Table des matières
Au début de la présente recherche, je me suis proposée de chercher et de formuler une définition du mode cognitif souvent appelé « le sens commun ». J’ai souligné l’insuffisance du traitement que cette notion reçoit dans l’épistémologie traditionnelle qui lui attache l’étiquette « non-science » et la range à côté des doctrines religieuses, des idées reçues, des préjugés ou de la simple superstition. De même, dans la théorie sociologique contemporaine le sens commun est réduit aux idées préalables des hommes ordinaires, à une « sociologie laïque » ou « profane » qui doit être dépassée dans les réflexions sociologiques. Cette tendance n’est pas révélatrice de mode de raisonnement et des mécanismes de pensée inhérents au sens commun. Soutenir que le sens commun est la négation de la pensée scientifique est plutôt une stratégie qui nous permet facilement d’ignorer la problématique qu’il enferme.
Mon intuition de départ était que le sens commun n’aspire pas à l’idéal de la vérité indubitable, inébranlable et absolue qui est recherchée par les sciences et la philosophie. Son objectif est beaucoup plus humble, soit l’efficacité de la pratique ou la réussite dans la vie de tous les jours. Partant de l’hypothèse que le sens commun est le savoir relatif à l’expérience de la vie en société et à la pratique quotidienne, je supposais que son idéal est la vérité pratique.
Cette hypothèse de départ doit être maintenant précisée à la lumière des caractéristiques de la connaissance engagée dans l’action que j’ai explorées au cours de la recherche. Tout d’abord, il faut souligner que ce qu’on a accepté d’appeler la vérité pratique (la vérité qui appartient au domaine de l’action, par analogie avec celle dans le domaine de la contemplation, la theoria ) ne correspond pas à la vérité scientifique ou philosophique, qui est une certitude inébranlable et absolue. Ce à quoi nous aspirons dans les activités de tous les jours, ce n’est pas une telle certitude rationnellement fondée et assurée par des longues chaînes d’argumentation et de justification (logiques ou scientifiques), mais la conviction que nous agissons de manière droite. Car dans le monde de la pratique plutôt que d’être certains, nous sommes contraints à calculer des chances et à prendre des risques. Et nous agissons le plus souvent dans l’incertitude à l’égard du sort de notre projet d’action.
D’après son idéal, le sens commun se définit donc comme la capacité de connaître l’indéterminé , l’incertain, l’irrégulier, voire même l’incohérent, le déraisonnable, l’absurde dans l’agir. Le sens commun est aussi la capacité de maîtriser ce qui découle du hasard, du caprice, de l’imprudence et aussi la puissance d’y trouver une certitude pratique nécessaire pour la poursuite de l’action. Étant un savoir situationnel, il ne peut pas avoir le caractère de connaissance nécessaire et indubitable. La connaissance du sens commun est déterminée plutôt par la propriété essentielle du monde de la pratique, soit la contingence ontologique (soulignée par Aristote et Vico), que par l’idéal de la vérité indubitable. Cet idéal est remplacé ici par le verisimile , le vraisemblable ou le convaincant, le convenable. Le sens commun sait ce qui est convenable à faire dans la situation concrète.
Comment est-il possible de connaître le contingent, voire l’irrationnel ? Le sens commun est l’intuition de l’indéterminé dans le cas concret. Son mécanisme se rapproche de celui à l’œuvre dans le jugement réfléchissant : il sait faire la liaison entre l’inconnu et un déjà connu, entre la règle qui reste à déterminer et la situation ici présente, tout comme le jugement réfléchissant qui en l’absence du concept universel sait le déduire à partir du particulier. Le sens commun peut connaître (et maîtriser pratiquement) l’indéterminé grâce au sens du particulier , une espèce d’intuition sensible, une perspicacité ou une intellection immédiate qui procède sans concept.
Selon l’hypothèse de départ, le sens commun est une connaissance pratique ainsi qu’intersubjective. Il doit aussi renfermer la possibilité du partage du jugement et de la convergence d’opinions. L’ayant défini comme la connaissance situationnelle qui sait tirer une certitude pratique de l’indéterminé, il faut maintenant préciser sa conception à partir du moment intersubjectif qui est nécessairement contenu dans le jugement (en particulier dans le jugement du goût analysé par Kant, par exemple). Le sensus communis posait l’exigence de juger de telle manière pour que toute personne qui juge soit d’accord. L’opinion particulière doit passer l’épreuve d’un consentement commun pour être approuvée comme certitude pratique. La certitude d’action, à la différence du jugement théorique, a tendance à s’appuyer sur un consensus, l’action éprouvant à l’occasion besoin d’approbation. La vérité expérimentée par le sens commun est la rationalité du bon jugement confirmé en public.
En cela le sens commun se rapproche déjà plus de l’idéal de la vérité rhétorique que de celui de la vérité pratique. C’est la vérité communiquée et approuvée par le public. Le sens commun est non seulement l’intuition de ce qui est le plus probable d’arriver, mais aussi de ce qui est le plus probable d’être accepté par le public. Dans l’action politique, l’homme a le souci pour le vrai mais aussi, comme l’affirme Vico, « à savoir quels sentiments les hommes éprouvent communément au sujet de ce vrai » ( De nostri , p.241). Le sens commun en tant que possibilité d’anticiper l’opinion généralement acceptée est la faculté intellectuelle qui saisit le vraisemblable et le convaincant.
Le sens commun est donc une connaissance pratique, mais il aspire à l’idéal de la vérité rhétorique : il est la puissance d’anticiper le jugement d’autrui et ceci dans le but de se mettre d’accord. Le sens commun est un jugement-en-commun dans ce qu’il modèle une liaison à autrui par la volonté à se mettre d’accord. Cette volonté n’aboutit pas toujours dans l’établissement d’un consensus, mais est présente comme condition dans le jugement du sens commun.
Le sens commun, à la différence de la phronèsis (une notion très proche dont l’analyse a permis de mettre en lumière les traits caractéristiques du mode cognitif du sens commun), n’est sûrement pas uniquement une faculté éthique. Son idéal n’est pas le bien, la vie vertueuse ou la vérité pratique. Il juge en envisageant un consensus possible, il aspire à trouver son jugement approuvé par le consentement d’autrui. La vérité rhétorique s’applique plutôt à la vie en commun qu’à la vie vertueuse. Ce type de vérité est à rechercher dans la sphère publique. Le sens commun possède donc des caractéristiques des deux sphères, l’éthique et la publique. Et il serait inexact de dire qu’il se limite à l’idéal de la vérité pratique. L’intuition de l’indéterminé est une connaissance du vraisemblable, du convaincant et du convenant (le verisimile ) et dans ce cas son idéal sera la vérité rhétorique. Le sens commun comprend comme propriété inhérente non seulement le sens du particulier et l’intuition de l’indéterminé, mais aussi la volonté de se mettre d’accord.
Une deuxième série de caractéristiques du sens commun est à développer à partir de la distinction entre le sens commun comme faculté de juger et comme un jugement concret. Dans l’histoire de la philosophie, mais aussi dans le langage de tous les jours, il est vu comme un mode de la connaissance, ou bien comme une faculté de l’esprit, la faculté de distinguer le vrai du faux et d’agir raisonnablement. Son étude fait donc partie des doctrines de la constitution intellectuelle de l’homme ou de la psychologie. La méthode pour son investigation est l’introspection. Cette puissance intellectuelle est caractérisée alors comme une disposition à saisir le vrai (Buffier), la capacité de trouver le vraisemblable (Vico), la faculté de juger esthétique ou le goût (Kant). Au 20e siècle il est interprété comme le tact social ou le jugement qui sait s’orienter dans les affaires de la société et devient ainsi le principe directeur des sciences de l’esprit (Gadamer), une capacité mentale additionnelle qui nous dispose à rentrer dans une communauté (Arendt), le sens qui détermine les rapports avec la tradition (Makkreel), le style cognitif de l’attitude naturelle (SCHÜTZ), un sens de l’ordre social qui est la compétence interactionnelle (Cicourel).
En même temps, les théories du sens commun ainsi que les usages de l’expression dans le langage ordinaire insistent sur le fait qu’il a un contenu, soit les opinions généralement acceptées. Ce double usage du sens commun, en tant que puissance intellectuelle et en tant qu’opinion prédominante, est possible grâce à une spécificité de l’emploi du terme ‘sens’ : il peut signifier aussi bien une espèce de sensibilité ou intuition intellectuelle, et un jugement concret qui porte sur un objet de jugement particulier. Il y a donc un ensemble de jugements concrets qui sont traditionnellement attribués au sens commun, comme par exemple qu’il existe un monde des objets indépendamment de ma conscience et qu’il y a d’autres consciences différentes de la mienne. Ce qui est le plus souvent repéré dans le contenu du sens commun, c’est l’affirmation ontologique des objets de la conscience. Elle est soulignée par Buffier, Reid, Husserl (la Generalthese ), Arendt (le sens du réel), SCHÜTZ (l’ épochè du doute). L’affirmation du monde « objectif » va de pair avec l’affirmation d’autrui, de sa conscience, de la possibilité de communiquer avec lui et de voir son jugement confirmé par le sien (notamment chez Arendt dans l’établissement d’une communauté qui juge et chez SCHÜTZ dans la thèse sur la réciprocité des perspectives).
L’affirmation ontologique qui caractérise le sens commun a souvent été utilisée dans le système des sciences et de la philosophie comme manière de résoudre le problème de la fondation. Le sens commun sert ainsi de point de départ de l’argumentation ou du raisonnement discursif. Sous cet aspect, certains philosophes l’ont déterminé comme un système de premiers principes ou de premières vérités (Buffier et Reid). De nos jours, ces propriétés « dogmatiques » du sens commun ont été utilisées par Arendt pour trouver le mécanisme du jugement-en-commun (l’approbation de l’autre dans la sphère publique) et par SCHÜTZ pour résoudre le problème de la confiance (et du témoignage d’autrui) dans le monde du travail et de la communication.
De ces éléments de base, il est ensuite possible de développer une liste plus large d’opinions soutenues en commun. Renonçant à parler de « vérité » ou de principes indubitables, on peut élargir le contenu du sens commun aux « idées que la plupart de gens partagent » ou les lieux communs. Cette conception du sens commun s’appuie sur le communis sensus, le jugement commun ou l’opinion qui est la même chez deux individus ou plus. Les anciens parlaient de loci communes et les utilisaient comme un outil précieux dans la topique (l’art de trouver le moyen terme du syllogisme) et dans la rhétorique. Vico les utilise pour saisir le vraisemblable, la vérité à laquelle on peut espérer dans la rhétorique n’est pour lui rien d’autre que ce qui est le plus probable d’être accepté par le public. La connaissance des lieux communs est de grande aide dans cette entreprise. De manière plus générale, on considère que la connaissance des lieux communs facilite les échanges quotidiens ; par exemple on peut parler à demi-mot ou prendre certains faits comme généralement acceptés, comme allant de soi. Cet ensemble de connaissances communes, Cicourel l’interprète en termes de lexiques oraux et parle même du « dictionnaire de ce que tout le monde sait ».
Le principe des lieux communs peut être utilisé pour illustrer le fonctionnement d’un fonds de connaissances communes découvert dans la théorie sociale du 20e siècle. La notion a son origine dans la théorie de la signification de SCHÜTZ. À son tour, ce dernier emprunte la notion husserlienne de réserve d’expériences, qui se réduit à l’information acquise seulement par la conscience isolée et son expérience personnelle. Dans la théorie cognitive de SCHÜTZ, l’ Erfahrungsvorrat se transforme en Wissensvorrat , du stock d’expériences personnelles on passe au stock de connaissances socialement transmises. En soulevant le problème du témoignage d’autrui par l’ épochè du doute, SCHÜTZ étend le contenu de la réserve de connaissances à l’ensemble des faits généralement connus. La notion de stock de connaissances de SCHÜTZ est cependant beaucoup plus riche et intéressante que la simple collection d’opinions partagées dans les loci communes ou dans le fonds de connaissances communes (l’interprétation que le stock de connaissances SCHÜTZien reçoit chez Cicourel). La notion originale de SCHÜTZ n’exige pas un communis sensus , un sentiment qu’on partage tous en commun. La réserve de connaissances SCHÜTZienne est une forme de cumul complémentaire du savoir collectif qui n’exige pas d’adhérer au jugement qui est le plus répandu.
Introduisant le problème des lieux communs, qui dérive de l’interprétation du sens commun en tant que jugement concret, on passe à la problématique de la connaissance collective. Au début de la recherche je me posais la question de savoir comment il est possible de penser-en-commun ou de connaître-ensemble. Je cherchais les solutions à ce problème en suivant deux directions d’investigation sur la connaissance collective : celle de d’un ensemble homogène conduisant à l’idée du partage d’opinions ; et celle de l’ensemble hétérogène qui insistait sur l’idée de la complémentarité inhérente à la connaissance collective. La première nous conduisait à la question de la connaissance intersubjective avec les problèmes que cette interprétation soulevait. La deuxième aboutissait à la notion de réserve de connaissances communes et à la solution que SCHÜTZ proposait au problème du témoignage d’autrui, du savoir traditionnel et de la répartition du savoir collectif.
La connaissance collective conçue sur le modèle du partage d’opinions (la connaissance intersubjective) suit la manière du communis sensus , d’un sentiment qui est commun à une pluralité de sujets connaissants. Il s’agit donc du partage d’une même pensée ou d’une même opinion. Cette interprétation a à surmonter deux problèmes essentiels : celui du sujet collectif de la connaissance et celui de la transformation d’un sentiment strictement personnel en un sentiment commun.
Le premier problème soulevé par l’interprétation cumulative de la connaissance collective est celui de l’impossibilité de définir de manière empirique un sujet collectif de la connaissance. Cela veut dire qu’il est impossible de délimiter l’étendue de la communauté de jugement. Le sentiment ou l’opinion qui réunit les sujets qui jugent est seulement supposé être universellement accepté, mais en réalité il est impossible de démontrer empiriquement combien d’individus partagent ce jugement et si leur ‘communauté de jugement’ coïncide avec un groupe particulier, avec une classe sociale, un parti politique, une société, une culture, une nation ou, comme prétendent certains philosophes du siècle des Lumières, avec toute l’humanité. Ce communis sensus qui détermine la collectivité est culturellement et historiquement relatif et difficile à repérer empiriquement. Une telle conclusion sceptique par rapport au sujet collectif de la connaissance se déduit des réflexions de Shaftesbury. Elle est aussi visible dans les travaux de l’anthropologie culturelle (GEERTZ 1983).
S’il s’avère empiriquement impossible de définir un sujet collectif de la connaissance, on pourrait chercher le moment collectif de la connaissance non plus du côté du porteur de la connaissance (le sujet qui émet des jugements) mais du côté des conditions du jugement. Il a été supposé que ce n’est pas un sujet collectif de la connaissance qu’il faut chercher, mais des conditions collectives de jugements possibles. Ces conditions peuvent être à caractère religieux (comme chez Durkheim), à caractère social ou économique (comme dans la théorie du conditionnement social de la connaissance qui s’étend de Marx à Bourdieu), ou bien des conditions transcendantales du jugement (Kant).
De ce point de vue, ce ne sont pas les jugements ou les sentiments qui sont les mêmes, mais leurs conditions de possibilité. Avant que tout jugement ait lieu, avant tout processus de production de savoir, il existe une matrice de conditions préalables qui déterminent l’expérience et sur la base desquelles la connaissance est produite. C’est ces conditions qui sont collectives. Kant en parlait en termes de conditions transcendantales. Une telle condition de possibilité de tout jugement du goût est le sensus communis . Il introduit une universalité prétendue qui est supposée dans tout acte de jugement sur le beau. Arendt « détranscendantalisait » les conditions collectives de l’expérience. SCHÜTZ et Gadamer parlaient des connaissances préalables à l’interprétation (d’expériences personnelles ou transmises par la tradition). Pour la sociologie phénoménologique ces connaissances préalables sont un élément essentiel de la réserve des connaissances et elles sont socialement disponibles.
La discussion de l’Arrière-plan chez Searle est aussi menée en termes de conditions de possibilité de la communication. Searle à son tour affirme qu’il y n’a rien de transcendantal dans le Background et qu’il n’est que le résultat d’une constitution historique contingente. Searle et Garfinkel sont d’accord sur le caractère contingent des conditions de la signification et de l’action. Ces conditions sont aussi collectives, mais collectives de manière contingente et non pas à la manière d’un principe fondateur et transcendantal.
Le deuxième problème soulevé par la connaissance intersubjective était celui de la transition d’un sentiment strictement personnel à une communauté de jugement. Ce problème est lié aussi à la possibilité de communiquer son opinion aux autres et introduit le plus souvent la question d’une pluralité de personnes qui jugent ou d’un espace public. Une forme de communauté s’établit à travers le partage du jugement. Pour cette raison, il est possible d’interpréter le passage d’un sensus privatus à un sensus communis en termes d’établissement d’un lien social. La communication d’un sentiment ou d’une opinion est vue comme une première forme de rapport intersubjectif. Dans cette ligne de pensée, je me suis proposée de trouver le mécanisme d’un rapport actif et productif à autrui, non seulement du juger-pour-autrui et avec autrui, mais aussi de penser et agir en commun.
Trois solutions possibles du problème de la transition du sensus privatus au sensus communis ont été proposées dans le deuxième et troisième chapitre. Les deux premières sont des manières de s’élever de son propre point de vue à un point de vue généralisé qui prend en compte le point de vue d’autrui. La troisième envisage une possibilité d’avoir un intérêt et une volonté communs avec autrui, sans renoncer à l’individualité de son propre point de vue.
Tout d’abord, la solution kantienne se trouve dans la deuxième maxime du sens commun, celle de la pensée élargie : « Penser en se mettant à la place de tout autre ». Cette maxime introduit une méthode d’élargissement du point de vue qui exige de surmonter les caractéristiques de sa propre situation. Car les conditions subjectives et particulières du jugement peuvent aisément être prises comme objectives, ce qui a « des influences néfastes pour le jugement » ( Critique de la faculté de juger , §40, pp.185-186). L’universalité du jugement du goût est recherchée en tant que validité commune du jugement sans intérêt. La voie de Kant est alors la voie de l’abstraction, la maxime de la pensée élargie exige de faire abstraction de tout aspect empirique de la représentation subjective pour générer ce qu’on peut appeler la perspective commune ou intersubjective. La voie vers le point de vue général de la communauté de jugement passe par l’annihilation des caractéristiques propres du moi, de tout conditionnement concret du jugement pour rejoindre le point de vue d’autrui. Dans l’acte esthétique, l’homme affirmant l’universalité de son sentiment dépasse son « moi » et rejoint « autrui ». La voie de Kant est celle d’une auto-transcendance par abstraction du moment subjectif du jugement relatif à la situation particulière.
Cette solution a été discutée par Arendt. Elle réduit la prétention à l’universalité du jugement à une pluralité de points de vue : interprétant allgemein comme ‘général’ et non comme ‘universel’, elle limite la validité du jugement à la communauté empirique des hommes qui jugent. Cette ‘incompréhension’ de la validité du jugement reflète aussi dans l’interprétation de la maxime de la pensée élargie. Le point de vue général, dit Arendt, se limite aux points de vue des hommes qui jugent (et n’inclut pas ceux qui ne jugent pas). Dans ce cas on ne peut plus parler d’universalité, nous avons affaire à une communauté empirique – de ceux qui jugent – dans l’espace public. Ainsi, la validité du jugement est restreinte à la perspective de ceux qui participent au domaine public où l’acte du jugement a lieu. Le propre de la « pensée élargie » est de s’ouvrir à une multitude, c’est-à-dire qu’elle peut couvrir plusieurs points de vue et se mouvoir entre ceux-ci. Il s’agit dans ce cas non pas d’une universalité, mais de plusieurs particularités car chaque point de vue représente une vision spécifique.
Comment est-il possible alors de se transposer au point de vue de l’autre, dans la concrétude de sa situation, pour juger à sa place ? Par la voie de l ’ imagination qui est la faculté de représentation. Grâce à l’imagination, on peut ‘imaginer’ ou rendre présent ce qui est absent. Ainsi, on peut représenter le point de vue d’autrui, un point de vue qui est ‘absent’. Par l’imagination on peut se mouvoir dans la multiplicité des particularités. La voie qui mène du sensus privatus au sensus communis est pour Arendt la voie de l’imagination .
La troisième solution au problème du lien intersubjectif instauré par le sensus communis est celle de la phronèsis . La vertu de la vie pratique contenait elle aussi un moment intersubjectif exprimé dans les quatre vertus dianoéthiques mineures (la compréhension, la perspicacité, le jugement et la largeur d’esprit). La spécificité de la prudence est qu’elle n’exige pas une rupture avec le point de vue individuel et avec les caractéristiques de la situation, comme cela est exigé par la maxime de la pensée élargie chez Kant. D’après Aristote, quelqu’un fait preuve de compréhension ( synèsis ) lorsqu’en jugeant il se replace dans la plénitude concrète où un autre doit agir. La synèsis comme faculté de porter un jugement moral sur les actes d’autrui garde la liaison avec le concret dans l’instant. Cette faculté a une condition particulière, une condition qui explique aussi comment le lien à autrui est façonné par la prudence. L’homme peut juger les actes de l’autre ou lui donner un conseil seulement et si seulement il a la volonté de trouver le bien et le juste dans la situation concrète. C’est cette volonté qu’il partage avec celui qui agit. Ainsi, dans la prudence, l’homme est lié à l’autre par la volonté commune pour le juste, ils ont le même intérêt (la bonne action et la vie heureuse).
La solution proposée par la prudence est très importante du point de vue de la présente recherche pour le fait qu’elle n’exige pas un communis sensus pour établir la liaison à autrui. Il ne s’agit plus du partage de la même idée ou d’avoir la même pensée dans la situation concrète, mais d’avoir un intérêt en commun dans l’action. Grâce à cette possibilité on peut envisager une autre manière de voir la connaissance commune que la convergence d’opinions et de points de vue. On peut envisager un ensemble de connaissances communes qui contient des éléments hétérogènes et qui ne nécessite pas de consensus. Si nous avons le même intérêt pratique, nous pouvons coopérer, sur le plan de l’action ainsi que sur le plan cognitif. On peut imaginer une connaissance commune qui est organisée de telle manière qu’elle est répartie chez plusieurs membres de la communauté de manière inégale (chacun connaît un secteur). Des mécanismes de distribution et de communication de la connaissance doivent alors être envisagés. La notion de stock de connaissances socialement disponibles d’Alfred SCHÜTZ – que j’ai poussé peut-être parfois au-delà de lui-même -, est une telle vision de la connaissance collective.
Renonçant à l’idée que la connaissance commune s’appuie sur une même opinion qui est soutenue par tout le monde, on fait le passage vers une vision complémentaire de la connaissance collective. Les problèmes soulevés par cette interprétation sont liés aux trois caractéristiques du savoir contenu dans la réserve commune de connaissances. À la fin du quatrième chapitre je déduisais que ce savoir peut être vu sous trois aspects : a) comme interprétations préalables ; b) comme connaissances tacites ; c) comme constructions cognitives occasionnelles.
Le caractère préalable du savoir commun soulève la question du témoignage d’autrui et de l’autorité de la tradition. Si tout acte d’interprétation se définit comme la connexion de l’inconnu à un déjà connu, des entités de sens préexistantes à l’acte de l’expérience doivent être présupposées. Ces significations nous sont parvenues par le témoignage d’autrui (nos professeurs, nos parents, nos interlocuteurs). Leur validité est affirmée par l’ épochè du doute et par le présupposé de la confiance (qui s’ensuit de la thèse de la réciprocité des perspectives). Ces deux mécanismes réaffirment l’autorité de la tradition. La définition du sens commun qui découle du problème de la validité des connaissances préalables est la suivante : le sens commun est ce sens (intellection sans concept) qui détermine les rapports avec la tradition (Makkreel).
Le caractère tacite de la connaissance contenue dans le stock soulève le problème de son explicitation. Les strates profondes de la réserve peuvent être réactivées grâce à une procédure spécifique qui change l’attitude à la vie (la réduction). Les expériences de rupture de Garfinkel montrent que la tentative d’évoquer et de décrire les significations sous-jacentes est un travail pratiquement inachevable car les explications des interprétations sous-jacentes s’enchaînent à l’infini. Le problème est donc de savoir jusqu’où on peut aller dans l’explicitation du savoir tacite, de trouver un point où on peut s’arrêter. Ce problème est résolu à l’aide de l’hypothèse de l’arrière-plan de l’action et de la signification (le Background de Garfinkel et de Searle). Cet arrière-plan assure un point de départ de l’activité intentionnelle qui contient les règles tacites et les présupposés de base de l’action.
La connaissance tacite et l’hypothèse du Background sont deux manières de résoudre un même problème : dans la théorie pratique de la connaissance ils assurent le point de départ ou la fondation de la connaissance. Ce problème peut être comparé à celui qu’on affronte dans la philosophie fondationniste : il devient nécessaire de trouver des croyances et des évidences non-discursives, qui ne peuvent pas être soumises à des procédures de justification. Thomas Reid proposait le sens commun comme un tel fondement non-discursif. Liant la certitude philosophique et scientifique aux évidences de la vie pratique, il dépassait la problématique fondationniste. Ses premiers principes s’appuient sur des croyances qui ont leur origine dans la vie en société. L’expérience de la vie ne nécessite pas une justification ou une preuve. La connaissance discursive est immergée dans un vaste domaine de croyances, convictions, intuitions qui n’ont pas besoin d’être « fondées ». La question du fondement logique ou de la source ultime de certitude ne se pose plus.
La solution du problème du point de départ non-discursif qui s’appuie sur des connaissances tacites a des points communs avec la solution de Reid. Chez SCHÜTZ et les ethnométhodologues, le fondement de la connaissance n’est pas assuré par un principe transcendant. On peut voir dans la théorie de l’expérience d’Alfred SCHÜTZ une possibilité de dépasser le transcendantalisme de son maître. Husserl concevait un fondement pré-prédicatif et ineffable de la connaissance. SCHÜTZ en parle en termes de croyances prises comme allant de soi ( taken for granted ) ou de connaissances tacites, de savoir corporel, de skills , d’habitudes et d’automatismes de la pratique. Tout comme les croyances et les convictions quotidiennes, ou comme la connaissance par expérience directe (Russell), les habitudes et les automatismes de la pratique n’ont pas besoin d’être justifiés.
À la différence de la connaissance pré-prédicative, la connaissance tacite peut être exprimée sous forme discursive, on peut toujours retrouver les règles qui ont été oubliées avec l’automatisation des habiletés pratiques. Le fondement de la connaissance n’est donc pas par essence non-discursif, non-démontratif et ineffable. Il l’est puisqu’il n’est pas questionné du point de vue de la pratique quotidienne dirigée par le motif pragmatique. La connaissance tacite est tacite seulement parce qu’elle est subordonnée au principe de l’automatisme. Harry Collins a réussi à démontrer qu’elle est tacite seulement pour mieux répondre aux besoins qu’elle remplit : elle est plus efficace quand on ne se pose pas de questions sur les règles qu’il faut retenir et reproduire, il est plus facile d’‘oublier’ les règles et les recettes une fois qu’on maîtrise une habileté[81].
L’activité qui a été automatisée ne nécessite pas de délibération. Dans l’automatisme, le rapport entre le but à atteindre et les moyens de le réaliser s’est perdu dans la répétition. Le raisonnement qui justifie le choix d’un objectif, ainsi que les moyens les plus appropriés de l’atteindre, a été oublié. Ainsi, les automatismes de la pratique n’ont plus le caractère d’actes , mais de skills , de savoir corporel. La transformation du savoir quotidien en connaissances tacites ou en connaissances prises comme allant de soi suit le même mécanisme. Mais il reste possible de réactiver le rapport entre la fin et les moyens d’action, si cela s’avère nécessaire. La même procédure est aussi utilisée pour l’explication de la standardisation de l’activité et dans la conception de la typification. Cette dernière est un moyen de résoudre le problème de l’ordre dans l’activité sociale.
La solution du problème de l’ordre et de celui de la fondation du savoir par les notions d’arrière-plan et de connaissances tacites est une solution non-essentialiste, une solution qui ne présuppose pas des entités qui existent de manière ‘nécessaire’ et qui ‘transcendent’ les pratiques de la vie, des entités qui sont aussi inexprimables, inaperçues, sous-jacentes qui doivent être révélées. C’est une solution actionniste qui prend en compte le caractère occasionnel de la connaissance, sa dépendance de la situation et le moment de contingence qui en découle. Au lieu d’hypostasier des principes nécessaires d’organisation de la vie en société, cette solution veut rendre compte du particulier, du contingent, du hasard, de l’incohérent.
On arrive ainsi au troisième trait distinctif de la connaissance contenue dans le stock. Son caractère occasionnel, comme on vient de le voir, propose une solution aux problèmes de l’ordre et de la fondation de la connaissance. Mais en plus d’être une solution, il soulève un problème important, à savoir celui de la conception de l’acteur du point de vue de la connaissance occasionnelle. L’ethnométhodologie accordait beaucoup d’importance à sa conception de l’acteur compétent qu’elle opposait à la conception de l’idiot culturel de la sociologie normative et fonctionnaliste. La conception de l’acteur compétent s’appuie essentiellement sur ses connaissances acquises en tant que membre de la société, sur ses compétences interactionnelles. Or ce sont des connaissances qui existent indépendamment de la situation ici présente, des connaissances qui sont préalables par rapport à l’occasion actuelle. Pour expliquer ce phénomène, la théorie du savoir occasionnel a recours à la réactivation des connaissances tacites et à la notion d’arrière-plan. La conception situationnelle de la cognition montre ainsi une insuffisance par rapport à sa conception de l’acteur.
De manière plus générale, toute conception de la connaissance collective pose le problème de la place de l’individu, de la singularité de l’être humain dans la communauté réunie. Toute forme de collectivité, y compris la connaissance collective ou la communauté de ceux qui savent, pose la question essentielle de savoir comment concevoir la communauté sans totaliser ou unifier les singularités qui y participent. Est-il possible de construire une communauté d’individus singuliers, sans réduire les caractéristiques personnelles à des traits généraux de l’ensemble? Comment est-il possible de former un savoir-en-commun ou un être-ensemble qui n’efface pas les propriétés uniques de la singularité, contextuellement et biographiquement déterminée? Un être-ensemble qui n’absorbe pas la différence dans le paradigme de l’homogénéisation, qui n’englobe pas la compréhension de l’ alter dans le modèle de la ressemblance à l’ ego ? Y-a-t-il un terme pour la collectivité qui ne réduit pas la singularité à ce qui est commun?
Du point de vue de la connaissance intersubjective, nous avons affaire à des individus libres qui jugent indépendamment l’un de l’autre. Leurs opinions convergent parce qu’ils ont la volonté de se mettre d’accord pour atteindre une certitude pratique (l’idéal de la vérité rhétorique). Mais ils restent des individus libres, des consciences isolées qui se rencontrent à l’occasion du jugement et ne constituent une communauté que temporairement, la communauté des hommes qui jugent sur une question particulière.
Du point de vue de la connaissance collective conçue sur le modèle de la complémentarité, les individus sont des partenaires qui ont réparti la tâche cognitive entre eux. Ce sont des individus réunis par l’action, qui partagent non seulement un jugement, mais une action, une pratique, voire même une forme de vie. Mais cette solution aussi contient des risques. Ce modèle qui implique la répartition de la connaissance collective revient à l’acceptation de la théorie normative de l’acteur social : dans ce cas on parle d’imposition des rôles et des statuts (le collectif s’impose à l’individu).
Le problème que l’investigation des traits caractéristiques du sens commun laisse inachevé est celui de l’acteur compétent. Individus libres ou partenaires dans le partage de la connaissance, toute conception de la connaissance collective présuppose un modèle de l’individu en tant qu’être social. Ce problème se dresse comme une question plus générale qui dépasse les limites de la présente recherche, une question épistémologique mais aussi une question éthique de savoir comment la théorie sociale traite son objet, l’être humain en tant qu’être social.