationship will not only provide each with excellent reward-cost positions but will have the additional advantage that both persons will be able to achieve their best alternative reward-cost positions at the same time.

 
  --Kelley & Thibaut (1986, p.31)

Les conséquences ou résultantes de l'interaction sociale sont, avant tout, affectives (bien qu'elles puissent comporter des dimensions matérielles et économiques). Les individus doivent nécessairement faire une évaluation de la qualité des résultantes de leur interaction. Or, selon Kelley & Thibaut (1986, p. 80), cette évaluation ne peut qu'être liée à la signification psychologique qu'une personne attribue aux résultantes « What social psychology knows about how people evaluate themselves and their circumstances indicates that these evaluations also involve a good deal of relativity of judgment ». Selon ces auteurs la signification psychologique attribuée aux résultantes est influencée par un processus cognitif d'évaluation par comparaison. Une personne évalue une situation en fonction de ce qu'elle croit que les autres peuvent accomplir ou en relation avec ce qu'elle a déjà accompli par le passé.

Pour faire une évaluation subjective les individus ont besoin de standards qui fournissent des indicateurs de « l'adéquation et de l'acceptabilité » des résultantes qu'ils obtiennent. Kelley et Thibaut proposent que deux standards soient utilisés par les individus pour effectuer cette évaluation des résultantes. Selon les auteurs ces standards sont établis à partir de la possibilité de comparer les résultantes qu’ils obtiennent avec 1) les résultantes auxquelles les individus ont le sentiment d’avoir droit dans une relation que les auteurs nomment « comparaison level » (CL) et 2) avec les résultantes qu’ils perçoivent possibles d’obtenir dans une relation ou interaction alternative que les auteurs nomment « comparison level for alternative » (Clalt ). Nous allons dans ce qui suit présenter ces deux standards de façon plus détaillée.

Le CL est un standard qui permet de calibrer le degré de satisfaction ou d'insatisfaction vécue dans une interaction sociale. L'établissement du CL (niveau de comparaison) dépend de l’histoire personnelle des individus. Le CL constitue en quelque sorte la capacité cognitive d'un individu et, conséquemment, sa capacité d’évaluation des résultantes coûts/bénéfices. Sa capacité cognitive est constituée de l'ensemble de ce qui lui est connu à partir d’expériences personnelles antérieures et à partir d'observations de l’expérience de personnes significatives tel que les pairs.

L’intérêt de la définition du CL est de localiser un point milieu sur une échelle de résultantes possibles en terme de satisfaction ou insatisfaction. Si les résultantes surpassent le CL, l’individu considère la relation comme satisfaisante et sera attiré par l’interaction ou relation avec ce ou ces participants. Le CL nous permet d’analyser les conséquences perçues de l’appartenance à une dyade ou à un groupe. Il indique un point au-dessous duquel un sentiment positif se transforme en un sentiment négatif et où l’orientation vers la relation change en une orientation hors de la relation.

Une personne au cours d'une interaction sociale tend à ajuster son comportement afin d'obtenir les meilleures résultantes possibles. Les résultantes sous un contrôle personnel (par exemple je peux décider de laisser l’autre parler afin d’influencer sa disposition à m’écouter) ont tendance à être plus importantes que celles sous le contrôle des autres personnes ou circonstances à moins que celles-ci ne fassent interférence dans une situation immédiate.

Le CL dépendra donc de la conception personnelle d'un individu de son pouvoir personnel (autrement dit de sa capacité à composer avec les contraintes et les exigences contextuelles). En ce sens le CL est une indication de ce qu'une personne a le sentiment de mériter et être en droit de recevoir :

 

By virtue of the tendency for selective salience or instigation of the different class of outcomes, the CL depends in part upon the person's conception of his own power, his ability to cope with the contingent demands of others, and the realms over which he believes his own causal efficacy extends.

 
  --Kelley & Thibaut (1986 p. 86)

Que les individus entrent de façon volontaire dans une interaction signifie que les individus ont le choix des participants avec qui ils interagissent. Ces interactions sociales potentielles représentent des alternatives et ce sont ces interactions sociales alternatives qui servent de deuxième point de comparaison à l'évaluation des coûts/bénéfices de la relation. Alors que le premier standard de comparaison, le CL, est lié à l’évaluation de la satisfaction et l’attraction envers la relation, le deuxième standard de comparaison, le CLalt, est lié à la dépendance envers la relation et conséquemment à l’exercice du pouvoir.

Le standard de comparaison alternatif (CLalt ) représente le minimum des résultantes globales (les bénéfices obtenus et les coûts associés) au maintien de l’interaction sociale. Si les résultantes descendent au-dessous du CLalt une personne est susceptible de quitter le groupe ou la relation. Lorsque les résultantes dépassent le CLalt les individus deviennent de plus en plus dépendants de la relation. L'absence d'interactions sociales alternatives (Clalt) (procurant le même niveau ou un niveau supérieur de satisfaction) augmente la dépendance envers l'interaction actuelle. Cette dépendance se présente comme un potentiel d'exercice du pouvoir par l'autre personne si celle-ci a accès à des interactions sociales alternatives (lui procurant le même niveau de satisfaction ou un niveau supérieur à ce qu'il obtient dans l'interaction sociale actuelle).

Nous avons vu jusqu'ici l’application de la théorie de Kelley et Thibaut lorsque la relation est volontaire. Nous verrons au prochain point les conséquences de l’interaction lorsque la relation est non-volontaire et les particularités de l'exercice du pouvoir ou contrôle.

Considérons la situation où la relation est non volontaire. Une interaction non volontaire peut être une relation où l'association est « artificielle ». Le terme « artificiel » suppose l'exercice d'une influence par un agent social qui interdit un choix de relation et en impose un autre comme dans les situations de contrainte ou d'exclusion. On peut penser à des situations extrêmes comme l'emprisonnement et la discrimination ethnique ou des situations plus courantes comme une file d'attente ou comme le passager qui s'assoit près d'un autre dans un autobus ou encore des situations mitoyennes comme l'occupation d'un emploi dans un groupe non choisi ou la participation à une formation ouverte à un public large

L’exercice de l’influence par un agent social interdit aussi la possibilité de sortir de la relation non volontaire et rend coûteuse la possibilité pour un individu de rompre l’interaction sociale et de se tourner vers des interactions alternatives. Cette limite (la capacité de rompre et conséquemment d’aller vers une autre) imposée à la capacité de rompre l'interaction sociale a pour première conséquence, de l'interaction non volontaire, une réduction du CLalt de l'individu. La deuxième conséquence de l'interaction non volontaire est une augmentation de la possibilité d'exercice de contrôle par les autres personnes impliquées dans l'interaction sociale (causé par la réduction du CLalt):

 

To use words like constraint and exclusion implies the exercise of power by some social agent [...] these constraints act to make it unprofitable for B to enter certain of his alternative relationships,[...] Making certain relationships unavailable moves down B's CLalt and the lower the CLalt , of course, the greater the power others in the relationship have over B.

 
  --Kelley & Thibaut (1986, p. 170)

Lorsqu'une personne se trouve dans une association non-volontaire (une situation où s'exerce une contrainte) les coûts liés à l'interaction sont facilement dissociés des bénéfices. Conséquemment, les bénéfices et non les coûts déterminent le CL même si les coûts ont leurs effets au cours de l'interaction. Cependant les bénéfices sont, en partie, constitués des coûts associés à une rupture de la relation (telle que déroger à une norme et rencontrer la critique ou la désapprobation). Ainsi les coûts évités deviennent des bénéfices associés à l'attraction et au maintien de la relation. Les individus sont ainsi contraints à ne pas entrer dans des relations alternatives et à demeurer dans des situations au-dessous de leur niveau de comparaison (CL). Or, ceci est le cas de la plupart des situations jusqu'à un certain degré « a person often knows of some better situations which, out of cost considerations, he dares not to enter » (Kelley & Thibaut, 1986, p. 169).

Les conséquences d'une interaction sociale non-volontaire sont principalement la possibilité d'être forcé à tolérer une situation dont les résultantes coûts/bénéfices sont pauvres; la frustration de se trouver dans une situation au-dessous de ce que la personne croit mériter; la possibilité d'être sujet au contrôle d'autres personnes impliquées dans l'interaction dont il ne peut sortir sans assumer certains coûts.

Kelley et Thibaut suggèrent que les schémas d'interdépendance se constituent par l’exercice du contrôle de la part des participants à l’interaction sociale. Tel que suggérées par Kelley et Thibaut (1986) nous verrons dans la section 3.4.1 les formes d’exercice du contrôle. Dans la section 3.4.2 nous présenterons la source de ce pouvoir d’exercer un contrôle soit la dépendance envers la relation. Et dans la section 3.4.3 nous verrons les applications de cet exercice du pouvoir à l’interaction sociale dans une équipe.

Si deux personnes entretiennent une interaction sociale on assume que chacune en retire des bénéfices et qu'elles sont - jusqu'à un certain point - mutuellement dépendantes de l'interaction sociale. Selon la matrice d'interdépendance des coûts/bénéfices lorsque deux personnes interagissent, elles ont la possibilité d'influencer la position coûts/bénéfices de l'autre personne. Selon Kelley & Thibaut (1986) cette possibilité d’influencer la position coûts/bénéfices de l’autre constitue pour chaque personne la possibilité d’exercice d’un pouvoir.

Kelley & Thibaut (1986) distinguent deux sortes de pouvoir exercé au cours des interactions sociales : a) le contrôle sur les résultantes (FC) de l’autre en terme d’impact sur les coûts/bénéfices que l’autre obtient «  Fate control  » et b) le contrôle sur les comportements (BC) de l'autre «  Behavioral control  ». Nous expliciterons ces deux formes de contrôle dans ce qui suit.

Si, en modifiant son comportement, A rend souhaitable pour B de modifier son comportement on dira que A exerce un contrôle sur le comportement de B. C’est ce que Kelley et Thibaut nomment l'effet d’interaction. L'effet d'interaction suggère que l'un et l'autre puissent adapter leur comportement au cours de l'interaction de sorte que chacun peut neutraliser l'action de l'autre. Conséquemment, les résultantes de B ne varient pas en fonction ni du comportement de A ni du sien propre mais en fonction de l’interaction entre eux. Le contrôle comportemental de A sur B dépend de la valeur que B accorde aux résultantes de l’ajustement de son comportement.

Les deux types d'exercice du contrôle se distinguent à partir de ce qui les détermine. Le contrôle sur les résultantes (FC) est déterminé par l'habileté de A à procurer des bénéfices pour B à un moindre coût pour lui-même (A). Le contrôle sur le comportement (BC) est cette même habileté à laquelle s'ajoute l'effet d'interaction (soit la capacité de A et B à synchroniser ou non leurs comportements en un effet de facilitation ou en une interférence):

 

A’s fate control rests on his ability to supply high rewards to B at low cost for himself, A’s behavioral control rests on this same ability plus an interaction effect contributed by interferences or facilitations which [...] reduce or enhance B’s outcomes in certain cells of the matrix. [...] A's behavior control over B requires B to discriminate A's behavior choices and to make appropriate choices himself. If B is unable to do either of these (i.e., if the problem is too difficult for him for either reason), then the situation resembles that of fate control insofar as there are fluctuations in B's outcomes which he is unable to control or counteract.

 
  --Kelley & Thibaut (1986, p.104)

Il n'y a pas de correspondance absolue entre le pouvoir de A et les résultantes coûts/bénéfices de A. La théorie proposée par Kelley et Thibaut (1986) suggère que si A possède un niveau élevé de pouvoir il pourra atteindre plus fréquemment une meilleure position coût/bénéfice. Dans n'importe quelle interaction sociale on assume que chacun est jusqu'à un certain point dépendant de la relation avec l'autre ce qui est signifié par le terme « interdépendant ». Cette interdépendance repose sur les perceptions et les croyances de chacun des participants. B modifiera son comportement seulement s'il croit que A peut réellement livrer les bénéfices promis (ou réduire les coûts) et s'il tient vraiment à ces bénéfices.

Cette dépendance réciproque (mais pas nécessairement égale) impose une limite à l'exercice du pouvoir. Le pouvoir ne peut être exercé à un degré où il pénaliserait son détenteur (soit directement, soit indirectement) par la capacité de l'autre à le neutraliser. Dans la situation où A et B, tous deux, ont la possibilité d’affecter les résultantes de l'autre (FC) et de transformer ce contrôle les résultantes (FC) en un contrôle sur le comportement de (BC), l’interaction peut se stabiliser en une situation mutuellement satisfaisante.

 

Whenever A performs a 1, he rewards B, and, whenever he performs a 2, he punishes (i.e., adds high cost to) B regardless of B's behavior. B's behaviors have the same effects on A. [...] In a situation of this sort, through conversion of fate control, the interaction can eventually stabilize in the mutually satisfactory cell ( a 1, b 1) and this can be achieved implicitly, without any discussion or explicit communication.

 
  --Kelley & Thibaut (1986, p.105)

Dans les situations où chacun peut neutraliser l’exercice du pouvoir de l’autre de façon égale, on peut observer différents schémas d'interdépendance se former. Ces différents schémas d'interdépendance peuvent avoir des conséquences importantes sur la relation. Selon que les résultantes pour chacun des participants sont en corrélation positive ou en corrélation négative, on pourra observer soit une orientation vers une synchronisation (volonté de travailler ensemble), soit une orientation vers une instabilité (voire de l’hostilité).

La correspondance des résultantes (obtenues par l’un et l’autre) peut être engendrée par un arrangement coopératif des buts des participants. C’est–à-dire un processus d'identification conduisant à une satisfaction à fournir des bénéfices à l'autre ou par le développement de normes qui régissent l'interaction sociale au sein d'une dyade ou d'un groupe. La non-correspondance des résultantes (obtenues par l’un et l’autre) ressemble à une situation de compétition où chaque personne atteint le maximum de bénéfices au détriment de l'autre (qui obtiendra des résultantes plus pauvres).

L'application de la matrice des résultantes coûts/bénéfices et la formation de schémas d'interdépendance (par l'exercice du contrôle) se retrouvent aussi dans les situations où plus d'une personne sont en interaction (tel que dans une triade ou un groupe). Selon Kelley et Thibaut (1986), un groupe est viable seulement si tous les membres sont en quelque sorte dépendants de l'existence du groupe. (C'est-à-dire si le groupe offre des résultantes supérieures au CLalt de chacun des membres.) La cohésion dans un groupe réfère à ce degré d'interdépendance entre les membres. Le groupe est cohésif seulement s'il procure des résultantes supérieures à celle de n'importe quelles dyades qui pourraient se former à l'intérieur du groupe. L'avantage du groupe réside dans la valorisation des contributions et des possibilités d'obtenir des bénéfices au moindre coût pour chacun des membres.

Cette supériorité des résultantes créées par la valorisation des contributions provient de la possibilité pour les membres, de tout groupe, de produire des contributions différentes les unes des autres. Dans un groupe les contributions de chacun peuvent être appréciées simultanément par plusieurs personnes et une personne a accès à la variété des contributions produites dans le groupe. Dans un groupe la distribution des échanges est plus variée que dans une dyade, c'est à dire que A peut tirer des bénéfices de B alors que B reçoit des bénéfices de C et C reçoit des bénéfices de A (de même que A peut profiter des résultats produits conjointement par B et C).

Conséquemment, les membres du groupe exercent une attraction (FC) supérieure à ce que l'individu pourrait obtenir dans une relation alternative (CLalt). Cette dépendance envers le groupe constitue le pouvoir conjoint que les autres membres du groupe peuvent exercer en terme de contrôle comportemental (BC).

 

It is implicit in this statement that dependence upon the triad means being dependent upon both of the other persons-upon their joint actions of'' belonging to ''the triad [...] B and C possess this power. Any improvement in A's available alternative or any impairment of the ability of B and C to deliver acceptable outcomes to A may threaten the continued integrity of the triad by a possibly critical reduction in A's dependence on it.

 
  --Kelley & Thibaut (1986, p.192)

L'exercice du pouvoir conduisant à la viabilité de l’interaction requiert un échange social et une coordination. Les deux modes d’exercice du pouvoir sont reflétés dans des schémas distincts d’interdépendance :

 

In general, the pattern of values in the matrix, considering the outcomes of both A and B, determines the degree to which each person's potential control over the other is usable and also affects the modes of interaction and kinds of agreements the two persons must work out in order to maximize their outcomes.

 
  --Kelley & Thibaut (1986, p.108)

Selon Kelley et Thibaut (1986), l'interaction entre une personne et une tâche est comparable à l'interaction entre deux personnes, et la matrice des coûts/bénéfices est applicable. Nous allons dans un premier temps, à la section 3.5.1, expliciter l'interdépendance dans l'interaction entre une personne et une tâche. Par la suite nous présenterons à la section 3.5.2, l'impact de la tâche sur l'interaction sociale dans les groupes de travail.

Selon Kelley et Thibaut (1986), une tâche est un ensemble de stimulus tel qu'un problème à résoudre ou un travail à produire. La résolution du problème ou la production du travail nécessitera un ensemble de réponses ou de comportements qui conduira à un ensemble de résultantes. Les résultantes peuvent être de type instrumental (trouver la solution à un problème, vérifier la conformité des livres comptables) ou de type appréciatif (tel que plaire ou déplaire au professeur, obtenir une augmentation de salaire, un plaisir à contempler une oeuvre d’art). Une tâche peut prendre différentes formes ou changer d'états en cours de réalisation suite à des facteurs externes ou suite aux actions posées par les individus. Conséquemment, les individus doivent adapter leur comportement en fonction de ces changements.

Ces changements d'état d'une tâche sont un changement seulement si ceci fait une différence pour la personne qui travaille sur cette tâche. À titre d'exemple, le mécanicien fait évoluer la situation problématique de la voiture. Les premiers comportements serviront probablement à établir la source du disfonctionnement, alors que par la suite les comportements visent à corriger progressivement le disfonctionnement. La tâche à accomplir varie d'un moment à l'autre en termes de variation des résultantes potentielles (suite à un ou des comportements). Les différents états d'une tâche seront donc définis comme une distribution unique de résultantes spécifiques pour une personne :

 

We, shall then, define a given state of a task at any given moment in terms of its unique distribution of outcomes to a particular person over the items of his repertoire, the definition aims to emphasizes those conditions of the task that fix outcomes for a particular person.

 
  --Kelley & Thibaut (1986, p. 151)

Lorsqu'une tâche est stable, c'est-à-dire qu'elle procure constamment les même résultantes suite au même comportement, une personne exerce un contrôle sur la tâche et la tâche ne peut neutraliser ses actions. Lorsqu'une tâche est variable, c’est-à-dire que différents comportements sont requis afin de produire des résultantes maximales (comme dans le cas de problèmes complexes qui impliquent plusieurs opérations afin de produire une solution), la tâche peut exercer un contrôle sur les résultantes coûts/bénéfices (FC) et/ou un contrôle sur le comportement (BC).

Si une personne peut obtenir, en variant son comportement, les résultantes souhaitées on dira que la tâche exerce un contrôle sur le comportement (BC). Si la personne ne peut adapter son comportement à ces variations de la tâche on dira que la tâche exerce un contrôle sur les résultantes (FC). De plus, une personne doit être capable d'interpréter l'état de la tâche afin de décider des comportements appropriés pour l'obtention des meilleures résultantes coûts/bénéfices :

 

[...] a person's ability to make inference about his distribution of outcomes will be improved to the degree that he has the power to determine the sates that the task will take, situation in which the individual has control over the evidence presented to him and other situations in which he must try to make sense of what happens to come along.

 
  --Kelley & Thibaut (1986, p. 153)

Si une personne ne peut interpréter l'état d'une tâche et si une personne ne peut adopter les comportements requis par la tâche on dira que la tâche est trop difficile par rapport aux habiletés de la personne (ou la tâche exerce un contrôle que la personne est incapable de neutraliser). Selon Kelley & Thibaut (1986), les tâches posent des exigences qui se manifestent comme l'exercice d'un contrôle (ou d'un pouvoir) qu'on peut considérer comme un ensemble de contraintes avec lesquelles les individus doivent composer.

Sachant que la tâche comporte des exigences et peut exercer un contrôle à la fois sur le comportement et sur les résultantes, on peut considérer que l'interaction de deux personnes avec une tâche est comparable à l'interaction dans une triade :

 

As already implied, the starting point for this discussion is the assumption that person–task phenomena can be analysed in the same terms as person-person interactions... when the joint action of A and B upon a task is analysed, the results are in some degree applicable to the triad in which A and B interact with a third person, C.

 
  --Kelley & Thibaut (1986, p. 150)

Lorsque deux ou plusieurs personnes sont confrontées à une tâche elles doivent décider un ou des comportements à adopter et elles doivent s'entendre sur la distribution des résultantes. Conséquemment, deux variables sont identifiées pour définir les propriétés d'une tâche : 1) les exigences d'actions conjointes ou disjointes requises par la tâche afin de produire des bénéfices à tous les participants et 2) la correspondance ou non-correspondance de ces exigences envers chacun des participants afin que ceux-ci obtiennent des bénéfices :

 

When the analysis turns to several persons dealing with the same task, it is often found that the task creates internal problems for their relationship. Different patterns of interdependency are created by the properties of the task (although the task is not the only factor having this effect). Two such pattern variables were noted. The first is the variable of conjunctivity versus disjunctivity. A major consequence of a conjunctive task requirement is that coordination of the several persons' behaviors is required for them to receive good outcomes. The second variable, correspondence versus noncorrespondence of outcomes, has effect (when non correspondence characterizes the situation) of necessitating an alternation in the attainment of good outcomes.

 
  --Kelley & Thibaut (1986, p.168)

La tâche influence l'interaction sociale en imposant des exigences ou contraintes avec lesquelles les individus doivent composer. Des patterns d'interdépendance émergent à la fois des contraintes imposées par la tâche et de la façon dont les participants solutionnent les problèmes créés par leur interdépendance. Selon Kelly et Thibaut (1986), ces contraintes sont issues des propriétés d'une tâche. Les auteurs attribuent à une tâche deux catégories de propriétés : 1) les propriétés conjointes/disjointes et 2) les propriétés correspondantes/non-correspondantes. Nous expliciterons, dans les deux sous-sections suivantes, ces deux catégories de propriétés et chacun des schémas d'interdépendance constitués par le croisement de ces propriétés.

Une tâche conjointe est une tâche qui procure le bénéfice maximum à chacun des participants. (Par exemple, tirer sur une corde et laisser aller la corde simultanément). Une tâche disjointe requiert seulement qu'un des participants donne une bonne réponse afin que tous reçoivent les bénéfices. (Par exemple, construire un casse-tête) Ces caractéristiques propres à la tâche ont des impacts importants pour les personnes.

Lors d'une tâche disjointe les membres d'une équipe peuvent accomplir leur travail de façon indépendante sans avoir à communiquer ou à coordonner leurs efforts avec les autres. Dans l'exemple du casse-tête, une tâche disjointe, chacun peut compléter une partie du casse-tête sans se coordonner avec les autres. Alors qu'un groupe de discussion, (par exemple autour d'un problème humain) est une tâche conjointe puisqu'elle n'est résolue que suite au consensus du groupe (soit par un comportement de ralliement, soit par un consentement de la part de chaque individu).

Les tâches conjointes requièrent plus d'attention et de communication entre les participants. Les groupes qui travaillent sur des tâches disjointes ont la possibilité de se diviser le travail en sous-tâches. La production de façon simultanée et indépendante suggère une des raisons pour lesquelles, dans certaines situations, les groupes sont plus performants que les individus. Confronté à un problème de calcul (une tâche disjointe qui ne peut pas être divisée en sous tâches) un individu est plus performant qu'un groupe. Alors que lors de l'exécution de certaines tâches, qui requièrent des actions conjointes, le succès de l'équipe est limité à ce que peut accomplir la personne la moins attentive ou la moins habile du groupe (par exemple trois personnes doivent actionner simultanément un levier à un moment déterminé) :

 

[...] if any member gets the answer, they all get credit for it, the puzzle task can be characterized as disjunctive [...] there was more initiation of communication and more attentiveness to it in the case of the human relations (conjunctive) problems than for the puzzle (disjunctive) problems [...] tasks which make conjunctive requirements of members’ behavior may place groups at a disadvantage in comparison with individuals.

 
  --Kelley & Thibaut (1986, p. 164)

Bien que la structure de la tâche détermine habituellement son caractère conjoint ou disjoint, la relation entre les participants peut influencer celle-ci. Les participants peuvent exercer un effet de facilitation les uns envers les autres en partageant des informations ou des outils (soit par sympathie pour le participant, soit par responsabilité envers le groupe).

La correspondance des résultantes dans la matrice réfère à la situation où les comportements à adopter par l’un des participants (afin qu’il obtienne le bénéfice maximum) sont identiques aux comportements que l'autre doit adopter (afin d'obtenir, lui aussi, le bénéfice maximum). La correspondance ou non-correspondance des résultantes s'applique aux tâches conjointes et aux tâches disjointes.

Le degré de correspondance des exigences conduisant à des résultantes positives (pour A et B) influencera l'exercice du contrôle dans les groupes et conséquemment différents schémas d'interdépendance seront produits. Le tableau-3 illustre chacun des schémas[7] d’interdépendance selon les quatre combinaisons[8] possibles à partir du croisement des propriétés d’une tâche. Nous présenterons au point a) les schémas 2 et 4 liés aux tâches disjointes, et au point b) les schémas 1 et 3 liés aux tâches conjointes.

Lors de tâches conjointes les résultantes de chacun des participants sont dépendantes des actions simultanées de tous. Ces situations sont assimilées à des cas d'interdépendance extrême et présentent des risques d’échec plus nombreux que lors de la réalisation de tâches disjointes.

  • Tâches conjointes avec correspondance des comportements ( schéma-1 )

Dans une situation de tâches conjointes avec correspondance des comportements tous les membres obtiennent le maximum de résultantes positives en adoptant simultanément le même comportement ( a 1 et b 1 procure des bénéfices pour A et B). Dans le cas de tâches conjointes avec correspondance des exigences les personnes, qui ont le plus de pouvoir (en poursuivant leur intérêt) vont aussi maximiser le bénéfice des plus faibles. Chaque personne peut alors exercer un effet de facilitation ou d'interférence (par exemple, tirer ensemble sur une corde, puis laisser aller ensemble). Donc, dans une situation de tâches conjointes avec correspondance des comportements, les individus devront coordonner leurs comportements.

Dans une telle situation si une personne ne peut coordonner son action avec les autres, tous en sont pénalisés. C'est-à-dire , chacun des participants reçoit des bénéfices seulement si tous adoptent le comportement adéquat. Selon Kelley & Thibaut (1986), avec la croissance du nombre de membres dans un groupe cette coordination peut devenir un problème et facilement échouer.

  • Tâches conjointes avec non-correspondance des comportements ( schéma-3 )

Les risques d’échec sont d'autant plus critiques lorsque dans une tâche conjointe les comportements exigés sont noncorrespondants. Le caractère conjoint exige une simultanéité des comportements. Et la non-correspondance des comportements exigés commande des comportements différents et complémentaires de la part de A et de B. Dans ce cas, la tâche ne peut procurer simultanément le bénéfice maximum pour tous les participants.

C'est pourquoi dans le cas d'une tâche conjointe avec une non-correspondance des comportements exigés, les participants devront non seulement coordonner leur comportement mais ils devront aussi le faire en alternance. À titre d'exemple, lors des tours de parole dans un groupe, on observe une alternance entre parler et écouter : Le comportement de parler a1 et le comportement d’écouter b2 procurent des bénéfices pour A alors que a2 et b1 procurent des bénéfices pour B.

L'interdépendance est définie comme la possibilité pour chacun des participants d’exercer un contrôle (positif ou négatif) sur les résultantes coûts/bénéfices obtenues par les participants lors de l’interaction sociale. L'interdépendance provient de la dépendance des participants envers la satisfaction qu’ils obtiennent de l'interaction sociale. Une relation d'échange optimum est une situation où chacun vise à procurer le maximum de bénéfices aux autres participants au moindre coût pour soi. Ces enjeux de l'interaction sociale se présentent comme des conséquences des solutions données (par les participants au problème de l'interdépendance) et se traduisent par une qualité et une viabilité de l'interaction sociale.

Les solutions données par les participants (au problème de leur interdépendance) se traduisent en schémas d'interdépendance. Ces schémas d'interdépendance sont construits à travers un processus d'interinfluence issu de l'exercice de deux types de contrôle : 1) un échange social lié au contrôle sur les résultantes (FC) et 2) une coordination liée au contrôle comportemental (BC).

Les effets de l’interdépendance se déclinent par l'ensemble des coûts à éviter, des coûts acceptables, des bénéfices négociables ainsi que des bénéfices non négociables. Conséquemment, les effets de l'interdépendance sont conçus comme un ensemble de contraintes plutôt qu'un ensemble de causes. C'est-à-dire que, face à plusieurs comportements possibles, une personne doit décider d'une action plutôt qu'une autre en vue d'obtenir la meilleure position coûts/bénéfices. Une analyse des effets de l'interdépendance (par les contraintes qui s'exercent) est une analyse par la négative. Cette analyse donne accès aux contraintes et révèlent, entre autres, les gains liés aux coûts qui sont évités par la personne.

La matrice des résultantes coûts/bénéfices représente à la fois les actions qui sont pertinentes pour l'individu et pour la viabilité du groupe ou de l'interaction sociale. La matrice des résultantes coûts/bénéfices et les patterns d'interdépendance qui en émergent représentent à la fois les besoins et les habiletés individuelles des participants et aussi les sentiments et les valeurs qui guident leurs comportements.

Selon Kelley & Thibaut (1986), bien que la structure de la tâche détermine habituellement son caractère conjoint ou disjoint, la relation (un effet de facilitation) entre les participants peut influencer celle-ci. Ainsi, la tâche influence l'exercice du contrôle dans les groupes et la relation influence aussi l'exercice du contrôle. (Autrement dit la tâche peut servir de contexte à la relation autant que la relation peut servir de contexte à la tâche). À titre d’exemple, en partageant des informations ou des outils (par sympathie pour les autres participants ou lors de responsabilités partagées une équipe peut transformer une tâche disjointe en une tâche conjointe.

Les auteurs ne spécifient pas si l'inverse est aussi applicable. C'est-à-dire, si une tâche conjointe peut être transformée en une tâche disjointe (division des tâches et réalisation indépendante). Étant donné que les individus peuvent être plus ou moins enclins à favoriser des ententes de collaboration et que le pouvoir exercé sur une tâche dépend de la capacité des individus (à déterminer l'état de la tâche) on peut supposer que ceci est possible.

Le présent cadre théorique a été développé par Kelly et Thibault (1986) en situation de face à face. Nous pouvons donc interroger la possibilité de transférer celui-ci aux situations de médiatisation de la communication par l’ordinateur. La revue de la littérature, au chapitre précédent, suggère que la communication médiatisée par l’ordinateur réduit les indices socio-émotifs et contextuels qui selon Kelley& Thibaut (1986) permettent en situation de face à face de coordonner son propre comportement aux comportements des autres (ce qui n’est pas nécessairement facile).

L'incapacité d'identifier ces indices peut ressembler à la situation du dilemme des prisonniers que Watzlawick (1972, p.228-231) associe à une situation de désinformation. C'est-à-dire une situation où les membres d'une paire (ou d'un groupe) sont dans l'impossibilité de se consulter et de coordonner leurs actions par des ajustements ou des ententes (auxquelles ils accordent suffisamment confiance). D’où un intérêt pour notre question de recherche qui vise à mieux comprendre comment se traduisent les effets de l’interdépendance dans le vécu des étudiants lors de la réalisation de tâches interdépendantes supportées par les technologies Internet. Nous procèderons en examinant les difficultés vécues par les étudiants.

Au prochain chapitre nous présenterons notre méthodologie de recherche. Nous donnerons des spécifications concernant le site, le groupe-sujet, les tâches et les technologies utilisées au cours de cette étude.



[7] . Les schémas d'interdépendance émergent à la fois des contraintes imposées par la tâche et de la façon dont les participants solutionnent les problèmes créés par leur interdépendance.

[8] . Afin de faciliter la référence au tableau-3 lors de la lecture du texte explicatif nous avons attribué un numéro aux schémas constitués des combinaisons possibles selon les propriétés des tâches.

© Judith Horman, 2005