Ma thèse testait l’hypothèse que la forêt mixte possède une avifaune qui se distingue de celles des forêts boréales de conifères et des forêts tempérées de feuillus et qu’elle n’est pas seulement un écotone regroupant les espèces d’oiseaux associées à ces deux types d’écosystèmes. Elle était structurée en trois chapitres, chacun référant à des échelles spatiales différentes.
Le premier chapitre présentait l’association des oiseaux forestiers à la forêt mixte à une échelle très large, dite régionale. Les résultats obtenus associaient distinctement la présence de 26 espèces d’oiseaux aux surfaces de forêts mixtes présentes à l’intérieur des carrés de 10 km × 10 km des Atlas du Québec et de l’Ontario. Entre autres le gros-bec errant, la paruline à gorge orangée, la sitelle à poitrine rousse, et le grimpereau brun étaient distinctement associés au couvert mixte. D’autres espèces montraient également des associations positives à la forêt mixte en combinaison avec les forêts à dominance de feuillus (n = 3) ou de conifères (n = 5). Une espèce, le durbec des sapins, était négativement associée à un couvert mixte. Certaines espèces étaient également distinctement associées tant aux forêts à dominance de conifères que de feuillus. Quinze espèces montraient des différences entre leurs patrons de distribution observés à partir des banques de données de l’Ontario et du Québec. Dans l’ensemble, la proportion de variance expliquée par le couvert forestier était faible (3-56%). D’autres facteurs, tant écologiques que méthodologiques étaient présumés influencer la distribution à cette échelle.
Le deuxième chapitre traitait de l’association des oiseaux forestiers à la forêt mixte à des échelles de 50, 100, et 1000 m de rayon d’un point d’écoute. À ces échelles, la forêt mixte montrait également des associations avec la présence d’un certain nombre d’espèces d’oiseaux. Parmi elles, les parulines à gorge orangée, à collier, bleue, à gorge noire et couronnée répondaient à plus d’une échelle spatiale. D’autres espèces montraient également des associations avec les forêts de conifères et de feuillus.
Le troisième chapitre de cette thèse avait pour but d’étudier directement à une échelle plus fine, celle du micro-habitat, la sélection des conifères et des feuillus par les oiseaux pour l’alimentation et pour le chant afin de connaître leurs préférences et de vérifier si l’utilisation de ces deux types d’arbres pouvait expliquer leur présence dans les forêts mixtes. Contrairement aux hypothèses de départ, les résultats obtenus indiquent que le besoin intrinsèque de conifères et de feuillus en proportion égale pour le chant et l’alimentation ne semble pas être le mécanisme qui explique la présence dans la forêt mixte tempérée des huit espèces d’oiseaux étudiées. D’autres mécanismes pourraient expliquer la présence de ces oiseaux dans cette forêt, telles la plasticité comportementale ou la compétition inter-spécifique. Toutefois, la validation de ces dernières hypothèses reste à être démontrée et ne faisait pas partie de la présente thèse.
Afin de comprendre de façon globale les mécanismes de sélection de la forêt mixte il était pertinent de comparer les associations trouvées aux différentes échelles. Malheureusement, cet exercice était difficile à réaliser de façon exhaustive dans le cas présent en raison des différents plans d’échantillonnage employés dans la présente thèse et du nombre inégal d’espèces étudiées dans les différentes échelles analysées qui limitait les possibilités de comparaison. À titre indicatif, j’ai tout de même tenté l’exercice avec les 6 espèces qui étaient étudiées dans tous les chapitres (Tableau 4.1). De façon générale, les espèces réunies dans ce tableau comparatif montrent des patrons d’association variables d’une échelle à l’autre. La paruline bleue et le roitelet à couronne dorée présentent des associations complémentaires aux différentes échelles, se définissant par la négative à une échelle et de façon positive à l’autre, cela sans contracdiction dans les associations trouvées. Trois espèces, la paruline à gorge noire, la paruline à poitrine baie et la paruline à tête cendrée présentent des associations différentes d’une échelle à l’autre. Seule la paruline à gorge orangée est distinctement et constamment associée à la forêt mixte à de multiples échelles : aux échelles régionale, de 100 m et de 50 m. Toutefois, l’inconstance de l’influence de la forêt mixte à travers les échelles spatiales n’était pas un résultat inattendu puisqu’il confirme la nature multicritères et multi spatiale du processus de sélection de l’habitat.
Tableau 4.1: Analyse comparative de 6 espèces d’oiseaux présentant des associations aux types forestiers étudiés dans plus d’un chapitre.
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Les différents chapitres de cette thèse ont permis de montrer pour la première fois que les forêts mixtes tempérées sont associées positivement à la présence de plusieurs espèces et qu’elles sont même, dans plusieurs cas, préférées au détriment des forêts de conifères et de feuillus. Ces observations supportent l’hypothèse que le mélange conifères-feuillus est l’un des critère de sélection d’habitat de certaines espèces d’oiseaux prévalant à différentes échelles spatiales et suggèrent que la forêt mixte constitue bien pour certaines espèces un habitat qui se distingue des habitats dominés par les conifères ou les feuillus et qui possède des caractéristiques qui lui sont propres. Les résultats obtenus montrent l’importance de la conservation de l’intégrité écologique de cette forêt et du respect du premier critère d’aménagement durable des forêts du Conseil Canadien des ministres des forêts, la conservation de la diversité biologique (Canadian Council of Forest Ministers 2000). Ces résultats justifient aussi l’énergie investie dans le développement de pratiques sylvicoles adaptées à la forêt mixte qui permettraient la régénération adéquate de cette forêt suite aux interventions forestières. En effet, l’historique d’exploitation de ces forêts tend à montrer que l’intégrité de cet écosystème est potentiellement menacée en raison des conversions volontaire ou involontaire de composition forestière qui y ont été réalisées par le passé (Harvey and Bergeron 1989, Carleton and MacLellan 1994, Archambault et al. 1998, Grover and Greenway 1999, Jackson et al. 2000).
Cette thèse pose les premiers jalons d’une connaissance quantitative de l’écosystème qu’est la forêt mixte tempérée., Il sera important de pousser plus loin les recherches amorcées et d’effectuer de nouvelles études afin de compléter notre compréhension de cet écosystème forestier et de parfaire sa gestion. Par exemple, l’utilisation d’un indicateur plus puissant que la présence des oiseaux dans les parcelles, comme la densité ou encore mieux le taux de reproduction, pourrait augmenter notre compréhension de l’intérêt porté par les oiseaux à cette forêt. En effet, l’utilisation du paradigme selon lequel les milieux présentant les plus grandes abondances ou densités d’une espèce donnée sont les milieux optimaux pour cette espèce, sans vérification de la productivité réelle, est hasardeuse. Il existe une certaine possibilité que ces milieux ne soient en fait que des habitats puits drainant une importante immigration en provenance de milieux sources plus productifs mais présentant des abondances ou densités d’oiseaux plus faibles (Van Horne 1983, Pulliam 1988, Brawn and Robinson 1996). De plus, il serait très intéressant de tester l’influence de la configuration spatiale de ces couverts. La présente thèse expose plusieurs analyses présentant la superficie totale de forêts mixtes à l’intérieur d’une parcelle comme variable indépendante ou même, dans certains cas, une simple nomination du type forestier «mixte» pour tester l’effet de la composition forestière sur la distribution des oiseaux. Il serait pertinent de faire de nouvelles analyses en utilisant d’autres descriptifs du paysage forestier comme la quantité de bordure ou voire même le nombre de fragments composant la surface forestière et les distances les séparants. En effet, comme Penhollow et Stauffer (2000) l’ont montré en Virginie, la distribution et la configuration des éléments forestiers à l’intérieur des parcelles étudiées pourraient avoir une certaine influence sur la distribution des oiseaux étudiés et ce à différentes échelles spatiales d’observation.