3. FONDEMENTS THÉORIQUES

Table des matières

Cette section parcourt les différents courants théoriques qui ont été proposés pour expliquer le phénomène d’adoption des technologies de l’information, tant dans une perspective individuelle qu’organisationnelle. Les modèles théoriques utilisés dans la littérature pour analyser les déterminants individuels de l’adoption sont présentés en premier lieu. En second lieu, les principaux modèles utilisés en théories des organisations et des systèmes d’information sont exposés. En dernier lieu, les modèles théoriques retenus, pour chacune de ces dimensions, sont présentés et leur choix est justifié.

Comme la littérature portant sur les facteurs d’adoption de la télémédecine chez les professionnels de la santé demeure limitée à ce jour, il semble approprié d’explorer les modèles théoriques utilisés pour expliquer les comportements individuels dans le cadre de l’introduction des technologies d’information et de communication dans des contextes variés.

L’un des modèles dont l’utilisation est largement répandue dans le domaine de l’adoption des technologies est celui de la diffusion des innovations (DI) de Rogers (1983; 1995). Conçu afin d’expliquer les phénomènes de l’adoption et de la diffusion d’innovations diverses, ce modèle suppose que des éléments reliés à la perception des attributs de l’innovation, au type de décision, au canal de communication, au système social et à l’agent de changement vont agir sur la rapidité avec laquelle une innovation est adoptée dans la population.

Les attributs de l’innovation, selon Rogers (1983; 1995), font référence aux perceptions individuelles quant à l’avantage relatif, à savoir la perception des avantages reliés à l’adoption, à la compatibilité, à la faible complexité, à la possibilité d’essai et au fort rayonnement ( observability ) d’une innovation qui sont positivement associées à son adoption. En ce qui concerne le type de décision, Rogers indique que l’utilisation volontaire de l’innovation entraîne plus facilement son adoption. Toujours selon la DI, les communications de masse permettent de rejoindre un groupe plus large d’individus, mais sont des canaux de communication moins efficaces que les réseaux interpersonnels pour favoriser l’adoption de l’innovation. Des normes et des valeurs favorables à l’innovation de même que la cohésion du groupe social vont également avoir une influence positive sur l’adoption de l’innovation. Enfin, une innovation sera plus facilement adoptée si un agent de changement en fait activement la promotion.

Développé à l’origine pour expliquer l’adoption d’une innovation à l’intérieur d’un groupe social, ce modèle peut également s’appliquer au comportement d’adoption au niveau individuel (Moore & Benbasat, 1991). Or, bien qu’il prenne en compte des éléments relatifs à la perception des individus concernant les attributs d’une innovation, ce modèle demeure toutefois limité car il ne permet pas d’expliciter clairement les relations entre ces caractéristiques et les comportements d’adoption (Chau & Tam, 1997). Une autre limite rapportée quant à ce modèle concerne son manque de spécificité. En effet, comme l’indiquent Chau et Tam (1997), la théorie de la diffusion des innovations a été développée pour s’appliquer à toutes sortes d’innovations, alors que l’adoption d’une innovation comme les technologies de l’information peut présenter des caractéristiques particulières.

Moore et Benbasat (1991) se sont inspirés de la théorie de la diffusion des innovations pour développer un modèle adapté à l’étude des déterminants individuels de l’adoption des technologies de l’information. Ils ont ajouté le concept d’image aux attributs proposés par Rogers et ont distingué deux dimensions au rayonnement, soit la visibilité de l’innovation et la possibilité d’en démontrer les résultats ( demonstrability ). Dans une étude subséquente, Moore et Benbasat (1995) ont testé leur modèle et ont démontré que le volontarisme, les normes sociales en place et l’ensemble des attributs perçus de la technologie étaient associés à l’adoption.

En s’inspirant du modèle de la DI adapté par Moore et Benbasat (1991), Hebert et Benbasat (1994) ont étudié les facteurs déterminant l’intention des infirmières d’adopter un dossier patient informatisé. Selon leur modèle, trois attributs perçus de la technologie, soit sa compatibilité avec leurs tâches, l’avantage relatif relié à son adoption et la possibilité d’en démontrer les résultats, étaient associés à l’intention. La norme sociale associée à la direction des soins infirmiers de l’établissement influençait également l’intention. Le modèle présentait une valeur explicative de 77 % de la variance dans l’intention.

L’étude de Agarwal et Prasad (1997) a confirmé que le volontarisme était associé à l’utilisation des technologies de l’information. Dans ce cas, cependant, les seuls attributs de la technologie qui influençaient son utilisation étaient la visibilité, la compatibilité et la possibilité d’essai. Ces auteurs ont également mesuré l’intention des répondants de poursuivre l’utilisation de la technologie. Les déterminants de l’utilisation future de la technologie étaient son avantage relatif et la possibilité d’en démontrer les résultats. Le modèle utilisé par Agarwal et Prasad (1997) paraît néanmoins efficace car il a permis d’expliquer 48 % de la variance dans l’utilisation actuelle de la technologie et 46 % de la variance dans l’intention de poursuivre l’utilisation.

D’autres auteurs (Chin & Gopal, 1995) se sont basés sur la DI afin d’étudier l’adoption de systèmes d’information en ajoutant, cette fois, le concept de plaisir ( enjoyment ) associé à l’utilisation du système. En plus des attributs associés à la compatibilité, à l’avantage relatif et à la facilité d’utilisation de la technologie, le plaisir associé à son utilisation influençait le comportement d’adoption. Leur modèle permettait de prédire la variance dans l’intention d’adopter le système dans une proportion de 65 %.

Enfin, une autre recherche s’est basée sur les attributs de l’innovation proposés par Rogers (1995) et Moore et Benbasat (1991) en les intégrant comme des croyances sous-jacentes à l’attitude envers les comportements d’adoption d’une technologie et de la poursuite de l’utilisation de cette technologie (Karahanna, Straub & Chervany, 1999). Selon cette étude, l’intention, chez les non utilisateurs, d’adopter une nouvelle technologie serait uniquement influencée par les normes sociales et non par les attributs de la technologie (l’attitude). Par contre, chez les individus ayant déjà utilisé la technologie, l’intention de poursuivre son utilisation serait déterminée par l’attitude seulement et, plus spécifiquement, par les conséquences sur l’image et par l’avantage relatif de l’utilisation de la technologie. Chez les utilisateurs potentiels, le modèle expliquait 38 % de la variance dans l’intention d’adopter la technologie, alors que chez les utilisateurs, le modèle expliquait seulement 24 % de la variance dans l’intention de continuer l’utilisation.

Fishbein et Ajzen (1975) ont proposé ce modèle général visant à expliquer et à prédire l’adoption des comportements individuels. Selon la théorie de l’action raisonnée (TAR), le comportement d’un individu est directement déterminé par son intention de réaliser ce comportement. À son tour, l’intention est fonction de deux variables : l’attitude de l’individu à l’égard de la réalisation d’un comportement et la norme subjective associée au fait d’adopter ce comportement. L’attitude est formée de l’ensemble des croyances quant aux conséquences de la réalisation du comportement, pondérées par l’importance que l’individu accorde à chacune de ces conséquences. Pour sa part, la norme subjective réfère à l’ensemble des croyances d’un individu quant à l’opinion de personnes ou de groupes de référence par rapport au fait qu’il réalise un comportement, multipliées par la motivation de l’individu à se conformer à l’opinion de ces personnes ou groupes.

La théorie de l’action raisonnée ou ses variantes ont été utilisées par plusieurs chercheurs dans le domaine des technologies de l’information au cours des dernières années. Tout d’abord, l’étude de Hartwick et Barki (1994) a démontré l’utilité de la TAR pour expliquer le comportement d’adoption des technologies de l’information en contexte organisationnel. Selon cette étude, en plus de l’attitude, la norme subjective serait un déterminant important de l’adoption de la technologie lors des premiers stades de son implantation dans une organisation. Dans cette étude, l’attitude et la norme sociale permettaient d’expliquer 72 % de la variance dans l’intention d’utiliser le système ainsi que 41 % de la variance dans l’utilisation du système.

Dans une étude comparant la théorie de la diffusion des innovations (DI) et la théorie de l’action raisonnée, Moore et Benbasat (1995) se sont basés sur les caractéristiques de l’innovation proposées par Rogers (1983) afin de mesurer l’attitude. Leurs résultats démontrent une association positive entre l’attitude (les caractéristiques perçues de la technologie) et l’adoption de la technologie. Ces auteurs ont également mis en évidence l’importance de la norme subjective afin d’expliquer les comportements d’adoption des technologies de l’information. De plus, Moore et Benbasat (1995) ont suggéré que le concept d’image, qui représente l’impact de l’adoption d’une technologie sur le statut social de l’individu, différait de celui de la norme sociale et avait également une influence sur le comportement d’adoption.

La théorie du comportement planifié (TCP), une variante de la TAR, a été proposée par Ajzen (1985; 1991) afin de tenir compte des comportements qui ne sont pas entièrement sous le contrôle volitif individuel, c’est-à-dire lorsqu’il existe des contraintes à l’adoption du comportement. Plusieurs comportements nécessitent des ressources, des habiletés et des opportunités sur lesquelles l’individu n’a pas un contrôle total. Afin de tenir compte de ces barrières, Ajzen a proposé une troisième variable, la perception du contrôle sur le comportement, qui correspond au degré de facilité ou de difficulté que représente la réalisation d’un comportement pour l’individu. Cette variable reflète la présence de facteurs externes facilitant ou contraignant la réalisation d’un comportement donné de même que la perception de l’individu de son efficacité personnelle en vue de réaliser ce comportement (Taylor & Todd, 1995). Ce construit peut agir, au même titre que l’attitude et la norme subjective, sur l’intention ou peut prédire directement le comportement lorsque celui-ci n’est pas sous le contrôle volontaire de l’individu (Ajzen, 1985).

En ce qui concerne les études sur l’adoption des technologies de l’information, la théorie du comportement planifié a également été utilisée à quelques reprises. D’abord, Mathieson (1991) s’est basé sur la TCP afin de prédire l’intention d’utiliser les technologies de l’information. Dans cette recherche, l’attitude et la perception du contrôle sur le comportement, mais non la norme subjective, permettaient d’expliquer l’intention (R² = .62). Ensuite, Taylor et Todd (1995) ont exploré les comportements d’adoption des technologies de l’information en s’appuyant sur la TCP. Leur étude a démontré que l’attitude, la norme subjective et la perception du contrôle sur le comportement étaient toutes associées à l’intention d’adopter la technologie (R² = .60). Pour sa part, l’intention comportementale prédisait la variance dans le comportement d’adoption de la technologie dans une proportion de 36%. De plus, la perception du contrôle sur le comportement avait également un effet direct significatif sur le comportement d’adoption, ce qui rejoint le modèle proposé par Ajzen (1985).

Par ailleurs, une étude portant sur l’intention des médecins d’adopter la télémédecine s’est basée sur la TCP (Hu & Chau, 1999). En effet, cette recherche a permis de valider cette théorie auprès de professionnels de la santé qui représentaient des utilisateurs potentiels de cette technologie. Cependant, même si ce modèle expliquait une proportion significative de variance dans l’intention des médecins d’adopter la télémédecine, sa valeur prédictive restait modérée (R² = .37). Il ressort de cette étude que la perception du contrôle sur le comportement et l’attitude avaient une influence significative sur l’intention des médecins d’utiliser la télémédecine. En ce qui concerne la norme subjective, celle-ci n’était pas significativement associée à l’intention. Hu et Chau (1999) ont également constaté que l’intention d’utiliser la télémédecine était plus forte chez les médecins qui avaient déjà utilisé cette technologie, ce qui supporte la relation directe entre l’intention et le comportement telle que stipulée dans la TCP.

Le modèle proposé par Davis (1989) est basé sur la théorie de l’action raisonnée de Fishbein et Ajzen (1975), mais représente une variante s’appliquant spécifiquement au comportement d’adoption des technologies de l’information. Selon le MAT, l’intention d’utiliser une technologie est l’antécédent direct du comportement d’utilisation. Cependant, contrairement à la TAR, le MAT n’inclut que l’attitude dans la formation de l’intention. De plus, selon le modèle de Davis (1989) l’attitude est elle-même déterminée par deux types de croyances seulement : l’utilité perçue et la facilité d’utilisation perçue.

La spécificité du MAT par rapport aux technologies de l’information, la précision des construits qu’il propose de même que sa parcimonie (Mathieson, 1991) en font un modèle fréquemment employé dans les domaines du management et des systèmes d’information. Ainsi, un grand nombre d’études ont validé l’utilisation du MAT afin d’expliquer l’adoption de différentes technologies de l’information dans des contextes variés (Adams, Nelson & Todd, 1992; Brodeur, 2001; Chau, 1996; Davis, Bagozzi & Warshaw, 1989; Lederer et al., 2000; Szajna, 1996; Venkatesh & Davis, 2000).

Les travaux de Hu et ses collaborateurs (1999a; 1999b) ont utilisé le MAT pour expliquer l’intention des médecins d’utiliser la télémédecine. Comme dans leur étude précédente basée sur la TCP, les auteurs ont démontré la pertinence d’utiliser un cadre théorique psychosocial afin d’étudier les comportements d’adoption de la télémédecine. Ainsi, le modèle s’est avéré satisfaisant, en expliquant une proportion de 44 % de la variance dans l’intention d’utiliser la télémédecine. L’un des constats importants de cette étude est l’absence de relation entre la perception des médecins de la facilité d’utilisation de la télémédecine et leur intention d’adopter cette technologie. En effet, seule l’utilité perçue de cette technologie avait un effet direct sur l’intention. Cependant, les auteurs dénotent le manque de spécificité du MAT pour expliquer l’attitude des médecins par rapport à la télémédecine et leur intention d’utiliser cette technologie. Ils ajoutent que des caractéristiques particulières reliées au système de santé et à la nature de la profession médicale pourraient agir sur ces variables.

En combinant des dimensions de la TCP au MAT, Chau et Hu (2002) ont proposé un modèle général qui incorporait l’attitude, la norme subjective et la perception du contrôle sur le comportement. Selon les résultats d’une étude empirique réalisée auprès de 408 médecins, les chercheurs concluent à la pertinence de considérer l’attitude et le contrôle perçu dans l’analyse de l’intention d’adopter la télémédecine. Ces variables, combinées aux construits d’utilité perçue et de facilité d’utilisation perçue, ont permis d’expliquer 43 % de la variance dans l’intention des médecins. Cependant, l’influence des facteurs normatifs n’était pas significative dans la prédiction de l’intention.

Croteau et Vieru (2002) se sont également inspirés du MAT afin d’explorer les facteurs ayant influencé l’adoption de la télémédecine auprès de deux groupes de médecins. L’utilité perçue de la technologie était la principale variable prédisant l’intention d’adopter la télémédecine chez les deux groupes, alors que la facilité d’utilisation perçue s’est avérée significative chez un seul groupe. Les concepts d’image et de volontariat, empruntés au modèle de la Diffusion des innovations, étaient également incorporés au MAT dans cette étude. L’image, définie comme étant la perception par l’individu de l’impact associé à l’adoption de la technologie sur son statut social n’avait cependant pas d’effet significatif sur l’intention. Par ailleurs, la perception que l’utilisation de la technologie se faisait sur une base volontaire était négativement associée à l’intention, contrairement à l’hypothèse de départ, mais dans un groupe seulement. Le modèle utilisé a permis d’expliquer 59,6 % de la variance dans l’intention d’utiliser la télémédecine dans l’un des groupes et 47,5 % dans l’autre.

Par ailleurs, Succi et Walter (1999) ont proposé une modification au MAT afin de tenir compte de la particularité du contexte médical en intégrant une variable associée à la perception de l’utilité de la technologie au niveau du statut professionnel. Selon ces auteurs, en plus de l’utilité de la technologie sur le plan de la performance au travail, les médecins seraient particulièrement sensibles à l’impact de cette technologie sur leur autonomie professionnelle et sur leur pouvoir. Cependant, le modèle proposé n’a pas été testé empiriquement.

Comme l’indique Mathieson (1991), le modèle de l’acceptation de la technologie (MAT) et la théorie du comportement planifié (TCP) procurent tous deux une bonne explication de l’intention. Alors que le MAT est plus facile à appliquer, il fournit seulement de l’information générale sur les opinions des utilisateurs de la technologie. Pour sa part, l’utilisation de la TCP est plus complexe, mais l’information spécifique qu’elle procure permet de mieux planifier l’implantation des technologies de l’information. Par ailleurs, Thompson (1998) a démontré qu’en ajoutant au MAT une mesure appropriée des facteurs sociaux et de la motivation, sa valeur prédictive pouvait augmenter.

Un autre modèle psychosocial qui a été utilisé afin de comprendre les comportements d’adoption des technologies de l’information est celui de la théorie des comportements interpersonnels de Triandis (1980). Cette théorie, qui englobe la plupart des variables présentes dans les modèles précédents, se distingue cependant de ces derniers par un plus grand raffinement des construits proposés. En effet, selon la TCI, un comportement possède trois déterminants directs, soit l’intention, l’habitude et les conditions facilitant l’adoption. L’intention comportementale comporte, à son tour, quatre types de déterminants : les facteurs sociaux, les conséquences perçues (dimension cognitive de l’attitude), l’affect (dimension affective de l’attitude) et les convictions personnelles.

La théorie des comportements interpersonnels a été employée par Thompson, Higgins et Howell (1991) afin d’étudier le comportement d’adoption des ordinateurs personnels au sein d’une organisation. Les résultats de cette recherche supportaient modérément la TCI puisque ce modèle ne permettait d’expliquer que 24 % de la variance dans le comportement d’adoption de la technologie. De plus, seuls les facteurs sociaux et les conséquences perçues influençaient le comportement d’adoption. Ces mêmes auteurs ont également appliqué la TCI dans une autre étude (Thompson, Higgins & Howell, 1994), mais cette fois, en incluant une mesure de l’habitude. Cette variable s’est avérée avoir une influence directe importante sur le comportement d’utilisation de la technologie de même qu’une influence indirecte modérée sur ce comportement en agissant au niveau des conséquences perçues et des facteurs sociaux. La proportion de variance expliquée était de 40 % avec l’ajout de la variable de l’habitude dans le modèle.

Dans une étude portant sur l’utilisation du réseau Internet, Limayem et Chabchoub (1998) ont démontré que trois des variables proposées par la TCI avaient une influence sur ce comportement : l’affect, les conséquences perçues et les conditions facilitantes. Une autre étude (Limayem, Roy & Bergeron, 1994) a démontré que les facteurs sociaux, les conséquences perçues, les habitudes et les conditions facilitantes influençaient le comportement d’adoption de la technologie. Par contre, dans cette étude, l’affect n’avait pas d’influence significative sur le comportement.

Par ailleurs, les travaux de Bergeron et al. (1992; 1995) supportent également l’utilisation du modèle de Triandis afin d’expliquer le comportement d’adoption des technologies de l’information. En effet, leurs résultats indiquent que les habitudes, les facteurs sociaux, l’affect, les conséquences perçues et les conditions facilitantes sont associés à l’adoption de ce comportement.

Les résultats de l’étude de Paré et Elam (1995) sur l’adoption des ordinateurs personnels ont démontré que les facteurs individuels, tels que l’affect, les conséquences perçues et l’habitude, étaient les principaux déterminants du comportement. Par contre, bien que significative, l’influence des facteurs sociaux et des conditions organisationnelles facilitant l’adoption du comportement était moindre. Ces auteurs concluent que lorsqu’un comportement est sous le contrôle volontaire de l’individu, comme c’était le cas pour l’utilisation d’un micro-ordinateur, les dimensions individuelles seraient plus importantes que les normes sociales et l’environnement.

Pour ce qui est des études ayant abordé les comportements d’adoption des technologies de l’information en soutien à la pratique médicale, l’étude de Lapointe (1999) s’est basée sur la théorie des comportements interpersonnels de Triandis afin de cerner les facteurs individuels associés à l’adoption d’un système d’information en milieu hospitalier. Cette recherche a démontré que les habitudes, les attitudes, les facteurs sociaux, et les conditions reliées à l’organisation, à l’environnement et au système d’information étaient fortement associés au comportement d’adoption de la technologie par les médecins et les infirmières.

Deux autres études (Comeau, 1996; Malouin, 2000) se sont inspirées du modèle de Triandis, mais cette fois, pour analyser les déterminants psychosociaux de l’intention des médecins d’adopter la carte santé à microprocesseur. Dans l’une de ces études (Comeau, 1996), ce sont les attitudes de même que la perception des barrières qui expliquaient principalement l’intention des médecins d’inscrire de l’information clinique sur la carte à microprocesseur. Dans l’autre étude (Malouin, 2000), les facteurs sociaux, les attitudes et l’habitude d’utiliser des technologies de l’information étaient les principaux déterminants de l’intention d’utiliser la carte à microprocesseur chez les médecins.

Comme le phénomène de l’adoption des technologies de télémédecine par les organisations de santé a principalement été abordé dans le cadre d’études de cas n’ayant pas employé de cadre théorique spécifique, des travaux portant sur l’adoption des technologies de l’information et des communications en général ont été consultés. Aussi, en s’inspirant de cette littérature, est-il possible de dégager divers concepts pouvant guider l’analyse des facteurs organisationnels influençant l’adoption de la télémédecine.

En ce qui a trait aux facteurs organisationnels d’adoption des technologies d’information et de communication par les organisations de santé, différents auteurs (Aarts, Peel & Wright, 1998; Ash, 1997; Kaplan, 1997; Lorenzi et al., 1997; Massaro, 1993) ont mis en évidence un certain nombre de dimensions importantes. Ainsi, les aspects associés à l’organisation du travail, aux processus de prise de décision, aux modes de communication, à la planification du changement de même qu’au soutien et aux incitatifs mis en place seraient des déterminants de l’introduction des technologies et de leur utilisation à l’intérieur des organisations de santé.

Au niveau théorique, certains cadres organisationnels ont été utilisés, souvent de façon combinée, pour comprendre le phénomène d’adoption des technologies de l’information et des communications dans les organisations en général. Ainsi, Grover (1993) a utilisé le modèle proposé par Kwon et Zmud (1987), regroupant celui des configurations organisationnelles de Mintzberg (1979) et celui de la diffusion des innovations (Rogers, 1995) afin de décrire les facteurs associés à l’adoption de systèmes d’information interorganisationnels. Selon le modèle proposé, des caractéristiques organisationnelles comme la centralisation, la formalisation, l’intégration et la taille de l’organisation auraient une influence sur l’adoption des systèmes d’information. De plus, des éléments reliés à l’environnement de l’organisation (compétitivité, étendue du marché et taille de la ville) seraient également influents au regard de l’adoption. Enfin, l’adoption des systèmes dépendrait aussi de caractéristiques propres au type d’innovation introduit, telles que l’avantage relatif, la complexité et la compatibilité de la technologie. Après avoir mené une série d’analyses factorielles, Grover a proposé un modèle intégrateur de l’adoption des systèmes d’information interorganisationnels qui comprend six facteurs : 1) l’orientation technologique proactive; 2) la poussée interne et le support de l’organisation; 3) la taille du marché; 4) la compétitivité du marché; 5) la compatibilité du système avec les besoins informationnels de l’organisation; et 6) la possibilité d’adapter les technologies. Le modèle proposé permettait d’expliquer 65 % de la variance dans l’adoption des systèmes par les organisations.

D’autres études empiriques se sont basées sur une combinaison de modèles théoriques afin d’analyser les facteurs d’adoption des technologies d’information et des communications dans les organisations. Une étude menée par Chau et Tam (1997), inspirée par les perspectives théoriques de Rogers (1995) et de Tornatzky et Fleischer (1990), a démontré que la satisfaction avec les systèmes en présence dans les organisations de même que les barrières technologiques perçues au niveau de l’organisation seraient les principales raisons de la non adoption d’un système d’information. Pour leur part, Hu, Chau et Sheng (2000) se sont inspirés du modèle de Tornatzky et Fleischer (1990) et du MAT (Davis, 1989) afin de cerner les facteurs d’influence sur l’adoption de la télémédecine par les organisations de santé. Leurs résultats montrent qu’une attitude collective positive, au niveau de l’ensemble des médecins, favorisait l’implantation de la technologie. Par ailleurs, les risques relatifs à la technologie perçus par les cadres des organisations limitaient la probabilité que la télémédecine soit implantée. Enfin, les bénéfices escomptés par l’introduction de la télémédecine, au niveau de son utilité et de la sécurité du réseau, semblaient influencer son implantation au sein des organisations.

Par ailleurs, une méta-analyse des facteurs organisationnels d’adoption des innovations a été réalisée par Damanpour (1991) à partir des variables associées aux caractéristiques de divers types d’organisations. Il en ressort que certaines de ces caractéristiques ont une influence importante sur l’adoption des innovations par les organisations. Ainsi, la spécialisation des tâches, le professionnalisme, la différentiation verticale, la centralisation de la prise de décision, l’attitude des gestionnaires face au changement, l’intensité administrative, les ressources en connaissances technologiques, la disponibilité des ressources et les communications externes avaient une influence significative sur l’adoption des innovations.

Une autre étude (Subramanian & Nilakanta, 1996) s’est penchée sur l’association entre certaines caractéristiques des organisations et leur degré d’adoption de différentes innovations. Dans le cas des innovations techniques, c’est-à-dire des innovations touchant le centre opérationnel de l’organisation et les processus de production, la centralisation de la prise de décision était négativement associée au degré d’adoption des innovations. Cependant, la spécialisation des tâches, la disponibilité des ressources et la taille de l’organisation avaient une influence positive sur l’adoption des innovations techniques. Les résultats de cette étude pourraient éventuellement s’appliquer à la télésanté puisqu’elle représente une innovation technique plutôt qu’administrative. En effet, la télésanté touche les processus de production des organisations de santé, à savoir les soins et services cliniques.

Ces résultats procurent des pistes intéressantes afin d’identifier certaines des caractéristiques organisationnelles à considérer afin de comprendre le phénomène d’adoption des innovations, mais il s’agit d’une liste de facteurs et non d’un modèle théorique spécifique. Afin de conceptualiser les variables proposées par Damanpour (1991), Lapointe (1999) a proposé de les combiner au modèle des configurations. Les configurations organisationnelles représentent des modèles systémiques comprenant des variables liées, entre autres, à la structure, aux facteurs culturels et à l’environnement d’une organisation et permettent de comprendre son fonctionnement (Lapointe, 1999; Scott, 1990).

Parmi les principaux types de configurations, on retrouve celui de la bureaucratie professionnelle proposée par Mintzberg (1979). Ce type d’organisation se distingue par le fait qu’elle emploie principalement des professionnels et qu’elle répond à des critères différents de ceux des bureaucraties traditionnelles. En effet, une bureaucratie est généralement caractérisée par un pouvoir décisionnel centralisé, une coordination par la formalisation du comportement, une normalisation du travail, de même qu’une spécialisation horizontale et verticale des tâches (Mintzberg, 1979). Cependant, dans le cas des organisations de type bureaucratie professionnelle , la formalisation et la normalisation des tâches ne sont plus autant nécessaires puisque les professionnels ont acquis les connaissances permettant de réaliser leur travail au cours d’une longue formation. De là, le pouvoir décisionnel devient beaucoup plus décentralisé, car les professionnels possèdent une large autonomie et détiennent un pouvoir substantiel sur la réalisation de leur travail. Il y a également peu de cadres intermédiaires dans ce type de configuration organisationnelle et la taille de la haute direction est minime. De plus, la technostructure est très limitée, mais les employés de soutien sont très nombreux. Comme cette description correspond en général au type d’organisation que l’on retrouve dans le domaine des établissements de santé (Mintzberg, 1979), la bureaucratie professionnelle propose un cadre permettant d’intégrer les dimensions structurelles et conjoncturelles associées à l’adoption des technologies de l’information par ces organisations.

À cet effet, les travaux de Kimberly et Evanisko (1981), de Lapointe (1999) et de Lapointe et Rivard (1999) apportent des éléments intéressants quant aux caractéristiques des organisations de santé reliées à l’adoption des nouvelles technologies de l’information. Dans les études de Lapointe (1999) et de Lapointe et Rivard (1999), inspirées du modèle de la configuration de type bureaucratie professionnelle (Mintzberg, 1979) et portant sur l’introduction d’un système d’information dans les hôpitaux, la spécialisation horizontale des tâches, soit la présence d’une grande variété de spécialistes, était reliée à la résistance envers l’innovation. La faible formalisation des procédures, c’est-à-dire le manque de règles claires au sein de l’organisation, a également nui à l’adoption du système d’information. Par ailleurs, le regroupement, à savoir la formation de coalitions par les professionnels autour de différents enjeux, a favorisé ou bien contraint l’adoption du système, selon le groupe de professionnels considéré. La rareté des ressources technologiques, la complexité des interventions externes et les modes de financement ont, pour leur part, nui à l’adoption de la technologie. Enfin, le pouvoir détenu par les médecins s’opposant au système a constitué une autre barrière à l’adoption.

Une étude menée par Kimberly et Evanisko (1981) sur l’adoption de technologies cliniques et administratives par les organisations de santé apporte des éclaircissements intéressants au sujet des facteurs d’influence propres à ce type d’organisation. Dans cette analyse, la question de l’influence relative des facteurs individuels et organisationnels sur l’adoption des innovations a été explorée. De plus, pour chacune de ces catégories, les auteurs ont voulu déterminer quelles étaient les principales dimensions associées à l’adoption des innovations. Ils distinguent les innovations cliniques, qui réfèrent aux processus de production, des innovations administratives, qui correspondent aux processus de gestion. Parmi les variables organisationnelles qui semblent avoir un impact sur l’adoption des innovations de nature clinique, Kimberly et Evanisko (1981) ont identifié l’autonomie (la décentralisation des processus décisionnels), la spécialisation (le nombre de spécialités médicales dans l’organisation), la taille de l’organisation (mesurée par le nombre de lits) et la différentiation fonctionnelle (le nombre de sous-unités). Par contre, l’intégration externe, à savoir l’intensité des dispositifs de communication et de liaison externes, n’influençait pas l’adoption des innovations. De plus, des variables de nature contextuelle, telles que la compétitivité (le nombre d’hôpitaux dans la région), la taille de la ville et l’âge de l’organisation, étaient également associées à l’adoption des innovations cliniques.

Cependant, l’analyse de Kimberly et Evanisko (1981) n’a pas fait ressortir l’importance des variables individuelles, mesurées principalement en fonction des caractéristiques des personnes en position d’autorité (leaders) dans l’organisation. Les auteurs expliquent ce résultat par le fait que les leaders n’auraient qu’un impact limité sur les décisions des organisations en matière d’adoption d’innovations.

Selon l’étude de Prasad et Prasad (1994), basée sur la théorie institutionnelle (DiMaggio & Powell, 1983; Meyer & Rowan, 1977), il a été possible d’isoler l’influence prépondérante de l’idéologie du professionnalisme prônée par l’organisation sur l’adoption d’un système d’information par les différents corps professionnels. Ainsi, selon ces auteurs, l’adoption de la technologie ne repose pas uniquement sur des considérations instrumentales comme la recherche de l’efficience, de la performance et du profit et ce, particulièrement dans des organisations de services comme celles du champ des soins et services de santé. Des facteurs non instrumentaux, qui réfèrent aux croyances, aux valeurs et aux finalités des organisations, sont également interpellés lorsqu’une nouvelle technologie est introduite.

D’ailleurs, sans faire référence spécifiquement à la théorie institutionnelle, les résultats rapportés par Massaro (1993) rejoignent en partie ceux de Prasad et Prasad (1994). En effet, dans une étude ayant analysé le phénomène d’introduction d’un système d’information médical, Massaro (1993) a décrit quatre éléments ayant contraint l’adoption de ce système qui témoignent de la particularité du système de croyances présent dans les organisations médicales. Premièrement, dans l’expérience rapportée, la nature flexible des tâches dans les organisations de santé se heurtait à un système trop rigide qui ne parvenait pas à traduire l’informel de la pratique médicale. Deuxièmement, le manque d’engagement des professionnels envers le système implanté était également occasionné par le fait que ces derniers ne percevaient aucun avantage à court terme à son utilisation. Les avantages à long terme étaient connus, mais ces derniers ne correspondaient pas aux valeurs des cliniciens relatives à la qualité de l’acte médical. L’absence de clarté dans la distribution des rôles et l’ambiguïté des pratiques de gouvernance ont aussi entraîné une résistance face au système, partagée par l’ensemble des professionnels. Finalement, l’étude de Massaro (1993) soulignait que la technologie altérait les modes de pratique traditionnels en augmentant la proportion de tâches cléricales devant être réalisées par les professionnels, ce qui n’était pas cohérent avec la perception collective de la nature de leur profession.

Toujours dans une perspective institutionnelle, Scott (1990) mentionne que les organisations de santé font face à une compétition en vue de l’accès aux ressources, mais que cette compétition serait médiatisée par les croyances et les normes professionnelles. De plus, les principales sources d’influence dans le domaine des organisations de santé seraient de nature normative et autoritaire. Scott (1990) a également identifié quatre catégories de barrières relatives aux caractéristiques des organisations de santé qui pouvaient entraîner leur résistance au regard de l’adoption des innovations. Ainsi, la rationalité limitée, qui réfère à la présence de règles et de rôles au sein de ces institutions, prescrivant certains comportements qui permettent de réaliser les fins de l’organisation, apparaît comme un obstacle majeur au changement. De plus, on retrouve la présence de divers types d’intérêts dans ces organisations, car il s’agit également de systèmes politiques. Les droits acquis des membres de l’organisation constituent des sources importantes de résistance à un changement car celui-ci peut modifier ou menacer le système politique existant dont certains groupes bénéficient. La troisième catégorie de barrières réfère au fait que les organisations sont imbriquées dans un ensemble de relations sociales et de normes informelles qui modèlent les comportements, au même titre que les règles formelles et la poursuite des intérêts. Par exemple, dans le cas des organisations de santé, l’allégeance des professionnels à des associations collégiales représente un facteur pouvant influencer l’introduction des innovations. Enfin, l’interdépendance entre les organisations et leur environnement est considérée comme une condition pouvant limiter l’adoption des innovations par les organisations car ces dernières doivent se soumettre à l’idéologie en présence dans l’environnement afin de justifier et de légitimer leurs activités. Par ailleurs, Scott (1990) soutient que ces mêmes conditions peuvent devenir des éléments favorisant l’adoption des innovations si elles se retrouvent dans un contexte approprié. Par exemple, au lieu de sembler menaçante, l’introduction d’une innovation pourra, au contraire, favoriser les intérêts d’un groupe et ce dernier en fera ainsi la promotion active.

Les constats rapportés par Scott (1990) et Massaro (1993) mettent au jour des éléments caractéristiques de la nature des organisations de santé et des professionnels qu’on y retrouve. De plus, comme le rapportent Sobol, Alverson et Lei (1999), les relations culturelles au sein des hôpitaux diffèrent de celles que l’on retrouve habituellement dans les autres milieux de travail. Les besoins divergents des médecins et des administrateurs, la diffusion du pouvoir et le fait que les médecins ne soient pas des employés de l’hôpital font en sorte qu’il devient extrêmement difficile de parvenir à un consensus sur l’adoption d’une nouvelle technologie de l’information. Pour leur part, Robinson, Savage et Sydow-Campbell (2003) ajoutent que la télémédecine requiert une forte coordination des procédures entre les établissements fournisseurs et demandeurs de services et nécessite donc une adaptation mutuelle entre ces derniers. Ainsi, l’introduction de la télémédecine peut se heurter aux différences culturelles et normatives existant entre les établissements. Ces éléments ont souvent été soulevés, sans pour autant avoir été explorés de façon systématique dans le cas d’études sur l’introduction de la télémédecine dans les organisations de santé. Il serait donc pertinent d’examiner davantage ces facteurs, car ils pourraient regrouper des obstacles particuliers à l’introduction de la télémédecine dans la pratique médicale.

Afin de considérer simultanément les dimensions psychosociales associées à l’adoption de la télémédecine par les professionnels de la santé et les dimensions organisationnelles qui facilitent ou contraignent l’introduction de ces technologies dans les pratiques, il sera nécessaire de recourir à une perspective de recherche multidimensionnelle. En effet, adopter un cadre théorique unique limiterait la compréhension du phénomène à une seule dimension tandis qu’un cadre conceptuel multiple apportera plus de richesse à l’analyse (Allison, 1971). Par ailleurs, comme le proposent Chau et Tam (1997), lorsqu’on emprunte un cadre théorique, il est nécessaire de le raffiner et de l’ajuster en fonction de l’objet d’étude afin d’en retirer une analyse plus sensible. De cette façon, les modèles inspirant cette analyse des facteurs d’adoption de la télémédecine seront adaptés aux contextes de l’environnement, de la population et de la technologie à l’étude.

Les modèles psychosociaux de l’adoption du comportement sont utilisés afin d’expliquer pourquoi certaines personnes adoptent un comportement et d’autres non (Jaccard & Davidson, 1975). Parmi ces modèles, la théorie des comportements interpersonnels (TCI) de Triandis (1980) a été retenue car elle englobe les construits de la plupart des autres cadres théoriques utilisés pour comprendre les comportements humains. En plus d’être exhaustif, ce cadre théorique intègre des dimensions comme les valeurs personnelles et les rôles sociaux qui ne sont pas pris en compte dans les autres modèles. De plus, le modèle de Triandis considère la culture ou la sous-culture comme un facteur influençant le comportement, ce qui permet d’exprimer une différence comme étant une variance plutôt qu’une déviance (Facione, 1993). Cet aspect culturel de la théorie est important afin de comprendre l’intention des médecins d’adopter une nouvelle technologie dans leur pratique. Même s’il n’a pas encore été employé pour l’analyse des facteurs d’adoption de la télémédecine, de nombreuses études sur l’adoption des technologies d’information dans le domaine de la santé (Comeau, 1996; Lapointe, 1999; Malouin, 2000) et dans d’autres secteurs d’activité (Bergeron et al., 1992; 1995; Limayem, Roy & Bergeron, 1994; Limayem & Chabchoub, 1998; Thompson et al., 1991; 1994) ont fait ressortir la pertinence de ce modèle.

La Figure 3.1 schématise la Théorie des comportements interpersonnels (TCI) proposée par Triandis. Selon la TCI, le comportement humain possède trois antécédents directs qui sont l’habitude, l’intention et les conditions facilitant l’adoption du comportement. Les deux premiers facteurs varient selon la nouveauté du comportement étudié. La force de l’intention est déterminante lorsque le comportement visé est nouveau, alors que celle de l’habitude augmente avec le degré d’automatisme pouvant résulter de la réalisation répétée de ce comportement. Selon Triandis (1980), l’habitude est le fruit d’un apprentissage et elle influence non seulement le comportement, mais aussi les attitudes (affect). Les conditions facilitant l’adoption du comportement comprennent divers contextes et situations pouvant favoriser l’adoption d’un comportement donné. Selon la TCI, les conditions facilitant l’adoption du comportement constituent une variable modératrice de l’intention et de l’habitude dans la prédiction de l’intention. Dans le cas du comportement d’adoption d’une nouvelle technologie au sein d’une organisation, Limayem et Chabchoub (1998) considèrent ces conditions comme étant les différentes ressources disponibles dans l’environnement de l’organisation qui peuvent rendre l’adoption de la technologie plus ou moins facile à réaliser. Des variables externes sont considérées dans ce modèle, comme la personnalité, la culture ou la génétique. Celles-ci influencent le comportement, mais de façon indirecte, par l’intermédiaire des construits sous-jacents au comportement.

Figure 3.1 Schéma de la théorie des comportements interpersonnels (adapté de Triandis, 1980)

L’ intention ou la motivation associée à l’adoption du comportement est fonction de quatre facteurs : les conséquences perçues, l’affect, les facteurs normatifs et l’identité personnelle. D’abord, les conséquences perçues constituent la composante cognitive de l’attitude et fait référence à l’évaluation subjective des avantages et des inconvénients résultant de l’adoption d’un comportement donné. Ensuite, l’ affect représente la dimension affective de l’attitude. Il s’agit de la réponse émotionnelle qu’un individu associe à l’idée de réaliser un comportement donné. La TCI incorpore deux facteurs normatifs distincts : les normes sociales et les normes personnelles . Les normes sociales perçues par l’individu comprennent les croyances normatives et les croyances de rôles (De Vries et al., 1995). Les croyances normatives réfèrent à la perception d’un individu du degré d’approbation des personnes significatives pour lui quant à son adoption d’un comportement donné. La croyance en l’existence de rôles sociaux spécifiques représente la perception qu’a une personne de ce que doit faire un individu occupant une position sociale similaire à la sienne par rapport au comportement visé. La croyance normative personnelle constitue l’autre composante normative de la TCI et représente le sentiment d’obligation personnelle par rapport à l’adoption du comportement. Ce facteur consiste en l’évaluation par l’individu de la correspondance entre le comportement et ses valeurs et principes moraux. Enfin, le concept d’ identité personnelle fait référence au degré de congruence entre la perception que l’individu a de lui-même et les caractéristiques qu’il associe à la réalisation du comportement.

Afin d’adapter la TCI à l’étude de l’intention des médecins d’adopter la télémédecine, certaines modifications ont été apportées à ce modèle. Ainsi, la prédiction du comportement n’étant pas visée, seuls les relations entre l’intention et les construits associées à celle-ci ont été vérifiées. De plus, une relation directe entre l’habitude et l’intention a été ajoutée au modèle puisque nous émettions l’hypothèse que l’expérience d’utilisation de la technologie dans le passé pouvait influencer directement la décision des médecins d’adopter la télémédecine dans leur pratique.

En ce qui a trait aux dimensions organisationnelles, plusieurs modèles théoriques ont été utilisés dans les études portant sur l’adoption des technologies de l’information dans le domaine de la santé, mais ceux-ci présentent souvent des visions limitées. Il n’existe pas de cadre général des organisations englobant l’ensemble des caractéristiques structurelles, culturelles et idéologiques ainsi que les facteurs environnementaux. De plus, les recherches en théories des organisations ont souvent utilisé des modèles systémiques qui ne postulent pas de liens causals et unidirectionnels entre les variables, mais qui insistent plutôt sur l’interdépendance entre ces variables. Pour cette raison, le recours à un modèle théorique unique limiterait l’analyse à un seul point de vue. Par ailleurs, comme il ne s’agit pas d’une étude des organisations, mais bien de l’adoption de la télémédecine au sein des organisations, l’élaboration d’un schéma conceptuel ouvert, inspiré de certains modèles, s’avère une stratégie adéquate. Cela permettra plus facilement d’intégrer les facteurs retenus dans un cadre conceptuel global. L’utilisation de différentes perspectives pour étudier les dimensions organisationnelles de l’adoption d’une technologie de l’information s’est avérée très riche dans des études antérieures (Kimberly & Evanisko, 1981; Lapointe, 1999).

Les résultats de la méta-analyse de Damanpour (1991), appariés aux composantes de la bureaucratie professionnelle telles que présentées dans la théorie de Mintzberg (1979), ont inspiré l’analyse des facteurs d’adoption organisationnels des systèmes d’information en milieu hospitalier (Lapointe, 1999; Lapointe & Rivard, 1999). Selon le modèle de Mintzberg (1979), les principales composantes structurelles et conjoncturelles d’une bureaucratie professionnelle, configuration à laquelle appartiennent généralement les organisations de santé, comprennent :

La spécialisation horizontale des tâches  : Dans une bureaucratie professionnelle, le travail est davantage divisé entre des spécialités diversifiées plutôt que selon un ordre hiérarchique.

La normalisation au niveau des compétences  : Le besoin de normalisation interne est diminué par le fait que les professionnels sont formés et hautement éduqués à l’intérieur de leur profession. Leur allégeance à des associations professionnelles et le fait qu’ils doivent continuellement se tenir au fait des développements dans leur champ d’expertise constituent les principaux modes de formalisation du travail des professionnels.

La faible formalisation du comportement  : Puisque les professionnels se soumettent à une normalisation des compétence, le besoin d’une formalisation du comportement est minime dans ce type de bureaucratie.

Le regroupement fonctionnel  : Dans les bureaucraties professionnelles, le regroupement se fait principalement par unités de production, c’est-à-dire par champs d’expertise. Il y a également un regroupement indirect en fonction du marché.

La taille des unités  : Dans ce type d’organisation, la taille des unités est fonction de l’importance de la clientèle, puisque les professionnels sont regroupés selon leur expertise.

Les systèmes de planification et de contrôle  : En plus d’avoir un contrôle sur la réalisation de leurs tâches, les professionnels de ce type de bureaucratie cherchent aussi à contrôler collectivement les décisions administratives. Pour cette raison, les postes administratifs sont souvent comblés par des professionnels. Le contrôle central dans les bureaucraties professionnelles se limite donc à assurer une certaine performance, car la normalisation des compétences est contrôlée à la fois par les pairs et par les associations professionnelles.

Les dispositifs de liaison  : Les échanges d’information se font principalement de manière informelle et les dispositifs de liaison sont donc limités dans le centre opérationnel, mais ils sont plus présents dans la structure administrative. Cependant, la présence de nombreux comités permanents et groupes de projet constituent une forme de dispositifs de liaison.

La décentralisation  : Dans une bureaucratie organisationnelle, le pouvoir formel est décentralisé de façon verticale et horizontale. En effet, le pouvoir est dispersé vers le bas de la chaîne hiérarchique et les professionnels ont un fort contrôle sur les processus décisionnels.

L’environnement  : Les bureaucraties professionnelles se retrouvent dans un environnement plutôt complexe qui requiert l’utilisation de compétences acquises dans des programmes de formation très poussés. De plus, afin que ces compétences soient normalisées, l’environnement doit présenter une certaine stabilité. Par ailleurs, l’âge et la taille des organisations ne semblent pas des facteurs importants de ce type de configuration.

Le pouvoir  : Dans le cas des bureaucraties professionnelles, le pouvoir qu’exercent les autorités de l’environnement externe sur les professionnels demeure limité. De plus, le pouvoir est très décentralisé au sein de l’organisation puisque les professionnels détiennent un contrôle important sur les processus de décision.

Le système technique  : Les professionnels agissent de façon très autonome auprès des clients, ce qui fait en sorte que le système technique n’est pas très sophistiqué et régularisé dans le cas d’une bureaucratie professionnelle.

Ces composantes structurelles et conjoncturelles, inspirées du modèle de la bureaucratie professionnelle, se sont avérées des facteurs d’influence importants dans plusieurs études sur l’adoption des innovations technologiques par les organisations (Damanpour, 1991; Grover, 1993; Kimberly & Evanisko, 1981; Lapointe, 1999; Lapointe & Rivard, 1999). Cependant, d’autres facteurs méritent d’être explorés afin de prendre en compte la spécificité du domaine médical.

En outre, l’étude de Prasad et Prasad (1994) a démontré que l’idéologie du professionnalisme, qui constitue une force très présente dans l’environnement institutionnel des organisations de santé, était un facteur fortement relié à l’adoption d’une nouvelle technologie de l’information. Ce facteur a donc été incorporé à l’analyse des facteurs organisationnels.

Par ailleurs, la théorie institutionnelle (DiMaggio & Powell, 1983; Meyer & Rowan, 1977) nous apprend que des facteurs de contexte peuvent influencer les comportements des organisations. Dans le cas présent, les facteurs reliés à l’environnement sociopolitique, comme le positionnement de la télémédecine dans les orientations stratégiques ministérielles et les problèmes de rétention des effectifs médicaux en région, et l’environnement économique, comme le financement des projets de télémédecine, sont à considérer. De plus, le contexte technologique relié au déploiement du Réseau de télécommunications socio-sanitaire (RTSS) constitue un facteur à examiner au regard de l’introduction de la télémédecine dans les établissements. Enfin, l’environnement légal paraît également important car la télémédecine aura des répercussions au niveau des responsabilités professionnelles. L’analyse de ces facteurs se fera de façon exploratoire puisque aucune étude n’a considéré ces éléments dans le contexte québécois jusqu’à présent.

Néanmoins, il appert que la présence d’autres facteurs devrait être explorée au cours de cette recherche. En effet, pour les cliniciens concernés, des facteurs d’ordre professionnel (développement du savoir, modification des tâches et des rôles, par exemple) peuvent être associés à l’adoption de cette technologie. L’identification et l’analyse de ces facteurs se feront de façon exploratoire. La télémédecine introduit un phénomène relationnel entre les médecins et les organisations concernés. Des facteurs associés à ces nouvelles interactions peuvent influencer l’adoption de cette technologie. Aussi, il serait intéressant d’explorer les facteurs reliés au positionnement relatif des médecins et des autres professionnels à l’intérieur des organisations. En effet, des études portant sur l’analyse de l’introduction de nouvelles technologies dans les organisations de santé (Anderson, 1997; Barley, 1986; Massaro, 1993; McLaughlin & Webster, 1998) révèlent que des facteurs liés à la dynamique d’interaction entre les professionnels concernés influencent l’adoption. Ainsi, en s’inspirant d’auteurs ayant plus spécifiquement étudié les relations interprofessionnelles (Abbott, 1988; Friedson, 1973), la dimension des facteurs liés au positionnement relatif entre les professionnels est ajoutée au cadre d’analyse. Ainsi, des facteurs comme le statut professionnel, la définition des frontières professionnelles (médecins spécialistes et omnipraticiens) seront explorés et analysés. Des facteurs liés au positionnement relatif des organisations (attraction ou rétention de clientèles) seront aussi explorés et analysés. Enfin, les conditions permettant la coordination entre les établissements participant au projet de télémédecine seront explorées. À cet effet, Lamarche et al. (2001) ont démontré que le respect de l’autonomie des organisations et le développement de relations de confiance étaient des conditions nécessaires au développement d’un réseau interorganisationnel efficace. La figure 3.2 présente les caractéristiques organisationnelles retenues et indique les relations théoriquement attendues entre celles-ci et l’adoption de la télémédecine par les organisations de santé. De plus, les variables qui seront considérées de façon exploratoire sont exposées.

Figure 3.2. Schéma des facteurs organisationnels et des relations attendues selon la théorie de la bureaucratie professionnelle (Mintzberg, 1979), la théorie institutionnelle (DiMaggio & Powell, 1983) et la théorie des professions (Friedson, 1973).

VARIABLES PRÉDICTIVES DE L’ADOPTION

Cadre théorique

Facteur

Relation attendue

Bureaucratie professionnelle

Spécialisation des tâches

Nuit à l’adoption

Faible formalisation bureaucratique

Nuit à l’adoption

 

Formation par rapport à la technologie

Favorise l’adoption

 

Regroupement fonctionnel et selon le marché

Influence variable selon le groupe

 

Peu de planification et de contrôle

Nuit à l’adoption

 

Faibles dispositifs de liaison

Nuit à l’adoption

 

Établissement plus âgé

Favorise l’adoption

 

Établissement plus grand

Favorise l’adoption

 

Complexité des interventions externes

Nuit à l’adoption

 

Ressources disponibles

Favorise l’adoption

 

Pouvoir détenu par les médecins

Influence variable selon la position défendue

 

Théorie institutionnelle

Idéologie du professionnalisme

Favorise l’adoption

VARIABLES EXPLORATOIRES

Cadre théorique

Facteur

Aspect à considérer

Théorie institutionnelle

Environnement socio-politique

Orientations ministérielles relatives à la télémédecine

Problèmes d’effectifs médicaux en région

Environnement économique

Financement des projets de télémédecine

Environnement technologique

Infrastructures de télécommunication Infrastructures technologiques

Environnement légal

Définition des lois et règlements

Théorie des professions

Positionnement relatif des médecins et des autres professionnels à l’intérieur des organisations

Statut

Rôles et responsabilités professionnels

Volume de clientèle