Conclusion

La francophonie minoritaire en milieu urbain est un objet d’étude encore peu étudié au Canada. La présente étude s’inscrit dans une démarche scientifique visant à mieux comprendre ce phénomène. Au centre de notre analyse, nous avons placé la notion d’espace, plus précisément l’espace francophone du Grand Moncton. Il s’agit d’un concept extrêmement complexe et difficile à analyser. Les différentes approches que nous avons utilisées, pour mener à bien ce projet, nous ont toutefois permis de tracer un profil juste et global de l’évolution de l’espace francophone du Grand Moncton entre 1960 et 2002. Pour être en mesure de bien dégager les caractéristiques propres à l’évolution de cet espace, nous avons, tout au long de cette étude, remis en contexte les différentes luttes et événements ayant façonné la francophonie de cette région. Grâce à cette démarche, il nous est maintenant plus facile de reprendre notre questionnement de base visant à déterminer : quels sont les éléments qui caractérisent la zone d'influence francophone du Grand Moncton depuis 1960 et comment cette zone a-t-elle évolué, tant au niveau des postulats, de l’espace vécu et de l’espace institutionnel, qu'au niveau des liens supra-régionaux qui viennent s'y greffer ?

Un bref coup d’œil aux figures 7, 18 et 37 nous permet de retracer l’évolution de l’espace francophone du Grand Moncton entre 1960 et 2002. Une comparaison de ces trois figures révèle que la zone d’influence en milieu urbain a connu une période de forte expansion depuis les quarante dernières années. Nous avons aussi constaté que les différents profils de la communauté, c’est-à-dire les milieux économique, social, institutionnel et culturel se sont diversifiés et ont, eux aussi, connu une importante phase de développement. Par exemple, le milieu institutionnel francophone bénéficie aujourd’hui d’un réseau plus complet et diversifié qu’au début des années 1960. En effet, la région possède, entre autres, un hôpital moderne et adapté aux besoins des francophones (Hôpital Georges-Dumont), une université francophone (Université de Moncton), un centre culturel regroupé sous la forme d’une coopérative d’artistes (Centre Aberdeen), un quotidien provincial de langue française ( L’Acadie Nouvelle ), une radio communautaire (Radio Beauséjour) ainsi que des écoles et des commissions scolaires homogènes. Le rôle prépondérant que jouait la religion catholique dans la vie quotidienne de la population francophone au début des années 1960 diminue considérablement tout au long de la période étudiée. Bien que le nombre absolu de paroissiens francophones ait augmenté entre 1962 et 2002, passant de 15 437 à 20 726, le pourcentage de ceux-ci par rapport à la population totale du Grand Moncton a diminué de moitié, passant de 35,01%, en 1962, à 17,60% en 2002. De plus, comme nous avons pu le constater lors de nos visites dans les églises du Grand Moncton à l’occasion de la célébration de messes, la population francophone pratiquante de la région est composée majoritairement de personnes du troisième âge. Le désengagement progressif de l’Église catholique du milieu de l’éducation et des loisirs, par exemple, est toutefois partiellement compensé par un engagement massif de l’État dans les affaires publiques.

Le milieu associatif s’est, quant à lui, développé d’une façon différente puisqu’il a connu une période de restructuration entre les années 1960 et 1980 avec, entre autres, la séparation des différentes associations francophones de l’est du Canada et le repositionnement de la Société nationale des Acadiens. Toutefois, depuis les vingt dernières années, un nombre élevé de nouveaux regroupements et de nouvelles associations francophones ont vu le jour tant sur la scène régionale que provinciale. Le milieu associatif couvre aujourd’hui des domaines comme la santé, l’éducation, le travail, les loisirs et les affaires municipales. À ce milieu associatif, nous devons aussi ajouter les organismes provinciaux ou encore régionaux subventionnés qui aident et qui promeuvent le développement et l’épanouissement des communautés francophones en milieu minoritaire. En somme, l’espace institutionnel du Grand Moncton n’a cessé, depuis 1960, de prendre de l’expansion et de se diversifier dans le but de répondre adéquatement aux besoins de la population francophone de la région.

Entre 1960 et 2002, l’évolution de l’espace vécu a été marquée par une nouvelle dynamique sociale et par l’apport de nouveaux éléments fondamentaux. Grâce à l’approche proposée par le service des loisirs de la ville de Moncton, les activités sociales, qui gravitaient autour du clergé et du monde religieux au début des années 1960, sont, depuis une dizaine d’années, prises en charge par l’ensemble de la communauté francophone de la région. La vie sociale des francophones du Grand Moncton s’organise aujourd’hui autour de plusieurs dizaines d’organisations sportives, culturelles et sociales. La famille continue, tout au long de cette période, de jouer un rôle important dans le développement de l’espace vécu. L’analyse des figures 34 et 35, représentant l’indice de continuité linguistique pour les années 1981 et 2001, nous permet de constater les énormes progrès réalisés, au plan linguistique, par la population francophone du Grand Moncton. En effet, sur l’ensemble du territoire, les pertes linguistiques sont moins nombreuses en 2001 qu’en 1981. Par conséquent, l’indice de continuité linguistique est plus élevé en 2001 qu’en 1981. Toutefois, ce constat positif doit faire l’objet d’une analyse plus précise et détaillée. Plusieurs régions du territoire à l’étude présentent, encore aujourd’hui, un faible indice de continuité linguistique. De plus, les villes et quartiers majoritairement francophones, comme Dieppe, Saint-Anselme ou encore Sunny Brae, subissent des pertes linguistiques importantes malgré le fait que la population de ces secteurs bénéficie d’un environnement francophone plus favorable que d’autres villes ou quartiers de la région. Bien que la sphère familiale enregistre une performance acceptable dans l’ensemble du Grand Moncton, ces dernières observations nous permettent d’affirmer que cette dimension de l’espace vécu connaît encore des difficultés à promouvoir la culture et la langue française.

Finalement, deux autres éléments viennent compléter l’espace vécu de la population francophone du Grand Moncton. Comme nous le constatons sur la figure 37, le paysage linguistique et le milieu du travail influencent directement la zone d’influence francophone en milieu urbain. L’ajout de ces deux derniers éléments est le résultat d’une transformation graduelle du milieu du travail et de la langue d’affichage dans la grande région de Moncton. Tout d’abord, l’apport économique considérable d’entrepreneurs francophones, formés pour la plupart à l’Université de Moncton, a encouragé le développement d’entreprises offrant un climat de travail bilingue ou français à leurs employés. Le repositionnement économique du Grand Moncton depuis les vingt dernières années, à la suite, entre autres, de la fermeture des ateliers du C.N., a grandement favorisé et promu l’usage de la langue française au travail, notamment dans le secteur des téléservices. L’opportunité, offerte à la population francophone et anglophone, d’utiliser le français d’une façon régulière au travail, contribue au développement de la zone d’influence francophone en milieu urbain. Toutefois, il faut mentionner qu’il n’existe encore aucune protection juridique assurant aux travailleurs francophones le droit de travailler dans leur langue maternelle. Il n’existe à ce jour encore aucune protection juridique rendant obligatoire l’affichage bilingue au Nouveau-Brunswick. Cette réalité fait en sorte que sur l’ensemble du Grand Moncton, l’affichage commercial est essentiellement en anglais. Même dans une ville comme Dieppe, qui possède une très forte concentration de population de langue d’usage et de langue maternelle française, l’affichage en français est largement sous-représenté. Malgré ce constat, la situation a quelque peu évolué depuis les 40 dernières années. Nous avons placé cette dimension dans l’espace vécu puisqu’une représentation adéquate du français dans l’affichage peut avoir un impact majeur sur la valorisation de la langue de la minorité, mais aussi influencer grandement la zone d’influence francophone en milieu urbain. Nous pouvons donc conclure que depuis 1960, l’espace vécu s’est transformé et s’est adapté aux nouvelles réalités de la communauté francophone du Grand Moncton et de la société néo-brunswickoise. Par conséquent, cette évolution de l’espace vécu enrichit directement la zone d’influence francophone en milieu urbain.

La hausse du nombre de postulats fondamentaux assurant la consolidation et le développement de la communauté francophone est ce qui caractérise plus spécifiquement l’évolution de l’espace francophone du Grand Moncton depuis le début des années 1960. En effet, de nombreuses protections juridiques et constitutionnelles assurent aujourd’hui des droits fondamentaux à la communauté de langue minoritaire. Ces outils législatifs ne proviennent pas seulement du gouvernement fédéral, mais aussi du gouvernement provincial. En effet, les deux paliers gouvernementaux ont, durant cette période, créé des lois sur les langues officielles garantissant à la population francophone du Canada et du Nouveau-Brunswick des droits fondamentaux en éducation et au niveau de la prestation de services. Depuis leur adoption, à la fin des années 1960, ces deux lois ont été révisées afin de s’adapter aux nouvelles dispositions juridiques et aux besoins des communautés de langues officielles[294]. Le gouvernement fédéral a aussi créé un ministère (ministère du Patrimoine canadien) pour coordonner les mesures visant à promouvoir l’épanouissement des communautés de langues officielles du Canada. Cet engagement permet donc à plusieurs organismes et associations de bénéficier d’un support financier de l’État leur permettant de développer des projets culturels, sociaux et autres à l’intérieur même des communautés minoritaires.

Un autre élément ayant favorisé la reconnaissance de la communauté de langue française dans la grande région de Moncton est la décision du conseil de ville de Moncton, en août 2002, de déclarer la municipalité officiellement bilingue. En plus de desservir la population de la région dans les deux langues officielles, la ville a officiellement traduit tous les édits municipaux et il est aujourd’hui possible d’obtenir une traduction simultanée des débats se déroulant au conseil de ville. Somme toute, l’apparition de nombreux postulats favorisant la consolidation et le développement de la communauté francophone a largement contribué à l’expansion de la zone d’influence francophone en milieu urbain entre 1960 et 2002.

À la suite de ces différentes observations, nous pouvons confirmer l’hypothèse affirmant que : la zone d’influence francophone du Grand Moncton a connu une forte expansion, entre 1960 et 2002, due majoritairement aux réalisations des francophones, tant dans les domaines économique, social, institutionnel que culturel renforçant, ainsi l’espace vécu, l'espace institutionnel, les postulats et les liens supra-régionaux de la communauté.

En effet, les 35 personnes que nous avons rencontrées en entrevue à l’automne 2002, nous ont tous affirmé avoir observé, depuis 1960, une évolution positive dans leurs champs de compétence respectifs. Ils ont aussi ajouté que cette évolution était de près liée aux succès des luttes menées par la population francophone au sein des milieux politique, culturel, social et linguistique. L’un des intervenants représentant le milieu associatif, ira même jusqu’à dire, en parlant du progrès réalisé durant cette période : «Ça a été une ascension continuelle, des fois ça avait même l’air vertigineux[295]».

Malgré les différentes réalisations dans les milieux culturel, politique, social et de l’éducation, quelques-unes des personnes rencontrées nous ont souligné qu’il existe encore de nombreuses luttes à mener notamment au niveau de la langue de travail. Le syndicaliste Jean-Claude Basque explique :

Il n’y a aucune loi qui te protège ou te permet de travailler dans ta langue. Donc, beaucoup de choses se passent en anglais. Si tu vas à une réunion, pis il y a un anglophone de présent, ben là, ça va parler en anglais... Même nous on le voit dans le secteur public à l’heure actuelle, quand il y a des rencontres patronales-syndicales, ça se passe à peu près toujours en anglais parce qu’il y a un anglophone l’autre bord de la table [...][296].

Dans certains cas, même si la population possède des droits garantis par la Constitution et par des lois fédérales et provinciales, il n’en reste pas moins qu’il existe encore des écarts à combler entre le discours politique et l’application formelle des lois et des dispositions juridiques. Rodrigue Landry, directeur de l’Institut canadien de recherche sur les minorités linguistiques, exprime ainsi cette réalité : «C'est toujours comme ça, une loi c'est bon de l'avoir parce que cela donne des droits, etc. Mais le statut que tu as sur le plan des droits et le statut que tu as sur le plan de la réalité, c'est deux choses. On regarde la Loi 88, bien, ils disent que le Nouveau-Brunswick à deux communautés égales. Bien ça, c'est la loi, la réalité c'est que c'est une lutte constante[297]».

Une autre tendance observée dans la région de Moncton et confirmée par l’ensemble des gens que nous avons rencontrés à l’automne 2002, est le changement d’attitude de la population anglophone à l’égard de la langue française et du bilinguisme. Selon plus de 95% des personnes que nous avons rencontrés en entrevue, ce changement d’attitude est récent. Cela ne fait qu’une dizaine d’années à la suite, entre autres, de la disparition du CoR, que les anglophones font preuve d’une plus grande ouverture d’esprit vis-à-vis du bilinguisme et de la communauté francophone du Grand Moncton. Toutefois, ce changement d’attitude de la population anglophone a contribué à une diminution significative des tensions entre les deux communautés linguistiques de la région comme le souligne David Lonergan :

Les tensions, ça a été réglé, moi je pense il y a déjà un certain temps. Je pense que la dernière fois où ça s'est réglé, ça a été au Congrès mondial acadien de 1994. Tu ne rencontres presque plus, jamais chez les jeunes, quelquefois chez les vieilles anglophones qui vont te dire d'un air dédaigneux, en te crachant dans le visage : «Sorry, I don't speak French.» Tu vas avoir oui le :«Sorry, I don’t speak French», mais pas sur le mode de si je l'apprenais, je vomirais dessus...[298]

Plusieurs facteurs sont à l’origine de ce changement d’attitude de la part de la population anglophone qui s’opposait farouchement au bilinguisme et aux revendications de la population de langue française dans les années 1960 et 1970, époque où le maire Leonard Jones était à la tête de la ville de Moncton. Encore tout récemment, dans les années 1980, les gestes posés par certains anglophones de la région[299] traduisent le malaise qui régnait à l’époque entre les deux communautés de langues officielles. Depuis ces événements, la population a élu, à la mairie de Moncton, un maire francophone (Léopold Béliveau) et, plus récemment, un maire francophile (Brian Murphy). De plus, la ville a accueilli deux rencontres francophones internationales : le Congrès mondial acadien en 1994 et le Sommet de la Francophonie en 1999. En plus de ces deux événements, d’autres facteurs ont aussi contribué au changement d’attitude de la population anglophone de la région tels que l’apport des programmes d’immersion, les transformations économiques de la région qui misent d’avantage sur les compétences bilingues des travailleurs, l’apport considérable de l’Université de Moncton au développement culturel, économique et social de la région ainsi que la position municipale face au bilinguisme officiel.

Il existe aujourd’hui un vaste éventail de possibilités désormais offertes à la population de langue française du Grand Moncton lui permettant de s’épanouir et de développer sa francité. La perception que les francophones ont de Moncton aujourd’hui est bien différente de celle que la communauté de langue française avait au début des années 1960. Voici quelques-uns des commentaires recueillis auprès des intervenants qui ont bien voulu nous confier ce que Moncton représente pour eux aujourd’hui :

Moncton, c’est le moteur économique et socioculturel de la province[300].

C’est un endroit où je peux vivre mes deux langues[301].

C’est un milieu que l'on est en train de conquérir[302].

Un beau discours, mais un visage très anglophone[303].

Une ville où, comme francophone, je peux vivre complètement en français[304].

C'est quand même le triomphe qu'une minorité pouvait [...] être une petite communauté dans une ville, s'intégrer et vivre en français, développer des institutions et être des urbains[305].

En 2002, il est désormais possible pour un francophone de faire un parcours scolaire totalement en français, possibilité qui n’était pas présente au début des années 1960. Les francophones de la région peuvent aussi assister à des spectacles offerts, dans leur langue, par des artistes issus de leur communauté, ils peuvent écouter la télévision, la radio et même naviguer sur Internet en français. L’Hôpital Georges-Dumont leur offre des soins de santé en français et, dans de nombreuses institutions francophones, la langue de travail est le français. Plus d’une centaine d’organismes offrent à la population des activités sportives et des loisirs en français et de nombreuses associations diverses défendent leurs droits linguistiques. Il ne fait aucun doute que, depuis 1960, la zone d’influence francophone en milieu urbain au sein du Grand Moncton s’est diversifiée et a pris de l’expansion. Les possibilités sont donc offertes à la population de développer et vivre sa francité dans ce contexte minoritaire urbain. Une étude qualitative sur les habitudes de vie et de consommation culturelle des francophones de cette région pourrait faire suite à ce travail dans le but de déterminer si les francophones du Grand Moncton profitent des occasions qui leur sont offertes. En ce sens, les travaux réalisés par Robert Stebbins, sociologue à l’Université de Calgary, sur le style de vie francophone en milieu minoritaire s’inscrivent dans cette démarche scientifique visant à mieux comprendre les comportements sociaux des francophones vivant en milieu minoritaire. Une enquête de terrain approfondie des activités familiales, des loisirs et des pratiques culturelles des francophones du Grand Moncton nous permettrait d’enrichir nos connaissances de l’espace francophone en milieu urbain.



[294] La loi fédérale a été révisée en 1988, tandis que la loi provinciale l’a été en 2002.

[295] Propos recueillis lors d’une entrevue réalisée avec Hector Cormier à Moncton à l’automne 2002.

[296] Propos recueillis lors d’une entrevue réalisée avec les syndicalistes Jean-Claude Basque et Raymond Léger à Moncton à l’automne 2002.

[297] Propos recueillis lors d’une entrevue réalisée avec Rodrigue Landry à Moncton à l’automne 2002.

[298] Propos recueillis lors d’une entrevue réalisée avec David Lonergan à Moncton à l’automne 2002.

[299] Nous avons discuté, dans le troisième chapitre, de ces actions posées par les anglophones lors des audiences publiques à la suite duu rapport Poirier-Bastarache

[300] Propos recueillis lors d’une entrevue réalisée avec Aldéa Landry à Moncton à l’automne 2002.

[301] Propos recueillis lors d’une entrevue réalisée avec Dorothy White à Moncton à l’automne 2002.

[302] Propos recueillis lors d’une entrevue réalisée avec Maurice Léger à Moncton à l’automne 2002.

[303] Propos recueillis lors d’une entrevue réalisée avec Michel Doucet à Moncton à l’automne 2002.

[304] Propos recueillis lors d’une entrevue réalisée avec Rodrigue Landry à Moncton à l’automne 2002.

[305] Propos recueillis lors d’une entrevue réalisée avec Claude Bourque à Moncton à l’automne 2002.