Chapitre IV Style cognitif ou réserve de connaissances : le sens commun dans la théorie cognitive d’Alfred SCHÜTZ

Table des matières

Dans le chapitre précédent le concept sensus communis , dans les trois aspects principaux qui lui sont propres, a été rattaché à la notion de rationalité pratique. Plus particulièrement, il correspond à l’idée du savoir-faire de l’être agissant ou phronèsis. L’association du sens commun à la rationalité pratique ouvre la voie à une conception alternative de la connaissance collective. Quand le sensus communis est considéré en tant que faculté d’agir raisonnablement, il devient possible d’envisager la connaissance commune sous un aspect différent que la simple coïncidence des jugements. Jusqu’à présent, le problème de la connaissance intersubjective a été traité du point de vue du partage d’opinions, c’est-à-dire que le penser-en-commun était recherché dans la possibilité de trouver la même pensée soutenue par deux individus ou plus. L’exemple de l’attitude compréhensive ou de la largeur d’esprit (la synèsis et syggnomè comme variantes de la phronèsis ) montre qu’il est possible de penser et d’agir avec autrui sans nécessairement avoir la même opinion. Si l’on renonce à chercher des jugements qui coïncident et l’on accepte la possibilité de se mettre d’accord en ayant des pensées différentes, une autre vision de la connaissance collective est instaurée. C’est la conception qu’il y a un savoir de groupe et que la connaissance est répartie parmi les membres du groupe de manière complémentaire. C’est en même temps une vision de l’organisation du savoir en groupe et la question du principe d’organisation du travail cognitif doit être posée. La théorie cognitive d’Alfred SCHÜTZ propose une interprétation de la connaissance pratique qui peut illustrer cette possibilité.

Alfred SCHÜTZ arrive à la question de la connaissance pratique par la voie de la distinction entre la connaissance du sens commun et la connaissance scientifique. Ces deux types de connaissance sont vus chez lui comme deux provinces de signification différentes, le sens commun étant le mode cognitif du monde de la vie quotidienne. Ainsi, la question de la connaissance pratique s’inscrit à l’intérieur d’une théorie sociologique de la quotidienneté.

Le rapprochement entre le bon sens comme manière de raisonner intuitive et immédiate et le mode de raisonnement de l’homme de la rue est très fréquent dans la théorie sociale et dans les réflexions épistémologiques. Ce rapport est inhérent aux langues modernes, comme par exemple dans les expressions ‘bon sens ordinaire’ et ‘ common-sense reasoning ’. Dans le premier chapitre de la présente dissertation, consacré à l’histoire du concept, l’analogie entre le sens commun et le raisonnement ordinaire a été soulignée dans le contexte de l’émergence des expressions ‘ common sense’ et ‘sens commun’ dans les langues modernes.

Tout d’abord, traduisant sensus communis en français et en anglais, on fait la transition d’une signification étroite du terme latin (comme faculté perceptive, le sens général ) à une signification plus large (comme intuition ou faculté de jugement, le bon sens ). La spontanéité et l’immédiateté de la synthèse perceptive du sensus communis se sont étendues à une faculté générale de juger de manière immédiate, sans faire appel à un raisonnement discursif. Les résultats de cette transformation dans la langue française sont visibles dans le traitement cartésien du concept. Dans la langue anglaise, ce processus de transformation s’achève entre le 14e et le 17e siècle (voir supra, chapitre I, p.35). Ainsi le terme ‘bon sens’ est utilisé pour signifier l’intelligence naturelle. ‘ Common sense ’ désigne la propriété d’un homme rationnel et modéré, sa qualité de tempérance et de tact.

Le sens donné par la nature à tous les hommes d’esprit sain est déprécié par les philosophes du siècle des Lumières, tels que le baron D’Holbach, Helvétius ou Voltaire. Leur souci principal est de distinguer le bon sens de la Raison qui occupe une place spécifique dans leur doctrine. Ainsi l’expression reçoit une connotation négative, le bon sens est réduit aux ‘premières notions des choses ordinaires’, ‘raison grossière’ ou ‘état mitoyen entre la stupidité et l’esprit’. Dans cette conception négative, l’intelligence naturelle (Kant l’appelle ‘entendement simple’) est opposée à la clarté et la lucidité de la Raison. Kant aussi indique cette nuance péjorative de l’expression bon sens, contenue dans le qualificatif vulgaire, synonyme de médiocrité et de manque d’esprit supérieur ( Critique de la Faculté de juger , §40, p.185).

Une telle attitude négative à l’égard du sens commun est présente aussi dans les réflexions épistémologiques contemporaines. Tout comme les philosophes des Lumières sont préoccupés par la distinction de la Raison et de l’intelligence naturelle, les philosophes de la science de nos jours gardent le souci de délimiter leur objet, la science, et de l’opposer aux notions premières et vulgaires, pour ensuite construire le système du savoir scientifique. Ce souci majeur trouve une expression dans l’exigence de l’ainsi dite « coupure épistémologique » (BACHELARD 1949 : 102-118). La problématique de la démarcation (comme formulée par Karl Popper, par exemple) est une autre manière de traiter la distinction entre la science et le sens commun, de délimiter le mode de raisonnement quotidien du raisonnement scientifique. Nous allons nous concentrer sur la deuxième partie de la dichotomie science – non-science pour délimiter les traits caractéristiques du mode de raisonnement laïque.

Dans la tradition anglo-saxonne on ne peut pas saisir une nuance péjorative de l’expression ‘ common sense ’, bien qu’elle a la même signification. ‘ Common sense ’ comme raisonnement de l’homme de la rue s’applique surtout dans les affaires de la vie quotidienne, il est l’exemplification de la sobriété du jugement naïf par opposition aux spéculations philosophiques. Dans l’épistémologie contemporaine, pour distinguer le raisonnement scientifique du raisonnement quotidien - sans pour autant discréditer ce dernier - on utilise souvent l’expression ‘connaissance ordinaire’ qui est synonyme de ‘sens commun’ ou ‘ common-sense knowledge ’.

On peut distinguer entre plusieurs sphères d’application de la connaissance du sens commun. Ainsi on parle de différentes disciplines du sens commun : d’une logique quotidienne ou bien d’épistémologie ou de linguistique quotidienne (BOUDON 1988 : 1-2, 20). Mais il existe aussi une théorie sociale quotidienne par rapport à laquelle les différents courants de sociologie prennent des positions divergentes. La théorie sociologique d’inspiration positiviste reprend la problématique de la démarcation et introduit l’exigence de la coupure épistémologique avec le sens commun et de la vigilance par rapport à la pénétration des notions vulgaires dans les constructions scientifiques[49]. D’autres courants sociologiques (à la suite de la théorie sociale de SCHÜTZ inspirée par la phénoménologie, comme par exemple l’ethnométhodologie) se proposent, au contraire, d’étudier le sens commun et la rationalité pratique comme source d’une théorie sociologique alternative, engagée dans les affaires de la vie quotidienne. Ainsi, ils suppriment la ligne de démarcation et insistent sur l’efficacité de la théorie pratique.

Encore une fois, ces discussions épistémologiques ne sont pas pertinentes pour notre recherche qui est intéressée surtout par les traits caractéristiques de la rationalité pratique et du sens commun. Dans cet objectif, quelques théories sociales traitant de la connaissance ordinaire, seront examinées, commençant par l’ethnométhodologie. Les concepts de ‘connaissance commune des structures sociales’ (‘ common-sense knowledge of social structure ’) introduits par SCHÜTZ et largement utilisés par Garfinkel, et de ‘sens de l’ordre social’ de Cicourel seront examinés.

Nous avons exploré, dans le chapitre précédent, la distinction entre la connaissance pratique et la connaissance théorique soulignée par Aristote et évoquée par la philosophie herméneutique du siècle dernier. La connaissance ordinaire a été traitée dans une perspective légèrement différente dans la phénoménologie classique d’Edmund Husserl. Il définit la phénoménologie comme analyse constitutive des structures d’appréhension du monde par la conscience. Cette dernière peut entretenir deux différents types de rapport au monde : la conscience étudie le monde (ou la dimension cognitive du rapport au monde), mais elle est en même temps insérée dans ce monde (la dimension participante). À ces deux types de rapport correspondent deux types de disposition : Husserl distingue l’attitude théorético-cognitive de la science de l’attitude naturelle de l’homme de la rue[50]. Alfred SCHÜTZ fait partie des élèves de Husserl qui dirigent leur attention sur le « dessein » des sciences sociales. Il travaille dans le sens d’une phénoménologie constitutive du monde de la vie. Dans ses écrits, la distinction entre la science et la non-science est formulée en termes phénoménologiques et une première tentative d’explorer les traits caractéristiques du mode du raisonnement de l’homme de la rue est faite.

Les réflexions de SCHÜTZ sur la rationalité pratique s’inscrivent dans le cadre d’une sociologie de la connaissance, développée parallèlement aux autres centres d’intérêt de l’auteur : l’étude des caractéristiques de l’expérience et notamment de l’expérience intersubjective, la théorie de l’action, la problématique de la structuration du monde de la vie ( Lebenswelt ). Commençant par une exploration phénoménologique de l’expérience, SCHÜTZ s’oriente dans les années quarante vers une analyse pragmatiste de la réalité sociale. Les études phénoménologiques de la perception dans la perspective transcendantale suggérée par Husserl (SCHÜTZ 1932) sont abandonnées au profit d’une « ontologie mondaine de la Lebenswelt  » où les formes d’interaction sociale sont étudiées. Le paradigme de la perception est remplacé par celui de l’activité qui s’avère plus apte à expliquer le phénomène de la relation intersubjective et de la socialité. Dans ses écrits de maturité, SCHÜTZ développe une conception des « réalités multiples », fortement influencée par le pragmatisme de William James. Le tournant vers le pragmatisme permet d’expliquer la multiplicité de l’expérience de la vie à travers la division de la réalité en divers segments (les provinces limitées de sens). La compatibilité et la transition entre les provinces limitées de sens sont assurées par la réalité primordiale et englobante de la vie quotidienne (appelée aussi common-sense world ) ou le monde de la praxis. Dans le cadre de cette conception de la réalité sociale qui marque les œuvres tardives de SCHÜTZ, le sens commun peut être recherché dans deux directions : comme style cognitif propre à l’attitude naturelle ; ou bien comme corpus de connaissances engagées dans la pratique sociale, l’ainsi dite réserve de connaissances socialement distribuées. Dans le premier cas, les caractéristiques du sens commun sont mises en contraste avec celles de la science (en tant que province de sens parallèle). Dans un deuxième temps, à la suite d’une reconsidération des limites du savoir scientifique, SCHÜTZ unifie le champ de la connaissance et élabore une conception du savoir pratique sous le titre de réserve commune de connaissance ou ‘ stock of knowledge’ .

Depuis son premier travail publié, Der sinnhafte Aufbau der sozialen Welt de 1932, SCHÜTZ se pose la question sur la différence entre la compréhension des actes d’autrui dans le quotidien et l’approche proprement scientifique à la compréhension d’autrui (1932 : 139-140). Au début du chapitre quatre, consacré à l’expérience immédiate de la réalité sociale, il se propose de différencier ces deux types de compréhension. Deux types de catégories sont distingués : les catégories spécifiques utilisées par l’homme dans l’attitude naturelle pour comprendre le monde social, et celles construites par les sciences sociales pour classifier les interprétations déjà formées de l’attitude naturelle. Dans le chapitre suivant (et dernier) consacré aux problèmes de la sociologie interprétative, il constate qu’il est très difficile de tracer la limite entre la connaissance du quotidien et celle obtenue dans les sciences sociales. Car dans l’expérience d’autrui, le chercheur est toujours un parmi les autres, il fait partie de la communauté de communication et ainsi du monde de l’attitude naturelle. D’autre part, toute conception d’autrui dans la vie quotidienne utilise les concepts de la théorie scientifique. La limite entre les deux sphères de connaissance est continuellement traversée par le chercheur et par l’homme de la rue[51].

Dans les textes des années quarante, SCHÜTZ s’éloigne de cette conception. Ses efforts sont dans le sens d’une définition de la science comme sphère autonome de l’expérience. Comme dans l’ Aufbau, il poursuit ses recherches épistémologiques et méthodologiques de la science du monde social dans le sens proposé par Max Weber. Ainsi, dans «  The Problem of Rationality in the Social World  » de 1943, dans «  On Multiple Realities  » de 1945, et jusqu’au «  Common-Sense and Scientific Interpretation of Human Action  » de 1953, les efforts de SCHÜTZ sont dirigés vers une science sociale basée sur le principe d’idéal type. Sous cette perspective, il dessine l’acteur social comme une marionnette conçue par le chercheur dans l’objectif d’expliquer l’ordre social par des lois scientifiques. L’une des premières expositions de cette théorie de l’acteur-marionnette se trouve dans un texte de 1943, intitulé « Le problème de la rationalité dans le monde social » (SCHÜTZ 1943).

La question de la différence entre l’attitude naturelle et l’attitude scientifique est au centre d’intérêt de l’auteur dans ce texte. SCHÜTZ commence son analyse par l’exemple d’une ville qui - bien qu’elle reste toujours la même - apparaît sous différents aspects au cartographe, à l’homme qui y habite et à celui qui la visite. Il se pose ensuite la question sur la différence des points de vue. Pour entamer l’analyse de la rationalité, il affirme que dans chaque cas la position de l’acteur est déterminée par des suppositions que chacun accepte sans question. Plus encore, la différence entre les points de vue est due à l’acceptation de différentes présomptions, et pour passer du point de vue de l’homme de la rue à celui du scientifique il faut abandonner les présupposés du premier et adopter ceux du deuxième :

We can consider the level of our actual research as defined by the total of unquestioned presuppositions which we make by placing ourselves at the specific standpoint from which we envisage the interrelation of problems and aspects under scrutiny. Accordingly, passing from one level to another would involve that certain presuppositions of our research formerly regarded as beyond all question would now be called in question; and what was formerly a datum of our problem would now become problematic itself. (SCHÜTZ 1943: 67)

Avec le passage d’un point de vue à l’autre, un autre aspect de l’objet est thématisé (pour employer le terme phénoménologique). La problématique de la transition est familière à la tradition phénoménologique. Les deux types d’attitude seront ici traités à partir des présuppositions qui les déterminent.

L’une des présuppositions qui caractérisent la science est alors l’existence d’un ordre préétabli dans le monde social. À partir de ce présupposé de l’ordre, le chercheur procède dans ses analyses en utilisant la méthode de typification familière au monde quotidien. Il regarde certains événements en tant que résultats de l’activité humaine et commence à construire un type d’action menant à ces résultats. Il établit ensuite une relation entre le type d’action et un type d’acteur. Il arrive enfin à construire un type de personnalité, un idéal type de l’acteur que SCHÜTZ appelle l’acteur-marionnette (‘ puppet’ ). L’acteur-marionnette est alors une construction artificielle, il est doté de conscience par le chercheur. Il possède une conscience inventée, fictive, une fausse conscience. L’acteur fictif doté de conscience fictive est un modèle régulé et déterminé par son créateur, le chercheur en sciences sociales[52]. Ce dernier lui attribue uniquement les connaissances qui sont nécessaires pour l’explication du type d’activité que le chercheur étudie. L’acteur-marionnette possède une connaissance modèle qui n’est pas la connaissance de l’homme dans le monde naturel. La connaissance de l’homme de la rue ne peut pas être décrite sous la perspective des sciences sociales qui la remplacent par une connaissance fictive. Pour établir les caractéristiques de la connaissance ordinaire, il faut retourner au mode primordial d’expérience de la vie, soit l’attitude naturelle.

Dans le même texte, SCHÜTZ fait une brève description éclairante de la connaissance ordinaire basée sur les recherches de Der sinnhafte Aufbau . Dans la vie de tous les jours, l’homme acquiert une connaissance du monde naturel ainsi que de celui de la vie sociale. De l’héritage de la tradition, de l’éducation, de ses réflexions sur le déjà vécu l’homme construit une réserve d’expériences qu’il peut toujours réutiliser dans ses activités quotidiennes. Il possède ainsi des connaissances d’origine différente qui lui sont toujours accessibles (‘ store of experiences automatically at hand ’). La connaissance ordinaire est alors un conglomérat d’expériences personnelles et du savoir transmis par la tradition, une connaissance factuelle applicable dans l’action. À partir de l’exposé succinct qui se trouve dans le texte de 1943, il est possible de discerner quelques caractéristiques générales de la connaissance ordinaire (SCHÜTZ 1943 : 72-74).

The ideal of everyday knowledge is not certainty, nor even probability in a mathematical sense, but just likelihood. (SCHÜTZ 1943: 73)

  1. de la connaissance pratique est alors ce qui est possible sans être pour autant nécessaire. Le terme ‘ likelihood ’ caractérise ce qui est le plus probable d’arriver dans une situation concrète, mais il n’est pas possible de calculer les chances pour que cela arrive (comme dans le calcul de probabilité mathématique). La définition ci-dessus, soit que la connaissance ordinaire a affaire à ce qui est possible sans être nécessaire, se rapproche de la définition aristotélicienne du savoir pratique. La phronèsis était pour Aristote une capacité qui a affaire aux choses dont le principe n’est pas nécessaire et qui peuvent être autrement qu’elles ne le sont (à caractère contingent), aux « choses de la vie » (voir ci-dessus, Ch. III, p.119). La connaissance ordinaire chez SCHÜTZ, comme la prudence aristotélicienne, a affaire à des choses qui sont possibles et probables, mais sont aussi susceptibles d’être autrement.

  2. tard, dans «  Common-sense and Scientific Interpretation of Human Action  » (1953), SCHÜTZ ajoute que la connaissance ordinaire ne peut atteindre une « certitude empirique » mais aura toujours le caractère plausible de «  subjective likelihood  » (p.33). L’idéal de ce type de connaissance n’est pas la certitude mais la plausibilité. On peut faire le parallèle encore avec le verisimile de Vico. La connaissance ordinaire de Schutz s’insère dans la sphère de la praxis , et se rattache à la phronèsis aristotélicienne. L’idéal de la certitude est remplacé par celui de la vraisemblance qu’on connaît de la théorie rhétorique de Vico.

  3. La réserve d’expériences utilisées dans la pratique quotidienne ne possède pas de principe d’organisation. Cette réserve englobe des connaissances hétérogènes dans un état flou non organisé. Des savoirs, des habitudes, des préjugés et des recettes d’action sont stockés de manière chaotique. Des idées claires et distinctes sont ici mélangées avec des suppositions et de préjugés; des notions scientifiques sont rangées à côté des évidences non questionnées de la perception; motifs d’action, moyens et fins, ainsi que causes et effets sont accumulés ignorant leurs relations. Des connaissances incompatibles entre elles trouvent place dans ce stock et peuvent être évoquées dans des cas différents d’application. Pour résumer, la connaissance pratique est considérée comme connaissance factuelle. Elle englobe ainsi des connaissances hétérogènes agglomérées de manière incohérente et dans un amas confus.

  4. Il existe tout de même des mécanismes d’organisation des ressources d’expérience. Ce flou de savoir peut être ordonné à travers l’emploi répétitif de certaines connaissances formant ainsi des habitudes, des règles et des principes qui se sont prouvés efficaces dans l’action. Ni la genèse, ni la validité de ces principes d’action peut être rationalisée. Leur application n’est pas contrôlée, il n’existe pas de garantie pour leur efficacité. Le mécanisme de l’application des habitudes, des règles et des principes n’est alors pas réfléchi, leur utilisation est non critique. La seule validité qu’ils possèdent est qu’ils avaient précédemment passé l’épreuve de la pratique.

  5. La réserve de la connaissance pratique est comparée à un livre de cuisine. Les habitudes, les règles et les principes d’action sont accumulés dans l’objectif d’être toujours accessibles à l’emploi, comme des recettes déjà faites. La connaissance ordinaire prend la forme de ‘cook-book knowledge’ . La plupart de nos activités quotidiennes sont effectuées comme si on suivait des recettes, elles sont réduites à des habitudes automatisées sur lesquelles on ne se pose plus de questions.

  6. Dans la routine de la vie quotidienne, l’emploi constant d’habitudes automatisées facilite l’émergence des formes typiques de comportement. Ainsi le système de la connaissance pratique s’organise autour des séquences typiques et de relations typiques. L’automatisme de la pratique quotidienne trouve son corrélat dans l’automatisme de la pensée. L’application du savoir, des règles, principes et recettes d’action n’est plus réfléchie. Les convictions de la vie quotidienne sont non critiques. Ainsi une partie de la connaissance ordinaire est absorbée dans la sphère de l’inexprimable, bien qu’elle soit toujours accessible à la pratique. Cette partie devient impénétrable à l’analyse sous la perspective de l’attitude naturelle.

  7. La connaissance pratique a affaire à une régularité naissante dans l’automatisme des habitudes et des règles. « Grâce à cette régularité, on peut croire avec raison que le soleil se lèvera demain matin » (1943 : 47). Cette forme de régularité non questionnée est en œuvre aussi dans les anticipations de la vie sociale, comme par exemple que l’autobus va suivre son itinéraire habituel et va me transporter à mon bureau, ou que les services de la poste vont transmettre ma lettre à son destinataire. La régularité des automatismes de la vie quotidienne est une manière de rendre la pratique de la vie non problématique. Elle peut être aussi bien interprétée comme mécanisme psychologique. Ce type de régularité est alors essentiellement différent du présupposé de l’ordre préétabli qui caractérise la science sociale.

  8. La connaissance ordinaire n’est pas rationnelle. SCHÜTZ fait la différence entre l’action rationnelle et l’action raisonnable (1943 : 74; 1953 : 27-29). Les activités quotidiennes sont sans doute des activités raisonnables, mais la rationalité est une caractéristique qui ne s’applique pas au type de comportement et de connaissance décrit. « La connaissance est rationnelle uniquement si tous les éléments parmi lesquels l’acteur doit choisir sont clairement et distinctement perçus par celui-ci. » (1943 : 79). Or ce sont les caractéristiques de la connaissance scientifique. SCHÜTZ arrive à la conclusion que si la rationalité ne peut pas être un idéal pour la connaissance ordinaire elle ne peut pas être utilisée comme principe d’interprétation des actes humains. Par conséquent, la rationalité n’est point un principe méthodologique pour les sciences sociales.

Les recherches des années quarante jusqu’à 1953, culminant dans «  Common-sense and Scientific Interpretation of Human Action  », vont dans le sens des conclusions du texte de 1943. La théorie de l’acteur-marionnette est réitérée (1953 : 41; 1966 : 17-8). Parallèlement, dans les réflexions sur la connaissance ordinaire, SCHÜTZ formule la thèse générale de l’Alter Ego (postulée dans le Aufbau et réitérée dans la discussion du problème de l’intersubjectivité chez Scheler), le postulat de la réciprocité des perspectives dans ses deux formes (1953 :11-13; 1955 : 315-316), la notion de ‘ stock of knowledge ’. Un tournant s’effectue aussi dans les réflexions sur la distinction entre connaissance ordinaire et connaissance scientifique : la science et le sens commun sont séparés définitivement comme deux provinces de sens distinctes. Ceci est le résultat de la reformulation de la question dans le cadre de la théorie des réalités multiples, une théorie élaborée par SCHÜTZ sous l’influence du pragmatisme.

La connaissance du sens commun et la connaissance scientifique sont deux modes d’organisation de l’expérience qui possèdent des procédures spécifiques. Le sens commun et la science élaborent un système de constructions, c’est-à-dire des abstractions, des généralisations, des formalisations et des idéalisations différentes. L’objectif de ces constructions est de rompre avec les évidences empiriques pour découvrir des régularités dans l’expérience du monde (dans le cas de la connaissance ordinaire), ou bien pour établir des lois générales (dans le cas de la science). Les « faits » apparaissent ainsi comme des constructions, détachés de leur contexte et organisés dans un système par les activités de l’esprit. Il y a ainsi deux types d’organisation - celui de la science et celui du sens commun – chacun constituant un mode cognitif.

All our knowledge of the world, in common-sense as well as in scientific thinking, involves constructs, i.e., a set of abstractions, generalization, formalizations, idealizations specific to the respective level of thought organization. Strictly speaking, there are no such things as facts, pure and simple. All facts are from the outset facts selected from a universal context by the activities of our mind. They are, therefore, always interpreted facts, either facts looked at as detached of their context by an artificial abstraction or facts considered in their particular setting. In either case, they carry along their interpretational inner and outer horizon. This does not mean that, in daily life or in science, we are unable to grasp the reality of the world. It just means that we grasp merely certain aspects of it, namely those which are relevant to us either for carrying on our business of living or from the point of view of a body of accepted rules or procedures of thinking called the method of science. (SCHÜTZ 1953: 5)

Notre saisie des faits dépend alors de notre position par rapport à la réalité. Notre position cognitive est définie par l’intérêt que nous portons au monde. Il peut être l’intérêt proprement scientifique, ou bien l’intérêt pragmatique de la vie quotidienne. Les faits obtiennent leur pertinence en conséquence de la position prise, de l’attitude que nous adoptons : l’attitude naturelle ou bien l’attitude scientifique. Dans les deux cas les faits font objet des procédures interprétatives spécifiques. Il est alors important d’examiner ces deux types de procédures cognitives relatives à la science et au sens commun.

Le traitement SCHÜTZien de la connaissance ordinaire (par opposition avec la connaissance scientifique) est inspiré non seulement par l’héritage husserlien, mais aussi par la philosophie du pragmatisme dominante aux Etats-Unis, le pays de son exil. Dans son texte «  On Multiple Realities  » (1945), SCHÜTZ emprunte à William James le concept de ‘sub-univers’[53]. Il développe ainsi sa conception des réalités multiples qui ne sont que des différents types d’attitude au monde, définis par un certain type de disposition que l’homme prend dans des situations différentes. Parmi les réalités multiples SCHÜTZ énumère le monde quotidien du travail, celui des fantasmes, des rêves, de l’expérience de l’art, ou bien des expériences religieuses dans toute leur variété, et aussi celui de la théorie scientifique.

Chaque sub-univers est défini comme une province limitée de signification ( finite province of meaning ). Une fraction de nos expériences compatibles entre elles et liées à un style cognitif forment un ensemble appelé province limitée de sens. Le style cognitif n’est rien d’autre que la manière spécifique d’apercevoir les objets et leur sens, ainsi que d’organiser les expériences.

Hence we call a certain set of our experiences a finite province of meaning if all of them show a specific cognitive style and are – with respect to this style – not only consistent in themselves but also compatible with one other. (SCHÜTZ 1945: 230)

Le principe unifiant les expériences dans une province donnée est le style cognitif. Il est ainsi plus approprié de décrire une province ou un sub-univers par son style cognitif. Le style cognitif qui permet ainsi d’identifier la province limitée de sens possède six caractéristiques spécifiques. À chaque style cognitif appartiennent : (1) une tension spécifique de la conscience; (2) une épochè spécifique; (3) une forme prévalente de spontanéité; (4) une forme spécifique d’expérience de soi (5) une forme spécifique de socialité; et, finalement, (6) une forme spécifique de perspective temporelle (1945 : 230).

Parmi les réalités multiples, il y a une réalité primordiale ( paramount reality ) qui est le monde de la vie quotidienne. C’est à l’exemple de ce sub-univers que SCHÜTZ élabore les caractéristiques des autres provinces de sens. Dans la réalité de tous les jours les acteurs agissent dans leur attitude naturelle. Le monde n’est pour l’attitude naturelle essentiellement pas un objet de la pensée mais un champ de domination : il est sujet à transformation par l’action. Dans l’attitude naturelle nous avons un intérêt pratique dans le monde. C’est dans ce sens que SCHÜTZ parle du motif pragmatique de l’attitude naturelle.

La réalité du monde de la vie est ensuite caractérisée par une expérience fondamentale que nous avons tous en tant qu’être humain : « Je sais que je vais mourir et j’ai peur de mourir » ( ibid. , p.228). SCHÜTZ propose d’appeler cette expérience l’ anxiété fondamentale de l’homme. Tout le système de pertinences de l’activité humaine est basé sur cette expérience. Elle est à la source des multiples systèmes d’espérances et de peurs, des besoins et des satisfactions, des chances et des risques, qui inspirent l’homme dans l’attitude naturelle pour tenter de conquérir le monde, de construire des projets et de tenter de les réaliser.

Dans la réalité du monde quotidien, l’activité humaine est caractérisée par deux modes d’idéalisation, le mode de l’« et ainsi de suite » («  and so forth  ») et celui du « je puis le refaire » («  I can do it again  »). Les deux sont proposés par Husserl pour assurer la continuité entre notre expérience du passé et nos attentes pour le futur. La première idéalisation implique que ce qui s’est prouvé comme expérience valide dans le passé restera valide pour le futur[54]. Autrement dit, c’est la présomption sur la permanence de la validité de notre expérience du monde. La deuxième idéalisation exprime l’attente que dans le futur je serais toujours capable de produire ce que j’ai déjà réussi à atteindre dans le passé. C’est la présomption sur la permanence de ma capacité d’agir dans le monde et de le transformer par mon action. Ces deux idéalisations font partie des présomptions fondamentales de l’attitude naturelle (SCHÜTZ 1945 : 224 ; 1966 : 116).

Le monde de l’attitude naturelle est ensuite défini par l’accent de réalité ou le style cognitif qui lui est propre. Dans la conception de SCHÜTZ, le sens commun n’est rien d’autre que le style cognitif de la Lebenswelt . Il sera caractérisé par conséquent par :

  1. Une tension spécifique de la conscience, soit la pleine conscience. SCHÜTZ appelle cet état wide-awakedness , avoir l’esprit éveillé, être vigilant. Ce terme exprime la pleine attention à la vie et à ses exigences qui est requise pour l’accomplissement de l’action. Ce type d’attention à la vie est active , par opposition à l’attention passive qui caractérise le monde des fantasmes et des rêves par exemple.

  2. Une épochè spécifique, soit l’ épochè de l’attitude naturelle ou l’ épochè du doute , la suspension du doute dans l’existence du monde quotidien intersubjectif.

  3. Une forme dominante de spontanéité, soit le travail. Dans la théorie de l’action de SCHÜTZ, la spontanéité de l’homme se manifeste dans le langage et dans l’action. Le terme ‘ working ’ correspond à la forme de comportement caractérisée par un projet préalablement conçu et par l’intention de réaliser ce projet par le biais de mouvements corporels. Dans le monde de la vie, dominé par le motif pragmatique, la forme de spontanéité prédominante est le travail.

  4. Une forme spécifique d’expérience de soi, à savoir, l’ego total - total self – ce concept étant formé sous l’influence de l’interactionnisme de G.-H. Mead.

  5. Une forme spécifique de perspective temporelle (le temps standard qui se déroule dans l’intersection du temps intérieur et le « temps cosmique » en fonctionnant comme le cadre temporel universel du monde intersubjectif).

  6. Une forme spécifique de socialité, soit le monde intersubjectif du travail et de la communication que je partage avec autrui[55].

Dans la théorie des réalités multiples, le passage entre les différentes provinces de sens (telles la science et le sens commun) s’accomplit à travers un ‘saut’ dans la disposition au monde. Le ‘saut’ d’une province de signification dans une autre est accompagné par le sentiment subjectif de choc. Ce sentiment est le plus fort dans le cas où l’attitude naturelle et le monde de la vie quotidienne sont abandonnés. Parmi les réalités multiples, le monde du travail et de la communication constitue la réalité primordiale et semble être le plus naturel.

Le mécanisme de passage est emprunté à Kierkegaard qui décrit l’expérience de l’« instant » de saut dans la sphère religieuse. De manière similaire la transition, d’un état dominé par l’expérience religieuse à l’état de la vie quotidienne, ou bien de l’attitude naturelle à l’attitude de la contemplation désintéressée (le monde de la science) est vécue comme un choc. C’est une « modification radicale dans la tension de notre conscience fondée sur une différente attention à la vie  » (SCHÜTZ 1945 : 232). Le terme attention à la vie est lui emprunté à Bergson[56]. La conception des provinces limitées de sens s’est formée relativement tard dans la réflexion de SCHÜTZ, et porte l’empreinte de la philosophie de la vie ainsi que du pragmatisme américain. La description – toute schématique qu’elle est - des provinces limitées de sens, affirme SCHÜTZ, est une tentative d’entamer la réflexion sur la relation entre la réalité du monde quotidien et celui de la contemplation théorique ou scientifique ( ibid ., p.208).

Le monde de la science est caractérisé par l’attitude de l’observateur désintéressé. La théorie scientifique, selon SCHÜTZ, ne dessert aucun objectif pratique et est complètement détachée du système de pertinences de l’attitude naturelle. Le style cognitif de la science est dans une grande partie déterminé par l’attitude scientifique qui s’arrache au motif pragmatique de l’agir et autorise une position dégagée d’angoisses, purement contemplative. Dans la perspective de l’attitude scientifique il est possible d’étudier les modes de constitution et les formes de genèse des objets et de leur sens, y compris des objets du monde social. Par l’intermédiaire du changement d’attitude la science se distingue de la sphère pratique de l’attitude naturelle.

La présentation du style cognitif de la science est basée sur les explorations en épistémologie et en méthodologie des sciences. Sur ce point, l’article «  Common-sense and scientific interpretation of human action  » de 1953 est bien plus éclairant. À partir des explorations en épistémologie et en méthodologie, SCHÜTZ distingue les règles de l’activité scientifique, parmi lesquelles il énumère le postulat de cohérence logique et de la compatibilité des propositions scientifiques, celui de la vérification empirique, de la clarté et de la précision des termes et des notions utilisées, etc. Ces règles définissent les conditions de validité de la connaissance scientifique. Caractérisant ainsi le style cognitif de la science, SCHÜTZ suit les grandes lignes du paradigme de l’épistémologie prédominant à cette époque.

Ce qui distingue les recherches de SCHÜTZ au sujet du style cognitif de la science, c’est son traitement de l’attitude scientifique. Il accorde une importance primordiale à la procédure cognitive qui permet de changer d’ attention à la vie, de quitter le monde de l’attitude naturelle et d’entrer dans celui de la science. À la suite de Husserl il appelle cette procédure épochè[57] .

L’ épochè en tant que mise entre parenthèses de l’existence du monde phénoménal prend un autre sens dans l’interprétation de SCHÜTZ. Tandis que pour Husserl l’ épochè signifie exclusivement l’opération qui permet d’accéder à la sphère réduite de la connaissance, SCHÜTZ emploie le terme épochè pour désigner quelques différents types d’attitudes spécifiques. Si pour Husserl cette opération désactive uniquement la thèse générale de l’attitude naturelle, pour SCHÜTZ dans chaque cas différent une thèse différente est suspendue. À l’aide de la procédure de l’ épochè il délimite les provinces de sens et assure le passage entre elles.

Le monde de la vie quotidienne est caractérisé aussi par une épochè , l’ épochè spécifique de l’attitude naturelle qui implique que l’existence du monde extérieur est prise comme allant de soi, cette existence n’est jamais mise en question jusqu’au moment où surgit une raison de le faire.

Phenomenology has taught as the concept of phenomenological épochè , the suspension of our belief in the reality of the world as a device to overcome the natural attitude by radicalising the Cartesian method of philosophical doubt. The suggestion may be ventured that man within the natural attitude also uses a specific épochè , of course quite another one than the phenomenologist. He does not suspend belief in the outer world and its objects, but on the contrary, he suspends doubt in its existence. What he puts in brackets is the doubt that the world and its objects might be otherwise than it appears to him. We propose to call this épochè the épochè of the natural attitude . (SCHÜTZ: 1945, 229)

La réalité de la vie quotidienne est ainsi généralement tenue pour allant de soi et elle nous apparaît tellement naturelle que l’acte du dépassement de ses limites pour passer à une autre région de la réalité (la réalité des rêves, des fantasmes, de l’art et de l’expérience religieuse, de la théorie scientifique) s’accomplit au prix d’un ‘choc’ spécifique ou d’un ‘saut’ existentiel (comme le choc du moment de s’endormir pour sauter dans le monde des rêves ou l’expérience décrite par Kierkegaard du « moment » du saut dans la sphère religieuse)[58]. Le même choc s’accomplit avec la décision du savant de remplacer son attitude de participation passionnelle au monde (caractérisée par l’anxiété fondamentale) par une attitude désintéressée, « objective ». ( Ibid. , 231-2 ; 1955 : 343)

Le premier changement considérable qui s’accomplit avec l’adoption de l’attitude désintéressée du chercheur, c’est qu’avec le saut dans le monde de la théorie scientifique la conscience est libérée de l’anxiété fondamentale et de tous les espoirs et peurs qu’elle entraîne[59]. Dans la définition de l’ épochè de l’attitude scientifique, la suspension de l’anxiété fondamentale est accompagnée par l’obligation de porter un regard désintéressé vers le monde et par l’abandon du système de pertinences du savant en tant qu’acteur social.

We may sum up some of the features of the épochè peculiar to the scientific attitude. In this épochè there is « bracketed » (suspended): (1) the subjectivity of the thinker as a man among fellow-men, including his bodily existence as a psycho-physical human being within the world; (2) the system of orientation by which the world of everyday life is grouped in zones within actual, restorable, attainable reach, etc.; (3) the fundamental anxiety and the system of pragmatic relevances originating therein. But within this modified sphere the life-world of all of us continues to subsist as reality, that is as the reality of theoretical contemplation, although not as one of practical interest. (SCHÜTZ 1945: 249)

La question centrale sera ici de savoir si l’ épochè de l’attitude scientifique est une opération analogique à la réduction transcendantale pour le passage de l’attitude naturelle à l’attitude phénoménologique. Il est clair que dans cet acte de suspension de l’anxiété fondamentale et du système de pertinences de l’attitude naturelle on met entre parenthèses aussi bien l’ épochè de l’attitude naturelle, la suspension du doute. Et si on essaie d’éviter la double suspension (la suspension de la suspension du doute de l’existence du monde extérieur), on arrive à une suspension de l’existence du monde naturel, une opération comparable à la réduction transcendantale. Mais on ne peut pas affirmer que cette opération est analogue au changement radical d’attitude accompli dans la réduction phénoménologique. Car SCHÜTZ lui-même précise que l’attitude scientifique reste dans la sphère d’opération de l’« attitude naturelle » :

Needless to say, this form of épochè must not be confused with the épochè leading to the phenomenological reduction by which not only the subjectivity of the thinker but the whole world is bracketed. Theoretical thinking has to be characterized as belonging to the « natural attitude », this term here (but not in the text) being used in contradiction to « phenomenological reduction ». ( Ibid. , p.249, note 36)

SCHÜTZ explique que la réduction de la subjectivité du chercheur n’implique pas une restriction de la sphère d’étude en faveur d’un champ d’expérience, comme dans le cas de la réduction transcendantale. L’ épochè scientifique ne met pas entre parenthèses l’existence du monde phénoménal. Tout au contraire, ce monde est le sujet unique d’étude de la théorie sociale. Car pour SCHÜTZ, le sujet d’étude des sciences sociales n’est rien d’autre que le monde social tel qu’il apparaît à l’homme dans ses interactions au quotidien (SCHÜTZ, 1954 : 53). Ce monde a été pré-interprété et pré-structuré par les membres de la société. Ainsi, le chercheur dans les sciences sociales a affaire avec un monde déjà construit, déjà interprété. Les constructions interprétatives dans les sciences sociales ne sont que des constructions de second degré, constructions des constructions des acteurs ( ibid. , p.59). La théorie sociale, donc, doit être conçue comme une exploration des principes et des mécanismes d’organisation du monde social par les acteurs au quotidien. La théorie scientifique doit thématiser les procédures de constitution du monde de la vie dans l’attitude naturelle. Pour ce travail de thématisation des structures de la Lebenswelt, la réduction transcendantale n’est pas requise. Mais tout en restant dans la réalité primordiale du monde de la vie, l’attitude scientifique exige une posture réflexive : un « saut » dans le monde de la théorie scientifique accompagné par une rupture avec la situation biographique du chercheur.

La théorie épistémologique de SCHÜTZ est intéressante du point de vue de la présente recherche pour la conception qu’elle propose de la connaissance ordinaire. Dans la description de la science et du monde du travail ( world of working ou common-sense world ) en tant que deux réalités distinctes, le sens commun est vu comme le mode de raisonnement de l’homme ordinaire dans lequel et par lequel il structure son monde. Le sens commun est le style cognitif du monde du travail comme réalité primordiale. Dans cette perspective, la science est une entreprise théorique autonome, séparée du monde du sens commun par une attitude réflexive, assurée par un épochè spécifique. La théorie sociale qui rend compte des constructions du sens des acteurs dans l’attitude naturelle n’est qu’une construction de second degré. Elle étudie les procédures de constitution employées par l’homme au quotidien. La constitution des expériences et des actions, dont la genèse demeure inconsciente dans l’attitude naturelle, est le thème de l’attitude réflexive. La science sociale fait ainsi une analyse constitutive du monde social.

À la lumière de la distinction entre théorie scientifique et activité pratique, le sens commun fait partie du monde préthéorique et partage ses caractéristiques. Le sens commun est un mode de raisonnement préthéorique (« pré-prédicatif » en termes de Husserl), immédiat, intuitivement donné, non problématique. C’est le mode des évidences non questionnées, le mode des faits taken for granted . La science a sa source dans les évidences du sens commun, mais doit aussi s’en détacher. Dans le paradigme phénoménologique, la science se détache du monde de la vie (où elle trouve sa source ultime) par la procédure méthodique de la réduction. Pour Husserl, la réduction phénoménologique est le déplacement du regard phénoménologique de l’attitude naturelle de l’homme situé dans le monde des objets vers la sphère réduite de la conscience où s’effectue la constitution des objets dans l’expérience. Pour SCHÜTZ, le chercheur dans sa posture théorique se détache de l’angoisse primordiale et de son rapport de participation au monde, pour découvrir une manière de thématiser les procédures de constitution des faits sociaux. Pour ainsi dire, le chercheur qui étudie le sens commun doit se détacher de ce dernier, il prend un autre mode de raisonnement et un autre point de vue qui lui permet de procéder à « l’analyse constitutive » du sens commun. Cela veut dire qu’il occupe un point de vue à l’extérieur du monde de la vie quotidienne, un point de vue détaché qui est réservé à la science.

Les théories épistémologiques qui postulent une séparation entre le monde de la science et le monde de la non-science (ce dernier peut être appelé monde du sens commun ou monde de la vie) ont pour préoccupation principale les procédures qui assurent la frontière entre les deux mondes. Dans l’épistémologie formaliste cette préoccupation est connue sous le titre de problème de démarcation (Popper) et dans l’épistémologie historique sous le titre de coupure épistémologique (Bachelard). Ce qui unit les deux paradigmes, c’est le présupposé de l’existence de deux mondes séparés, soit le monde de la science et le monde où se trouve tout type de connaissance refoulée par les critères de validité du savoir scientifique, soit la non-science. Le présupposé des deux mondes est appelé aussi dualisme épistémologique (Freitag).

La science est du point de vue de SCHÜTZ une activité purement théorique, détachée voire même isolée du monde de la vie quotidienne. L’activité scientifique a lieu à l’intérieur des murs du laboratoire. Activité strictement cognitive, elle est indifférente au souci prédominant de l’activité pratique. À l’occasion de ce traitement de l’activité scientifique, SCHÜTZ sera accusé de ‘cognitivisme’ par les ethnométhodologues traitant des problèmes de la connaissance scientifique. Parmi ces derniers, Michael Lynch (1993 : 118) affirme qu’il est impossible de séparer la science du monde de la vie dans lequel elle s’insère. Ceci est aussi le point de départ de Husserl dans sa critique des sciences européennes dans La Crise  : le monde de la vie est l’αρχη, le fondement de toute connaissance possible sur lequel les sciences bâtissent leurs constructions. Mais définir le monde de la vie en tant que source ultime des sciences comme pré-prédicatif, intuitif, immédiat ou pré-donné n’est pas suffisant. Caractériser ce monde comme « donné d’avance » revient à traiter le problème de la Lebenswelt comme un problème partiel à l’intérieur de la science (HUSSERL, La Crise  : 137-140). Cette approche pose la priorité de la science qui est selon « l’idée audacieuse des temps modernes » une science universelle. Les questions en retour sur le monde donné d’avance sont portées du point de vue de la science. À la lumière de ce questionnement le monde de la vie n’est qu’un monde préscientifique, défini par négation. Il est difficile sous cette perspective de saisir son « sens d’être particulier ».

Ce qui a pour effet de mettre également en question, sous ses différents modes généraux, la façon dont les savants, par une conséquence continuelle, reviennent se saisir du monde de la vie avec ses données intuitives toujours disponibles, et nous pouvons y faire entrer aussi en ligne de compte la simplicité parfois de leurs énoncés, formés sur le même mode purement descriptif du jugement qui est propre aux énoncés occasionnels dans le courant de la vie pratique de tous les jours. Ainsi, le problème du monde de la vie, et donc la façon dont celui-ci fonctionne et doit fonctionner pour le savant, est-il un simple problème partiel à l’intérieur de la totalité déjà assignée de la science objective (à savoir, au service de la pleine fondation de celle-ci). ( ibid.,  : 139)

Le traitement du problème du monde de la vie comme problème particulier du point de vue de la totalité prétendue de la science moderne fait partie des conceptions qu’on rassemble sous le titre de dualisme épistémologique . La sphère de la connaissance est divisée en deux : le monde de la science et le monde de la vie comme « source toujours prête d’évidences, que nous revendiquons tout simplement aussi bien en tant qu’hommes pratiques qu’en tant que savants ». La prétention d’universalité de la science moderne exige une séparation entre le monde « objectif-scientifique » et un monde des évidences non problématiques qui est le monde d’expériences « subjectives-relatives ». Le sens d’être particulier du monde de la vie peut être relevé dans une autre perspective, dans laquelle le problème du monde de la vie apparaît comme problème philosophique universel (ibid., p.150-153). D’un autre point de vue, la science peut être considérée comme un fait culturel, l’un des accomplissements de l’activité cognitive des hommes. En tant que fait culturel, la science devient partie intégrée d’un monde de la vie qui s’élargit, le Kulturwelt . La science infuse le monde de la vie et enrichit son contenu.

Nous voici arrivés à une situation inconfortable. Si nous avons fait apparaître le contraste avec tout le soin nécessaire, nous nous trouvons alors devant deux choses bien distinctes : le monde de la vie et le monde objectif-scientifique, mais ces deux choses, il est vrai, dans une certaine relation entre elles. Le savoir du monde objectif-scientifique « se fonde » dans l’évidence du monde de la vie. Cette évidence est donnée d’avance comme terrain aux travailleurs scientifiques, ou selon les cas à la communauté de travail scientifique, mais, bien que ce soit sur le terrain qu’elle édifie, l’édifice lui-même est pourtant une autre chose. Si nous cessons de nous enfoncer dans notre pensée scientifique, si nous devenons conscients que nous autres savants n’en sommes pas moins des hommes, et en tant que tels des composants du monde de la vie qui continue d’être pour nous, qui nous est toujours donné d’avance, alors avec nous c’est toute la science qui s’enfonce dans le monde de la vie – dans le monde simplement « subjectif ». Et qu’en est-il alors du monde objectif lui-même? Qu’en est-il de l’hypothèse de l’être en soi, rapportée tout d’abord aux « choses » du monde de la vie, les « objets », les « corps » réaux, les bêtes réales, les plantes, et aussi les hommes, dans la « spatio-temporalité » du monde de la vie - tous ces concepts n’étant désormais plus compris à partir de la science objective, mais comme on les comprend dans la vie pré-scientifique? ( Ibid., p.148)

Les constructions de la science, dorénavant constituant un monde objectif-scientifique, sont vues maintenant comme des faits culturels qui portent avec eux leur histoire de constitution. La reformulation du problème du monde de la vie en tant que problème universel ouvre la voie sur un autre domaine d’investigations phénoménologiques – le domaine des faits culturels – accessible moyennant une autre série d’analyses constitutives. Il est maintenant inapproprié de dire que le monde de la vie est pré-prédicatif, immédiat, intuitivement donné. Au contraire, le monde culturel a son histoire. Il est le résultat des actes de constitutions consécutifs, une histoire des sédimentations de sens. Il serait plus approprié de procéder à son analyse génétique. C’est dans ce sens qu’on dit que dans ses dernières œuvres Husserl opte pour un paradigme génétique qui vient à la suite du paradigme de l’analyse constitutive. C’est à la lumière de cette reformulation de la tâche phénoménologique qu’on peut chercher un autre paradigme d’interprétation du sens commun.

Les réflexions de Husserl sur la communauté de travail scientifique qui s’insère dans le monde de la vie ne sont pas étrangères à SCHÜTZ. Alfred SCHÜTZ, ainsi que son maître Edmund Husserl, s’oriente vers une conception de la science qui renonce à son autonomie, il prend conscience que la théorie scientifique ne peut pas être considérée comme un monde isolé. Pour autant que la science est l’œuvre des savants et que ces derniers en tant qu’hommes sont insérés dans le monde de la vie, la science, elle aussi se trouve insérée dans le monde de la vie. Le changement de paradigme qui s’opère dans les dernières réflexions de Husserl consiste à rendre compte que la science n’existe pas dans un monde parallèle à celui du monde de la vie, la sphère de la science n’est pas comparable à la sphère phénoménologiquement réduite où l’Ego transcendantal étudie ses actes constitutifs. La science n’est que l’accomplissement de l’activité humaine et en tant que telle un fait culturel, un fait historique, un fait de ce monde.

Avant de procéder à la solution que SCHÜTZ propose au paradoxe de la communication, revenons à la critique de Lynch. La rupture de la science avec le monde du sens commun et son motif pragmatique est possible, selon l’affirmation de Lynch (1993 : 148-152), uniquement au prix d’un présupposé fondamental, soit qu’il existe un point de vue analytique à l’extérieur de l’attitude naturelle. De ce point de vue on peut considérer la science comme activité autonome complètement indépendante de la sphère pratique. Le présupposé du point de vue analytique qui détermine les deux mondes autonomes – celui de la science détaché de celui de la connaissance pratique – caractérise la protoethnométhodologie , selon Lynch. La protoethnométhodologie se définit par un présupposé fondamental, soit qu’il peut exister un point de vue qui transcende le monde de la vie quotidienne. Cette illusion a sa source dans le traitement SCHÜTZien des réalités multiples. Selon Lynch, SCHÜTZ a un rapport purement cognitif à la définition des sub-univers. Cela veut dire que les ‘mondes’ ou les ‘sub-univers’ de la science et du sens commun sont séparés en tant que domaines de la pensée, «  worlds of thought  ». En tant que mondes de la pensée, les réalités multiples se situent dans la conscience de celui qui les pense, de l’ego qui est, dans la théorie SCHÜTZienne, le centre constitutif du monde ambiant et social. L’objectif de ces deux types d’activité n’est que de connaître le monde – « connaître » peut-être dans une manière spécifique - et ils se situent ainsi dans la conscience individuelle.

Le passage de la protoethnométhodologie - qui partage la conception des deux mondes distincts de SCHÜTZ - à l’ethnométhodologie proclamée par Lynch se trouve là où l’on rejette l’illusion qu’il existe ou qu’on peut concevoir une position « analytique » à l’extérieur du champ de l’activité pratique[60]. Il propose ainsi d’« émanciper l’analyse sociologique de son opposition au sens commun », une procédure thérapeutique qui permettra d’ouvrir les horizons de l’analyse vers une discussion générale des questions de validité, de pertinence, des règles d’évidence et des critères de décision impliqués dans l’acquisition de la connaissance, ordinaire ou scientifique. Il propose, par conséquent, d’abandonner la distinction entre connaissance scientifique et connaissance ordinaire et de se concentrer sur l’étude des procédures cognitives en tant qu’insérées dans le monde de la pratique.

Dans l’interprétation proposée par Lynch, la théorie sociale a fait un grand détour par les aventures de la phénoménologie transcendantale de Husserl grâce à – ou plus juste faute de – l’interprétation paradigmatique de SCHÜTZ. Ce dernier, selon Lynch, transmet dans la théorie sociale certaines préoccupations fondationnistes caractéristiques de la phénoménologie classique et ainsi projette la réflexion sociologique sur le chemin de la protoethnométhodologie, introduisant la distinction artificielle entre sociologie professionnelle et sociologie laïque. Sur ce point, Lynch semble reformuler le postulat sur la relation de la théorie à la pratique que nous avons exploré dans le chapitre précédent avec le mouvement de la « réhabilitation de la philosophie pratique ». On peut souligner qu’à ce point l’analyse de Lynch se rapproche du traitement de la question de la connaissance dans la philosophie herméneutique. Dans les deux cas, celui de l’herméneutique ainsi que celui de la sociologie, un retour à la source – la théorie de la praxis - permet de surmonter le fondationnalisme.

L’interprétation que Lynch propose de l’œuvre SCHÜTZienne, ainsi que de sa réception par les ethnométhodologues, s’insère dans une perspective de lecture qui est sceptique par rapport aux analyses transcendantales de Husserl. Ce scepticisme est partagé par l’herméneutique de Gadamer et par la théorie de l’action de Habermas. La sociologie phénoménologique, selon la thèse de Lynch, s’est mise sur la voie du transcendantalisme de Husserl. Ce transcendantalisme (la conception de la sphère réduite et de l’Ego transcendantal) est traduit dans la sphère du monde social par le cognitivisme de SCHÜTZ. Et seulement après certaines études empiriques de Garfinkel la sociologie phénoménologique s’est remise sur « la bonne voie » de la philosophie pratique, changeant ainsi le paradigme de la conscience avec celui de l’activité. Après le détour par les analyses transcendantales, la théorie sociale choisit le paradigme de l’activité qui s’avère plus approprié pour l’étude des phénomènes sociaux parmi lesquels se range aussi l’activité scientifique (dans les sciences de la nature tout comme dans les sciences de la société). À la lumière de ce développement il apparaît que SCHÜTZ a eu tort de suivre Husserl et non Heidegger dans ses analyses de la quotidienneté.

La critique de Lynch est judicieuse, à condition qu’on accepte la perspective de lecture de l’œuvre de SCHÜTZ qu’il choisit. Or il choisit la lecture traditionnelle, celle de Grathoff, M.Natanson, L.Embree, G.Psathas et J.Douglas, de Peter Berger et de certains chercheurs dans la mouvance de l’ethnométhodologie (Garfinkel, Cicourel, Pollner). Selon cette lecture SCHÜTZ a fondé une théorie sociale phénoménologique en élargissant la phénoménologie husserlienne de la Lebenswelt , posant un nouveau paradigme de sociologie générale du quotidien aspirant au statut de méta-théorie sociologique. Il existe pourtant d’autres lectures de l’œuvre SCHÜTZienne. Dans un article fondamental de 1983 Helmut Wagner propose d’interpréter les écrits tardifs de SCHÜTZ dans le sens d’une anthropologie philosophique (CEFAï 1998; les suggestions des sociologues d’orientation phénoménologique de Bielefeld, comme notamment d’Ilja Srubar vont dans la même direction, ibid. , p.36-7). Dans les analyses précédentes, j’ai essayé de suivre cette interprétation. Elle consiste à réaffirmer l’intuition de SCHÜTZ qu’il n’y a pas et il ne peut y exister de coupure entre la contemplation théorique et le monde de la vie. Cette position est déclarée déjà dans le Aufbau . Le mode originaire d’accès au monde n’est pas le mode perceptif, mais le mode pratique. Dans un appendice au premier chapitre de l’œuvre de 1932, SCHÜTZ rejette la possibilité d’exercer la réduction transcendantale dans la théorie sociologique. Son objectif est d’étudier le phénomène du sens dans la socialité mondaine et ce type d’étude ne demande pas d’atteindre la sphère réduite de la conscience assurée par la réduction transcendantale-phénoménologique (1932 : 43-44).

Il reprendra cette idée plusieurs fois dans ses écrits postérieurs. Au cours des années quarante et cinquante, quand la théorie des provinces de sens est formulée, il insistera sur le caractère primordial et fondamental de l’expérience du monde du sens commun. Il est particulièrement important pour le chercheur (en sciences sociales et en sciences de la nature également) de rester dans le monde de l’attitude naturelle et d’exercer son activité scientifique dans les limites de la réalité englobante de la Lebenswelt. Car c’est la seule province de sens qui assure la possibilité de communiquer son savoir à autrui. En tant que scientifique, l’observateur est essentiellement solitaire, il n’a pas de compagnon (1943 :81). Il n’a pas d’environnement social, il se positionne à l’extérieur des relations sociales (1945 : 253). En cela le monde de la science est proche du monde des rêves, les deux sont des activités solitaires. Ainsi, dans les deux additions de «  On Multiple Realities  », SCHÜTZ pose la question sur une épochè qui pourra assurer la transition du monde de l’observation théorique au monde quotidien des contemporains.

But how is it possible for the solitary thinker, with his theoretical attitude of disinterestedness and his aloofness from all social relations to find an approach to the world of everyday life in which men work among their fellow-men within the natural attitude, the very natural attitude which the theoretician is compelled to abandon? ( ibid., p.254)

L’activité scientifique nécessite la communication des idées, des résultats obtenus ou des hypothèses. La science est née dans la corroboration ou le rejet des hypothèses/résultats par d’autres scientifiques. L’approbation et la critique mutuelle des chercheurs s’effectuent dans un milieu de communication qui est possible uniquement à l’extérieur de la sphère de la science, dans le monde entourant de la vie ( ibid. , p.256). Avec la prise de conscience de ce paradoxe de la communication, et par la force du miracle du συμφιλοσοφειν, la science est réinsérée dans le monde de la vie (p.259).

La reconsidération de la science comme une activité pratique entre autres, faisant partie du monde du sens commun ( common-sense world ) est réaffirmée dans le texte qui est considéré être le plus achevé des essais de la période américaine, le «  Common-Sense and Scientific Interpretation of Human Action  ». « Pour autant que l’activité scientifique est socialement fondée, elle est une parmi toutes les autres activités qui ont lieu dans le monde social. » (1953 : 37) Plus encore, tout comme la connaissance ordinaire, le savoir scientifique se fonde sur une réserve de connaissances accessibles socialement distribuées. Dans son activité scientifique, le chercheur s’appuie sur un «  stock of knowledge » , un concept introduit pour caractériser le type d’accumulation et de conservation de la connaissance dans le monde de la pratique. Le stock de connaissances du chercheur est constitué par le corpus de sa science et il est pris comme allant de soi ( ibid. , p.39). Ainsi, le savoir scientifique et la connaissance ordinaire peuvent être réfléchis dans les mêmes catégories, les deux constituent une réserve d’expériences qui leur est spécifique. Ce stock de connaissances est différent dans le cas de la science et dans le cas du sens commun comme il est différent pour chaque individu à un moment donné de sa situation biographique. Parce que la constitution de la réserve de connaissances est historiquement contingente et variable, elle peut être étudiée à l’aide d’une analyse génétique (Husserl suggère ce paradigme pour l’étude de la Lebenswelt sous son aspect de Kulturwelt ). La conception de la connaissance en tant que réserve d’expériences sera considérée en détail dans la section suivante.

La notion de réserve de connaissances est parmi les idées les plus discutées de SCHÜTZ. Elle est développée tout au long de son œuvre, à partir de l’ Aufbau et dans les articles de la période américaine, jusqu’aux Structures du monde de la vie où cette idée trouve sa plus grande amplification. La notion de «  stock of knowledge  » exprime le mieux la conception SCHÜTZienne de la connaissance pratique. Elle est aussi parmi les notions le plus souvent citées de SCHÜTZ. La connaissance ordinaire contenue dans le stock of knowledge est souvent rattachée à la conception de common-sense knowledge (ROGERS 1983 : 54-59). À travers l’histoire de la notion de réserve de connaissances, une reconstruction de la conception SCHÜTZienne du sens commun sera tentée.

Les sources du concept en question se trouvent dans les analyses husserliennes de l’expérience, une problématique qui est reprise par SCHÜTZ dans le deuxième chapitre de l’ Aufbau . La notion de réserve d’expériences[61] s’inscrit à l’intérieur de sa théorie de la signification.

SCHÜTZ parvient à l’idée d’une réserve de connaissances constituée par des expériences du passé dans l’analyse des différentes configurations de l’expérience vécue. À la suite de Husserl il articule quelques étapes dans la production de l’unité des contextes d’expérience (1932 : 69-77). À travers ces étapes, la conscience est mue d’une rencontre purement cognitive avec le datum vers l’état de conscience qui caractérise l’expérience vécue ( Erlebnis ). Dans cet état le regard réflexif permet de voir la continuité entre les expériences du passé. Des « contextes de sens » sont ainsi créés par une opération de synthèse. Il devient ensuite possible de constituer le « contexte total » de toute mon expérience par une synthèse d’un niveau plus élevé. Dans le contexte total, le contenu de l’expérience vécue est considéré en tant qu’unité. Le contenu total de tout ce que j’ai vécu est alors rassemblé et coordonné dans le contexte total de mon expérience. Ce contexte total s’élargit avec toute nouvelle expérience. À tout moment il existe donc un noyau grandissant d’expériences accumulées, la réserve d’expériences ( Erfahrungsvorrat ) . Ce noyau est constitué par des objets de l’expérience qui ont été produits par des actes de synthèse. « Mais les objets de cette réserve sont toujours pris comme allant de soi. Nous ne faisons pas attention au fait qu’ils sont des produits d’une activité consciente précédente, qu’ils ont passé par un processus complexe de constitution. » ( ibid. , p.77) [62]

La capacité de la conscience de prendre les objets de la réserve d’expériences comme allant de soi, ignorant le fait qu’ils sont le résultat d’une activité constitutive de la conscience, est fondamentale pour la formation du stock de connaissances. Grâce à cette capacité d’« oublier » les synthèses de sens, l’information s’accumule dans le stock sous forme de contenu passif de l’expérience. Les éléments de ce contenu, maintenant existant sous forme passive, ont pourtant été produits dans le passé par l’activité intentionnelle de la conscience. Ces éléments passifs constituent les strates profondes de l’expérience prises comme allant de soi. Mais en même temps, tout élément des strates profondes peut ici et maintenant être réactivé, transformé de nouveau sous le mode actif et réutilisé. Ce procédé est à l’œuvre notamment dans le jugement de reconnaissance. La réactivation est possible par un changement d’intérêt du sujet et de son point de vue. La limite entre le contenu passif et le contenu actif de l’expérience dépend alors des modifications de l’attention, une procédure pour laquelle SCHÜTZ a adopté plus tard le terme épochè (voir note 56 ci-dessus, p. 174).

Le stock de connaissances se limite cependant à des expériences qui n’ont pas été réactivées.

Let us therefore limit the term « stock of knowledge at hand » to the store of already constituted objectivities of experience in the actual Here and Now, in other words, to the passive “possession” of experiences, to the exclusion of their reconstitution. ( Ibid. , p.78)

Ce qui apparaît dans la reconstruction de l’expérience ici et maintenant est déterminé par le motif pragmatique ou bien par un autre type d’attention à la vie qui préoccupe l’Ego dans la situation donnée. SCHÜTZ suggère une possibilité de thématiser les éléments du contenu passif de la réserve d’expériences pris comme allant de soi (les éléments de connaissance des strates profondes de la réserve). Les synthèses de sens par lesquelles un élément donné a été constitué peuvent être mises en évidence par un changement d’attitude, à savoir dans l’attitude de la réduction phénoménologique.

Ceci est une procédure qui vise à mettre en lumière la genèse de la réserve d’expériences. Les préoccupations de SCHÜTZ vont cependant dans un autre sens, celui de l’analyse du monde de la vie sous son mode d’Ici et Maintenant, vers une analyse de l’expérience quotidienne dans l’attitude naturelle. Dans cette perspective, la réserve d’expériences n’est pas décomposée en strates de connaissances passives et connaissances actives. À tout moment de sa vie, l’homme de la rue tombe sur des expériences du passé contenues dans le ‘dépôt’ ( storehouse ) d’expériences. « Il connaît le monde et sait à quoi s’attendre. » ( ibid. , p.81) Au cours de sa vie, l’homme de la rue accumule des expériences et augmente ses connaissances du monde dans lequel il vit. Il est possible d’élargir le contenu du ‘dépôt’ d’expériences aussi grâce au fait que l’expérience vécue est vue dans une lumière différente à l’arrivée d’un événement au présent.

L’expérience passée se présente à l’homme dans l’attitude naturelle en tant qu’ordonnée, en tant que connaissance de ce à quoi il peut s’attendre, tout comme le monde extérieur se présente à lui en tant qu’ordonné. L’existence de l’ordre est prise comme allant de soi. Seulement à l’occasion d’un problème survenu l’homme de la rue se posera la question sur la constitution de l’ordre. En ce qui concerne l’ordre de l’expérience vécue, il s’agit des modes d’organisation qui reproduisent la synthèse de configurations de sens qui a lieu à l’occasion de la première rencontre avec l’expérience.

Sous le mode de l’attitude naturelle, la réserve d’expériences est caractérisée par son contenu qui s’organise en trois volets. Tout d’abord, dans cet ‘entrepôt de connaissances’ entrent les synthèses d’expériences vécues concernant le monde extérieur. Ainsi, un savoir factuel sur les objets physiques est constitué, mais aussi sur les objets animés : une connaissance des êtres humains, de ses contemporains, des groupes sociaux ainsi que des objets produits par l’activité humaine, les objets culturels. Un deuxième volet de la réserve de connaissances est constitué par les synthèses d’expérience intérieure, c’est-à-dire des jugements produits à l’occasion d’une expérience passée, les produits de l’activité de l’esprit et de la volonté. Les expériences du monde extérieur ainsi que les expériences intérieures de la conscience sont ordonnées. Un troisième volet de la réserve de connaissances englobe les procédures de l’ordre : les règles de la science et celles de la logiques formelle, toutes sortes de règles pratiques et de règles étiques. SCHÜTZ propose d’appeler ces procédures de l’ordre les schèmes de l’expérience. Un schème d’expérience est un contexte de sens dans lequel les objets de l’expérience passée trouvent place, détachés du processus de leur constitution. Le processus de constitution des objets dans l’expérience est totalement ignoré dans les schèmes d’expérience au profit de l’objet constitué qui est pris comme allant de soi. Le schème d’expérience est ainsi l’élément par excellence des strates supérieures de la réserve d’expériences. La connaissance est prise comme un objet statique et n’a pas besoin d’analyse génétique (la dernière est réalisable seulement sous le mode de la réduction phénoménologique). Ceci est la caractéristique principale de la connaissance dans l’Ici et Maintenant ( ibid. , p.82). Les schèmes d’expérience ont une fonction essentielle de ce point de vue : elle deviennent des schèmes d’interprétations.

Dans la situation d’Ici et Maintenant , l’Ego exerce sa capacité d’ordonner l’expérience à l’aide des synthèses de reconnaissance. L’expérience actuelle est alors rapportée à un objet qui est déjà présent dans la réserve d’expériences.

We shall call the process of ordering lived experience under schemes by means of synthetic recognition « the interpretation of the lived experience », and we shall include under this term the connection of a sign with that which it signifies. Interpretation, then, is the referral of the unknown to the known, of that which is apprehended in the glance of attention to the schemes of experience. ( ibid., p.84)

Le rôle de la réserve d’expériences est alors de fournir des objets de jugement (déjà constitués) nécessaires aux synthèses de sens dans l’expérience actuelle. Si toute interprétation est la jonction de l’inconnu à un déjà connu, la réserve d’expériences est cette base d’objets constitués (le déjà connu) qui précède tout jugement. Le concept d’ Erfahrungsvorrat s’insère entièrement dans la théorie de la signification de l’ Aufbau . À la lumière de la théorie de la signification, la connaissance apparaît comme la somme des objets de jugements déjà constitués. « La connaissance est alors un dépôt auquel on peut faire appel à tout moment par la réactivation des jugements en question. » ( ibid. , p.180) Le processus d’interprétation dépend de ce dépôt de connaissances où se trouvent les schèmes d’interprétation qu’on utilise dans les synthèses de sens de l’expérience actuelle. La réserve d’expériences répond ainsi à l’exigence d’une connaissance préalable engagée dans l’interprétation.

Au cours des années quarante, SCHÜTZ s’appuie sur le concept d ’Erfahrungsvorrat pour lui donner un sens nouveau dans le cadre de la théorie du monde de la vie ( common-sense world ) développée dans les articles de la période américaine. Pendant cette période, le terme Erfahrungsvorrat , réserve d’expériences, est progressivement remplacé par Wissensvorrat , réserve de connaissances ou stock of knowledge . La transformation d’ Erfahrungsvorrat en Wissensvorrat est accompagnée par la prise en compte du caractère social de la connaissance pratique, ce n’est plus la réserve d’expériences strictement personnelles, mais un ensemble de connaissances socialement transmises. Cette même transformation est, du point de vue de la recherche sur la possibilité du penser-en-commun et agir-avec-autrui, un passage de la connaissance individuelle à une conception de la connaissance collective, une conception qui explique les mécanismes du partage et de l’utilisation de la connaissance dans le groupe.

On trouve une brève présentation de la notion stock of knowledge déjà dans l’article de 1943, intitulé «  The Problem of Rationality in the Social World  » (voir ci-dessus, p.166). À la différence du traitement strictement phénoménologique de l’ Aufbau , où la réserve de connaissances en tant que ressource de schèmes d’interprétation est utilisée dans tout type de connaissance, théorique ainsi que pratique (c’est-à-dire qu’il s’agit d’un procédé interprétatif universel), dans l’article de 1943 la réserve de connaissances accessibles englobe surtout l’information utilisée à des fins pratiques. C’est-à-dire que le stock of knowledge se limite à la connaissance pratique et est subordonné au motif pragmatique du monde de la vie quotidienne. Le savoir accumulé dans cette réserve répond à l’idéal de «  subjective likelihood  », de la plausibilité et de la probabilité pratique. Le principe de l’organisation du stock de connaissances sont les habitudes, les règles d’emploi, les principes d’agir : un principe non contrôlé et non réflexif dont le seul critère de validité est l’efficacité pratique. À la place des strates profondes de l’expérience prise comme allant de soi, dans la théorie de ‘ stock of knowledge at hand ’ on trouve des automatismes non réfléchis qui organisent la vie quotidienne. Ainsi, le fondement pré-prédicatif de l’expérience est remplacé par une sphère de connaissances tacites (sur la question de la connaissance tacite, voir la section correspondante dans l’appendice, p.303). Leur genèse a été oubliée dans l’automatisme de la vie quotidienne, mais reste toujours accessible à la pratique, elle peut être reproduite. Il est ensuite précisé que la connaissance pratique contenue dans le stock n’est pas rationnelle dans le même sens que quand on parle de la rationalité de la connaissance scientifique.

Dans l’article de 1945 consacré à la description des réalités multiples, le terme ‘ stock of knowledge ’ est mentionné sans recevoir une interprétation détaillée. SCHÜTZ reprend le terme dans le sens qui lui a été attribué dans les articles précédents, insistant sur l’importance de la connaissance préalable pour l’interprétation du monde ambiant. C’est la connaissance que nous avons du monde objectif et du monde social dans l’attitude naturelle. Elle se fonde sur l’expérience vécue et constitue un schème de référence :

All interpretation of this world [celui de la vie quotidienne] is based upon a stock of previous experiences of it, our own experiences and those handed down to us by our parents and teachers, which in the form of « knowledge at hand » function as a scheme of reference. (1945 : 208).

Le même texte est repris dans «  Common-Sense and Scientific Interpretation of Human Action  » (1953 : 7). Parallèlement à la distinction entre connaissance ordinaire et connaissance scientifique, SCHÜTZ reprend la problématique de la réserve de connaissances disponibles. Il décrit la connaissance du sens commun comme un système de typifications. Le concept de ‘ stock of knowledge at hand ’ est central dans la définition de la connaissance ordinaire. La notion en question est discutée en termes de « ressources d’expériences » héritées historiquement, sanctionnées socialement et partagées intersubjectivement. SCHÜTZ souligne que la connaissance ordinaire du monde social exprime un aspect de familiarité avec ce monde, une connaissance préalable ( pre-acquaintanceship ) du monde est inhérente à l’être agissant. Plus encore, on prend comme allant de soi que ce monde a existé avant l’apparition de la conscience individuelle et avant tout questionnement sur son fonctionnement. Le monde du sens commun est ainsi caractérisé par des entités de sens préexistantes et non questionnées. Ces dernières entrent dans le système de typifications, c’est-à-dire elles ouvrent l’horizon de l’anticipation d’expériences similaires dans le futur. Le système de typifications est une autre manière de chercher la résolution du problème de l’ordre préexistant du monde social. Ce système fonctionne de façon similaire à l’automatisme des habitudes et des règles de la pratique.

Ce qui est nouveau dans l’interprétation de la connaissance du sens commun dans l’article de 1953 est que l’accent est mis sur ses propriétés en tant qu’expérience intersubjective. Il existe dans le stock de connaissances des constructions additionnelles qui émergent dans le raisonnement du sens commun avec la prise en compte du caractère intersubjectif du monde social. Si ce monde n’est pas mon monde privé, mais un monde que je partage avec les autres, ma connaissance de ce monde est aussi intersubjective ou socialisée. Il y a trois aspects du problème de la socialisation de la connaissance de sens commun (1953 : 11) :

  1. La réciprocité de perspectives ou la socialisation structurelle de la connaissance. Le postulat de la réciprocité des perspectives exprime les deux idéalisations fondamentales du raisonnement du sens commun. L’objectif de ces idéalisations est de surmonter les différences qui existent dans les perspectives subjectives des acteurs et les facteurs qui en résultent. L’idéalisation de l’interchangeabilité des points de vue implique que si j’échange mon point de vue avec celui de mon prochain, j’aurai le même type d’expériences que lui à ma place. La deuxième idéalisation concerne les propriétés de ma situation biographique, à savoir que les différences dues à mon propre système de pertinences (qui proviennent de la particularité de ma situation biographique) peuvent être ignorées. C’est l’idéalisation de la congruence des systèmes de pertinences qui rend les différences entre les situations biographiques individuelles non pertinentes en ce qui concerne les objectifs pragmatiques communs. Ces deux idéalisations constituent la thèse générale de la réciprocité des perspectives (1953 : 11-13; 1955 : 315-316).

  2. L’origine sociale de la connaissance ou la socialisation génétique de la connaissance. De tout l’ensemble de la connaissance contenue dans le stock, seulement une petite partie provient de mon expérience personnelle (de l’expérience vécue). La plupart de ma connaissance du monde social m’est transmise par mes parents, mes amis, mes professeurs et les professeurs de mes professeurs. La connaissance factuelle du monde, mais aussi la connaissance concernant la formation des constructions typiques, sont transmises par l’intermédiaire du langage ordinaire. Ce médium exprime aussi le point de vue anonyme du groupe social, un système de pertinences anonyme est aussi présent dans le langage. Le postulat de l’origine sociale distingue la conception des œuvres de maturité de SCHÜTZ, celle du stock de connaissances socialement distribuées, de la conception d’ Erfahrungsvorrat de son premier travail. Si le concept de réserve d’expérience était surtout destiné à décrire le rôle de l’expérience vécue (qui est une expérience personnelle) dans le processus d’interprétation de sens, le concept de stock de connaissances ne peut pas se réduire à une expérience personnelle isolée de la connaissance cumulée dans le monde intersubjectif. Vivre dans le monde avec autrui implique aussi prendre en compte ou même partager son expérience de ce monde, accumuler l’expérience des prédécesseurs. Ainsi on ne peut pas limiter le contenu du stock de connaissances à la somme d’expériences particulières. Le stock de connaissances englobe toute sorte de connaissances, non seulement celles qui ont leur origine dans l’expérience vécue. Il est plutôt caractérisé comme toute connaissance qui peut être exprimée dans le langage ordinaire et qui sert à s’orienter et à agir dans le monde social.

  3. La distribution sociale de la connaissance. Ce postulat exprime l’idée d’une répartition de la connaissance ordinaire ou de l’existence des sphères de spécialisation. La thèse générale de la réciprocité des perspectives, comme on a vu, est formulée pour surmonter les différences dans les perspectives personnelles. Le raisonnement du sens commun prend en considération le fait que le stock de connaissances est différent chez les différents individus, bien que l’idéalisation de l’interchangeabilité des points de vue soit fondamentale pour la communication et l’interaction quotidienne. La formation et le maintien de la réserve de connaissances se font en fonction du système de pertinences de l’individu et sont largement déterminés par sa situation biographique. Ainsi, il peut être ‘expert’ dans un certain domaine et n’avoir que des notions vagues dans un autre domaine. La prise en compte de ces différences individuelles est partie intégrale de la connaissance du sens commun. Ainsi, la connaissance est socialement distribuée parmi les experts qui peuvent être consultés lorsque le savoir relatif de leur domaine est nécessité. La connaissance du sens commun est alors aussi la connaissance sur la manière dont le savoir est réparti socialement : il faut savoir qui consulter lorsque l’action en situation exige un savoir d’expert. Le stock de connaissances s’étend aussi au savoir contenu dans le stock de connaissances d’autrui. Dans ce cas, on ne peut considérer la connaissance pratique comme connaissance strictement personnelle. Car on peut avoir recours à la connaissance personnelle des autres membres du monde social. Les limites entre les réserves d’expériences des individus sont facilement franchies grâce à l’existence dans chaque stock de connaissances personnelles d’un élément fondamental, soit l’information sur le savoir possédé par autrui. Sa condition de possibilité est la communication du savoir social assurée par la thèse générale de la réciprocité des perspectives.

Eu égard à ce dernier raisonnement, SCHÜTZ introduit ce qu’il appelle l’effet du miroir[63] : je dois avoir une connaissance suffisante de ce que l’autre sait, et le savoir qu’il possède doit aussi contenir une connaissance suffisante de ce que je sais. C’est la condition de l’action idéalement rationnelle. Pour ce type de connaissance (générée par l’effet du miroir), SCHÜTZ utilise l’expression mutual knowledge ou connaissance mutuelle . L’exigence d’une connaissance mutuelle se range parmi les idéalisations de la vie quotidienne et du raisonnement du sens commun. Ce type de connaissance est rarement atteint sous une forme claire et distincte, nous avons rarement une idée exacte de ce que l’autre sait. Ainsi, il s’avère que dans ces circonstances, l’interaction rationnelle est impraticable (1953 : 32). Sur ce point, SCHÜTZ rejoint sa conclusion de l’article de 1943.

La discussion de l’action rationnelle dans les textes des années cinquante prend une autre piste d’investigation. L’action rationnelle devient possible à l’intérieur d’un cadre de typicalités prises comme allant de soi. Dans ce cadre de constructions et d’idéalisations sur les situations, les motifs, les moyens et les fins d’action ne sont pas problématisés, ce cadre de typicalité n’est pas questionné, il reste indéterminé. Le cadre des constructions de l’action prend la forme d’un horizon non déterminé de l’action. La rationalité du sens commun englobe seulement les éléments de ce contexte qui sont clairs et distincts. Ainsi, il s’avère que l’action est seulement partiellement rationnelle, qu’il y a différents degrés de rationalité dans le monde quotidien, parmi lesquels on peut distinguer les « certitudes empiriques », la « plausibilité » ou « subjective likelihood  ». Dans le monde de la pratique nous sommes toujours prêts à « saisir les chances » et « prendre le risque », à exprimer nos espoirs et peurs. Notre disposition à agir est ainsi toujours déterminée par l’incertitude à l’égard du sort de notre projet d’action ( ibid. , p.33).

SCHÜTZ fait mention du stock de connaissances disponibles aussi dans la discussion de l’interprétation scientifique de l’action humaine. Le chercheur utilise dans son activité scientifique la connaissance déjà accumulée dans son domaine d’étude, soit le corpus de sa science. Ce corpus de la science est comparé par SCHÜTZ au stock de connaissances disponibles. Il contient les règles et les procédés qui forment la méthode de la science, ce ne sont que les procédés qui ont réussi l’épreuve de la pratique scientifique. Elles sont aussi prises comme allant de soi, bien que la structuration du stock de connaissances du chercheur est différente de celle de l’homme au quotidien. Les différences sont dans les degrés de clarté du savoir contenu, différentes régions de la réalité sont prises comme allant de soi par l’homme de la rue et par l’observateur scientifique. Ceci explique comment un phénomène peut être thématisé ou non dans l’attitude naturelle et dans l’attitude scientifique. Le stock de connaissances disponibles remplit la fonction de procédures de base non thématisées de la théorie scientifique.

À première vue, pour autant que le stock de connaissances est utilisé dans la science, il semble que la notion stock of knowledge des années cinquante est proche de l’idée de schèmes d’interprétation universellement utilisables dans le processus cognitif, dans la praxis ainsi que dans l’activité théorique. En effet, la réserve de connaissances a une fonction spécifique dans la théorie scientifique, c’est l’arrière-plan non thématisé de la science. Mais cet arrière-plan est constitué par le savoir déjà acquis et pris comme allant de soi, par le corpus de la science, et en tant que tel il est très différent de la réserve d’expériences personnelles ( Erfahrungsvorrat ) qui contient les schèmes d’interprétation. Dans les articles de la période américaine, SCHÜTZ accentue sur le caractère social du stock of knowledge at hand et en cela il s’éloigne du paradigme de l’expérience dans le sens d’une théorie de l’expérience intersubjective acquise dans l’action, dans le sens d’une théorie du lien social et de la connaissance qui est à l’œuvre dans l’interaction.

Dans le dernier texte achevé de cette période, l’article « Some Structures of the Life-World » (1966, publication posthume), SCHÜTZ affirme que seulement une petite partie de la connaissance de l’individu a son origine dans l’expérience personnelle. Il serait plus juste de parler de socially derived knowledge , de connaissance d’origine sociale. Ce savoir est pris comme allant de soi par l’acteur, accepté sans question comme valide puisqu’il a passé l’épreuve de la pratique. La connaissance transmise dans le groupe social est déjà testée par un autre membre du groupe, ou bien elle est supposée l’être. En tant que socialement transmise, la connaissance contenue dans le stock devient un élément de la forme de vie et prend la forme d’un schème commun d’interprétation qui est ainsi un moyen d’accord mutuel et de compréhension.

This is so because only to a very small extent does the knowledge of each individual originate from his personal experience. The overwhelming bulk of his knowledge is socially derived and transmitted to the individual in the long process of education by parents, teachers, teachers of teachers, by relations of all kinds, involving fellow-men, contemporaries and predecessors. It is transmitted in the form of insight, beliefs, more or less well founded or blind, maxims, instructions for use, recipes for the solution of typical problems, i.e., for the attainment of typical results by the typical application of typical means. All the socially derived knowledge is, to begin with, accepted by the individual member of the cultural group as unquestionably given, because it is transmitted to him as unquestionably accepted by the group and as valid and tested. Thus it becomes an element of the form of social life, and as such forms both a common schema of interpretation of the common world and a means of mutual agreement and understanding. (SCHÜTZ 1966: 119-120)

Le contenu du stock de connaissances est ensuite divisé en zones de familiarité. William James fait la différence entre ‘ knowledge about’ et ‘knowledge of acquaintance’ . Le premier est la connaissance claire et distincte des objets du monde environnant, ce type de savoir inclut aussi le savoir comment un objet donné fonctionne. Le ‘ knowledge about ’ s’étend à un secteur relativement restreint de la réalité dans lequel l’individu se sent comme un ‘expert compétent’. Le ‘knowledge of acquaintance ’ est le type de savoir relatif à un secteur plus large. C’est un savoir vague et imprécis qui permet de s’orienter et d’opérer avec les objets au quotidien sans savoir comment ils fonctionnent.

Le stock de connaissances disponibles contient des éléments de ces deux types. Il est divisé ainsi en degrés de familiarité et obtient de là sa structure interne. La structuration du stock de connaissances est déterminée par la stratification du monde de la vie sous l’aspect spatio-temporel. Sous ce rapport, le monde de la vie se divise en trois segments. Il y a tout d’abord le monde dans l’expérience actuelle («  within my actual reach  ») qui est immédiatement donné à la perception, qui a son influence directe sur le sujet et sur lequel le sujet peut agir dans l’immédiat. Il y a ensuite le monde qui a déjà été à ma portée, mais qui ne l’est plus («  within my previous reach  »), et ici la question se pose de savoir si l’on peut re-actualiser cette expérience, sur notre capacité de rétablir l’accès aux connaissances que nous avions dans le passé (à l’aide des idéalisations « et ainsi de suite » et « je puisse le refaire »). Le troisième segment du monde de la vie couvre la zone de ce qui est seulement potentiellement atteint par le sujet («  within my potential reach  »). Eu égard à cette zone, la supposition est faite que ses structures typiques sont les mêmes que les structures du monde à ma portée directe ( within my actual reach ).

La structuration du stock de connaissances est déterminée par les zones d’intérêt. Comme les intérêts d’un individu peuvent changer au cours de sa vie et dans des situations différentes (en relation avec sa motivation dans l’action), le stock de connaissances prend une forme différente. Il est important de souligner que les formes de notre connaissance du monde de la vie sont différenciées par multiples critères et varient pour l’individu dans les différents moments de sa vie, d’un individu à l’autre, de l’individu au groupe social, à l’intérieur du groupe et d’un groupe à l’autre. Le contenu de ce qui est su sans être remarqué ni mentionné, connu ou seulement cru, est relatif : pour l’individu il est relatif à sa situation biographique, pour le groupe social il est relatif à la situation historique du groupe. Dans ce sens, le stock de connaissances est déterminé par la connaissance que l’individu - à un moment précis de sa vie - a à sa disposition, dont il est en possession dans une situation donnée. Le contenu de ce dernier est défini par le motif d’action en correspondance avec la structure ontologique du monde. L’articulation du monde en strates de la portée de l’individu implique que le sujet se définit toujours par rapport à la situation dans laquelle il se trouve. Son stock de connaissances est articulé en correspondance avec la situation de l’individu. Le stock actuel ne contient que des connaissances qui sont pertinentes pour l’individu Ici et Maintenant afin de définir la situation.

Dans le cas concret, l’acteur fait référence à des expériences antécédentes qu’il peut actualiser et réutiliser. Ce processus cognitif a été décrit par Husserl sous le titre de synthèse de reconnaissance.

The actual stock of knowledge is nothing but the sedimentation of all experiences of former definitions of previous situations, experiences which might refer to our own world in previously actual, restorable, or obtainable reach or else to fellow-men, contemporaries, or predecessors. In the light of our foreknowledge the situation to be defined may appear as typically alike, typically similar to a situation previously defined, as a modification or variation of the latter or else as entirely novel, and all this is what Husserl has called synthesis of recognition in all its species. (1966:123)

Dans ce fragment SCHÜTZ revient à l’idée de traiter la connaissance contenue dans le stock (et engagée dans la définition de la situation) comme connaissance préalable ( foreknowledge ), comme connaissance des situations typiques et des actions typiques. Dans la perspective de l’héritage philosophique de Husserl, la connaissance préalable était catégorisée sous forme de schèmes d’interprétation. L’actualisation de ce type de connaissance se fait ensuite selon le mécanisme des synthèses de reconnaissance. La connaissance pratique est selon cette interprétation une réserve d’expériences passées, strictement individuelles ou socialement transmises. Comme au début de son développement intellectuel, SCHÜTZ interprète ce problème à l’aide d’une conception de la pertinence[64].

Le sociologue américain fait la différence entre la pertinence motivationnelle ( motivational relevancy ) et la pertinence thématique ( thematic relevancy ). La première se réfère à la définition de la situation, elle détermine quels éléments de la structure ontologique du monde et de la réserve de connaissances sont pertinents ici et maintenant, pour la praxis . La pertinence motivationnelle détermine la sélection des éléments pertinents de l’ensemble de toute la connaissance préalable. La pertinence thématique se fonde sur la pertinence motivationnelle, mais en est essentiellement différente. Elle est à l’œuvre dans les cas où la connaissance préalable est insuffisante et il faut faire appel à un élément nouveau. Cet élément se trouve soit dans la sphère de l’inconnu, soit dans les zones qui sont moins familières et dans ce cas leur connaissance doit être transformée en plus haut degré de familiarité. Dans les deux cas il s’agit d’une nouvelle structuration du stock actuel de connaissances, le stock est reconstitué. L’élément de connaissance en question n’est pas pris comme allant de soi (comme dans la pertinence motivationnelle), mais est questionné d’où il obtient sa pertinence.

Ensuite, ce qui caractérise l’élément thématisé est que le souci pour lui n’est pas purement cognitif : il devient un problème auquel il faut trouver une solution, une solution pratique, théorétique ou émotionnelle. Du stock d’expériences, pré-donné en tant qu’horizon de l’action, un type d’expérience déjà connu est évoqué qui devient pertinent à la lumière de la synthèse de reconnaissance. Il s’agit dans ce cas d’une autre espèce de pertinence, soit la pertinence interprétative ( interpretational relevancy ) qui évoque la connaissance typique relative à la solution du problème actuel. La pertinence interprétative joue sur l’effet de coïncidence de ce qui est thématiquement actuel avec ce qui est pré-donné dans l’horizon de l’expérience, de ce qui est questionné avec ce qui est pris comme allant de soi, du problème avec la connaissance qui est devenue une possession habituelle avec la routine. La sélection et l’application de l’élément pertinent (contenu dans le stock de connaissances préalables) représentent un jeu d’association qui reste déterminé par la situation biographique de l’acteur, par son milieu culturel et les conditions sociales. Ainsi le même monde social peut être interprété différemment par les membres des cultures différentes. La pertinence interprétative est un moyen d’expliquer le relativisme culturel :

The selection and application of interpretationnally relevant material, even after it is once learned, and has become a habitual possession and a matter of routine, still remains biographically, culturally and socially conditioned. The same life-world lends itself to a magic interpretation by primitive people, a theological one by the missionary, and a scientific one by the technologist. (1966: 129)

En conclusion, on peut dire qu’à la lumière des dernières recherches de SCHÜTZ le stock de connaissances disponibles apparaît comme une entité assez complexe. Il est tout d’abord divisé en zones de familiarité et en sphères d’accessibilité. La structuration du stock de connaissances est déterminée par la spécificité de la situation biographique et est en cours de développement : certains éléments du stock peuvent être évoqués à partir d’une zone de moindre familiarité pour intégrer la zone des connaissances directement accessibles. Ensuite, eu égard à la situation biographique, le contenu de la réserve d’expériences vécues change avec le temps et est différemment structuré en situation. La distinction est faite entre le savoir préalable ( foreknowledge ) et le stock actuel. Les transformations dans la structure du stock s’effectuent moyennant le système de pertinences parmi lesquelles SCHÜTZ distingue la pertinence motivationnelle, la pertinence thématique et la pertinence interprétative. Tous ces processus de développement, sédimentation et transformation de la structure du stock de connaissances pris en compte, il apparaît que le stock actuel de connaissances, celui qui est à l’œuvre dans l’action, est une constitution temporelle, occasionnée in situ , toujours différente dans les situations différentes. Le travail de la constitution de la connaissance pratique est toujours à refaire en correspondance avec le cas concret (la structure ontologique du monde) et la situation biographique de l’acteur (inclusivement son système de pertinences, milieu culturel et conditionnement social).

Ces conclusions se sont confirmées dans les dernières réflexions de SCHÜTZ. À partir de notes des années 1957-1958, Thomas Luckmann publie Les structures du monde de la vie , l’œuvre qu’il appelle le terminus ad quem des réflexions philosophiques et sociologiques de SCHÜTZ. Le premier volume de cet ouvrage est consacré à la connaissance du monde de la vie quotidienne et contient le développement de la notion de stock de connaissances. Déjà dans les remarques introductives sur la nature du monde de la vie quotidienne, SCHÜTZ souligne le caractère indéterminé de la réserve d’expériences :

The stock of knowledge pertaining to thinking within the life-world is to be understood not as a context transparent in its totality, but rather as a totality of « self-evidences » changing from situation to situation, being set into relief at any given time by a background of indeterminacy. This totality is not graspable as such but is cogiven in the flow of experience as a certain reliable ground of every situationally determined explication. (1973: 9)

Le stock de connaissances n’est donc pas un système intégré par une logique interne, mais plutôt la totalité des explications sédimentées qui ont été formulées dans des situations concrètes. Le stock de connaissances est ainsi une réserve constituée par des solutions de problèmes. Une partie d’entre elles sont individuelles, c’est-à-dire elles ont été générées dans l’expérience personnelle de l’individu et elles relèvent de son expérience vécue. Une autre partie des explications qui forment le stock de connaissances sont issues des solutions « traditionnelles » socialement transmises. La totalité des explications n’est pas un corpus immuable, son contenu varie en situation. Pour cette raison, il est important de souligner que le stock de connaissances n’est pas transparent dans sa totalité. Il ne peut être considéré ni en tant que système ni en tant que contexte, mais uniquement en tant qu’unité contingente d’explications constituée en situation.

Le stock de connaissances est lié à la situation sous trois aspects, sous l’aspect de sa genèse, de sa structure et de son fonctionnement. Les connaissances contenues dans le stock ont leur genèse dans des expériences du passé qui ont été actuelles, liées à des situations concrètes. Par le processus de sédimentation ces expériences sont extraites de leur contexte immédiat et déconnectées de leur situation d’émergence. Ensuite, elles forment un contexte d’émergence de toute expérience actuellement présente. Toute nouvelle expérience s’insère dans la structure du stock de connaissances. Et enfin, toute situation présente est évaluée et maîtrisée à la lumière du stock de connaissances.

En correspondance avec ce dernier développement et pour souligner le caractère contingent de la constitution de la réserve de connaissances, SCHÜTZ fait la distinction entre stock of knowledge at hand et stock of knowledge on hand . Dans le stock de connaissances «  on hand  » entrent les présuppositions implicites qui sont les conditions de possibilité de l’expérience, mais aussi la connaissance que l’individu constitue comme sujet d’une biographie unique et comme membre de la société. La connaissance «  at hand  » englobe les intentions spécifiques qui constituent l’expérience actuelle de l’individu. La connaissance «  on hand  » implique donc les éléments non questionnés nécessaires à la chaîne d’expérience cohérente, tandis que la connaissance «  at hand  » contient les éléments contingents de l’expérience spécifique. En d’autres termes, la connaissance «  on hand  » transcende la multitude des situations de l’individu, et la connaissance «  at hand  » concerne seulement les types évoqués dans la situation spécifique.

Sous l’aspect «  at hand  » le stock de connaissances est alors constitué à nouveau dans chaque cas différent. Si la notion plus générale de réserve d’expériences désigne l’ensemble de toute la connaissance socialement transmise (héritée de la tradition, sanctionnée socialement et partagée intersubjectivement), stock of knowledge at hand se réfère uniquement à l’état de la réserve hic et nunc , seulement aux éléments de la réserve présents et utilisés dans la situation actuelle. Puisque dans chaque cas différent le stock at hand est constitué à nouveau, il est ainsi un corpus occasionné in situ . Dans l’action, ce corpus prend à chaque fois une forme différente, c’est le savoir créé dans l’activité. La connaissance pratique est ainsi le résultat d’une constitution contingente, à chaque fois différente et à chaque fois à recommencer .

Les réflexions SCHÜTZiennes sur le savoir habituel et sur la routinisation du savoir pratique comme moyen d’organisation de ce dernier, qui datent du début des années quarante (on les trouve par exemple dans l’article de 1943 «  The Problem of Rationality in the Social World  »), sont développées dans les notes de la dernière période. Comme on a vu, dans l’ensemble du stock de connaissances un rôle spécifique est attribué à la routine comme processus d’automatisation et de standardisation de certaines activités dans lesquelles une connaissance habituelle est formée. Il est important de distinguer entre trois provinces de connaissance habituelle ( habitual knowledge ) : la connaissance de la corporéité, la connaissance utile ( useful knowledge ) et la connaissance de recettes. La première des provinces englobe toute connaissance concernant le fonctionnement usuel du corps (savoir marcher, avaler, nager, patiner, etc.). Certaines unités de mouvements corporels qui caractérisent les habiletés physiques spécifiques (comme nager ou danser le tango, par exemple) sont appelées skills (SCHÜTZ 1973 : 107). Parmi ces derniers il y a des habiletés qui ne sont pas nécessairement reliées au fonctionnement habituel du corps (comme le savoir danser, le savoir monter à cheval ou le savoir jouer du piano). Les skills spécifiques de cette dernière espèce relèvent plutôt de la province du savoir utile. Dans ce domaine, on trouve des activités qui ont quasiment perdu le caractère des actes, c’est-à-dire que dans leurs répétitions la relation entre le but à atteindre et les moyens pour le réaliser a été automatisée. Ainsi nous les reproduisons automatiquement, l’activité est standardisée. Ce genre de skills est appelé savoir utile, comme le savoir couper le bois, le savoir se raser, le savoir écrire, mais aussi parler une langue étrangère ou chauffer le four. Une autre forme de savoir standardisé est la connaissance des recettes. Cette dernière forme implique une connaissance théorique additionnelle qui permet de diriger les mouvements corporels pour accomplir une activité spécifique. Ainsi, les limites entre les trois provinces de la connaissance routinière ne sont pas distinctes : le savoir corporel se transforme facilement en skills , la transformation des skills en savoir utile et en connaissance de recettes est invisible. La combinaison des skills , du savoir utile et de la connaissance des recettes est unique pour chaque individu, relative à son histoire personnelle. Elle est ainsi biographiquement déterminée comme « unique ».

Le caractère complexe et stratifié du stock de connaissances est souligné tout au long du dernier ouvrage de SCHÜTZ. Pour essayer d’en rendre compte, SCHÜTZ entreprend une description de la structure et du contenu variable de la réserve d’expériences. Son éditeur, Thomas Luckmann étend cette description (qui dans le plan initial de SCHÜTZ ne prend qu’une partie du chapitre sur le problème de pertinence et sur la typicalité) sur deux chapitres. Ces longues descriptions réitèrent les points principaux des réflexions antérieures de l’auteur.

En résumé on peut dire que le concept de stock de connaissances préoccupe SCHÜTZ tout au long de son œuvre. Le concept est tiré de l’analyse de l’expérience de Husserl, mais acquiert progressivement une signification plus générale : de la réserve d’expériences strictement personnelles la notion s’élargit pour intégrer les connaissances socialement transmises. La réserve de connaissances ainsi élargie a une structure hétérogène, elle intègre du savoir de différentes espèces et de plusieurs sources. À la lumière des dernières analyses de SCHÜTZ, le stock de connaissances apparaît comme un conglomérat à contenu variable, étroitement lié à la situation qui a une constitution contingente. Dans la transformation du concept emprunté à Husserl, SCHÜTZ se voit obligé de changer la perspective d’étude de la connaissance pratique. Il ne s’agit plus alors de procéder par des réductions progressives des idées reçues, mais de tracer l’histoire de la genèse du common-sense knowledge .

L’étude de la connaissance pratique dans les sciences humaines du 20ème siècle a été beaucoup influencée par les analyses SCHÜTZiennes du stock of knowledge . Trois caractéristiques du stock de connaissances ont été reprises sous différentes perspectives dans la théorie sociale de la seconde moitié du siècle dernier. Chacune de ces trois caractéristiques se développe dans une ligne d’investigation sur la connaissance pratique.

Dans un premier temps, le stock de connaissances remplit la fonction de connaissances préalables. Cette ligne d’interprétation du concept dérive directement des analyses husserliennes. D’après l’analyse de l’expérience, un corpus de connaissances préalables est nécessaire à l’acte d’interprétation. Ces connaissances sont réutilisées dans les synthèses de reconnaissance. Sous cette perspective, le stock of knowledge prend la forme de schèmes d’interprétation qui ont leur source soit dans l’expérience vécue de l’individu (selon l’œuvre de SCHÜTZ de 1932), soit dans l’héritage culturel (d’après ses développements de la période américaine). On voit ensuite comment le concept de stock de connaissances s’établit comme un concept plus large que celui de réserve d’expériences. Il rend compte des connaissances préalables qui sont d’origine sociale. Le dépôt de connaissances de l’individu socialisé est composé en trois volets : l’expérience vécue, les idées reçues (savoir traditionnel ou scientifique) et le savoir routinier (connaissances liées à la corporéité, skills , savoir utile et connaissance de recettes). Le traitement du stock de connaissances comme connaissances préalables, comme foreknowledge , est repris dans les théories de l’interprétation. Il n’est pas difficile de voir le parallèle entre le savoir culturel (dans la conception de SCHÜTZ) et la conception gadamérienne des préjugés. Après une réhabilitation du préjugé, ce dernier acquiert un rôle important dans la pratique de la compréhension et devient l’élément fondamental du cercle herméneutique. La pratique de l’interprétation commence toujours, selon Gadamer, à partir d’une connaissance préalable. Le préjugé – ou la connaissance préalable – nous permet d’entrer dans le cercle de l’interprétation.

Une deuxième caractéristique du stock de connaissances a été relevée à partir de la discussion de la stratification du stock. Il s’est avéré que le sujet dans sa pratique utilise certains éléments de la réserve d’expérience, pour ainsi dire, inconsciemment, sans vraiment s’en rendre compte ou sans réfléchir. Il s’agit de la connaissance taken for granted ou de la connaissance tacite. On a vu comment, grâce à la capacité d’« oublier » les synthèses de sens, l’information s’accumule dans la réserve d’expériences sous forme de contenu passif. Elle constitue ainsi les strates profondes de l’expérience. Dans les analyses du savoir habituel, il a été souligné qu’avec le temps et la pratique certaines habitudes et recettes de la pratique sont incorporées, sont pratiquées inconsciemment. Le stock de connaissances est ainsi une structure duale, il a un contenu passif et un contenu actif. La question se pose ensuite comment étudier le contenu passif du stock de connaissances, comment rendre explicites les convictions implicites des participants à l’action. SCHÜTZ lui-même propose une approche à la connaissance tacite contenue dans le stock. Il affirme que par une procédure de réduction spécifique les strates profondes de l’expérience peuvent être mises en évidence. Au début, il adopte la réduction phénoménologique de Husserl[65]. Plus tard, il remplace la méthode de la réduction par l’attitude réflexive du chercheur en sciences sociales. La supposition est faite que le contenu passif de la connaissance peut être relevé à l’aide d’une approche réflexive. Cette approche est pratiquée dans une autre tradition de théorie sociale, la théorie critique. Le concept de réflexion prend un sens spécifique dans cette tradition, c’est au départ la méthode de la démythification de la fausse conscience. Il est plus tard devenu plus convenable de parler métaphoriquement de « soulèvement du voile des apparences » et ainsi le regard réflexif devient une métaphore pour l’analyse qui va au-delà des apparences. L’approche réflexive est aussi pratiquée dans l’ethnométhodologie. Le contenu passif de la connaissance, ainsi que les procédures des acteurs utilisées dans la vie quotidienne pour constituer l’ordre social, sont étudiés par une analyse qui va au-delà de « ce qui est pris comme allant de soi », de « ce qui est vu et su sans être remarqué ni mentionné ». Ainsi sous cette perspective, certaines recherches ethnométhodologiques se rangent à côté de la théorie critique. L’approche réflexive contient pourtant le risque de retomber dans l’essentialisme, c’est-à-dire dans l’objectif de rechercher des essences (relever le sens oublié de la connaissance passive) on risque de substituer ce qu’on a trouvé (l’essence) à l’existence. En d’autres termes, le chercheur dans l’attitude réflexive remplace la plénitude de l’existence par l’essence qu’il lui attache.

Ce risque est éliminé à partir de la prise en compte d’une troisième caractéristique du stock de connaissances. Dans ses dernières études, SCHÜTZ suggère que la réserve d’expériences sous le mode de stock of knowledge at hand est le résultat d’une constitution contingente. Sous ce mode, la connaissance pratique est fortement déterminée par la situation, c’est le corpus de connaissances nécessaires à la définition de la situation, à l’action ici et maintenant. Le stock of knowledge at hand est ainsi constitué à nouveau dans la situation concrète, à la lumière de ses caractéristiques ontologiques. Il n’est pas une unité durable (et ainsi il serait absurde de chercher son « essence »), mais n’est qu’une construction temporelle, occasionnée in situ . Le travail de sa constitution est toujours à refaire à partir des propriétés de la situation (la structure ontologique du monde) et de la situation biographique de l’acteur (son système de pertinences, milieu culturel et conditionnement social). En cela, le stock de connaissances se rapproche de la conception des ethnométhodologues du «  occasionned corpus of setting features  », « l’ensemble constitué des caractéristiques d’un espace social »[66]. Les études ethnométhodologiques de la connaissance du sens commun seront considérées dans le chapitre suivant.

* * *

Pour notre recherche sur la connaissance du sens commun, la notion de réserve de connaissances a un intérêt particulier. La connaissance qui fait partie de ce fonds socialement accessible peut être vue comme une version de connaissance collective. À la différence de la réserve d’expériences ( Erfahrungsvorrat , une notion phénoménologique empruntée à Husserl) qui est strictement personnelle, le stock de connaissances regroupe le savoir qui a son origine tant dans l’expérience personnelle de l’individu que dans la tradition culturelle du groupe. La validité de la connaissance transmise par la tradition n’est pas mise en doute. Au contraire, SCHÜTZ définit l’ épochè de l’attitude naturelle comme l’ épochè du doute . C’est que dans la pratique quotidienne nous sommes plutôt guidés par la tendance à faire confiance que par la mise en doute de l’information que nous recevons d’autrui (qui est notre partenaire dans le monde du travail et de la communication). L’ épochè de doute s’applique plus particulièrement aux deux présupposés de base du monde du sens commun, le présupposé ontologique[67] et le présupposé de la réciprocité des perspectives. Du présupposé que l’autre personne à ma place peut avoir la même vision du monde, les mêmes présupposés et qu’il peut agir sur la base de ces présupposés, qu’il aura la même définition de la situation, on peut tirer la possibilité de lui faire confiance, de se fier à son jugement dans des situations qui sont pour nous nouvelles et inconnues. En effet, le présupposé de la confiance, formulé par Garfinkel (1963 : 190; DENZIN 1970 : 271), est dérivé de la thèse de la réciprocité des perspectives.

Ce présupposé de la confiance est une manière de résoudre le problème du témoignage d’autrui. La connaissance transmise par une autorité autre que ma conscience et mon sentiment propre est reconnue valide par le présupposé de la confiance. Ainsi un corpus de connaissances communes est construit qui a son origine toujours dans une conscience individuelle (et le porteur de la connaissance est l’individu), mais peut être partagé. Il s’accumule de manière complémentaire dans les consciences de différents individus qui sont en communication l’un avec l’autre (sous l’aspect synchronique ou diachronique). La communication du savoir entre les différents individus porteurs de la connaissance commune se réalise encore une fois grâce au présupposé de la réciprocité de perspectives, cette fois sous forme de connaissance mutuelle. Cette dernière est aussi individuelle, elle est un élément cognitif qui appartient à un individu et non pas à deux individus ou à un groupe d’individus (il n’existe pas de sujet collectif de la connaissance). Mais elle s’étend sur la connaissance possédée par les autres. La connaissance mutuelle, c’est savoir ce que l’autre sait pour pouvoir avoir recours à sa connaissance quand la situation l’exige. L’individu peut s’orienter dans le stock partagé entre plusieurs individus sous forme de savoir d’expert et il sait aussi à qui il faut s’adresser. La connaissance mutuelle est aussi un moyen de traverser les limites de la connaissance individuelle, d’avoir accès à la connaissance d’autrui et ainsi de se mouvoir entre les zones de familiarité du stock de connaissances structuré.

De la notion SCHÜTZienne de stock de connaissances on peut tirer une conception de la connaissance collective qui ne se réduit pas à la convergence d’opinions de deux individus ou plus. Déterminé par le motif pragmatique de la vie en commun, le stock, tout comme la phronèsis sous l’aspect de synèsis et gnomé (l’attitude compréhensive à l’égard d’autrui et la largeur d’esprit), est une connaissance qui transcende les limites de l’individu dans la volonté de se mettre d’accord et d’agir en commun. Ce n’est pas la même pensée que nous avons en commun, mais l’idée que nous avons le même intérêt et que dans cet intérêt nous pouvons partager la tâche cognitive : chacun possède ainsi une partie du savoir, un élément de la connaissance du sens commun. La connaissance du sens commun, exemplifiée par la notion de stock de connaissances, est un ensemble de connaissances variées, possédées par un nombre d’individus de manière complémentaire. Le sens commun est un ensemble d’éléments hétérogènes qui forment un fonds commun de connaissances.

Il sera tout de même inexact de dire que la connaissance du sens commun est une entité ou qu’il y a une unité de sujets connaissants. Bien qu’il est dit structuré, le stock de connaissances n’est pas une unité cognitive qui a son principe d’organisation propre. Au contraire, il est une construction contingente, occasionnée in situ, reconstitué à chaque fois à nouveau dans les situations particulières. Il a ainsi un contenu variable. Mais à chaque fois, dans tous les cas particuliers de sa constitution, le stock de connaissances conserve l’idée du partage de la tâche cognitive, de la complémentarité et de la répartition sociale du savoir nécessaire à la pratique.

Par le fait que la notion de réserve de connaissances propose une vision complémentaire du savoir collectif, certains auteurs démontrent une tendance à supposer que le stock de connaissances est une entité organisée de significations communes. Il est ensuite utilisé dans la définition de la notion de culture, comme par exemple chez Habermas : « J’appelle culture le fonds de savoir d’où les participants à la communication tirent leurs interprétations lorsqu’ils s’efforcent de s’entendre sur quelque chose » (1993 : 97). Il y a deux manières d’interpréter la portée de la connaissance commune dans cette conception de la culture. Premièrement, la réserve de connaissances est vue sous l’aspect de connaissances préalables qui entrent dans le processus de signification et d’interprétation. Deuxièmement, cette définition contient aussi le risque de considérer la réserve de connaissances pratiques comme une totalité organisée et autosuffisante, un système qui a une existence à part. C’est-à-dire d’appuyer la notion de la culture sur un argument essentialiste. Ce risque sera discuté à propos de la notion de culture commune de Garfinkel au chapitre suivant.



[50] La notion de Lebenswelt , ainsi que la distinction entre attitude naturelle et attitude scientifique, est introduite seulement dans les derniers écrits de Husserl, notamment dans la Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale . Husserl a entamé les réflexions sur cette problématique au début des années trente (§10-12 de Expérience et Jugement de 1932), mais elle est pleinement développée seulement à l’occasion des séminaires tenus dans le Cercle philosophique de Prague en 1935. Il est devenu un lieu commun parmi les spécialistes de chercher des influences heideggériennes ( Sein und Zeit est publié en 1927) dans l’intérêt pour l’examen de la posture cognitive du quotidien. Ainsi les deux lignes de la réflexion sur la rationalité pratique – en termes de phronèsis ainsi qu’en termes du mode cognitif de l’attitude naturelle – ont leur source commune dans les interrogations de Heidegger.

[51] « When in everyday life I think conceptually about my fellow man, I am actually taking up toward him the attitude of a social scientist. On the other hand, when I am engaging in social research, I am still a human being among human beings; in fact, it pertains to the very nature of science that it is not science for me only, but for everyone. Science always presupposes the experiences of a whole scientific community, the experiences of others who, like me, with me, and for me, are carrying on scientific work. And so the problem of the social sciences is already present in the prescientific sphere, and social science itself is only possible and conceivable within the general sphere of life in the social world.” (SCHÜTZ 1932: 220-221)

[52] « The puppet is not born, he does not grow up, and he will not die. He has no hopes and no fears; he does not know anxiety as a chief motif of all his deeds. He is not free in the sense that his acting could transgress the limits his creator, the social scientist, has fixed. He cannot, therefore, have other conflicts of interest and motives than those the social scientist has implanted in him. The personal ideal type cannot err or to err is not its typical destiny. It cannot perform an act which is outside the typical motives, the typical means-ends relations, and outside the typical situation provided for by the scientist. In short, the ideal type is but a model of a conscious mind without the faculty of spontaneity and without a will of his own.” (1943: 82); Voir aussi 1953 : 41.

[53] Si l’on choisit d’être fidèle au paradigme phénoménologique, on peut facilement trouver une ressemblance entre les réalités multiples de SCHÜTZ (« provinces limitées de signification ») et les « réalités finies » de Husserl ( La Crise , p.553). La notion de Lebenswelt de Husserl a un double sens : celle-ci présente simultanément une structure invariante et un monde ambiant concret. Il existe ainsi une opposition entre la structure invariante du monde et la diversité des mondes ambiants , « ceux des peuples et des époques dans leur simple factualité ». Ainsi, Husserl trace une différence essentielle entre le monde en tant qu’idée infinie, d’une part, et les mondes ambiants ( Umwelten ) des hommes et de leurs communautés socioculturelles toujours marqués par une finitude . En effet, la finitude en question présuppose un horizon fermé de possibilités : ce ne sont que des « possibilités vagues du pouvoir-expérimenter et du pouvoir-faire ». Avec le concept de Umwelt et des réalités finies, Husserl trace les lignes d’une future théorie de l’action.

[54] Cf. Expérience et jugement , §51b, HUSSERL, 1970 : 262sq.

[55] “If we recapitulate the basic characteristics which constitute its [celles de l’attitude naturelle] specific cognitive style we find

1) a specific tension of consciousness, namely wide-awakeness, originating in full attention to life;

2) a specific epochè , namely suspension of doubt;

3) a prevalent form of spontaneity, namely working (a meaningful spontaneity based upon a project and characterized by the intention of bringing about the projected state of affairs by bodily movements gearing into the outer world);

4) a specific form of experiencing one’s self (the working self as the total self);

5) a specific form of sociality (the common intersubjective world of communication and social action);

6) a specific time-perspective (the standard time originating in an intersection between durée and cosmic time as the universal temporal structure of the intersubjective world).” (SCHÜTZ 1945:230-1;1973:35-36)

[57] Épochè signifie chez Husserl une forme de la réduction transcendantale qu’il décrit dans le premier volume des Idées. Selon Husserl, si l’on veut mieux comprendre sa signification, le terme ‘réduction’ doit être pris littéralement, au sens propre du mot latin ‘ reductio ’. Il signifie un mouvement de la pensée en arrière vers les origines. Il s’agit de redécouvrir des significations qui ont été oubliées au cours de notre pratique quotidienne, ou bien qui ont été remplacées par une interprétation affirmée par la tradition philosophique. La réduction est ainsi un exercice préalable qui vise à la préparation de la conscience à saisir les phénomènes en soi, à partir d’une position neutre libérée de toute préoccupation de la vie et de tout présupposé philosophique. À l’aide de la méthode de réduction, le champ de la phénoménologie est limité au « phénoménal » en éliminant tout énoncé transcendant. Dans la même ligne de développement la réduction est aussi la suspension de la croyance en tout énoncé sur l’existence des objets de la conscience.

Dans les Idées I , Husserl introduit une autre signification de la réduction transcendantale. Elle acquiert la fonction de la transition de l’attitude naturelle à l’attitude phénoménologique (ou transcendantale). La transition s’accomplit grâce à une « méditation fondamentale », soit la suspension ou la désactivation de la thèse générale de l’attitude naturelle . Cette thèse affirme l’existence des objets de la conscience dans le monde extérieur. Le terme épochè vient pour désigner notamment cette mise entre parenthèses de la croyance en l’existence du monde. L’ épochè a la fonction d’assurer ‘la sphère réduite’ de l’attitude phénoménologique et de la délimiter du monde de l’attitude naturelle caractérisé par la thèse générale.

[58] Il serait intéressant de souligner que pour Husserl aussi l’épochè provoque un changement radical dans la personnalité de celui qui le pratique, un changement comparable à une conversion religieuse: « Peut-être même se montrera-t-il que l’attitude phénoménologique totale, et l’épochè qui en fait partie, sont appelées par essence à produire tout d’abord un changement personnel complet qui serait à comparer en première analyse avec une conversion religieuse, mais qui davantage encore porte en soi la signification de la métamorphose existentielle la plus grande qui soit confiée à l’humanité comme humanité. » (HUSSERL, La Crise  : 156)

[59] SCHÜTZ parle aussi d’un épochè particulier, une réduction de l’anxiété fondamentale qui met entre parenthèses toutes les implications de la situation de l’être humain en tant qu’être-dans-le-monde, p.247, note 31.

[60] “Thus far, I have drawn a contrast between protoethnomethodology and ethnomethodology, but readers may fairly ask at this point, Where are we to find this ethnomethodology of which you speak? I have located it with an understanding that there can be no intelligible theoretical position outside the fields of practical action studied in sociology.” (LYNCH 1993:152)

[61] Dans le Aufbau , SCHÜTZ utilise le terme Erfahrungsvorrat , ‘réserve d’expériences’. Les traducteurs George Walsh et Frederick Lehnert choisissent de traduire ce terme par l’expression que SCHÜTZ utilise plus tard dans ses articles en anglais : stock of knowledge . Le terme Erfahrungsvorrat est étroitement lié à la théorie de l’expérience et permet de voir plus loin dans la genèse de la connaissance de la Lebenswelt . Discutant les réflexions de l ’Aufbau, il serait plus approprié de le traduire comme ‘réserve d’expériences’, compte tenu de sa genèse et des liaisons avec la théorie de l’expérience vécue de Husserl.

[62] “But the objects in this reserve supply are always taken for granted. We pay no attention to the fact that they are products of previous conscious activity, that they have gone through a complex process of constitution.” (1932: 77)

[63] Il ne s’agit pas ici de la théorie l’« effet de miroir » de Ch.Cooley, qui introduit la figure du Moi réflexif ou le moi du miroir.

[64] SCHÜTZ a entamé sa réflexion sur le problème de la pertinence dans les années trente. La collection de ses notes de cette période est éditée par R.Zaner, v. Reflexions on the Probleme of Relevance , New Haven : Yale University Press, 1970.

[66] Le terme est introduit par ZIMMERMANN et POLLNER, 1971 : 94-95, pour la traduction en français, cf. WIDMER 1986 : 75.

[67] C’est-à-dire la Generalthese de Husserl, l’affirmation de l’existence du monde des objets et d’autres consciences à l’extérieur de la mienne.