
Deuxieme partie la
recherche de nouvelles interprétations
Chapitre 4
Le cadre socio-historique de la maladie et du diabète en
milieu autochtone
4.1 Introduction
Nous avions indiqué dans l’introduction que notre
recherche avait pris naissance à partir d’une interrogation
fort pratique : comment rendre compte des insuccès répétés
des stratégies de lutte contre le diabète pensées dans une
perspective de santé publique? Et nous avions mis en évidence
comment il fallait au préalable, pour parvenir à y répondre,
affronter une question plus fondamentale encore : comment
expliquer l’explosion de la prévalence du diabète dans les
communautés autochtones?
Dans cette seconde partie nous allons ainsi chercher, dans
un premier temps, Ã rendre compte des principales explications de
la biomédecine et de la santé publique en la matière. Ainsi, au
chapitre quatre, nous tenterons d’établir les pourtours du
modèle explicatif du diabète élaboré par ces disciplines. Bien
que l’approche génétique relève du paradigme biomédical,
nous nous aborderons plus en profondeur cette dimension au
chapitre cinq. Ceci, en raison des liens étroits existant entre
le bioculturalisme et l’approche génétique. Tout ceci, de
manière à en faire apparaître dans un premier temps les limites
et difficultés, pour dans un deuxième temps, en nous servant tout
spécialement du cas de Pessamit, esquisser des pistes de
réflexion alternatives.
Nous pensons nécessaire, pour être pleinement cohérent avec
notre approche, de nous arrêter par la suite au cadre
socio-historique à partir duquel les communautés autochtones ont
été amenées à affronter, d’une manière générale le
phénomène de la santé et de la maladie, et d’une manière
particulière le problème spécifique du diabète.
4.2 Historique des efforts de la
biomédecine pour cerner le phénomène du diabète
La création de cette pathologie qu’est le «diabète»
s’inscrit au sein de ce retournement conceptuel dans lequel
la médecine...
...découvre que l’incertitude peut être traitée,
analytiquement, comme la somme d’un certain nombre de
degrés de certitudes isolables et susceptibles d’un calcul
rigoureux. Ce retournement conceptuel donnait au champ clinique
une structure nouvelle où l’individu mis en question est
moins la personne malade que le fait pathologique indéfiniment
reproductible chez tous les malades semblablement atteints
(Foucault, 1993 :97).
La représentation scientifique contemporaine du diabète est
ainsi le résultat d’une longue histoire, elle-même Ã
l’origine des pratiques actuelles en santé publique et des
représentations que se font les médecins et leurs patients de
cette maladie. La complexité de cette pathologie a mobilisé un
grand nombre de spécialités de la médecine moderne. Ainsi la
chimie, l’immunologie, la génétique de même que
l’anatomo-physiologie ont, chacune à leur manière,
contribué à l’élaboration des champs de connaissance qui
entourent aujourd’hui cette pathologie particulière. Le
diabète est un important symbole de succès en médecine. En effet,
il suffit de penser que l’insuline fut découverte dans les
années 1920, bien avant l’avènement des antibiotiques pour
réaliser l'importance et la précocité des découvertes
scientifiques effectuées à son égard.
L’étymologie du mot diabète dérive d’un verbe
grec qui signifie
passer à travers ou encore
siphon. Cette expression, selon les conceptions
d’une médecine considérée comme archaïque, signifiait
qu’une humeur filtrait en quantité anormale à travers le
rein. On attribue à Apollonius et à Demetirus d’Apamia,
ayant vécu au III
e siècle avant notre ère,
l’usage de ce mot. Un papyrus découvert en 1878 par
l’Allemand Ebers à Louksor, estimé du XV
e siècle
avant notre ère, ferait la description de symptômes aussi
caractéristiques que la polyurie. Ce document, dans lequel pour
la première fois dans l’histoire de la médecine on faisait
allusion au problème du diabète, serait lui-même la copie
d’une compilation plus ancienne de textes médicaux
égyptiens (Vague & Viallettes, 1977 :3).
En Asie, des textes hindous (Ayur-Veda de Susruta) du
Vl
e siècle semblent être les premiers documents
faisant état d’urines sucrées. Les médecins hindous
s’astreignaient à goûter l’urine. Cette dernière
pouvait présenter un goût sucré, une consistance plutôt collante
et elle attirait particulièrement les fourmis. On nommait alors
la maladie «Madhumeha» qui signifie
urine miel. Les
observations rapportées dans ces documents mentionnent que cette
maladie se trouvait surtout chez les riches, les gloutons (greedy
persons) et chez les personnes mangeant beaucoup de féculents, de
riz ou de sucre (Papaspyros, 1964 : 5). Ces documents indiens
distinguaient deux formes de diabète : un premier affectant les
personnes obèses et âgées, et un second affectant des gens
maigres qui d’ailleurs ne survivaient pas très longtemps.
Les textes grecs datant de l’ère classique, dont ceux
d’Hippocrate, ne font absolument pas mention du diabète.
Tout au plus, Hippocrate mentionnerait (Vol. 1, p. 404,
Adam’s edition, rapporté par Papaspyros) l’existence
de volume urinaire disproportionné en regard des volumes
liquidiens ingérés. Le fait que les urines des diabétiques
présentaient un goût sucré sera à nouveau rapporté dans des
textes médicaux arabes écrits aux lX
e et
Xl
e siècles. Ces textes décrivent également deux
complications majeures de cette maladie : la gangrène et
l’affaissement des fonctions sexuelles. Toutefois, bien que
l’on ne cernait pas l’ensemble des symptômes qui
aujourd’hui font partie du tableau clinique du diabète, on
identifiait tout de même cette maladie qui provoque une
augmentation de la soif et de la faim, un accroissement de la
sécrétion rénale, des modifications dans la composition de
l’urine ainsi que certaines complications.
À compter de l’année 1674 et jusqu'au XlX
e
siècle, les observations médicales colligées à ce propos et
rapportées par la littérature médicale proviennent de
Grande-Bretagne. En 1674, Thomas Willis (1621-1675) note le goût
étonnamment sucré des urines qu’il décrit comme imprégnées
de miel ou de sucre, et il en fait un élément principal dans
l’élaboration du diagnostic. Willis fera également une
observation importante : il écrit que le diabète était rare Ã
l’époque classique mais que...
...in our age, given to good fellowship and
gusling down chiefly of unallayed wine, we meet with examples and
instances enough, I may say daily, of this disease [...]
wherefore the urine of the sick is so wonderfully sweet, or hath
an honied taste [...] As to what belongs the cure, it seems a
most hard thing in this disease to draw propositions for curing,
for that its cause lies so deeply hid, and hath its origin so
deep and remote (Willis, T. cité par Macfarlane, 1991 :
5).
Encore au XVll
e siècle, un médecin du nom de
Thomas Sydenham (1624 - 1689) élabore une explication spéculative
du diabète, en supposant que cette maladie était d’ordre
systémique et qu’il s’agissait d’un problème de
digestion incomplète engendrant l’excrétion de résidus non
absorbés. Ce concept sera repris un siècle plus tard par un
médecin de Liverpool. Matthew Dobson (1735 - 1784) communiquera
en 1776 dans une série d’exposés que le goût sucré de
l’urine que l’on constate également maintenant dans
le sérum est dû à la présence explicite de sucre dans le sang.
Dobson déduira alors que cette maladie est probablement due à des
problèmes d’ordre alimentaire plutôt qu’à un
dysfonctionnement rénal.
La médecine fera également une distinction entre diabète
sucré et diabète insipide. Mais ce n’est qu’au cours
des années 1700 que William Cullen (1709 - 1790) ajoute le terme
latin «mellitus», signifiant «miel», au mot diabète afin de
distinguer le diabète insipide du diabète sucré. Tous deux
présenteront le symptôme de la polyurie, mais seul le premier
présentera des urines sucrées. En 1797, John Rollo, médecin
anglais, mentionne que le caractère sucré des urines n’est
qu’un effet secondaire. Il introduit alors le concept
d’hyperglycémie.
Le XlX
e siècle apportera de nouveaux éclairages
aux scientifiques adoptant un regard clinique sur cette maladie,
comme d’ailleurs ce fut le cas dans bien d’autres
domaines de la médecine. Dès cette époque, une attention toute
particulière est portée sur la présence de sucre dans le sang.
C’est au cours de ce siècle que le physiologiste français
Claude Bernard (1813 - 1878) découvre que le pancréas est
impliqué dans la digestion et que le foie a pour sa part une
fonction centrale dans la glycogénèse. Il déduit également que le
système nerveux intervient dans l’établissement des
concentrations sanguines de glucose. Finalement, il présume que
le pancréas est impliqué dans l’étiologie du diabète sans
pour autant démontrer l’activité endocrine de cette glande.
Après avoir été considéré par le corps médical comme une
maladie attribuable à une blessure rénale, le diabète devient une
maladie du sang, une maladie de l’organisme résultant
d’une altération du sang, une maladie attribuable Ã
l’estomac ainsi qu’une maladie neurologique trouvant
son origine dans le système nerveux central, pour finalement être
attribuée à un dysfonctionnement du pancréas (Papaspyros, 1964 :
21). Avant 1921, le pancréas sera progressivement mis en cause,
sans jamais devenir le centre du système étiologique de cette
maladie. Peu à peu de nouvelles découvertes sont réalisées et
viennent complexifier le portrait symptomatologique du diabète.
Dans la seconde moitié du XlX
e siècle, le coma
diabétique et l’acidose sont identifiés et nommés. Quelques
années plus tard, l’acétone est ajoutée au portrait
symptomatologique.
Au cours de ces années, la sémiologie médicale relative au
diabète se précise ainsi que sa description clinique. Par
exemple, le terme acidose est introduit à l’aube du
XX
e siècle et les affections rénales, cardiaques,
nerveuses et oculaires, la présence d’ulcères aux pieds, la
gangrène et certaines formes d’infection sont graduellement
ajoutées au portrait clinique du diabète. C’est en 1889
qu’un médecin du nom de Von Mering, en pratiquant une
pancréatectomie chez un chien dans le cadre de recherches sur la
digestion des graisses, découvre accidentellement que la bête
était devenue diabétique. Le pancréas allait donc définitivement
être incriminé dans le portrait clinique de cette pathologie. Il
n’en fallait pas plus pour qu’en 1905, bien que la
substance sécrétée par cet organe n’ait pas encore été
découverte, Mayer nomme cette dernière «insuline», ayant pour
racine latine le terme insula désignant une «île» en raison de la
découverte en 1869 des
îlots de Langerhans.
En 1921, c’est dans un laboratoire de Toronto que les
biochimistes Frederick G. Banting et Charles H. Best réussissent
à provoquer une hypoglycémie chez un chien pancréactomisé en lui
injectant des extraits de pancréas, ce qui permit la mise au jour
de cette hormone déjà baptisée en 1905 du nom d’insuline.
C'est finalement en 1955 que le biochimiste britannique Frederick
Sanger établit la séquence d’ADN qui permettra
l’éventuelle synthèse de cette hormone.
Le monde médical possédait désormais un traitement
correspondant au modèle clinique qu’il avait élaboré au
cours des derniers siècles et particulièrement au cours du
XlX
e et XX
e siècles. La découverte de
l’insuline demeure le fait marquant de l’histoire des
découvertes biomédicales concernant le diabète. Ayant finalement
et définitivement incriminé le pancréas, d’autres avenues
de traitement sont explorées. Ainsi, à la suite de
l’introduction des sulfamides pour leurs propriétés
anti-bactériennes, on découvre de façon fortuite que ceux-ci
provoquent des hypoglycémies chez certains patients. Débute alors
l’ère des hypoglycémiants oraux. Dès 1955, ces derniers
font désormais faire partie de l’arsenal thérapeutique
contre le diabète modéré, c’est-à -dire chez les personnes
affectées par la maladie mais possédant toujours un pancréas en
mesure de sécréter une certaine quantité d’insuline. Les
hypoglycémiants oraux agiront ici en tant que stimulants de la
fonction pancréatique.
4.3 Qu’en
est-il du diabète aujourd’hui?
Au regard du paradigme biomédical, chaque maladie a sa
propre image, sa personnalité propre. Celle-ci se distingue des
autres par l’entremise d’une série de signes et de
symptômes identifiables, mesurables, transcriptibles, codables.
Dans les pages qui suivent, nous tenterons de dresser les grands
traits de cette pathologie que l’on nomme diabète à partir
de l’optique biomédicale. Nous ferons ici appel à ce que
l’anthropologie de la santé nomme «la maladie à la
troisième personne» (disease).
Le diabète est d’abord et avant toute chose un concept
appartenant à la biomédecine. C’est à partir d’une
série de signes correspondant à un profil symptomatologique et
appartenant à un système étiologique précis que le diagnostic de
diabète pourra être attribué à une personne. Toutefois, il nous
faut préciser que dans le cas du diabète la médecine ne parle pas
de maladie mais plutôt d’un syndrome biochimique commun Ã
de multiples maladies (Darnaud & Darnaud, 1991 :4).
4.4 La sémiologie
médicale du diabète
La classification actuelle du diabète sucré (DS) distingue
quatre grands types de diabète.
Le
diabète insulinodépendant (DID) ou
diabète de type I ou encore diabète juvénile. Dans ce type de
diabète, les apports d’insuline sont absolument nécessaires
pour que le patient prévienne l’acidose
[20] et le décès. Ce type de
diabète est associé à certains antigènes
d’histocompatibilité (HLA) sur le chromosome 6, à une
autoimmunité dirigée contre les îlots de Langerhans, et peut-être
à une prédisposition aux infections virales.
Le
diabète gestationnel (DG), dans lequel
une intolérance au glucose apparaît ou est découverte au cours de
la grossesse, est considéré comme une catégorie distincte. Il
disparaît habituellement ou devient infraclinique après
l’accouchement.
Le
diabète associé à certaines conditions ou
symptômes comme les maladies pancréatiques,
d’autres troubles hormonaux ne concernant pas
l’insuline, l’administration de divers médicaments et
substances chimiques, les anomalies des récepteurs insuliniques,
certains syndromes génétiques et la malnutrition.
Le
diabète non insulinodépendant (DNID) ou diabète
de type II ou encore diabète adulte. Ce diabète concerne
les patients chez lesquels l’insuline peut être nécessaire
pour contrôler leurs symptômes, mais n’est pas
indispensable à leur survie. Cette catégorie a été subdivisée en
DNID de l’obèse et
DNID du sujet
non obèse (Berkow & Fletcher, 1988 :1131). Dans
cette recherche doctorale nous nous intéressons spécifiquement Ã
cette dernière catégorie de diabète.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que
l’on peut définitivement considérer comme diabétiques les
personnes présentant une glycémie plasmatique de sang veineux
égale ou supérieure à 140 mg/dl à jeun (ac) et Ã
200 mg/dl deux heures après une hyperglycémie provoquée par
l’ingestion de 75 gr de glucose. Ces mêmes mesures,
lorsqu’elles sont prises sur du sang capillaire, seront
ramenées à 1,2 g et à 2 g (Berkow et Fletcher, 1988 ;
Darnaud & Darnaud, 1991; Boitard et Bougnères, 1998). En
somme, le diabète sucré est considéré par Darnaud & Darnaud
(1991) comme tout état où la concentration sanguine du glucose
est anormalement élevée. Parler de concentration anormalement
élevée suppose donc que chez les personnes non affectées par ce
syndrome, la concentration glycémique sera toujours la même. En
effet, la glycémie chez les sujets sains variera très peu grâce Ã
un processus régulateur précis et efficace impliquant de nombreux
organes.
Aujourd'hui, le diabète sucré est défini comme :
Un groupe de maladies métaboliques caractérisées
par une hyperglycémie chronique résultant d'un défaut de
sécrétion de l'insuline ou de l'action de l'insuline ou de ces
deux anomalies associées. L'hyperglycémie est associée à terme
avec des complications organiques spécifiques touchant
particulièrement les yeux, les reins, les nerfs, le cœur et
les vaisseaux (Rapport des experts de l'ALFEDIAM, 1999, cité dans
Bouhier-Roddier, 1999Â :43).
En Amérique du Nord, 90 % des personnes souffrant de
diabète sont atteintes du type ll, et c’est pratiquement
uniquement cette forme qui touche les populations amérindiennes
(Young et al, 1990 ; West, 1974 ; Gohdes,
1986). Le diabète est donc considéré comme une affection
extrêmement fréquente et universellement répandue (Dérot &
al., 1981). On observe une prévalence du diabète dans le monde
entier mais celle-ci varie considérablement d’un pays Ã
l’autre. En considérant globalement la population mondiale,
on estime entre 2 à 5 % la prévalence du diabète (Young et al,
1990 ; Evers & al., 1987). Dans un rapport de l’OMS
(1998) concernant la santé dans le monde on estime à 143 millions
le nombre de diabétiques à travers le monde et ce nombre pourrait
passer, en 2025, à 300 millions. Et si la hausse de prévalence
estimée dans les pays développés est de 40% elle pourrait
atteindre 170% dans les pays dits en émergence. Les différences
dans les taux de prévalence du diabète à travers le monde sont
frappantes. Ainsi nous trouverons une faible prévalence, avec
moins de 1Â %, chez les Bantu (ruraux) de Tanzanie et de
0Â % chez les Indiens Mapuche du Chili (hommes). Pour leur
part, les Tunisiens présentent une prévalence modérée de 8 %.
Chez les hommes du sud de l’Inde, la prévalence est de
11,8Â % en milieu urbain et de 3,7 % en milieu rural, alors
qu’à Fiji celle-ci est de 5,6 % et 2,0 %.
Toutefois, les Portoricains vivant à New York présentent des taux
de prévalence élevés avec 17,8 % chez les hommes et
10,3Â % chez les femmes (Heffernan, 1995Â :Â 264).
Au Canada, la prévalence du diabète était estimée, en
1996/97, chez les personnes de 12 ans et plus, Ã 3,2 %. Aux
États-Unis, selon la troisième National Health and Nutrition
Survey, 1988-1994 (NHANES III), la prévalence du diabète
diagnostiqué autodéclaré s’établissait à 5,1%. En Europe,
la prévalence moyenne est estimée à 2 %. Par exemple, elle
est de 1,6Â % en Irlande du Nord et atteint 3,2Â % en
Espagne. En prenant en considération l’ensemble des groupes
d’âge, le taux de prévalence enregistré en France se situe
entre 2Â % et 2,6Â % (HCSP, 1997).
4.4.1 Une maladie
aux multiples complications
De nombreuses complications affectent les personnes
souffrant de diabète. En 1989, on estimait aux Etats-Unis, à 50%
la proportion de diabétiques souffrant d’un problème de
santé attribuable à cette maladie. Les impacts de ces nombreux
problèmes de santé sont multiples. Mais le plus sévère de ces
impacts consiste en l’incapacité de travailler et même à la
perte de l’emploi par le diabétique. Un autre effet
important associé à l’avènement de ces complications est
l’accroissement de l’utilisation des services offerts
par le système de santé aux personnes diabétiques. Ainsi,
toujours aux Etats-Unis, le nombre moyen de visites chez un
médecin par les diabétiques souffrant d’une complication
reliée à leur maladie initiale était, en 1989, de 13,9 par année.
Chez les diabétiques ne souffrant pas de complications le nombre
moyen de visites annuelles chez un médecin était de 6,5 (NCHS,
1990).
Mais quelles sont ces complications ? Elles sont de
plusieurs ordres et affectent de nombreux systèmes du corps
humain. D’abord, soulignons les complications associées au
métabolisme. Mentionnons l’hypoglycémie,
l’acidocétose et le coma hyperosmolaire ainsi que le choc
insulinique. Puis viennent les différents désordres du système
oculaire. Par exemple, les rétinopathies diabétiques constituent
une des principales causes de cécité chez les adultes. Le diabète
est également à la source de l’avènement des cataractes et
du glaucome. Certaines neuropathies sont associées au diabète. Au
niveau des néphropathies pratiquement tous les diabétiques
présentent des signes histologiques de glomérulosclérose et 35%
d’entre eux développeront une néphropathie clinique (Berkow
et Fletcher, 1988Â :2225). Comme autres complications du
diabète mentionnons les troubles vasculaires périphériques, les
ulcères aux membres inférieurs pouvant mener à la gangrène et Ã
l’amputation, les maladies cardiaques, les accidents
cérébrovasculaires, certaines maladies du système digestif
(ulcère, diverticulite, etc.), les infections et certaines
complications au niveau de l’anatomie buccale (péridontite,
gingivite, etc.).
4.4.2 Une étiologie
multifactorielle
Les milieux médicaux reconnaissent que l’étiologie du
diabète ne peut être réduite à une cause simple. Plus de 60
maladies sont associées au DNID. En fait, il s’avère
que le diabète de type II n’a pas d’étiologie ou de
pathogénie définie. En d’autres mots, son tableau clinique
n’est pas stéréotypé (ibid :1131).
Le modèle explicatif du diabète de la biomédecine et de la
santé publique est constitué de facteurs génétiques mais
également de facteurs non génétiques. Ceux-ci seraient mis Ã
contribution à des degrés divers et seraient tous en interaction.
Malgré sa complexité, ce modèle oriente les interventions de
prévention vers deux niveaux d’activités. D’abord il
paraît essentiel aux milieux de la santé publique de prévenir
l’obésité et de réduire son incidence. D’autre part,
il paraît essentiel aussi de favoriser l’accroissement de
l’activité physique dans les populations à risque. Ces deux
seuls facteurs semblent jouer un rôle de premier plan dans la
genèse du diabète de type II. Ainsi, il est observé que dès que
la prévalence de l’obésité décroît et que le niveau
d’activité physique s’accroît nous assistons Ã
l’enclenchement d’un processus de régression des
complications associées à cette pathologie et du diabète
lui-même.
Dans les prochaines lignes nous tenterons de dresser un
tableau des plus exhaustifs des facteurs de risque identifiés par
les milieux de la santé comme jouant un rôle dans la genèse du
diabète. Pour réaliser cette tâche nous avons puisé à la source
de
Diabetes in America, 2nd Editons, un
ouvrage de 733 pages présentant une multitude de données
provenant des milieux épidémiologique, de santé publique et
clinique. Cet ouvrage, publié par le
National Diabetes Data
Group of the National Institute of Diabetes and Digestive and
Kidney Disease des Etats-Unis peut être consulté sur le Web
à l’adresse
http://diabetes-in-america.s-3.com/contents.htm.
De tous les ouvrages scientifiques consultés celui-ci nous est
apparu le plus complet et le plus à jour.
4.4.3 Certaines
caractéristiques sociodémographiques
4.4.3.1
L’âge
La prévalence du diabète varie considérablement d’un
groupe d’âge à un autre. Toutefois, il est un fait
indéniable : les taux de prévalence du diabète
s’accroissent considérablement avec l’âge. Au Canada,
en 1996, l’Enquête nationale sur la santé de la population
établissait les taux de prévalence suivants par catégorie
d’âge. Chez les 12 à 34 ans nous trouvions un taux de
prévalence de 0,5% alors qu’il était de 3,2% chez les 35 Ã
64 ans et de 10,4% chez les 65 ans et plus.
4.4.3.2 Le
genre
Cette fois, depuis une perspective de genre, il est estimé
qu’au Canada le taux de prévalence du diabète trouvé chez
les hommes est nettement plus élevé que celui existant chez les
femmes (3,5% contre 2,9%) (LLCM, 1998). Par ailleurs, fait
intéressant, aux Etats-Unis, il est noté que dans la population
blanche les hommes présentent également un taux de prévalence du
diabète plus élevé que chez les femmes. Toutefois, dans la
population noire ainsi que chez les Américains d’origine
mexicaine les taux de prévalence du diabète trouvés chez les
femmes sont nettement plus élevés que ceux trouvés chez les
hommes.
4.4.3.3 «Race» et
ethnie
Les milieux épidémiologiques établissement également un lien
étroit entre l’appartenance à une race ou à un groupe
ethnique et l’accroissement des risques de souffrir un jour
de diabète. Ainsi, au Canada, alors que le taux de prévalence
trouvé dans la population blanche était en 1996/97 de 3,2%, il
atteignait 3,8% chez les Noirs et 5,4% chez les Autochtones ne
vivant pas sur une réserve (ibid, 1998).
4.4.3.4 Le
revenu
L’insuffisance de revenu paraît également comme un
facteur ayant une influence sur l’accroissement des taux de
prévalence du diabète. Ainsi, au Canada, les diabétiques âgés de
35 ans et plus sont plus nombreux que les non-diabétiques à avoir
un revenu qui se situe aux niveaux inférieurs de la suffisance de
revenu. Dans le groupe d’âge des 35 à 64 ans la différence
est la plus marquée. Ainsi, dans ce groupe d’âge, 48% des
diabétiques comparativement à 38% des non-diabétiques ont un
revenu se situant dans les deux quartiles inférieurs de la
suffisance de revenu (ibid, 1998). Des constatations similaires
ont été réalisées aux Etats-Unis où dans tous les groupes
d’âge, tant chez les hommes que chez les femmes, les taux
de prévalence du diabète sont plus élevés chez les gens déclarant
un bas revenu ( NCHS, 1990).
4.4.3.5 Le niveau de
scolarité
Finalement, mentionnons que selon la troisième
National
Health and Nutrition Survey, 1988-1994, le niveau de
scolarité trouvé dans une population semble également jouer un
rôle dans l’accroissement des taux de prévalence du
diabète. Ainsi, chez les personnes ayant moins de neuf années de
scolarité, et cela pour tous les groupes d’âge, la
proportion des personnes déclarant souffrir de diabète est de
9,2% à 35,7% alors que celles qui n’en souffrent pas est de
3,8% à 26,9%. Plus le niveau de scolarité augmente plus la
proportion des personnes déclarant souffrir de diabète diminue
alors que la proportion des personnes déclarant ne pas en
souffrir s’accroît.
4.4.4 Les
facteurs de risque du diabète
Une série de
facteurs de risque du diabète sont identifiés par la santé
publique dans la constitution du modèle explicatif de cette
maladie. Afin de dresser un portrait des plus exhaustif de ce
modèle explicatif nous tirerons profit de la nomenclature de ces
facteurs telle que publiée dans
Diabetes in America,
2nd Editons. Ces facteurs sont établis comme
étant les suivants :
4.4.4.1 Les facteurs de
risque non modifiables
L’âge. La prévalence du diabète s’accroît Ã
partir de l’âge de 30 ans. Ainsi, on trouve, au Canada,
chez les gens de 65 ans et plus un taux de prévalence du diabète
trois fois plus élevé que chez les 35 à 64 ans.Â
L’appartenance à un groupe ethnique.
L’appartenance à un groupe autochtone ou encore le fait
d’appartenir à la race noire ou d’être
d’origine hispanique accroîtrait les risques de souffrir de
diabète. Ainsi, aux yeux de certains chercheurs, les taux de
prévalence du diabète s’accroissent dans la population
hispanique des Etats-Unis et plus particulièrement dans le
Sud-Ouest, en raison des nombreux mariages entre les membres de
cette population et des membres des populations autochtones.
Le sexe. Selon le groupe ethnique ou racial auquel
appartient un individu, il semble que d’être homme ou femme
accroît les risques de souffrir de diabète.
L’histoire familiale. Lorsqu’un des membres
d’une famille souffre de diabète les autres membres de
cette même famille courent davantage de risque de souffrir un
jour de diabète (Froguel, 1999).
Ces premiers facteurs mettent en évidence, selon les milieux
de la santé, certaines prédispositions génétiques en regard du
diabète. Dans le cadre de nombreuses recherches et tout
spécialement dans la foulée du vaste projet scientifique
concernant la mise à jour du génome humain (The Human Genome
Project) les scientifiques ont, à ce jour, identifié une série de
gènes qui jouent un rôle significatif dans la genèse du diabète.
Voici, à titre indicatif et tel que rapporté dans le
Diabetes
in America, la nomenclature et la localisation des gènes
ayant un rôle à jouer dans l’homoeostasie des glucides et
des lipides.
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Insulin/insuline-like growth factor cluster
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Insulin receptor substrate-1
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Glucagon-like-peptide-1 receptor
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Glucokinase regulatory protein
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Islet amyloid polypeptide (amylin)
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GLUTI (HepG2) erythrocyte
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GLUT4 skeletal muscle, fat
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GLUT5 small intestine/kidney
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Type 1 protein phosphate (PP-1)
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Apolipoprotein A-1, C-III, A-IV cluster
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Aux yeux des généticiens les populations humaines ne sont
pas homogènes. Selon cette considération il s’avère évident
que des différences significatives dans la génétique des divers
groupes humains pourront être mis en évidence. Les généticiens
croient que plus nous comprendrons ces dites différences plus
nous parviendrons à établir les origines génétiques de maladies
comme le diabète.
4.4.4.1 Les facteurs de
risque modifiables
Certains autres facteurs sont identifiés dans le modèle
explicatif du diabète élaboré par les milieux de la santé
publique. Ici ces facteurs sont davantage associés aux
comportements et au mode de vie adoptés par les différents
groupes humains. Ces autres facteurs sont également associés Ã
des aspects de la vie humaine sur lesquels il est davantage
possible d’intervenir. En d’autres mots, les
scientifiques et les professionnels de la santé parlent ici des
facteurs de risque modifiables du diabète (LLCM, 1998).
Les habitudes alimentaires. Le type d’alimentation
est, depuis plus d’un siècle, associé à l’avènement
du diabète (Himsworth, 1935). L’excès d’un apport
calorique, un déséquilibre dans les proportions de certains
macro-nutriments (protéine, gras, carbohydrate), un excès
d’hydrates de carbone raffinés, une déficience en certains
nutriments comme le chrome et le zinc, et un faible apport en
fibres alimentaires sont autant de facteurs alimentaires
soupçonnés de jouer un rôle dans l’évolution du diabète.
Certains chercheurs ont également fait des investigations Ã
propos du rapport entre l’ingestion de protéines et de
glucose chez les Autochtones. Ils ont ensuite avancé
l’hypothèse que ce n’était pas tant la quantité de
sucre ingéré qu’il fallait incriminer, mais plutôt la
réponse en insuline lorsque les sucres sont ingérés seuls ou avec
des protéines animales (Szathmary,1987b). Finalement, mentionnons
que la consommation d’alcool est également suggérée comme
un facteur de risque non négligeable relevant des habitudes
alimentaires (Colditz, & al., 1991).
L’inactivité physique. Plusieurs études tendent Ã
démontrer que les taux de prévalence du diabète sont
significativement plus bas dans les populations où les niveaux de
pratique d’activité physique sont les plus élevés (Zimmet
& al., 1977Â ; Wicking & al., 1981). La baisse du
niveau d’activité physique d’un individu ou
d’une population est également incriminée dans les facteurs
étiologiques du diabète. Par exemple, Mouratoff & Scott
(1973) constatèrent en 1972 que de plus en plus d’Inuits
(Alaska) présentaient une intolérance au glucose comparativement
aux données disponibles pour les dix années précédentes. En 1972,
il y avait 5 % des hommes et 9,4Â % des femmes qui
présentaient cette intolérance. Ces chercheurs constatèrent
qu’au cours des dix années précédentes, le taux
d’obésité s’était considérablement accru. Plutôt que
de postuler que cette intolérance au glucose avait des bases
génétiques, ils proposèrent plutôt une association entre celle-ci
et la baisse du niveau d’activité physique ainsi
qu’avec l’augmentation de la masse graisseuse.
L’obésité. Celle-ci est associée au diabète
depuis un grand nombre d’années (West, 1978).
L’hypothèse la plus généralement admise est la suivante.
L’obésité induirait un état de résistance Ã
l’insuline circulante. Cette résistance serait la
conséquence d’une réduction en nombre des récepteurs
cellulaires à l’insuline et une diminution de
l’efficacité des mécanismes post-récepteurs de
l’action de l’insuline. Cette résistance insulinique
est observée chez un grand nombre de personnes obèses et est
corrélée à une diminution de l’efficacité insulinique liée
au fort taux d’acides gras libres circulants
(Darnaud & Darnaud ;1991 :39). Par contre, ce
ne sont pas tous les diabétiques qui sont obèses. Si la question
de l'obésité s'avère importante dans le modèle explicatif
biomédical, celle qui concerne la distribution des graisses
corporelles revêt également une grande importance. Par exemple,
l’obésité abdominale est davantage associée avec une
hypertrophie des cellules graisseuses et une augmentation de la
résistance à l’insuline (Szathmary,1987b : 45). Évidemment,
il s’avère que l’avènement de l’obésité
relèverait de fortes prédispositions génétiques mises en
évidence, en autres, par des recherches auprès de jumeaux
(Stunkard & al., 1990) et de familles (Garn et al,1989).
Le statut socioéconomique. Celui-ci constituerait également
un facteur de risque. Quelques études révèlent que le niveau de
scolarité, le statut social et généralement un accès facile aux
produits alimentaires peuvent être corrélés avec des taux de
prévalence élevés du diabète. De récentes études ont clairement
établi que les taux de prévalence du diabète s’accroissent
lorsque nous sommes en présence de populations appartenant à des
milieux défavorisés où revenu et scolarité affichent des valeurs
inférieures (Hamman, 1983). Aux Etats-Unis, dans les populations
hispaniques, chez les individus présentant un niveau de scolarité
inférieur au niveau collégial les taux de prévalence du diabète
sont de 3,6 fois supérieurs à ceux trouvés chez les
non-hispaniques (Marshall & al. 1993). Cette recherche
mentionne que cette appartenance à un statut socioéconomique
faible révèlerait entre autres un accès limité aux services de
santé (Hamman, 1983). Au Canada, il est mentionné que le fait de
ne pas avoir de revenus suffisants a des répercussions
importantes dans la lutte contre le diabète en raison du fait que
le remboursement du coût des fournitures nécessaires au
traitement du diabète varie d’une région à l’autre
(LLCM, 1998).
4.4.5 En
conclusion
En conclusion à cette section visant à dresser le profil du
modèle explicatif du diabète de la santé publique rappelons
que :
Le diabète est une maladie qui relève de prédispositions
génétiques associées à des facteurs tels le mode et les habitudes
de vie;
Plusieurs gènes associés au diabète ont été identifiés mais
ils ne seraient pas directement responsables de l’avènement
de cette maladie. Certains sont associés à l’obésité,
d’autres à l’hyperinsulémie et d’autres encore,
à la résistance insulinique;
Les rôles de l’inactivité physique, d’une
alimentation riche en lipides et faible en fibres de même que la
prise de poids seraient indissociables de la genèse du diabète.
4.5 La situation de santé chez les
autochtones à l’aube du
XXIe
siècle
Lors du dernier référendum au Québec, le gouvernement
fédéral axait la plupart de ses interventions autour de
l’idée que le Canada est considéré à l’échelle
internationale comme un des pays offrant la meilleure qualité de
vie au monde. En effet, comme le mentionne le
Rapport
Erasmus-Dussault dans son introduction au chapitre
Santé
et Guérison, lorsqu’en 1994 le
Programme des
Nations Unies pour le développement (PNUD) effectua des
mesures à l’échelle du monde au regard de critères sociaux
et économiques, le Canada s’était alors classé au premier
rang (Gouvernement Canada,1996b:119). Voilà de quoi enorgueillir
tous les politiciens de ce pays et rendre nos frontières
attrayantes pour toute personne sur cette planète à la recherche
d’un oasis de paix et de sécurité !
Mais il apparaît que le Canada des Autochtones n’offre
pas tout à fait le même environnement, le même niveau de qualité
de vie. En 1998, en réponse aux recommandations du la Commission
royale sur les peuples autochtones, le gouvernement fédéral
reconnaissait que les indicateurs socioéconomiques révélaient
toujours le retard des Autochtones par rapport à l’ensemble
de la population canadienne (Dupuis, 2001Â : 23).
4.5.1 Des points saillants révélant
des écarts quelque peu troublants
Bien qu’au cours de la période s’échelonnant
entre 1979 et 1993, le taux de mortalité enregistré chez les
Indiens ait chuté de 21 %, et que la mortalité infantile ait
baissé de façon marquée, nous constatons tout de même que
l’écart entre les taux de mortalité trouvés dans la
population canadienne et ceux de la population amérindienne se
maintient. Par exemple, bien que le taux de mortalité infantile
chez les Autochtones ait considérablement diminué, il demeure
encore aujourd’hui 1,7 fois supérieur à la moyenne
nationale. C’est principalement au niveau des mortalités
enregistrées chez les nouveau-nés de moins de 28 jours que nous
observons une baisse importante expliquant la chute du taux de
mortalité infantile dans les populations autochtones. Nous savons
également qu’à cet âge, les décès sont généralement
associés à une situation socio-économique défavorable.
Depuis 1979, les quatre principales causes de décès sont
demeurées les mêmes. Il s’agit des morts par traumatismes
et empoisonnements, des décès associés aux maladies de
l’appareil circulatoire, des différents cancers et
finalement de pertes de vie directement attribuables aux maladies
du système respiratoire. D’autre part, le suicide présente
des taux de 5 à 8 fois supérieurs à la moyenne nationale,
principalement en ce qui concerne les jeunes âgés entre 15 et 24
ans (Gouvernement Canada, 1996a ; Canada, 1996b ; Waldram, 1995 ;
Frideres, 1993). Alors qu’en 1984, le taux de suicide chez
les Canadiens en général était de 13,7 pour 100 000 habitants, il
était de 43,5 chez les Autochtones. Comparativement au reste de
la population canadienne, la population amérindienne présente un
taux de suicide et d’auto-mutilation trois fois plus élevé
(six fois dans le groupe des 15 - 24 ans) ainsi qu’un taux
d’homicides deux fois plus élevé (Brant, 1993).
L’alcoolisme s’avère être un problème important
dans un grand nombre de communautés autochtones du pays.
D’abord, cette consommation excessive a de graves
conséquences sur la santé. Elle accroît les risques de maladie du
cœur, de cirrhose et d'autres maladies du foie, de gastrites
et des cancers intéressant le système gastro-intestinal.
L’abus d’alcool a de nombreuses conséquences sociales
et émotives qui affectent la vie quotidienne de milliers
d’Amérindiens. Les accidents, les suicides, la violence
familiale, la désintégration familiale, le chômage, la
criminalité sont, dans les communautés autochtones, presque
toujours associés à une consommation abusive d’alcool
(Gouvernement Canada, 1996b).
Si nous nous référons à ce sujet à des données qui nous sont
plus familières, on note par exemple qu’entre 1990 à 1995,
on dénombrait en moyenne 6,9 décès par année à Opitciwan, dans la
Haute-Mauricie (Québec). Le plus triste de cette réalité est de
constater que dans ce cas là , la moyenne d’âge des décès
chez les hommes se situe à 36,8 ans et que, chez les femmes, elle
se situe à 59,5 ans. Dans une très forte proportion, c’est
lors d’événements violents (suicides, meurtres, accidents),
presque toujours associés à la consommation d’alcool ou de
drogue, que les hommes décédèrent au cours de cette période (Roy,
1996). Dans plusieurs communautés innues de l'Est du Québec nous
retrouvons des situations tout à fait comparables. Ainsi, de 1990
à 1999 on dénombrait 39 décès dans la communauté d'Unamen Shipu
et 37 entre 1988 et 1999 Ã Matimekush (Schefferville). Dans
chacune de ces communautés une forte proportion des décès
enregistrées étaient associées à des accidents ou des actes
violents (concernant des jeunes hommes) au travers desquels
alcool et/ou drogue étaient en cause. Ainsi, à Matimekush, 35,1%
des 37 décès enregistrés pour cette période concernaient des
jeunes hommes âgés en moyenne de 31,3 ans, morts soit dans un
accident soit d'un acte violent. Par ailleurs, un autre 8% des 37
décès enregistrés concernait uniquement des jeunes hommes âgés en
moyenne de 33,7 ans et qui avaient mis fin volontairement à leur
vie (Fecteau, Roy, 1999; Roy, 2000b).
Dans un autre ordre d'idées (mais toujours pour illustrer
l’idée que la santé autochtone est loin d’avoir fait
des progrès absolus et décisifs), on peut se rendre compte que,
en dépit du fait que la prévalence de la tuberculose ait
considérablement reculé au cours des dernières décennies, elle
présente encore aujourd’hui un taux neuf fois supérieur Ã
celui trouvé dans la population canadienne en général. Cette
maladie...
...demeure plus répandue dans les familles et les
collectivités autochtones que chez les autres Canadiens. Selon
les données de 1992, les taux d’infection sont 43 fois plus
élevés chez les Indiens inscrits que chez les Canadiens non
autochtones nés au Canada. Le taux est à peu près le même pour
les Autochtones vivant au Canada que pour les Africains
(Gouvernement Canada, 1996b : 156).
Pour ce qui est des pneumonies, autre affection du système
respiratoire, la prévalence est, dans les communautés
autochtones, trois fois plus élevée. Finalement si on se réfère
au plan de la «qualité de vie», selon la définition qu’en
donne l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), un écart
important se maintient entre les populations autochtones du
Canada et la population canadienne en général.
Un autre point qu’on ne peut absolument pas ignorer
aujourd’hui est celui concernant la profonde modification
du portrait épidémiologique des premières nations. En effet,
alors que l’on a assisté à une baisse significative de la
prévalence de nombreuses maladies infectieuses, aujourd’hui
émergent des maladies chroniques qui étaient totalement inconnues
il y a à peine quelques décennies.
4.5.2 L'émergence de maladies
chroniques qui deviennent rapidement la norme
Au cours des dernières décennies nous avons donc assisté au
déclin mais non à la disparition des nombreuses maladies
infectieuses qui affligeaient les populations autochtones. Par
contre, en même temps nous avons assisté à l’émergence
d’une multitude de nouveaux problèmes de santé. Nombreux
sont les chercheurs qui associent la sédentarisation des
Autochtones à l’apparition de maladies dites de l’ère
moderne. Nous comptons parmi celles-ci le cancer (poumons, col de
l’utérus, sein, etc.), les maladies du système
cardio-vasculaire (maladies ischémiques, hypertension,
hypercholestérolémie), l’obésité, les maladies de la
vésicule biliaire ainsi que le diabète.
Comme le soulève la Commission royale sur les peuples
autochtones, ce sont particulièrement les troubles du métabolisme
(en particulier le diabète), les troubles circulatoires et du
système digestif qui tiennent en cette fin de XX
e
siècle une place significative parmi les facteurs de morbidité et
de décès.
4.5.2.1 La problématique du diabète
dans les populations autochtones : l'émergence d'une
nouvelle maladie
La littérature révèle que les observations concernant le
diabète dans les populations autochtones d’Amérique du Nord
sont relativement rares avant la Seconde Guerre mondiale. En
effet, certaines données nous permettent de croire que cette
«maladie du système endocrinien» était à cette époque totalement
inconnue. Par exemple, Young (1987) mentionne qu’un rapport
datant des années 1930 et provenant de la Saskatchewan montre
qu’aucun cas de diabète n'était alors recensé dans cette
province. Sur un total de 1500 examens de dépistage de la
tuberculose effectués dans les années 1930, aucun cas de diabète
n’avait été détecté par le truchement d’examens
d’urine permettant de mettre en lumière la présence de
glycosurie. Quelques décennies plus tard, deux études
épidémiologiques réalisées à cinq années d’intervalle, dans
le Sud de cette même province, permirent de révéler une
augmentation rapide des cas de diabète. De 19 cas sur 1000 en
1980, la prévalence du diabète est passé à 38 cas sur 1000 en
1985 (Young, 1987 :17). En 1991, 6 % des autochtones du Canada
âgés de 15 ans et plus étaient diagnostiqués diabétiques, alors
que pour le même groupe d’âge dans la population canadienne
en général, cette proportion était de 2 % (MacMillan &
al.,1996).
Diabète... Tout le monde que j’entend
parlent de. diabète. Tu vas au magasin... Hop, diabète ! Des
gâteaux ! Je suis diabétique et je ne peux pas en manger.
Y’en a qui ne se privent pas dans les gâteaux et les
sucreries. Regarde la femme qui est là  ! (Il pointe sa
soeur. Mes grands-parents n’étaient pas diabète. Ils sont
morts à 100 -150 ans (rire). Mais c’est pas vrai que
c’est héréditaire. Mon père était correct. Ma mère,mes
grands-parents qui sont morts vieux. Pourtant il n’y avait
de remède pour le diabète. Normalement quand tu ne prends pas un
remède, tu meurs, tu pourris. Ils sont morts, tellement vieux. Y
commençait à pousser des sapins dans leurs têtes. Ils sont morts
vieux. Mon arrière-arrière grand-père est mort à 105 ans parait.
Mon père à 88 ans. Moi je suis à veille de mourir. Moi je vis au
jour le jour. Demain je ne sais ce qu’il va arriver. Avant
ça je disais, demain je vais aller là -bas. Après demain je vais
faire ça. Aujourd’hui je ne sais pas. Demain je ne sais pas
ce que je vais faire. Comme ma soeur m’avait dit, demain un
gars va venir pour le diabète. J’ai dit, je vais attendre
demain. Demain on verra si je suis là . (Homme, 46 ans)
Ma mère depuis qu’elle connaît la maladie. Son
beau-père est décédé chez eux dans son lit. Elle, pour elle
c’était vraiment le diabète. Il avait la bouche sèche.
Probablement qu’il avait fait une grosse montée de diabète.
Il avait 62 ans. C'est en 1957. Ma mère elle me racontait que la
première fois qu’elle a entendu le mot diabétique,
c’est une femme d'ici, de Pessamit qui faisait du diabète.
C’était la première fois. C’est en 1957-1958. Elle
disait que c’était à cause du sucre. En montagnais ça dit
que c’est du sang sucré. C’était des gens qui étaient
plus de mentalité blanche. Il avait été à l’hôpital de
Baie-Comeau. La madame elle restait en ville et devait avoir une
trentaine d’années. Elle faisait très très attention à son
manger. Comme la dernière. Ça fait 4 ans qu’elle fait du
diabète. Au début, elle était comme ma mère. Elle ne prenait pas
ses pilule.. Ça ne la dérangeait pas du tout, du tout. Ma mère
lui disait tout le temps : « Fais
attention ! ». (Femme, 58 ans)
Un profil évolutif de cette maladie tout à fait similaire se
retrouverait du côté de la population crie. En effet, de nombreux
Cris témoignent du fait que le diabète était très rare autrefois
et du même coup, ceux-ci mentionnent que l’obésité
n’était que rarement ou même jamais observée dans leur
entourage. Totalement absent du profil épidémiologique des Cris
de la Baie James, le diabète présente, quelques deux décennies
plus tard, une très forte prévalence (Lavallé, Robinson,
Verronneau, 1994Â : 2).
4.5.2.2 L'apparition récente du diabète
dans la population innue du Québec
Nous possédons plusieurs données à caractère épidémiologique
pour les milieux autochtones où la langue seconde est l'anglais.
Par contre, il semble que les milieux autochtones dont la langue
seconde est le français aient peu reçu d'attention de la part des
chercheurs. En effet, nos recherches ne nous ont pas permis
d'identifier des sources de données concernant les taux
d'incidence et de prévalence du diabète observés, par exemple,
dans les communautés des nations atikamekw ou montagnaise. Tout
au plus sommes nous parvenus à obtenir des données statistiques
concernant certaines communautés dans le
Rapport sur
l'analyse et l'interprétation de l'enquête médicale
régionale (CSSSPNQL, 1999). Toutefois, les données de cette
étude ne concernent que quelques communautés et sont issues d'une
enquête par échantillon.
Au cours de notre recherche nous sommes parvenu à établir un
profil des taux d'incidence du diabète enregistrés au cours des
dernières décennies à Pessamit. Par ailleurs, nos activités nous
ont également permis d'établir ce même profil dans les
communautés d'Ekuanitshit, de Nutakuan, Unamen Shipu, Pakua Shipi
ainsi que de Matimekush.
Pour parvenir à ces résultats, nous avons établi et suivi la
présente procédure. D'abord, il est essentiel de mentionner que
dans les communautés autochtones le centre de santé est à toutes
fins pratiques le seul ou du moins le plus important lieu de
consultation. Nous avons pris pour acquis que la majorité des
personnes diabétiques connues possédaient un dossier de l'usager
contenant des informations pertinentes concernant l'histoire
clinique de leur maladie. Comme nous le verrons au chapitre six,
ainsi que dans la partie où nous abordons la question des
«systèmes populaires de surveillance», nous estimons qu'en milieu
autochtone peu de gens ignorent qu'ils sont diabétiques. En
effet, dès que chez une personne il y a apparition de symptômes
assimilables à cette maladie, un proche incitera cette dernière Ã
consulter le centre de santé afin de «faire vérifier son taux de
sucre dans le sang». Il est donc très fréquent que des
diagnostics de diabète soient posés à partir d'une «référence
populaire». Finalement, par la pratique infirmière héritée de
l'administration fédérale et souvent encore en cours dans les
centres de santé en milieu autochtone, il est habituel de trouver
dans ces lieux un «cardex», c'est-à -dire un document dans lequel
sont consignés tous les noms des personnes diabétiques connues
dans le milieu. Ainsi en considérant toutes ces conditions, il
s'avère relativement facile pour un chercheur d'identifier un
grand pourcentage des personnes diabétiques connues à un moment
précis dans une communauté autochtone. Un tel exercice s'avère
difficile à réaliser dans des milieux non autochtones. Rappelons
que l'établissement des taux de prévalence du diabète pour le
Québec ou pour le Canada est réalisé à partir d'échantillons de
population ou encore à partir des statistiques d'hospitalisation.
Au cours de notre séjour dans la communauté de Pessamit
ainsi qu’au cours d’autres séjours réalisés dans les
communautés mentionnées précédemment, nous avons effectué la
cueillette des données suivantes. En ayant accès à la liste des
diabétiques, nous avons systématiquement consulté chacun des
dossiers des personnes identifiées comme porteuses d'un
diagnostic de diabète. Ainsi, de ces dossiers nous avons
recueilli les informations suivantes concernant chacune de
ces personnes : la date de naissance, le sexe, la date du
diagnostic, les variations du poids ou, en d'autres mots, de
la masse corporelle sur une période variant de 2 à 3 années, les
résultats d'hémoglobine glycolysée sur une période variant de 2 Ã
3 années et le nombre de visites mensuelles sur une période
variant de 2 à 3 années.
Ces informations nous ont permis d'établir un profil des
taux d'incidence ainsi que des taux de prévalence du diabète dans
ces communautés. Nous abordons d'ailleurs ces points dans les
prochaines lignes. Les autres données quantitatives recueillies
seront mises à profit dans les chapitres ultérieurs. Concernant
les taux d'incidence que nous discutons dans la présente section,
nous sommes conscients que les données sur lesquelles reposent
ceux-ci font fi des personnes décédées au cours des années
passées. Il est certain que parmi celles-ci quelques-unes
souffraient probablement de diabète depuis plusieurs années.
Ainsi, il est évident que les profils que nous présentons sous
forme de graphiques à barres présenteraient des formes un peu
plus allongées dans le temps. Nous estimons tout de même que les
chiffres et figures que nous présentons et discutons ici, en plus
d'émaner de données originales et de première main, permettent
d'établir un profil qui nous offre la possibilité d'estimer le
moment d'apparition de cette maladie ainsi que le rythme de
progression de ce qu’il est convenu de nommer aujourd'hui
une épidémie de diabète.
En portant notre attention sur la figure 4.1 relative Ã
l'incidence du diabète à Pessamit, nous sommes obligé de nous
rendre à une première évidence. En 1998, c'est-à -dire lorsque
nous avons colligé ces données, une seule personne était porteuse
d'un diagnostic de diabète datant d'avant les années 1970.
Considérant notre méthodologie, nous sommes obligé de mentionner
que cela ne signifie pas l'inexistence de cas de diabète avant
cette date. Il est probable que quelques cas furent diagnostiqués
entre 1954 et 1973. Toutefois, nous estimons que, malgré tout,
nous sommes ici en mesure d'affirmer qu'avant les années 1970, le
diabète était relativement rare dans cette communauté innue. Par
contre, nous constatons que dès l'année 1976, le nombre de
diagnostics annuels s'inscrit dans une tendance nettement
ascendante. Nous remarquons qu'au cours des années 1970 le nombre
de diagnostics annuels ne dépasse jamais le nombre quatre. Par
ailleurs, nous obtenons pour cette décennie une moyenne de 1,6
diagnostics de diabète annuellement. Nous constatons donc que les
années 1970 affichent la première vague importante de diagnostics
de diabète.
Mais ce sont les années 1980 qui montrent une forte
accélération dans le nombre de cas diagnostiqués annuellement. Au
cours de cette décennie, nous observons qu'en moyenne 3,1
nouveaux cas de diabète sont découverts à chaque année. Par
ailleurs, nous observons la plus grosse vague de nouveaux cas de
diabète au cours de la dernière décennie du XX
e
siècle. En effet, au cours de cette décennie, nous comptons
jusqu'à quatorze (14) nouveaux cas de diabète par année et
obtenons une moyenne annuelle de 10,4 diagnostics.
Figure 4.1
: Nombre de diabétiques
toujours vivants diagnostiqués par année à Pessamit de 1954 Ã
1997
La moyenne annuelle de
diagnostics de chacune des décennies prise en considération a
donc été multipliée par 6,5 entre 1970 et l'aube de l'an 2000. En
effet, celle-ci est passée de 1,6 au cours des années 1970 à 10,4
nouveaux cas par année au cours de la dernière décennie du
XX
e siècle.
Les figures 4.2 Ã 4.6 affichent pour leur part le profil de
l'incidence du diabète dans les communautés innues de
d'Ekuanitshit, de Nutakuan, d'Unamen Shipu, de Pakua Shipi ainsi
que de Matimekush (Schefferville). Nous nous contenterons ici de
mentionner que les profils présentés par chacune de ces
communautés présentent de grandes similitudes avec celui de la
communauté de Pessamit. En somme, dans toutes ces communautés
nous observons que le nombre de nouveaux cas de diabète découvert
à chaque année commence à s'accroître au cours des années 1980.
En prenant en considération les moyennes annuelles de
nouveaux cas de diabète trouvées à Unamen Shipu des années 1970
(0,1) à 1990 (5,2), nous constatons que ces dernières se sont
vues multipliées par un coefficient de 52. Évidemment, nous
émettons ici encore des réserves face à ces chiffres au regard de
notre méthodologie. Toutefois, nous tenons à apporter les
quelques précisions que voici. Entre 1986 et 1991, nous avons
pratiqué en tant que professionnel de la santé dans cette
communauté. D'autre part, nous n'avons cessé de garder des liens
étroits avec des personnes oeuvrant dans ce centre de santé. Nous
intéressant à la question du diabète depuis 1986, nous avons
toujours cherché à maintenir à jour nos connaissances relatives Ã
cette communauté. Ainsi, annuellement nous avons ou bien fait
quelques appels téléphoniques, ou tout simplement visité la
communauté afin de mettre à jour nos données relatives à la
progression de cette maladie. Par cette connaissance relativement
sensible du milieu, nous osons prétendre que les données de la
figure 4.4 représentent un reflet assez fidèle d'une réalité
quantifiable concernant le diabète dans cette communauté innue
nord-côtière.
Figure 4.2
: Nombre de diabétiques
toujours vivants à Ekuanitshit selon l'année du diagnostic avec
courbe de tendances
Figure 4.3
: Nombre de diabétiques
toujours vivants diagnostiqués par année à Natashquan de 1975 Ã
1997 avec courbe de tendances
Figure 4.4
: Nombre de diabétiques
toujours vivants diagnostiqués par année à La Romaine de 1959 Ã
1999 avec courbe de tendances
Et
Figure 4.5
: Nombre de diabétiques
toujours vivants diagnostiqués par année à Pakua Shipi de 1978 Ã
1999 avec courbe de tendances.
Figure 4.6
: Nombre de diabétiques
toujours vivants diagnostiqués par année à Matimekush de 1971 Ã
1999 avec courbes de tendances
En résumé, nous estimons que les figures 4.1 à 4.6 nous
obligent à réaliser que ce que nous nommons épidémie de diabète
paraît être un phénomène qui touche la communauté innue de
Pessamit tout comme celles d'Ekuanitshit, de Nutakuan, d'Unamen
Shipu, de Pakua Shipi et de Matimekush. Par contre, nous sommes
également obligé de constater que cette maladie, du moins dans
ses dimensions épidémiques, est relativement nouvelle. En effet,
nous observons que les années 1980 et encore plus nettement les
années 1990 ont été le moment de l'explosion du diabète dans
toutes les communautés concernées ici. Nous discuterons ces
observations dans les prochains chapitres.
Ces nombreuses informations de type quantitatif corroborent
le discours populaire qui souligne le caractère nouveau de cette
maladie. Ce discours se retrouve à Pessamit mais également dans
toutes les communautés que nous avons visitées au cours des
dernières années.
4.5.2.3 Les taux de
prévalence
Maintenant que nous avons constaté que l'incidence du
diabète s'accroît à un rythme excessivement rapide depuis les
dernières décennies dans les communautés innues, nous porterons
notre attention sur les taux actuels de prévalence. L'incidence
est par définition le nombre de nouveaux cas enregistrés au cours
d'une période de temps déterminée (un mois, une année, etc.).
Pour sa part, la prévalence correspond au nombre de personnes
porteuses d'un diagnostic à un moment précis. Il s'agit donc de
dénombrer les personnes diabétiques vivantes à une date précise.
De ce fait, nous considérons que les taux de prévalence que nous
dévoilons ici reflètent probablement avec une relative justesse
la réalité des milieux autochtones visés. L'incertitude quant aux
taux d'incidence apportée par notre méthodologie ne peut d'aucune
façon être soulevée ici. Au contraire nous estimons que notre
méthodologie nous a permis de prendre en considération tous les
cas de diabète connus des professionnels de la santé au moment de
notre passage.
Les Autochtones présentent les taux de prévalence parmi les
plus hauts au monde. Une étude épidémiologique de type
longitudinal réalisée par Bennett (cité dans Szathmary, 1987)
démontra que le peuple amérindien pima d’Arizona, tout
comme les Naurus de la Micronésie dans le Pacifique sud,
présentaient les plus hauts taux de DIND au monde. Par exemple,
chez les Pimas, 50 % des personnes âgées de plus de 35 ans
étaient, au début des années 1980, porteuses de la maladie.
Les données inédites que nous présentons au tableau 4.1
révèlent qu'à la fin du XX
e siècle, les taux de
prévalence du diabète rencontrés dans la majorité des communautés
innues dépassaient largement ceux trouvés dans la population
québécoise
[21]. Ainsi, en ce qui a trait aux taux de
prévalence trouvés dans l'ensemble des populations, nous
constatons que toutes les communautés innues présentent des taux
de 1,6 à 5,7 fois supérieurs à ceux trouvés dans l'ensemble de la
population québécoise. De toutes les communautés prises en
considération dans le tableau 4.1, Pessamit présente les taux de
prévalence les plus bas en ce qui concerne l'ensemble de la
population et les différents groupes d'âge.
Il est essentiel de se rappeler le fait que, contrairement Ã
la population québécoise, la population innue de Pessamit (tout
comme celles des autres communautés considérées ici) est
constituée de jeunes de moins de 25 ans, dans une proportion de
60 %. Cette réalité nous oblige à considérer les taux de
prévalence par groupes d'âge. En effet, le diabète de type II est
une maladie qui se déclare davantage aux alentours de la
quarantaine. Il est évident qu'habituellement le plus grand
nombre de personnes diabétiques se trouve dans les catégories
d'âge les plus avancées. De ce fait l'établissement du taux de
prévalence risque d'être bien différent si nous considérons douze
(12) personnes diabétiques âgées de 40 ans et plus dans une
population constituée en majorité de jeunes. Le même exercice
révélera des différences notables si la plus grande part des
habitants se trouve chez les 35 ans et plus.
Pour les fins de cette étude, nous avons utilisé les mêmes
regroupements d'âge que ceux utilisés par Santé Québec. Ainsi,
après avoir pris en compte l'ensemble des personnes diabétiques
au regard de l'ensemble de la population, nous avons regroupé
ensemble et distinctement les femmes et les hommes de 25 Ã 44
ans, les 45 Ã 64 ans et finalement les 65 ans et plus. Les
résultats que nous obtenons pour chacun de ces groupes d'âge
montrent que les écarts entre les taux de prévalence québécois et
ceux des populations innues sont de plus en plus grands. Alors
que nous avons, chez les 25 à 44 ans du Québec, un taux de
prévalence de 1,4%, nous obtenons, dans les communautés innues,
des taux de 2,5 à 13,3 fois supérieurs à ce premier taux. Il est
d'ailleurs fort inquiétant de constater que les taux de
prévalence du diabète sont si élevés dans cette première couche
d'âge. En effet, le diabète est considéré comme une maladie qui
affecte particulièrement les gens âgés de plus de quarante ans.
Cet accroissement du taux de prévalence dans les couches les plus
jeunes des communautés innues nous porte à croire que, tout comme
cela fut observé à Sandy Lake au Manitoba, le diabète de type II
tend à se déclarer de plus en plus jeune dans les populations
innues. En effet, dans cette communauté une équipe de chercheurs
a révélé que le diabète de type II se manifestait chez des jeunes
de moins de 15 ans, ce qui est en soit tout à fait inusité.
Chez les 45 à 64 ans les écarts définis entre les taux de
prévalence notés dans les populations innues et ceux de la
population québécoise sont cette fois d’environ 4,4 à 9
fois supérieurs chez les premiers. Finalement, chez les 65 ans et
plus les écarts sont cette fois de 0 à 5,5 fois supérieurs chez
les Innus. Autre fait essentiel à souligner : ce sont
pratiquement toujours les femmes qui présentent les taux de
prévalence les plus élevés. Pour un homme diabétique nous
comptons toujours deux femmes diabétiques et parfois trois. Cette
constatation révèle une différence notable entre le profil
épidémiologique de cette maladie dans les populations non
autochtones du Québec, du Canada et des Etats-Unis où nous
retrouvons plus d’hommes que de femmes diabétiques.
Il est évidemment essentiel de mentionner ces hauts taux de
prévalence dans les populations innues et autochtones en général.
Toutefois, nous devons également mentionner que certaines
communautés autochtones présentent des taux de prévalence
relativement proches des taux trouvés dans les populations non
autochtones. Ainsi, à Wendaké la population présenterait un taux
de prévalence du diabète de 4,2 %. À Odanak le taux de
prévalence serait de 3,8 % (CSSSPNQL, 1999). Si nous
considérons que les taux de prévalence révélés dans le
Rapport sur l'analyse et l'interprétation de l'enquête
médicale régionale paraissent quelques fois plus élevés
qu'ils ne sont en réalité, nous devons nous questionner sur les
raisons de taux de prévalence si faibles.
Pourquoi ces exceptions à ce qui semble être une règle? Et
au delà , car à ce niveau les questions ne manquent pas, pourquoi
les taux de prévalence trouvés dans les différentes communautés
autochtones révèlent-ils de tels écarts? Pourquoi, comme cela
apparaît au premier coup d'œil, les taux de prévalence
sont-ils plus bas dans les communautés les plus proches des
centres urbains? Pourquoi trouvons-nous plus de diabète dans les
communautés où, semble t-il, les valeurs traditionnelles sont les
mieux préservées? Pourquoi le diabète semble-t-il apparaître
seulement à la fin des années 1970 dans la presque majorité des
communautés innues? Pourquoi l'apparition du diabète à Matimekush
semble-t-elle coïncider avec la fermeture de la ville? Pourquoi
les femmes affichent-elles des taux de prévalence aussi élevés?
Pourquoi, dans toutes les communautés autochtones considérées
dans le tableau 4.1, les femmes présentent toujours des taux de
prévalence supérieurs à ceux retrouvés chez les hommes alors que
dans la société québécoise les taux retrouvées chez les femmes et
les hommes sont pratiquement identiques ?
On le voit, les interrogations sont multiples, et
c’est en partant de celles-ci et des énigmes qu’elles
soulèvent que nous chercherons maintenant à interpeller les
différentes approches anthropologiques ainsi que les diverses
réponses apportées par les scientifiques qui se sont penchés sur
la question de l'émergence du diabète chez les Autochtones.
Chapitre 5
Les limites des interprétations génétiques et
culturalistes
Nombreux sont les chercheurs qui se sont penchés sur les
conditions d'émergence du diabète chez les Autochtones. Comme
nous avons pu le constater dans le précédent chapitre le modèle
explicatif de la santé publique suggère que l’appartenance
à une « race » ou à un groupe ethnique révèlerait des
composantes génétiques importantes de cette problématique. En
fait, plusieurs suggèrent que cette maladie puisse être liée aux
conséquences de changements environnementaux sur des populations
données, elles-mêmes porteuses de caractéristiques génétiques
particulières. Les concepts qui se trouvent les plus fréquemment
utilisés, quand on cherche à rendre compte d’un point de
vue théorique de l'émergence du diabète, sont d'une part ceux de
la génétique, et d'autre part ceux de l'acculturation. Toutefois
nombreux sont les textes qui utilisent ces deux groupes de
concepts de façon relativement distincte. Dans ce chapitre, nous
aborderons dans un premier temps l'approche génétique et son
système d’interprétation quant à l'émergence du diabète
chez les Autochtones. Dans un deuxième temps, nous rendrons
compte des principaux arguments qui, dans le même effort
d’explication, se sont construits autour du concept
d'acculturation.
5.1 Bioculturalisme et
écologisme
Les tenants des paradigmes bioculturel et écologiste sont,
de toute évidence, ceux qui se sont le plus intéressés à la
question de l'émergence du diabète chez les Autochtones du
Canada, des Etats-Unis ainsi que du Pacifique. Lorsque nous
abordons la littérature anthropologique concernant la
problématique du diabète, nous réalisons rapidement que celle-ci
est intimement associée à la démarche biomédicale, et que la
question de l’hérédité est incontournable.
Comme nous avons pu déjà le constater dans le chapitre
quatre, l’épidémiologie a mis en lumière l’apparition
récente de l’augmentation rapide de la prévalence du
diabète dans les populations autochtones d’Amérique, de
même que dans plusieurs populations du Pacifique et
d’Australie. Ces phénomènes ont d’ailleurs suscité
beaucoup d’intérêt au cours des dernières décennies et
occupent aujourd’hui une place de premier rang dans les
préoccupations des scientifiques.
L’approche anthropologique qui, selon nous, se révèle
la plus influente dans le domaine de la recherche sur le diabète
relève du courant bioculturaliste. Le terme «bioculturel» fait
référence ici à l’existence d’une interface entre
facteurs biologiques et culturels, en somme d’un espace
particulier au sein duquel prendraient forme les dynamiques
pouvant générer la maladie et la santé. De nombreuses recherches
ont tenté d’élucider l’étiologie du DIND en adoptant
une perspective bioculturelle ou encore écologiste. Nous parlons
ici des approches nommées «biomedical anthropology» (Johnston
& Lowe, 1984), «biocultural medical anthropology» (McElroy,
1990) ou encore «biocultural epidemiology» (Young, 1988). Chacune
de ces approches repose sur le désir d’accroître la
collaboration entre les sciences biomédicales et des sciences
sociales telles que l’anthropologie.
En adoptant ce paradigme, santé et maladie sont considérées
dans le continuum de l’évolution humaine. Les variations
environnementales, biologiques et génétiques sont analysées au
regard du concept d’adaptabilité. Selon McElroy &
Townsend (1989), trois types d’adaptation doivent être pris
en considération. Le plus lent et le moins réversible de ces
trois modes sera celui concernant l’adaptation génétique du
corps humain. Subissant les effets de la sélection naturelle,
certains gènes permettant une meilleure survie de l’espèce
humaine se verront transmis plus facilement d’une
génération à l’autre. Par la voie de ce mode adaptatif, les
humains se transforment physiquement au cours des millénaires en
raison de la pression du milieu. La force de la sélection
naturelle expliquerait le passage de l’être humain à la
position verticale (bipède) et le rétrécissement du pelvis de la
femme ainsi que l’augmentation du volume de la boîte
crânienne. La maladie jouerait également un rôle important dans
ce processus d’adaptation. Certaines résistances génétiques
permettraient à certains humains de survivre plus facilement dans
certains environnements donnés, et donc en raison de leur
meilleure adaptation, de se reproduire plus facilement.
Le second mode d’adaptation concerne les
transformations physiologiques qui se produisent chez un être
humain dans le cadre d’une vie donnée, mais sans pour
autant se transmettre par la voie des gènes. Certaines de ces
adaptations se produiront rapidement, comme par exemple la
sudation en milieu chaud, ou plus lentement comme
l’augmentation en nombre et en volume des globules rouges,
lorsque le corps humain se trouve dans des conditions où
l’oxygène est raréfié. Toutefois, adaptation physiologique
et bagage génétique seront considérés comme intimement liés
puisque le second déterminera l’existence du premier et de
ses limites.
Finalement, le troisième mode d’adaptation concernera
les réponses adaptatives d’un groupe d’êtres humains
à un environnement donné. Ces réponses seront consolidées Ã
l’intérieur d’une culture, partagées par un groupe
d’individus et transmises d’une génération Ã
l’autre par la voie de l’enseignement informel et
sous forme de «cultural customs, beliefs, and taboos» (McElroy
& Townsend, 1989Â : 72)
5.1.1 Génétique, adaptation et
diabète
A analyser toutes les études ayant porté sur la question du
diabète sucré (DS), on se rend compte qu’il se dégage une
sorte de consensus très net. De toute évidence, le DS possèderait
des origines génétiques, et les facteurs environnementaux
joueraient un rôle important en se combinant aux déterminations
de ces dernières. Rappelons que l'obésité est généralement
considérée comme un facteur environnemental et que ce dernier
serait le plus important d’entre eux (Young et al, 1990).
Toutefois, est-il nécessaire de le rappeler, les recherches en
génétique tentent également d’isoler un ou plusieurs gènes
pouvant être responsables de l’obésité. Cette dernière
passerait alors de la sphère environnementale à la sphère de la
génétique. Ce type d’explication fait même de plus en plus
la manchette des journaux. À ce propos, rappelons que le 6
septembre 1995
Le Devoir publiait un article intitulé «À
la recherche des origines génétiques de l'obésité» dans
lequel nous apprenions que des chercheurs américains (dirigés par
le docteur Alan R. Shuldiner de la Johns Hopkins University de
Baltimore) avaient mis en lumière chez les Indiens pimas
d'Arizona (
souffrant d’obésité héréditaire), une
mutation génétique très fréquente (30 %) et généralement associée
à la venue du diabète.
Les milieux médicaux reconnaissent la «multifactorialité» de
l’étiologie du diabète. Toutefois, la recherche de
l’origine génétique de cette maladie, tout comme des causes
de l’explosion de sa prévalence en milieu autochtone et en
Océanie, suscitent beaucoup d’attention et
d’investissement.
Les milieux de la recherche génétique s’entendent
toutefois pour dire que la forme commune de DIND se caractérise
par une grande hétérogénéité clinique et génétique et que cette
dernière rendrait très aléatoire son approche génétique.
Plusieurs stratégies sont mises en place par les milieux de la
recherche pour mettre à jour les déterminants génétiques du
diabète (Froguel, 1999). Ainsi, le diabète de type II serait une
maladie polygénique à composante environnementale.
L’implication des gènes du système HLAa permet au milieu de
la recherche génétique d’affirmer que le diabète est une
maladie ayant une forte composante auto-immun mais que cette
dernière ne pourrait, à elle seule, tout expliquer. Des
découvertes plus récentes impliquant le locus de l’insuline
portent les chercheurs vers des explications plus mécaniques de
cette maladie. Depuis 1993, de grandes avancées dans la
compréhension de l’aspect génétique du diabète ont été
réalisée. Comme nous le mentionnons au chapitre quatre, de
nombreux locis ont été identifiés par les généticiens et ceux-ci
apparaissent jouer un rôle potentiel dans l’avènement du
diabète. Toutefois, il s’avère que ces travaux demeurent
fondamentaux et ne peuvent pas être utilisés dans
l’évaluation du risque en pratique clinique (Danze, Penet,
Fajardy, 1997).
La forte prévalence du diabète rencontrée depuis quelques
décennies dans de nombreuses nations amérindiennes a poussé
plusieurs chercheurs à se mettre en quête d’une source
génétique d’origine ethnique ou raciale de cette nouvelle
donnée épidémiologique (Brousseau & al., 1979 ; Knowler
& al., 1988Â ; Lee & al., 1985Â ; Prochazka,
1993). En somme, on postule que certaines ethnies, voire «races»,
possèdent un bagage génétique inadapté à leur nouveau mode de
vie, mode de vie bouleversé par l’entrée de celles-ci dans
la modernité. Plusieurs recherches ont tenté d’établir des
corrélations étroites entre l’appartenance à une «race» et
le risque d’être affecté par le diabète, la «race» devenant
ici le facteur de risque
[22]. À ce propos, une équipe de
chercheurs américains considérant que « ...by tradition,
Indian inheritance is reckoned in eights. Thus, a
full-inheritance Indian is 8/8 and a «half-blood» is 4/8 »
(Brousseau & al., 1979 : 1277).
Ces chercheurs concluent que même si les facteurs
environnementaux et nutritionnels doivent être considérés comme
importants dans la genèse du diabète puisque leurs données
suggèrent une forte association entre l’héridité et
l’avènement du diabète (ibid : 1278).
C’est l’hypothèse émise en 1962 par le
généticien Neel qui a le plus attiré l’attention des
chercheurs s’intéressant à la question du diabète en tant
que nouvelle maladie dans les populations amérindiennes
d’Amérique. Cette hypothèse a également été appliquée dans
le contexte du diabète rencontré chez les Aborigènes
d’Australie, chez les insulaires de Nauru et de Samoa ainsi
qu’ailleurs dans le Pacifique. L’hypothèse du
«thrifty gene» (gène économe) veut que l’explication
première de l’invasion du diabète dans les milieux
autochtones se situe du côté de la génétique. L’idée
qu’elle supporte est que le diabète « represents a
genetically determined adaptation to changes in lifestyle
associated with technological age » (Urdaneta &
Krehbiel ,1989a :222).
Le peuple amérindien ayant été exposé en terre
d’Amérique depuis le tout début à de nombreuses périodes de
famine et à d’autres d’abondance, le corps humain se
serait adapté à cet environnement difficile et ingrat en générant
un gène dit «économe
[23]». Neel postulera que ce gène
permettait au corps humain d’emmagasiner des réserves lors
des périodes d’abondance et de puiser à même ces réserves
de façon parcimonieuse lors des périodes de famine qui pouvaient
s’avérer fort longues. L’hypothèse de Neel repose sur
la capacité du corps humain à entreposer des énergies dans un
mode de vie générant des périodes de famines alternées avec des
périodes d’abondance. Dans la perspective de cette approche
génétique, l’apparition du diabète semble en lien avec le
processus d’adoption d’une nouvelle culture
dominante. «The "thrifty gene," proposed by James Neel in 1962,
and updated in 1982, is the most accepted evolutionary
explanation for the occurrence of the diabetic genotype.
Additionally, two selective factors have been identified which
could increase or maintain this "thrifty gene" in a population:
repeated periods of starvation and multiparity » (Wiedman, 1987 :
62).
La théorie génétique et l’anthropologie bioculturelle
font ainsi l’hypothèse qu’un gène nuisible à la santé
sera éliminé par la voie de la sélection naturelle, à moins que
celui-ci n'apporte des avantages tant à la survie qu’à la
reproduction des individus qui le portent.
Il s’agit de l’aptitude à survivre et Ã
procréer. Un caractère n’est sélectionné que dans la mesure
où il intervient directement sur cette aptitude» (Jacquard,
1978Â :117).
Neel a postulé que si des gènes contrôlent le niveau
d’insuline en réponse à une augmentation de la glycémie, un
individu muni d’un gène qui lui permettrait de répondre
plus rapidement à une augmentation de la glycémie serait
mieux équipé pour entreposer en grande quantité le glucose sous
forme de triglycérides dans les cellules. En supposant que les
peuples de chasseurs-cueilleurs avaient à vivre dans un
environnement difficile où alternaient successivement les
périodes de famine et d’abondance, le «gène économe» aurait
été très avantageux. Lors des périodes d’abondance, la
rapide et grande production d’insuline aurait empêché
l’élimination par la voie urinaire des hydrates de carbone
alors entreposés sous forme de graisse. Par contre, lors des
périodes de famine, ces réserves de graisse auraient permis aux
individus porteurs du «gène économe» de survivre et de se
reproduire plus que ceux qui n’en étaient pas pourvus
puisque, ceux-ci n’ayant pas de facilité à accumuler des
graisses, demeuraient de petite taille. Ce gène assurant la
survie, aurait été transmis de génération en génération. Les
porteurs seraient toutefois désavantagés lorsqu’ils
seraient appelés à vivre dans des conditions d’abondance,
c’est-à -dire lorsque la nourriture devient disponible
quotidiennement et ne vient jamais à manquer (Szathmary,
1987b :39).
Mais si cette thèse a le mérite d’apporter une
explication globale, elle soulève néanmoins de nombreuses
difficultés. Notamment celle d’imaginer que les peuples
autochtones vivaient dans un environnement difficile et
qu’ils étaient régulièrement confrontés à des périodes de
disettes et de famine. En effet, nombreuses sont les recherches
qui tendent à démontrer que les Peuples premiers savaient tirer
profit d'un environnement substantiellement généreux. Plusieurs
écrits rapportent même que l'environnement dans lequel évoluaient
les Autochtones offrait toutes les ressources nécessaires Ã
l'alimentation, Ã l'habillement, Ã la fabrication d'habitation et
de moyens de transport.
Même les populations algonquiennes du Canada qui
vivaient surtout de la chasse étaient généralement bien nourries.
Somme toute, l'absence de famine et la hausse lente mais
régulière de la population amérindienne s'expliquent par le
développement d'une horticulture aux rendements extraordinaires
et par la présence d'une flore et d'une faune dont l'abondance
dépassait l'imagination. «On a calculé que seize kilomètres
carrés de forêts dans l'Illinois pouvaient fournir en un an des
centaines de kilos de glands et de noix, cent chevreuils, dix
mille écureuils, deux cents dindons et même cinq ours» (Delâge,
1991 : 58).
Il est vrai que la littérature concernant les Autochtones
fait aussi fréquemment mention de périodes de famine que
traversèrent autrefois ces peuples. En 1854, le père Arnaud
écrivait au sujet des Innus que «la durée de vie leur serait d'un
siècle, si leur tempérament n'était souvent épuisé par des
marches ou des abstinences forcées; et aussi, après de longs
jeûnes, par une abondance et une qualité de nourriture, souvent
peu en rapport avec leurs besoins» (cité par Bédard,
1987 :83). Dans le journal de voyage de l’abé Huard ce
dernier écrivait, concernant les Innus de Pessamit qui partaient
pour de longs séjours dans le bois, qu'il arrivait...
...un moment où la dernière mesure de farine est elle-même
épuisée. Non seulement on a mangé son pain Blanc le premier,
comme dit le proverbe ; mais il faut dire adieu à tout pain
quelconque, jusqu'au retour à la mer, l'été suivant (Huard,
1897Â : 38-39).
Il est néanmoins indéniable que ces épisodes de famine ne
peuvent être dissociés des nombreuses transformations qui
affectèrent la vie des Innus à partir du 16
ième
siècle, tant dans leurs rapports avec l'environnement qu'entre
eux ainsi qu'avec les non-Autochtones. Un premier élément doit
être pris en considération. Les nombreuses épidémies qui
décimèrent près de 90% des populations autochtones eurent
nécessairement un impact sur les capacités de ces populations Ã
subvenir à leurs besoins. La mort de centaines de femmes et
d'hommes ont nécessairement eu un impact direct sur les capacités
de ces peuples à puiser leur nourriture à même la nature.
Également, il faut considérer les profondes transformations qui
affectèrent les rapports des Autochtones à la nature mais aussi
au niveau de leur système commercial. L'arrivée des Européens en
Amérique eut un impact évident sur tout un système économique qui
existait et se développait depuis des millénaires. Ainsi, il
n'est pas impossible «que le commerce des fourrures ait épuisé
graduellement les populations d'orignaux, de caribous et de
castors dont les Montagnais mangeaient la viande et qu'ils
ajoutaient à leur régime de poissons et d'anguilles »
(Trigger, 1992 :286). On a observé sur des sites
archéologiques de villages hurons une période où la quantité d'os
de castor est anormalement élevée. Cet accroissement du nombre
d'ossements serait vraisemblablement l'indice de l'accroissement
de la chasse au début de la traite des fourrures. Une seconde
période est observée sur les sites archéologiques où cette fois
le nombre d'os de castor est nettement inférieur. Cette seconde
période correspondrait, selon les archéologues, à une raréfaction
du castor et confirmerait les propos du père LeJeune. Celui-ci,
en 1635, mentionnait que le castor avait totalement disparu de la
Huronie. (Delâge, 1991 : 164). Il est donc fort probable que
les profondes modifications qui affectèrent l'équilibre naturel
de l'environnement des Autochtones eurent un impact sur la
disponibilité des ressources alimentaires et sur l'avènement des
famines. On peut donc en conclure que phénomène des famines a bel
et bien existé. Toutefois, celles-ci sont beaucoup plus récentes
dans l'histoire que ce que ne le laisse entendre une certaine
littérature et liées à d’autres paramètres que celui d'un
environnement avare de ses ressources. La thèse bioculturelle
pose ainsi à ce niveau déjà une première difficulté. Mais ce
n’est pas tout, et c’est ce que nous allons essayer
de mettre en évidence dans la prochaine section.
5.1.2 Une anthropologie qui risque
de s’enliser
En posant le problème du diabète en tant que maladie de
civilisation résultant d’une mésadaptation génétique
(partagée par de nombreuses ethnies) à un environnement donné, Ã
une culture marquée par la modernité, nous croyons que
l’anthropologie bioculturelle tend à évacuer de son regard
une foule de facteurs socio-politiques, économiques et culturels
qui de notre point de vue jouent des rôles centraux et de premier
ordre dans l’émergence de cette épidémie. Elle contribue
aussi à façonner l’image, empreinte nous semble-t-il de
préjugés, d’un peuple inadapté et inadaptable à la
modernité.
Cette quête du gène responsable du syndrome diabétique chez
les Autochtones et autres ethnies a mené certains chercheurs à se
questionner par exemple sur le fait que : « Since the
Mexican-American population represents a mixture of Native
American and European Caucasian ancestry, it is possible that
they too have a high frequency of diabetes susceptibility genes
deriving from their Native American ancestry » (Gardner &
al., 1984Â :90-91).
Comme nous l’avons vu précédemment, d’autres
recherches ont établi une corrélation entre le pourcentage de
«sang indien» présent chez les individus appartenant à un groupe
précis et le taux de prévalence du diabète rencontré chez ces
derniers.
Cette quête d’un facteur biologique particulier était
importante à la fin du XlX
e siècle alors que le
darwinisme social faisait de nombreux adeptes. Ainsi, les
Amérindiens, tout comme ce fut le cas pour les Aborigènes
d’Australie ou les Maoris, étaient considérés «as less
fitted to survival than Europeans and thus doomed to extinction.
[...] Much of the ability of humans to resist disease is based on
general functions of the body rather than some process directed
at specific disese organisms » (Saggers & Gray,
1991Â :3).
Au cours des années 1930, la tuberculose était devenue une
figure métaphorique par laquelle s’exprimait leur propre
destin aborigène. L’ouvrage
The Red Man and the White
Plague écrit par D.A. Stewart (1936) considérait que la
tuberculose était « a kind of relentless process of nature, like
an earthquake that we could stand in awe of, and be very sad
about do nothing to check or change » (Stewart, 1936 :674,
cité par Waldram & al., 1995 :263).
L’idée de race était prédominante au XlXe siècle et au
début du XX
e siècle pour expliquer les différences
biologiques rencontrées chez les différents groupes humains et,
bien entendu, l’explication de la maladie n’y
échappait pas.
Waldram & al. (1995) remarquent que si la notion de la
susceptibilité raciale en rapport avec la tuberculose est encore
si présente aujourd’hui, cela démontre à quel point le
paradigme biomédical est toujours profondément enraciné dans
notre conception de la santé et de la maladie. Nous ajoutons pour
notre part que cette quête du gène responsable du diabète dans le
bagage héréditaire de différents groupes ethniques est également
une preuve de l’omniprésence du paradigme biomédical dans
le monde de la recherche concernant le diabète, et qui, comme le
mentionne Hahn, «marks its progress in terms of smaller and
smaller units of observation» (Hahn, 1995 :39).
L’usage abusif de l’alcool et de ses effets
désastreux chez les Autochtones a également été appréhendé par la
lorgnette de la génétique. Ainsi, selon cette approche, la
constitution biologique des Autochtones, de même que celle des
Inuits, ferait en sorte qu’ils métaboliseraient plus
lentement l’alcool comparativement aux autres races ou
groupes ethniques. De nombreuses recherches à caractère
scientifique ont tenté de comparer la résistance à l’alcool
de diverses populations, comme par exemple les Aborigènes
d’Australie, les Maoris ainsi que les Amérindiens
et les Inuits, afin de démontrer qu’elles ne
résistaient pas à l’alcool comme les populations
d’origine européenne (Fisher, 1987 :82). Tant et si
bien que l’explication voulant que «some hereditary
peculiarity makes it impossible for Indians to drink without
disastrous consequences» (Leland, 1976 :2) s'est rapidement
constituée et répandue dans l’opinion populaire.
Certaines recherches ont également tenté de démontrer que le
«caractère violent» des Inuits pourrait tout autant
s’expliquer par la génétique. « People who have the stature
of the Eskimo, described by Grygier (1972) as stout, pasty and
constituting the specifical biological type epileptoid, have a
biologically determined ineptitude to carry alcohol and
consequently are prone to violence » (Leland, 1976 :2).
Ainsi, tout comme pour la tuberculose, les Autochtones
seraient physiquement et biologiquement désavantagés par rapport
aux nouvelles réalités apportées par la modernité et «soumis Ã
l’emprise des lois naturelles» de leur constitution, ils
céderaient à la violence sous l’effet de l’alcool
(Laplante, 1985Â :70).
Plus récemment, en 1990, Young, Szathmary, Evers et Wheatley
réalisèrent une recherche pour le compte de Santé et Bien-Être
Canada afin d’établir la prévalence du diabète dans
l’ensemble des nations autochtones du Canada. Ces
chercheurs utilisèrent, entre autres, l’appartenance à un
groupe linguistique «as an index of genetic relationship because
there is an association between indigenous language and genes in
North America and north of Mexico» (Young & al. 1990 :
136). Les résultats obtenus en analysant les données provenant de
76 % des communautés inuites et réserves indiennes du
territoire canadien permirent à ces chercheurs d’émettre
l’hypothèse suivante : «If indigenous language in
North America indicates genetic relationship, then one could
posit that Caddoan, Siouan, and Iroquoian-speakers anywhere would
have high rates of diabetes» (ibid : 136-37).
Bien que cette recherche nous permette d’obtenir un
portrait d’ensemble de la prévalence du diabète dans
plusieurs groupes culturels autochtones du Canada, nous croyons
que la corrélation proposée entre génétique et diabète repose sur
un nombre de variables insuffisantes. Comme le mentionnent ces
chercheurs, des recherches futures devraient permettre de
vérifier l’apport de variables telles l'obésité, la diète,
l’activité physique et certains marqueurs génétiques.
Toutefois, il est étonnant que des variables comme l'emploi, le
revenu, la scolarité, la forme d’organisation sociale, le
développement économique des communautés, leurs liens avec les
milieux non autochtones, le racisme, l’ostracisme,
l’isolement, le niveau d’autonomie ou de dépendance
de ces organisations sociales en regard des ressources
professionnelles, ainsi que certaines variables concernant
l’histoire, ne soient pas prises en considération pour ces
futures recherches.
Notre intention n’est pas de contester le fait
qu’il existe ou non une composante génétique au syndrome
diabétique. Toutefois, les propos de généticiens obligent Ã
questionner l’emphase inscrite dans certains discours
concernant l’explication de l’avènement du diabète
chez les Peuples des Premières Nations. Comme le mentionne Danze,
Penet et Fajardy (1997), bien que d’immenses progrès dans
la recherche génétique concernant le diabète aient été réalisés,
il ne faut pas perdre de vue que cette maladie a des origines
polygéniques et que l’environnement constitue un élément
essentiel dans la mise en action de ces complexes génétiques.
Mais essentiellement nous estimons qu’il est important de
demeurer alerte en regard d’un certain discours qui tend Ã
ethniciser, voire même à racialiser le modèle explicatif de cette
maladie dite de civilisation qu’est le diabète.
Nous croyons que les propos suivants du généticien Albert
Jacquard jettent un éclairage susceptible de nous mettre en garde
contre une «ethnicisation», voire une «racialisation» à outrance
du problème du diabète.
Son déterminisme génétique (au diabète n.d.l.r.)
est encore discuté ; il semble qu’il s’agisse de
l’interaction de nombreux gènes qui déterminent non pas la
maladie elle-même, mais la prédisposition de l’individu Ã
la manifester; celle-ci n’apparaît que si la nourriture
dépasse un certain seuil de «richesse», le seuil étant lui-même
défini par les gènes présents. Tel individu doté de gènes
entraînant une forte prédisposition au diabète ne manifestera pas
cette maladie si son régime reste suffisamment pauvre ; tel
autre doté d'une bien moindre disposition en sera atteint si son
régime est d’une richesse excessive. La fréquence constatée
dans un pays dépend donc moins de la structure génétique de la
population que de ses habitudes ou de ses possibilités
alimentaires (Jacquart, 1978Â : 57).
Dans leur récent ouvrage intitulé
Ni Dieu ni gène,
Kupiec (2000) met également en garde le monde scientifique qui
semble être partie à la conquête d’un démiurge accessible,
lisible dans le monde des molécules. Bien que de très nombreux
gènes aient été isolés en rapport avec des pathologies diverses
comme celle du diabète, il s’avère de plus en plus que ces
relations avec ces caractères phénotypiques relèvent davantage de
corrélations statistiques.
Ce fait conduit de nombreux généticiens Ã
relativiser le rôle du gène. On parle, maintenant, de composante
génétique et non de déterminisme génétique. (...) Le gène semble
ainsi ramené au rang d’un simple élément situé au niveau
que tous les autres facteurs intervenant dans la composition
d’un organisme (Kupiec, 2000 : 6-7).
5.1.3 Problème ethnique ou
socioéconomique?
Il existe, dans la communauté scientifique, un consensus
voulant qu'au cours de la vie d'une population, la modernisation
ainsi que l'émigration vers un pays occidental contribuent Ã
l'émergence de maladies dites de l'ère industrielle, comme le
diabète.
McKeown's and Omran's observations have been
influential in establishing a two component model of the
transition in the causes of death – a decline of infectious
diseases and a concomitant rise of chronic diseases. This model
has received significant support from epidemiological studies in
many countries on the increasing prevalence of risk factors
predisposing to cardiovascular diseases, such as smoking,
diabetes, and high cholesterol levels. These risk factors appear
to be rising in many developing countries as well, due to
"Westernization." In economic terms, these patterns are income
elastic in that they are responsive to income change (Pearson,
Jamison and Trejo-Gutierrez, 1993 dans Murray, J.L. et Lincoln,
C. C., 1994 : 11)
Il paraît réducteur de limiter les études concernant les
conditions d'émergences d'une maladie comme le diabète, Ã
l'établissement des différences physiques entre les différents
groupes ethniques. Les arguments de Corin (1996) nous semblent
tout à fait pertinents dans l'établissement d'une mise en garde
contre cette tendance réductionniste qui pèse sur nombre des
explications portant sur les conditions d'émergence d'une maladie
comme le diabète. Cette auteure mentionne que l'utilisation de
critères ethnicisant comme le lieu de naissance ou l'apparence
physique sont inutiles et potentiellement dangereux. Elle précise
que ces critères ethniques :
...créent des catégories d'individus apparemment
homogènes qui n'existent pas dans la réalité. [¼] Un indicateur
unique comme l'ethnicité ne permet pas de rendre compte de façon
appropriée, et peut-être même pas du tout, de la place complexe
que les individus occupent dans la sphère sociale et culturelle.
Il faut également se méfier d'indices simples comme les indices
d'acculturation[24] (Corin, 1996Â :
134-135).
L'ethnisation de la problématique du diabète n'est sûrement
pas sans engendrer des conséquences fâcheuses dans l'imaginaire
autochtone ainsi que dans celui des non-autochtones. Lorsque la
littérature médicale considère que le fait même d’être
amérindien relève du comportement, du facteur de risque, n'est
certes pas sans impact. Voici ce que nous pouvions lire dans un
numéro du magazine Le médecin du Québec :
Il est indiqué de procéder au dépistage du
diabète dans les cas suivants: [...] Chez les patients présentant
plus d’un facteur de risque de diabète
non-insulinodépendant (histoire familiale, obésité, origine
amérindienne, noire ou hispanique, âgés de plus de 40 ans) ou une
histoire antérieure d’intolérance au glucose (Lussier, 1995
: 53).
Il est important de souligner que l'approche scientifique de
l'ethnicité est essentiellement normative et que les différences
ethniques sont toujours établies en fonction de leurs relations
au «groupe-étalon» qui lui renvoie toujours à la population
blanche (Bouhier-Roddier, 1999Â : 29).
The"Racial Contract," then, is intended as a
conceptual bridge between two areas now largely segregated from
each other: on the hand, the world of mainstream (i.e., white)
ethnics and political philosophy, preoccupied with discussions of
justice and rights in abstract, on the other hand, the world of
Native American, African American, and Third and Fourth World
political thought, hiticaly focused on issues of conquest,
imperialism, colonialism, white settlement, land rights, race and
racism, slavery, reparations, apartheid, cultural authenticity,
national identity, indigenismo, Afrocentrism, etc. (Mills, 1997 :
4).
Certaines recherches menées cherchent à démontrer
l’existence d’un lien étroit entre
l’appartenance à un groupe ethnique et la forte prévalence
du diabète trouvée chez celui-ci. Toutefois, ces recherches
oublie généralement de mettre en relief le passé colonial que
partage la presque totalité de ces peuples et
l’apparition de cette maladie au début des années 1950.
Également, il n'est à peu près jamais fait mention des inégalités
socio-économiques. Est-ce le fait d’être biologiquement et
génétiquement constitué d’une manière donnée qui est
doit-être principalement mis en cause et questionné ? Ne
pourrait-il pas être pertinent et rentable de questionner les
conditions socioéconomiques et politiques dans lesquelles
certaines populations sont contraintes de vivre en raison de leur
appartenance à une « race » ou à un groupe ethnique
particulier ? Pour notre part, nous estimons qu’il est
du devoir de l’anthropologie de la santé de même que de
toutes les disciplines concernées par l’émergence de cette
épidémie de diabète de prendre en considération la distribution
sociale et économique de cette nouvelle maladie et le contexte
historique actuel dans lequel cette dernière trouve les
conditions favorables à son développement. Ainsi, c’est
probablement moins l’ethnie ou la « race » qui se
révéleront comme des conditions premières mais plutôt les
conditions socioéconomiques et politiques qui prévalent à une
période donnée de l’histoire.
La création de ce lien étroit et «scientifiquement démontré»
entre une caractéristique physique intrinsèque (genre, ethnicité,
etc.) et la maladie, a également pour effet de créer des
populations «à risque» tant d’un point de vue objectif que
subjectif. En d’autres mots les acteurs de ces populations
en viennent à intégrer ces notions et à se définir eux-mêmes
comme étant «à risque».
Dans les prochaines pages nous aborderons la thèse de
l'acculturation qui tente, pour sa part, de démontrer que
l'émergence du diabète, en plus d'être souvent associée à une
génétique particulière, trouve sa source dans la mésadaptation
d'une culture à un environnement profondément et rapidement
perturbé. Nous constaterons à nouveau que les arguments associés
à ce concept ne parviennent pas à rendre compte de nombreux cas
non prévus par les modèles théoriques sur lesquels ils
s’appuient.
5.2 Acculturation et
diabète
L’acculturation tente d’appréhender les
phénomènes qui surviennent lorsque des groupes d’individus
de cultures différentes entrent en contact direct et continu, et
que se produisent des changements à l’intérieur des modèles
culturels de l’un ou l’autre des deux groupes, ou
chez les deux (Dorsinfang-Smets, 1978 : 5).
L’émergence des nouvelles problématiques de santé dans
les sociétés colonisées a considérablement été analysée à partir
de la lunette culturaliste et du concept central de
«l’acculturation». Rappelons que l'acculturation est un
concept qui cherche à rendre compte de tous les phénomènes qui
surviennent lorsque deux populations appartenant à des cultures
différentes sont mises en contact régulier et direct. Dans le
processus relationnel entre ces deux cultures surviennent des
changements à l'intérieur de l'un ou l'autre des groupes
culturels, ou même à l'intérieur des deux.
De nombreuses études concernant le taux élevé de prévalence
de diabète trouvé chez les Autochtones d'Amérique du Nord
inscrivent le concept d’acculturation au centre de leur
modèle explicatif (Eaton, 1977; Lang, 1982 ; Joos, 1984;
Szathmary, 1987a ; Szathmary, Ritenbaugh, Goodby, 1987;
Szathmary, Ferrell, 1987; Wiedman, 1987, 1989). Cette approche se
retrouve également au cœur de plusieurs autres recherches
visant à décrypter les causes du taux élevé de prévalence du
diabète trouvé chez les populations du Pacifique Sud (Zimmet,
1977; Zimmet & al. 1981), chez les Maoris de Nouvelle-Zélande
et en Polynésie (Prior, 1974).
Pour McElroy et Townsend (1989), le concept
d’acculturation évoque un contact continu et intense entre
deux systèmes culturels préalablement autonomes. Ce type de
contact entraîne inévitablement de profonds changements dans
chacune des sociétés afin de favoriser l’accommodation à la
présence de l’autre. Dans le modèle d’acculturation,
ce n’est pas tant le degré d’acculturation qui
constitue un facteur de risque pouvant affecter la santé. Le
processus d’acculturation serait généralement accompagné
d’un «stress» dit «d’acculturation» qui
contribuerait à altérer l’état de santé des individus
inscrits dans cette confrontation des modes de vie. Toutefois, ce
stress d’adaptation bien que fréquent ne serait pas
inévitable. Par exemple, l’adaptation des immigrants serait
beaucoup plus facile, donc moins stressante, dans des sociétés
multiculturelles plutôt que dans des sociétés monoculturelles.
Comme le souligne Massé (1995 : 385), le concept
d’acculturation a largement alimenté la recherche en
psychiatrie transculturelle, en invoquant le processus «par
lequel un groupe ethnoculturel donné se voit imposer, souvent par
un groupe ethnoculturel dominant, un nouveau système de valeurs
et de comportements». L’analyse anthropologique des
nouvelles problématiques de santé chez les peuples autochtones a
emprunté le regard culturaliste et a tenté d’expliquer
l’émergence de maladies dites de la civilisation comme
l’hypertension et le diabète par le biais des concepts de
«l’acculturation» et du «stress d’acculturation». Une
recherche dirigée par Young (1990) visait à démontrer que la
prévalence du diabète chez les Autochtones varie en fonction de
critères tels l’appartenance à une famille linguistique, Ã
une culture, ou la situation géographique. Cette recherche
aurait, entre autres, permis de mettre en évidence une variation
dans la prévalence du diabète au regard de l’appartenance
géographique des nations autochtones prises en considération.
Cette recherche postule que :
Culture area reflects the subsistence pattern
before European contact and is useful in some regions as an
indicator of the baseline from which sociocultural changes
proceeded after contact. Longitude and latitude, within certain
regional groups, provide a rough measure of the intensity and
duration of non-Aboriginal influences. Such differences are also
reflected in the degree of geographical isolation and proximity
to urban areas (Waldram, 1995Â :87).
Mais doit-on prendre en considération le niveau
«d’acculturation» ou plutôt de «stress
d’acculturation» comme élément pathogène? En somme, doit-on
considérer que plus le niveau de «stress d’acculturation»
est grand chez un individu ou dans une collectivité, plus le
risque de retrouver des pathologies d’ordre psychologique
ou physique sera élevé? Selon une recherche comparative adoptant
le modèle d’acculturation et dirigée par Berry (1976a,b),
la plus forte prévalence de certains problèmes de santé trouvés
chez les Cris de Wemindji sur la côte Est de la Baie James
s’expliquerait en partie par le faible niveau
d’acculturation relative trouvé chez cette population. En
effet Berry mentionne que : «Wemindji is the most
traditionally oriented of the bands on the coast ; it may be
judged to be fairly typical and probably resembles the life found
in other bands on the coast a generation ago » (Berry,
1976b : 93).
Le modèle d’acculturation proposé par Berry anticipe
deux sortes de changements comportementaux attribuables au
processus d’acculturation. D’une part, il pourra
s’agir de changements de comportements (behavioural shifts)
où il y aura glissement d’un comportement traditionnel vers
un comportement allant dans le sens de la culture d’accueil
ou encore, dominante. Par ailleurs, il pourra s’agir
d’un «stress d’acculturation» (acculturative stress)
qui engendrera des comportements inappropriés (Berry,
1976b : 171). Par contre, certaines personnes possédant des
attributs personnels suffisamment forts pour leur permettre de
maintenir leur différence à l’intérieur de ce processus de
choc culturel ne souffriront pas d’un stress
d’acculturation susceptible d’affecter leur santé.
Par contre, d’autres individus seront davantage touchés par
les changements culturels et souffriront donc d’un plus
grand stress d’acculturation et de ce fait, verront leur
qualité de santé diminuer.
Ainsi, selon cette approche, les taux de prévalence plus
élevés de diabète mis en lumière dans les milieux amérindiens en
contact avec la culture européenne pourraient s’expliquer
par le stress d’acculturation. Plus une nation autochtone
serait en contact depuis une longue période avec la culture
européenne, plus celle-ci risquerait d’afficher un taux
élevé de diabète. Notons que les conclusions de l’étude
réalisée par Young, Szathmary, Evers et Wheatley (1990) semblent,
à première vue, confirmer cette hypothèse. Ainsi ces chercheurs
constatent que la latitude où se situe une nation autochtone
sur le territoire canadien serait un puissant indicateur
permettant de prédire un taux de prévalence élevé ou non de
diabète.
It explains 30,8Â % of the variation in
native diabetes prevalence in Canada, and is negatively
associated with the disease rate. This reinforces our contention
that latitude indicates the strength of underlying Euro-Canadian
influence, manifest as lifestyle changes along a north-south
gradient [...] At a minimum they allow more precise
identification of groups that are at greatest (Young, Szathmary,
Evers et Wheatley,1990Â :137).
Comme nous le mentionnions précédemment, les récents
résultats dévoilés dans le
Rapport de l’enquête
régionale sur les peuples autochtones (CSSSPNQL, 1999)
apportent des éléments qui questionnent cette corrélation entre
niveau d’acculturation et prévalence du diabète. En effet,
les taux de prévalence enregistrés dans la nation huronne-wendat
sont parmi les plus bas trouvés dans l’ensemble des nations
autochtones concernées par l’enquête régionale. Nous
constatons que les taux de prévalence trouvés chez femmes et les
hommes de cette nation se rapproche étrangement de ceux établis
pour l’ensemble des populations québécoise et canadienne.
Ainsi, comme nous l’avons déjà mentionné, la prévalence du
diabète de Wendake était de 4,2 % alors qu’elle se situait
à 15,6 % à Nutakuan et à 9,3 % à Pessamit. Considérant le fait
que la nation huronne-wendat est en contact étroit avec la
culture euro-canadienne depuis quelques siècles nous aurions dû
en toute logique y constater un taux de prévalence beaucoup plus
élevé. Dans le même sens, nous pourrions souligner aussi, comme
indiquée plus haut, la faible prévalence trouvée chez les
Abénaquis d’Odanak. Doit-on considérer que les
Huron-Wendates ou encore les Abénakis d’Odanak sont des
Autochtones totalement acculturés, assimilés à la culture
euro-canadienne, ce qui en l’occurrence pourrait expliquer
les faibles taux de diabète trouvés chez eux? Il suffit de
connaître ne serait-ce que minimalement ces communautés pour
savoir qu’elles n’ont jamais cessé de se ressentir et
de se définir comme Autochtones et de clairement revendiquer ce
statut.
Les taux d'incidence et de prévalence du diabète émanant des
communautés innues de Pessamit, Ekuanitshit, Nutakuan, Unamen
Shipu, Pakua Shipi et de Matimekush illustrés aux figures 4.1 Ã
4.6 et au tableau 4.1 soulèvent des points d'interrogation
auxquels le concept d'acculturation ne peut que difficilement
apporter des éléments de réponses. Considérant les thèses
dérivant de ce concept, il aurait été logique de retrouver des
taux de prévalence du diabète beaucoup plus élevés chez les Innus
de Pessamit. En effet, ce groupe d'Innus est de tous ceux pris en
considération par notre étude, celui qui maintien les contacts
les plus étroits, les plus constants et les plus anciens avec des
non-Autochtones. Rappelons que la réserve de Pessamit fut créée
en 1861 et que de nombreux Innus de cette communauté ont, au
cours des décennies suivantes, travaillé au côté des
non-Autochtones tant dans l'industrie forestière que lors de la
construction des barrages du complexe Manic-Outarde.
En ce sens, nous sommes en droit de nous demander pourquoi,
malgré ce long et étroit contact entre la société innue de
Pessamit et le monde non autochtone, la première grande vague de
diagnostic de diabète semble survenir uniquement vers les années
1970? Par ailleurs, le taux de prévalence du diabète trouvé Ã
Pessamit est le plus faible de ceux mis en lumière dans toutes
les communautés prises en considération dans cette recherche.
Pourquoi un tel état de fait, totalement à l'opposé des
propositions du modèle de l'acculturation?
Pourquoi les taux de prévalence mis en lumière par nos
recherches dans les communautés innues sont-ils les plus élevés
dans les communautés les plus isolées, les moins en contact
direct avec la société non autochtone? Un retour sur les données
du tableau 4.1 nous montre que les plus hauts taux de prévalence
se trouvent à Pakua Shipi (16,2%), Ekuanitshit (12,7%), Unamen
Shipu (10,8%) et Nutakuan (8,3%). Un Innu travaillant à Québec
pour le défunt Conseil atikamekw montagnais nous disait, en 1988,
qu'il aimait se rendre à Unamen Shipu et y côtoyer les Innus qui
y vivaient. À chaque fois, nous disait-il, il avait l'impression
de retrouver la vraie nature de l'Innu, parce que dans cette
communauté le mode de vie traditionnelle y subsistait toujours.
Il nous mentionna qu'il était toujours possible, à Unamen Shipu,
de rencontrer des femmes et des hommes vêtus de vêtements
traditionnels. Aussi, la nourriture traditionnelle y était, selon
lui, davantage consommée que dans les autres communautés. Alors
pourquoi, malgré ce relatif éloignement de la communauté innue
d’Unamen Shipu de la société non autochtone et la
subsistance du mode de vie traditionnel, le taux de prévalence du
diabète que nous y trouvons est-il parmi les plus élevés de notre
échantillon? Il en va de même pour la communauté de Pakua Shipi
qui affiche un taux de prévalence du diabète de 16,2%.
Le taux de prévalence du diabète d'Ekuanitshit mène
toutefois à quelques interrogations. En effet, cette petite
communauté de moins de 500 personnes est située à environ 40
kilomètres de Havre-Saint-Pierre et à quelques 10 kilomètres du
village de Longue Pointe. Cette communauté est donc dans une
position relativement similaire à celle de Pessamit quant à sa
proximité des milieux non autochtones. Toutefois Ekuanitshit est
une communauté beaucoup plus éloignée mais non pas isolée comme
les communautés d’Unamen Shipu, de Pakua Shipi et même de
Matimekush. Le contexte de la communauté d'Ekuanitshit ressemble
à celui de la communauté de Nutakuan. Pourtant, le taux de
prévalence du diabète retrouvé dans cette autre communauté était
en 1999 de 8,3%.
Que devons-nous penser de tous ces chiffres? Nos propres
données mettent en lumière les mêmes interrogations et paradoxes
que l'
Enquête auprès des peuples autochtones de Statistique
Canada révéla (Gouvernement Canada, 1991). Les
données obtenues et analysées au cours de l'
Enquête auprès
des peuples autochtones de Statistique Canada révélèrent
que : « les taux de diabète sont sensiblement plus élevés
chez les personnes résidant en région rurale et dans les réserves
par comparaison avec celles qui résident en région urbaine et
dans les grandes villes (régions rurales = 8,1%, régions urbaines
– 5,3%) » (Gouvernement Canada, 1991 : 8).
Les données révélées dans cette recherche vont tout à fait
dans le même sens que les constatations faites dans l'EAPA, et
obligent à remettre sérieusement en question les principales
thèses actuellement avancées par les chercheurs expliquant
l'explosion des taux de prévalence du diabète chez les
Autochtones. Ces thèses qui s'appuient principalement sur le
concept d'acculturation et également sur la génétique suggèrent
que les taux de diabète les plus élevés sont associés à la
pénétration et à l'acquisition d'un mode de vie «occidentale»
ainsi qu’à la confrontation avec une urbanisation
croissante. Manifestement, les taux de prévalence révélés Ã
Pessamit, Matimekush et même à Nutakuan, vont clairement Ã
l'opposé du modèle théorique relevant du concept d'acculturation.
Sans même parler des taux révélés à Wendake et à Odanak !
Le modèle d’acculturation suppose qu’en bout de
ligne toute culture mise en contact avec une culture majoritaire
ou dominante finit par «rejeter» sa culture d’origine.
Finalement, elle adopte ou intègre les valeurs et habitudes de la
nouvelle culture. Mais ce modèle ne parvient pas, comme le
mentionne Massé (1995), à expliquer le «conservatisme» de
certaines cultures comme celle observée par Berry chez les Cris
de Wemindji. Pourquoi le processus diffusionniste d’une
culture vers l’autre ne s’effectue-t-il pas sans
problèmes? Pourquoi certaines minorités ethniques et nations
minoritaires persistent-elles dans leur désir de différenciation?
Alors que selon la logique de l’acculturation il
serait normal de constater aujourd’hui une assimilation de
plus en plus grande des nations amérindiennes à la majorité
canadienne, nous remarquons au contraire que les communautés
autochtones «recomposent et réécrivent leur histoire, une
histoire marquée par les déplacements de la frontière, et
revendiquent la souveraineté, fût-elle fictive, des États qui les
ont incorporées» (Elbaz & Helly ,1995 : 29). C’est
dans cette mouvance, cette reconstruction, que sont établis des
paramètres identitaires qui desservent des intérêts politiques
contemporains. Toon van Meijl a étudié le processus de
revendication et de lutte des Maoris de Nouvelle-Zélande qui
désiraient accéder au contrôle des centres de santé primaire
leurs étant destinés et à la mise en place de programmes
culturellement adaptés à la tradition de ce peuple. Il
mentionne :
It is important to realize, however, that
political interpretations of history and the «invention» of
traditional culture are anything but a recent phenomenon.
Throughout their history the Maori have redefined and ennobled
their traditions to serve contempory interest. At the same time,
it should be emphasized that the reconstruction and refashioning
of the past is hardly unique to the Maori people. Recently it has
become known that traditions and culture are also being
«invented» in Western societies [...] The political discourse of
Maori history and traditions is not onley rooted in the cultural
heritage of the Maori, but also in the colonial history and the
political and economic practices of New Zealand society (Meijl,
1993Â : 294-295)
Pour leur part, les modèles culturalistes ont tendance Ã
expliquer la résistance de certains peuples à des traits de
«personnalité» culturelle. On dira que : « Indians refusal to
respect the authority of their tutors has been interpreted as a
further sign of their confusion and inability...» (Dyck,
1991Â :Â 27).
La prétendue incapacité de ces cultures à adopter la culture
dominante voire, en des termes évholutionnistes, la culture plus
développée, s’expliquera par le conservatisme de ces
cultures. On pourra également soulever que: « That primitive and
conservative elements of Aboriginal culture are impediments to
‘development’ and acculturation and therefore mediate
much of the culture-conflict which leads to
psychopathology » (Reid & Trompf, 1994 :247 )
Toutefois, l’enjeux du problème n’est pas que
les sociétés appelées primitives ne succombent pas, ou ne
succombent que dans une certaine mesure à une politique
assimilationniste, mais que ce refus tend à être compris comme
étant fondé sur les propriétés mentales et intellectuelles de
l’être humain plutôt que sur une résistance (passive ou
active) des sociétés, résistance qui, pour reprendre le concept
de De Certeau (1990Â : 20-21), se manifeste comme un ensemble
de tactiques qui viennent s’insinuer dans une stratégie
globale de domination (Schulte-Tenckhoff, 1985Â :180).
La culturalisation, voire la «racialisation» de
l’émergence du diabète nous paraît excessive. D’une
part, cette approche occulte les possibles conditionnements
économiques et politiques de cette pathologie, tout en expliquant
que l’apparition de nouvelles maladies comme le diabète
chez les Autochtones serait directement associée Ã
l’incapacité de ces groupes à gérer «le stress» engendré
par le changement culturel (Massé, 1995 : 390) ou encore
déterminé par des variables génétiques incontournables.
Depuis cette perspective culturaliste quels sont les choix
qui s’offrent à l’Autochtone? Doit-il envisager un
retour à la tradition ou le maintien de celle-ci sur le mode
mythique, comme le proposent implicitement certaines recherches?
Ainsi O’Dea, Spargo et Akerman (1980) réalisèrent à la fin
des années 1970 une recherche auprès d’Aborigènes
d’Australie dans le but d’évaluer si un retour à la
vie traditionnelle et à une alimentation correspondant aurait une
incidence sur certaines réponses métaboliques associées au
diabète. Treize (13) personnes possédant «100 % de sang
aborigènes»
[25] (sic) et originaires de la communauté
mowanjum en Australie de l’Ouest furent invitées à vivre
pendant trois mois dans des conditions et un mode de vie ainsi
que dans un milieu se voulant traditionnel (O’Dea, Spargo
et Akerman, 1980). Une telle approche a également été développée
auprès des Cris de la Baie James. Est-ce que cela signifie
qu’il existe des peuples adaptés et adaptables à la
modernité, alors que d’autres ne possèderaient tout
simplement pas les attributs biologiquespour y parvenir?
Le concept d’acculturation sous-entend qu’à plus
ou moins brève échéance, la culture «originaire» finira par
s’intègrer à la culture la plus développée. Le maintien du
contact entre les deux cultures et son accroissement par le biais
d’une plus grande industrialisation par exemple, devrait
nécessairement favoriser la victoire sur les résistances
irrationnelles d’individus persistant à maintenir un peuple
dans une culture et un mode de vie dépassés. À travers cette
approche culturaliste, le maintien de valeurs et de modes de vie
traditionalistes résulte de l’éloignement, de
l’isolement d’une population donnée vis-à -vis de la
culture moderne. Mais, dans le contexte de sociétés industrielles
comme celles des États-Unis, de l’Australie, de la
Nouvelle-Zélande ou du Canada, le concept de
l’acculturation ne parvient pas à expliquer le maintien,
mais surtout, le développement de discours identitaires vigoureux
et ayant de plus en plus de portée chez les peuples autochtones.
Ainsi, et comme le propose Hechter (1975), la persistance des
cultures périphériques pourrait davantage suggérer une puissante
résistance à l’assimilation. Cette dernière ne devrait pas
être considérée comme le fait d’individus irrationnels mais
plutôt comme l’expression de la résistance de populations
qui parviennent à contourner les politiques de gestion des
comportements, les stratégies d’acculturation élaborées et
planifiées par le groupe dominant. A ce niveau, Segall (1979)
mentionne à juste titre que le concept de «stress
d’acculturation» est exagéré et ethnocentrique. Il soulève
le fait que ce concept « ignore the fact that, to many
individuals experiencing culture change, elements of the contact
culture are often not even perceived as foreign, because they
have ‘been there’ throughout the lifetimes of those
individuals » (Segall, 1979 : 209-210).
Il suffit d’observer la pyramide démographique de la
communauté innue de Pessamit ou encore celle de plusieurs autres
communautés autochtones pour constater que nous sommes en
présence de sociétés extraordinairement jeunes. À titre
indicatif, la population innue de Pessamit comptait en 1998,
56,4 % de jeunes femmes et hommes âgés de 25 ans et moins.
C’est-à -dire que toutes ces personnes étaient nées en 1973,
et qu’à cette date le processus de sédentarisation des
Montagnais de la communauté était depuis longtemps fort avancé.
La très grande majorité de ces personnes sont nées et ont grandi
dans un environnement offrant électricité, eau courante, radio,
télévision, épiceries, dépanneurs, patinoires extérieures et
intérieures, écoles primaire et secondaire, collège pour certains
et université pour un plus petit nombre. Également, ces jeunes
gens ont vu apparaître dans leur milieu de vie les jeux vidéo et,
bien entendu, l’ordinateur et Internet.
Cette approche culturaliste qui s’évertue à démontrer
les ravages du progrès, les contaminations de la civilisation,
persiste à voir dans ces manifestations «traditionalistes», ces
discours appelant l’ancestralité, les signes intangibles de
l’appartenance au passé et d’une «culture sans
tache». Elle relève d’une vision dichotomique de
l’humanité. Elle entretient l’idée de sociétés figées
dans la tradition ainsi que le mythe d’une «culture pure»
et pourquoi pas, d’une «race pure». Et cette approche est
encore aujourd’hui largement dominante. Elle relève de
l’idée de la «séparation absolue». Elle procède à «une
organisation binaire de notre espace mental ainsi qu’à une
répartition dualiste des gens et des genres : le civilisé et
le barbare, l’humain et l’inhumain, la nature et la
culture, les aborigènes et les allogènes, le corps et
l’esprit, le ludique et le sérieux, le sacré et le profane,
l’émotion et la raison, l’objectivité et la
subjectivité» (Laplantine & Nouss, 1997 : 72).
Nous savons aujourd’hui que les nations amérindiennes
qui peuplaient les Amériques n’en étaient pas à leurs
premiers contacts avec des cultures autres. Elles n’étaient
pas des nations statiques et atemporelles et étaient tributaires
d’une longue histoire. Il existait un vaste système
d’échange entre les différents peuples autochtones
d’Amérique, et nous savons que de grandes disparités
existaient entre ces cultures. Les actuelles données historiques
nous laissent croire que chaque nation empruntait, adoptait des
éléments culturels d’une nation autre, sans que pour autant
elle se trouve dans un processus entraînant de profonds
bouleversements susceptibles d’affecter, par exemple, la
situation de santé de son peuple.
Au Canada, innombrables sont les cas documentés de mutation
culturelle. Citons le cas des Tagishs (Athapaskan-Déné) du Yukon
qui, après avoir établi des liens commerciaux et sociaux avec les
Tlingits de la Côte-Nord-Ouest, finirent par adopter leur langue;
ou des Sarcees (Athapaskan-Déné) qui ont émigré vers les Plaines
pour se joindre à la Confédération des Pieds-Noirs (Algonquiens);
ou encore des Assiniboines (Siouiens) qui étaient alliés des
Ojibwas (Algonquiens), ennemis traditionnels des Dakotas
(Siouiens). Les exemples sont légions, et notre propos
n’est pas de les multiplier, mais d’en indiquer
l’importance (Désy, 1992 : 212 – 213).
En somme, par quelque côté qu’on la prenne, la thèse
de l’acculturation fait problème, tout comme
l’approche exagérément centrée sur la génétique
s’avère incapable de rendre compte de la complexité des
phénomènes qui constituent la problématique du diabète en milieu
autochtone. Et c’est en partant du constat de ces apories,
que nous tenterons dans le prochain chapitre d’esquisser
des pistes de réflexion alternatives. Notamment en nous arrêtant,
depuis la dimension «macro», aux profonds bouleversements
socio-économiques qui ont précédé les premières vagues de
développement du diabète, et qui ont eu pour effet d'accroître la
marginalisation de la société autochtone ainsi que de renforcer
la montée de l'intolérance et du racisme au même moment où dans
les communautés autochtones prenait forme un discours identitaire
très puissant. Mais notre approche serait incomplète si elle ne
tentait pas de rester en même temps attentive au niveau «micro»,
c’est à dire à ce profond mouvement de création culturelle
qui, dans chaque communauté, a transformé les modes alimentaires,
les schémas corporels, les modes vestimentaires, la gestuelle et
bien d'autres dimensions de la vie quotidienne de l'Autochtone.
Et c’est en essayant de combiner le plus étroitement
possible ces différents niveaux d’analyse, que dans le
prochain chapitre nous nous proposons d’exposer notre
système d’explication alternatif.
Chapitre
6Â
Le cas de
Pessamit : des pistes pour une interprétation
alternative
Dans les sections précédentes nous avons constaté que les
approches traditionnelles de l'anthropologie considèrent
principalement l'émergence du diabète chez les Autochtones comme
un phénomène, une manifestation de leur inadaptation à la
modernité. Soit à cause d’une génétique particulière, soit
de par le fait d’une culture constituant un frein à son
adaptation à la modernité. Toutefois, comme nous l’avons
déjà expliqué plus haut, les taux d'incidence trouvés dans les
communautés de Pessamit, d'Ekuanitshit, de Nutakuan,
d’Unamen Shipu, de Pakua Shipi et de Matimekush (illustrés
dans les figures 4.1 à 4.6) nous obligent à questionner
sérieusement ces modèles explicatifs. Il ne nous paraît pas
nécessaire de réaliser de profondes révisions historiques pour
admettre que les contacts entre Autochtones et non-Autochtones
datent de plusieurs siècles. Même si ceux-ci se sont intensifiés,
décennie après décennie, on ne peut pas ne pas se questionner sur
le fait que les premières grandes vagues de diabète ne datent que
du début des années 1970. Ces vagues se sont rapidement
développées au cours des années qui ont suivi pour atteindre, au
cours des années 1990, des niveaux impressionnants.
Statistiquement, rien n'indique que cette tendance à la hausse
ralentira au cours des prochaines années.
Il est donc essentiel de chercher ailleurs des pistes
d'explication à l'émergence soudaine et au développement rapide
du diabète chez les Autochtones. Les informations statistiques
fournies dans les figures précédentes nous orientent ainsi vers
l’analyse d’une période historique qui, si nous la
considérons depuis un niveau «macro», est loin d’être
dénuée d'intérêt. Considérant que les premières vagues
importantes de diabète surviennent après les années 1970, nous
estimons que nous devons identifier les événements (économiques,
sociaux, politiques, etc.) qui ont marqué les décennies
précédentes. Nous sommes toutefois obligé de constater que ce
n'est pas le contact permanent entre Autochtones et
non-Autochtones qui est en cause, puisque l'établissement des
Blancs sur la Côte-Nord date de plusieurs siècles. Il faudrait
rajouter que le processus de sédentarisation des Autochtones ne
doit pas être le seul phénomène à considérer. En effet, nous
savons fort bien que ce dernier, dans le cas de Pessamit, était
enclenché déjà depuis de nombreuses décennies. Rappelons que
c’est en 1861 que la réserve de Pessamit est créée. Les
autres réserves sur lesquelles porte notre étude ont tous vu le
jour au cours du XX
e siècle.
A Pessamit, le processus de sédentarisation fut graduel mais
constant. En 1864 la réserve ne compte que 34 maisons et pourtant
l'été, 400 autochtones y séjournent. Au tout début ce sont
surtout des femmes âgées qui forment le premier noyau des
sédentaires. Plus tard se grefferont à ce premier noyau, des
vieillards, des orphelins et des infirmes. Au fil des ans, la
réserve prend en charge les Autochtones incapables de suivre les
chasseurs. Ce sont également les Innus les plus pauvres qui
semblent le plus rapidement contraints à demeurer sur la réserve.
Ce sont ceux qui, incapables de se payer les biens nécessaires Ã
la pratique de la chasse et de la trappe sur le territoire, sont
obligés de demeurer à Pessamit. On peut donc dire qu'à partir des
années 1880 la réserve de Pessamit ressemble à une sorte de camp
de réfugiés (Bédard, 1987 : 77-78).
On le voit, à partir de ces quelques indications : les
contacts avec les non-Autochtones ainsi que le processus de
sédentarisation ne peuvent à eux seuls être incriminés. Ces
éléments ne fournissent pas d'arguments suffisants pour
structurer un modèle explicatif des conditions d'émergence du
diabète. Il faut donc se tourner vers d’autres
explications.
6.1 Fin du
XIXe siècle et
première moitié du XXe siècle : la première vague
d’industrialisation et d’urbanisation
6.1.1 L'économie de la
Côte-Nord
Sur la Côte-Nord du Saint-Laurent, la fin du XIX
e
siècle et la première moitié du XX
e siècle sont
marquées, depuis une perspective «macro», par le développement
grandissant de l'industrie forestière. C'est l'avènement de cette
industrie qui entraîne la fin graduelle du monopole de la
Compagnie de la baie d'Hudson, compagnie qui marqua les activités
économiques de la Côte-Nord au cours des décennies précédentes
(comme d’ailleurs celles du pays !). Dans ce coin de
pays, les cours d'eau étant toujours les principales voies de
communication, nombreux sont les peuplements qui voient le jour
aux embouchures des rivières. Songeons aux villages de Tadoussac,
Sacré-Cœur, Bergeronnes, Les Escoumins, Saint-Paul-du-Nord,
Sault-au-Mouton ainsi qu’à tous ces autres lieux de
peuplement qui s'érigent souvent autour d'une scierie puisant son
énergie à même les rivières. La production de tous ces moulins
étaient pour l'essentiel, expédiée vers l'Angleterre sous forme
de madriers de pin et d'autres bois d'œuvre. (Bussière,
1963-64 : 38). Le peuplement de la Côte-Nord suit une
trajectoire d'ouest en est et correspond au XIX
e
siècle, au cheminement de l'industrie du sciage et au
XX
e, Ã l'extension du territoire agricole (Perron,
1996Â : 294). Les temps forts de l'industrie de sciage se
situant entre 1840 et 1900, dès le début du XX
e siècle
l'industrie s'essouffle entraînant la fermeture de plusieurs
scieries.
Sur la Côte-Nord se développe également une agriculture Ã
caractère profondément autarcique. Les fermes les plus
importantes se situent dans le secteur de Sacré-Cœur,
Bergeronne et Portneuf, et on y cultive surtout le blé, l'avoine,
le foin et la pomme de terre. Du côté de l'élevage, nous trouvons
surtout, sur la Côte-Nord de cette époque, des cheptels de
moutons puis de porcs, des troupeaux de vaches laitières et de
chevaux. Les Nord-Côtiers tirent également profit du commerce du
bleuet. Toutefois, les activités agricoles de la Côte-Nord
demeurent modestes. Cette agriculture a du moins le mérite de
faire vivre une population qui n'a pas à acheter de denrées
agricoles de l'extérieur (Perron, 1996 : 307).
La première moitié du XX
e siècle voit s'accroître
les activités industrielles. De nouvelles perspectives
industrielles s'ouvrent. Jusqu'à la fin des années 1920 seule
l'industrie du sciage parvenait à attirer des capitaux sur la
Côte-Nord. Mais l'invention des machines Fourdrinier pour la
fabrication du papier en continu offrira de nouveaux horizons
pour l'économie de cette région. Les fibres des forêts de
conifères de toute la Côte-Nord seront rapidement convoitées.
Clarke City, et Pentecôte seront dotées d'usines dont la vocation
sera la fabrication de la pâte à papier (P. Frenette, 1996 :
362-370).
L'érection de la ville de Baie-Comeau constitue un événement
marquant de l'histoire de la Côte-Nord. Au cours des étés de 1936
et 1937 plus de cinq mille travailleurs arrivant de différentes
régions du Québec et tout spécialement du Bas-Saint-Laurent
travaillent sur les différents chantiers qui assureront la mise
en place des premières infrastructures de cette ville. En juin
1938, sont inaugurées officiellement la ville de Baie-Comeau et
son importante usine de pâte et papier. Cette nouvelle ville
supplantera rapidement Clarke City qui, jusqu'en 1935, est
considérée comme le principal centre urbain de la Côte-Nord (P.
Frenette, 1996Â : 370-371).
La croissance industrielle et urbaine de l'après-guerre et
l'étatisation de la Montréal Light Heat and Power donnent
naissance à l'Hydro en 1944. Par la suite, apparaissent les
premiers grands chantiers hydro-électriques. C'est
l'accroissement des besoins en électricité des centres urbains
comme Montréal, Trois-Rivières et Québec qui stimule
particulièrement le développement rapide de l'industrie
hydro-électrique. Avec ses nombreuses rivières, la Côte-Nord
devient un territoire de choix pour l'érection des premières
grandes centrales électriques. En 1953 débute le premier chantier
d'hydroélectricité sur la Côte-Nord. Quatre barrages, une
centrale et un village, Labrieville, apparaissent dans le décor
nord-côtier. En 1956, débute une seconde phase de travaux
importants desquels surgiront trois barrages et la centrale
Bersimis 2. Puis, seront entrepris les chantiers qui donneront
naissance au complexe Manic. Entre 1963 et 1969, 6 000
travailleurs s'affèreront sur différents chantiers qui
permettront l'érection du plus grand barrage-poids à joints
évidés (Manic 2) ainsi que du plus grand barrage à voûtes
multiples et contreforts (Manic 5) au monde (P. Frenette,
1996Â : 464-466).
Parallèlement à ces grands travaux, nous assistons sur la
Côte-Nord à la fin du XX
e à un véritable
boom
industriel. Des industries reliées au transport et Ã
l'entreposage du grain, construisent des quais à Baie-Comeau et Ã
Port-Cartier, érigeant des silos à grain ainsi que des
élévateurs. En 1956, s'installe à Baie Comeau la très énergivore
Canadian British Aluminium. L'industrie forestière et «des pâtes
et papiers» prend également beaucoup d'essor au cours des années
1969 et 1970.
Ces milliards d'investissements transforment
profondément le profil économique de la Côte-Nord et surtout dans
les centres industriels de Baie-Comeau, de Sept-ÃŽles et de
Port-Cartier où se concentrent les principaux équipements
ferro-portuaires et industriels. Des milliers d'emplois semblent
assurés : en 1979, l'OPDQ évalue à près de 7 300 le nombre
de travailleurs miniers et à environ 4 000 le nombre d'emplois
dans les autres industries de la région, ce qui génère une masse
salariale de plus de 194 millions dans un cas et de 79 millions
dans l'autre (P. Frenette, 1996Â :
469-470).
6.1.2 Économie chez les Montagnais
de Pessamit
Dans sa thèse intitulée «
Une honorable compagnie, de
petits trafiquants et de vauriens» Frenette (1993) analyse
les relations commerciales entre la Compagnie de la Baie d'Hudson
et les Montagnais de Pessamit au cours de la période
s'échelonnant entre 1821 et 1870. Nous y apprenons que les
ancêtres des Innus de Pessamit étaient, au XIX
e
siècle, à un stade de développement ou l'économie de subsistance
avait préséance sur l'économie de marché, et cela malgré des
décennies de commerce, entre autres auprès de la Compagnie de la
Baie d'Hudson. Toutefois, Ã compter du XX
e siècle se
dessine au niveau de leurs activités productives, une certaine
dépendance envers le commerce des fourrures, les Innus se
tournant chaque fois plus vers le piégeage des animaux Ã
fourrure.
Des documents d'archives permettent de dire qu'au plan
économique, les types de production qui caractérisaient les Innus
de Pessamit au XIX
e siècle étaient, d'une part, celle
orientée vers la subsistance et d'autre part, celle qui existait
pour le marché. La première activité occupant toujours une place
prépondérante à Pessamit, le territoire était davantage considéré
comme une propriété collective. Toutefois, en fonction des
activités grandissantes orientées vers le marché, certains
groupes d'intérêt géraient des portions importantes de territoire
et en contrôlaient l'accès. Il est probable aussi que les progrès
de la colonisation, la coupe de bois, les feux de forêts, de même
que la diminution de certaines ressources du milieu favorisèrent
l'augmentation de la dépendance des Innus envers le commerce des
fourrures (P. Frenette, 1996Â :Â 341).
Le développement graduel de l'économie capitaliste aura peu
à peu des effets sur toute l'organisation sociale et sur la vie
quotidienne des Innus. Comme le mentionne Marie-France Labrecque
(1984), les Autochtones n'ont pas été ces mythiques victimes
absorbant passivement tous les traits de la société dominante. À
ce propos, cette auteure fait état des remarques avancées par
Francis et Morantz (1983) concernant l'histoire des Cris de la
Baie James des années 1600 à 1870. Ces auteurs soulignent en
effet «les nombreuses hésitations et les résistances qui ont
présidé aux emprunts de produits manufacturés de la part des
Cris» (Labrecque, 1984 : 77). Les deux auteurs signalent
même que l'emprunt ne se faisait pas seulement dans un sens.
Compte tenu de l'importance de l'industrie forestière, les
Innus sont rapidement intégrés dans le procès de travail et
participent, dès cette époque, à l'économie de marché.
D'ailleurs, cela n'a rien d'étonnant surtout si nous considérons
que :
Les producteurs amérindiens entretiennent en
effet une relation privilégiée avec leur objet de travail, le
territoire. Il contrôle également l'ensemble du procès de
travail. À cette période, le territoire amérindien laisse
passablement indifférents les colonisateurs européens (Labrecque,
1984Â : 77).
De sorte qu'Ã part la chasse et la trappe, les Innus
paraissent impliqués dans des activités les liant à l'économie de
marché. Les Innus de Pessamit ont largement contribué Ã
l'érection des barrages sur les rivières Outardes et Manicouagan.
Ils sont engagés en tant qu'experts du territoire, à titre de
guides, d'hommes de canot. Certains sont engagés comme bûcherons
ou encore sur les quais comme débardeurs. Comme nous le
mentionnions au chapitre trois, Ã la fin de la Seconde Guerre
mondiale quelques centaines d'Innus de Pessamit sont embauchés
comme guides, défricheurs et ouvriers. Plusieurs gagnent des
salaires, et il est mentionné que les Innus sont particulièrement
appréciés pour leur maniabilité et leurs nombreux talents. En
plus d'être impliqués dans la construction des ouvrages
hydro-électriques, plusieurs autres Innus de Pessamit sont
également engagés comme ouvriers dans le projet de construction
de la route 138 entre Tadoussac et Sept-ÃŽles (Tremblay,
1977 :127-128). Cette intégration des Innus dans la vie
économique et dans les activités de la Côte-Nord se reflète
également dans les rapport entretenus entre Autochtones et
non-Autochtones. Il semble même que des liens d'amitiés
s’étaient tissés entre des membres des collectivités
non-autochtones voisines de Pessamit.
Lors de notre séjour à Pessamit nous avons rencontré, à son
domicile, un Innu de 69 ans qui, au moment de notre passage,
recevait la visite d'un ami non-autochtone. Nous mentionnons la
présence de ce non-Autochtone provenant d'une localité voisine en
raison de son caractère exceptionnel, du moins depuis une
perspective contemporaine. Cette présence est de notre point de
vue une manifestation du type de relations existant il y a
quelques décennies entre Autochtones et non-Autochtones. Cet
homme rencontré dans la résidence de cet informateur innu et
vivant dans le village voisin de Ragueneau nous informa qu'il
visitait pratiquement tous les jours son ami de Pessamit.
Moi, je suis de Ragueneau. Quand j’ai
commencé à venir ici, à Pessamit, j’avais six ans et je
venais ici à la messe à tous les dimanches. Je me rappelle de la
fête des Amérindiens, le 15 août, je n’en manquais pas une
fête. Et c’était plus beau qu’aujourd’hui.
Aujourd’hui, il n’y a plus rien (Homme non autochtone
de Ragueneau, plus de 65 ans).
Dans cette résidence quelque peu délabrée où bavardaient
ensemble quatre hommes, régnait une ambiance de bonhomie et de
franche camaraderie. Les propos, peu élaborés, tournaient autour
de la boisson, des femmes et des souvenirs de chantier. Cette
rencontre permit de mettre en relief l'existence de liens
d'amitiés entre membres plus âgés de la communauté de Pessamit et
non-Autochtones, réalité qui, nous le verrons plus loin, ne
semble plus tout à fait partagée par les plus jeunes Innus.
Cet informateur nous a racontée quelques-unes de ses
nombreuses expériences de travail sur les chantiers de la
Côte-Nord des années 1950-1960. Ses propos nous permettent
également de constater que les compétences des Innus n'étaient
pas uniquement reconnues sur la Côte-Nord. Quelques-uns, comme
lui, travaillèrent sur différents chantiers du Québec ainsi que
dans les mines du Grand-Nord québécois.
Pour un autre informateur, la fin des années 1940 et la
période des années 1950 représente une époque où le travail ne
manquait pas. Cette période se distinguait des années 1930 où
plusieurs Innus auraient souffert de la faim.
Dans les années cinquante il y a du changement.
Les jeunes travaillaient en foresterie, en forêt. C'est ça,
c'était des gens qui avait du cœur au ventre qui bûchaient
du matin au soir, ben des fois, toutes les fins de semaine. Eux
autres, ils rapportaient de l'argent aussi.
Q : Ça pouvait ressembler à quoi le salaire d'une semaine
dans ce temps-là ?
Mon Dieu seigneur... 20$-25$ par semaine. [¼] J'ai commencé Ã
travailler lorsque... j'ai commencé à travailler vraiment, Ã
gagner des assez bons salaires. Je travaillais à Baie-Comeau. Et
puis, lorsque j'ai eu ma première paye, j'ai tout donné au
bonhomme...
Q : À ton père?
À mon père oui. Et en retour, il m'a remis 1$. J'ai vécu avec
ma piastre tout le long du mois (rire)... Mais la deuxième, la
deuxième paye, je me suis payé un habit. C'était pour la fête du
15 août. À ce moment là , j'ai continué à travailler Ã
Baie-Comeau. J'ai toujours fait ça et puis de toute façon, mes
frères aussi, se sont mariés, on était tous de la même famille,
on restait toujours dans la même maison. Et puis à chaque paye,
ben, tous les frères donnaient. C'était le père ou la mère qui
faisait le budget. Mais, il faut dire qu'on n’a jamais rien
manqué avec mes parents. On a toujours bien vécu. (Homme, 49
ans)
À cette époque, il semble ainsi que les rapports entre
Autochtones et non-Autochtones sont empreints d'une relative
bonne entente. Lors de notre séjour à Pessamit nous avons
questionné des membres plus âgés de la collectivité sur le type
de rapport qu'ils entretenaient avec les non-Autochtones alors
qu'ils travaillaient sur les chantiers. La majorité des récits
entendus nous révèlent que selon la mémoire des personnes un peu
plus âgées de la communauté, les relations entre Autochtones et
non Autochtones étaient relativement fréquentes et qu'elles
n'étaient pas constamment génératrices de tensions.
Avant lorsque les gens chassaient, ils
circulaient sur un grand territoire, il y avait aussi des
non-Autochtones. Je me rappelle être dans le bois et il y avait
des Blancs. On était avec notre tente et il y avait une tente
plus loin qu'il y avait des Blancs.
Moi, je ne parlais pas français, mais on se cousinait, on
jouait.
À travers le monde ça doit être la même chose, j'ai toujours
vu les jeunes jouer entre eux autre lorsqu'ils ont deux, trois
ans même s'ils ne se parlent pas du tout.
Il y a des règles dans le jeu, mais jamais les jeunes vont se
parler mais ils savent où ils s'en vont.
Dans le temps dans le bois, les non-Autochtones chassaient
sur le même territoire et il n'y avait pas de chicane non plus.
Le soir ils revenaient avec de la nourriture, et la famille
mangeait. Le lendemain, c'était la même chose. Lorsque tu
t'occupes à des choses qui ont un but commun, je pense qu'il n'y
a pas de chicane parce qu'il y a moyen de se comprendre, les
règles sont là , elles sont naturelles. Les règles sont là , au
lieu de construire une charte à chaque fois que tu fais quelque
chose. C'est tellement technique une charte tandis que la règle
naturelle est là , et tout est harmonieux. C'est comme ça que les
gens vivaient dans les années.
Plus loin, avant les années 1960, il y avait beaucoup de
relations entre les Autochtones et les non-Autochtones. Avant les
non-Autochtones voisinaient les Autochtones, et ils travaillaient
avec eux autres, et ils se comprenaient entre eux autres. [¼]
Alors, ils avaient un bon voisinage, il y avait de l'entraide.
Évidemment, l'autre coté, si toi tu apprends la langue de
quelqu'un, c'est parce que tu as un intérêt à aller chercher plus
loin. Donc, les non-Autochtones qui parlaient la langue
possédaient assez souvent des commerces. Alors, le commerçant, il
fallait qu'il parle autochtone.
Ils ne pouvaient pas échanger, comme disait René Lévesque,
ils ne peuvent pas être d'égal à égal si tu ne parles pas la
langue. (Homme, 49 ans)
Toutefois nous ne pouvons laisser croire que les rapports
entre Innus et non-Autochtones étaient exempts de tension. Bien
que les Innus aient fréquemment travaillé pour et auprès des
non-Autochtones les relations étaient parfois aussi teintées
d'intolérance. A preuve ce témoignage :
C'était... le magasin se trouvait sur la côte
là -bas. Ici, sur le long du chemin, pour aller vers la pointe. Il
y avait un grand magasin. C'est là que j'ai travaillé. Et puis
j'étais la première Indienne qui travaillait (rire) avec les
Blancs surtout dans un magasin comme ça, la Baie d'Hudson.
C'était une grosse affaire. J'ai travaillé là les mois d'été. Le
mois de juin, juillet et août. Durant les mois d'été, je
travaillais. Après ça, parce que l'hiver il fallait que je monte
avec mon père, pour aller l'aider à son poste. Après ça, au
printemps, je revenais, je reprenais ma place, je travaillais
encore là . Mais, il y avait, tu sais les maisons que tu vois
l'autre bord là -bas, en pointe ici, de l'autre côté de la rue. Il
y avait des Blancs qui restaient là . Puis ces gens-là , s'étaient
aventurés ici pour venir faire leurs achats. C'est ici que les
magasins se trouvaient. Ça fait qu'eux autres venaient ici pour
acheter leurs provisions et tout ça. Ça fait que la première fois
que j'étais là , dans ce temps c'était des comptoirs, il fallait
se mettre là puis dire à la personne qui arrivait "Est-ce que
vous avez besoins de quelque chose. Et puis là , elle arrivait, et
elle me regardait, tu sais, elle a dit : "Où est le
commis?". J'ai dit :"Je travaille ici". Elle a
dit :"Non, non, il y avait un gars là mais elle ne savait
pas comment il s'appelait., C'est à lui que j'ai affaires." Elle
ne voulait pas se faire servir par moi, parce que j'étais une
Indienne. Ça fait que là je suis allée chercher l'autre commis,
je lui ai dit :"Viens voir, elle ne veut pas que je la
serve". Puis lui il est arrivé là , il disait « Cette femme
là c'est ici qu'elle travaille. Elle travaille comme commis. Elle
a une bonne instruction. Vous pouvez lui demander tout ce que
vous voulez savoir. Elle va vous servir. » Ça fait que là ,
le gars a dit que je pouvais la servir et qu'il y avait pas de
différences entre lui et moi. Mais non, tu vois comment c'était
avant. On était considéré comme si c'était une guerre là , tu
sais... (Femme innue, 83 ans)
Cependant, ce que nous souhaitons particulièrement retenir
ici est le fait que cette époque est marquée par des relations
assez étroites entre Innus et non-Autochtones, que ces derniers
paraissent libres de circuler sur le territoire dont ils sont
d'ailleurs les experts. En plus, ils sont appelés à travailler
avec et pour des non-Autochtones. Ils ont accès au travail, au
salaire et donc à des biens de consommation disponibles dans la
société non-autochtone. Un informateur nous mentionne ainsi
que :
Aux alentours de 1958, 1959, peut-être avant
ça,je m'en souviens, on travaillait ici en forêt, la coupe du
bois. Puis ça c'est arrivé, l'histoire du bien-être. Il y avait
beaucoup ! Tout le monde travaillait en forêt.
Q : Beaucoup de gens?
Beaucoup de gens, beaucoup de gens, je pourrais dire 95% qui
travaillaient en forêt. (Homme, 55 ans)
6.2 La seconde moitié du
XXe siècle et les
Innus de Pessamit : la deuxième vague
d’industrialisation et d’urbanisation
L'intégration des Innus dans les activités économiques de la
Côte-Nord s'amenuisera rapidement au cours des premières années
de la seconde moitié du XX
e siècle. La pénétration des
non-Autochtones dans le territoire autochtone est rapide. Le
déboisement de grands segments de la forêt par l'industrie
forestière, le harnachement de nombreuses rivières et le
développement de villes comme celle de Baie-Comeau et de
Sept-ÃŽles auront de nombreuses incidences sur la vie des Innus
ainsi que sur leurs rapports avec les non-Autochtones.
...les amérindiens sont séparés de leur principal
moyen de production, le territoire. En possession de leur seule
force de travail, ils ne trouvent pas d'acquéreur sur le marché
capitaliste du travail contrairement aux habitants
canadiens-français [¼] La mécanisation des opérations forestières
s'amorce donc avec l'introduction dès 1936 du camion, vers 1940
du tracteur à chenille, puis en 1945 de la débusqueuse mécanique;
en 1947, la scie à chaîne remplace la sciotte et enfin, le
transport par camion supplante en grande partie la drave. Alors
commencent les coupes à blanc, les amérindiens sont évincés des
tâches mécanisées (Labrecque, 1984 :
80-82).
La spécialisation et la mécanisation de plus en plus grande
du travail et le peu de scolarisation des Autochtones de même que
la venue massive de travailleurs non-autochtones de l'extérieur
contribuent à faire en sorte que de plus en plus de travail leur
échappe.
Il faut tout spécialement prendre en considération
l'accroissement rapide des populations non-autochtones dans les
villes et villages qui se développent sur le territoire
nord-côtier. Cet accroissement a bien sûr un effet sur la
disponibilité des emplois pour les Innus, mais également sur les
rapports entre non-Autochtones et Innus ainsi qu'entre ceux-ci et
le territoire. Comme nous le mentionnions précédemment, la
diminution de la proportion de la population innue sur la
Côte-Nord doit être mise en relief avec l’arrivé massive de
colons et de travailleurs industriels au cours des années 1950 et
1960 (Charest, 1997).
En 60, il y avait déjà des pourvoyeurs et en
descendant (du territoire, n.d.l.r.) il y avait déjà des
chalets. LÃ on descendait et on voyait un gars et il
disait : « passez pas sur mon terrain ».
C’est comme ça les Blancs, dès qu’ils sont venus ici,
ils ont dit ça c’est à nous. On était les premiers ici et
on ne disait pas c’est à nous autres ça. Dès qu’ils
débarquent il faut qu’ils disent c’est à nous.
C’est là que ça a commencé à avoir de plus en plus de
chalets. Malgré les chalets, au commencement on y allait quand
même parce qu’eux autres, ils y allaient l’été. Nous
autres l’été, on ne chasse pas. Ils avaient le droit
d’y aller l’été. Maintenant ils y vont l’été
comme l’hiver. L’hiver ils nous dérangent tandis que
l’été nous on les dérange pas on est pas là . (Homme, 49
ans).
Parce que les gens anciennement qui travaillaient ici, dans
la communauté, tous les non-Autochtones et puis les Autochtones,
c'était des gens qui restaient pratiquement tous les jours
ensemble, qui se connaissaient. Ils sont nés ici, puis les gens
qui arrivaient de l'extérieur par exemple, Forestville,
Baie-Comeau puis tout ça, ils restaient ici pendant des mois,
puis des mois. Et puis avec l'arrivée de la route, ben, c'était
des gens qui passaient une fin de semaine ou une semaine puis ils
retournaient. À Baie-Comeau oui. À Baie-Comeau, à Forestville,
peu importe là . C'est là que les problèmes de communication sont
arrivés. Parce que c’étaient des nouveaux, des nouveaux
personnages qui arrivaient, qui connaissaient pas le milieu et
puis ces gens-là , en connaissant pas le milieu, et ben, les
préjugés sont arrivés, le racisme est arrivé. (Homme, 55
ans)
Comme nous l'avons souligné dans le chapitre trois, les
années 1960 sont le théâtre de changements considérables dans la
situation de l'emploi chez les Innus de Pessamit. Plusieurs
facteurs sont à prendre en considération dans l'avènement de ces
profondes transformations. La fin des grands projets
hydro-électriques est, évidemment, un élément non négligeable,
mais il faut également considérer l’arrivée massive de
Blancs sur la Côte-Nord. D'autre part, la spécialisation des
emplois exigeant une formation scolaire minimale ou, du moins,
une formation technique, a un impact majeur sur le nombre
d’emplois disponibles pour les Innus. Mais il ne faut
surtout pas oublier l'inclusion du territoire de la Côte-Nord
dans le procès de l'économie marchande du Québec et du Canada.
Cette dernière se concrétise par la construction
d'infrastructures comme les routes, les quais et les aéroports
qui relient les centres industriels de la Côte-Nord aux centres
urbains du Québec et du monde. Au cours de ces années, la société
canadienne devient, par son émigration, celle qui s'établit sur
la Côte-Nord. Ses lois délimitent maintenant tous les paramètres
des possibles. L'entité coloniale que constitue le Canada
contemporain n'a plus besoin «d'Indiens». Les vainqueurs écrivent
l'histoire. À travers une construction collective qui sélectionne
des événements significatifs se constitue une mythologie
unificatrice pour ceux qui sont inclus, mais aliénante pour ceux
qui en sont exclus (Green, 1995Â : 32 - 41).
Mais, si on regarde, Pessamit est une réserve.
C'est comme avoir des problèmes du tiers-monde. C'est pareil
même. Parce qu'on a des problèmes de, beaucoup plus de problèmes
«socials», d'intégration au niveau, par rapport aux Blancs. Les
Blancs ne savent pas ce que sont les Indiens. On leur a montré
que les Indiens c'est des sauvages, on leur a montré que les
Indiens pouvaient tuer. Ils ont fait des massacres et tout ça. Et
je me dis, c'est de l'innocence, c'est vraiment de l'innocence.
On peut leur enseigner n'importe quoi et ils vont le croire. Je
me rappelle moi, ça me choque toujours, ça me rend mal, tu sais,
"McCormick" Ã Baie-Comeau. Si tu connais l'histoire de
McCormick... Cet homme-là , c'est un des fondateurs de
Baie-Comeau, c'est lui qui a construit l'usine en tout cas,
c'était un Américain, un riche. Il est venu s'installer. Il
s'était perdu dans le bois puis c'est un Indien qui l'a trouvé.
Puis il y a une statue McCormick à Baie-Comeau. Il y a une statue
pas loin de là , à l'usine en-bas. Mais avant, on voyait, il y
avait un Indien, en arrière. Lui était en avant. Maintenant, il
n'y a plus ! L'Indien est plus là  ! Le Mont Tibasse, se
nomme ainsi à cause d'un Indien. Le Mont Tibasse St-Onge. C'est
lui qui a sauvé McCormick. On a enlevé sa statue parce qu'il
était un Indien. C'est du racisme. Enlever la statue de l'Indien
qui a ramené McCormick. Maintenant, tu vas voir McCormick au
milieu tout seul, l'Indien est plus là . (Homme, 33
ans)
6.3 Détérioration des rapports
entre Innus et non-autochtones
Cette époque est marquée par l'accroissement des attitudes
racistes ou, du moins, d'intolérance à l'égard des Innus de la
Côte-Nord. Comme nous l'avons déjà souligné, les récits émanant
d'Innus plus âgés permettent de constater qu'il existait une
certaine complicité et une collaboration entre eux et les non
Autochtones avant le développement des villes de la Côte-Nord.
Par contre, à partir des années 1960, la qualité de ces relations
se transforme considérablement. Par exemple, au cours de ces
années, on assiste à l'implantation, à Ragueneau, d'une
« école intégrée » où Innus et non-Autochtones sont
appelés à se côtoyer dans les salles de classe. Cette expérience
est rapidement abandonnée en raison des nombreux conflits qui
surgissent entre les membres des deux communautés.
Quand j'étais à Ragueneau à l'école, je l'ai vécu
beaucoup. On nous criait toutes sortes de noms. Ils nous
mettaient à part comme si on était pas des êtres humains. J'étais
jeune à cette époque. Je trouvais ça dur, je me jugeais aussi. Je
me disais j'aurais pas du être née là , je n'aurais pas été
insultée aujourd'hui. Je regrettais quelque part d'être
autochtone dans ce temps. En plus, moi, j'avais des yeux verts,
et on me disait ta mère a couché avec des Blancs. Même dans mon
bas âgé, à l'école ici, toute notre famille on a les yeux bleus
ou verts. (Femme, 44 ans)
Ben là , là , la première année que je suis allée à Ragueneau,
j'ai fait ma septième à Ragueneau, oui, j'ai fait ma septième.
Mais de là à dire là , c'était pas vraiment parce que j'avais le
teint pâle moi, j'avais des yeux bleus ça fait que t'es moins ...
C'était moins envers moi. Mais d'autres personnes qui avaient le
teint foncé là , comme ils pouvaient, ben, des jeunes pouvaient
dire " Ah, vous êtes des Sauvages " puis tout ça là . Mais
vraiment envers moi là , j'ai pas vraiment. (Femme, 49
ans)
Mais, moi je savais pas. Même quand ils m'ont traitée de
sauvagine à l'école (Ragueneau, ndlr) même les concierges étaient
pas bien avec nous autres. Je ne ressentais aucune agressivité,
parce que je me défoulais pendant la récréation. J'ai dit " Tu
m'appelles sauvagine, ben tu va voir, tu vas payer pour. (rire).
Tu sais! Mais, on était pas restés agressifs avec ça. Nous
autres, on trouve ça drôle aujourd'hui qu'ils nous aient traités
de ça, mais là je sais pas si eux autres, s'ils pensent comme on
pense, nous autres. (Femme, 51 ans)
Moi je suis peut-être privilégiée, j’ai toujours eu de
bons contacts avec les non-Autochtones. Si tu regardes mes amis
dans le temps où j’étais étudiante, je les fréquente encore
aujourd’hui. J’ai étudié avec une autre copine où
j’ai de très bons rapports. J’en ai une autre que
j’ai étudié à Chicoutimi avec et j’ai gardé de bons
rapports. Les gens que je vois, j’ai toujours eu de bons
rapports. Excepté à l’école de Ragueneau. Là , on se faisait
traiter de sauvagesses, nous autres dans ce temps-là , on se
battait quasiment. On dirait que pour moi je trouve ça normal
parce que c’est comme si cela fait partie de la normale des
choses. On était différent, et eux autres avaient jamais vu autre
chose que leur petit coin à eux autres. Je n’étais pas
révoltée. Moi je ne me battais pas, mais je voyais les autres se
battre des fois. On se défendait en paroles, on leur disait vous
êtes des colons. (Femme, 52 ans)
Les quelques extraits d'entrevues qui précèdent mettent en
évidence l'existence de rapports tendus entre les deux
communautés. Mais, si nous constatons que les Innus sont de plus
en plus victimes de racisme, ils ne se contentent pas d'être de
simples victimes. Les deux extraits précédents nous révèlent que
des membres de la communauté de Pessamit font preuve de
combativité devant les propos racistes, alors que d'autres font
plutôt preuve d'une remarquable patience :
Dans le milieu de travail, je me faisais traiter
ben souvent de saoûlon, de sans-cœur, de Peau-Rouge. Il faut
dire que ces gens-là , les gens qui nous traitaient de... ils
avaient jamais connu d'autres communautés. Parce que Baie-Comeau,
c'est une ville où les gens viennent d'un peu partout. C'est pas
directement...C'est pas des gens qui sont nés là . Surtout dans
ces années-là . (1960, ndlr)
Q : Puis toi, tu vivais ça comment? De te faire traiter de
Peau-Rouge, de saoûlon ?
Ben, avec la patience... Et puis ma tête dure aussi. J'ai
réussi à survivre avec tout ça.
Q : Est-ce que trouvais cela difficile?
Oui, au début oui. J'allais sûrement pas me battre à cause de
ça, tu sais. Ça fait que j'essayais de parler. Jj'essayais de
m'approcher le plus possible d'eux autres. (Homme, 49
ans)
Au début de la colonisation et jusqu'au début du
XX
e siècle, le grand nombre d'Innus (en termes de
proportion) ainsi que leurs compétences de premier ordre sur le
territoire permettent à ces derniers de jouer un rôle important
sur l'échiquier de la vie sociale et économique de la Côte-Nord.
Par contre, Ã compter de la fin du XIX
e siècle,
l'augmentation rapide de la population blanche sur le territoire
nord-côtier, en raison de l'accroissement des activités
économiques et de l'emprise de l'économie marchande, contribue Ã
diminuer les contacts individuels entre Innus et non-Autochtones.
«La plupart des colons blancs ne se préoccupaient plus de
distinguer les groupes autochtones les uns des autres et
présumaient que tous les Indiens étaient identiques» (Trigger,
1992 : 18). C'est selon nous, spécialement au cours de cette
récente période que s'établissent de façon plus particulière des
«relations coloniales racistes et coercitives, des relations
d'exploitation et de domination dont l'interprétation appartient
au dominant, qui situe le dominé comme étant l'Autre (Green,
1995Â :31).
Le très long extrait que nous reproduisons dans les
prochaines lignes illustre avec éloquence l'ampleur des
manifestations de racisme, d'intolérance et d'exclusion qu'ont de
plus en plus à vivre les Innus au cours de la seconde moitié du
XX
e siècle. Cet extrait d'entrevue émane d'un
informateur de 51 ans qui a travaillé à Schefferville alors que
les activités minières battaient leur plein. Cet informateur fait
tout d'abord référence à sa jeunesse où, mentionne-t-il, il
entretenait des relations d'amitié avec des non-Autochtones. Par
la suite, son récit nous transporte au Schefferville du début des
années 1990, c'est-à -dire lors de la crise d'Oka. Cet extrait
d'entrevue est donc marqué par trois temps, trois épisodes où
nous assistons à une progression, à une transformation
qualitative des rapports entre Autochtones et non Autochtones.
Quand j'étais jeune, je n'ai pas vraiment connu
le racisme. C'est ... quand j'étais jeune, à ma connaissance non
parce que j'étais à Ragueneau à l'école. J'ai été à Montréal,
j'ai été à Sept-Iles, j'ai été à Rivière-du loup. J'ai pas eu de
problèmes de racisme comme tel, moi-même. Parce que j'ai quand
même eu des copains non-autochtones. Je me suis toujours bien
entendu avec ces personnes-là . À ma connaissance, au moment où je
me suis aperçu du racisme, c'est quand j'ai travaillé en 71 Ã
Schefferville. Pas par rapport à moi, par rapport aux Autochtones
de cette région-là . J'ai travaillé à Schefferville. Le racisme,
il y en avait. Il y en avait tellement là . Moi, j'ai travaillé
pour la ville de Schefferville. Il y avait un hôtel, l'hôtel le
Montagnais. C'est juste ceux qui travaillaient pour la ville qui
avait le droit de rentrer et de sortir et non les Autochtones. Je
me suis dit " Simonac, ça pas de bon sens. "On est en 71, puis on
interdit aux Autochtones d'entrer dans cet hôtel-là parce qu'ils
ne travaillent pas pour la ville. Nous autres, on était juste
deux Autochtones qui travaillaient pour la ville, on avait le
droit de rentrer. Les autres non. T'avais l'autre hôtel pas loin.
C'était plein d'Autochtones. Il y avait de la bagarre à tous les
jours. (rire) J'étais dans la police dans ce temps-là , Ã
Schefferville.
Je travaillais pour la police à Shefferville dans ce
temps-là , en 71. Pour la police de la ville de Schefferville.
J'ai travaillé pour la ville. Même mes confrères policiers
étaient racistes, très racistes. À un moment donné, j'étais en
congé. Là , je ne savais pas quoi faire. Là j'ai dit à ma
femme : "Je vais aller faire un tour en ville"`. Je voulais
faire un tour. Je vais aller voir au poste de police comment ça
se passe. Je rentre là , j'entends des gens crier puis
habituellement, il y a juste des Autochtones en prison. Je rentre
là ... bang ! C'est quoi qui se passe là ? Un de mes confrères
policiers se lève. Il se lève. Il y avait un gars à terre. Ils
étaient en train de se bagarrer avec un prisonnier. Là les
autres, ils me parlent en montagnais. Ils me disent que c'est lui
qui a commencé. Il est venu nous baver là , puis après ça, ils
disent en français, "Tu te lèves, parce qu'il y a un Autochtone
policier qui est rentré". Là le policier me sort, m'amène dans le
bureau et il me dit : "C'est eux autres qui ont
commencé."
Moi, j'étais très sceptique. Je sais que les Montagnais
habituellement, si t'es en prison, comment veux-tu te bagarrer? À
moins que le policier te sorte! C'est tout ça. À Schefferville,
c'est là que j'ai vu le racisme.
Après ça, je suis revenu à Pessamit. Au moment de la crise
d'Oka. C'est là que je pense que ça a commencé vraiment à dire,
surtout t'étais un genre de, une sorte de trouble-fête là . Il y
avait un animateur. Mongrain là , Jean-Luc Mongrain...Okay. Moi,
je l'ai toujours pris ce gars-là , je l'avais toujours respecté
avant ça. J'avais toujours considéré cette personne-là comme
intègre, qui prend ses informations à la source. À la crise
d'Oka, c'est là que j'ai vu qu'il n'allait pas à la source. Il
était là justement pour montrer aux gens, dire : "Lui c'est
un Autochtone. C'est un Mohawk. Il paye pas de taxes et patati et
patata". C'est là que je l'ai vu sous son vrai jour. C'est là que
je me suis dit " Simonac, pourquoi qu'il va pas à la source?
Pourquoi crie-t-il comme ça qu'on paye pas de taxe? " On paye la
taxe comme tout le monde, sauf sur la réserve. C'est pour ça que
je me dis pourquoi ne va-t-il pas à la source? Là , je me suis dit
" Câline, Mongrain " je l'avais toujours admiré.
Avant ça, aye, Mongrain câline, à l'écouter. Mais c'est quand
il s'en est pris aux Autochtones, justement quand il allait pas
voir à la source. Mais Mongrain, à un moment donné, je me disais
" Câline, est-ce qu'il connaît la loi sur les Indiens pour dire
de telles affaires? Est-ce qu'il sait comment on était traité
avant? " Ça lui prenait ses côtes d'écoute.Le racisme après ça,
je me suis aperçu quand j'ai travaillé pour les jeunes. Le jeune
à six ans, sept ans. Il joue au hockey. Tu t'en vas là pour
t'amuser. tu sais les parents encouragent leurs enfants... tu
sais, à se bagarrer et à se chicaner. Même l'instructeur, il se
lève et il crie : " Maudit kawish" ou encore " Maudit
Sauvage". C'est là que j'ai vu le racisme, câline. Je dis pas que
nos jeunes sont les meilleurs, ben ils sont capables de jouer au
hockey. Mais aussitôt que le non-Autochtone va perdre face à un
Autochtone, on dirait là ... C'est une autre personnalité que
dégage le non-Autochtone. Parce qu'il a perdu face à un
Autochtone, il faut pas que le non-Autochtone perde là . (Homme,
51 ans)
Dans le regard et la parole d'un nombre de plus en plus
grand de non-Autochtones, l'Innu est perçu comme une
personne à ne pas fréquenter, à éviter, à garder loin des yeux,
des affaires et des relations de la vie quotidienne. Une jeune
femme de Pessamit nous mentionne, en quelques mots, certains des
qualificatifs dont l'ont affublée des non-Autochtones au cours de
sa jeunesse.
Quand j'étais à Hauterive je me sentais, comme tu
disais, comme une Indienne, une Autochtone. Oui, comme une
personne de Pessamit là ... Ils sont différents de nous autres.
Ils voyaient déjà que j'étais une Indienne, que je restais Ã
Pessamit puis que je parlais une autre langue. Ils
disaient : «c'est quelqu'un de pauvre, de sale, en tout
cas... d'ignorant, de pas capable... (Femme, 33
ans)
Et cette incompréhension entre les deux mondes ne semble
pas, à l'orée du troisième millénaire, s'amenuiser.
Oui, c'est vrai. Mais même encore là , c'est
surprenant.L'autre fois j'avais une, on avait une formation Ã
Baie-Comeau. Avec un groupe de Baie-Comeau, puis on était deux.
Puis là le professeur en toxicomanie, ben, il est venu nous
parler. Ben, il est venu nous en parler. Mais il a remarqué que
les gens de Baie-Comeau, ils ne voulaient pas nous parler. Tu
vois là on était pas intéressants tu sais (rire). Tu sais !
Ppuis là il m'a posé la question. Il dit : "Est-ce que vous
avez des problèmes ou de la difficulté avec les gens de
Baie-Comeau. J'ai dit oui, ça je l'ai remarqué. (rire) J'ai dit,
puis là K. m'a appelé. Uune personne là -bas, une non-Autochtone
du groupe. « Oh, il y a des personnes qui font face à leurs
affaires tu sais, ils sont bien dans leur coin, puis pas
plus ». Ils veulent pas plus nous connaître. Ils savent
qu'on est dans un coin puis que, qu'on fasse nos affaires, qu'on
les dérange pas. Là je sais qu'il y a du monde qui sont bornés
là , puis qui veulent faire mal. Je me rendrais pas malheureuse
pour ça tu sais. Mais avant, avant je sais que je sentais quelque
chose, tu sais. Je le sentais. C'était de la frustration ou
j'avais un sentiment, j'avais un malaise là . Ah oui, je perdais
confiance en moi, quand les gens me rejetaient, je perdais
confiance en moi, je me sentais pas capable tu sais, de faire des
choses ! Juste le fait de savoir que ces personnes-là , ils
ne m'aimaient pas. Pas moi personnellement là , mais les
Autochtones en général. Tu sais, j'étais comme bloquée. Je ne me
sentais pas confiante. J'avais plus confiance en moi. Moi, je
pouvais plus influencer là , si je disais quelque chose, ils ne
m'écouteront pas. Si je dis mes idées, ils m'écouteront plus. Ils
me comprennent pas de toute façon. C'est comme ça que je me
sentais. Comme quelqu'un de pas écouté. Tu comprends-tu ce que je
veux dire? Quand je me sentais, puis là j'avais une perte de
confiance. C'est comme ça que je me sentais. Si je voulais faire
quelque chose, je me répondais « Non, ça marchera
pas ». J'étais gênée de parler. Gênée de dire quelque chose.
Gênée de dire ton opinion. T'es gênée, t'es bloquée. Puis là tu
te dis « Ah, ça vaut pas la peine ! ». Puis c'est
là que t'avances plus là . (Femme, 33 ans)
6.4 Montée des revendications
autochtones
Les années d'après-guerre marquent un accroissement
significatif de l'activité économique dans les pays
industrialisés de même que sur le territoire de la Côte-Nord du
Saint-Laurent. Cette modification de la donne économique engendre
des transformations dans les rapports politiques entre les
peuples et de façon plus significative entre colonisateurs et
colonisés. Comme nous avons pu le constater précédemment, les
années 1960 sont le théâtre de l'accroissement des frictions
entre Innus et non-Autochtones sur la Côte-Nord. Mais également
ces types de conflit sont de plus en plus fréquents à l'échelle
nationale et internationale. Dans cette mouvance, surgissent et
naissent plusieurs organisations autochtones qui s'inscrivent sur
les échiquiers politiques québécois, canadien, américain et
international. Cette transformation du paysage politique entre
nations autochtones et l'État canadien n'est pas sans
conséquence.
Face à une politisation croissante chez les
Autochtones, consacrée notamment par la création d'organisations
nationales comme l'assemblée des Premières Nations (fondée en
1980), le gouvernement du Canada a identifié un autre volet de sa
politique autochtone, à savoir la décentralisation
(devolution) et la création de régimes d'autonomie
politique (self-government) (Schulte-Tenckhoff,
1997Â :63-64)
Aux États-Unis, l'occupation de l'île d'Alcatraz, de 1969 Ã
1971, par des Autochtones provenant de nombreuses nations marque
le début du mouvement qui portera le nom de «Pourvoir rouge» (Red
Power). L'année 1978 sera pour sa part marquée par un événement
qui se révélera le plus important de l'ère du «Pouvoir rouge»: la
longue marche vers Washington à laquelle participent des milliers
de personnes. Ces dernières protestent contre le retrait forcé
d'Autochtones américains de leur territoire, et veulent attirer
l'attention du public sur les nombreuses atteintes aux droits des
Peuples premiers.
La création de l'American Indian Movement (AIM) aux
États-Unis et l'avènement du «Pouvoir rouge» ont un impact
considérable sur le mouvement autochtone canadien. Ainsi, alors
qu'aux États-Unis nous assistions à l'occupation de l'île
d'Alcatraz, la Société des guerriers ojibwés occupe, en 1969, le
parc Anishinbe de Kenora, événement qui représente le premier cas
de résistance armée du XX
e siècle au Canada. Au cours
des années 1980 la question de l'enchâssement des droits
aborigènes dans la constitution canadienne mobilise les
organisations et représentants politiques autochtones tandis que
les années 1990 seront marquées par la question de l'autonomie
politique. Cette dernière paraît de plus en plus comme la
solution première aux problèmes sociaux et économiques qui
affligent les milieux autochtones. Cette quête ou plutôt cette
reconquête du pouvoir par les Autochtones se manifeste au cours
de ces années de différentes façons : prise en charge de
l'éducation, de la santé, de la justice et de la spiritualité;
développement des associations de femmes autochtones et
accroissement de la production des écrivains, artistes, peintres,
sculpteurs, chanteurs autochtones (Charest & Tanner,
1992Â :5-7).
Ç'a été différent aux USA et au Canada. Mais ç'a
été un peu partout. C'est parce que les Autochtones lorsqu'ils
revendiquent des territoires, c'est pour pouvoir circuler
librement sur le territoire et exploiter les ressources qui sont
là . Mais le gouvernement a un autre langage. Il dit, on vous
donne de l'argent, on vous donne de la nourriture, on va vous
donner des vêtements. Vraiment, je crois que cela a commencé vers
les années 1920. Mais pour le Québec, ç'a commencé officiellement
un peu avant le CAM. Dans les années 70. Mais il y a pas eu
vraiment de grosses revendications. Dans l'Ouest, il y avait les
métis qui avaient demandé d'être reconnus comme une nation. Il y
a les Autochtones de l'Ouest en Colombie-Britannique, de
l'Alberta et de la Saskatchewan qui ont dit on veut un territoire
et l'on veut qu’on le reconnaisse. Il a eu évidemment
l'histoire de la fameuse pipeline.
C'est vers ces années-là que ç'a commencé à être vraiment
évident. Déjà en 67, avec l'Expo, il y a eu l'association des
Indiens du Québec qui a vu le jour. C'était tous les Indiens qui
étaient regroupés à travers le Québec. Après ça, il y a eu le CAM
qui est arrivé dans les années 75. (Homme, 49
ans)
6.5 La réserve prend les dimensions
de pays dans le pays
En 1969, le Livre blanc du gouvernement Trudeau exprimait le
souhait de mettre une fin rapide à l'existence des réserves de
même qu'au statut particulier des Autochtones qu'il accusait
d'être responsables de la pauvreté et de la marginalisation des
Amérindiens (Green, 1995 :38). Mais les protestations furent
nombreuses chez les Autochtones du Canada qui s'opposèrent Ã
l'atteinte de leur statut distinct. Si nous avons assisté à une
montée des revendications à l'échelle nationale et
internationale, s'est également accru au niveau local, le
discours d'affirmation identitaire en regard de la société
dominante.
Au Canada, on estime à 2241 réserves. Pour un grand nombre
d'Autochtones, c'est en ces lieux qu'ils ont grandi, auprès de
leur famille et de leurs amis. La réserve est plus qu'un simple
village : elle offre un lieu d'ancrage, des racines, une
sécurité. Comme le souligne Frideres (1993) :
Even for those who leave, it continues to provide
a heaven from the pressures of White society. These factors,
combined with the prejudicial attitudes of White culture, create
a strong internal pull and external push toward remaining on the
reserve. [¼] Even if an increasing number of Indians leave the
reserve, the absolute population of those who remain will still
show a sizable increase. This could pose a number of problems for
Canada. Reserves are potential hotbeds of political and social
discontent. In addition, if Indians on reserves become
economically developed, they could pose a competitive threat to
some Canadian corporate structures. Already, in British Columbia
and Alberta, Indians have angered local businessmen by building
housing developments on reserve lands close to major cities
(Frideres, 1993 : 152).
L'auteur-compositeur Florent Volant mentionnait au cours
d'une entrevue radiophonique à Radio-Canada (2000) que, du point
de vue des Innus, les réserves n'ont pas eu que des effets
négatifs. Elles ont été et sont toujours des lieux de
préservation de la langue et de renforcement du sentiment
d'appartenance à la nation innue. Dans leurs propos, certains
Innus de Pessamit nous révèlent toute l'importance que revêt
aujourd'hui la réserve. Ainsi, alors qu'au début du siècle elle
était un lieu de passage, de courts séjours, la réserve est
aujourd'hui le lieu où on se retrouve chez soi, au pays. Cet
espace est devenu bien plus qu'un simple lieu de résidence entre
deux séjours en forêt. Il est devenu l'endroit où l'Innu se
retrouve parmi les siens, à l'écart des agressions qu'il subit
dans le regard de l'Autre, du non-autochtone, lorsqu'il se
déplace en ville, tout spécialement lorsque celle-ci est située Ã
proximité de la réserve. La réserve a rapidement pris des
dimensions de pays. Elle est un lieu de connaissance et de
reconnaissance. Elle est un lieu d'affirmation et de construction
de l'identité innue.
Je me suis déjà battu avec des Blancs. On rentre
dans un restaurant, j’étais aux études à Roberval, au
cégep, et un soir ils disent : « Vous voulez avoir de
la peau, il y a des Indiens qui rentrent ». J’étais
avec des Atikamekw. Des Atikamekw, c’est malin ça. Et ma
chum était grande, alors on a attendu le gars dehors et on
l’a battu. La police est venue. Il a passé un mauvais quart
d’heure, on était trois contre lui. Il m’est arrivé
aussi de me faire refuser dans les hôtels. J’ai eu beaucoup
à défendre les étudiants au niveau du racisme et moi aussi
j’en ai vécu beaucoup. Souvent au restaurant, j’ai vu
ça. Si tu es une autochtone, tu dois payer avant de manger.
Aussi, l’appartement, on te refuse. Au téléphone, on te dit
c’est correct, on va te louer. Mais tu arrives sur place,
ils voient que tu n’es pas un Blanc, ils ne veulent pas te
louer. Je me suis battu aussi une autre fois parce
qu’encore une fois, on a dit : « Voilà de la
peau, il y a une Indienne ». Je me suis aussi fait sortir
d’un appartement et j’ai passé en cour pour ça. Le
voisin, il faisait du bruit et moi je n’aimais pas ça, mais
c’était moi qui devais sortir.
Lorsque je vais à Baie-Comeau j'y vais beaucoup sur la
défensive. Le monde va te surveiller quand tu rentres dans un
magasin. C’est toujours ça que j’ai inculqué aux
jeunes, de continuer leur vie et de ne pas avoir peur et de se
sentir inférieurs. Moi, je me sentais inférieure mais pas
longtemps. On est capable de fonctionner aussi. Vu que
j’étais quand même dans des activités cela m’a aidé
beaucoup à me former un caractère et de ne pas s’apitoyer
sur notre identité.
Quand j’étais à l’école, c’est sûr
qu’il y avait une différence avec les étudiants parce
qu’on était autochtone, mais j’ai changé les choses,
ce qui fait que les rapports se sont améliorés.
Ici à Betsiamites je me sens bien, je suis avec mon peuple et
il y a des choses à faire à réaliser encore. C’est ici que
je veux finir mes jours. Comme prochainement et je voudrais
m’inscrire à l’Université de Montréal, je vais sortir
encore, mais je vais revenir. (Femme, 46 ans)
La réserve devient le lieu de l'Innu. Dans cet espace
s'établissent les différences. Celles-ci s'imposent, s'affirment
à l'Autre et à celui de l'intérieur. Ceux de l'intérieur tout
comme ceux de l'extérieur savent désormais que l'Innu est
différent. Il n'est surtout pas un Blanc! Il n'appartient pas Ã
la société dominante. Pour paraphraser Mayol (1994), la réserve
est l'espace où se joue, se construit le rapport à l'Autre comme
être social. La réserve s'inscrit dans l'histoire de l'Innu comme
la marque d'une appartenance indélébile. Dans la réserve sont
induits, chez l'Innu, des comportements pratiques par lesquels
«chaque usager s'ajuste au processus général de la
reconnaissance, en concédant une partie de lui-même à la
juridiction de l'autre (Mayol, 1994Â :26).
Si t'es en contact souvent avec l'Indiens, si tu
vas passer cinq ans avec nous autres, sur la réserve, t'aurais vu
plusieurs choses. T'aurais connu le cœur de la réserve, le
cœur. Je veux dire, qu'est-ce qui se passe... Ça, en tout
cas, on le sent. Des fois, on sent que la réserve, le village, on
sent qu'il est vibrant de jeunesse. Beaucoup de gens, on voit
qu'il est vivant. Mais en même temps, du niveau politique, c'est
stagnant. C'est trop lent. Ils sont moins habitués à travailler
sur un système comme ça. Stagnant, dans le sens que ce que tu
développes. Tu développes l'économique, on voit que... Beaucoup
de gens pensent qu'on reçoit beaucoup d'argent et tout ça. Mais,
ils savent pas comment, beaucoup de gens ne savent pas comment,
que ça peut être difficile de vivre dans les réserves. Tu sais
que dans les réserves, ils savent que ce sont des Indiens. À
l'extérieur, ils savent que nous sommes différents d'eux autres.
Ils veulent, disons manipuler nos faiblesses. Tandis qu'au lieu
d'avoir un village qui est fort, qui se défend mais qui a le
courage d'avancer à sa manière, tout seul à sa manière, à sa
façon. On dirait qu'on regarde trop, on se fait trop mener par le
gouvernement, on se fait trop tirer. Comme moi, je dis que c'est
assez.. Que la place des gouvernements n'est pas ici. Des
gouvernements fédéral et provincial. Parce que nous avons notre
culture, nous avons notre langue, nous avons... Nous voulons
instaurer un système qui est propre à nous. (Homme, 33
ans)
En parlant de sa réserve, le discours de l'Innu se politise,
se radicalise. Il affirme qu'en ce lieu ne sont pas les
bienvenues les instances gouvernementales non autochtones,
c'est-à -dire les représentants des gouvernements tant fédéral que
provincial. L'Innu a sa culture, sa langue et il a le droit
d'établir ses propres lois, ses propres règles et de les faire
respecter.
La réserve est un lieu propre à l'Innu. Il y tente d’y
faire ses lois, ses règlements, y établit ses façons d'être et de
faire. Il y a la façon innue et il y a l'autre façon, celle du
Blanc. Quiconque quitte la route 138 et pénètre sur la réserve de
Pessamit réalise qu'il existe en ce lieu des façons de faire et
d'être qui tranchent radicalement avec cet extérieur qui est
pourtant si voisin, si proche. Ainsi, dans ce village constitué Ã
près de 60% de jeunes de moins de 25 ans, les rues appartiennent
aux enfants et aux adolescents. Ceux-ci déambulent nonchalamment
sur le pavé à deux, trois, quatre de large, et parfois plus,
tandis que les enfants y courent à gauche et à droite. Les chiens
trottinent sans crainte dans ces mêmes rues. Le chauffeur doit
rapidement s'y faire et ralentir considérablement sa vitesse.
Ici, impossible de rouler à plus de 20 – 30 kilomètres Ã
l'heure. La police est, Ã toutes fins pratiques, absente. Pas
besoin d'agent de la paix pour faire respecter les limites de
vitesses. La règle s'impose d'elle-même, par l'attitude, la
manière de faire des Innus qui circulent à pied, à vélo où en
voiture.
Un ancien conseiller du conseil de bande nous raconte avoir
un jour fait la proposition que soit adopté et appliqué le code
de la route du Québec sur le territoire de Pessamit. Voici en
quels mots, celui-ci nous a raconté cet épisode :
Les gens sont connus ici. On m’a déjà dit
que je voulais les faire passer pour les Blancs. C’est
quand je voulais que le code de la route s’applique aussi
ici à Pessamit et au conseil on m’a dit, tu nous feras pas
passer pour des Blancs. Nous sommes des Indiens. Moi j’ai
dit O.K., mais ce qui est important, c’est que l’on
ait un code de sécurité routière. Là , ils ne voulaient pas, ils
disaient : c’est les Blancs qui ont des règles, nous on
n’a pas besoin de règles. Il a une certaine anarchie qui
règne ici et on est obligé de composer avec. (Homme, 49
ans)
Il y a la loi des uns et celle des autres. Celle des Innus
et celle des Blancs. Les confrontations entre la loi des uns et
celles des autres prennent de multiples formes sur le territoire
de la réserve. Chaque événement alimente le discours identitaire,
l'affirmation de la distinction, de sa place dans le monde.
Nombreux sont les événements qui peuvent mettre le feu aux
poudres et faire surgir un discours, des attitudes haineuses et
parfois violentes.
Tout ce qui se passe ici, ce que l’on peut
dire sur moi, je m’en fous. Dans le temps ou K. a eu un
accident, qu’il avait battu un gars, la première chose que
j’ai dit c’est : « Qu’est-ce qu"il
faisait ici? » J’ai dit : « On ne peut pas
monter dans notre terrain, il y a plein de monde, on reste
ici ». C’était un gars de Ragueneau qui a été blessé
par balle. Il avait un VTT et il a foncé sur et lui, il avait son
arme. Quand il est tombé, là le coup de feu est parti.
C’est lui-même qui est allé chercher le secours. Les
policiers ont alors dit de la manière que la balle est rentrée
que c’était un accident. C’est ça qui est
regrettable. Il n’avait pas d’affaire ici. Ça a
l’air qu’il avait un chalet ici. Ils font leur chalet
sur la réserve. C’est rien que pour pas payer le
gouvernement. (Homme, 49 ans)
D'autres événements, moins dramatiques, peuvent tout autant
agir comme catalyseurs dans la construction du camp des uns et
des autres. À travers ces événements, l'Innu affirme sa
spécificité, ses manières de faire, son droit à la différence et
à la gestion de son territoire. Sa manière de faire n'est pas
celle du Blanc, de celui qui le méprise à l'extérieur de la
réserve, l'isole et nie son existence même.
Ça tu vois que des fois, moi j'ai vécu, en tout
cas, il y a pas longtemps, j'avais reçu une amende, j'avais reçu
une amende. J'avais conduit un VTT, toujours à l'intérieur de la
réserve. Un VTT sans casque, mais ce sont des Blancs qui m'ont
arrêté, des policiers blancs. Déjà , tu vois que je n'ai pas
accepté ça. Parce que je voyais d'autres Indiens avec moi, qui
étaient là , il y avait surtout deux autres de mes chums qui
étaient là , la fois que j'ai été, comme on dit, arrêté par la
police, pour la conduite d'un VTT sans casque. Surtout, moi qui
étais, disons que j'ai été franc avec le policier, mais c'est
lui, en tout cas, c'est moi qui aie mangé, comme on dit, la
"marde". Parce que mes chums qui étaient là en arrière, eux
autres aussi avaient des VTT, puis ils ont rien reçu. Ils ont pas
dit leur nom, ils ont dit aux policiers que « T'as pas
d'affaires ici. C'est pas ton coin, en tout cas, nous sommes dans
notre réserve ». Les autres, c'est ça, mes amis-là , ils ont
été plus radicaux dans ce sens-là . Tandis que moi, j'ai essayé de
les arrêter, tu sais, qu'on se parle, qu'on se comprenne avec le
policier. Mais non, il n'a jamais compris. Puis j'ai payé une
amende, j'ai payé une amende de 192$, un de 80$ et un de 110$...
Dans le temps j'étais étudiant, je pouvais pas payer. Mais, quand
tu dis 192$ puis en plus c'est sur ta réserve, puis en plus on
respectait pas les lois. Les lois comme on dit, provinciales ici,
dans la réserve, j'ai vraiment pas encore compris le sens. Mais,
j'étais dans ma réserve. Et je circule sur la route parce que je
traverse cette route-là , j'avais pas le choix. Je me dis qu'il y
a deux justices, il y a une justice pour les Blancs, et une
justice pour les Indiens. Je me dis, je me suis dis que ça fait
pas longtemps. J'ai dit qu'il faut vraiment que je trouve, que je
trace la voie de mes frères pour les défendre et de façon
équitable la justice, les lois. Je me dis que Betsiamites, tant
et aussi longtemps qu'il n'y aura pas sa propre législation, il
n'y aurait pas eu de forces, de forces. Comme on dit force
spirituelle, en même temps, une force intérieure de chacun des
membres de la réserve. Parce qu'on voit que, moi je sais qu'il y
a des jeunes qui sont beaucoup comme moi. Dans le sens qu'ils
sont beaucoup, ils se défendent beaucoup. Ils n'ont pas peur.
Disons qu'ils ont peur du système. Ils ont peur de la législation
Blanche. Ils sont contre les Blancs. Avec tout ce qui s'est
passé, avec tout ce qui... nous avons vécu des choses. C'est
assez, tous les préjugés. On sent que le fardeau qu'on a. On sent
que ces personnes-là , quand ils vivent Ils s'en vont Ã
l'extérieur, ils se sentent isolés, ils se sentent mal. Tandis
que quand ils sont ici, ici chez eux, ils se sentent plus forts.
Parce qu'ils sont parmi eux autres, parmi leurs frères, ils sont
des Indiens. Mais, pas des Blancs. Parce qu'on parle... moi je me
dis, il y a des Blancs qui disent que les Indiens n'existent pas
et tout, ils devraient s'intégrer complètement au système des
Blancs. (Homme, 33 ans)
La réserve est un lieu par lequel l'Innu retrouve sa
confiance. Il y existe dans le regard de l'Autre sans avoir Ã
entreprendre la longue et difficile traversée de la barrière des
préjugés. Ces préjugés, ancrés dans la couleur, la typologie, la
«race» sont l'expression du mépris des peuples forts et riches
(vis-à -vis de ceux qu'ils considèrent comme inférieurs), tout
comme de l'amer ressentiment de ceux qui sont contraints à la
sujétion (Fanon, 1995).
Les Autochtones sont proches à Hauterive. Il y
avait beaucoup de racisme avant. Certains sont racistes. La
première fois que je l'ai vécu c'est dans un cours d'histoire. Il
y avait quelqu'un qui voulait pas parler des Autochtones dans le
temps des Jésuites. Pourtant, il parlait des Autochtones puis...
en tout cas, un Québécois. Il parlait des Indiens puis il riait
des Indiens. Il riait de moi en fait. J'étais là , dans ce cours
là . Moi, je... certaine, certaine forme de violence en tout cas.
Moi je voulais le battre. Il parle, il rit de moi, puis ça me
choque. Ça me faisait mal. Mais ça me faisait mal dans le sens.
Ça me faisait pas mal, pas comme un coup, mais ça me fait mal au
coeur. En fin de compte, je me suis pas battu. Je me suis dit, je
vais le rencontrer un de ces quatre. Je vais le rencontrer un de
ces quatre puis. Je me disais ça. Il faut que j'ai le contrôle.
Dans le temps, il fallait que je le contrôle. J'étudiais dans une
école blanche. On était quoi ? Huit Autochtones dans cette
polyvalente de mille étudiants En tout cas mille étudiants...
Mais il y avait beaucoup d'étudiants. Donc, il fallait avoir le
contrôle... (Homme, 33 ans)
À l'extérieur de la réserve, l'Innu est fréquemment exposé Ã
un environnement hostile qui lui fait perdre confiance. Il
devient, par le biais du regard de l'Autre, ce que le monde dit,
pense de lui.
J'étais toujours mal. Je me sentais toujours Ã
part. Parce que, comme j'étais jeune, je sortais de la réserve.
Puis quand tu t'en vas en ville. Puis tu commences à parler
français et puis tu bafouilles (rire) Ça fait que c'est là , tu
manques de confiance. T'essaies de dire tes idées, mais ils te
regardent... toi. On t'identifie comme une personne différente
des autres. Ça fait que tu parles moins, tu dis moins des
opinions. Y'en a qui sont jamais sortis de la réserve. Puis quand
ils sortent en ville, ils parlent moins. Ils ont de la
difficulté. Parce qu'ils manquent de confiance. Avant, je ne
savais pas pourquoi je me sentais comme ça. C'est en vieillissant
et en réfléchissant que je j'ai su que c'était un manque de
confiance. Ça me créait un manque de confiance le fait que les
gens n'acceptent pas la différence. (Femme, 33
ans)
Les préjugés sont parfois si grands qu'ils parviennent Ã
briser les rêves de jeunes ouverts sur le monde et l'avenir.
Dans le monde, il y a peut être Nadia Comaneci
qui a été pour moi une idole. J’ai fait de la gymnastique
par moi-même quand j’étais jeune. J’avais même voulu
suivre des cours de gymnastique, mais cela n’a pas marché
parce qu’il n’y avait plus de place. Lorsque s'est
présenté à l'école de Baie-Comeau où les cours se donnaient pour
m'inscrire moi et une amie de Pessamit, il est revenu à la
voiture et nous a dit qu'il n'y avait plus de place. (Femme, 32
ans)
La jeune femme qui nous raconte le précédent souvenir n'a
jamais pu savoir si dans les faits elle et son amie n'avaient pu
suivre ce cours de gymnastique en raison de l'absence réelle de
places. Un doute subsiste. Il subsistera toujours dans son
esprit. Lui a-t-on refusé, à elle et à son amie, l'accès à ces
cours de gymnastique disponible pour les membres de la communauté
de Baie-Comeau, en raison du fait qu'elles étaient des Innues de
Pessamit? Cette réponse elle ne pourra jamais l'obtenir.
Toutefois, elle n'aura jamais réalisé son rêve de faire de la
gymnastique, comme son idole, Nadia Comaneci.
La confrontation entre Innus et non-Autochtones est
particulièrement difficile en milieu scolaire urbain. Si
difficile qu'un très grand nombre de jeunes Innus ne parviennent
jamais à la fin de leurs études secondaires ou collégiales,
lorsqu'ils ont à compléter ces dernières en milieu non
autochtone. Comme bien des jeunes à travers le monde, les rêves
des jeunes Innus sont diversifiés et tournés vers le monde.
Être une personne épanouie. Ce n’est pas
mon genre de voir dans l’avenir. Avoir une grosse job, moi
ce que je souhaite, c’est d’être heureux. Pour moi,
c’est ça qui est important. Je me considère heureux
actuellement. Pour ce faire, présentement, je m’implique.
Exemple, je veux aller à Cuba cet été. Ce que j’aime aussi
c’est de voyager. Moi je ne peux pas tenir plus de 2, 3
mois dans la réserve sans partir. Je suis né ici, mais je
n’ai pas vécu à l’extérieur. Je sens que j’ai
ma place ici dans la réserve. (Homme, 19 ans)
Ben moi, mon rêve, c'est vraiment avoir ma propre maison, ma
petite famille puis finir mes études. C'est vraiment juste ça. Tu
sais, je demande pas gros. Avoir, je sais pas, une belle maison,
un beau char et tout le kit. Un chien... Vraiment comme on voit Ã
la télévision. J'aimerais ça devenir ingénieure. Je voudrais
étudier pour devenir ingénieure. Le génie civil c'est plus que
les routes. C'est l'arpentage et tout ça. Ça touche à beaucoup de
choses. Mais la construction de maisons, c'est présentement mon
domaine à moi. Surtout, j'aimerais ça, si c'est possible, revenir
ici, travailler ici, avoir une vie ici, élever mes enfants ici.
Mais, c'est ça. Tu sais s'il y a pas d'emplois, ça marchera pas.
(Femme, 19 ans)
Mon plus grand rêve ce serait de louer une camionnette et de
faire le tour des États-Unis et du Canada avec mes amis. Ce
serait mon plus grand rêve. J’aimerais avoir un petit job
qui est rentable. Tout le monde dit ça. Faire un voyage et être
vraiment libre. Pas besoin d’argent, faire des hold-up. Les
États-Unis m’intéressent. J’ai déjà été en Europe.
Des fois je me trouvais dans des situations cocasses parce que
j’étais montagnaise. Je ne sais pas encore dans quoi je
veux aller plus tard. Mais je sais que j’aime écrire,
écrire des romans. (Femme, 19 ans)
...travailler plus tard et de continuer mes études. Quand
t’as dix ans, on se dit que l’on va être avocat,
vétérinaire, moi j’étais parmi ces jeunes-là qui avaient
cette vision-là  : un avenir construit avec des études et une
profession. (Femme, 32 ans)
Mais entre l'expression du rêve et sa réalisation il y a
tout un monde. Et c'est en ce monde que se retrouvent peut-être
quelques éléments pouvant permettre l'élaboration d'une réponse Ã
l'interrogation formulée par une femme de Pessamit : pourquoi les
jeunes de Pessamit ressemblent à tous les jeunes du monde? Ils
portent des vestes de cuir, casquettes et lunettes fumées, et se
préoccupent de leur apparence physique. Mais lorsqu'ils
parviennent à l'âge de 16, 18 ans, ils changent du tout au tout.
Ils quittent l'école, demeurent sur la réserve, prennent du
poids, adoptent des comportements, des attitudes, une façon de se
vêtir qui est propre à Pessamit.
Mon chum ne me disait pas que j’étais trop
grosse. Mais il me demandait : « Est-ce que c'est parce
que l’on est à Pessamit, parce que le monde d’ici
mange beaucoup et ne se soucie pas de leur apparence physique que
tu vis comme ça? » Je ne le savais pas. C’est sûr que
ma grossesse est pour quelque chose mais j’aurais pu
retrouver mon poids malgré tout. Mais on dirait que moi, je me
suis laissée aller complètement. C’est ça qu'il me
demandait : « Est-ce que c'est parce qu’on est Ã
Pessamit que tu te laisses aller et que tu fais comme toutes les
autres? » Ici, tu as tendance à ne plus porter attention
parce qu’ici, le monde en général fait de
l’embonpoint.
Quand j’étais à Québec, c’est rare que je
mangeais chez nous. Je mangeais dans les restaurants ou je
lunchais au bureau avec une sandwich. Je ne mangeais pas bien
nécessairement, mais je ne grossissais pas. Rendue ici, au début,
je n’avais pas de maison. Je restais chez mes parents.
Alors cela a changé mes habitudes alimentaires, dans le sens que
l’on mangeait ce que l’on appelle les mets canadiens
comme fricassé, pommes de terre, viandes, etc. C’était
toujours ça comme menu. Moi j’ai commencé à prendre du
poids durant ma grossesse et je prenais à peu près 4 repas par
jour et je mangeais pour trois. De la poutine, j’en
mangeais à tous les soirs. Je mangeais mal. Je mangeais des
cochonneries, des chips, de la crème glacée. Dans le fond, je
mange ce que je trouve dans le milieu. Je ne sais pas si je
n’avais pas fait ma période de grossesse à Pessamit si je
me serais nourrie autrement. Ça aurait peut-être été différent.
On dirait que tu es plus actif. J’allais chez ma
grand-mère, chez ma tante après le souper et je mangeais.
Pourtant, je m’étais préparée à ma grossesse. (Femme, 32
ans)
Le corps du jeune Innu se transforme à l'image du message
social du milieu qui l'accueille et qui lui permet d'exister. Son
corps devient...
...le support premier, fondamental, du message
social proféré, même à son insu, par l'usager : sourire / ne
pas sourire, est par exemple une opposition qui répartit
empiriquement, sur le terrain social du quartier, les usagers en
partenaires «aimables» ou non : de la même manière, le
vêtement est l'indice d'une adhésion ou non au contrat implicite
du quartier, car, à sa façon, il «parle» de la conformité de
l'usager (ou son écart) à ce qui est supposé être la «correction»
du quartier. Le corps est le support de tous les messages
gestuels qui articulent cette conformité : il est un tableau
noir où s'écrivent, et donc se rendent lisibles, le respect des
codes, ou l'écart, par rapport au système des comportements
(Mayol, 1994Â : 27).Â
Quand tu as 20 ans, tu as le goût de partir.
J’ai fait mon secondaire 4 et 5 à Baie-Comeau et j’ai
haï, et encore aujourd'hui, Baie-Comeau. C’est une ville
que je n’aime pas du tout. Parce que je n’aime pas
les gens. Parce qu’il y avait du racisme. On se faisait
crier des noms. Je me rappelle en secondaire quatre. On était
pensionnaire la semaine, et on revenait les fins de semaine. Je
me rappelle en début d’année, l’autobus était plein.
Quarante étudiants de Pessamit qui vont faire le secondaire
quatre et cinq et, à la fin de l’année, on s'est retrouvé Ã
peu près huit étudiants. Cela était dû à l’adaptation, au
racisme, à la gêne. Quand tu dis que tu as toujours étudié ici,
tu as toujours parlé en montagnais et tu te retrouves tout seul
de Montagnais dans ta classe, et ils te demandent de faire un
exposé oral, et ton français n'est pas trop parfait. C’est
toujours une insécurité. D’après moi, les jeunes qui ont
décroché, c’est beaucoup plus à cause de
l’adaptation. Ce n’est pas à cause du potentiel. Je
me rappelle en secondaire quatre, j’ai toujours eu un petit
côté influençable. Quand je voyais que tout le monde décrochait,
j’arrivais chez nous quand j’étais tanné et je disais
à ma mère, moi aussi j’arrête. Alors elle m’a dit, tu
veux arrêter, arrête. Mais ne pense pas que tu vas traîner sur la
rue. Tu vas rester à la maison pour faire le lavage, laver le
plancher, faire la nourriture, etc. Alors, ça ne
m’intéressait pas. Alors je me suis dit, je continue et
j’ai terminé mon secondaire comme prévu sans jamais avoir
aimé aller à cette école. Je me sentais à part des autres élèves
non autochtones. Je n’appartenais pas à leur milieu, je ne
parlais pas la même langue et ça paraissait. Les autres ne se
mêlaient pas aux jeunes Montagnais. Le temps que l’on était
à l’école, on restait dans la famille d’accueil. Moi
j’étais bien dans les familles d’accueil. On pouvait
être cinq, six filles dans la même famille d’accueil et
cela ne me créait pas de problème. Pour moi ce qui était
problématique, c’était l’école. Des fois, il y avait
des bagarres entre Montagnais et les Blancs. Si je n’ai pas
décroché, c’est peut être aussi le goût des études. Je
voulais terminer mes études sans nécessairement savoir dans
quelle branche je voulais aller. Je savais que je voulais aller
au cégep parce que j’aimais ça étudier. [¼] Le racisme que
l’on subissait à l’école, on n’en parlait pas
nécessairement beaucoup. On en parlait, mais pas pour faire des
théories. On se disait, je suis tannée, as-tu vu comment on nous
regarde, on est rentrée et as-tu vu comment ils nous ont crié
après. C’est sûr que l’on se disait des choses de
même. (Femme, 32 ans)
J’avais des problèmes comme je ne parlais pas bien
français. Il y a des fois que je n'osais pas parler parce que
j'avais peur que l’on dise : qu’est-ce
qu’elle veut dire par là , je ne la comprend pas.
C’est gênant ça quand tu es avec des non-autochtones dans
une classe et tu n’oses pas donner ton opinion parce
qu’ils ne te comprendront pas. Les Autochtones vont se
tenir ensemble. Les Autochtones vont être plus à l’aise
entre eux autres. Les professeurs, des fois, ils n’oseront
pas te poser des questions parce qu’ils savent que
l’on n’est pas intégré dans le groupe. Une fois à la
polyvalente de Haute-Rive, à un moment donné, moi et mon frère
nous étions dans un cours de géographie. Le prof, ce jour-là ,
nous a parlé des races dans le monde. Un gars de la classe s'est
alors mis à parler des races inférieures en nous regardant, moi
et mon frère. Mon dieu... J’ai rencontré ce gars-lÃ
plusieurs années après. Et j’étais encore en maudit. Mais,
moi je lui aurais donné un coup de poing. On ne pouvait pas
s’exprimer comme il faut, mais maintenant, les jeunes, ils
s’expriment plus entre eux mais il faut dire qu’ils
sont plus à l’aise avec la langue et ils vont mieux pouvoir
leur répondre en français. Des fois, j’aurais aimé être une
non-Autochtone. Parce que je voulais être comme les autres.
J’aurais souhaité ne pas être une Autochtone,
j’aurais aimé être une Blanche. Il m'arrive des fois,
lorsque je suis à Baie-Comeau, de penser que si je pouvais me
laver, pour enlever la couleur de ma peau, peut-être que les
choses seraient plus simples, plus faciles. (Femme, 32
ans)
Impossible pour cette jeune femme innue d'échapper au regard
réducteur du non-Autochtone. La couleur de sa peau, de ses
cheveux, la forme de son visage et de ses yeux, tout l'identifie
au monde autochtone. Son aspect physique ne lui donne aucune
chance. Elle est surdéterminée de l'extérieur. Elle n'est pas
l'esclave de «l'idée» que les autres ont d'elle, mais de son
apparaître. Elle vit la honte, la honte et le mépris d'elle-même.
(Fanon, 1995 :93-94)
6.6 Surveillance et punition
émanant de l'État
Au cours du XX
e siècle, l'État colonial inscrit
et manifeste avec plus de vigueur sa présence à l'intérieur de la
réserve. Cette présence s'exprime par la voix de l'Eglise, de
l'école, des représentants de l'ordre et de la santé. Chacun de
ces secteurs représente une des composantes indispensables Ã
l'entreprise disciplinaire coloniale. Celle-ci demande la mise en
place de règles, de structures, de techniques et de mécanismes
qui assurent l’assujettissement des Innus. Le pouvoir doit
produire des limites, des manques. Il énonce des lois que le
discours juridique vient limiter et circonscrire. La
Loi sur
les Indiens est, en quelque sorte, l'expression légale de ce
pouvoir étatique, des limites et des manques imposés. Il faut
désormais que l'Innu intériorise les règles et les limites
imposées. C'est à l'intérieur de la réserve que l'État structure
ses mécanismes de contrôle des individus.
6.6.1 Surveillance de
l'identité
Le premier lieu de surveillance est certainement celui de
l'identité. La loi concernant les Indiens reçut sa sanction
royale le 22 mai 1868. Une application rigoureuse de cette loi
qui établissait des notions d'Indiens «pur-sang», «demi-sang» et
«quart-sang» pouvait avoir pour résultat de retirer le statut Ã
des personnes que les communautés avaient toujours considérées
comme leurs (Savard, Proulx, 1982Â :130). En 1887, le
Surintendant général se voit conférer le pouvoir de déterminer
qui est membre d'une bande indienne et bien sûr, qui ne l'est
pas. Sa décision est sans appel. Seul le gouverneur en conseil
peut entendre un appel et renverser la décision du Surintendant.
Au sens de la loi canadienne, la reconnaissance du statut indien
n'avait rien à voir avec l'ascendance indienne. Ainsi, une Innue
qui épousait un non-indien se voyait automatiquement émancipée.
En d'autres mots, elle perdait automatiquement son statut
d'Indienne (Gouvernement Canada, 1996b 327-328). Le «concept
d'émancipation correspond au souhait des Européens, à leur
arrivée en Amérique, de faire accéder les Indiens à leur
civilisation» (Dupuis, 1991 :43). Cette règle de
l'émancipation est demeurée en vigueur jusqu'en 1985. Cette année
là , la loi C-31 sera adoptée. Ce qui permettra à de nombreuses
femmes de retrouver leur statut d'Indienne.
Avant on avait pas le droit de rester sur la
réserve à cause de la loi C-31. C'était pas la communauté,
c'était là loi et cela faisait que l'on ne pouvait pas avoir de
maison. C'était la Loi des Indiens que le conseil de bande
appliquait. Quand la loi C-31 est passée on était contente.
(Focus groupe, femmes 42 Ã 58 ans)
Au yeux de l'État, l'établissement du statut d'Indien n'a
jamais été considéré dans l'optique d'établir qui avait ou non
accès sur une base permanente et définitive aux droits associés Ã
ce titre. Le statut d'Indien, dans l'optique de l'État colonial,
était plutôt considéré comme un outil visant à déterminer à qui
les politiques d'assimilation sociale pouvaient être appliquées
(Armitage, 1995Â :86).
6.6.2 Surveillance et
morale
La rupture entre les sociétés autochtones et non autochtones
s'actualise par le biais d'intervention directe de l'État, mais
également par le biais de la morale en vigueur et de l'Eglise.
Concernant les années 1950, un couple d'Innus de Pessamit nous a
entretenus de ce qu'il nommait la « dictature des
curés». «Ils nous empêchaient de voir des Blancs. Il y avait une
scierie sur la pointe là -bas. Sur cette pointe là , vivaient 500 Ã
600 personnes. Les curés ne nous laissaient pas y aller. Il nous
interdisaient de danser des «sets carrés ». Des soirées
dansantes ont tout de même lieu. Elles se déroulent en cachette,
derrière des fenêtres habillées de rideaux bien clos.
Parce qu'anciennement il y avait beaucoup de
danses ici. Des danses clandestines. Le curé voulait pas... Mais
mon père était un bon joueur de violon. Puis ma mère aimait
danser. C'est peut-être ça qui a fait qu'ils se sont réunis à un
moment donné ensemble. Lorsque les gens racontent les veillées
traditionnelles aux Escoumins, ils racontent que tout le monde,
tout le village des Escoumins se ramassait dans une même maison.
Puis ça jouait du violon, ça dansait, ça fêtait. Ma mère aussi,
quand elle parlait de Godbout, c'était la même affaire. Puis ici,
moi, je m'en souviens. J'avais peut-être à l'époque, une dizaine
d'années. Je me souviens des soirées de danse... Mon père qui
jouait du violon. Il y avait le père de aussi, il jouait très
bien du violon. C’étaient des bons joueurs là . Il y avait
une maison ici, juste dans le coin. C'était là que les veillées
se donnaient. Les marchands du village, les policiers, la
gendarmerie dans le temps. Tout le monde venait à ces soirées de
danse. Il y avait beaucoup de gens de Rageneau qui venaient, ça
dansait. On dansait des "set-carrée", les danses canadiennes. Ça
dansait aussi des danses carrées. Ah oui, c'était vraiment des
grandes soirées ! Sauf qu'il y avait pas de boissons !
Il y avait pas de bar, il y avait rien. (Homme, 55
ans)
À la fin du XIX
e siècle les manifestations
rituelles comme la danse et le battement du tambour étaient
sévèrement réprimées. Certes à partir des mêmes a-priori moraux
qui pesaient sur les non-Autochtones francophones, mais peut-être
de manière encore plus marquée. «En 1872, le père Babel affirme
"faire une ronde la nuit ma canne à la main" afin d'assurer le
respect des interdits» (Bédard, 1987 : 107). L'exercice de
cette autorité des représentants de l'Eglise sur les activités Ã
caractère cérémoniel ou ludique s'inscrit plus tard (en 1927)
dans la voie d'une mesure émanant de l'État. C'est en effet Ã
cette date que le surintendant général des Affaires indiennes est
investi du pouvoir de réglementer l'exploitation des salles de
billard, des salles de danse et autres lieux de divertissement.
L'objectif ultime de cette mesure est de faire en sorte que les
Indiens deviennent travaillant et qu'ils ne consacrent pas trop
de temps aux activités de loisir accessibles aux non-Autochtones
(Gouvernement Canada, 1996b : 316).
La mémoire est précise. Les échanges de bons procédés, de
courtoisies et de plaisirs entre Autochtones et non-Autochtones
marquaient le quotidien. La rupture entre les deux sociétés
s'actualise sous les regards de l'Eglise qui, pour protéger les
«bonnes mœurs» des Innus, exerce une surveillance et une
autorité morale de tous les instants. C'est dans les espaces
chaque fois plus réduits de la clandestinité que
s’effilochent peu à peu les échanges ludiques entre les
membres des deux sociétés. Et peu à peu, chacune d'elle
s’enfonce au fil des années, dans sa propre «solitude».
Comme nous le verrons plus en détail dans les pages qui
suivent, la surveillance et la discipline de l'État colonial
s'exercent avec une vigueur particulière au chapitre de
l'interdiction de consommer de l'alcool édictée par la
Loi
sur les Indiens. L'application de cette loi est assurée par
la Gendarmerie royale qui manifeste régulièrement sa présence. La
surveillance des agents de la GRC est serrée. À l'entrée de la
réserve, à des moments imprévisibles, ces derniers s'installent
et fouillent systématiquement toutes les voitures qui entrent sur
le territoire innu. Un doute, si minime soit-il, se manifeste
envers un Innu, les agents de la GRC sentent son haleine, ses
vêtements. Les odeurs de parfum, de lotion après rasage sont
suspectes. Dans le doute, l'Innu a toujours tort. Il se retrouve
derrière les barreaux. « La GRC devait contrôler l'entrée
d'alcool et les curés pour la bonne morale disaient que ce
n'était pas bon ». (Homme, 49 ans)
6.6.3 Surveillance et
éducation
Aux dires des auteurs du
Rapport de la Commission royale
sur les Peuples autochtones, les visées assimilationistes de
l'État ne sauraient être plus précises qu'au chapitre de
l'éducation. Au cours de la première moitié du XX
e
siècle et pendant une longue période de la seconde moitié, la
discipline et le châtiment, mis au service du changement
culturel, forment le contexte dans lequel se retrouvent bon
nombre d’enfants autochtones du Canada. À l'école, les
enfants doivent suivre un régime rigoureux. Celui-ci consiste Ã
se lever tôt, à travailler, à prier, à étudier et enfin, à se
reposer (Gouvernement Canada, 1996b : 396).
« Les pensionnats ont considérablement bousculé notre
vie», nous dit une femme dans la cinquantaine en présence de son
mari. « Les fonctionnaires venaient chercher les enfants des
familles plus misérables. Nous autres, nous vivions dans des
familles plus aisées. Nos pères allaient dans le bois et
trappaient. Les enfants étaient transportés vers Sept
Îles ». Toutefois, il semble que les membres de la
communauté de Pessamit n'aient pas ressenti le genre de
traumatismes comme ceux décrits par une abondante littérature.
Moi, je ne suis pas allé à l’école Ã
Ragueneau. Je suis allé au pensionnat à Sept-Îles en 1956. Le
départ, il y avait des transports la première fois en bateau. On
allait à Baie-Comeau prendre le bateau. On restait là toute une
année et on revenait au mois de juin. Moi, je n’ai pas
trouvé ça dur. Je m’ennuyais au début. Au début, je me
sentais perdue et prisonnière. Je regardais dehors et il y avait
des grilles, et je me sentais comme prisonnière. Là je me
disais : « Je suis ici, je ne pourrai pas m’en
aller». Après ça, ça a passé et j’ai bien aimé. Moi, je
n’ai pas connu des affaires comme on parle parfois
concernant les pensionnats. Je trouvais que l’on mangeait
bien. On mangeait du ballonné et on mangeait du gruau. Je
trouvais qu’on mangeait bien. C’était des sœurs
et des prêtres. De retour à la communauté, j'étais contente de
revenir. J’étais bien après être partie une année entière.
Je trouvais que la maison était belle. Mes habitudes alimentaires
qui étaient différentes, cela ne me créait pas de problème,
j’étais capable de m’adapter aux deux sans
difficulté. (Focus groupe, femmes 42 à 58 ans)
6.6.4 Surveillance et
santé
À Pessamit, la présence infirmière est assurée depuis les
années 1940. Fait particulier, dans cette communauté innue ce
sont les médecins qui les premiers offrent aux Innus de ce
village des services de soins de santé. En effet, comme nous
l'avons mentionné au chapitre trois, dès 1925 ce village recevait
la visite régulière d'un médecin. Toutefois, ce n'est
probablement pas la disponibilité des ressources médicales qui
est responsable de l'accélération de la mise en place de soins
médicaux. Plutôt, devons nous considérer, comme facteur
déterminant, la forte prévalence de tuberculose qu’on
retrouvait chez les Innus à cette période.
L'absence de données chiffrées ne nous permet pas
de mesurer les ravages de la tuberculose chez les Montagnais,
mais une évaluation chez les Cris des baies James et Hudson pour
la fin du XIXe siècle, démontre qu'elle est responsable du tiers
des décès. Cette infection demeure, jusqu'en 1950, la principale
cause de mortalité des Indiens et des Inuits. Pour beaucoup, le
sanatorium a remplacé la réserve (Bédard, 1987 :
83).
Les efforts consistant à accroître les services de santé
auprès des membres des Premières nations après la seconde guerre
mondiale sont également attribuables à l'humanitarisme
d'après-guerre qui a permis de donner un élan à l'État-providence
canadien. Mais c'est surtout les craintes engendrées par la
prolifération des cas de tuberculose dans les collectivités
autochtones qui ont précipité la mise en place de services de
soins auprès des membres des Premières Nations (Gouvernement
Canada, 1996 b : 127).
L'arrivée de la médecine en milieu innu ne s'est
manifestement pas produite sans créer certains remous et
conflits. Les Innus détenaient des savoirs médicinaux qu'ils
pratiquaient et transmettaient depuis bien des lunes. La forêt
constituait pour eux une ressource inépuisable de produits
médicinaux. Au sein de la collectivité innue se retrouvaient des
femmes et des hommes reconnus particulièrement pour leurs
connaissances et leurs habiletés à prodiguer des soins mettant Ã
profit la médecine innue. Cette collectivité comptait également
sur les savoirs et habiletés de quelques sages femmes innues qui
assistaient les femmes innues donnant naissance à leurs enfants.
Moi je me rappelle être parti avec mon père et ma
grand-mère dans le bois. C’était tout boisé. La route
n’existait pas, il n’y avait rien ici. À la fin de
septembre, il y avait d’autres places où il fallait aller
cueillir pour l’année pour se procurer des médicaments.
C’est pour cela que l’on disait, tu n’as pas
besoin de pharmacie. La pharmacie est là en arrière. Ça ne coûte
pas cher et c’est à proximité. Tout était là et c’est
pour ça que notre famille et les autres familles aussi, ils
n’ont jamais eu besoin de médecin. Par contre, il y a eu
d’autres familles qui, ce n’est pas négatif ce que je
vais dire, mais qui ont été très influencées par les médecins.
J’ai parlé du docteur Baroley dans les années 40. Il est
mort et ça fait longtemps. Et tant mieux pour les vieux, parce
qu’ils ne l’aimaient pas. Parce que quand la médecine
est arrivée, il a dit voici c’est quelque chose de nouveau.
Donc le médecin est là . Cela a remplacé le chaman et le sorcier
et les sages-femmes. C’est peut-être une image qui a été
projetée par ce médecin là . Toi, si tu ne fais pas ça tu vas
avoir telle maladie. Et c’était aussi puissant que le curé
qui disait »tu n'iras pas au ciel si tu ne fais pas ça». Il avait
de l’autorité parce qu’il avait des connaissances.
Alors, c’est pour ça que ma grand-mère n’a jamais été
voir de médecin et que l’on déteste les médecins. Et celle
qui est décédée à 76 ans. Elle a été obligée par la force des
choses d’aller à l’hôpital pour se faire amputer la
jambe. Elle avait la gangrène. Sinon elle ne serait jamais allée
à l’hôpital. Elle, elle grattait sa jambe avec un genre de
bout de bois pour ôter la gangrène. Un autre exemple, moi aussi
quand j’ai des ongles incarnés, je m’organise pour
pas aller à l’hôpital. Je les arrange, je les coupe tous
les coins et c’est correct. Premièrement pour moi, et
c’est très personnel, aller à l’hôpital c’est
une perte de temps. C’est pour ça que quand je suis malade
je ne me plaindrais jamais parce que je suis capable de passer Ã
travers. J’ai toujours été de même. Mon autre grand-mère
n’aimait pas les médecins, même chez nous dans la famille
c’est seulement à partir de ma sœur que ma mère est
allée à l’hôpital pour accoucher. Les autres sont nés ici Ã
Pessamit. C’est pas génétique quand même l’idée que
l’on n’aime pas les médecins. C’est surtout,
peut-être, l’attitude de mes parents qui a fait que moi
aussi j’ai conservé cette attitude-là de ne pas vouloir
aller voir les médecins. (Homme, 49 ans)
Les soins instaurés dans le cadre de l'application des
programmes d’éradication de la tuberculose au cours des
années 1920 ont offert de multiples occasions et de nombreux
moyens pour imposer, de façon autoritaire, les pratiques de soins
médicaux dans la grande majorité des communautés indiennes du
Canada. Dans un texte relatant les mémoires de E.L. Stone,
premier directeur des Services de santé des Indiens, il est
écrit :
De façon générale, bien entendu, les Indiens
s’opposaient à ce qu’on les emmène au sanatorium
lorsqu’ils étaient atteints de tuberculose. Sous ce
rapport, ils se situaient 15 ans en arrière de la population
blanche. Il existait des différences d’une bande Ã
l’autre. Par exemple, il fut toujours difficile
d’hospitaliser un Indien de Morley pour quelque raison que
ce soit.[...] en 1951, les Indiens commençaient à souhaiter que
les tuberculeux soient isolés et la plupart d’entre eux se
trouvaient à Edmonton (Stone, 1965 :12).
Les discussions entourant les techniques coercitives,
employées par les milieux de la santé des années 1920 pour
imposer des traitements à des Indiens jugés malades mais surtout
ignorants ou encore «trop en retard» pour comprendre la justesse
des prescriptions, donnèrent lieu à des commentaires fort
intéressants. Au moment où il était question de la mise en place
d’un programme de vaccination collective au B.C.G. chez les
Autochtones, le docteur Julius Roth, lui-même ancien tuberculeux
qui pratiqua plusieurs années comme infirmier avant de devenir
sociologue, écrivait ces commentaires :
Je ne veux pas que vous ayez l’impression
que la coercition ne doit jamais être utilisée dans le traitement
de la tuberculose. Je prétends uniquement que lorsque ces
méthodes doivent être employées, il faut en faire soigneusement
l’étude à maintes reprises, afin de ne pas causer de
mauvais effets accessoires et de ne pas manquer le but visé.
S’il faut recourir à la force, dit-il, ne commettons pas
l’erreur de dire à la victime que c’est pour son bien
(Barnet, 1965Â :8).
Les relations que les services de santé aux Indiens
entretiennent avec les populations amérindiennes au cours des
dernières décennies, notamment lors des périodes de lutte contre
des maladies associées à la mort et à la contagion ont
particulièrement marqué le cours de l’histoire de ces
populations. Dans ces créneaux, le savoir savant obtient un
puissant point d’entrée.
Il y avait la tuberculose un moment donné. Plein
de gens partaient. Il y avait comme une espèce d'habitude. Ils
arrivaient ici au printemps, au mois de mai, juin. Il passait des
radiographies à tout le monde, les jeunes... le monde, et puis
parmi ce monde-là , ben, il y en avait 15-20 qui partaient pour
trois mois, six mois, des fois plus longtemps. Il y avait des
gens qui ne voulaient pas partir. C'était la police qui allait
les chercher. Ils n'avaient pas le choix. Il fallait qu'ils
partent parce que la tuberculose était contagieuse. Elle était
mortelle. C'était comme si ces gens-là avaient commis des
meurtres. La police en arrière de tout ça. Même les enfants
allaient pas là l'école des fois, ben des fois et la police
allait chercher les enfants. Cette époque-là , c'était assez dur
je pense pour les mères de familles, les pères de famille qui
voyaient leurs enfants partirent pour l'hôpital. Moi je suis
parti. Je suis parti moi aussi au sanatorium de Gaspé. Dans ce
temps-là , j'étais jeune. J'ai été là neuf mois. J'avais à peu
près huit, neuf ans. Quand je suis parti, je pense que je me suis
ennuyé. J'avais un collier où c'était marqué Gaspé. Mon nom et...
Gaspé. Ça c'était ma seule identification. Quand je suis revenu,
c'était la même affaire. Un collier avec mon nom et... Pessamit.
Je suis revenu tout seul, sans escorte, rien. Beaucoup de gens
ont vécu ce genre de situation-là . Ça, je m'en souviens, quand je
suis revenu, je pense que je suis revenu dans le mois de mai.
(Homme, 55 ans)
C'était un cercle fermé, les infirmières. Ce n'est pas tout
le monde qui allait là . Ce n'est pas tout le monde qui les
fréquentait. Les relations ici avec les infirmières ce n'était
pas comme on a aujourd'hui. C'était différent. Et puis aussi,
elles se servaient de la police. Si quelqu'un ne voulait pas
aller au dispensaire. Elles se servaient de la police pour faire
amener les gens au dispensaire. Quand quelqu'un devait être revu
ou bien quand quelqu'un... Quand le médecin avait besoin de voir
quelqu'un. Ou bien quand quelqu'un avait la tuberculose. Il était
obligé d'être revu. Elles se servaient de la police. C'était la
gendarmerie dans le temps. Maintenant, les relations ont changé
depuis. Moi, j'étais jeune, ils ont eu à faire. Pas nous autres
mais d'autres amis. Ils ont eu affaire. Elle a été amené par la
police parce qu'elle était atteinte d'une maladie puis qu'elle
devait voir le médecin. Il fallait qu'elle passe la radiologie.
Ça arrivait plutôt souvent quand il y avait la radiologie mobile.
(Femme, 51 ans)
En ce qui concerne la manière dont sont dispensés les soins
de santé aux membres des Premières Nations, on reconnaîtra bien
sûr que depuis cette époque, celle-ci s'est depuis quelque peu
transformée. Toutefois, malgré le processus de prise en charge
des services de santé dans et par un grand nombre de communautés
autochtones, les approches paternalistes et de maternage
instaurées au cours des précédentes décennies se sont globalement
maintenues. Et nous sommes obligés de constater à ce niveau que
le pouvoir autochtone n’est pas toujours corollaire
d’une amélioration des conditions de vie et de santé dans
les communautés.
Dans les milieux autochtones et évidemment dans les
communautés innues, les services de santé ont initialement été
élaborés et structurés à partir d'impératifs répondant aux
exigences de la santé publique des années d'avant et d'après
guerre et de la lutte contre la tuberculose. Cette structure
consistait, entre autres, à identifier un à un chacun des
contacts de la personne diagnostiquée comme étant atteinte de
tuberculose.. C'est ainsi que chacun des contacts effectué par
tel ou tel patient se voyait, qu’il le veuille ou non,
inscrit dans un fichier. Son nom, son sexe, son âge, la date du
diagnostic, le nom de tous ses contacts, le détail des
prescriptions le concernant, voilà autant d'informations qui
pouvaient se trouver sur la fiche d'identification d'un individu.
Évidemment, les coordonnés permettant de rejoindre et de
retrouver rapidement l'individu concerné étaient inscrites sur
cette fiche. En d'autres mots, chaque individu était identifié
aux dimensions d'une fiche sur laquelle il était décrit,
personnifié selon des paramètres qui assurent sa visibilité aux
yeux des professionnels de la santé. L'individu est sur la fiche,
la fiche est dans la boîte, la boîte est au dispensaire, entre
les mains et sous le contrôle des professionnels de la santé.
Cette procédure est toujours existante et continue, à sa
manière, à être appliquée dans plusieurs centres de santé
destinés aux membres des Premières Nations. Nous sommes, quant Ã
nous, parvenu à établir les taux de prévalence et d'incidence
dans les populations innues des villages de Pessamit,
Ekuanitshit, Nutukuan, Unamen Shipu, Pakua Shipi et de
Matimekush, grâce à l'existence de fichiers sur lesquels toutes
les personnes diabétiques connues sont inscrites. Nous traiterons
plus loin et de manière plus approfondie de la question de ces
fichiers. Nous désirons cependant souligner maintenant que cette
façon de procéder relève d'une médicalisation importante des
villages ou, en d'autres mots, de leur «panoptisation», de leur
mise sous tutelle par le bio-pouvoir.
Désirant établir les taux de prévalence du diabète dans
toutes les communautés non autochtones nord côtières, nous nous
sommes proposé de visiter, en 1997, chacun des centres de santé
de santé relevant du centre hospitalier du Havre-Saint-Pierre.
Tant et si bien que nous avons visité les villages de Rivière au
Tonnerre, Rivière Saint-Jean, Longue-Pointe de Mingan,
Baie-Johan-Beetz, d'Aguanish et de Natashquan et, en nous
présentant dans chacun de ces centres de santé, nous avons
demandé à l'infirmière de nous présenter le fichier des
diabétiques. Cette procédure était tout à fait similaire à celle
que nous avions appliquée dans les centres de santé autochtones.
C'est avec étonnement que nous avons appris que de tels fichiers
n'existaient pas dans ces centres de santé destinés aux
non-Autochtones. Conséquemment, nous avons cherché à établir la
liste des personnes diabétiques de chacun de ces villages en
procédant de la façon suivante : considérant le temps dont
nous disposions et l’absence d’indications écrites,
nous avons choisi de faire appel à la mémoire des infirmières.
Nous avons ainsi constaté que plus une infirmière était en poste
depuis plusieurs années, plus elle parvenait à établir, de
mémoire, une liste précise des personnes porteuses d'un
diagnostic de diabète. Si, au contraire, elle était récente dans
ses fonctions, l'établissement de cette liste devenait plus
aléatoire. Dans ce cas, l'infirmière avait parfois recours aux
connaissances de la secrétaire du centre qui était, généralement,
une personne issue du milieu et en poste depuis plusieurs années.
Bref, dans ces villages non-autochtones, une personne
diagnostiquée comme diabètique était considérée, par les
intervenants de la santé, comme responsable d’elle même.
Personne d’autre que la patiente elle-même était
responsable de ses propres rendez-vous avec le médecin visiteur
ou avec l'infirmière.
Inversement, dans les villages autochtones, nous nous devons
de constater que la situation est toute autre. Tous les Innus qui
ont été diagnostiqués comme diabètique au cours des dernières
décennies se sont vus, malgré eux, inscrits dans un fichier et
insérés, sans que pour autant ils y consentent, dans une
procédure de soins contrôlée entièrement par le personnel
infirmier. Les infirmières sont ainsi à même de suivre de très
près le parcours d'une personne diabétique. Est-ce que cette
personne prend assidûment ses médicaments? Vient-elle renouveler
ses ordonnances pharmaceutiques? Quand devra-t-elle, de nouveau,
rencontrer le médecin, l'ophtalmologue, la nutritionniste,
l'infirmière? S'est-elle, oui ou non présentée à son rendez-vous?
Suit-elle sa diète? Est-ce que sa glycémie est contrôlée? A
t-elle perdu ou gagné du poids? Voilà quelques-unes des questions
auxquelles les professionnels de la santé oeuvrant dans les
milieux autochtones peuvent pratiquement toujours obtenir réponse
en consultant, soit la «fiche de suivi», soit le dossier médical
du diabétique. Tout bien considéré, les réserves indiennes sont
gérées par les professionnels de la santé et tout spécialement
par les infirmières, comme des départements d'hôpital.
Aucune population du Canada n’est autant contrôlée,
surveillée, voire «fichée» que les populations amérindiennes
vivant dans les réserves. À ce chapitre, les systèmes de
surveillance des services de santé en milieu autochtone sont tout
particulièrement remarquables et «exemplaires».
Elsewhere I have argued that this relationship
often resulted in the medicalization of community life as local
nurses monitored the everyday well-being of people in the
community as if they were all patients on a hospital ward
(O’Neil, 1986b: 122).
Ainsi dans de nombreux centres de santé en milieu
autochtone, chacune des maisonnées est à toutes fins pratiques
considérée comme le serait une chambre, en milieu hospitalier.
Chacun des individus, vivant pourtant dans un espace de vie
considéré comme privé, est sous la surveillance étroite des
professionnels de la santé et plus spécialement des infirmières.
Difficile dans ces conditions de ne pas retrouver Ã
l’œuvre tous les éléments de la théorie du panoptisme
de Michel Foucault et de sa conception du bio-pouvoir (voir
chapitre deux) ! Comment imaginer dès lors que ces logiques
de pouvoir si marquées et si spécifiques n’auraient aucune
incidence sur la manière dont les populations autochtones vont
être amenées à se définir? Et c’est en voulant chercher Ã
en éclairer les effets, que nous avons été amené à appréhender
l’importance de la réserve comme lieu de construction
identitaire, tout comme à cerner le poids déterminant de ces
facteurs identitaires sur l’ensemble des comportements
associés à l’émergence du diabète. C’est ce que nous
tenterons d’expliquer dans les prochaines sections.
6.7 La réserve : lieu de
construction culturelle et identitaire
Au sein de cette réserve qui s'inscrit à l'intérieur d'un
réseau d'échanges entre nations autochtones de toutes les
Amériques et du monde, se construit, s'actualise une culture
innue contemporaine et locale. Cette culture est l'expression du
groupe, de ses préférences, de ses interdits, de ses modèles.
Elle est également plurielle en ce sens qu'il est illusoire de
chercher à en tracer un portrait univoque, d'identifier son
«essence». Cette société est constituée de groupes partageant
bien sûr une histoire commune, des intérêts et un territoire
communs. Mais dans cette société se retrouvent, comme nous
l’avons déjà noté, des intérêts qui sont aussi divergents.
Au sein de toutes les couches, parmi tous les groupes d'intérêts,
se constituent des règles d'inclusion, des interdits, des
valeurs, des modèles qui dynamisent l’ensemble de la
société innue. La culture qui s'y développe est ainsi la
résultante de toutes les appréciations des acteurs sociaux, des
tensions internes et externes à la société innue. En même temps
que la réserve est un lieu social qui induit chez ses habitants
des comportements, des manières d'être et de faire par lesquels
«chaque usager s'ajuste au processus général de la
reconnaissance, en concédant une partie de lui-même à la
juridiction de l'autre» (Mayol,1994 : 26).
Cependant cette dynamique culturelle se développe, comme
nous l’avons amplement mis en évidence, dans un contexte
socio-historique tout à fait particulier. La construction,
l'élaboration de cette culture autochtone s'inscrit dès lors dans
ce que Frantz Fanon (1991) nomme «un inévitable processus de
libération nationale, de renaissance ou de naissance de l'État»
(293). Et à ce niveau il est essentiel de prendre en
considération les conditions exogènes au milieu innu, de manière
à comprendre et à saisir toute la dynamique qui cimente dans un
tout de prime abord homogène, les individus composant la société
innue. Dans un contexte où l'Innu affronte quotidiennement le
regard du non-Autochtone qui le repousse à la marge, il lui est
essentiel de construire un lieu, un intérieur, un chez soi, un
pays. Au sein de ce «chez-lui» il n'a plus à éprouver son «être»
pour autrui. Il n'a plus, en principe, à être Innu. Il n'est plus
au premier regard, le «sauvage», le «lâche», le «paresseux», le
«kawish», le «profiteur». Il existe en tant qu'individu, en tant
que personne, en tant que femme, homme, mère, père, frère,
sœur, cousin, cousine et non en tant qu'Autochtone, en tant
qu'Indien. Il n'a plus à affronter le Blanc qui l'opprime par la
lourdeur de son regard qui l'identifie uniquement par son
apparaître. Il n'a plus à disputer sa place (Fanon, 1991 :
89).
À l'intérieur de la réserve, conçue ici en tant que réalité
locale mais aussi relevant de dimensions nationales, s'est
établie, tout spécialement au cours des dernières décennies, une
série de codes culturels et identitaires que nous pouvons
étroitement relier à l'émergence du diabète. Toutefois, il est
essentiel de considérer l'élaboration et la création de ces codes
depuis la perspective d'une démarche d'affirmation politique et
identitaire profondément ancrée dans des dimensions relevant de
l'ordre du «macro». Ces codes sont créés à partir des matériaux
de la modernité mais également à partir de matériaux relevant de
l'histoire, de cette histoire que l'Innu réinterprète à chaque
jour afin de servir ses intérêts contemporains. L'élaboration de
l'identité innue «emprunte ses matériaux à l'histoire, à la
géographie, à la biologie, aux structures de production et de
reproduction, à la mémoire collective et aux fantasmes
personnels, aux appareils de pouvoir et aux révélations
religieuses» (Castells, 1999 :18). Cette identité s'élabore
dans le processus de la résistance d'acteurs qui, pour survivre Ã
l’intérieur de la réserve, s’y barricadent. Cette
identité s'élabore «sur la base de principes étrangers ou
contraires à ceux qui imprègnent les institutions de la société»
qui les dominent (ibid :18).
An interpretation of northern history based on a
model of internal colonialism argues that from the moment
northern Native people were first contacted by Europeans looking
for cheap natural resources, their ability to determine their own
livelihood was made problematic. [¼] From this perspective, the
contemporary independence movement based on the emergence of
ethnonationalist organizations is the natural product of a
century of struggling to maintain some sense of independence and
autonomy, rather than reflecting a growing familiarity with
southern institutional systems (O'Neil,
1986b:121)
Toutefois, nous devons nous garder d'identifier les traits
caractéristiques d'une «identité». Comme le souligne Gruzinski,
nous «aimons bien qu'un individu ait une identité bien définie
mais chaque être est doté d'une série d'identités ou pourvu de
repères plus ou moins stables, qu'il active successivement ou
simultanément selon les contextes (Bruna, 2000 : 88).
Il est également essentiel de ne pas considérer ces
manifestations culturelles et identitaires comme des défaillances
culturelles, des écarts faisant offenses et affronts à une
culture qui relève d'une ancestralité mythique. Elles sont le
résultat d'actes créateurs, d’actes de métissage mettant en
évidence l'engagement d'acteurs sociaux qui cherchent Ã
construire, dans un contexte de colonialisme interne, une réalité
sociale quotidiennement tolérable. Elles sont l'œuvre de
l'histoire où des sociétés, des cultures se mélangent. Ces
mélanges, ces métissages sont irréversibles et partie prenante de
ce processus ininterrompu (ibid : 90). Elles sont les
manifestations de la participation des acteurs sociaux, des
productions humaines.
Social participation is more than simply a
meaningful activity, it is a competitive series of events where
ideological and material resources are marshalled and deployed to
protect and enhance the interests of individuals and groups in
plural (or, in this case, colonial) societies structured by
inequality and injustice (O'Neil,
1986a :269).
Dans les prochaines pages, nous aborderons quelques-uns des
comportements identitaires associés à l'émergence du diabète.
Ceux-ci se trouvent fortement enracinés chez les Innus et sont
intimement reliés à leur trame identitaire. En tout premier lieu,
nous porterons notre attention sur la question de l'obésité qui,
nous l'avons déjà mentionné, se retrouve chez 80% des diabétiques
et qui présente de forts taux de prévalence chez les Innus. Dans
un deuxième temps nous aborderons la question plus générale de
l'acte alimentaire. S'il y a bien un fait reconnu au niveau
médical, c'est que les choix alimentaires sont intimement reliés
à l'émergence de maladies comme le diabète et, évidemment,
l'obésité. Toutefois, il s'avère important de transcender le
regard biomédical et celui de la santé publique pour constater
que l'acte alimentaire est d'abord et avant toute chose un acte
culturel, qui peut même être un acte d'affirmation identitaire,
voire d'affirmation politique. Finalement, nous illustrerons
certains de nos propos par des exemples concernant les
comportements acquis et actuels associés à la consommation
d'alcool dans la communauté de Pessamit. Les experts établissent
qu’une consommation élevée d’alcool exerce une
influence accrue sur les corollaires du diabète tels que le
dysfonctionnement du métabolisme des lipides, la neuropathie,
l'impuissance et la rétinopathie. Il peut donc s'avérer
intéressant d'établir un lien entre consommation d'alcool et
émergence du diabète. Toutefois, notre intérêt relève d'abord de
notre intention de nous servir de l'exemple des comportements
associés à l'alcool pour démontrer que leur développement
s'inscrit dans un contexte socio-économique et politique
incontournable, contexte que n’ont cessé d’évacuer
les étroits schémas théoriques de la santé publique.
6.8 Obésité : Histoire et
identité innue
L'identification de l'obésité en tant que facteur nuisible Ã
la santé n'a certes pas toujours été au cœur des arguments
de la médecine. En fait, les premières critiques de la lourdeur
corporelle datent vraisemblablement de la fin du XV
e
siècle. Ainsi, la mort du roi Édouard d'Angleterre en 1483 fut
soulignée de la manière suivante: « Il prit ses
plaisirs plus que devant, ne craignant personne, et se fit gras
et plein, et en fleur d'âge le vinrent ronger ses excès, et
mourut soudainement d'apoplexie » (Commynes cité par
Vigarello, 1999Â :Â 63).
Cet épisode ne signifie pas que la «maigreur» triompha dans
le discours social et médical dès cette époque lointaine. Plutôt,
elle marque un temps dans la lente histoire opposant les formes
corporelles (Vigarello, 1999Â :Â 64). En effet, la
personne bien portante, bien enveloppée sera aux premières loges
de la société au XlX
e siècle. Le ventre trouvera dans
ce siècle beaucoup de dignité auprès de l'élite bourgeoise, ce
qui fera écrire à Honoré de Balzac que «le notaire long et sec
est une exception» (Balzac cité par Vigarello,
1999 : 214). De son côté, Théophile Gauthier a écrit
que «L'homme de génie doit être gras» (cité par Léonard,
1986 : 206). Si aujourd'hui il apparaît dans la société
occidentale une certaine «obésophobie», il en était tout
autrement au cours du siècle des Lumières, alors qu'une certaine
rotondité était plutôt bien considérée. Les rondeurs corporelles,
dans les années 1800, étaient synonymes de santé, de prospérité
et de respectabilité. Cette même époque associa maigreur Ã
maladie et tout particulièrement à la «consomption» que l'on
nomme aujourd'hui tuberculose (Fishler, 1993 : 309-312). Par
ailleurs, Cauvin (1987) rapporte que fertilité, corpulence,
embonpoint et graisse ont pratiquement toujours été
universellement associés dans les représentations du corps de la
femme. Ainsi, il apparaît que le culte moderne de la minceur
féminine est dépourvu de tout précédent historique (Fishler,
1993Â : 358).
En somme, ces quelques éléments d'histoire nous portent Ã
croire qu'il est essentiel d'appréhender le phénomène de
l'obésité depuis une perspective culturelle ainsi que
socio-économique, si nous désirons parvenir à comprendre toute
l'ampleur de cette réalité et son enracinement dans un contexte
social. Le façonnement du corps ne répond pas seulement à des
impératifs biologiques. Si le corps de l'être humain relève de la
nature, il est également un produit de la culture, de cette
culture sans cesse en mouvement, en mutation.
Les chercheurs Goldblatt, Moore et Stunkard ont établi en
1965 qu'une forte association existait entre la baisse de la
prévalence de l'obésité et l'accroissement du statut
socio-économique des individus. Des recherches américaines ont
établi que les enfants de la classe ouvrière américaine étaient
généralement plus gras que les enfants appartenant au milieu
économique supérieur (Garine & Pollock, 1995 :xxvii).
Une recherche réalisée chez les Massa du Nord Cameroun (Garine,
1995) a mis en évidence que la stature et le poids du corps
d'un individu étaient fortement associés par les membres de cette
communauté africaine à la force et tout particulièrement à la
prospérité et au pouvoir (56-58). Pour sa part, Prinz (1995) a
montré que chez les Azandés, l'obésité des femmes était perçue
positivement par les hommes et les femmes alors que celle des
hommes pouvait être perçue négativement par les hommes tandis que
les femmes la considéraient positivement (276-279). Toutefois,
malgré ces considérations culturelles et sociales, il apparaît
que le phénomène de l'obésité chez les peuples autochtones fut
initialement pris en considération par les milieux biomédicaux et
ceux de la santé publique, d’abord depuis une perspective
biologique et génétique. À titre d'exemple, Bindon (1995) reprend
la thèse du «gène économe» et explique l'émergence de l'obésité
chez les Polynésiens du Pacifique Sud, dans un contexte de
modernisation, par leur constitution génétique particulière.
À l'instar de Pollock, nous estimons que l'apparition de
l'obésité chez les Innus ainsi que chez les peuples des Premières
Nations en général, doit être appréhendée depuis une perspective
culturelle et environnementale mais également socio-économique et
politique. Nos données de terrain nous incitent à appréhender le
phénomène de l'obésité chez les Innus, ce facteur de risque si
fortement associé au diabète, en prenant en compte les événements
de niveau «macro» qui ont marqué la vie des Innus au cours du
XX
e siècle, et tout spécialement au cours de sa
seconde moitié.
La modélisation du corps de l’Innu s'inscrit dans un
processus de définition interne de l'identité innue et
l'acquisition des traits qui le caractérisent peut se comprendre
en prenant en compte les phénomènes d'exclusion du procès de
production de l'économie marchande qui ont marqué les années
1950. Mais dans un même souffle, cette définition du corps de
l'Innu s'inscrit dans un processus de lutte identitaire, de
revendication, de négociation politique. S'il est relativement
facile de tracer le parcours des négociations politiques et de
réaliser l'inventaire des moyens utilisés, des gains réalisés,
des pertes et des échecs, il peut être beaucoup plus difficile
mais non moins important et utile de percevoir au niveau «micro»
les résultats «parcellaires», les créations au quotidien qui
résultent des phénomènes déterminés par le niveau «macro».
En somme, comme le propose Marcel Mauss (1950) nous estimons
que le corps de l'Innu est le support premier et fondamental de
messages sociaux généralement diffusés à l'insu de l'usager. Le
corps de l'Innu est son premier et son plus naturel instrument.
Il est le plus naturel des objets et des moyens techniques de
l'Innu. Le corps est en quelque sorte le support de tous les
messages qui traversent la société. À l'instar de Sheper-Hughes
et Lock (1987), nous considérons que le corps de l'Innu est
multidimensionnel. Il est «corps individuel» en ce sens que
chaque individu est conscient des traits physiques qui le
distinguent des autres individus qui l'entourent. Il est
également «corps social» en tant que représentation symbolique
par laquelle s'effectue une interprétation de la place occupée
par l'Innu dans la nature, la culture et la société. Il est le
lieu par lequel l'Innu réinterprète quotidiennement la place
qu'il occupe entre la nature et la société. Finalement, le corps
de l'Innu est «politique». Ce «corps politique» est le lieu
d'exercice d'un pouvoir social. Il est la réponse à cette
question foucaldienne. Quelle sorte de corps la société
désire-t-elle? De quel corps a-t-elle de besoin? (Sheper-Hughes
et Lock, 1987) Comment ce corps peut-il se distinguer de l'Autre?
Comment peut-il être un outil, un instrument de reconnaissance et
d'établissement d'une solidarité?
6.8.1 L'obésité chez les
Innus
Le propos de notre recherche n'est pas de contester le
modèle étiologique biomédical (MEB) concernant le diabète, du
moins dans ses dimensions biologiques. Bien que nous entretenions
de sérieux doutes en ce qui concerne l’emphase portée à la
dimension génétique du MEB, nous adhérons tout de même à de
nombreux éléments de ce dernier. Ainsi, nous estimons, tout comme
le propose le MEB, que l’obésité joue probablement un rôle
de premier plan dans la genèse du diabète, considérant entre
autres que 80 % à 90 % des diabétiques de type II sont
obèses (Bélanger, 1990; Bennet, 1981; Guthrie & Guthrie,
1983; Clément, 1991).
Soulignons que l'obésité a été identifiée comme facteur de
risque pour la première fois en 1911, suite à une compilation de
données provenant d’une compagnie d’assurance
américaine. Cette étude actuarielle a permis
l’établissement de paramètres qui offrent la possibilité de
classifier comme acceptables ou non les mesures pondérales
d’un individu des États-Unis et de Grande-Bretagne (Garine
& Pollock, 1995 :xix). Aujourd’hui,
l’obésité est associée aux conséquences néfastes
qu’elle induirait sur les taux de morbidité et de
mortalité. Ce sont tout spécialement les complications
cardiovasculaires qui se retrouvent au centre du portrait
épidémiologique tracé à partir de corrélations impliquant
l’obésité. De son côté, la littérature médicale établit que
les taux de mortalité due à des maladies comme le diabète, ou aux
accidents et aux interventions chirurgicales, sont nettement plus
élevés chez les personnes obèses et proportionnelles Ã
l’importance de l’obésité (Berkow, Fletcher &
al., 1988 : 1007). Pour la santé publique, l’obésité
est devenue un facteur de risque de premier ordre qu’il
importe de réduire (Fischler, 1993 :309).
Mais une fois toutes ces constatations posées, ou cette
association corrélative inscrite à titre d’argument
central, il reste encore bien des questions en suspens :
pourquoi, notamment, trouvons-nous tant d’obésité en milieu
Innu et, de ce fait, un «facteur de risque» associé avec force Ã
la genèse du diabète? Cette importante prévalence de
l’obésité est-elle une réalité de longue date? Pourquoi
est-il si difficile d’obtenir des résultats dans
l’application des volets du programme de santé visant une
perte pondérale chez les bénéficiaires ou dans la population en
générale? Pourquoi assistons-nous à l’apparition de
l’obésité chez des personnes de plus en plus jeunes en
milieu autochtone? Sans même parler de ce qu’on entend par
obésité ! En effet comme nous le constaterons un peu plus
loin dans ce chapitre, bien que les milieux médicaux identifient
une forte prévalence de l’obésité en milieu autochtone, il
n’en demeure pas moins que, pour un très grand nombre
d'Innus, cet écart à la norme dont parlent les milieux de la
santé fait plutôt référence à une norme sociale ainsi qu’Ã
un standard de reconnaissance sociale et de bonne santé.
L’obésité est considérée par les milieux de la santé
comme une accumulation de gras, alors qu’un poids excessif
est associé à une masse corporelle dépassant des standards
reconnus pour un sexe donné, un groupe d’âge, une taille
dans une population considérée en santé (Charzewska,
1995Â :178). Le Manuel Merk (Berkow, Fletcher & al.,
1988 : 1005) établit pour sa part que l’obésité est
arbitrairement définie par un poids corporel supérieur de
20 % de celui des tables du poids rapporté à la taille. La
littérature propose de nombreuses approches pour définir ce
qu’est l’obésité, mais aujourd’hui
l’indice de masse corporelle (IMC)
[26] est de loin la mesure la
plus largement reconnue par les milieux de la santé du Canada,
des États-Unis et d’Europe.
Au cours de l’année 1999, nous sommes parvenu Ã
établir l’IMC moyen prévalant dans les communautés innues
de Pakua Shipi, Unamen Shipu, Nutakuan, Ekuanitshit et
Matimekush. Pour parvenir à ce résultat, nous avons obtenu, grâce
à la collaboration des infirmières des centres de santé de
chacune de ces communautés, le poids, la taille, l’âge et
le sexe des personnes de plus de 15 ans ayant consulté au moins
une fois un professionnel de la santé au cours d’une
période de plus d’un mois. Comme nous le constatons au
Tableau 6.1, l’IMC moyen des adultes de chacune de ces
communautés se trouve nettement au-dessus de la zone D, qui
correspond à tout IMC se situant au-delà de 27
[27]. Cette troublante
réalité soulève tout de même de nombreuses questions. Et
notamment d’établir si cette forte prévalence d’un
poids associé à l’émergence de problèmes de santé est un
fait ancien ou récent !
Dans leur rapport d’évaluation concernant
l’implantation d’une intervention éducative destinée
aux patients cris diabétiques, Lavallée, Robinson &
Verronneau (1994) mentionnent qu’il est difficile
d’obtenir des résultats en ce qui concerne la perte de
poids des personnes diabétiques, et que cette difficulté est
probablement enracinée dans une « tendance séculaire Ã
l’obésité, observée chez les Cris depuis une dizaine
d’années» (Lavallée, Robinson & Verronneau, 1991 ;
Thouez & al., 1990). L’utilisation de
l’adjectif «séculaire» par ces chercheurs laisse entendre
que l’obésité chez les Cris et peut-être chez les peuples
des Premières Nations en général existe depuis des siècles. VoilÃ
bien une affirmation qui mériterait d’être documentée. Bien
que l’Enquête de santé Québec auprès des Cris de la
Baie-James (Daveluy & al., 1994) démontre qu’à la fin
des années 1980, 80 % des Cris présentaient un IMC non
associé à la santé (46 %=obésité,
34Â %Â =Â embonpoint), nous ne partageons pas
l’affirmation voulant que l’obésité soit une réalité
très ancienne chez les peuples des Premières Nations.
Comme nous le mentionnions au chapitre trois, en 1948, le
père Lionel Labrèche décrivait les Innus de Pessamit en reprenant
à son compte les propos du père Lejeune datant des années 1633.
Il y décrivait les Innus comme des personnes grandes, fortes et
robustes en plus d’être bien proportionnées. En somme,
aucune observation relative à la présence d’obésité.
Les témoignages recueillis dans quelques documents
historiques nous portent plutôt à croire que l’obésité est
une réalité relativement récente dans l’histoire des Innus.
Comme les préoccupations relatives à un poids dont on considère
qu'il excède des standards acceptables sont présentes en Europe
dès le XV
e siècle, nous estimons que les observations
rapportées par certains écrits historiques peuvent être
considérées comme des indices valables. Il semble que dans la
littérature portant sur les questions amérindiennes, la première
description écrite concernant l’obésité chez les
Autochtones soit celle qui se rapporte aux Pimas faite par Russel
en 1908.
Certain articles of their diet appear to be
markedly flesh producing, and this tendency is at least not
diminished by the habits of life resulting from the semitropical
climate of the Gila Valley. They are noticeably heavier than
individuals belonging to the tribes on the Colorado plateau to
the North and Northeast, and many old persons exhibit a degree of
obesity that is in striking contrast with the tall and sinewy
Indian conventionalised in popular thought. (Russel, 1908Â :
66-78)
Pour les fins de notre recherche, nous avons accédé, grâce Ã
l’aimable collaboration de monsieur René Boudreault, à une
série de photographies prises auprès d'Innus des régions de
Sept-Îles, Nutakuan et du Labrador, au cours de l'année 1924.
Nous reproduisons certaines de ces photographies d’archives
à la page 194. Comme le lecteur pourra le constater,
l’excès de poids n’apparaît pas être le lot de la
majorité des Innus de cette période, tout au moins ceux pris en
compte par ces photographies ! Même si nous ne pouvons pas
affirmer sur la seule base de cette documentation photographique
que l’obésité ne représentait pas une réalité importante
chez les femmes et les hommes appartenant à la nation innue du
début du XX
e siècle.
Lors de notre enquête sur le terrain, nous avons cependant
recueilli de nombreux témoignages qui tendent à démontrer que
l’obésité était relativement rare avant la seconde moitié
du XX
e siècle. Voici à cet effet un extrait tiré
d’une entrevue réalisée auprès d’un homme de 55 ans
de Pessamit. Cet informateur nous offre un regard rétrospectif
concernant certains aspects de la physionomie de membres de sa
famille appartenant à des générations antérieures.
Moi, j’ai connu l’époque où les gens
étaient déjà obèses. Sauf que lorsque je regarde les photos de
famille, comme mon arrière-grand-père, moi, mon grand-père, ma
grand-mère, c’était tous des gens élancés, grands, minces.
Mon père était grand et mince alors que ma mère était assez
costaude. J’ai lu un écrit d’un Père d’ici et
en parlant des gens de Pessamit il écrivait qu’ils étaient
grands, élancés, maigres comme des squelettes, comme des oies.
[...]
Je vais te raconter le récit de mon père. Lorsqu’il
rencontrait des femmes maigres, ben, il disait :
« t’es-tu une feluette toi? Es-tu malade?
Qu’est-ce que t’as? » Quand mon père est arrivé
ici à Pessamit, il y avait des femmes maigres. C’est
probablement ça qui l’a fait choisir ma mère aussi. Parce
que ma mère elle...Moi je l’ai toujours connue costaude.
Quand il voyait une femme maigre ce n'était pas son
affaire ! Ça leur prenait une bonne femme, grosse là . Je
l’ai toujours entendu parler comme ça. Même d’autres
personnes parlaient ainsi. Ils avaient pour leur dire, eux
autres, qu’une bonne femme costaude, elle pouvait accomplir
beaucoup de besogne. (Homme, 55 ans)
Plusieurs éléments sont à retenir de ce témoignage. Tout
d’abord, celui-ci nous permet de constater que, la
physionomie de l’Innu s’est transformée au cours des
dernières décennies. À travers ses dires, cet homme nous
transporte probablement vers le début du XX
e siècle,
en faisant référence à ses arrière-grands-parents qu’il
décrit comme des « gens élancés, grands, minces ».
Notre informateur mentionne un écrit d’un Père ayant
œuvré dans la communauté de Pessamit.
Vraisemblablement, il s’agit du Père Labrèche qui
exerçait son ministère au cours des années 1950. Ce témoignage
nous transporte donc au milieu du XX
e siècle en
faisant référence aux écrits de ce Père. Cette référence nous
permet d’entrevoir une société innue où l’obésité
n’est pas un fait notable. Par ailleurs, il apparaît
qu’une transformation s’opère dans le schéma corporel
des femmes de la seconde moitié du XX
e siècle ainsi
qu’au niveau des attentes des hommes envers celles-ci. Son
père, raconte t-il, désirait trouver une femme «costaude»,
puisque c’était là l’indice d’une femme pouvant
abattre beaucoup de besogne. Par contre, le père de notre
informateur n’est manifestement pas originaire de Pessamit.
Il arrive de la région du Lac Saint-Jean et se retrouve Ã
Pessamit où, semble-t-il, les femmes ne présentent pas les mêmes
caractéristiques physiques que dans sa région. Cette autre
information nous permet d’émettre l’hypothèse que le
schéma corporel des Innus s’est probablement modifié
d’une région à l’autre, à des époques et des rythmes
différents.
À son tour, une femme de 44 ans nous parle de ses
grands-parents comme des personnes présentant des
caractéristiques physiques éloignées du profil de la personne
obèse. Comme l'informateur précédant, elle nous laisse entrevoir
un changement dans le schéma corporel des Innus au cours des
dernières décennies et tout spécialement en ce qui concerne celui
des femmes.
Ma grand-mère était très petite, et pas grande,
et pas grosse non plus. Mon grand-père était très grand, et pas
gros non plus. Ma mère, elle, avait tendance à être grosse mais
cela a diminué avec l'âge et surtout quand elle a commencé son
diabète. Mon père était grand, et il n'était pas gros pour son
âge (Femme, 44 ans).
De son côté, une femme de plus de 80 ans nous affirme que
les Innus d'aujourd'hui présentent un poids nettement plus
important que ceux d'autrefois. Elle associe cette modification
du profil de l'Autochtone à divers changements dont ceux qui
concernent l'alimentation. Après nous avoir mentionné que les
Innus de la fin des années 1990 «sont plus gros qu'avant», cette
informatrice poursuit en nous indiquant que cela doit provenir de
la nourriture.
Il y a cinquante ans, les gens n'étaient pas
gras. Je ne sais pas! C'est peut-être la façon de manger. C'est
ça qui fait engraisser, je pense. Parce qu'il y a tellement de
cochonneries que l'on mange... Que nos jeunes mangent... Que les
miens mangent. (Femme, 83Â ans).
Les extraits d'entrevues qui précèdent nous permettent de
constater qu'il existe dans la population innue de Pessamit la
reconnaissance d'un changement de l'apparence physique chez les
femmes et les hommes au cours des dernières décennies. On peut
toutefois se demander si cette reconnaissance reflète une prise
de conscience collective, à l’instar de ce que souhaite par
exemple la santé publique.
Photos provenant des archives de monsieur René Boudreault
– Innus et Naskapis – Québec – Labrador - 1965
En ce sens, bien que nos informateurs mentionnent que
l’obésité d'aujourd'hui représente une réalité du corps des
Innus qui tranche avec celle de celui de leurs grands-parents et
arrière-grands-parents, nous ne pensons pas que nous pouvons en
conclure qu’il existe dans la population innue en général
une prise de conscience du fait que l'obésité représente une
«menace pour la santé».
Si pour les représentants du monde de la santé publique,
l’obésité se reconnaît, se mesure et représente une cible
importante d’intervention, il en va tout autrement pour la
population innue. À l’occasion d’une étude réalisée
auprès de la population innue de la communauté d’Unamen
Shipu sur la Basse-Côte-Nord (Fecteau & Roy, 1999), 182
questionnaires ont été distribués auprès de femmes et
d’hommes de 15 ans et plus. Un peu plus de 30 % de la
population visée a été rejoint de cette manière
[28].
Une série de huit (8) questions invitaient les participants
à choisir dans une liste de 11 propositions, les trois (3)
problèmes de santé qui menaçaient le plus de cercle de la santé
de Unamen Shipu, des bébés, des enfants, des adolescents,
des adultes, des femmes, des hommes, des aînés.
Les problèmes de santé proposés ont été établis à partir
d'entrevues individuelles et de «focus groups» réalisés auprès de
membres de communautés innues et atikamekw. Le questionnaire a
été par la suite testé auprès de 15 personnes et finalement
distribué largement par l'entremise d'auxiliaires de recherche
issus du milieu. Les choix de problèmes de santé proposés aux
répondants étaient les suivants : maladies de peau,
alcoolisme, asthme, diabète, drogue, hypertension, suicide,
problèmes de communication, obésité, maladies du cœur.
Ce qui nous intéresse ici concerne l'identification de
l'obésité en tant que «problème de santé». Dans l'ensemble, ce
problème n'a été que très faiblement identifié par les
répondants, tout groupe d'âges et de sexes confondus. Par
exemple, seulement 13,8 % d'entre eux ont identifié
l'obésité comme «problème menaçant le cercle de la santé
d’Unamen Shipu», alors que l'alcoolisme a reçu 64,5 %,
la drogue 61,2 % et le diabète 46,7 %. Par contre,
l'obésité a été identifiée avec plus de force dans le cas des
cercles de la santé des bébés (28,7 %), des enfants
(28,3Â %) ainsi que des femmes (32,1Â %). Toutefois, ce
que les enquêteurs ont trouvé particulièrement remarquable et
fort intéressant concerne le fait suivant : plus les
répondants appartenaient aux couches les plus jeunes, plus ils
avaient tendance à identifier l'obésité comme problème menaçant
le cercle de la santé. Par contre, les répondants appartenant au
groupe d'âge regroupant les personnes plus âgées, identifiaient
avec moins de force ce même problème. Ainsi, 0,0 % des aînés
(65 ans et plus) et 4,0 % des gens d'âge mûr (45 à 64 ans)
ont identifié l'obésité comme «menaçant le cercle de la santé
d’Unamen Shipu». Chez les jeunes (15 à 24 ans), le taux
d'identification a été de 23,7 % et de 13,6 % chez les
jeunes adultes (24 Ã 44 ans).
Cette tendance a été remarquée à chacune des questions
concernant l’identification des trois problèmes de santé
qui menaçaient le plus le cercle de la santé des différentes
couches de la population. Notre interprétation de ces résultats
nous porte à croire que la perception des schémas corporels
diffère d’un groupe d’âge à l’autre, et que de
ce fait les critères de normalité peuvent également varier.
6.8.2 Perte de poids et
maladie
Nombreux sont les indices qui nous portent à croire que
l’obésité est associée à une norme identitaire,
c'est-à -dire à une norme au travers de laquelle les Innus de
Pessamit se reconnaissent. D’ailleurs, nos observations
nous amènent à penser que cette constatation est applicable Ã
plusieurs autres communautés autochtones. Une des manifestations
les plus évidentes de cette norme s'exprime dans son association
à la santé. En d'autres mots, la perte de poids est fréquemment
et fortement associée à la perte de la santé, à l'émergence de la
maladie. Les témoignages établissant cette corrélation sont
particulièrement nombreux à Pessamit, mais également dans
d’autres milieux innus. Afin d'illustrer cet élément, nous
utiliserons quelques extraits d’entrevues provenant de
Pessamit ainsi que certains autres, tirés d’entrevues
réalisées spécifiquement auprès de femmes d’autres
communautés innues et qui nous permettent de valider des
hypothèses qui ont émergé de Pessamit.
Le premier extrait provient d'une entrevue réalisée auprès
d'une jeune femme de Pessamit. Les propos de cette dernière
révèlent l'existence d'un système de référence propre à cette
communauté qui n'est située qu'à quelques dizaines de kilomètres
de Baie-Comeau. Pourtant, cette femme a été confrontée de façon
éloquente à un autre système de référence au moment où elle
s’est installée dans la ville de Québec pour y vivre
pendant quelques années. Confrontée aux regards des Autres, qui
dans ce cas sont les citadins de la ville de Québec, elle a dû
composer avec une nouvelle perception d'elle-même.
Être grosse... En tout cas ! Il est
difficile de répondre à cette question. Parce que ça dépend
vraiment. Comme moi là , quand j'étais jeune, j'étais costaude. Ça
ne me faisait rien, je ne me sentais pas grosse, c'est quand j'ai
mis les pieds dans un milieu, comme dans la ville de Québec que
je me suis sentie grosse. Tout le monde était petit, puis moi
j'étais assez costaude.
C'est là que j'ai voulu maigrir. J'ai grossi et je me sens
mal dans mon linge Mais être maigre ou être grosse... Ici, il n'y
a pas beaucoup de monde qui passe des commentaires là -dessus, sur
le poids? Le seul commentaire qu'on entend, c'est que nous autres
on est gros du ventre, petits des jambes, tu comprends? On dit,
on est faites de même. On ne pourra jamais être comme dans les
revues là , en tout cas. Nous autres c'est ça. On est faites
carrées, costaudes, des gros ventres, des petites
jambes.
Physiquement, physiologiquement, on est comme ça. Puis c'est
vrai qu’en général personne est maigre. Si la beauté, c'est
ça comme dans les revues, ben nous autres on a perdu d'avance
(rire). Parce que physiquement, on n'est pas comme ça. Les gens
pensent qu'elle est belle et ça... On a de la misère à nommer des
critères pour nous-mêmes. Il faudrait avoir une couturière
spécialement autochtone qui pourrait faire du linge pour nous.
(rire) (Femme, 33 ans)
À Pessamit, comme dans un grand nombre de communautés des
Premières Nations, le fait de perdre du poids est fréquemment
associé à la maladie. En fait, maigrir est associé à une perte de
santé, à l'apparition d'une maladie ou encore à un comportement
que l'on associera parfois à la consommation de drogue. En somme,
peu ou pas de commentaires d'encouragement sont adressés à une
personne, et tout spécialement à une femme, ayant pris la
décision de perdre du poids. Au contraire, elle entendra, venant
de plusieurs secteurs de la communauté, des commentaires
imprégnés de négatif qui auront pour effet de marquer, de
souligner son écart à la norme.
Aujourd’hui, cela ne fait pas un an, je
commence à retrouver mon appétit que j’avais mais pas
autant. Je me contrôle. Je ne suis pas aussi gourmande
qu’avant. Imagine ce que l’on disait :
« Elle prend de la cocaïne ». Ici, c’est une
image. Quelqu’un qui maigrit du jour au lendemain, le monde
va dire soit que tu es malade, soit que tu prends de la drogue.
Pour moi, les gens disaient que je prenais de la drogue. (Femme,
32 ans)
Cette association entre un état de santé socialement reconnu
et la masse corporelle prend parfois des dimensions qui vont
jusqu'à ébranler les parents et tout spécialement les mères dans
leurs compétences parentales. Ainsi on pourra soupçonner qu'un
enfant du village est porteur d'une maladie parce qu'il présente
un physique considéré comme anormal. Lorsqu'un enfant est
considéré «trop maigre» par des membres ou non de la communauté,
de la famille, des pressions sont exercées sur les parents afin
que ces derniers le fassent manger davantage. Cet extrait d'une
entrevue réalisée auprès d'une Innue de Nutakuan est à cet égard,
fort révélateur.
Ma fille là , elle est maigre. Elle n'est pas
grosse. Mais les femmes disent : «Ta fille est
maigre !Est-elle malade?» Puis, en dedans de moi, moi je me
pose la question :«Est-ce qu'elles disent vrai?» Puis, un
beau jour on a amené ma fille au dispensaire, juste pour vérifier
si elle n'était pas malade. Parce qu'elle était maigre. Elle
était mince. On est arrivé, ils l'ont examinée et puis ils ont
dit qu'elle était normale. Elle était plus normale que les
autres. (rire) (Femme, 55 ans)
Le prochain extrait tiré d'un «focus group» réalisé auprès
de femmes âgées entre 40 et 55 ans, nous permet de constater que
le discours entourant l'apparence du corps de la femme innue
dépasse l'association qui pourrait être faite avec la présence ou
non d'un état de santé reconnu. Aussi, le fait qu'une femme soit
plus mince que grasse, risque de générer à son égard des
commentaires concernant son inclusion ou non à l'intérieur des
schémas de beauté reconnus dans le milieu.
Je trouve que les hommes sont forts au niveau de
l’agressivité envers les femmes. Elles ne sont pas
valorisées. Ils sont négatifs au départ. Les hommes disent :
« On aime mieux avoir une femme grasse, c’est plus
l’fun, c’est plus... C’est beaucoup relié à la
sexualité. Moi j’ai constaté ça. C’est pour ça que la
femme elle ne peut pas se valoriser dans la communauté parce
qu’elle se fait dire si elle n’est pas grassette, si
elle est mince qu’elle est peut-être malade. C’est du
négatif au départ et elle ne peut pas se valoriser. Moi quand
j’ai maigri, les gens me
disaient : « T’es maigre, t’as maigri,
t’es malade ? Qu’est-ce que tu as? »
D’autres disaient : « Ton mari sera plus
intéressé à toi, t’est plus intéressante à regarder. »
(«Focus group» femmes, 40 à 55 ans)
6.8.3 Femme grasse, beauté et
sexualité
L'extrait précédent introduit une autre signification
pouvant être associée à l'obésité. Ainsi, il apparaît que pour
plusieurs hommes, une femme affichant des rondeurs est davantage
attirante qu'une femme mince.
Le regard masculin sur la femme innue peut s'avérer fort
ravageur. En somme, ce n'est certes pas auprès de la gente
masculine qu'une femme désirant perdre quelques kilogrammes
trouvera réconfort et encouragement. Le témoignage suivant d'une
femme innue nous relate son expérience en tant que diabétique
ayant investi des efforts pour perdre du poids.
Ils (des hommes de la communauté ndlr) me
disaient que je n’étais pas belle. Puis après ça que je ne
prenais pas soin de moi. « T’es plus... t’es
plus... Comment est-ce qu’ils disaient ça? Ta chair est
plus... En tout cas t’as plus de graisse. T’as plus
de graisse. Ils disaient : « Une femme qui a
beaucoup de graisse, c’est plus l'fun. C’est plus,
c’est plus touchable... c’est plus "poignable", Ã
taponner ». Moi je ne m’occupais pas de ça. J’ai
dis c’est moi là . C’est moi qui doit se prendre en
main. C’est pas eux autres qui vont me dire quoi faire [¼]
J’ai tout entendu! Tout ce qui est négatif envers ma
personne. « Ton linge est trop grand ». Après ça
qu’est-ce qu’ils disent? « Ton mari te donne pas
assez de sexe ». Après ça... « Tu ne dois pas être
bonne au lit ». Toutes sortes d’affaire comme ça.
Parce que je perdais du poids. Puis les personnes âgées me
disaient : « Qu’est-ce que tu as? T’es
tu malade?» Tout le monde s’inquiétait. T’es tu
malade, t’as maigri? T’es-tu allé voir le médecin?
Es-tu allé voir l’infirmière? Les femmes eux autres, elles
me disaient seulement « T’as maigri, qu’est-ce
que tu as? Es-tu malade? ». C’est tout ce que
j’ai entendu. [¼] Puis les hommes eux autres, c’était
plutôt là , la femme physique là tu sais le physique de la femme,
eux autres... Une grosse femme ça va les attirer. Il y a plus de
poigne. Moi je ne m’occupe pas de ça. (Femme, 46
ans)
Le témoignage d'une jeune femme est particulièrement
révélateur du fait qu'il existe dans la communauté de Pessamit
des normes incontournables en regard de l'apparence physique et
tout particulièrement en ce qui concerne la masse corporelle.
Cette jeune femme scolarisée et originaire de la communauté a
longtemps séjourné à l'extérieur du milieu, soit pour des études,
soit pour le travail. De retour dans sa communauté d'origine en
compagnie de son mari, elle constate rapidement que de nombreuses
transformations s'opèrent chez elle. Après un certain nombre de
mois passés dans son village natal, elle réalise, tout comme son
conjoint d'ailleurs, que son poids s'est accru de 40 livres, que
ses habitudes alimentaires ont considérablement changé et elle
mentionne également que sa manière de s'habiller s'est
radicalement transformée. Les changements dans son schéma
corporel lui apparaissent plutôt anormaux au regard de son style
de vie, de ses exigences et critères personnels.
Il est important de mettre en relief cette phrase prononcée
par notre informatrice afin d'éclairer un lieu d’origine,
une des motivations qui guide les choix alimentaires qu'elle
réalise à ce moment de sa vie : «Dans le fond, je mange ce
que je trouve dans le milieu». Pessamit est situé à un peu plus
de 30 minutes de voiture de Baie-Comeau vers l'Est et vers
l'Ouest de Forestville. Par ailleurs, le village de Ragueneau se
trouve à moins de 10 minutes. Dans chacune de ces localités et
tout particulièrement à Baie-Comeau, se trouvent des épiceries de
tailles variables qui offrent une grande variété d'aliments.
Pessamit, parce que se trouvant sur la trajectoire de la route
138, est donc relié à tous les grands centres urbains du Québec.
Il est facile pour cette localité de s'approvisionner en aliments
de toutes sortes. À vrai dire, toute une variété d'aliments sont
disponibles pour les commerçants de Pessamit, au même titre que
ceux des villes et villages avoisinants. Alors, pourquoi des
informateurs nous mentionne qu'il semble exister un choix bien
limité d'aliments sur la réserve? Pourtant, à quelques kilomètres
de là , il est possible d'obtenir un choix d'aliments variés. Nous
sommes ici en présence d'une réalité fort intéressante que nous
nous devons d'aborder plus à fond. Les observations réalisées
tout au long de nos années de terrain vont dans le même sens. Les
choix alimentaires disponibles sur une réserve comme celle de
Pessamit sont en effet fort limités. Par ailleurs, il arrive que
des commerçants innus voulant offrir une plus grande variété
d'aliments dans leur milieu soient acculés à la faillite. Nous
aborderons plus en profondeur cette question dans une prochaine
section de ce chapitre.
6.8.4 En
conclusion
Nos nombreuses observations réalisées à Pessamit ainsi que
dans plusieurs autres communautés innues
[29] nous permettent
d'affirmer que l'obésité relève d'abord et avant toute chose
d'une norme sociale relativement vigoureuse. Toutefois, il faut
nous garder d'une généralisation, d'une tentative d'application
de cette norme à tous les Innus, qu'ils soient de sexe ou de
groupes d'âges différents. Il nous apparaît manifeste que des
écarts importants existent au niveau des perceptions et des
attentes au regard de la physionomie du corps innu. Ainsi, comme
nous avons tenté de l'illustrer, le schéma corporel de
l’Innu s'est considérablement transformé au cours des
dernières décennies, d'une région à une autre et d'une génération
à l'autre. Par ailleurs, nos observations nous laissent croire
que les transformations qui traversent le corps Innu n'en sont
pas à leurs dernières manifestations. Finalement, il est
essentiel de mettre en évidence le fait que, d’une
génération à l’autre, les perceptions du schéma corporel et
les attentes en ce qui concerne le corps présentent des
variations non négligeables. Nous oserions pratiquement avancer
que les générations représentent en quelque sorte des groupes aux
intérêts parfois bien différents et même opposés.
6.8.5 Jeunesse et schéma
corporel
Les résultats obtenus lors de l'enquête réalisée à Unamen
Shipu (Fecteau & Roy, 1999) et présentés plus haut permettent
de voir se dessiner des différences dans les perceptions et les
attentes des jeunes envers le corps innu. Ainsi, comme nous
l'avons mentionné, les jeunes de cette communauté de la
Basse-Côte-Nord sont apparus davantage sensibles au regard de
l'excès de poids.
Aux premiers instants de notre recherche, la directrice des
services de santé de Pessamit nous a fait part de cette
observation lors d'une conversation sur la question du diabète
dans la communauté. Elle nous a fait remarquer que la
transformation des jeunes de Pessamit était tout à fait
remarquable vers les 16 à 18 ans. Très souvent, mentionna-t-elle,
nous remarquons que les jeunes adolescents de la communauté
ressemblent à tous les jeunes que nous pouvons croiser ailleurs
au pays. Ils sont minces, portent des vestes de cuir, des
lunettes fumées et des coupes de cheveux à la mode. Mais
soudainement, à la fin de l'adolescence, voilà que leur corps se
transforme. Ils gonflent, deviennent gras, Ã l'image de plusieurs
autres membres de la communauté. Cette observation, partagée par
l'ensemble des participants à cette conversation, a marqué un
tournant dans l'élaboration de notre cadre de recherche et dans
l'orientation de notre regard anthropologique. Nous reviendrons
d’ailleurs plus loin sur ce point. Pour l'instant, nous
nous en tenons au fait que cette observation met en relief la
cohabitation de différents schémas corporels dans la population
innue de Pessamit. Cette variation est tout particulièrement
remarquable depuis une perspective générationnelle. Nous avons
réalisé des observations similaires dans d'autres milieux innus.
En 1996, dans le cadre de nos recherches de maîtrise dans la
communauté atikamekw d'Opitciwan, un homme corpulent, au début de
la quarantaine, nous a fait remarquer qu'il trouvait
particulièrement difficile de subir les sarcasmes des jeunes :
«les jeunes se moquent de moi parce ce que je suis gros». Ce type
de comportements, de moqueries envers l'obésité, peut également
se remarquer à Pessamit ainsi que dans d'autres communautés. Ces
manifestations ne peuvent être passées sous silence puisqu'elles
illustrent l'existence d'un discours divergent au sein de la
communauté envers une norme sociale concernant le schéma corporel
qui apparaît très forte.
Nous assistons à une transformation du schéma corporel de
l'Innu depuis plusieurs générations. Nous sommes néanmoins bien
loin de cette «tendance séculaire» à l'obésité que nous avons
précédemment mentionnée. Les quelques extraits qui suivent
originent tous d'entrevues réalisées auprès de jeunes femmes et
hommes de Pessamit. Ils permettent d'appréhender l'existence d'un
mouvement dans la conception du corps qui brise cette perception,
qui tend à homogénéiser le corps de l'Innu dans une «tendance».
Toutefois, l'association générationnelle entre les différentes
perceptions et conceptions du corps de l'Innu ne peut s'expliquer
uniquement par le rapport à l'âge. Cette corrélation avec le
facteur âge met en perspective des parcours de vie fort
diversifiés et des rapports à l'histoire qui doivent être mis en
relief. L'absence ou la présence de la scolarisation des acteurs
joue un rôle dans cette variation mais également le rapport
formel et informel avec le monde extérieur à la réserve.
Nous l'avons précédemment souligné, de nombreux témoignages
de femmes de Pessamit et d'autres communautés innues nous ont
laissés entendre que l'Innu estimait davantage la femme
présentant de bonnes rondeurs. Ce premier extrait tiré d'une
entrevue réalisée auprès d'un jeune homme au début de la
trentaine qui a vécu de longues périodes en milieu urbain et qui
détient une formation universitaire, illustre que nous ne pouvons
appliquer mur à mur cette description des attentes.
Moi, je voudrais sortir avec une femme. Je
préfère une mince. Donc, les critères (rire), les critères que je
me mets c'est que... Moi je n'aimerais pas sortir avec une femme
grasse. [¼] Moi, j'aime une femme qui... J'aime une femme qui est
un peu sportive. Parce que moi aussi je pratique beaucoup de
sports. [¼] Je me dis qu'en pratiquant le sport avec une femme,
comme le ski de fond, c'est très plaisant, c'est très
intéressant. (Homme, 33 ans)
Un autre nous mentionne que le fait qu'une femme soit plutôt
grasse ne le dérange pas. Il n'élabore pas davantage sur cette
question mais son discours laisse voir une variable quant aux
attentes que révélaient le discours des femmes. Les
considérations de ce jeune homme, en ce qui a trait à la beauté
d'une femme, ne portent pas principalement sur le nombre de
kilogrammes que cette dernière arbore.
Chez une fille, je regarde la beauté. Mais si
elle est grasse, cela ne me dérange pas plus que ça. J'ai
beaucoup d'amies qui sont grasses. Mois je ne sais pas pourquoi,
mais je regarde souvent les souliers. On dirait que ce genre de
personnes, qui ne fait pas attention à ses souliers ou qui a des
bas troués, cela ne m'intéresse pas. Je ne dis pas que je fais
toujours attention à ma santé mais je suis assez scrupuleux pour
mon hygiène corporelle (Homme, 19 ans).
Cet autre extrait, provenant d'une entrevue réalisée auprès
d'une jeune femme de 19 ans, rend compte, depuis l'intérieur, des
attentes de certaines couches de la jeunesse innue. Les propos de
cette jeune femme qui fréquente une institution collégiale,
révèlent un regard historique et critique en regard d'un passé
plus ou moins récent ainsi qu'envers sa contemporanéité.
Mais mettons que je vais voir quelqu'un que j'ai
connu tout le temps plus petite, qui est rendue très, très
grosse. Tu sais, elle a un problème. Soit qu'elle mange ses
émotions ou qu'il y a un problème, un manque de vitalité. Mais,
c'est sûr que ça ne prend pas grand chose pour prendre du poids.
Tu sais, t'as juste une petite peine d'amour là , tu pars Ã
manger. Mais là , il y en a qui se reprennent pas non plus. Avant
ça, on disait, il y a un certain temps, dans certaines
communautés que quand quelqu'un maigrit, c'est quelqu'un qui est
malade. Le fait d'être gras, c'était un critère de santé. [¼]
Mais aujourd'hui, tu regardes les jeunes, ils veulent tous peser
100 livres. Ceux de mon âge, mais les petites, celles qui vont
entrer dans l'adolescence, eux autres, elles veulent plus
s'identifier aux mannequins qu'on voit ça fait que. Mais tu sais,
c'est quand même... Moi, je trouve ça, que c'est trop mince.
(Femme, 19 ans)
6.8.6 En conclusion
Ce que cette partie de notre thèse met en lumière ici est le
fait que le schéma corporel de l’Innu s’est
considérablement transformé au cours des dernières décennies. Le
discours des Innus, au même titre que certaines archives
photographiques, nous apprend que l’obésité est un
phénomène relativement nouveau dans la société innue du moins
dans les proportions qu’il prend aujourd’hui. Mais
est-ce que ce corps s’est uniquement transformé et
construit en regard d’impératifs biologiques et génétiques.
Ce que le discours nous révèle est entre autres que
l’obésité n’est pas seulement un phénomène qui
s’impose. Elle est une réalité corporelle qui correspond
également à des désirs, à des souhaits, à des interprétations. La
force, la réussite, la beauté et même l’attrait sexuel se
sont vu associés peu à peu au corps gras, bien portant. Être gras
c’est également être en santé. Ce que nous suggère les
précédentes données c’est que le corps est également le
fruit d’une construction des acteurs sociaux.
L’obésité s’est peu à peu inscrite dans la trame
identitaire et culturel propre à la société innue de Pessamit.
C’est avec ce corps bien portant que l’Innu
contemporain se reconnaît et reconnaît les siens. C’est
avec ce corps que l’Innu crée des liens sociaux et
d’appartenance avec son groupe communautaire voire même
national. Reconnu au sein de cette société, ce corps n’est
pas anormal, malade. Il est un signe de reconnaissance, il est un
outil d’affirmation identitaire au quotidien tant auprès
des siens que des Autres. Le corps de l’Innu est le plus
naturel de ses objets et de ses moyens techniques mais il est
également ce lieu où s’inscrit son histoire et qui dévoile
en quelque sorte certaines caractéristiques de son rapports aux
siens, aux Autres et de la place qu’il occupe dans son
univers. Si ce corps est « anormal » aux yeux des
professionnels de la santé, il n’en demeure pas moins
qu’il est tout à fait « normal » à ceux des
Innus. Surtout que sans ce corps, tel que profilé dans
l’aujourd’hui, l’accès à sa propre société
risque d’être compromise.
6.9
Transformations de l'acte alimentaire et identité
Ce qu'on mange là , précise Cyril, c'est pas vraiment
indien. C'est de la cuisine indienne antillaise. On est si loin
de l'Inde, les gens pouvaient pas toujours se procurer les mêmes
épices, il fallait se débrouiller. C'est l'histoire, c'est le
changement, cette cuisine.
À l'autre bout de la table, Ash, jusque-là concentré
en silence sur ce qu'il mangeait, laisse bruyamment choir ses
couverts sur son assiette. Yasmin n'a de lui qu'une vision
partielle à cause du contre-jour qui l'éblouit; elle distingue le
jeune visage, épuré par les éclats de lumière qui le sculptent,
et elle se demande ce qui a suscité une parelle colère.
'ttention, Patron! proteste Ash. T'es pas loin de
dire qu'on n'est pas vraiment indiens.
Je parle de cuisine. Du point de vue racial,
si...
Neil Bissoondath, Tous ces mondes en elle
.
Lorsqu'une personne reçoit un diagnostic de diabète, elle
reçoit du même coup une série de conseils, recommandations et
prescriptions qui concernent de nombreux aspects de sa vie. Mais
ce sont tout particulièrement les comportements alimentaires que
visent les professionnels de la santé. Ces derniers considèrent
les comportements alimentaires strictement comme des habitudes.
De nombreux auteurs considèrent que la prédominance de l'obésité
est, à toutes fins pratiques, le résultat d'un apport calorique
supérieur à la dépense énergétique pouvant provenir d’une
diminution des activités physiques ( Evers & al., 1987;
Montour, Macauley & Adelson, 1988; Young, 1987).
Conséquemment, les réseaux de la santé qui déservent les
communautés des Premières Nations ont investi et investissent
toujours des ressources humaines et financières importantes dans
le secteur de la nutrition. Tous ces efforts ont été investis
dans le but d'assurer la transmission de « bonnes et saines
habitudes alimentaires » chez les membres des Premières
Nations concernés. Par exemple, depuis le début des années 1990,
deux guides alimentaires adaptés à la culture innue ont été
élaborés et diffusés dans un grand nombre de communautés. La
première version a été réalisée en 1991 par le Conseil atikamekw
montagnais (CAM) et distribuée dans l'ensemble des communautés
concernées. Toutefois, la seconde version a, cette fois, été
élaborée par les services de santé relevant du regroupement Mamit
Inuat et distribuée sur une base un peu plus restreinte. De leur
côté, les services de santé Innus de Pessamit bénéficient des
services d'une technicienne en nutrition originaire du milieu, en
plus d'avoir accès aux services d'une diététicienne de
Baie-Comeau. Une nutritionniste est également à l'emploi des
services de santé de Pakua Shipi, Unamen Shipu et Ekuanitshit.
Pour leur part, les services de santé innus de Nutakuan ont fait
le choix d'engager une professionnelle de la nutrition sur une
base régulière. Malgré des efforts constants et répétés, il
apparaît fort difficile d'initier des modifications
substantielles dans les comportements alimentaires des
populations visées, et encore plus chez les personnes diabétiques
elles-mêmes.
Les insuccès répétitifs des approches classiques de la santé
relèvent probablement, en partie, du fait que les sciences dites
exactes appliquent leurs méthodes et leurs conceptions de façon
sans doute rigoureuse, mais aussi quelque peu réductrice. Ces
approches maintiennent bien vivantes deux illusions. D'une part,
elles supposent faussement, que les pratiques alimentaires ne
relèvent que d'habitudes ou de comportements qu'il suffit de
corriger. Ces approches scientifiques oublient en effet
que :
Chaque habitude alimentaire compose un minuscule
carrefour d'histoires. Dans «l'invisible quotidien» sous le
système silencieux et répétitif des servitudes quotidiennes dont
on s'acquitte comme par habitude, l'esprit ailleurs, dans une
série d'opérations exécutées machinalement dont l'enchaînement
suit un dessein traditionnel dissimulé sous le masque de
l'évidence première, s'empile en fait un montage subtil de
gestes, de rites et de coutumes pratiquées (Giard, 1994 :
240).
D'autre part, les tenants de ces approches font souvent
preuve d'un positivisme naïf en considèrant que science et vérité
se confondent (Fischler, 1993Â :13). Si l'homme se nourrit de
protéines, de glucides, de vitamines et lipides, il assimile du
même coup une série de symboles, de mythes et rêves. L'acte
alimentaire est un acte «humain total». Il convoque l'homme dans
sa globalité. L'ordre du mangeable est déterminé par un ensemble
complexe comprenant entre autres les représentations sociales,
les pratiques de distinction, les croyances, les coutumes, les
mythes ainsi que le sens du sacré (Poulain, 1997 :19).
Toutes les cultures du monde sont pourvues d'un appareil de
catégories et de règles alimentaires et d'une série de
prescriptions ou d'interdictions concernant ce qu'il faut manger
et comment il faut le manger (Fishchler, 1993Â : 58).
Nombreuses sont les études qui démontrent une profonde
association entre la nourriture et l'identité de l'individu mais
également d'un groupe social (Giard, 1994; Garine, 1995; Counihan
& Van Esterik, 1997; Beardsworth & Keil, 1997)
Comme le soulignent Counihan et Van Esterik, «Food is life,
and life can be studied and understood through food» (1997 : 1).
Suivant cette ligne de pensée, nous constaterons dans les
prochaines pages que les comportements alimentaires des Innus se
sont profondément transformés au cours des dernières décennies et
que ces transformations reflètent des choix qui s'intègrent
intimement à la trame identitaire innue, à son histoire ainsi
qu'à ses rapports avec la société dominante de même qu'avec les
Premières Nations en général.
À ce propos l'anthropologue Gretchen Chesley Lang a mis en
lumière, dans une recherche effectuée dans une communauté de la
nation Dakota, que le discours des personnes diabétiques révélait
«their collective identity and that are creative enterprises in
what Cohen calls "symbolizing boundaries" » (Lang,
1989 : 320). Cette symbolisation des frontières s'exprimait
entre autres par le biais de la nourriture. Ainsi, la
non-application de certaines recommandations alimentaires des
nutritionnistes était expliquée par les personnes interviewées de
la façon suivante :
"Some foods in these diets are ones many of us
don't like; asparagus, brocoli, lettuce and so much salad, green
vegetables. These are expensive too, and people don't buy them
when they go to the store." More striking, however, was the way
in which people elaborated upon the difference between their
present diet and that of an idealized pre-reservation past (Lang,
1989 : 314).
Rappelons que Roland Barthes, dans les
Mythologies
(1957), illustre avec éloquence la forte association symbolique
entre alimentation et identité nationale.
Le vin est senti par la nation française comme un
bien qui lui est propre, au même titre que ses trois cent
soixante espèces de fromages et sa culture. C'est une
boisson-totem correspondant au lait de la vache hollandaise ou au
thé absorbé cérémonieusement par la famille royale anglaise. [¼]
Comme le vin, le bifteck est, en France, élément de base
nationalisé plus encore que socialisé; il figure dans tous les
décors de la vie alimentaire... (Barthe,
1957Â :74-78).
Plus récemment, l'anthropologue Wilk (1999) abordait la
question de la cuisine
authentiquement nationale dans
les Caraïbes en analysant le cas particulier de Belize. Cet
auteur illustre qu'au niveau local les choix alimentaires sont
utilisés tant d'un point de vue personnel que social et politique
pour exprimer et manifester l'appartenance à un peuple, à une
nation ou pour se distinguer des autres. De plus, Wilk démontre
que ce qui est considéré comme une nourriture authentiquement
nationale est en quelque sorte une construction. Celle-ci peut se
comprendre en prenant bien entendu en considération le contexte
actuel, mais également le contexte historique. Ainsi, il propose
« to bring back the discussion back to earth in Belize, we
need to begin with the colonial regime of consumption and
describe the way it set the stage and provided scenery for the
drama of local vs global » (Wilk, 1999 : 249).
Le discours des Innus de Pessamit et d'autres communautés
permet de constater que l'acte alimentaire s'est considérablement
transformé au cours des dernières décennies et que ces
transformations sont intimement liées aux rapports entretenus
entre le milieu innu et la société dominante. La définition de la
nourriture dite innue s'est modifiée au cours des décennies.
Progressivement de nouveaux éléments, provenant de la culture
dominante, ont été intégrés dans le champ de la «nourriture
traditionnelle», de la «nourriture innue». Alors que certains
voient dans ce phénomène un processus d'acculturation résultant
d'un inéluctable processus d'homogénéisation de la culture locale
à la culture globale, nous abordons ce processus depuis une
perspective de création et de construction identitaire locale. Au
niveau local, nous assistons selon nous à une construction
culturelle originale dans le cadre de la rencontre avec la
culture dominante ou, encore, avec la culture globale. Ainsi, ce
qui est perçu par nous comme homogène, c'est la nature de la
rencontre entre le global et le local et non pas la culture que
cette rencontre engendre.
If we think of the global culture as constituted
by drama, we can perhaps locate the homogeneity in a common
dramatic structure of encounter, while the local actors, symbols,
and performances of the drama proliferate in splendid diversity.
In this way, the global ecumene becomes a unifying drama, rather
than a uniform culture, a constant array of goods or a
constellation of meanings (Wilk, 1999 : 248).
6.9.1 Nourriture accessible et
inaccessible
La banique est dans toutes les communautés innues présentée
comme le pain traditionnel. Il y a moins d'un siècle, ce pain se
cuisinait toujours dans un sable préalablement réchauffé à l'aide
d'un feu de bois. Aujourd'hui, il est généralement cuisiné sur la
cuisinière, dans un poêlon ou dans le four. Nos premiers contacts
en milieu innus ont eu lieu en 1986, dans la communauté
d’Unamen Shipu (La Romaine) sur la Basse-Côte-Nord au
Québec. Un Innu natif de Nutakuan qui travaillait à cette époque
pour le défunt
Conseil Atikamekw-Montagnais (CAM) nous
avait mentionné qu’Unamen Shipu constituait probablement un
des villages les plus proches de la tradition innue. Par exemple,
mentionnait-il, les femmes âgées de ce village portent toujours
l'habit traditionnel, c'est-à -dire le chapeau de feutre orné de
perles et la jupe. Les hommes âgés y portent pour leur part
le pantalon de coton noir ainsi que la petite veste blanche de
même que les mocassins. Il avait mentionné aussi le fait qu'Ã
Unamen Shipu les gens s'alimentaient de façon plus traditionnelle
que les autres Innus qui étaient plus occidentalisés. Ainsi, les
Innus d’Unamen Shipu mangeaient davantage de viande de bois
et de banique. La banique, pain traditionnel innu, était de tous
les repas dans les maisonnées. La préparation de ce pain
accaparait d'ailleurs un temps important dans le quotidien des
femmes innues.
Il apparaît que l'appellation banique provient du terme
bannock qui englobe toutes les sortes de pains plats fabriqués en
Écosse, en Irlande et dans le nord de l'Angleterre depuis des
siècles. De toute évidence, le pain traditionnel innu est en
quelque sorte le résultat d'emprunts où plutôt d'inclusions
d'éléments culturels étrangers et considérés, depuis plusieurs
décennies, comme appartenant au cœur même de la culture
innue.
L'exemple de la banique illustre le processus d'inclusion
d'éléments alimentaires dans le champ culturel et identitaire du
peuple innu. Les gens les plus âgés racontent que l'alimentation
des Innus, avant les années 1950, était principalement constituée
de farine, de graisse, de sel et de thé ainsi que de viande de
bois. Nos informateurs n'associent jamais, de prime abord, ces
aliments à une nourriture de Blanc. Au contraire, ces éléments
constitutifs du menu des familles innues qui séjournaient pour de
longues périodes dans la forêt apparaissent dans le discours
contemporain comme intégrés depuis toujours à la trame
identitaire, Ã la culture innue. Voici en quels termes un homme
nous décrit ses souvenirs quant à son régime alimentaire Ã
l'époque où il séjournait de longues périodes dans le bois, avant
les années 1950.
Du thé, du pain, de la banique, de la graisse, du
saindoux. Les soirs, des fois, je mangeais du lièvre ou bien du
castor. La seule fois qu'on mangeait bien, c'était le soir. De la
mélasse et parfois on changeait pour de la cassonade. Des fois le
soir on mangeait de l'orignal. C'était principalement l'hiver que
l'on allait dans le bois. Maintenant mon alimentation c'est du
Cool-Aid, du porc, de la viande hachée. (Homme 49
ans).
À l'exception du lièvre, du castor et de l'orignal, tous les
autres éléments constitutifs de sa diète sont des produits que,
nécessairement, ses parents se procuraient au comptoir du magasin
général. Une femme âgée nous raconte pour sa part qu'au cours des
années 1920 à 1940, les Innus de Pessamit mangeaient, Ã
l'occasion seulement, de la viande de bois comme de l'orignal ou
du castor. Mentionnons qu’au cours des années 1930 à 1950
le castor était devenu rare au point qu’il était interdit
de le chasser.
On ne devait pas manger de porc, je pense bien,
très souvent. Peut-être le dimanche. La viande d'abord on n'en
mangeait presque pas. Parce que la viande n'était pas disponible
là -bas. Il n'y en avait pas. Et puis, quand il y avait...
Qu'est-ce que l'on mangeait? Il devait y avoir du jambon. Ce que
l'on vendait, nous autres dans les magasins, c'était du bacon, en
morceaux. Et après ça, il y avait des morceaux de jambon que l'on
vendait et puis il fallait les conserver durant l'été. Ça fait
que là , il fallait conserver le bacon et le jambon, pour pas que
les mouches se mettent là -dedans. Le commis qu'il y avait là , Ã
la Baie d'Hudson, il sauçait ça dans le sirop. Puis il mettait
du, je ne sais pas quoi sur le dessus. C'est comme si c'était de
la sciure de bois. Puis ça collait après. Et puis quand on le
vendait là , il fallait couper ça comme ça... Enlever ça comme ça.
Tu sais ? Le dessus, puis la viande était là , en dedans.
(Femme, 83 ans)
Cet extrait nous porte à l'orée d'une piste fort
intéressante concernant les dynamiques d'inclusion de nouveaux
éléments alimentaires dans la culture innue, à l’occasion
de rapports coloniaux. Cette informatrice associe la viande de
porc à un aliment relativement rare dans le menu quotidien des
Innus de la première moitié du XX
e siècle. Cette
viande est présentée comme un mets qui se consomme tout
spécialement le dimanche. Dans ce village innu, comme dans bien
d'autres, l'emprise de la religion catholique a permis de donner
au dimanche une connotation toute particulière. «Jour du
Seigneur» évidemment mais également jour de repos, jour du repas
dominical. Pour ce repas, la table est mise et bien mise! Elle
est ornée de la plus belle vaisselle et la cuisinière de la
maison s'efforce de faire plaisir, de gâter ses convives.
À la lueur de nos informations, il apparaît que les aliments
consommés en cette journée étaient choisis en fonction de leur
caractère festif. Il s'agissait d'aliments qu'on ne pouvait
consommer au quotidien et qui, en quelque sorte, étaient associés
à des produits de luxe. Ainsi, des informatrices nous mentionnent
en se remémorant à leurs enfances, au début des années 1960,
que :
... le dimanche, quand il n'y avait pas de
sucrerie c'était pas comme un dimanche ordinaire. Parce que ma
grand-mère, à tous les dimanches, quand on restait chez elle,
elle nous préparait un gâteau, du jello avec du Dream Whip.
(Femmes, 45 ans).
Parce que comme je te le disais, ma grand-mère cuisinait
beaucoup. Elle faisait des tartes. Tu pouvais avoir des tartes
aux bananes, des tartes au chocolat, ou je sais pas moi,
tellement de sortes de tartes là . Comme des gâteaux aussi.
T'avais tellement de sortes de gâteaux, comme un gâteau, je sais
pas moi, au chocolat, elle en faisait tellement. C'est pour ça
que je t'ai dit, que la première chose c'est la crème glacée,
ben, t'en avais pas à tous les jours la crème glacée. C'était
tout un luxe. (Femme, 49 ans)
Une autre femme, un peu plus âgée, raconte que lorsqu'elle
était enfant, le dimanche représentait une journée bien spéciale.
C'était la journée «du gros luxe». Le menu du repas était
constitué de «porc frais, de poulet, de bonne soupe, de gâteau et
de jello». Ces aliments associés à des produits de luxe étaient
particulièrement accessibles aux personnes qui détenaient un
emploi salarié.
On mangeait du poulet. On mangeait des gros
desserts, du jello, des gâteaux. C’était du luxe pour moi.
Des fois, je faisais du ménage chez mes tantes et je mangeais là .
Je trouvais qu'on y mangeait bien parce que mes tantes n'étaient
pas des femmes qui avaient beaucoup d’enfants. J’ai
même deux de mes tantes qui en avaient pas du tout. Elles
travaillaient pour Hydro-Québec et avaient de bons salaires.
Quand j’allais chez mes tantes, elles ne payaient pas pour
mes services mais c’était pourvu que je puisse manger ce
que j'y trouvais. Et c’était déjà beaucoup.
J’ai abandonné l’école assez jeune. J’étais
alors en 7e année. Je me suis réinscrite après mon
mariage. Là , j’ai suivi des cours aux adultes et j’ai
fini mon secondaire cinq. C’est là que je me suis trouvé du
travail parce qu’avant, je n’aurais pas été capable
de continuer. Mes parents avaient de la misère Ã
m’habiller. Alors il fallait que je travaille.
À mon premier salaire, j’ai offert à ma mère des plats
à gâteaux. Là , je m’étais toujours dit quand je voyais ma
mère faire des gâteaux avec des plats noircis et elle les faisait
toujours brûler. Elle faisait pitié. Je m’étais toujours
dit que si je pouvais avoir de l’argent, je lui payerais
des plats à gâteaux. Dans ce temps-là , il y avait des catalogues
et je regardais toujours le catalogue. Quand j’ai travaillé
et que j’ai eu un salaire, j’ai commandé ces plats.
Je ne peux pas décrire ce que j’avais ressenti à ce
moment-là . C’était comme un rêve. Dans le temps, il ne
m’ont pas coûté une fortune. Peut-être deux piastres, mais
c’était beaucoup. C’est comme si aujourd’hui je
lui offrais une batterie de cuisine. Mais je m’étais
toujours dit : «Si jamais je travaille, je vais gâter mes
parents parce que je les ai toujours vu trimer dur pour faire
vivre la famille». Moi je suis la deuxième de la famille et je
trouvais que mes petits frères faisaient pitié. Quand, des fois,
je faisais des sous chez ma tante, on pouvait parfois me donner
deux, trois piastres. Je les gâtais en achetant des bonbons.
(Femme, 55 ans)
L'extrait précédent ainsi que le suivant sont fort
éloquents. Chacune des informatrices nous présente une
composition pratiquement identique des menus du dimanche de leur
enfance. Elles font état du fait que de pouvoir manger ces
produits relevait de «l'événement spécial», du «luxe», de
«l'extraordinaire». L'ordinaire, le menu quotidien de la vie de
tous les jours étant associé à la viande de bois, aux patates
alors que le «luxe», le plaisir, la réussite sont associés à ces
produits qu'il était seulement possible de s'offrir si l’on
recevait un salaire ou si l’on possédait les sommes
d'argent nécessaires à leur achat.
Nous autres, on ne connaissait pas ça des fruits.
On n’en mangeait peut-être une fois dans l’année. Je
me souviens à l’automne. Il y avait des vendeurs de pommes
qui passaient et quand ma mère en achetait, on avait droit
seulement à une moitié de pomme. On mangeait presque uniquement
de la fricassée, de la viande de bois... C’est de la bonne
cuisine, par exemple. On mangeait aussi du lièvre, de la perdrix.
Du castor on n’en mangeait pas. Le dimanche c’était
spécial. C’était du porc frais, du poulet et de la bonne
soupe, du gâteau et du jello. Le dimanche, c’était du gros
luxe. Moi, quand j’ai commencé à travailler, mes parents
j’ai dit que j’allais les gâter. La première chose
que j’ai acheté, c’est un «frigidaire» à ma mère.
Après ça, j’ai acheté à la fête de mon père un gros
«lazyboy». Après ça, j’ai posé du prélart partout
et du tapis, j’ai acheté des «sets» de chambres pour mes
sœurs et pour moi. J’ai tout acheté. Je les ai tous
remeublés. C’était le grand luxe quand j’ai commencé
à travailler. Avec mon frère qui travaillait aussi, on allait en
ville et on remplissait deux paniers d’épicerie. On mettait
tout dans les paniers : des sucreries, tout ce qui nous a
manqué, des gâteaux, des céréales. Les céréales c’était du
luxe autrefois. On achetait aussi beaucoup de viande et des
fruits. (Femme, 52 ans)
Ces quelques extraits illustrent, en quelque sorte, la
stratification sociale de la diète alimentaire au cours de la
première moitié du XX
e siècle et du début de la
seconde moitié de celui-ci à Pessamit. Le repas quotidien des
Innus de Pessamit était composé, à l'occasion, de viande de bois
mais comme nous le soulignait avec humour une informatrice
«...quand j'avais neuf ans, neuf ans et demi, je m'en rappelle en
hiver on mangeait des patates, des patates, des patates avec du
lard salé, des patates bouillies. [¼] Parfois ce pouvait être des
macaronis avec des patates...» (Femme, 51 ans). Toutefois, cette
même informatrice mentionne comme les précédentes que le dimanche
«on mangeait du porc, du poulet ou des pâtés à la viande». Une
informatrice de 41 ans mentionne que lorsqu'elle était
petite, «le luxe c’était un gâteau, ou de la tarte et cela
n’arrivait que le dimanche normalement. Quand mes
sÅ“urs ont commencé à travailler, elles ont commencé Ã
acheter des liqueurs, des gâteaux...»
Une autre informatrice de 32 ans, donc un peu plus jeune que
les précédentes, mentionne que lorsque ses parents désiraient
faire plaisir aux enfants, leur offrir une gâterie, ils
achetaient du «fast food » (frites, hamburgers). Ces
produits alimentaires, mentionne-t-elle, représentaient des
produits de luxe, l'inhabituel, ce que l'argent permettait de
s'offrir.
Dans ce contexte, comme le souligne Wilk (1999), les
produits locaux comme la viande de bois ainsi que certains
aliments déjà fortement intégrés à la trame alimentaire sont
positionnés au bas d'une échelle d'appréciation. Par contre, les
produits alimentaires consommés de façon régulière par les Blancs
et plus spécialement par ceux qui vivent sur la réserve
(commerçants, fonctionnaires, prêtres, professionnels de la
santé, etc.) se retrouvent au haut de l'échelle d'appréciation.
Nourriture des pauvres, des colonisés versus nourriture des
riches, des gens de pouvoir. L'alimentation est au cœur du
développement de l'obésité. Nous estimons donc qu'il est
totalement illusoire de tenter de comprendre les transformations
du schéma corporel autochtone sans considérer les transformations
qui ont traversé l'acte alimentaire. Ces transformations sont des
actes de création culturelle émanant d'acteurs sociaux soucieux
d'indépendance et d'autonomie dans un contexte de colonialisme
interne. Elles sont l'œuvre du métissage qui est en quelque
sorte un mécanisme qui survient au sein d'une situation
historique marquée entre autres par des rapports de force de type
colonial. Ce métissage permet à certains éléments, associés à la
culture dominante, de devenir tout à coup compatibles avec la
culture locale. Ils deviennent non seulement compatibles mais
également sources de nouveaux éléments totalement imprévus.
Diet was highly class stratified. A single scale
of values placed local products at the bottom and increasingly
expensive and rare imports at the top. Imports were available to
anyone who had money, but in practice people did not usually
consume above their class, whatever their economic resources.
These structures were only relaxed during the Christmas season,
when the most exclusive products circulated at every kind of
festivity. At this time the elite placed special emphasis on rare
delicacies obtained directly from England through private
networks of friends and relatives. Among the labouring class,
almost any kind of store-bought food was considered superior to
the rural diet based on root crops, rice, game, fruits, and
vegetables (Wilk, 1999 : 249).
C'est dans ce contexte du milieu du XX
e siècle
que s'est considérablement transformé l'acte alimentaire innu de
Pessamit. Ces transformations ont permis l'inclusion dans la
trame identitaire innue de nouveaux éléments originalement
associés à la culture dominante mais qui, rapidement, sont
devenus des éléments de la culture locale. Toutefois, bien
d'autres produits alimentaires de même origine ne sont pas
parvenus à s'y inscrire. Il est fort intéressant de constater
qu'un très grand nombre de produits alimentaires associés au
«fast food» ou encore à forte teneur en sucre raffiné font
aujourd'hui partie du panier d'épicerie d'une majorité de
familles innues. C’est donc par le biais du procès de
consommation que s’est considérablement transformé le code
alimentaire et identitaire de l’Innu au cours des dernières
décennies. Ce jeu d’emprunts, ce bricolage culturel met
selon nous en évidence la nature des rapports entretenus entre la
société Innue et la société dominante.
6.9.2 Aliments d'inclusion –
aliments d'exclusion
Nombreuses sont les transformations qui ont modifié l'acte
alimentaire innu et qui lui donnent ses dimensions et dynamiques
contemporaines. À l'intérieur de la réserve, se sont définis des
comportements, des attitudes, des façons et manières d'être ainsi
que de manger qui permettent de distinguer qui est «de
l'intérieur» et qui est «de l'extérieur». Qui est Innu et qui ne
l'est pas? Ce qui n'est pas innu, sera fréquemment associé au
monde des non autochtones, à la société blanche, à la société
dominante. La seconde moitié du XX
e siècle a donné
lieu à un accroissement des revendications des peuples des
Premières Nations et parfois à l'antagonisation des rapports avec
la société non autochtone. Dans ce contexte les caractéristiques
identitaires donnant droit à l'inclusion dans un groupe ou dans
un autre jouent un rôle central.
Dans son ouvrage
Peau noire masques blancs, Franz
Fanon fait état de la crainte que suscite dans un groupe de
jeunes antillais, celui qui s'exprime bien en français. On dit de
lui qu'il faut lui faire attention, qu'il est un quasi-Blanc,
qu'il parle comme un Blanc (1995Â : 16). Des manifestations
tout à fait similaires existent en milieu innu. Au regard de la
langue bien sûr, mais également en ce qui a trait à la manière de
manger et à la composition du panier d'épicerie. Et cette
association effectuée avec le monde des Blancs n'est pas sans
occasionner des effets néfastes chez l'individu qui en est
affublée. «Kawish», «sauvage» à l'extérieur de la réserve,
«Blanc» à l'intérieur de la réserve, quels choix s'offrent Ã
l'Innu ainsi considéré comme un «Blanc», une «pomme», un
«traître» par les siens? Cette association (de certains
comportements ou attitudes) avec le monde des Blancs, cette
surveillance
[30] et cette forme d'ostracisme ont été
bien mis en valeur par d'autres chercheurs. L'Autochtone est
marginalisé dans son milieu, par les membres de sa propre
communauté, s'il acquiert ou intègre des comportements, attitudes
ou valeurs associés à l'Autre. Cet Autre, c'est le Blanc, le
colonisateur, l'exploiteur des forêts, l'envahisseur des
territoires, l'usurpateur des droits ancestraux, l'ennemi.
L’Autochtone est, au sein de sa propre communauté, accusé
d'être un «traître», de «penser comme un Blanc», d'être une
«pomme
[31]», de mépriser les siens. Il subit le
poids de l'exclusion au quotidien (Colin, 1988 ; Bernard, 1997).
La dichotomie entre nourriture de «Blancs» et nourriture
«innue» va bien au-delà des représentations classiques qui
opposent «viande de bois» et autres produits du terroir aux
produits commerciaux associés aux Blancs. Le choix de certains
produits alimentaires modernes ne pose aucun problème alors que
d'autres entraînent des commentaires réprobateurs à la personne
prise en flagrant délit de consommation. Ainsi, la consommation
de «fast food», de boissons gazeuses, de sucreries de toutes
sortes et de pâtisseries n'entraîne généralement aucun
commentaire réprobateur de la part de l'entourage. Toutefois, il
en va autrement en ce qui concerne de certains autres choix
alimentaires. Ainsi, une femme atikamekw nous a raconté qu'un
jour sa mère lui a dit, en la voyant manger des légumes, que
jamais elle n'aurait cru que ses enfants mangeraient comme des
Blancs.
Il apparaît que ce type de propos à caractère ostracisant
tenus à l'égard de personnes affichant des comportements ou
attitudes alimentaires non conformes au code alimentaire interne
est également observable dans plusieurs milieux innus. Ainsi,
lors d'un «focus group» réalisé auprès d'hommes âgés entre 25 et
45 ans Unamen Shipu, les propos suivants ont été entendus.
Pas parce que j’ai eu une éducation qui est
assez citadine. On me dit parfois «tu manges comme un Blanc»,
quand je mange de la salade, des tomates, tout ça... Tu manges
quand même blanc ici. Évidement ici ils ont des mets... plus,
plus gras... Le moindrement quand tu manges... même dans ta façon
de faire, dans ta façon de penser, dans ta façon de te comporter
ici ... Une fois que j’ai acheté un ananas. J’arrive
avec ça moi. un bel ananas. Je me dis ça va être beau.
« Euaaaark! » (rires) « c’est de la
merdE » qu'on m'a dit. Ils en n’ont jamais mangé! Même
des fois, je sais pas comment on appelle çà . Ce que
j’appelle des coussins. Des genres de miniweats là . Des
miniweats là ... Ben là on me dit : « quoi, tu manges
du foin? ». (rires) Ben là , du foin. Si je voulais en
manger, j’irais pas en acheter. Du foin, il y en a derrière
la maison là . C’est quand tu apportes quelque chose de
nouveau, tu te fais traiter comme un Blanc.
J’ai été dans une autre communauté au printemps, mais
au Nord de Goose Bay, j’ai été là avec la gang de ma
conjointe. Puis avant qu’on s’en vienne de ... Ça
s’appelle Sea Lake. Avant qu’on revienne il y avait
un genre de p’tit parc où il y avait un petit
rassemblement. Puis les vieux, ils se sont assis là . Puis moi je
me suis assis ici avec ma conjointe puis les autres. Puis là y'en
a un qui a dit en me regardant : «Ah, un Blanc qui vient
manger avec nous autres !» C'est parce que je mangeais avec
une fourchette? J’ai lâché ma fourchette et j’ai
mangé avec mes mains. Je me suis dit, je vais suivre leur façon.
Puis les vieux étaient contents. J’ai mis la fourchette de
côté. («Focus group» hommes, 25 – 45 ans)
Manifestement, ces propos associant des comportements
alimentaires au monde des Blancs semblent avoir une forte
influence sur les personnes à qui ils sont destinés. Dans le
contexte moderne, l'association au monde des Blancs est reçue
comme une injure, une insulte, une condamnation. Être associé au
monde des Blancs c'est, en quelque sorte, se voir associer au
camp ennemi, être confronté à l'exclusion du groupe.
6.9.3 Loin des
yeux... loin des ragots
Le prochain extrait permet d'identifier quelques éléments
qui constituent le menu quotidien d'une famille innue de
Pessamit. Nos observations réalisées au cours des dernières
années (1996-2000) nous permettent d'affirmer que les éléments
qui ressortent de cet extrait se retrouvent sur la majorité des
tables de Pessamit et de bien d’autres communautés
autochtones.
Puis avant, les anciens, eux autres ils
mangeaient pas des affaires en «canne». Ils faisaient leur
cuisine. Tandis que de nos jours, quand on prend des «cannes»
puis des affaires. Nous autres, on mange surtout du steak haché.
Les enfants, quand on fait la cuisine, les enfants n'en mangent
pas. Ça fait qu'on fait des affaires qui se préparent rapidement.
Du steak haché ou bien des frites. On fait cuire ça dans la
graisse, dans du beurre. [¼] Des légumes, on en mange pas. Des
pommes de terre, oui, mais c'est rare. C'est plutôt des frites ou
bien du riz.[¼] On mange aussi des affaires en «cannes »,
comme des ragoûts de boulettes. Les enfants en mangent. Des fèves
au lard en «canne» aussi. Le spaghetti aussi! Mais des fois, ils
se font une poutine, des hamburgers, des hots-dogs. Ce qui leur
fait plaisir c'est des hamburgers et des frites. Mais parfois ils
mangent des spaghettis, des macaronis. Ils mangent aussi des
pâtes alimentaires. (Femme, 46 ans)
Dans les pages précédentes, nous avons reproduit le
témoignage d'une jeune femme innue de 32 ans qui mentionnait
qu'elle mangeait ce qu'elle trouvait dans le milieu. En somme,
cette informatrice nous mentionnait que sur la réserve de
Pessamit, les choix d'aliments sont relativement restreints. Ici
aussi, nos observations réalisées à Pessamit ainsi que dans
plusieurs autres communautés autochtones nous permettent de
corroborer et d'appuyer cette constatation. Le prochain extrait
provient d'une entrevue réalisée auprès d'une autre jeune femme
de 32 ans de Pessamit. Comme elle le mentionne, même si elle
désire acheter des fruits ou des légumes dans les quelques
épiceries et dépanneurs de Pessamit, elle se bute à leur
non-disponibilité ou encore à leurs prix excessivement élevés.
Puis, ce qu'il y a dans les épiceries, c'est
juste des chips et du chocolat. C'est ça qu'ils se payent
comme... C'est ça qu'ils se payent comme desserts, comme
gâteries. Puis comme les gâteaux ici là , t'as pas des bons
gâteaux, mousses aux framboises comme à Québec. Tu sais des bons
desserts avec des affaires qui sont le fun. Ben, il y en a pas
ici, tu manges un Jos-Louis. En tout cas, moi je connais beaucoup
de familles qui achètent pas beaucoup de fruits et de légumes.
Eux autres, leurs légumes c'est le choux, les patates. Même si tu
allais acheter des légumes. Moi des fois là , je suis renversé.
Quand je veux faire une salade. Je suis allée à l'épicerie
ici ! Ça m'a coûté cinq piasses pour une pomme de laitue.
Elle était à moitié pourrie. Ça ne te tente pas. En plus, pour le
monde ici, c'est pas consistant une salade (rire). (Femme, 32
ans)
On explique souvent la difficulté de promouvoir la
consommation de fruits et de légumes auprès des populations des
Premières Nations par le fait que ceux-ci sont plus dispendieux
sur la réserve en raison de l'éloignement de cette dernière et du
coût élevé du transport. Alors, pourquoi les Innus de Pessamit et
même ceux de Nutakuan préfèrent s’approvisionner en fruits
et légumes dans des magasins appartenant à des Blancs, situés Ã
quelques kilomètres de leurs villages respectifs? Ces denrées
alimentaires ne coûtent ni plus ni moins cher aux commerçants
non-autochtones qu’il n’en coûte aux gestionnaires
autochtones. C’est ici qu’interviennent, depuis notre
perspective, des choix qui relèvent principalement de la
structure identitaire locale dominante. À cet effet, une femme de
Nutakuan nous a mentionné qu'elle préférait se rendre Ã
Havre-Saint-Pierre pour faire son épicerie. Elle trouvait bien
sûr dans cette petite ville plus de choix, mais surtout la
tranquillité d'agir à sa guise sans risque de recevoir des
commentaires désagréables. Au cours des dernières années, et en
de nombreuses occasions, nous avons pu valider cette réalité lors
d'entrevues individuelles ou de groupe réalisées dans des
communautés de plusieurs nations.
À Pessamit, on retrouvait en 1998 quelques petits dépanneurs
et deux petites épiceries (Le Montagnais et Picard). À cette
époque, un commerce qui présentait les caractéristiques d'une
épicerie de taille moyenne a fermé ses portes suite à la faillite
de ses propriétaires. Dans ce lieu que nous avons fréquenté Ã
plusieurs reprises, nous trouvions dans les comptoirs réfrigérés
quelques fruits et légumes. Toutefois, la majeure partie du
temps, l'aspect visuel de ces aliments était médiocre en raison
du fait qu'ils restaient longtemps sur les tablettes, ne trouvant
pas preneur. Mais est-ce que personne ne les achetait en raison
de leur piètre aspect, ou bien parce que personne ne
s'intéressait à ces fruits et légumes? Nous sommes devant cette
question comme devant celle qui cherche à résoudre qui de
l'œuf ou de la poule doit être placé au début de l'énoncé.
Toutefois, la réponse à notre question apparaît un peu plus
simple. Une de nos sources nous a informé que la fermeture de ce
commerce a été précipitée par l'attitude d'un grand nombre de
résidents de Pessamit qui ont, à toutes fins pratiques, boycotté
cette épicerie. En effet, une rumeur voulait que les
propriétaires (Innus) de cette épicerie logée dans les anciens
locaux du Northern, aient bénéficiés d'une substantielle
subvention du conseil de bande. Ainsi, suite à l'ouverture de
cette épicerie, des membres de la communauté ont fait circuler
une pétition mentionnant que ce magasin avait été acheté grâce Ã
une subvention injustifiable. Il apparaît, selon nos
informations, que cette rumeur était non fondée. Ce mouvement de
boycottage qui a eu des effets dévastateurs, émanait de secteurs
de la population qui ne jouissent de l’appui d'aucune
structure organisationnelle. Ce mouvement ne s'est appuyé, Ã
toutes fins pratiques, que sur une rumeur persistante et
vigoureuse, et a utilisé des réseaux de communication informels
qui traversent l'ensemble de la communauté et rejoignent des
groupes d'intérêts spécifiques.
Peut-on émettre l'hypothèse que ce mouvement de boycottage
émanant de secteurs précis de la population soit, dans une
certaine mesure, relié au type de commerce que voulaient
développer les nouveaux propriétaires? La réponse ne repose
probablement pas sur un aussi simple énoncé. Toutefois, nos
observations nous permettent de constater que l'organisation et
l'inventaire de cette épicerie différaient nettement de ce que
nous observions à l'intérieur des autres commerces ayant pignon
sur rue à Pessamit. En somme, nous estimons que le type de
commerce que désiraient développer les nouveaux propriétaires
faisait, en quelque sorte, outrage à des valeurs importantes du
milieu et largement admises par celui-ci.
Moi je connais du monde qui ont été obligés de
partir, car ils étaient victimes de ragots. Ils vont dire
c’est des gens de la haute. Ça c’est associé à un
gars qui est à part, qui n’est plus de la gang. Comme moi,
je ne suis pas normal, je ne prends pas de drogue. Je me rappelle
il y a 2 ans, j’ai dit moi, je ne prends pas de drogue.
Alors, ils ont pris leurs ingrédients et ils ont été plus loin et
ils ont fumé et ils sont revenus s’asseoir avec moi. Je ne
savais pas comment l’interpréter à l’époque :
« Est-ce que c’est pour la drogue qu’ils vont
ailleurs ou bien c’est par respect pour moi, parce que je
n’en prends pas, qu’ils aiment mieux ne pas en
prendre devant moi? ». Remarque qu'il y a quand même des
gens qui vont inspirer du respect peu importe ce que tu vas
faire. C’est sûr qu’il y a vraiment des gens qui sont
mis à part et qu’ils ne les inviteront pas quand ils vont
faire des affaires. (Homme, 49 ans)
Toutes nos observations nous portent à croire que,
fréquemment, les Innus de Pessamit tout comme ceux de Nutakuan
préfèrent se rendre à l'extérieur de leur milieu pour acheter
fruits et légumes. Comme nous l'avons mentionné plus haut, une
femme de Nutakuan nous a dit préférer se rendre Ã
Havre-Saint-Pierre pour effectuer son épicerie. Or, un tel voyage
représente environ cinq heures de voiture, aller et retour.
C’est pourtant le conseil de bande de Nutakuan qui est
gestionnaire du seul magasin d'alimentation de la réserve
[32]. Du moins,
est-il gestionnaire de la bâtisse destinée à la vente d'aliments.
Cependant, Ã l'exception des barres de chocolat, des croustilles,
gâteaux et boissons gazeuses de toutes sortes, il est impossible
de trouver de quelconques aliments sur les étagères de ce
commerce. La situation est pratiquement similaire à Pessamit où
l'inventaire en confiseries, gâteaux et autres aliments de faible
qualité nutritionnelle, est important. À l'inverse, il s'avère
difficile d'y trouver une pomme de laitue ou encore quelques
tomates fraîches. La majorité des Innus de Pessamit se rendront
plutôt à Baie-Comeau pour faire leur épicerie dans un des
supermarchés.
À Unamen Shipu, sur la Basse-Côte-Nord se produit un
phénomène tout à fait similaire. Dans cette région on trouve, Ã
cheval sur les limites de la réserve et du village non
autochtone, le magasin général Northern. Ce commerce est, sans
aucun doute, la plus grosse épicerie desservant les deux
communautés. Toutefois, il existe dans le village non autochtone
une épicerie (Alimentation Jennis) de petite taille ainsi qu'un
dépanneur (JDMarcoux) offrant quelques aliments de première
nécessité. Manifestement, à chaque arrivée hebdomadaire du
«Relais Nordique»
[33], les étalages de chacun de ces
commerces se garnissent de nouveaux aliments. Toutefois, nous
avons remarqué que la veille d'un arrivage par bateau, les
étalages réfrigérés du Northern contenaient toujours une bonne
quantité de fruits et de légumes, dont la fraîcheur laissait
cependant nettement à désirer.
Le lendemain, suite à l'arrivée de nouvelles marchandises,
les étalages présentaient des fruits et des légumes de bien
meilleure apparence, ceux de la veille ayant pratiquement tous
pris le bord de la poubelle. En 1999, la gérante en poste au
Northern nous a mentionné qu'il en était ainsi chaque semaine.
Les Innus d’Unamen Shipu, mentionnait-elle, consomment
rarement ces produits. Toutefois, l'inventaire des boissons
gazeuses, des croustilles de toutes sortes ainsi que de
pâtisseries est sans cesse renouvelé. Peut-on établir un lien
entre ces constatations sur l’état des produits disponibles
dans les dépanneurs, et le propos d'un homme d’Unamen Shipu
qui nous mentionnait, un peu plus tôt, être incapable de
s'acheter certains types d'aliments sans être l'objet de sarcasme
et être comparé aux Blancs? Cet homme nous a mentionné s'acheter
des aliments qui font manifestement outrage aux normes
alimentaires en vigueur dans son milieu de vie. Nous estimons
qu'il est nécessaire de posséder une personnalité tout à fait
particulière pour faire face au jugement social qui s'avère
parfois très sévère. Nous estimons qu'il existe dans les villages
innus comme ceux de Pessamit, d’Unamen Shipu ou encore de
Nutakuan une forme de système de surveillance. Celui-ci assure le
maintien et la cohésion de comportements alimentaires qui se
doivent de répondre à des critères, à des codes clairement
associés à l'identité moderne et locale de l'Innu.
Dans le même sens nous pouvons également évoquer l'exemple
de la communauté atikamekw d'Opitciwan dans laquelle nous avons
séjourné à plusieurs reprises. Depuis ce village, il faut rouler
environ cinq heures sur plusieurs centaines de kilomètres de
route forestière avant de parvenir à la route 169 et finalement
rejoindre la ville la plus proche, c'est-à -dire Saint-Félicien.
C'est dans cette ville qu'un grand nombre d'Atikamekw d'Opitciwan
se rendent chaque semaine pour faire leur épicerie dans un
supermarché. Là , contrairement à ce qu'ils retrouvent dans la
principale épicerie de leur village, les produits alimentaires
sont davantage variés, et les fruits et légumes présentent un
niveau de fraîcheur supérieur. À lui seul, le déplacement depuis
Opitciwan jusqu'à Saint-Félicien exige l'investissement d'un
minimum de dix heures en transport et déplacements de toutes
sortes. Par ailleurs, un tel déplacement exige de posséder un
véhicule automobile et les sommes pour payer l'essence nécessaire
à la réalisation de ce long trajet. Les dépenses encourues par
ces déplacements font considérablement grimper le coût de la
facture d'épicerie. En ce sens, le fait de mentionner qu'Ã
Opitciwan le coût des aliments est plus élevé ne peut résister Ã
quelques critiques élémentaires. Les raisons qui motivent ces
longs déplacements ainsi que la consommation modérée dans les
commerces de la réserve d'Opitciwan sont nécessairement beaucoup
plus complexes qu'un simple calcul comptable. Il est probable que
les arguments invoqués précédemment jouent un rôle non
négligeable dans la genèse de ces comportements.
6.9.3 En
conclusion
Nous avons voulu démontrer dans les pages précédentes que
l’acte alimentaire Innu s’est profondément transformé
au cours des dernières décennies. D’ailleurs, tout comme
son schéma corporel. Manger, c’est bien plus que nourrir
son corps biologique. C’est également nourrir et être en
rapport avec son corps social et politique. Par l’entremise
de la nourriture l’acteur social entre en contact avec les
autres membres de sa propre société et tout d’abord de sa
propre famille. Par l’entremise de la nourriture,
l’acteur social entre aussi en relation avec son
environnement tangible et intangible. Ainsi, il peut établir une
relation avec la nature ou encore avec le monde spirituel qui
l’habite et l’anime. Manger permet également
d’accéder à un standard social et de faire valoir la place
que l’on souhaite occuper ou que l’on occupe tout
simplement dans la société. La nourriture, le repas, les manières
de manger sont au cœur de l’organisation sociale, sont
une clef d’accès pour accéder au droit d’être
considéré comme un citoyen à part entière dans un groupe social
donné. À cet effet les paroles de Rigoberta Menchú sont tout Ã
fait révélatrice. « Nous ne faisons confiance qu’Ã
ceux qui mangent la même chose que nous » (Rigoberta Menchú
cité par Élizabeth Burgos, 1983 :19)
C’est depuis cette perspective que nous avons tenté
d’appréhender les transformations de l’acte
alimentaire innus au cours de dernières décennies. Ces
transformations ne sont pas, Ã nos yeux, le fruit de
l’acculturation, d’une perte de culture, de
l’ignorance ou du fait que les Innus étaient des victimes.
Elles sont le fruit de créations culturelles récentes qui émanent
des Autochtones eux-mêmes dans un contexte historique, social et
politique donné. En cherchant les intérêts et les enjeux qui se
dissimulent derrière ces transformations nous parvenons, du même
coups, à cerner des enjeux contemporains de la société innue,
mais également de profondes dynamiques identitaires qui animent
le cœur même de cette société. À partir de l’acte
alimentaire contemporain nous pouvons également évaluer les
espaces d’entente et de partage entre les Innus eux-mêmes
mais surtout entre les Innus et la société non-autochtone.
6.10 Consommation d'alcool et
identité innue
Dans les prochaines pages, nous illustrerons nos propos
concernant le métissage de la culture, l'inclusion de nouvelles
valeurs, de nouveaux codes dans la structure identitaire de
l'Innu, à partir de l'exemple des comportements associés Ã
l'alcool. Nous tenterons d'illustrer comment les comportements
associés à l'alcool se sont modifiés au cours des dernières
décennies, et que ces transformations sont intimement reliées aux
dynamiques de niveau «macro» et aux inventions quotidiennes des
acteurs sociaux de l'époque. Nous le constaterons, ce métissage
des comportements reliés à l'alcool a une incidence importante
sur l'interprétation de l'identité innue, tout au long de la
seconde moitié du XX
e siècle.
Au cours de notre terrain de recherche, nous avons cherché Ã
identifier auprès de nos informateurs quelques-uns des critères
d'inclusion et d'exclusion à la société innue de Pessamit.
L'alcool et les comportements qui y sont rattachés se sont avérés
des éléments incontournables. Fait important, les discours des
jeunes et des gens plus âgés présentent des variations
importantes qui révèlent une transformation des actes associés Ã
l'alcool et de la signification même de l'alcool chez les Innus
en fonction des différentes couches d'âges. Aborder la question
de l'alcool n'est pas dénué d'intérêt à l’occasion de cette
recherche sur le diabète. Bien que l'alcool ne soit pas considéré
comme un facteur de risque directement attribuable à l'avènement
du diabète, sa consommation peut toutefois être associée Ã
l'obésité. Rappelons-nous que cette dernière est considérée comme
un facteur de risque important du diabète. Aussi, la consommation
élevée d’alcool exerce une influence accrue sur les
corollaires du diabète.
6.10.1 Stratégies d'État,
tactiques et résistance des innus
En 1874, le gouvernement canadien adoptait une loi qui
interdisait à un Indien de s'enivrer, à l'intérieur ou Ã
l'extérieur d'une réserve. La peine encourue par un Autochtone
pour ce délit consistait en un mois d'emprisonnement. Si ce
dernier refusait de fournir le nom de la personne qui lui avait
vendu l'alcool, une peine supplémentaire de 14 jours s'ajoutait Ã
la précédente. En 1876, ces dispositions étaient intégrées Ã
l'Acte des Sauvages, et la simple possession d'alcool
s'ajoutait comme autre délit. En 1951, une révision de la
Loi
sur les Indiens créa une exception. Désormais, conformément
à la loi provinciale, un Indien pouvait être en possession
d'alcool en autant qu'il soit dans un lieu public, mais l'ivresse
demeurait une infraction pouvant entraîner une condamnation.
Aujourd'hui, dans la version moderne de
la Loi sur les
Indiens et conformément aux prescriptions de la
Déclaration canadienne des droits, l'ivresse d'un
Autochtone n'est plus considérée comme une infraction et le
contrôle des spiritueux relève entièrement de la bande et de son
conseil de bande (Gouvernement Canada, 1996b : 316).
Il y a une époque c’était très interdit,
parce que c’est la loi sur les Indiens. Ça existe encore
sauf que c’est plus en vigueur dans les réserves
maintenant. C’est le commerce qui est interdit. Ils ont
fait sauter au niveau de l’alcool une grande partie.
C’est surtout le commerce avec les Indiens qui reste. À
partir de 1985, c’est l’amendement sur la loi sur les
Indiens. Le C-31. Dans les années 70, ils disaient que déjà , ils
n’avaient pas de lois sur les Indiens, sauf ce qui se
passait sur ce que les USA faisaient avec les Indiens par rapport
au trafic d’alcool. Par la suite, les curés, les Oblats
sont arrivés au Québec et ils ont dit, étant donné que
l’alcool rend fou, il faut empêcher aussi que les Indiens
soient corrompus par les Blancs. Malgré que certains abus
pouvaient se faire, et les Oblats en faisaient avec les filles.
En 1876, ils ont créé la Gendarmerie royale du Canada pour
contrer l’entrée d’alcool dans les réserves, parce
que les réserves existaient déjà depuis 1850 au Canada, le
gouverneur du Bas Canada avait donné des terres aux Indiens. Mais
avant 1924, il y a très peu d’Indiens qui sont des Indiens
de Pessamit. Par contre, il y avait des gens qui venaient rester
ici durant l’été pour pêcher le saumon et se marier. Ils
remontaient dans le bois après. À cette époque-là , étant donné
que l’alcool fait son entrée, la GRC est là pour
surveiller. Et même surveiller l’entrée des Blancs. Dans
l’ancienne loi, on y dit le Blanc n’a pas
d’affaire ici et qu'il doit sortir à 6 h 00. Cela est resté
jusqu’aux années 1955. La GRC est partie d’ici en
1962. Ils ont donc créé après un corps de police autochtone. Eux
autres aussi devaient contrôler l’entrée d’alcool et
les curés pour la bonne morale disent que ce n’est pas
bon.
[¼]
Mon arrière grand-père était marin. Lui il faisait la navette
et venait approvisionner les gens d’ici. Lui il avait
toujours de l’alcool avec lui. Mais comme c’était un
marin et que c’est la coutume du marin de boire, il buvait.
Lui il avait le droit d'en prendre, mais il ne pouvait pas en
débarquer sur la réserve. Avec l’interdiction des Blancs,
les Indiens n’avaient pas le droit de boire Ã
l’extérieur. S’ils étaient invités par un Blanc
exemple, à une taverne, là ils avaient le droit de boire. Mais
s’ils avaient le malheur d’avoir un policier qui
rentrait dans le bar, il pouvait l’arrêter parce
qu’il était en état d’ébriété. Ou bien, ne serait-ce
que seulement être dans le lieu de débit de boisson, ils ne
devaient pas être là . Parce que l’on disait que les Indiens
ne savent pas boire. À force de boire en cachette parce que tu
n’as pas le droit, tu t’habitues et tu deviens saoul
et cela ne paraît pas que tu es saoul. Cela a duré jusque dans
les années 70. J’ai même un copain qui disait, on peux-tu
prendre une bière chez vous? Je lui dis, viens, aucun problème.
Alors il me dit, c’est parce que l’on m’a dit
que l’on ne pouvait pas prendre de boisson. Alors je leur
ai dit, c’est révolu ça. Il y a déjà eu des arrestations
pour l’alcool. Il y avait une prison ici avant. Mon
grand-père, lorsque les gens arrivaient du bois, il allait à la
pointe et là , il se changeait de vêtements. Là , il tirait un coup
de feu en l’air pour dire que du monde arrivait.
Évidemment, la GRC est arrivée et ils l’ont senti et ils
l’ont enfermé. C’était sévère à ce point-là . Ils
pouvaient t’enfermer pour n’importe quelle raison. On
n’avait pas le droit de jouer aux cartes. Les gars de la
GRC se promenaient la nuit pour voir s’il y avait des
maisons qui restaient éclairées après 10 h 00. On n’avait
pas le droit de danser dans les maisons. (Homme, 49
ans)
Cette loi qui interdit aux Innus le droit de consommer de
l'alcool contribue à la stratification des produits de
consommation. L'accessibilité à certains produits alimentaires
est nettement limitée aux Innus en raison de leurs conditions
socio-économiques mais également en raison de dispositions
légales. Ce que les Blancs consomment sans crainte de se faire
importuner par les représentants de l'État colonial est
inaccessible aux Innus. Si ce dernier s'aventure à consommer ce
produit illicite, il le fait à ses risques et périls.
Eux autres ils......(rire) C'étaient les plus
gros buveurs en cachette. Ils buvaient en cachette. (rire) Eux
autres, ils ne se faisaient pas fouiller parce que c'étaient les
infirmières. Eux autres, ils ne les fouillaient jamais. Les
marchands non plus. (Homme, 57 ans)
Lorsque les hommes âgés de plus de quarante ans nous
racontent des évènements relatifs à leur consommation d'alcool,
au cours des années 1950, leur narration est soutenue par un ton
heureux, victorieux dirions nous même. Les éléments mis en jeu
par les narrateurs sont souvent de même nature. D'une part, tous
se positionnent contre l'interdiction de consommer de l'alcool,
c'est-à -dire, contre la Loi sur les Indiens et l'autorité
coloniale qu'elle symbolise. En d'autres mots, ils se
positionnent en tant que héros entreprenant un combat contre un
agresseur extérieur. Cet agresseur, personnifié par l'agent de la
GRC, représente l'autorité de l'État et de sa Loi, interdisant Ã
l'Indien de consommer de l'alcool. L'objet de la quête de nos
héros est évidemment l'objet interdit c'est-à -dire l'alcool qui
se trouve nécessairement sur un territoire éloigné extérieur à la
réserve. Il faut que le héros de ce récit parvienne à déjouer le
gardien de la Loi. Ensuite, il doit pénétrer le territoire
ennemi, se procurer l'objet de la quête et revenir, victorieux,
sur son propre territoire pour finalement festoyer.
En écoutant leurs récits nous avions parfois l'impression
d'entendre des récits de guérilla, l'impression de nous trouver
dans des pays d'Amérique centrale ou du Sud. La quête dans ces
récits aurait alors toutefois été fort différente et les moyens
utilisés par les acteurs, tout autres. Nous estimons tout de même
être en présence de récits qui révèlent d’un type de
résistance des Innus face aux agressions journalières de l'État
colonial. Celles-ci isolent l'Innu, l'excluent des processus de
production de l’économie marchande, le coupent d'une vie et
de biens de consommation socialement significatifs et pourtant
accessibles à tous les membres de la société dominante. Si
l’on utilise à ce propos les catégories de l’analyse
structurale du conte, on verra que les récits de nos acteurs nous
mettent pratiquement toujours en présence du manque et de sa
réparation, d'une interdiction et de sa transgression, d'un
combat, de la victoire du héros et finalement d'un retournement
significatif de situation (Propp, 1970Â :208).
Tous les récits entendus nous portent ainsi à considérer
qu'il s'est déroulé, au cours des années 1950-1960, des
événements importants autour de la question de l'alcool. Ces
événements ont fait de ce bien de consommation l'objet d'une
quête importante. Objet interdit aux Innus par les représentants
de la société dominante ennemie, son acquisition par le ou les
personnages des récits donnait à ces derniers le statut de héros.
Tu en avais à Ragueneau. L'alcool s'y vendait. La
GRC surveillait plusieurs fois par année. Même si on pouvait
faire de la bière à la «bibite».On faisait ça avec de la mélasse
et du «fleshman». [¼] Des fois, il y en avait, quand la GRC
surveillait, qui était assez «tuff» pour en rentrer sur la
réserve. Mon beau-frère, parfois, il allait chercher des caisses
et il les rentrait par en arrière. Il y en a qui prenaient des
canots et ils allaient chercher ça et ils les vendaient. Quand on
t'interdit tu le fais et quand on ne te l'interdit pas tu ne le
fais pas. Regarde les jeunes ici et ailleurs et on leur dit de ne
pas boire et ils vont boire plus. Quand ils boivent, on ne sait
pas où ils sont, ce qu'ils deviennent. Ils boivent ensemble et
ils rentrent à minuit. Avant ça, dans les années 1950-60 ils
buvaient tout avant de rentrer sur la réserve. Aujourd'hui, quand
tu as un carnaval, ils boivent, ils boivent avec leurs enfants.
Les enfants, ils les voient faire. (Homme, 49
ans)
Les récits de nos informateurs nous ramènent à deux concepts
importants élaborés par De Certeau. D'une part, le concept
de «stratégie» et d'autre part, celui de «tactique». En effet, la
Loi sur les Indiens et son application sur la réserve, par le
biais des agents de la GRC, nous ramènent au concept de
stratégie, c'est-à -dire à ce geste cartésien qui postule que tout
peut se mesurer, s'observer et se contrôler. De leur côté, les
Innus en cause dans les récits font preuve d'une créativité qui
relève cette fois du concept de «tactique». En effet, nous sommes
en présence d'actes de création qui ne reposent sur aucun projet
global et qui fonctionne au coup par coup, qui profitent des
occasions (Certeau, 1990 : 60 - 61) .
Avant 72 on avait deux gars de la GRC qui
surveillaient si on ne rentrait pas de l’alcool. Nous, on
en a rentré en la cachant. Les agents surveillaient et pour
rentrer de la boisson, il fallait user de ruse, de stratégie.
(Homme, 49 ans)
Un des éléments qui a attiré notre attention dans les récits
concernant la consommation d'alcool des hommes âgés de Pessamit
est celui de leur résistance, de leur combativité face Ã
l'autorité personnifiée par les agents de la GRC. Ainsi, il
s'avère que la réserve de Pessamit recevait fréquemment la visite
des agents de la police fédérale. La présence de ces derniers sur
le territoire découlait directement de l'existence des Innus et
de la volonté de l'État de faire appliquer ses lois sur la
réserve relevant de l'autorité fédérale. Aussi, la présence de
ces représentants de la loi, doit nous faire penser que
l'autorité de l'État colonial recevait suffisamment d'opposition
pour exiger que des mesures coercitives soient prises. Les récits
entendus à Pessamit nous laissent entrevoir que les Innus
n'entendaient pas accepter l'autorité fédérale qui leur
interdisait l'accès à ce bien de consommation. Cette interdiction
et son application agressive par l'autorité fédérale
constituaient du coup une accentuation de l'isolement et de
l'exclusion des Innus.
Ici, en cachette. C’était interdit par la
GRC. Quelqu’un qui sentait la boisson, ils
l’embarquaient. Mais moi s’ils
m’interpellaient, ils se devaient d’être corrects!
S’ils ne sont pas réguliers, moi non plus je n’étais
pas correct. Je me battais. Je me suis battu souvent. Il y avait
deux Autochtones dans la police, mais eux ils étaient... Une
fois, il y avait une soirée. Tout d’un coup, ils me sautent
dessus. Je n’étais pas saoul, mais pompette. Ils nous ont
sauté par en arrière. Ils m'ont donné un coup poing, j’ai
dit : « Arrêtez, arrêtez! Quand même que vous êtes deux
ou trois, je vais me défendre ». Ils ont arrêté et ça été
correct. [¼] Ça me faisait plaisir de me battre avec la
police.
Une fois je marchais dans le chemin, je ne faisais rien, mais
j’étais saoul, par contre. Il me pogne et il me dit :
« Toi, tu vas rentrer ». J’ai dit : «Arrête
moi ça sinon tu vas avoir du trouble avec moi». Lui, il ne
voulait pas. Tu sais comment c’est la police. Alors, je me
battais.
J’ai souvent été en prison. Je restais là . Ils ne me
maltraitaient pas parce qu’ils avaient peur de se battre.
Une fois j’ai dit : « Venez les trois ». Ils
ne sont pas venus. Moi, j’étais prêt. (Homme de 57
ans).
Figure 7
: Publicité tirée du magazine
Maclean, Volume 1, Numéro 4, Juin 1961
Au cours des années qui précédent la fin de la décennie de
1960, les rapports entre l'autorité fédérale et la communauté
innue de Pessamit apparaissent avoir marqué considérablement la
vie quotidienne des membres de cette communauté. De plus en plus
exclu de l'économie marchande, marginalisé dans le discours des
acteurs de la société dominante, se trouvant dans
l’incapacité de se procurer certains biens de consommation,
l'Innu s'inscrit dans une logique de résistance quotidienne. Dans
ce contexte, ceux qui parviennent à se procurer ce bien interdit,
prennent aux yeux des autres membres de leur milieu des allures
de héros, de «vrais hommes», de «guerriers».
Les récits entendus mettent en scène des hommes qui usent de
ruses, de subterfuges pour parvenir jusqu'Ã un lieu ou il est
possible de se procurer de la boisson. L'Innu doit se rendre dans
un village voisin, le plus souvent celui de Ragueneau. Parvenu Ã
ce lieu, il lui faut maintenant convaincre le commerçant
d'accepter de lui vendre de la boisson. Le commerçant prenait
également un certain risque. En effet, en regard des dispositions
de la
Loi sur les Indiens, celui qui procurait de
l'alcool à un Innu s'exposait à des sanctions pénales. Une hausse
significative du prix de la caisse de bière constituait souvent
un élément suffisamment convaincant pour que le commerçant
consente à contrevenir à la loi. Une fois le bien acquis, l'Innu
devait parvenir à le consommer, à le partager avec d'autres
convives sans se faire prendre. L'enjeu était de taille. Une
somme importante d'argent était déjà investie. Se faire prendre
par les agents de la GRC signifiait la perte d'un butin chèrement
acquis à laquelle s'ajoutait un risque d'emprisonnement. Dans ce
contexte, la connaissance des Innus du territoire devenait un
atout précieux. Mais leur détermination à ramener chez eux, sur
leur territoire, ce bien si convoité représentait probablement
une des sources de succès les plus importantes.
Les chemins empruntés par les détenteurs du précieux butin
étaient nombreux. Parfois, le retour s'effectuait par le bois via
divers sentiers. Parfois, la voie des eaux était privilégiée. Une
autre avenue possible était la route proprement dite. Il fallait
toutefois très bien camoufler l'alcool dans le véhicule. Une
autre possibilité consistait à payer chèrement un chauffeur de
taxi pour qu'il accepte de faire pénétrer clandestinement
quelques caisses de bières sur la réserve.
Il fallait qu’ils se camouflent. Les gens
qui voulaient boire à l’époque, ils allaient se cacher dans
le bois. Ils cachaient leur boisson dans le bois. Le soir ou dans
la nuit, ils allaient chercher leurs choses et ils les
apportaient chez eux. Si tu rentrais par le chemin, c’est
sûr que tu te faisais fouiller. C’était systématique. À
partir du moment où on a eu le droit de rentrer de la boisson sur
la réserve, la GRC est partie. Je me rappelle. Il y avait du
monde qui arrêtait chez mon père. Ils descendaient une fois par
mois et parfois, une fois par 2 mois. L’été ils ne
descendaient pas du tout. LÃ , ils montaient chez nous et ils
avaient un sac à main et ils mettaient quelques bières là -dedans.
Je pourrais aller jusqu’à te dire, que dans les années
55-59, on avait encore la GRC ici. Il y avait un policier qui,
des fois, jouait aux cartes avec nous autres. LÃ , il y avait des
gens qui fabriquaient de la bière et le policier jouait aux
cartes avec eux. Et il ne les arrêtait pas lui. (Homme, 62
ans)
Un homme à l'aube de la cinquantaine nous raconte qu'étant
jeune, il lui arrivait de fêter avec d'autres hommes autour d'une
ou de plusieurs caisses de bière. Ils consommaient
clandestinement dans la forêt et se saoulaient. Souvent, les
caisses de bière ne pénétraient pas sur la réserve. Elles étaient
rapidement consommées, entre hommes, dans un lieu où il était Ã
peu près certain que les agents de la GRC ne viendraient jamais.
Jusqu'aux années 65... Oui, 65. Puis parce que je
parle de prohibition là , c'était surtout le vin, l'alcool, la
bière et même le parfum. Même le parfum. Je pense que la
gendarmerie avait autorité encore sur la communauté. S’ils
rencontraient, par exemple, quelqu'un qui sentait un peu le
parfum ou la lotion à barbe, ils le ramassaient et l'amenaient en
prison. Parce qu'il y avait de l'alcool dans le parfum. C'était
encore pire parce que les gens sortaient, avaient une haleine de
boisson, ils allaient en prison. Et puis c'était une amende de
douze piasses pour sortir. Mais ça, c'était vraiment la période
de restriction, et puis aux alentours de soixante-dix, là ça
commencer vraiment à changer. Nous autres, on avait fait un
référendum pour enlever la loi, la loi sur les Indiens, enlever
la clause sur l'alcool. Dans ce temps là , tout le monde avait
peur. Aujourd'hui, ça va prendre un coup. Avant ça, si t'allais
chercher une caisse de 24 à l'extérieur, soit à Ragueneau ou Ã
Ste-Thérèse, il fallait que tu la prennes au complet avant de
rentrer ici. Les gens se saoulaient comprends-tu. Les accidents,
il en arrivait dans le champ. Et puis on a eu le droit d'avoir de
la boisson ici dans la communauté. C'est sûr les gens prenaient
un coup pas mal fort. Là , pendant une période de trois ou quatre
mois. À un moment donné, ça s'est stabilisé. Puis les gens ont
continué à consommer de la même manière que dans le temps de la
prohibition. Ils avaient une caisse de 12, il fallait qu'ils la
boivent. Ça se saoulait. (Homme, 55 ans)
La consommation excessive d'alcool est abordée par les
tenants de la santé publique comme une habitude acquise, comme un
comportement à risque pour la santé. Depuis notre perspective,
nous estimons qu'il est essentiel de saisir, de comprendre en
quoi ces comportements qui desservent les intérêts du groupe qui
les acquiert, sont quand même développés et promus par celui-ci.
Ils s'inscrivent selon nous, dans un processus de résistance,
d'affirmation.
Nous estimons que les discours entendus chez les acteurs de
différents âges de la société innue de Pessamit révèlent des
strates de l'histoire de la construction d'une composante
importante de la trame populaire de l'identité innue moderne. Il
n'est peut-être pas «politiquement acceptable» de considérer les
comportements associés à l'alcool comme des composantes de la
structure identitaire innue. Toutefois, nous avons la ferme
conviction que tel est le cas, et cette construction émerge de
créations quotidiennes réalisées par des acteurs vivant dans un
contexte de colonialisme interne, d'exclusion et de pauvreté.
Animés d'une volonté de rendre viable un univers de vie restreint
et restrictif, ces créateurs de la vie quotidienne ont, à partir
des matériaux de la modernité disponibles dans et hors de leur
milieu, élaboré et construit un «ici et maintenant» tolérable.
6.10.2 Être ou ne pas être un vrai
Innu
Dans une recherche effectuée en France, Castelain (1989)
démontre que les comportements des dockers du Havre associés Ã
l'alcool relèvent avant toutes choses de normes identitaires
profondément ancrées dans l'histoire qui assurent à l'individu
son appartenance au groupe. Cet auteur illustre que les racines
de ce qui est nommé «alcoolisme» se trouvent dans la
non-reconnaissance, le rejet et le mépris : «Nous les
pauvres, on n'existe pas, on n'est rien et c'est pour ça qu'on
boit, pour être quelque chose en se serrant les coudes»
(Castelain, 1989Â :67Â ). En contrevenant Ã
Loi sur
les Indiens, c'est-à -dire en développant mille et une
manières de faire pour accéder à l'alcool, ce bien de
consommation lourdement chargé d’une symbolique sociale,
interdit aux Innus. L'Innu exprimait de la sorte une résistance
évidente à son exclusion, à sa négation par la société dominante.
Ces hommes qui parvenaient à contourner la loi et qui parfois
confrontaient les agents de la GRC faisaient figure de héros dans
leur milieu.
En cherchant à identifier certains critères d'inclusion
et/ou d'exclusion au groupe innu de Pessamit, nous avons demandé
à nos informateurs de nous faire part des moments de leur
existence où ils avaient ressenti l'exclusion au sein même de
leur communauté. Les propos recueillis, tout particulièrement
chez les jeunes, nous ont semblé fort significatifs. Il est
apparu que le refus de consommer de l'alcool (ou de toute
tentative pour y parvenir) représentait à Pessamit, un affront
important à une norme sociale fortement significative. Ainsi,
tout individu ou groupe d'individus s'inscrivant en faux avec les
pratiques de consommation d'alcool nous ont semblé être exposés Ã
des manifestations d'ostracisme au sein même de la communauté.
Par exemple, une jeune femme au début de la trentaine nous a
raconté qu'au cours de son adolescence, elle exprimait clairement
le désir de ne pas consommer de boisson. Cette décision qui la
distinguait de ses amis lui a valu d'être isolée et de recevoir
des commentaires tels que «tu ne fais plus partie de la gang»,
«tu n'es pas une vraie montagnaise» ou pire encore, «tu veux être
fière comme une blanche».
L'intervenant PNLAADA
[34] du Centre de santé de Pessamit nous a
mentionné que la difficulté la plus importante rencontrée par la
personne qui désire cesser de consommer de la boisson résidait
dans les commentaires désobligeants et les pressions qu'elle
subissait de son entourage.
Ils reçoivent des pressions de leurs compagnons
de consommation. On leur dit : «T'es devenu comme un curé
là », «t'es plus mon chum», «tu fais plus partie de la gang», «t
'es pas un vrai», «t'es pas de la gang»... Ça, c'est toutes des
expressions qu'on entend, et puis ça c'est dur pour les personnes
qui font le cheminement de la non-consommation. Ils ressentent le
jugement de leurs compagnons de party... Ils ont peur de changer
de chums. Parce que si tu changes, tu laisses ton chum de
consommation pour en prendre un autre qui ne consomme pas. Les
gens se parlent pas beaucoup, pas beaucoup ici. Quand tu veux te
faire un autre chum, ça prend du temps. Surtout les gens qui ont
consommé depuis plusieurs années. (Intervenant
PNLAADA)
La consommation d'alcool se révèle aujourd'hui, dans un
milieu comme Pessamit, un puissant critère d'inclusion au groupe.
Au regard des commentaires désobligeants et ostracisants que
reçoit un Innu manifestant le désir de cesser de boire ou
refusant tout simplement de consommer de la boisson, nous
estimons pouvoir considérer la consommation d'alcool comme un
critère identitaire innu. Évidemment, certains diront que nous
pouvons retrouver de telles formes de solidarité dans des milieux
non-autochtones. Mais en milieu autochtone cette caractéristique
se complexifie de dimensions politiques. Celles-ci trouvent entre
autres ses points d’ancrage dans les phénomènes
d’exclusion et d’intolérance. Perdre un ami ou un
groupe d’amis est une chose. Mais se voir affubler de
l’étiquette de Blanc ou de pas-tout-à -fait-autochtone au
sein de sa propre communauté risque de propulser l’individu
qui en est victime dans un non-lieu. Victime de racisme Ã
l’extérieur de la réserve voilà qu’il vit également
au sein de sa propre communauté une nouvelle forme
d’intolérance. Et celle-ci risque de le mener à la marge
voire même le propulser à l’extérieure de la réserve.
L’exemple de Castelain est fort intéressant puisqu’il
démontre aussi que le développement de telles caractéristiques
identitaires se révèlent également dans des groupes bénéficiant
de faibles conditions socioéconomiques et vivant même des formes
d’exclusions.
Nous rejoignons les constats et l'analyse de Castelain
(1989), lorsqu'il considère que chez les dockers du Havre
« la capacité à consommer de l'alcool conformément aux
normes collectives est un signe de l'identité du groupe auquel
aucun docker digne de ce nom ne se dérobait, sous peine de
déchéance » (Castelain, 1898 : 61).
Cette déchéance, il s'avère que quelques membres de la
communauté l'ont vécue et la vivent toujours.
Depuis que j'ai arrêté de boire, tu vois, je suis
tout seul. Je n'ai plus d'amis. Les amis que j'avais avant. Je
dis que c'était mes amis parce que je payais la traite à mes
amis. Aujourd'hui, j'y vais là -bas. J'y vais pour aller voir mes
amis. Ils ne me parlent pas parce que je ne bois pas. C'est ça
qui me manque un peu aussi. Les amis que j'avais avant là ! On
parlait beaucoup tu sais. Comme on fait là . Mais aujourd'hui, ils
ne viennent pas. Ils ne me parlent pas. Quand je les vois, je ne
sais pas, mais ils ne me parlent pas. On dirait qu'ils sont mal Ã
l'aise. Moi ça ne me dérange pas qu'ils boivent devant moi. Ça ne
me dérange pas. Ça ne me le dit pas de boire non plus. Des fois,
on me dit " Ah, tu veux faire intelligent parce que tu bois pas
puis nous autres on boit là puis..." J'ai dit : " Non, j'ai
pas envie de boire. Vous pouvez boire, mais je ne payerai pas la
traite comme avant. Je ne paye pas la traite (rire)... (Homme, 46
ans)
Chez les dockers du Havre, Castelain constate que
l'abstinence ou l'arrêt pur et simple de la consommation d'alcool
provoque des réactions de solidarité. Ces réactions ont pour
effet d'exclure l'individu qui adopte des comportements non
conformes. Ainsi, l'abstinent est considéré comme le fou du
village, le paria du quartier, le marginal chez les marginaux
(Castelain, 1989Â :72).
Des comportements ayant pour conséquence l'exclusion d'un
membre de la communauté surviennent dans un milieu innu comme
celui de Pessamit tout comme Castelain l'a observé chez les
dockers du Havre. L'extrait d'entrevue précédent illustre cette
similitude de même que les propos de l'intervenant PNLAADA. Au
cours de notre recherche, nous avons maintenu des liens avec un
jeune adulte de 33 ans. Nous reproduisons dans les lignes qui
suivent de très larges extraits d'une entrevue réalisée auprès de
cette personne. Il nous raconte son expérience en tant que
personne qui a décidé de cesser de boire au sein de sa
communauté. La décision de cesser de consommer de l'alcool de
notre informateur résulte d'une réflexion, d'une prise de
conscience qui apparaît concerner son devenir en tant qu'individu
mais également celui des membres de sa communauté. Sa décision
aura pour effet d'entraîner des réactions d'exclusion
relativement fortes de la part de son entourage et surtout de ses
principaux amis. On lui signifiera à plusieurs reprises qu'il
n'est plus de la «gang», qu'il n'est plus le bienvenu au sein de
son ancien groupe d'amis.
Oui, au powwow, notre équipe est là . On
a perdu en finale. Mes chums ont acheté des bières en tout cas.
On était à peu près neuf là . On s'est rencontrés. On était à peu
près une quinzaine de joueurs dans l'équipe. On était neuf et on
s'est rencontrés neuf joueurs parce que les autres étaient avec
leurs femmes et tout ça. On s'est retrouvés neuf, dix joueurs
puis on avait des bières, une vingtaine de bières, des caisses de
"douze" quasiment une caisse de "douze" chacun. Je prenais de la
bière. C'était dimanche, en finale, on a perdu en finale. Mais
déjà j'avais pris un coup le vendredi, le samedi, le dimanche en
finale. Mais, commentje voyais, je regardais autour de moi
qu'est-ce qui se passait. Je regardais le monde, je n'étais pas
saoul. Je prenais de la bière, mais je n'étais pas saoul.
Vraiment, j'ai regardé, et je trouvais cela désolant, dans le
sens que le monde se traîne. On trouvait du monde par terre. Il y
avait du monde qui se bagarrait dans d'autres coins. Puis, en
tout cas, en m'en allant... En tout cas, j'ai décidé à la fin du
spectacle que je m'en allais que c'était fini pour moi. C'est
fini l'alcool, c'est fini ça! Quand je suis rentré chez nous
après le powwow, quand je suis rentré, j'ai vu les
policiers sur la rue, sur la rue centrale. Il n'y avait pas de
monde. Tout le monde se retrouvait là , au Powwow. Puis
là , j'ai vu une personne étendue par terre. J'ai vu la police qui
allait la rejoindre. Je suis allé le voir, je voulais voir pour
savoir s'il était vivant. Il était ivre. Il est tombé ivre mort.
Il était ben saoûl. Tu sais, c'est des choses que ça... Moi, ça
me fait mal de voir ça. Je suis rentré chez nous et j'ai dit à ma
mère... C'est ma mère qui m'a ouvert la porte et elle m'a
dit : "Comment ça se fait que tu rentres très tôt?" À ma
mère j'ai dit "J'en ai assez, c'est désolant, j'ai assez de cette
vie là , d'alcool, de drogues. Je n'aime pas ça. J'arrête!" C'est
à partir de là que j'ai vraiment arrêté...
Mes chums, au début m'ont... certains m'ont encouragé. Ça
c'est certain. Certains de mes chums m'ont encouragé. Mais
certaines autres personnes m'ont vraiment mis dehors. Je suis
déjà rentré au bar. Quelque temps après, disons un an ou deux
plus tard, pour aller voir mes chums, pour aller leur parler.
Mais certains, en tout cas, certains ont dit : "Qu'est-ce
que tu fais ici, on veut plus te voir. Qu'est-ce que tu fais ici,
qu'est-ce que tu fais ici, t'as pas d'affaires ici, au bar." Je
me suis senti mal à l'aise, je n'ai jamais remis les pieds
là -dedans. J'ai jamais remis les pieds au bar.
Ils pourront dire ce qu'ils voudront. Moi, je me dis :
"Tant que je suis bien dans ma décision..." Mais ça fait mal
pareil. Ce n'est pas facile. Parce que moi, ça m'arrive. Je sors
très peu. Disons, dans les soirées sociales je me fais
écœurer. Je suis isolé... oui dans un sens. (Homme, 33
ans)
Cesser de boire entraîne chez les hommes la perte des amis,
mais ce phénomène est également observable chez les femmes qui
décident de rompre avec ce comportement. Ainsi, comme nous le
rapportions plus haut dans ce texte, une adolescente qui décide
de ne plus ou de ne pas consommer de boisson risque d'être
rejetée par les autres jeunes de son milieu. Ce phénomène
d'exclusion sera également vécu par des femmes plus âgées du
milieu.
On dirait que l’on m’aime moins
qu’avant. Non mes vrais amis je ne les ai pas perdus
c’est sûr. Mais j'ai perdu beaucoup de connaissances. Parce
qu’en buvant, on se fait souvent beaucoup de connaissances.
Mais ce ne sont pas des amis nécessairement. Souvent j’ai
eu des remarques. Mon entourage a changé. Plusieurs personnes
vont être réticentes envers nous. Ils ne voudront plus nous voir
si on ne boit pas. Mais cela ne m’a pas affecté parce que
c’est pas de vrais amis. Les commentaires qui m’ont
affectée le plus c’est que plusieurs personnes en
travaillant dans la communauté parce que j’aidais les
personnes qui avaient des problèmes. Mais maintenant ils se sont
retirés, ils ne se confient plus à moi parce que je ne bois plus.
Parce que je ne comprends pas leurs problèmes. Parce que je ne
bois plus. La même chose avec les parents des élèves avec qui je
travaillais. Ça m’a affecté mais pas au point que ça me
dérange. Moi, j’ai toujours prôné qu’il faut un
équilibre mental. C’est pour ça que quand j’ai
rencontré ce type de problème avec mon entourage, je n’ai
pas réagi négativement. Je me suis dit qu’avec le temps,
ils vont prendre conscience. On ne peut pas forcer le monde.
(Femme, 46 ans)
6.10.3 Conclusion
Dans les paragraphes qui précèdent, nous avons brièvement
abordé la question des comportements associés à l'alcool et leur
transformation au cours des dernières décennies. Cet exercice
nous a permis d'illustrer nos propos antérieurs concernant les
métissages propres à la culture innue. Plus particulièrement nous
avons tenté de mettre à jour certains traits de la codification
identitaire de l'Innu moderne relative à la nutrition ainsi
qu’au corps. Les profondes transformations au niveau
«macro» qui marquèrent l'histoire de la Côte-Nord au
XX
e siècle ainsi que les Innus, ont eu des impacts
majeurs sur les relations qui se se sont développées entre les
Innus, sur celles entretenues entre Innus et non-Autochtones, sur
les discours identitaires, sur les revendications politiques, sur
la perception des uns et des autres et des uns par rapport aux
autres ainsi que sur la construction même de l'identité innue.
Bien sûr, une distinction importante doit être établie entre les
codes identitaires que nous estimons avoir mis à jour et le
discours politique officiel. Ce ne sont pas les racines
proclamées, les «fibres considérées comme pures» de la culture
ancestrale innue que nous prenons ici en compte. Les codes
identitaires de la modernité innue que nous avons fait apparaître
appartiennent, émanent de la vie quotidienne des individus, des
maisonnées, des familles, des rues, des cours arrières, des
commerces, des écoles et des autres services qui font que
Pessamit est Pessamit. Ce sont les façons d'être et de faire qui
habitent ce lieu social que l’on nomme réserve, mais qui
prend bien plus les dimensions d'un pays dans le pays.
C’est entre autres Alinsky (1971) qui a mis en lumière le
fait que les gens appartenant à des milieux défavorisés
(powerless individuals) créent la trame identitaire de leur
milieux d’appartenance en opposition ou en conflit avec un
groupe social qui occupe une meilleure position sociale. De
nombreuses recherches portant sur l’identité de groupes
sociaux démontrent que la trame identitaire nécessite la création
d’axe autour desquels sont définis les critères
d’inclusion ou d’exclusion. Qui est dedans ? Qui
est en dehors (Abrams & Hogg, 1990) ?
La réserve est ce lieu où l'Innu se sent chez lui, à l'abri
du regard du non-Autochtone qui le rejette sans cesse du côté
d'une marginalité, d'une existence qui n'est pas la sienne. Dans
ce lieu, chaque usager doit s'ajuster au processus général de la
reconnaissance, être «convenable». Chaque usager doit concéder
une partie de lui-même à la juridiction de l'autre. En naissant
dans une réserve et surtout en choisissant d'y vivre en
permanence, l'individu doit obligatoirement accepter, adopter les
façons de faire et d'être du milieu, ensemble d’obligations
et de liens. Les pratiques de la réserve relèvent d'une
convention collective tacite. Bien qu'elle ne soit pas écrite,
elle est lisible par tous les acteurs de la réserve à travers les
codes du langage et des comportements. Toute non soumission à ces
codes ou transgression de ceux-ci soulèvent l'attention, attirent
des commentaires. Des normes existent, et elles sont suffisamment
pesantes pour engendrer l'exclusion de ceux qui ne s'y conforment
pas (Mayol, 1994Â : 26).
Certains codes nous intéressent particulièrement en raison
de leurs liens étroits avec le diabète. Ils concernent tout
spécialement l'alimentation, le rapport au corps ainsi que la
manière de consommer de l'alcool. Il est possible d'établir une
trajectoire dans laquelle nous percevons les transformations de
l'acte alimentaire, de la façon de boire ainsi que de l'aspect
corporel de l'Innu au cours des dernières décennies. Toutefois,
ces transformations ne correspondent pas à ce que certains
nomment des déviances, des phénomènes attribuables Ã
l'acculturation ou encore à une incapacité d'adaptation à la
modernité. Au contraire, nous estimons que ces transformations
correspondent à des métissages, à des créations émanant de
l'action quotidienne d'acteurs sociaux vivant en marge de la
société dominante. Exclus du procès de production, confinés dans
un lieu nommé réserve, ils tentent de créer un espace de vie
viable, où il serait possible d'expérimenter au quotidien le
bonheur. Et l'exercice de ce bonheur collectif a ses propres
règles.
De nouvelles manières d'être surgissent ainsi dans le
milieu. Elles se retrouvent dans différents segments de la
population, dans différents groupes d'intérêts. Malgré une
apparente homogénéité, on découvre dans la population Innue de
Pessamit l'existence de champs de forces, de zones pour les
mal-nantis et d'autres pour les bien-nantis, de groupes aux
intérêts parfois fort différents. En ce sens, il nous paraît
essentiel de considérer la communauté innue de Pessamit selon une
perspective générationnelle. On constate ainsi que les intérêts
varient considérablement d'un segment de la population à un
autre, d'une génération à l'autre. Le regard sur les générations
permet de constater que d'importantes variations existent entre
la culture innue perçue et vécue. Ces distinctions et différences
sont importantes à prendre en compte puisqu'elles se révèleront
au cœur de toute une dynamique sociale de surveillance et de
contrôle que nous examinerons plus tard.
En ce lieu nommé réserve, en ce lieu où l'Innu se définit en
tant qu'être distinct de cet «Autre» de la société dominante, le
discours identitaire revêt un caractère quotidien, se fait
omniprésent. Être Innu est au cœur des préoccupations
quotidiennes. Être ou ne pas être Innu est la clé d'accès à une
existence relativement paisible sur la réserve. En ce lieu, pas
besoin de clamer son droit à l'existence, de lutter contre le
regard, l'attitude répressive du non-Autochtone qui sans cesse
relègue l'Innu dans le camp de la marginalité. Dans la réserve,
tous existent, dans une relative simplicité, se reconnaissent
dans et par leurs façons d'être et de faire. Ils se retrouvent
entre eux et se reconnaissent par le fait de leur adhésion à ce
que nous pouvons nommer la culture locale. Même s’il ne
faut pas oublier que cette culture locale entretient et développe
des ramifications importantes avec l'ensemble de l'autochtonité
nationale et internationale.
Être Innu c'est manger de telle manière, consommer tel type
d'aliments. Mais cette façon moderne n'est certes pas la même que
celle du début du siècle ou même du début de la seconde moitié du
XX
e siècle. La nourriture dont nous parlent
aujourd'hui les aînés était constituée d'éléments relevant de
l'histoire locale mais également d'emprunts faits à d'autres
cultures. Il suffit de penser à la banique qui est
incontestablement considérée comme le pain traditionnel innu.
Toute culture est vivante et dynamique. Chaque époque présente
ses créations, ses innovations. La banique en est une et la
modernité de l'Innu présente ses propres créations, ses propres
réalisations.
Ainsi mangeons-nous les lambeaux de cultures
locales qui se défont, ou l'équivalent matériel d'un voyage passé
ou à venir; ainsi l'Occident dévore-t-il à belles dents de pâles
copies de ces merveilles subtiles et tendres, mises au point dans
la lenteur des siècles par des générations d'artistes anonymes. À
cette multiplication des emprunts, née de la société du spectacle
et du voyage, s'ajoutent d'autres facteurs qui viennent déraciner
de son terroir une cuisine régionale (Giard, 1994 :
250).
Comme le mentionnerait Gruzinski, le fruit de ces créations
culturelles populaires, de ces métissages ne camoufle pas
l'ancien. Les nouveaux symboles, les nouveaux codes identitaires
font désormais partie du quotidien de l'Innu. Ils réactivent le
passé autant qu'ils l'effacent. Les nouvelles façons d'être innu,
cette culture métisse et nécessairement plurielle relèvent d'un
effort de recomposition d'un univers effrité et de l'aménagement
d'un univers local à partir des cadres imposés par la société
dominante et son État (Gruzinski, 1999 : 104).
6.11 Une communauté innue - des
groupes d'intérêts
Certains discours concernant les milieux autochtones tendent
à laisser croire que les populations qui habitent ces lieux sont
relativement homogènes. La dénomination «les Autochtones» est
souvent porteuse d'une conception voulant qu'il y ait une seule
façon d'être autochtone. «Les Autochtones sont...»! Combien de
propos débutant par ce simple énoncé pour ne pas dire cet énoncé
simpliste, proposent des modèles qui veulent étendre à l'ensemble
d'une population des explications de phénomènes et réalités
complexes. Les discours concernant le diabète et les Autochtones
n'échappent à cette tendance à la généralisation.
Pour désigner une collectivité autochtone, les milieux de la
santé utilisent souvent le terme «communauté autochtone». Et
c’est à partir de celle-ci et de la vision qu’il
s’en font qu’ils vont tenter de planifier
interventions et programmes de santé. Toutefois, nous considérons
à l'instar de Foster (1982) que ces approches s'appuient sur des
conceptions erronées qui ont dans le passé considérablement nui,
et continuent à nuire à l’approche dite communautaire.
Foster a identifié à ce propos cinq de ces idées fausses qui se
retrouvent souvent à la base de l’organisation de
programmations communautaires et qui précipitent leur insuccès :
Les communautés sont homogènes. Dans les faits,
l’expérience démontre qu’au sein des communautés les
intérêts particuliers l’emportent souvent sur le souci des
objectifs communautaires.
La connaissance suscite automatiquement les changements
de comportements souhaités. L’expérience démontre que
les connaissances nouvelles n’entraînent pas toujours des
changements et que les pratiques dites traditionnelles sont
rarement dénuées de tout intérêt.
Les dirigeants des communautés agissent au mieux des
intérêts de la population. Il arrive que les individus
choisis par les agents communautaires en profitent pour tirer
profit de la position qu’ils occupent.
Les pouvoirs publics et les agents communautaires
partagent les mêmes objectifs en matière de développement
communautaire. Il arrive parfois que les administrateurs
mobilisent les ressources locales afin de libérer des capitaux en
vue d’autres programmes. Il peut en résulter des conflits
d’intérêts pouvant freiner les programmes et le
développement communautaire.
Les activités de développement communautaire ne créent
aucun conflit pour les planificateurs. La nécessité
d’obtenir des résultats tangibles, souvent contradictoires
avec la nécessité de laisser à la communauté le temps de
s’engager, créera des difficultés aux planificateurs. Les
spécialistes définissent parfois les besoins communautaires en
fonction de leur propre formation et de leurs intérêts (Foster,
1982).
Ce que Foster met en lumière au travers de ces cinq énoncés,
c’est que la communauté est un milieu hétérogène, pluriel
et complexe, même si elle définit des lieux communs où sont
partagés des intérêts. Et qu’il est essentiel de prendre en
considération les différentes forces et groupes qui agissent,
interagissent, créent des alliances ou des ruptures à l'intérieur
de ce lieu nommé communauté. Et c’est en prenant en compte
l’ensemble de ces phénomènes que l’on pourra accéder
à une meilleure compréhension des dynamiques qui contribuent à la
genèse de réalités comme le diabète.
Le concept de groupes d'intérêts, élaboré par Sartre (1960)
et appliqué par Trigger (1992) de même que par Jacques Frenette
(1993), dans le cadre de recherches en milieu autochtone, nous
apparaît à ce propos tout à fait pertinent. Comme nous le
précisions au chapitre deux, il est essentiel de considérer que
les acteurs d’une communauté puissent être habités par des
trajectoires ou des choix divergents, et ce parce qu’ils
sont déterminés par des intérêts en partie différents En ce sens,
l’imbrication forcée d’individus dans une ou des
catégories figées, rigides, comme celles des «Autochtones» ou des
«Innus», ne permet pas de saisir toutes les nuances, les
finesses, les forces, les faiblesses, les points d'union et de
rupture qui se retrouvent au sein de cet univers collectif. VoilÃ
pourquoi il est essentiel de considérer le rôle des individus
dans le cadre du devenir, et donc de «l'événement historique».
Car aucun rôle n'est défini une fois pour toutes.
Le concept de groupes d’intérêts, c’est-à -dire,
des «regroupements spécifiques se formant dans une société
lorsque plusieurs individus, dans des situations historiques
concrètes, partagent et défendent des intérêts communs» (Trigger,
1992 : 236-237) nous est utile pour tenter d'appréhender les
dynamiques complexes qui animent une communauté innue comme celle
de Pessamit. Ce concept nous permet de départager les positions
que nous observerons sur le terrain, de faire ressortir les liens
qui unissent des groupes pour des temps précis ou les conflits
qui les opposent. En somme, il met en lumière des positions
différentes adoptées par des ensembles d’individus, même
s’ils sont issus de la même culture, d’un même groupe
social ou de groupes opposés (J. Frenette, 1993 : 56-57). Ce
concept nous est d’une grande utilité dans la compréhension
des dynamiques retrouvées dans les milieux autochtones. Celles-ci
mettent en scène des femmes et des hommes; des jeunes, des
adultes et des aînés; des traditionalistes et des tenants de la
modernité, des gens scolarisés et d’autres qui ne le sont
que peu ou pas du tout, des assistés sociaux; des sans-emplois et
d’autres occupant des positions bien rémunérées et
«blindées». L’apparente binarité qu’implique la
distinction «communauté autochtone-société blanche» cache au sein
même de la communauté des mouvements complexes, des mosaïques de
couleurs qui révèlent des trajectoires complexes.
6.11.1 Des
groupes d'intérêts à Pessamit
Au cours des entrevues réalisées à Pessamit, nos
informateurs ont été invités à décrire leurs perceptions de la
composition de la population à laquelle ils appartiennent. Nous
désirions qu'ils livrent leurs perceptions des forces et
faiblesses, des égalités et inégalités qu'ils observent Ã
Pessamit. En aucun temps nos informateurs ne nous ont fait part
d'une vision idyllique, unitaire et égalitaire de la communauté
de Pessamit. Pratiquement toutes nos entrevues nous ont
transportés dans un univers de représentation de la collectivité
présentant une relative unité vue de l'extérieur. Toutefois, le
regard porté depuis l'intérieur sur l'intérieur offrait des
représentations contrastées, sinon partagées et même déchirées
par des forces émanant de différents secteurs communautaires.
Et c’est sur la base de ces observations et discours
recueillis que nous nous sommes mis en quête d’explorer les
pourtours de certains groupes d'intérêts. Dans les lignes qui
suivent, nous tenterons de faire apparaître les nombreux facteurs
qui doivent être pris en compte dans l'exercice visant Ã
identifier les différents groupes d'intérêts en jeu dans un
milieu comme Pessamit. Il apparaît en effet qu'une personne peut
appartenir à plus d'un groupe et de ce fait, avoir des intérêts
partagés, mitigés. Alors que certaines personnes présentent un
profil relativement précis, d'autres par leur histoire et leur
trajectoire présentent des profils complexes ayant des
ramifications dans plus d'un groupe, ces dernières étant fugaces
et mobiles.
Mais pour l'essentiel, toutes les personnes rencontrées le
confirment : il existe à Pessamit des groupes aux intérêts
divergents, auxquels les citoyens n'ont à toutes fins pratiques
pas le choix d'appartenir, ne serait-ce que passivement.
6.11.2 Emploi, revenus et sens
communautaire
Ce qui distingue les groupes, c’est tout
d’abord les revenus. Ceux qui ont un job et ceux qui en
n’ont pas. À l’intérieur de ceux qui en ont, il y a
une subdivision. C’est parce qu’il y a des gens qui
veulent vraiment profiter des autres. Il y en a qui veulent faire
du tort à certaines personnes, mais il y en a d’autres que
ça ne les dérange pas. Il y a par contre d’autres groupes
qui ont des revenus et eux autres font du bon travail. Ils ne
veulent pas faire du tort à personne en autant qu’eux ils
gagnent un salaire. Et il y a un autre groupe de gens qui veulent
vraiment faire de quoi pour la communauté. Il y a ces 4 groupes.
Ceux qui n’ont pas de revenus, il y a ceux qui prennent un
coup. Ils vont se tenir ensemble. Il y a ceux qui prennent un
coup et qui prennent de la drogue : ils vont se tenir
ensemble. Ensuite, il y a ceux qui prennent uniquement de la
drogue. Il y a aussi les gens qui sont sur le bien-être et qui
ont vraiment le sens communautaire. Eux autres, ils veulent vivre
paisiblement, ne veulent déranger personne. Ils vont se
regrouper, mais ils vont se regrouper beaucoup moins pour
festoyer. Au bingo, il va y avoir ceux qui ont entre 30-70. Ce
n’est pas juste des femmes, il y a certains hommes. (Homme,
49 ans)
Cet extrait d’entrevue nous semble particulièrement
intéressant. Non seulement parce qu’il reconnaît
l’existence de groupes que nous qualifions
d’intérêts, mais encore parce qu’il tente de les
cerner à partir de distinctions qui nous semblent très fécondes
et qui recoupent nombre de constations que nous avons pu faire
par ailleurs. Ce qui se dégage en effet de ce premier extrait,
c'est que la collectivité de Pessamit présente, aux yeux de
certains, des divisions reposant tout spécialement sur le revenu
des individus. Le fait de détenir ou non un emploi positionne un
individu dans l'un ou l'autre des groupes. Le groupe constitué
des personnes qui occupent un emploi serait, selon lui, divisé en
deux catégories distinctes. Celle des gens qui cherchent à faire
du «tort aux autres», qui profitent de leur situation pour
«profiter des autres». Il y aurait ensuite ces autres personnes
qui, bien que détenant un emploi, cherchent à travailler pour
leur communauté, ne dérangent pas et font du bon travail.
Par ailleurs, notre informateur identifie quatre autres
groupes auxquels sont associés des gens qui ne détiennent aucun
emploi, qui bénéficient de peu de revenus. Il est intéressant de
constater quels sont les éléments qui déterminent les points
d'association à un groupe ou à un autre. Il y a tout d'abord ceux
qui prennent uniquement de la boisson, qui «prennent un coup». Un
second groupe est formé de ceux qui prennent et de la boisson et
des drogues. Puis, il y a ces autres individus qui se regroupent
pour prendre uniquement de la drogue. Finalement, un dernier
groupe rassemble les personnes qui sont sans emploi, qui
reçoivent du bien-être social et qui veulent vraiment vivre des
valeurs communautaires. Ce dernier groupe ne se réunirait pas
pour festoyer, mais plutôt pour jouer à l'occasion au bingo.
Nous retenons de cette présentation que chacun des groupes
se constitue autour de trois types d'axes. Le premier et
probablement le plus important, est celui de la présence ou de
l'absence d'un l'emploi, celui-ci étant directement associé au
revenu de l'individu. La centralité de cet axe est de notre point
de vue fort significative. Cet axe situe l'individu dans un ou
l'autre des grands groupes mais également à l'intérieur ou en
marge de l'économie marchande. Il situe également l'individu face
à l'accessibilité ou l'inaccessibilité de biens de consommations
offerts localement, mais également hors de la réserve, hors de la
marge. Il est l'expression du paradoxe dans lequel évolue l'Innu.
«Être dedans» sans être associé «au dehors», mais constamment
porté vers cet extérieur.
Le monde se divise plutôt par catégories de...
comment je dirais ça là  ? Comme nous autres là , par exemple,
nous autres ici, nous sommes considérés comme des
moyens-bourgeois. Après ça, il y en a d'autres qui sont
considérés, pas comme pauvres, mais comme... Plus comme des
assistés sociaux. (Femme, 51 ans)
Le second de ces axes relève de comportements et apparaît
concerner principalement ceux qui, dans le premier axe, sont
définis comme sans-emploi, donc avec de faibles revenus. Ce
second axe présente trois niveaux distinctifs, chacun d'eux étant
associé à des substances alcooliques ou hallucinogènes. Il est
important de noter que nous avons pu constater, dans la section
6.10, à quel point les comportements associés à la consommation
d'alcool semblent appartenir à une trame identitaire que nous
associons davantage à un ou des segments ou groupes d'intérêts de
la population innue de Pessamit. Nos entrevues nous permettent
également d'émettre la proposition à l'effet que la consommation
de drogue peut également se voir attribuer une dimension
identitaire mais qui concerne cette fois des strates de la
population plus jeune. Il y a ceux qui boivent, ceux qui prennent
de la drogue, ceux qui prennent de la drogue et de la boisson et
bien sûr, ceux qui ne sont dans aucun de ces camps.
Finalement, nous identifions un troisième axe. Celui-ci
apparaît être associé à une ou à des qualités qui semblent liées
aux valeurs communautaires. Notre informateur mentionne comme
élément d'inclusion à cet axe le fait qu'il y a ceux qui ont
vraiment «le sens communautaire» qui veulent «faire de quoi pour
la communauté». Il y a également ceux qui «font du bon travail».
À l'extérieur, hors de cet axe, se positionnent ceux qui
travaillent contre le sens communautaire, qui désirent «faire du
tort aux autres».
Nous constaterons au fil des prochains paragraphes que ces
premiers axes d'inclusion ou d'exclusion sont probablement
centraux dans le système de catégorisation sociale qui prévaut
dans un milieu comme Pessamit.
6.11.3 Famille ou « clan
»
L'appartenance à une
famille dans son sens élargi
ou à ce que d'autres nomment un
« clan » apparaît comme
un élément permettant l'association d'une personne à un groupe ou
à un autre. Selon certains informateurs, il apparaît que le
nombre d'individus appartenant à une famille présente une
relative importance. Cette information prend tout son sens si
nous considérons que les élections au conseil de bande ont lieu Ã
tous les deux ans. Dans le prochain extrait, l'informateur
établit une association relativement forte entre le nombre
d'individus appartenant à une famille, qu'il nomme parfois « clan
», et la force du pouvoir détenu par ce groupe.
C'est par famille que ça se passe. Moi, je
suis... On est pas nombreux dans la réserve. Mon père c'était un
Indien, c'était un Indien d'ailleurs. Mon grand-père c'était un
descendant cri. C'est des Cris de Mistassini, quelque part. Mon
père, son père est allé habiter à Pointe-Bleue à un moment donné.
Il a rencontré une femme. C'est sûr que c'est de la famille.
Toujours par cas. On voit que c'est immanquable, c'est des
familles. Quand tu vas, toujours quand t'allais dans les terres,
les territoires de chasse, c'était par famille. Ici, on veut
s'adapter, tout en travaillant unis mais en même en temps, être
séparés. Comment je t'expliquerais ça ? Autour, t'as à peu
près dix « clans », dix familles, des grosses familles qui ont le
pouvoir. Ici, à Pessamit, il y a à peu près deux,
trois...
Je pense, moi je dirais que c'est les Bacon, les Picard et
les Bacon, les Volant et les Picard et les Rock ensemble. En tout
cas, ils se tiennent. Oui, moi je dirais, je les distingue par
leurs familles, par leurs noms de famille. Quand quelqu'un est au
pouvoir. On a pas beaucoup de poids. Il y a les Paul qui ont
beaucoup de parenté en arrière, les Volant et tout ça. C'est des
grosses familles. Des Paul, mais en même temps, très ouvert chez
les Picard. Léonard avait beaucoup de charisme, beaucoup de
charisme, pour communiquer avec des gens. C'était un bon chef,
dans le sens qu'il communiquait avec les autres. Mais, Ã chaque
fois, il a eu beaucoup de pression quand il était chef. C'était
de la part de familles qui n'étaient pas contentes. Le système...
Ça peut être chien la politique.
En tout cas, c'est pas mal intéressant, je veux dire dans le
sens que moi je me dis que j'en connais des « clans »par leurs
familles. Des Volant sont nombreux donc ils ont plus de pouvoir.
Tu sais, ils ont beaucoup de pouvoir. Moi je dis en politique,
quand tu sais entrer dans un « clan », puis tu sais les amadouer,
tu vas recevoir des votes. (Homme, 33 ans)
Si l'on prend en considération le fait que dans une
communauté comme Pessamit, le conseil de bande représente le
principal employeur et si nous ajoutons à cette constatation le
fait que le nombre d'emplois est relativement restreint en
fonction de la taille de la population et finalement, si l'on
considère qu'il n'existe aucune forme de syndicat ou de
regroupement, nous nous trouvons devant un ensemble de conditions
pouvant favoriser la prise de décisions arbitraires.
Au cours de nos nombreux séjours à Pessamit ainsi que dans
le milieu innu en général, nous avons pu constater à quel point
les périodes d'élections représentaient des moments de grande
inquiétude. Plusieurs ressentiront que leurs emplois sont menacés
alors que d'autres mettront en veilleuse des projets importants
jusqu'à ce que soit élu le nouveau conseil.
Puis il y a des « clans », il y a des « clans »,
par famille. Mais par contre, ils ont tous bénéficié. Mais ils
bénéficient, mais ils le contrôlent pas tous de la même façon. Je
veux dire, il y en a qui bénéficient là . Ils sont pauvres, parce
qu'ils veulent. D'autres, ils sont bien parce qu’ils font,
ils font bon usage de ce qu'ils ont. Puis il y en a d'autres. Ils
sont pauvres parce qu'ils veulent. Puis là les gens, la
communauté les prend de plus en plus comme faisant partie. Tu
sais, il y a des billes qui sont bonnes, des billes qui ne sont
pas bonnes. Elles sont toutes mélangées ensemble. Tout le monde
bénéficie des mêmes avantages, mais à sa façon.
[¼]
Souvent, il y a des chicanes de famille. Plus de famille que
de « clan ». Une chicane de famille, ça peut être... une chicane
concernant quelque chose que l'autre n'a pas. Quand il y a des
élections, oui. Là , tu vois les gens, les gens qui sont sournois,
les gens qui sont, bon, des familles qui sont... Mais, c'est plus
des chicanes, plus de famille, pour quelque chose, pour telle
chose. Mais, dans l'ensemble, le monde est plus, comment je
dirais ça ? Le monde est plus indépendant face Ã
l'autre.
C'est ça le problème ici, le monde est indépendant (Femme, 51
ans)
L'appartenance à une famille apparaît comme un facteur
d'inclusion ou d'exclusion à un groupe ou à un autre. Aux yeux de
nos informateurs, les familles ne semblent pas détenir des
pouvoirs pouvant être considérés comme égaux. En effet, il
apparaît que le pouvoir détenu par une famille est relatif au
nombre d'individus qui y sont associés. Ainsi, plus une famille
est grande, plus elle a la possibilité d'obtenir des votes qui
permettront d'élire, au conseil de bande, des individus associés
à son groupe. Ces élections sont par le fait même des moments
clefs qui marquent le rythme du milieu innu, puisque chacune
d'elle peut contribuer à faire basculer les détenteurs d'emplois
dans le camp des sans emplois.
C'est en 1986 là , en 1986. Je vais te dire, c'est
là que j'ai eu conscience que le mal existait, que quelqu'un
pouvait faire du mal à quelqu'un. Parce que j'ai toujours été
élevée dans le «respecter les autres». Ça fait que moi, pour moi,
il y avait juste le bien. C'était un chef. Un chef d'une bande,
un chef d'une communauté. Il avait «renvoyé» des personnes.
Treize personnes en tout. Je travaillais déjà au conseil. Puis
là , il m'appelle. C'est comme si pour lui c'était rien, ce qu'il
venait de faire. Mais moi je me disais, il dit que : «La vie
continue... T'as juste à continuer à travailler. Il y a d'autres
choses à faire que de penser à ça. T'as juste à continuer Ã
travailler». J'ai essayé de savoir pourquoi il y avait eu
tellement de mises à pied puis tout ça ... De la manière qu'il
disait, juste par le regard puis tout ça, là je savais que ... En
tout cas, j'ai découvert qu'il y avait, que le mal existait.
Avant je ne le savais pas. (Femme, 49 ans)
L'appartenance à un « clan » ou à un autre peut s'avérer
déterminante dans l'obtention ou la perte d'un emploi, et même
dans la perte d'une réputation. Cette réalité marque le rythme de
la vie communautaire et les tensions peuvent être facilement
ressenties par l'observateur extérieur.
La notion de « clan » est fortement associée à des
dimensions économiques, elles-mêmes largement tributaires du
pouvoir politique. Ainsi, le « clan » qui détient le pouvoir
politique peut de ce fait contrôler les cordons de la bourse qui
est garnie de plusieurs centaines de milliers, sinon de millions
de dollars. L'histoire de Pessamit, son développement économique,
la composition de sa population, sa plus grande accessibilité aux
centres urbains, sont autant d'éléments qui complexifient le
portrait de ce milieu. Cette complexité contribue probablement Ã
amenuiser l'emprise de l'axe « clan »/famille dans la
constitution des groupes d'intérêts.
6.11.4 Les
«intellos»
Il est apparu que le fait qu'un individu soit relativement
plus scolarisé que la moyenne des gens dans un lieu comme
Pessamit peut entraîner son inclusion, par le discours populaire,
dans un groupe d'intérêts particulier. Toutefois, l'inclusion
dans ce groupe représente, en quelque sorte, une marginalisation
de la société innue locale. Ainsi, une personne scolarisée risque
d'être fréquemment associée à «la haute» ou encore d'être
qualifiée de «snob» sinon de «Blanche» par les membres de son
entourage.
L'obtention d'un diplôme d'études collégiales ou encore
universitaire exige qu'un Innu séjourne de longues périodes Ã
l'extérieur de la réserve. De plus, il est essentiel que cette
personne possède une bonne connaissance de la langue française
puisque c'est généralement dans cette langue que se font les
études. À eux seuls, ces deux facteurs risquent de précipiter une
personne, malgré elle, dans un groupe associé à des intérêts qui
s'éloignent de certaines normes sociales.
Certains, on le sent ça. Il y a certaines
personnes qui n'aiment pas ça, qui aiment pas ça rencontrer du
monde comme moi parce que je suis genre «intello». Tu sais, il y
a toujours des préjugés, des gens qui mettent des barrières. Une
personne ouverte va te poser des questions, «Où t'as étudié?
Qu'est-ce que tu as fait? Comment t'as fait ça, pour aller là ?»
C'est ça qui est plaisant de rencontrer des personnes ouvertes.
Tandis que des personnes fermées, eux autres se pensent comme...
Ils sont plus forts, plus intelligents puis, en même temps ils
veulent te déranger, te briser. Partout c'est de même. On le voi.
C'est toujours de la même manière. Par le langage. C'est des
personnes qui vont te dire telle chose. Un tel a dit que t'es
comme ceci... puis tout ça. C'est des blablabla comme on dit.
C'est des racontars ! (Homme, 33 ans)
Ce que j’ai trouvé dur, c’est que nos semblables
nous aimaient plus parce qu’ils nous appelaient les bolées.
Nous trois, nous étions, à leurs yeux, des Blanches. Des
blancs-noirs parce qu'on était Autochtones et qu'on fonctionnait
comme des Blancs. Je n’aimais pas ça que l’on me dise
toi tu es ceci et cela. Je n’avais pas le choix,
j’étais dans un secteur blanc et il fallait que je
m’adapte à eux autres. Surtout à Haute-Rive, il y avait un
petit coin pour les Autochtones. Toujours dans leur petit coin,
ils ne voulaient jamais se mêler. Nous, nous nous sommes mêlées.
On faisait partie des activités lorsqu’il y en avait.
(Femme, 41 ans)
Ben, parce que ce qui arrive, c'est la première année que je
prends l'autobus entre Pessamit et Baie-Comeau. LÃ par exemple,
le matin, c'est vraiment, je me sens tout le temps rejetée par
eux autres. Ils organisent des affaires, mais je suis tout le
temps la dernière au courant, tu le sais, quand ils ne veulent
pas te voir là . Je ne sais pas pourquoi parce qu’au Cégep,
ce qui arrive c'est que, à la cafétéria, ils sont tout le temps
en gang, tous ensemble. Puis, ils se tiennent dans le fumoir et
tout ça. Mais moi, je ne fume pas. Je n'ai pas d'affaires à me
tenir là -bas. Sauf que moi, dans ma concentration, on est une
petite gang. Puis ce n'est pas que le fait que je ne veux pas me
tenir avec eux autres. Mais c'est parce que je me tiens plus avec
mes amis de ma concentration. Eux autres, je ne sais pas. Des
fois j'ai peur qu'ils disent : « Ah, elle est snob,
elle se tient avec des Blancs » et tout ça. Puis, je ne fais
pas par exprès. Moi ma mère m'a dit par respect... Moi, j'ai été
élevée de même. Toute ma famille est de même. On ne parle pas en
montagnais quand il y a des Blancs autour, ça fait que, ben je ne
sais pas si c'est du snobisme que je fais moi-même (rire). Mais
des fois tu sais on est... Des fois, il y a quand même du monde
qui vient s'asseoir à côté de moi et tout ça. Eux autres, ils me
parlent en montagnais, je leur réponds en français. Justement
j'ai des amis qui sont à l'école. Des fois, je pense qu'ils ne
prennent pas ça vraiment, je pense qu'ils me prennent pour une
snob. C'est peut-être pour cette raison que je veux m'en aller.
Je veux finir mes études ailleurs. Tu sais, ils se tiennent trop
ensemble. Puis à un moment donné, ils ne se dispersent pas. Mais
moi justement, je vais parler à tout le monde. Des fois, ils
(les Innus de Pessamit ndlr) me parlent bête. Tu sais,
ils me répondent bête. Ben, c'est sûr que je parle. Mais tu sais,
je leur parle quand même. Mais je me fous pas mal d'eux autres.
Ben, même dans le bus qui nous ramène à Pessamit. Je parle Ã
quelque-unes mais, à certains, je ne leur parle carrément pas.
Parce que ça ne marche pas. (Femme, 19 ans)
La scolarisation apparaît comme une menace vis-à -vis de ce
qu'on pourrait appeler un certain équilibre social, économique de
même qu'identitaire à l'intérieur de la communauté innue. La
scolarité apparaît comme un pouvoir exerçant une force qui,
jusqu'à tout récemment, relevait peut-être d'une association Ã
une famille ou à un « clan ».
Le détenteur d'un diplôme peut ainsi représenter un danger
pour ces gens qui détiennent des postes exigeant des compétences
particulières et qui ne possèdent pas ces compétences. Ce type de
réalité est toutefois davantage observable dans des communautés
plus isolées où le niveau de scolarité moyen est moins élevé qu'Ã
Pessamit. Nous illustrons cette dynamique par un exemple puisé Ã
même nos observations réalisées au cours des dix dernières années
dans une communauté autochtone du Québec que nous pouvons
qualifier d'isolée. Cette dernière peut également être considérée
comme un des bastions de la tradition autochtone. Dans cette
communauté, un poste d'intervenant communautaire était occupé
depuis plus de quinze ans par un homme qui ne possédait pas les
habiletés nécessaires à la lecture et à l'écriture du français.
Il avait obtenu ce poste du temps de l'administration fédérale
dans des circonstances que nous ignorons et que nous ne pouvons
donc décrire ici. Toutefois, au cours des années où nous avons
été appelé à côtoyer ce milieu, nous avons constaté que de plus
en plus d'insatisfaction s'exprimait de façon informelle au sein
de la population envers cet intervenant. L'aspect informel des
propos et critiques dirigés vers cet intervenant est important et
fort significatif. En effet, la crainte des représailles semblait
si grande que personne n'adressait officiellement de critiques Ã
cet intervenant qui ne parvenait pas à remplir plusieurs
fonctions exigées par son poste. Dans cette communauté, nombreux
étaient les jeunes qui possédaient des compétences plus que
suffisantes pour assurer les fonctions exigées par ce titre
d'emploi. Bien que dans ce village innu peu de jeunes aient
complété leurs études secondaires, certains y étaient tout de
même parvenus. De plus, quelques rares individus avaient entamé
des études de niveau collégial. Pourtant, ces derniers ne
trouvaient à toutes fins pratiques aucun emploi dans leur milieu,
ce qui amena certains des jeunes à nous faire part des propos
suivants : «Pourquoi étudier? De toutes façons les jobs sont
donnés par «pushing». Il suffit d'être dans la bonne gang».
Dans cette communauté, depuis près de quinze années, les
emplois disponibles sont occupés par un groupe d'individus,
aujourd'hui majoritairement âgés de plus de quarante ans et qui,
dans bien des cas, ne possèdent pas de diplôme d'études
secondaires. Il est également important de souligner ici que le
nombre d'emplois disponibles dans le contexte d'une réserve varie
bien peu d'un lieu à l'autre. Le fait est que les principaux
secteurs d'emploi sont à toutes fins pratiques les mêmes, qu'il
s'agisse d'une communauté innue de la Basse-Côte-Nord, d'une
communauté atikamekw du Haut-Saint-Maurice ou encore d'une
communauté micmac. Ces secteurs d'emploi sont l'éducation, la
santé, les services sociaux, les travaux publics et la
construction de nouvelles maisons.
Suite à une décision prise par un directeur non originaire
de la communauté, cette personne sera finalement mutée à d'autres
fonctions plusieurs années plus tard. Toutefois, ce déplacement,
ce changement de fonction ne sera pas sans conséquences. Bien que
cette décision correspondait à un courant de pensée nettement
identifiable dans la communauté, l'intervenant déplacé
contribuera, par des jeux d'alliances, à précipiter le directeur
non autochtone sur la voie de la sortie.
Pour illustrer la même idée, nous nous permettons également
de prendre en considération des observations et propos recueillis
à Matimekush en janvier 2000. Quelques personnes nous ont indiqué
que beaucoup de jeunes Innus scolarisés ne revenaient jamais Ã
Matimekush-Lac-John.
D'une part parce que les emplois contrôlés par le conseil de
bande étaient évidemment bien limités, et d'autre part, parce que
la pression communautaire pouvait rapidement leur faire ressentir
qu'ils n'étaient plus les bienvenus dans la communauté.
À Pessamit, tout comme à Matimekush-Lac-John, le nombre
d'emplois apparaît relativement restreint si l'on considère le
nombre d'individus qui constituent la population de cette
communauté. Par ailleurs, il est essentiel de mettre en
perspective le nombre d'emplois disponibles avec le fait que la
population de Pessamit est en croissance rapide depuis quelques
décennies et qu'elle présente aujourd’hui un profil
démographique très jeune.
6.11.5 Groupes d'âges et
jeunesse
À la lumière de nos observations et des entrevues réalisées
sur le terrain, il apparaît essentiel de considérer la société
innue de Pessamit aussi depuis une perspective générationnelle.
De nombreux éléments nous portent à croire que la jeunesse innue
est à toutes fins pratiques mise à l'écart de ce qui est
implicitement considéré comme la ou les normes. De nombreux
extraits d'entrevues réfèrent à un «ancien temps» plus ou moins
récent pour démontrer que la jeunesse de cette époque était
vraisemblablement porteuse de valeurs et comportements beaucoup
plus valorisés que ceux observés d’aujourd'hui.
Il est particulièrement remarquable que les discours qui
vont dans ce sens émanent de gens âgés de 30 ans, et rarement
dans la quarantaine et plus. Encore plus remarquable est le fait
que dès l'aube de la vingtaine, le regard porté sur les plus
jeunes soulève parfois des distinctions importantes. En fait,
nous croyons pouvoir considérer que des groupes d'intérêts
peuvent également être appréhendés en fonction d’une
perspective générationnelle. Il est assez remarquable de
constater à quel point un «
nous» se définit aussi en
fonction des groupes d'âges, et que l'
Autre se distingue
alors par ses attitudes, ses valeurs, ses attentes, ses rêves et
ses comportements dans la société innue. Dans les extraits
d'entrevues qui suivent, des distinctions sont réalisées entre
différentes générations à partir d'une référence au jeu.
Ça ne joue pas dehors. Je les vois. Moi, je me
rappelle quand, nous autres, quand nous étions jeunes, pour aller
jouer au hockey, il fallait pelleter. LÃ , ils ont besoin de
l'aréna pour jouer. Sinon, ils ne jouent pas. Dehors, ils
patinent quand c'est pelleté, quand on enlève la neige par ceux
qui travaillent pour ça. Ils sont plus paresseux. C'est la télé
qui joue un rôle important dans leur vie. On dirait qu'ils sont
moins actifs. Peut-être qu'ils sont plus actifs mais en tout cas,
je dirais qu'ils sont. Ils ont moins d'idées. Je ne sais pas. Je
pense qu'ils ont moins d'idées aussi. Au niveau des jeux, il y a
moins d'organisation. Nous autres on s'organisait. On se faisait
des équipes et on jouait dehors. Ça arrivait même des tempêtes
comme ça et on jouait dehors. On jouait avec une équipe de ceux
qui sont de l'autre bord. Il s'organisait une équipe là -bas. Puis
une autre équipe, on les appelait de "La croix". Il y a la croix
de Jésus qui est là au bout du village. Le calvaire. Et puis on
les appelait de même eux autres. On divisait le village par rues.
Puis on s'en allait jouer dans leur rue. C'est comme à domicile
et à l'extérieur. On recevait, on pouvait recevoir une équipe
d'une autre rue. C’était des rivalités, on se faisait des
rivalités. Même l'été. Le football, le football avec contacts.
Sans équipement. On jouait au baseball, à la balle rapide. On se
faisait mal, mais... en tout cas. C'était le fun parce qu'on
avait une rivalité. On avait hâte de jouer contre eux autres.
(Homme, 33 ans)
Moins de 20 ans séparent cet informateur de sa jeunesse.
Toutefois, il fait ressortir de grandes distinctions entre les
caractéristiques de sa jeunesse et celles des jeunes
d'aujourd'hui. Manifestement, il considère que la jeunesse a bien
changé. Les qualités qui animaient la jeunesse de son époque se
sont transformées en des attributs peu méritoires. C'est ainsi
qu'il considère la jeunesse d'aujourd'hui plus paresseuse, moins
active, dépossédée d'idées, de créativité et manquant de sens de
l'organisation.
Tout ce qu’on faisait après l’école,
c’était de jouer dehors. Ce n’était pas dans les
maisons, il n’y avait pas de Nintendo. On jouait dehors
avec les copains et les copines. C’était juste ça. On
jouait à des jeux qui ne prenaient pas de matériel ou
d’équipement. Des jeux genre la «tail glaçée», des jeux
fantômes. On avait peu de jeux, des poupées, mais je me souviens
que l’on passait nos soirées dehors à jouer. J'entrais chez
nous après l’école faire mes devoirs et je sortais tout de
suite après souper pour aller jouer. Aujourd’hui,
c’est différent. Aujourd’hui, les plus jeunes restent
dans les maisons à cause de la télévision, du Nintendo, de la
vidéo. Ça joue pas dehors. Nous autres, ce que l’on faisait
au printemps, exemple, dès qu'on voyait un peu d’asphalte,
on jouait à la balle sur les rues tout le temps et jusqu’Ã
la noirceur. Pas plus tard qu’hier je disais Ã
quelqu’un «c’est drôle ça joue pas comme avant».
Avant, on était toujours sur la rue et on jouait à la balle.
Aujourd’hui, tu ne vois plus les jeunes faire ça.
Aujourd’hui ils restent dans les maisons. Il ont leur
Nintendo qui les attend et ils ont leur vidéo et la TV. On avait
la TV nous aussi, mais c’était autrement. Les parents ne
laissaient pas les enfants jouer dans les maisons, il fallait
qu’ils jouent dehors. Je vois une grosse différence dans
mon temps et aujourd’hui. (Femme, 33 ans)
Les considérations de cette informatrice, au regard de la
jeunesse d'aujourd'hui, vont dans le même sens que l'informateur
précédent qui, tout comme elle, est âgé de 33 ans. En fait, elle
établit des points de comparaison entre sa jeunesse et celle
d'aujourd'hui afin d'illustrer que les choses ont bien changé et
qu'il y a, aujourd'hui, de grosses différences par rapport à son
époque. Le point qui retient le plus l'attention, dans le
témoignage de cette informatrice, concerne le fait qu'avant, les
jeunes jouaient dehors et qu'aujourd'hui, ils sont en dedans. Par
ailleurs, elle insiste sur les qualités créatrices de la jeunesse
à laquelle elle a appartenu. Malgré le manque de matériel et
d'équipement, les jeunes de son temps parvenaient à jouer dehors
tous les jours. Ils inventaient des jeux. Par opposition, elle
considère que les jeunes d'aujourd'hui sont davantage passifs,
moins inventifs. Ils passent le plus clair de leur temps dans les
maisons à regarder la télévision, à jouer au Nitendo et à des
jeux vidéo. Elle introduit une nouvelle dimension en soulignant
que cet état de fait n'est pas indépendant de l'attitude
parentale. En effet, elle souligne que les parents de son temps
ne laissaient pas jouer les enfants dans les maisons.
Cette notion d'intérieur et d'extérieur nous apparaît fort
intéressante. Pourrait-il s'agir d'une transposition de la notion
de territoire. Le jeune adulte innu apparaît avoir pour principal
environnement de référence cette communauté, ce village, cette
réserve. Il y fait référence comme s'il s'agissait de son
territoire. Il connaît les rues, les cours des maisons, les lieux
secrets et l'environnement immédiat. Dans ce village, il y avait
le lieu des uns et le lieu des autres. Ce jeune adulte
s'identifie d'avantage à cet environnement où il a grandit, où sa
jeunesse s'est déroulée pour l'amener à l'orée de l'âge adulte.
Connaître ce lieu, l'apprivoiser, le posséder apparaissent comme
des critères par lesquels le jeune adulte évalue le jeune
d'aujourd'hui. Mais manifestement, celui-ci ne semble pas passer
le test.
Et que disent les plus jeunes? Le prochain extrait est tiré
d'une entrevue réalisée avec une jeune femme de 19 ans. Celle-ci
nous parle en tant que jeune, mais dans son discours elle prend Ã
l'occasion une certaine distance face à cette jeunesse, se
positionnant elle-même à l'orée de l'âge adulte. Cet extrait se
termine par une phrase qui souligne l'ouverture de cette jeune
femme vers le monde extérieur alors qu'elle partage un de ses
plus grands rêves : «Moi j'aurais ma petite camionnette pour
partir...». Comme d'autres jeunes de Pessamit, cette informatrice
nous introduit dans l'univers d'une jeunesse tournée et ouverte
sur le monde. Le regard tourné vers l'extérieur, elle rêve de
voyages, de connaître le monde extérieur. Peut-être cette
jeunesse apparaît-elle aux yeux des personnes un peu plus âgées
passive et les yeux rivés sur le petit écran de la télévision.
Mais, il est possible que cet écran agisse plutôt comme une
fenêtre largement ouverte sur le monde, vers les Autres.
Ce n’est pas calme. Il y a de la drogue. Il
n’y a pas assez de projets pour les jeunes. Ça prendrait un
café-jeunesse. C’est sûr qu’avec ma gang on allait Ã
la maison des jeunes. Mais là , on avait 16-17 ans, mais
aujourd'hui on a 19-20 ans. J’avais des «partys» avec les
copains et copines. On a parlé de ça. On avait des réunions. Il y
avait moi et d’autres jeunes comme moi, et on a fait une
demande d’aide auprès du conseil de bande. Avant ça, il y
avait un petit local pour une maison des jeunes dans un bâtiment.
Aujourd'hui, ils sont en train d’en construire une. Je
trouve qu’il n’y a pas grand chose à faire Ã
Pessamit. Mais même en ville, il y a plein de jeunes qui font ça.
Boire!
Je voudrais avoir un char pour sortir. À un moment donné
j’habitais dans un appartement, toute seule.
J’habitais à Saint-Roch et à Limoilou. Quand je reviens ici
c'est pour mes amis. Je suis heureuse de les retrouver. Ce qui me
manque, c’est le cinéma, les discothèques. Il y en a Ã
Baie-Comeau, mais je n’ai pas de char. Moi ici je ferais
une discothèque, un café-jeunesse. Ça prendrait ça, la fin de
semaine, pour les plus jeunes. Moi j'aurais ma petite camionnette
pour partir. Mon plus grand rêve serait de louer une camionnette
et de faire le tour des États-Unis et du Canada avec mes amis.
C'est mon plus grand rêve. Faire un voyage et être vraiment
libre. Pas besoin d’argent. Faire des hold-up. Les
États-Unis m’intéressent. J’ai déjà été en Europe.
(Femme, 19 ans)
Cette informatrice relativise, minimise le problème de
consommation d'alcool des jeunes. «Même en ville il y a plein de
jeunes qui font ça, boire». Elle élargit les horizons dans
lesquels prennent ancrage les comportements reliés à la
consommation d'alcool et de drogue des jeunes. Pour qui a vécu Ã
l'extérieur de la réserve, les possibilités de l'intérieur sont
restreintes. Les limites sont rapidement atteintes.
La réalité demeure la même pour les jeunes Innus qui
fréquentent l'extérieur de la réserve. Ils rêvent de voyages, de
vastes horizons, de connaître la planète. À peine sont-ils sortis
de la réserve qu'ils se voient, au prisme du regard de l'Autre,
confrontés à l'exclusion. Une autre informatrice du même âge nous
raconte avec éloquence quelques-unes de ses expériences en tant
qu'Innue face aux regards des non-Autochtones. Ces expériences
étaient relativement nombreuses et partagées par d'autres jeunes
du milieu. Toutefois, cette dernière nous donne également accès
au récit d'une jeune personne qui ne se contente pas de subir.
Elle réagit, agit, provoque des situations qui forcent la
réflexion.
Je me rappelle, une fois, à Québec, j'arrivais de
l'école. Je prenais un bus pour aller à l'école. Moi, je restais
aux Saules, c'est avant le village Huron. Le monde du village
Huron se trouvait, dans le même autobus. Moi j'arrêtais aux
Saules. À un moment donné les gars... c'était la fin de semaine,
et on avait un long congé. Alors les gars en arrière me
niaisaient. Ils sautaient un par-dessus l'autre puis des affaires
comme ça. Moi, j'étais tout le temps assis en avant. Alors, le
chauffeur me dit... Il commence à chialer après les gars. Il m'a
dit : «Oh ça, ça doit être encore des Indiens du village
Huron». Là je suis restée bête parce que moi en me regardant Ã
première vue, tu dirais pas que je suis une Indienne. Puis, il a
dit : «Oh, ça ça doit être encore des Indiens du village
Huron». Je parlais pas. Je ne bougeais pas, mais ça montait en
moi... Je bouillais. J'attendais juste mon arrêt. Je ne pouvais
pas parler. Je ne voulais pas qu'il me débarque non plus
(rire)... Mais, lorsque je suis arrivée... J'attendais que tout
le monde sorte. Je suis sortie la dernière. Mais il n'arrêtait
pas de les «blaster» tout le long du voyage. Moi j'étais assise Ã
côté de lui. Là un moment donné, je laisse le monde sortir...
puis j'étais la dernière. J'arrive et je m'en vais le voir. Là je
lui ai dit : «J'ai-tu fait de quoi de mal?» Moi, j'étais
assis tout le temps bien tranquille. J'ai tu fais quelque chose
de mal?». Il a répondu : « Mais non ma fille, toi t'es ben
sage.». Je lui ai montré ma carte d'Indienne. Je lui ai
dis : «Les gars en arrière, c'est tous du monde... C'était
tous des non Autochtone justement». Ben là , à un moment donné, je
n'ai pas pu, je n'ai pas pu en rajouter. Puis là je lui ai
dit : «La prochaine fois là , faites-donc un petit plus
attention à ce que vous dites». (Femme, 19 ans)
Nous sommes en présence d'une jeunesse qui porte son regard
vers un horizon qui dépasse celui de la réserve et des milieux
environnants. Ses rêves sont d'ailleurs fortement colorés par la
diversité de leurs regards. Toutefois, de vastes segments du
monde extérieur portent toujours sur eux un regard ostracisant
qui les ramène à la marge. Par ailleurs, à l'intérieur de la
réserve, il apparaît que certaines catégories d'âges dirigent
également un regard plutôt sévère sur l'actuelle jeunesse innue.
Elles évaluent à la baisse ses façons de voir, de dire et de
faire. Il est toutefois étonnant de constater que plus nous
avançons dans les catégories d'âges, plus le regard porté sur les
jeunes s'ouvre sur une vision qui apparaît davantage proche des
perceptions des jeunes eux-mêmes. Serait-ce que la distance
offerte par le temps permet un rapprochement de générations en
apparence éloignées? Serait-ce que la distance entre les
différentes catégories d'âges relève davantage de valeurs ou
d'intérêts divergents que des années qui les séparent?
Mais aujourd’hui, je trouve ça tellement
différent. Je regarde les enfants. J’ai un garçon de 29 ans
qui étudie à Montréal et une fille qui a 7 ans. J’ai
l’impression qu’ils n'ont rien à faire. Cela me
désole quand je les vois partir le soir. Il n’y a pas
d’activités pour les jeunes. Mon jeune fait beaucoup
d’activités là -bas quand il est en ville. Il va Ã
l’école, il joue au hockey, etc. Quand il revient ici, il
trouve ça plate. Il n'a rien à faire et il n’y a pas de
places où il peut aller. Il n'y a pas de projets pour les jeunes.
Le projet d’aréna, ça fait 15 ans qu’ils en parlent
et c’est pas encore réalisé. Je ne crois pas que ce soit
réalisable. Ça peut être réalisable, mais le conseil prend pas ça
au sérieux. (Femme, 52 ans)
Les parents des jeunes de moins de 20 ans appartiennent en
majorité aux catégories d'âges qui vont de la fin de la trentaine
à la fin de la quarantaine. Et pourtant, malgré une relative
proximité générationnelle, il apparaît que les valeurs sont
parfois assez éloignées d'un groupe à l'autre. Une jeune femme
nous entretient de certains éléments qu'elle estime au cœur
de l'incompréhension entre jeunes et adultes. Pour illustrer ces
propos, elle utilise l'exemple des grossesses non désirées et des
avortements. À travers son récit, nous pouvons percevoir
l'existence de valeurs relativement éloignées ainsi que les
craintes de la jeunesse envers la génération de leurs parents.
Moi, j'ai l'impression qu'ils veulent garder en
vie leurs enfants pour au moins garder le père en même temps
(rire). Mais, il y a peut-être aussi le fait qu'il y a...
L'avortement aussi que c'est peut-être pas accepté par tout le
monde. Ça je ne le sais pas, c'est une opinion. Moi, l'avortement
je suis d'accord dans les points. Quand t'es vraiment pas capable
de... Mais ma mère elle est contre l'avortement. Comme moi, j'ai
une amie, elle a le même âge que moi, elle est obligée de garder
son enfant parce que sa mère est vraiment. Elle ne veut pas, elle
ne veut rien savoir. C'est des situations de même qui arrivent
aussi mais je ne suis pas tout le temps au courant de ce qui se
passe. En tout cas, moi je me mêle pas de ce tout ça. Je connais
une personne qui a caché son avortement à sa mère. Il n'y avait
personne qui était au courant à part moi. Mais, je l'ai su après.
De peur de le dire à ses parents qu'elle était enceinte. Mais
comme aujourd'hui, elle est enceinte (rire). J'en ai une autre
justement qui s'est fait avortée. C'était la première fois que
j'avais une amie qui avait un avortement et que j'étais vraiment
proche d'elle. Ben, proche! Je lui parlais. Je lui parlais puis
elle allait se faire avorter tu sais. Au début je suis restée
bête. Mais justement, à cause qu'elle avait peur de ses parents.
Il y en a qui cache leur grossesse en tout cas. Non, qui cache
leur grossesse jusqu'à la dernière minute, jusqu'Ã
l'accouchement. Juste pour dire des fois, peut-être juste le
manque de communication, les jeunes ont peur de leurs parents
puis. (Femme, 19 ans)
Ces témoignages nous le révèlent : nous sommes en
présence de groupes d'intérêts se constituant autour de
dimensions générationnelles. La constitution de ces groupes
apparaît au premier coup d'œil associée à la variable de
l'âge. Toutefois, nous estimons que celle-ci repose tout d'abord
sur des intérêts qui rejoignent probablement l'axe premier,
c'est-à -dire celui qui concerne «l'emploi, le revenu et les
valeurs communautaires» et tout spécialement la dernière variable
de cet axe, celle qui fait référence aux valeurs. En effet, nous
estimons que dans cette dimension générationnelle, nous sommes en
présence du mouvement, de l'action du temps mais tout d'abord de
la force créatrice des acteurs sociaux sur leur environnement et
sur eux-mêmes. Les générations apparaissent comme des strates.
L'une et l'autre en continuum mais qui en même temps tendent à se
consolider autour de valeurs, d'attitudes, de symboles, de
qualités associées à la « vraie nature de l'Innu ».
6.11.6 Des femmes et des
hommes
Le dernier axe que nous prenons en considération et à partir
duquel se constituent des groupes d'intérêts est celui associé Ã
la dimension des genres, c’est à dire au fait que les
individus se définissent aussi par leur appartenance à un sexe.
Le seul fait de mentionner que nous portons notre regard en
l’inscrivant dans une perspective de genre, pourrait
conduire certains à nous associer à ce que certains nomment «la
recherche féministe». Essentiellement toute recherche sur la
santé qui «aborde les questions en intégrant la dimension des
rapports femmes-hommes et qui place la femme au centre de la
démarche» (De Koninck, 1994 :135) est considérée comme
adoptant une approche féministe. Toutefois, nous estimons que
nous adoptons d'abord et avant tout une approche anthropologique
critique. De ce fait, les approches et les cadres de référence
susceptibles de servir notre recherche et notre sujet sont tous
mis à profit dans l'intérêt premier de notre sujet et des
personnes concernées.
L'adoption de cette perspective prend encore plus de sens si
nous considérons que le diabète touche plus de femmes que
d'hommes. Cette maladie concerne les femmes plus que les hommes
dans des proportions pouvant atteindre jusqu’à trois pour
un. Cette plus grande prévalence du diabète chez les femmes
autochtones révèle un profil épidémiologique tout à fait
différent à celui retrouvé dans la société québécoise en
générale. En effet, comme nous avons pu le constater dans le
tableau 4.1 les taux de prévalence retrouvés chez les femmes
québécoises en générale sont inférieurs à ceux retrouvés chez les
Québécois. À Pessamit, comme dans la majorité des communautés
innues, ce sont toujours les femmes qui sont au cœur des
soins dispensés aux enfants, aux personnes âgées, à la famille,
et bien sûr en dernière instance à elles-mêmes.
Nombreuses sont nos observations, réalisées à Pessamit ainsi
que dans un grand nombre de communautés autochtones, qui nous
obligent à mettre en relief cette variable qui doit
nécessairement être associée à l’existence d’intérêts
particuliers. Par ailleurs, notre participation au projet de la
Commission de la santé et des services sociaux des Premières
Nations du Québec Labrador (CSSSPNQL), financé par le
Centre d'excellence de la santé des femmes (CESAF) nous
a rapprochés de certaines réalités vécues par les femmes
autochtones, et plus particulièrement par les femmes innues.
6.11.7 Des histoires
révélatrices
Au cours des mois (1996-97) qui ont précédé notre terrain de
recherche (1998-99), nous avons visité la communauté de Pessamit
à plusieurs reprises. Lors d'une de ces visites, nous avons
rencontré quelques familles et réalisé un certain nombre
d'entrevues exploratoires. L'une de ces entrevues s'est déroulée
dans une résidence de la réserve. Initialement, notre désir était
de rencontrer la mère de cette maisonnée puisqu'elle était
diabétique. Mais, rapidement, cette entrevue, qui initialement
devait être individuelle, s'est transformée en entrevue de
groupe. «Familiale» serait en fait probablement le terme le plus
adéquat pour décrire le type d'entrevue. Quelques minutes après
le début de notre rencontre avec cette dame, une de ses filles et
un enfant de cette dernière se sont joints à nous. Plus tard, une
autre fille de cette dame s'est présentée, et finalement le mari
de cette dernière a pris place autour de la table. Quelques
minutes avant l'heure du dîner, des petits enfants sont entrés Ã
la maison pour le repas du midi.
Notre entretien a tourné autour de la thématique de
l'histoire du diabète de cette femme. Bien que les propos que
nous avons recueillis émanent principalement de cette dame, une
des ses filles à l'occasion exprimait une opinion, un commentaire
ou encore relatait un souvenir. Le mari, pour sa part, est
demeuré silencieux. À l'occasion, il a répondu à quelques-unes de
nos questions et plus spécialement à celles de sa femme ou de ses
filles. L'atmosphère de cette rencontre, qui a duré plusieurs
heures, est demeurée en tout temps détendue, malgré le fait
qu'elle se déroulait en matinée et que la préparation du dîner
s'en est trouvée quelque peu perturbée.
Cette femme avait reçu son diagnostic de diabète quelques
quinze années auparavant, c'est-à -dire au début des années 1980.
Au cours des années qui ont suivi, elle porta peu, sinon pas du
tout attention aux recommandations des médecins et infirmières. À
cette époque, elle consommait régulièrement de la boisson avec
son mari et se retrouvait souvent en état d'ébriété. D'aucune
façon, elle n'a modifié sa diète malgré les conseils et avis
répétés des professionnels de la santé. D'ailleurs, elle ne
consultait qu'à l'occasion et plutôt par obligation les
professionnels de la santé, suite aux appels téléphoniques
répétés venant du centre de santé. De toute façon, nous dit-elle,
«c'est moi qui préparait les repas et je ne pouvais pas obliger
mes enfants et mon mari à changer leur façon de manger à cause de
moi, à cause que j'étais diabétique». Quelques années plus tard,
la vie de cette femme change du tout au tout. Elle nous raconte
avoir soudainement pris conscience des conséquences de sa
maladie. Fait intéressant, cette prise de conscience correspond
au début du diabète de son mari, au jour même où ce dernier a
reçu son diagnostic. Dès lors, elle raconte s'être impliquée dans
certaines activités de prévention et de promotion organisées par
le centre de santé. Mais surtout, à partir cette époque, la
composition des menus des repas de la maisonnée change
considérablement. Ceci, afin de s'assurer, nous dit-elle, que son
mari mange des aliments qui conviennent à son état de santé. Par
ailleurs, c'est également à cette époque qu'elle dit avoir cessé,
comme son mari, toute consommation de boisson. Une de ses filles,
présente à cette entrevue, mentionne :
Quand mon père a commencé à faire du diabète,
elle a commencé à faire plus de prévention. Tu sais quand on
mange. C’est peut-être le fait que mon père n’a
jamais été malade. Jamais, jamais. Ma mère elle a souvent été
malade comme le foie, avec ses accouchements. Elle a souvent été
à l’hôpital pour des affaires... Mais mon père, lui,
n’a jamais été malade. Jamais! Pis là , depuis qu’il a
le diabète, il a fait des cataractes. Pis mon père jamais, jamais
tu vas l’entendre dire qu’il est étourdi. (Femme, 40
ans)
Le jour de notre visite, cette femme, âgée de 58 ans,
préparait le repas du dîner qui consistait en un ragoût
accompagné de pommes de terre et de pain le tout couronné par un
dessert acheté à l'épicerie. Comme elle nous le mentionne, tous
ses enfants sont déjà très grands et ont eux-mêmes des enfants.
En fait, elle était plusieurs fois grand-mère. Toutefois, bien
qu'une seule de ses filles vivait toujours sous le même toit
qu'elle et son mari, elle préparait tous les jours des repas pour
nourrir une grande famille. Elle se sentait toujours responsable
de ses enfants et de ses petits-enfants, et désirait qu'il y ait
toujours suffisamment de nourriture dans la maison pour nourrir
tout le monde. Les enfants, les petits-enfants et même des
visiteurs pouvaient arriver à tout moment. Elle ne pouvait
imaginer ne rien avoir à leur offrir. Sa fille nous explique
l'attitude de sa mère en ce qui à trait à la préparation des
repas :
Nous autres les Montagnais on est habitués.
C’est toutes les communautés. Nous autres, les repas
c’est le rassemblement. Il y a des fois où tu n’as
pas envie de manger. Des fois, je n’ai pas envie de manger.
Au souper, je suis assis là et je commence à manger. Veux, veux
pas, tu vas t’asseoir et tu commences à manger. Pourtant tu
n'as pas faim du tout. Elle est habituée à faire à manger. Même
si on est plus beaucoup ici elle va faire à manger en grande
quantité parce que mon frère, ma sœur et ses enfants,
viennent ici assez souvent. Elle continue à faire un repas pour
huit personnes. Pourtant, le dimanche on est juste quatre. Elle
va faire deux poulets, du lard salé, de la soupe. Un poulet
suffirait. On est juste quatre-cinq. Des fois, il y a les petits
enfants.
C’est comme quand on fait bouillir les patates. On se
dit, on n'en fera pas bouillir beaucoup. On est juste quatre.
Tout d’un coup y’en a deux trois autres personnes qui
arrivent à la maison. Ça fait qu’on aime mieux en faire
plus, plutôt que d’en manquer.
Des fois, elle va faire des choses pour mes frères. Mettons
que mes frères aiment les fèves aux lards. Ma mère va lui envoyer
son assiette. Moi l’autre jour je lui ai dit que
j’aimerais avoir des pâtés à la viande tu sais. Je vais
acheter de la viande. Veux-tu en faire?
Nous autres on partage beaucoup la bouffe. Tu te rassembles
là . C’est ça, qui est difficile. Quand tu fais attention Ã
ton manger. C’est comme si elle nous disait à partir
d’aujourd’hui on mange plus de gras, on change notre
alimentation. Il me semble qu’elle ne serait pas heureuse.
(Femme, 40 ans)
Ce que nous apprend cette femme de 58 ans apparaît être une
réalité qui existe dans bien d'autres maisonnées de Pessamit. Les
mères de familles, les femmes de ces maisons semblent avoir comme
constante préoccupation les soins à apporter aux membres de leur
famille, de leur famille élargie. La femme, la mère de famille
est au centre de l'événement «repas», l'un des plus importants du
quotidien. Le repas, lieu d'expression des conduites alimentaires
porteuses d'une mémoire de l'apprentissage, théâtre de lutte pour
le pouvoir de la mère et du père sur le corps de l'enfant, lieu
d'enculturation, lieu béni d'une douce intimité, de bavardages
décousus. Cet événement apparaît ici dans toute sa centralité,
son importance, sa profondeur, sa signifiance.
Parce que si tu venais chez nous, quand je
prépare quelque chose, c'est pas juste des petites quantités.
J'ai connu juste, je ne suis pas capable de faire des petites
portions. Et, si c'est des hot dogs, je peux en sortir une
douzaine. C'est sûr que moi je vais en prendre deux, pour moi. De
temps en temps, ma fille en prend trois. Je peux sortir la
quantité qu'on veut manger, mais quand il y a d'autres personnes
qui arrivent, on coupe la douzaine. Tous les soirs on est juste
deux, c'est bon d'arriver là , je dis pas qu’on est pas dans
le besoin. Ça toujours été comme cela. Plus il y a de monde, plus
on en prépare. Si tu vas chez ma mère, même s'il n'y a pas
beaucoup de choses, on mange. Tu manges ce que tu veux. Ils
peuvent sortir n'importe quoi. Il y en a qui vont manger de la
poutine, il y en a d'autres qui vont se préparer quelque chose
d'autre. C'est le soir surtout là . Le midi, elle prépare un
dîner. Probablement qu'elle va préparer un repas pour mon père
là , parce qu'il faut qu'il mange quand même. Il est malade! Puis
elle s'occupe de mon oncle, qui vient manger chez elle. (Femme,
45 ans)
Les lignes précédentes mettent en perspective le fait que la
femme innue se trouvait et se trouve toujours au centre de la vie
de la maisonnée. Elle paraît se positionner comme responsable des
soins à apporter à l'ensemble des membres de cette maisonnée.
Le récit de cette dame nous oblige à nous questionner sur
les événements qui l'ont porté à prendre en considération son
diabète, environ quinze années après le diagnostic. Pourquoi
cette prise de conscience tardive? À la lumière des propos
entendus, il semble que l'annonce du diabète du mari soit un
élément clé. Serait-ce que nous sommes en présence d'une personne
qui fait montre d'une abnégation totale? Est-ce que dans le
contexte décrit par cette dame, nous nous trouvons dans une unité
familiale où les intérêts de l'ensemble priment sur ceux des
individus et plus spécialement s'il s'agit de femmes? Est-il
pertinent de faire une distinction entre femme et homme comme si
l'un était davantage subordonné au groupe que l'autre?
Nous estimons que l'élaboration de réponses à ces quelques
questions dépasse largement le champ étroit d'une analyse qui
cherche à expliquer ces phénomènes par des antagonismes relevant
d'une appartenance à un sexe ou à un autre. Nous sommes plutôt en
présence d'acteurs sociaux qui détiennent et exercent leur
pouvoir dans des champs d'activités et d'intérêts qui ne sont
surtout pas fixés à jamais dans une trame culturelle et
historique. Toutefois, il est manifeste que ces éléments, mis en
lumière dans ces premiers extraits d'entrevues, nous mettent en
présence de rôles, d'intérêts concomitants et parfois divergents
ainsi que de parcours pouvant avoir une incidence importante dans
l'émergence d'une maladie comme le diabète.
Cette réalité toutefois, est-elle, était-elle la même pour
toutes les femmes innues de Pessamit? Le récit de vie suivant,
celui d'une femme de 83 ans, est à cet égard tout à fait
révélateur des forces créatrices des acteurs. Ainsi même si nous
devons considérer l'existence d'intérêts différents et parfois
divergents entre femmes et hommes, il nous faut garder en tête
que le rôle d'aucun acteur ne peut-être défini une fois pour
toutes, en restant à tout jamais figé. Cette femme nous raconte
des événements qui se déroulent bien avant la Seconde Guerre
mondiale, c'est-à -dire au début des années 1930. À l'époque,
cette femme bénéficiait d'une instruction peu commune dans le
milieu. Elle a fréquenté pendant de longues périodes une école Ã
l'extérieur de la réserve.
Mais, ça fait que j'ai toujours eu la notion
quand même de ce qui se passait ici sur la réserve. C'est
tellement de changements. Comme moi, quand je suis partie d'ici,
il n'y avait pas d'eau courante, pas d'électricité, on
s'éclairait à la lampe à l'huile. Et l'eau, il y avait des pompes
à bras. C'est là qu'on prenait l'eau, et les toilettes, bien il
n'y en avait pas.
Alors, quand je suis partie d'ici, pour arriver là -bas...
Là -bas il y avait l'eau courante, l'électricité, l'ascenseur et
c'est drôle à dire mais il y avait pas de changements pour moi.
J'arrivais là -bas, c'était tout à fait naturel que ce soit comme
ça. J'arrivais chez nous et j'étais bien contente. Mais ici, Ã
Pessamit, on n'avait absolument pas d'eau courante, pas
d'électricité, rien là . Mais j'aimais ça. Parce que c'était chez
moi. Moi je n'ai jamais pensé que j'avais eu de la misère, comme
on dit, avec mes parents. Parce qu'on avait tout ce qu'il
fallait. On mangeait trois fois par jour, on était bien habillés,
on avait une maison. Mon père avait fait bâtir une maison. On
avait notre maison, vous savez. Et c'était lui qui l'avait fait
bâtir, avec la chasse qu'il faisait durant l'hiver, il pouvait se
ramasser de l'argent pour bâtir cette maison-là . On avait une
maison. Ça fait que c'était tout à fait confortable... (Femme, 83
ans)
Nous sommes en présence d'une femme innue qui se démarque
des modèles culturels dominants et qui cherche à vivre selon ses
convictions et valeurs. Malgré les résistances qu'elle rencontre
dans son milieu de vie, elle poursuit tout de même sa trajectoire
et contribue, de ce fait, Ã initier de nouveaux mouvements au
sein de la société qui est la sienne.
Oui, plusieurs années et puis ils m'ont... J'ai
demandé une maison, et ils m'ont bâti une petite maison. Oh j'ai
dit : «non, je ne pense pas une maison petite. Je veux avoir
une maison à mon nom. Ça fait qu’ils m'ont dit : «Non,
t'auras pas de maison». J'ai dit c'est correct, je vais essayer.
L'année suivante, je me suis présentée comme conseillère et j'ai
gagné. Puis j'ai bâti ma maison (rire). Je veux avoir une maison
et je vais l’avoir. Puis j'ai bâti ma maison de cette
façon-là . C'est de cette grandeur là que je l'ai fait batir (elle
montre sa maison). Il y a quelqu'un qui m'a déjà dit : «Si
tu veux avoir ta maison, rentre au conseil». Ben, «penses-tu que
je vais réussir à rentrer dans le conseil?», lui ai-je dis. «Ben
oui, t'es connue», m'a-t-il répondu. Et j'ai dit : «je crois
que je vais y aller». J'ai été la première femme à être
conseillère ici.
Puis j'ai été la première femme aussi à travailler, la
première femme mariée à travailler, en dehors de la maison. Comme
au magasin, pour gagner sa vie. Parce qu’avant ça, les
femmes mariées ne travaillaient pas. Elles restaient à la maison,
elles pouvaient pas travailler. Même que c'était pas la coutume.
Je ne sais pas. Il n'y avait pas autre chose à faire que de
rester à la maison. Ça fait que moi j'ai passé par-dessus. J'ai
travaillé. J'ai dit : «il faut que j'aide mon mari, je suis
pas pour rester là à ne rien faire, je vais travailler». J'ai
travaillé! Puis, les hommes disaient : «les femmes
mariées...», tu sais, quand ils arrivaient au magasin. Ils
disaient : «Tu penses pas à tes enfants des fois quand tu
travailles?» Et je leur répondais : «C'est en pensant à mes
enfants que je travaille, c'est pour ça. Je peux leur acheter
tout ce qu'ils veulent avoir, puis les nourrir. C'est pour ça
qu'ils sont si gros» (rire). (Femme, 83 ans)
Cet extrait nous fait pénétrer dans ce que nous nous
permettons de nommer un champ de force qui animait dès le milieu
du XX
e siècle la société innue de Pessamit. Nous
sommes en présence d'une actrice sociale qui exprime des valeurs
et des intérêts qui divergent des valeurs dominantes, et qui
quotidiennement cherchait à agir conformément à ses convictions.
De ce fait, elle a contribué à imprimer à la société innue de
Pessamit un mouvement qui transforme au jour le jour les rapports
entre les individus et les rapports entre les femmes et les
hommes. Nous sommes devant la mise au jour d'une dimension de la
société innue qui relève de l'hétérogénéité plutôt que de
l'homogénéité et qui met en évidence des jeux de pouvoirs et
d'intérêts. Nous sommes également en présence de cette exception
à la règle que les savants calculs ne peuvent à toutes fins
pratiques jamais prévoir. Elle est cette bifurcation dans ce qui
apparaît comme une trajectoire linéaire. Elle est la
manifestation de la force créatrice, de la tactique, de
l'innovation qui transforme les parcours qui, au premier coup
d'œil, apparaissent sans accroc, sans bavure.
Aujourd'hui, en cette fin de XX
e siècle des
intérêts parfois divergent entre femmes et hommes, et se
manifestent toujours dans différents secteurs de la vie
quotidienne, de façon plus intensive et plus ample qu'au cours
des premières décennies de ce siècle. Les discours recueillis
auprès de gens plus jeunes et tout particulièrement de femmes de
Pessamit ont révélé ces mouvements, ces transformations émergeant
au sein des rapports femmes – hommes.
Lorsqu’on a déménagé, moi je ne
m’étais pas rendue compte de ça, de mon cheminement, du
fait que je travaille sur moi. À un moment donné, je suis allée
chercher de l’aide parce que je ne m’étais pas
retrouvée. Là , je me disais que c'était de la faute à mon mari.
Et à un moment donné comme le fait qu’avec ma grand-mère
qui mettait l’homme sur un piédestal. Ça aussi, ma vie de
couple en a pris un coup par rapport à ça. Sans m’en rendre
compte, lorsque j’ai commencé à vivre avec mon mari, je
faisais la même chose. Alors, j’étais tannée de ce climat.
Alors je suis partie de chez nous un mois pour comprendre ce qui
se passait, et je me disais que c'était de sa faute à lui. Mais
en étant là -bas, j’ai réalisé que j’avais besoin
avant tout de faire une rencontre avec ma mère pour aller régler
des choses. C’est ce que j’ai fait. Je suis allée lui
demander pourquoi elle agissait ainsi, etc. Même que je lui en
voulais du fait qu’elle ne se défendait pas devant ma
grand-mère. C’est là qu’elle m’a expliqué. Mais
pourtant, ma grand-mère elle prenait sa place devant mon
grand-père. Mais quand c’était mes parents, ma mère
n’était pas capable de prendre sa place. Il faut dire que
ma grand-mère disait toujours à ma mère : «Ton mari,
c’est lui le boss et il faut que tu l’écoutes ».
Elle disait aussi «ton mari est plus vieux que toi, il sait plus
de choses, alors laisse le contrôler».
Avec mon mari, j’ai compris que c’était à cause
de moi que j’avais reproduit le même phénomène parce que je
l’avais gâté. J’étais toujours à lui dire :
« C’est-tu correct? C’est-tu assez salé? »,
etc. Alors là , évidemment, à un moment donné, il disait non ce
n’est pas bon, ce n’est pas assez salé, etc. Alors il
était rendu qu’il critiquait tout. Mais dans le fond
c’est moi qui lui avais donné l’occasion. Alors,
quand je suis revenue, cela a changé. S’il me disait,
j’aime pas ça, je lui disais fais toi-même autre chose. Ça
c'est passé il y a à peu près 4 ans. Maintenant, je suis mieux.
Je pense aussi que le fait d’être mieux dans ma peau
m’aide pour ma maladie. Je me dis, le fait d’être
bien intérieurement, cela est bon pour mon diabète. (Femme, 44
ans)
Les rapports entre femmes et hommes se sont considérablement
transformés dans le parcours des trois dernières générations. La
place occupée par les femmes au sein de la famille ne s'est pas
transformée par simple osmose culturelle, par l'inclusion de
valeurs autres émanant de l'extérieur de la réserve. Des femmes
innues ont acquis et fait leur des façons autres de concevoir
leur place au sein de la famille, de la société innue. Elles se
sont distinguées au sein de la famille ou du groupe, et affirmées
par leurs actions quotidiennes, leurs attitudes et leurs droits
élaborés et définis dans les chaudrons de la vie quotidienne.
Surtout, elles ont affirmé leur volonté de ne plus être ce que le
milieu, une certaine convenance désirait qu'elles soient. Elles
se sont insurgées contre la prescription culturelle de normes
sociales. Elles ont transformé et créé une nouvelle façon d'être
femme au sein de leur milieu, contribuant à la complexification
de la société innue.
Le normal est peu à peu devenu inadéquat aux yeux de
certaines et de certains. L'apparente immobilité des rôles dans
la société innue de Pessamit s'est vue imprimer des mouvements
émanant de différents secteurs de la société. Une réflexion sur
les rôles, sur la place de chacun et chacune, sur les parcours de
vie ainsi que sur l'origine des problèmes est irrémédiablement
enclenchée. Elle se réalise dans l'intimité des pensées, au cours
de rencontres d'amis, dans les rencontres de familles et de plus
en plus au sein de regroupements formels.
Oh, les hommes c'est vraiment les rois comme on
dit. Chez nous, juste à voir chez nous là . Chez nous ils ont
toujours été. Ils ont toujours passés avant nous autres
finalement. Tu sais, ma mère, il fallait qu'on fasse attention Ã
un tel... S'il consomme, c'est parce qu'il y a telle raison.
Puis, ils n'ont jamais pensé que nous autres on pouvait avoir des
problèmes aussi. Pour dire là , il faut qu'on fasse attention
parce que lui il va avoir des tendances suicidaires. Ils pensent
toujours qu'un garçon peut facilement plus se tuer que la fille.
Puis ils ont jamais pensé que nous autres en tant que femme on
pouvait avoir des problèmes aussi. Ben, je parle de ma famille
là . Ça peut être comme ça pour les autres familles aussi. C'est
comme si les hommes étaient... Tu sais on les met sur un
piédestal. S'ils agissent mal eux autres là , c'est pas toujours
de leur faute. C'est toujours la faute de quelqu'un d'autre. Puis
quand c'est notre cas là , bon, ça doit être de ta faute, ça doit
être toi qui a commencé. Ou bien c'est toujours notre faute quand
il s'agit des femmes. Puis quand il s'agit des gars, c'est quand
même pas de leur faute. Tu sais c'est de la faute des autres. Pas
juste dans ma famille, il y a quelques familles comme ça. Nous
autres, dans notre famille, tu sais, c'est les filles qui
travaillent. C'est sûr qu'ils ne vont jamais nous dire :
«Ah, c'est bien ça ma fille». Des fois, j'aimerais ça, qu'on me
dise bon, que je suis appréciée. Tu sais, l'autre fois mon père,
je suis allée le voir. Il m'a dit : «Tu t'en vas déjà ma
fille?». Tu sais, c'est quelque chose là , que j'avais jamais
entendu de la bouche de mon père. Tu sais, parce qu'il est malade
là , il ressent le besoin de faire sentir au monde qu'il les aime
aussi. Ça commence à changer. Tu sais les hommes commencent Ã
faire à manger, à travailler, à faire le lavage, j'ai déjà vu du
monde qui étendait le linge de leur femme. La femme restait en
dedans puis ne travaillait pas. Ça fait que c'est le gars des
fois qui élève ses enfants. La femme, elle se saoule et se drogue
et elle court la galipote comme on dit. Les rôles sont en train
de changer comme plus qu'avant là . Des fois, il y a des femmes
qui sont assez possessives là , Elles maintiennent leur homme en
dedans de la maison. «Tu gardes. J'ai assez gardé. J'ai eu Ã
porter l'enfant pendant neuf mois. C'est à ton tour de le
garder». (Femme, 45 ans)
Les trajectoires de pouvoir apparaissent émaner d'individus
qui ne sont, d'aucune manière, regroupés au sein d'organisations
ou de groupes formels. Des réseaux d'entraide qui permettent
d'échanger et de supporter des gens qui partagent des intérêts
communs, existent mais sur une base informelle. Il s'agit surtout
de réseaux d'amies qui se structurent autour d'individus
partageant quelques intérêts communs ou qui souhaitent passer du
bon temps. Ces regroupements peuvent prendre la forme
d'événements ludiques au cours desquels alcool et certaines
formes de drogues peuvent être consommés.
Ça peut arriver une fois par mois que je vais
prendre un verre de trop. Des fois, je reçois chez nous et on
boit de la bière. Des fois, je peux prendre une douze. Ça se
passe entre filles. Il y a des fois que je vais me rendre au
petit bar. Quand je vais au petit bar, c’est juste une
bière parce que quand tu es diabétique tu saoules plus vite. Des
fois, je ne suis pas d’humeur à entendre quelqu’un
venir me parler de ses problèmes. Comme dernièrement, une madame
m’a promenée en auto et elle me parlait de ses problèmes.
Elle buvait ! Moi, ce soir là , je voulais avoir du fun, je
ne voulais pas entendre les problèmes de quelqu’un alors je
lui ai demandé de me débarquer chez nous. Je n’avais pas
envie de rentrer, mais je n’avais pas envie de
l’entendre. L’autre fois, une copine m’a
appelée et elle me demande si on allait au «party». J’ai
dit O.K.! On a eu du fun. On a dansé, on a parlé de
n’importe quoi, des farces et après ça, on est rentré. Ça
c’est le fun de prendre un coup comme ça. Mais pas prendre
un coup et d'écouter quelqu’un se plaindre. Des fois ça va
m’arriver. Je vais prendre une bière avec une personne qui
me parle de ses problèmes mais je ne me saoule pas avec. Je
prends une bière seulement. Je ne me tiens pas avec beaucoup de
monde. Des vrais amis je dois en avoir quatre. Les amis de
«party», des amis de foire, moi je les évite. On joue aux cartes
ou on joue à des jeux de société et on prend un coup. Des fois ma
sœur se joint à nous, mais elle ne boit pas elle. Mais elle
vient nous voir pareil. (Femme, 41 ans)
Ça commençait toujours...On se réunissait dans une maison, on
se retrouvait ensemble. La gang de filles, surtout on se
ramassait ensemble. Puis après ça, la bière arrivait. Ça pouvait
continuer deux, trois jours. On faisait des affaires, on
mangeait. Quand on arrivait vers quatre heures, cinq heures... on
sortait une livre de bacon, un gros paquet de bacon, une livre ou
deux livres, et une douzaine d’œufs, certain. Des
fois, on était juste deux, puis on mangeait ça. On se ramassait
entre filles, la plupart du temps. Et, des fois, il pouvait, y
avait des gars là mais c'était rare. C'est surtout entre filles
qu'on se tenait. C'était mieux entre filles qu'avec des garçons
des fois. Parce qu'on pouvait pas s'amuser autant comme on
s'amuse quand on est entre filles. (Femme, 45
ans)
On est tout le temps le même monde, gars et filles et on
parle de n’importe quoi. Une fois la journée de la femme on
a parlé de la condition des femmes et on disait : « Ah!
les gars sont ... » On parlait comme exemple pourquoi une
femme n’est pas prête. Et une femme qui serait en manque de
sexe, elle n’irait pas. Un homme c’est plus
instinctif. Une femme ça peut se retenir. Ils ou elles ne sont
pas tous comme ça, mais en général c’est comme ça. Je
trouve sa dégueulasse aussi qu’une fille de 14 ans ait un
enfant. Je trouve que c’est de l’inconscient. Des
enfants qui mettent des enfants au monde. C’est peut-être
parce qu’elles se sentent seules. Ils font ça par
curiosité. (Femme, 19 ans)
Par ailleurs, les services de santé innus de Pessamit ont
entrepris depuis quelques années d'intervenir directement dans la
communauté par l'entremise d'intervenantes communautaires issues
du milieu. Ces dernières agissent à titre de ressources,
d'agentes de développement qui interviennent là où les besoins
sont exprimés et où une volonté de regroupement se manifeste.
Plus souvent qu'autrement, ces désirs et manifestations émanent
de femmes du milieu. Elles désirent se regrouper afin de discuter
de problèmes qui les touchent ou les préoccupent. En ce sens, les
regroupements qui surgissent de ces interventions peuvent en
quelque sorte être considérés comme des embryons d'organisations
ayant un caractère un peu plus formel. Toutefois, ces
interventions auprès de femmes innues ne sont pas sans provoquer
des réactions dans le milieu. Des oppositions peuvent également
émaner de femmes de la communauté. Par ailleurs, alors qu'au
milieu du XX
e siècle, l'expression de volontés d'agir
différemment relevait plutôt d'individus relativement isolés,
aujourd'hui, elle émane de regroupements informels d'individus.
Nous assistons également à la naissance de regroupements qui
tendent à se formaliser, à se maintenir dans le temps et Ã
poursuivre des objectifs visant des transformations sociales.
6.11.8 En conclusion
Au cours des pages précédentes, nous avons effectué un
exercice visant à établir des paramètres pouvant nous permettre
d'appréhender la société innue de Pessamit en tenant compte de
différents champs de force qui la traversent. Ces champs de force
correspondent, selon nous, Ã des axes autour desquels se
constituent ce que nous nommons, Ã l'instar de Trigger et
Frenette, des groupes d'intérêts. Une des caractéristiques de ces
groupes consiste en leur mobilité, du moins, en la mobilité des
acteurs qui les constituent. Par ailleurs, un même acteur peut
être associé à plus d'un groupe d’intérêts. L'appartenance
à un ou plusieurs groupes d’intérêts dépasse le seul fait
qu'un individu réponde à des conditions que les tenants
d’un certain matérialisme historique qualifieraient
d'objectives. Ainsi, la perception qu'ont ceux qui regardent des
acteurs qui côtoient et constituent l'environnement de l'individu
regardé joue un rôle déterminant dans l'inclusion ou l'exclusion
d'un groupe. Tout peut ne relever que de la perception et de la
rumeur. Comme nous le verrons dans une section ultérieure, la
rumeur peut parfois constituer une force déterminante.
L'inclusion d'individus ou de groupes d'individus dans ce
que nous nommons des groupes d'intérêts ne constitue pas une
programmation de vie incontournable. Si l'inclusion dans un
groupe apparaît réduire le champ des possibles, les possibles
demeurent tout de même présents. L'inclusion dans un groupe
d'intérêts ne doit pas être comprise comme l'imbrication
d'individus dans le champ pur et simple de la détermination. Tout
individu se définit négativement par l'ensemble des possibles qui
lui sont impossibles et le possible le plus individuel n'est en
somme que l'intériorisation et l'enrichissement d'un possible
social (Sartre, 1960Â : 87-88). Par contre, il faut
reconnaître que l'appartenance à un ou plusieurs groupes
d'intérêts peut exercer d'importantes pressions sur un individu.
Nous avons dégagé quelques axes dont nous estimons qu'ils
jouent un rôle de catalyseur dans la constitution de groupes
d’intérêts dans un milieu comme Pessamit. Cependant, il ne
faut pas perdre de vue que ces axes trouvent ancrage dans des
transformations profondes au niveau «macro» qui ont traversé la
vie des Innus au cours des dernières décennies. En tout premier
lieu, nous pensons que les Innus de Pessamit sont d’abord
associés au groupe d'intérêts de la communauté qui les
rassemblent tous. Ce premier groupe trouve son origine, ses
conditions d'émergence, dans les rapports qui se sont développés
entre la périphérie et le centre, entre les mondes autochtones et
non autochtones, entre la réserve et la société dominante, au
cours des dernières décennies. Tous les acteurs de la société que
constitue la réserve de Pessamit y sont inclus sans exception, et
il est évident que le regard du non-Autochtone en constitue un
élément «précipitant». Cette communauté trouve cependant un point
d’ancrage à un niveau plus large, moins local, dans le
concept de «nation innue», et au delà de «territoire». Même
s’il est périlleux de s'aventurer dans l'utilisation d'un
concept aussi important et complexe que celui-ci, il faut
toutefois reconnaître que le concept de nation innue existe et
est en plein processus de développement, même si on découvre à ce
niveau des distinctions importantes entre les différentes
communautés innues du Québec. Et même si continue à perdurer un
discours que nous pourrions qualifier de «localiste». Ainsi, les
Innus de Nutakuan afficheront une grande résistance lorsqu'un
intervenant tentera de les associer, par exemple, aux Innus
d’Unamen Shipu (l'inverse est d’ailleurs tout aussi
vrai).
Sans parler des différents politiques importants qui
existent entre le groupe associé à Mamit Innuat et celui de
Mamuitun. Bien que le groupe de Mamit Innuat regroupe la plupart
des communautés innues de l'Est du Québec, on ne peut ignorer
qu'une communauté comme Nutakuan s'est pour sa part dissociée de
cette organisation politique. Bref, nous apportons ces quelques
précisions afin de démontrer que bien qu'il soit fait état du
concept de nation lorsque nous traitons de la question innue,
nous sommes devant un processus de construction de discours
national qui reste encore en plein chantier. Également, si en
tenant compte de la variable innue, il est essentiel de
considérer le discours «nationaliste» et identitaire depuis une
perspective locale ainsi que nationale, il faut prendre en compte
aussi le discours transnational autochtone, c'est-Ã -dire celui
qui traverse tant le Québec que le Canada et même les Amériques
entières. Il suffit aujourd'hui de voir apparaître sur les
barricades, chaque fois qu'un conflit important éclate entre
Autochtones et non-Autochtones, le drapeau des «Warriors», pour
constater comment il est facile que le national et même le
transnational transcende le local.
Il est fort improbable qu'un Innu, peu importe son
appartenance à un « clan » ou à un quelconque groupe d'intérêts
au sein d'une réserve, se désolidarise d'un autre Innu aux prises
avec des agressions émanant du milieu non autochtone. Bref, face
aux non-Autochtones, un Innu saura pratiquement toujours se
solidariser à tout autre Innu, puisqu'il considère que les
intérêts de son groupe, de sa nation, priment sur ceux qui
peuvent être associés à sa famille ou à tout autre axe
définissant des intérêts particuliers.
Cela ne veut évidemment pas dire que n’existe pas,
comme nous l’avons amplement montré, pour autant des
groupes d’intérêts et que ces derniers ne jouent pas un
rôle fondamental notamment au niveau des logiques
d’inclusion et d’excusion qu’ils finissent par
imposer notamment à l’intérieur de la réserve. Nous
estimons d’ailleurs à ce niveau tout à fait plausible qu'il
y ait une relation très étroite, dont il resterait bien sûr Ã
analyser les tenants et aboutissants, entre les valeurs
identitaires dominantes dans un milieu autochtone et celles
développées et promues par le ou les groupes d'intérêts qui
parviennent à obtenir le contrôle politique formel et informel
dans telle ou telle communauté ou dans tel ensemble de
communautés.
6.12 Groupes d’intérêts et
surveillance populaire
Dans le prochain extrait que nous allons analyser, et qui
nous permettra de commencer notre analyse de ce que nous
entendons par le concept de «surveillance populaire», une femme
âgée raconte des événements survenus à la fin de la première
moitié du XX
e siècle. À cette époque cette
informatrice est jeune et elle bénéficie d'un niveau de scolarité
relativement élevé dans son milieu. Ses compétences, reconnues
par des marchands ayant pignon sur rue à Pessamit, lui permettent
de travailler pour l'un d'eux. Les fonctionnaires du gouvernement
fédéral reconnaissent également ses compétences et lui offrent un
travail. Mais cette reconnaissance n'a pas que des effets
heureux. Bientôt, elle se voit confrontée à des décisions
difficiles : approchée pour un emploi au ministère des Affaires
indiennes, elle est appelée à faire un choix qui confronte ses
ambitions et ses désirs aux intérêts et volontés de son milieu.
Par le biais de son récit, elle va nous introduire à un
univers au sein duquel finissent par lui être imposées toute une
série de règles, non écrites mais bien vivantes. Celles-ci ont
une forte emprise à l'intérieur de la réserve et auront un impact
déterminant sur son parcours de vie.
Il y avait le bureau du Ministère ici à Pessamit.
Il y avait des gens qui travaillaient là . À un moment donné, il y
a eu un emploi de disponible pour une personne qui pouvait faire
de l'ouvrage là . Ils ont dit que je pourrais faire le travail.
Moi je travaillais déjà dans un magasin dans le temps. Les gens
du Ministère m'ont dit : "Applique et tu vas l'avoir la job."
J'en ai parlé avec mon mari. Il a dit : «Tu vas faire une
folle de toi, si tu vas là . Tu sais comment c'est de travailler
pour le Ministère ou le bureau du Ministère ici. Tu sais comment
la personne est traitée par le monde d'ici? Tu vas manger des
bêtises. Ils vont te dire n'importe quoi, puis .... Moi je te
conseille pas d'y aller. C'est bien mieux si tu restes au magasin
à continuer à faire ce que tu fais là ». Mais après ça, j'aurais
voulu y aller.
Les gens qui travaillaient pour le Ministère étaient toujours
mal vus. C'était rare qu'un Indien travaille pour le Ministère.
Il y avait un type qui travaillait là . On pensait toujours qu'il
trichait, qu'il mettait de l'argent dans ses poches et qu'il
n'aidait pas les autres. On était toujours là à le critiquer.
Mais est-ce que vraiment il faisait ça? Ça on le sait pas!
C'était toujours considéré comme ça. Mais je ne sais pas si
c'était vraiment ce qui se passait... Moi, j'ai pas eu beaucoup
d'affaire à demander des choses au Ministère. Mon mari, lui, il
voyait ça comme ça. Il disait : «Tu vas te faire traiter de
n'importe quelle personne. À part de ça, tu vas être là et les
gens vont être contre toi. Tu vas te faire haïr. Reste à ta
place. Tu vas être mieux comme ça». Parce que là je travaillais Ã
la Baie d'Hudson. (Femme, 83 ans)
Comme nous l'avons mentionné, le récit de ces événements
nous transporte dans la première moitié du XX
e siècle.
Le tableau qui s'offre à nous est composé de trois importants
éléments. Nous nous trouvons dans l'enceinte de la réserve de
Pessamit. En ces lieux où les Innus vivent à la marge de la
société dominante, on trouve des représentants de l'État oeuvrant
pour le «Ministère». Cette présence de l'État dans la réserve
constitue le premier élément de notre tableau. L'institution
coloniale qui teinte ce tableau est d'une couleur qui détonne sur
l'ensemble : elle émane de l'extérieur du cadre. Il s'agit d'un
cadre rude et maladroit qui tend à contenir tout ce qui cherche Ã
se distinguer du tableau.
Cette tache coloniale s'impose sur cette toile et fait
injure aux teintes dominantes qui s'étalent sur chaque pouce
carré du tableau. D'ailleurs tous les autres éléments qui
composent ce tableau semblent vouloir s'éloigner du lieu occupé
par les couleurs de l'État. Tous cherchent à s'en éloigner à des
vitesses ou des degrés différents. Bien qu'une forte tendance
vers l'éloignement se remarque au premier coup d'œil, il
paraît que des parcelles de ce tableau effleurent pourtant cet
intrus. Les désirs et ambitions de la jeune femme qui s'exprime
illustre une tendance naissante, une originalité qui s'impose. Un
regard non averti voit dans ces parcours de couleurs
particulières, une pénétration de la couleur coloniale.
L’œil attentif y décrypte plutôt un langage complexe
duquel émanent des couleurs innovatrices, nouvelles, provocantes.
La texture qu'elle impose au tableau ne détonne pas. Notre regard
posé sur le lieu qu'elle occupe s'étonne de la discrétion, mais
aussi de la force qui s'en dégage. Dans ses contours parfois
flous, parfois précis se créent des fusions desquels émane de
l'inédit. Cette individualité constitue le deuxième élément de
notre tableau.
Cette individualité illustre en quelque sorte un parcours
original qui évolue dans un environnement ou manifestement
existent des règles, des façons de faire, des couleurs et teintes
dominantes. Ce sont ces dernières couleurs qui constituent la
trame de fond, le troisième élément de ce tableau. Ce tableau est
manifestement vivant bien que constitué à l'intérieur d'un cadre
qui tend à l'isoler maladroitement, à étouffer son déploiement
vers l’extérieur. Ces teintes dominantes, troisième élément
de notre tableau, nous mettent en présence de manifestations
émanant de ce qui peut être identifié comme une conscience
collective. Cette conscience se distingue et s'affirme dans son
cadre et tend à isoler l'État (et toutes ses manifestations ou
symboles) qui s'introduit en son sein malgré elle, contre elle.
Si on se fie à la mémoire de cette dame, les «gens du Ministère»
sont perçus dans la communauté comme des «tricheurs», des
personnes qui «mettent de l'argent dans leurs poches» et qui
«n'aident pas les autres». Les «gens du Ministère» ne sont pas
très bien vus. Ce sont les représentants de l'État colonial, et
ils sont là pour appliquer la
Loi sur les Indiens. Une
association formelle ou informelle d'un Innu avec des
représentants de l'État risque de coûter très cher au
premier : «Tu sais comment la personne est traitée par le
monde d'ici? Tu vas manger des bêtises. Ils vont te dire
n'importe quoi».
En fait, ce sont là des manifestations de tolérance,
manifestations qu’exprime la société innue face aux
représentants de l'État. Il ne s’agit pas de
soumission : les gens du Ministère sont présents, tolérés
par la force des choses, par la force de la loi d'État sur la
réserve; mais ils ne sont pas pour autant acceptés. Cette
tolérance est corollaire du caractère colonial des rapports dans
lequel se trouve impliqué tout Innu. L'État, depuis l'intérieur
de la réserve, applique la loi par le biais de ses
fonctionnaires. L'État vise à induire, par ses institutions, un
état conscient et permanent de visibilité qui assure le
fonctionnement automatique du pouvoir. L'État impose donc sa
visibilité au sein de la réserve : il impose un pouvoir
disciplinaire qui s'exerce en soumettant l'Innu à une visibilité
obligatoire. Mais en contrepartie, si dans la réserve une
personne tend à se rapprocher, à s'associer aux représentants de
l'État, elle risque de subir des pressions importantes, voire
l'exclusion. Si cette exclusion n'est pas physique elle risquera
d’être tout de même morale, psychologique : être
perçue comme un ennemi au sein de sa propre société, par les
siens, s'avère en effet le plus souvent insoutenable.
La dame qui nous livre ce récit connaît cette dimension de
la vie dans la réserve. Cette connaissance de certaines limites
difficilement franchissables, elle l’a intériorisée depuis
longtemps, elle lui est intrinsèque. La réserve s'est inscrite
dans l'histoire de cette femme comme la marque d'une appartenance
première. Cette inscription est au cœur de la configuration
première de cette personne (Mayol, 1994 : 23). Mais déjà Ã
cette époque, cette femme commence à se distinguer des siens.
Certains de ses comportements et de ses choix de vie étaient
sévèrement critiqués et jugés par les autres membres de la
communauté innue de Pessamit mais, tout de même, tolérés. Elle
est la première femme mariée de cette communauté à travailler en
dehors du foyer. Ce choix elle l'a fait, elle l'assume. Elle
affronte les critiques et commentaires, parfois peu élogieux, de
membres de sa communauté. Mais tout de même, elle va au bout de
ce désir, de ce rêve, de cette réalisation. Elle est également la
première femme innue à se présenter comme conseillère et à être
élue au sein du conseil de bande. Et cela, alors même que les
sociétés canadienne et québécoise sont toujours fortement
empreintes d'inégalités dans les rapports femmes-hommes. LÃ
encore, au sein même de la société innue de Pessamit, cette femme
peut exprimer et vivre sa différence, réaliser ses ambitions
malgré un climat qui parfois frôle la confrontation.
Cette fois, elle n'ira cependant pas au bout de son désir.
Aux dires des fonctionnaires eux-mêmes, elle est assurée
d'obtenir ce poste. Pourtant elle refuse d'aller plus loin dans
cette démarche. Non sans regrets : «mais après ça, j'aurais
voulu y aller» ! Mais pourquoi n'y va-t-elle pas? Comme une
évidence le refus s'impose à elle. Elle sait que pour demeurer
usagère de la réserve et bénéficier du stock relationnel qu'elle
contient, il ne convient pas de se faire trop remarquer, du moins
en regard de certains cadres. Au sein de la réserve règne une
intégrité symbolique (ibid, 1994 : 30) qui repose sur
des représentations de l'intérieur et de l'extérieur de la
réserve. Ces représentations sont manifestes, précises et claires
en ce qui concerne l'identification de ce qui appartient à l'État
fédéral. Si elle franchit ce pas, si elle accepte ce poste au
sein du «Ministère», elle sait qu'elle devra «manger des
bêtises», être traitée de «n'importe quoi» par les membres de sa
propre communauté.
Son mari ne lui «conseille pas d'y aller». Il exprime
peut-être ainsi sa solidarité envers son épouse. Il ne désire pas
qu'elle soit exclue de la réserve. Contre la force d'exclusion et
punitive de la communauté, il sait qu'il ne pourra rien faire,
qu'il ne pourra être d'aucun soutien pour elle : «c'est bien
mieux si tu restes au magasin à continuer à faire ce que tu fais
là ». Il peut la soutenir dans sa différence, dans ses désirs et
agissements qui font outrage au milieu, mais au-delà d'une
certaine limite il sait qu'il ne peut, ne pourra plus rien.
Cet extrait d'entrevue nous apprend qu'au sein de la
communauté de Pessamit existait, à cette époque, une relation
entre non-Autochtones et Innus clairement balisée par des
paramètres relevant tant du formel que de l'informel. Du côté de
l'État et de ses représentants, des critères sont établis par la
Loi sur les Indiens mais également par l'histoire écrite
et racontée par les conquérants et dans laquelle l'Autochtone est
déshumanisé. Le centre, la société victorieuse a défini la marge,
cette marge qui lui est indispensable pour se définir lui-même
(Vincent, 1986). Cette marge constitue la limite à ne pas
franchir. Celui qui est dans la marge doit être affranchi pour
avoir accès au centre, pour sortir de la périphérie et accéder Ã
l'humanité.
Mais dans cette marge, dans le cadre fermé de la réserve, et
à titre de «ré-action» à l’agression originaire, est
également défini, identifié, l'Autre. L'Innu a lui aussi
identifié sa marge, les lieux de l'infranchissable. Au sein de la
réserve, les institutions de l'État sont mises sous haute
surveillance. Ces institutions sont vampirisées par les
procédures quotidiennes des Innus. Devenus objets d'élucidation,
les dispositifs de l'État sont déjoués, contournés. Cette
surveillance populaire est au premier abord, inorganique. Elle ne
repose sur aucune structure officielle. Cette surveillance prend
place dans les réseaux humains complexes qui animent cette
société.
Tandis que pour parvenir à ses fins de surveillance et de
punition l'État bénéficie de budgets importants, de structures et
d'institutions bien organisées et fonctionnelles, tel n'est pas
le cas pour l'Innu. La surveillance innue (qui prend forme dans
le cadre de la réserve) n'a pour lieu d'exercice que celui qui
est préalablement défini par l'Autre. Naît ainsi un type de
surveillance «populaire» qui va s'exercer sur le terrain même que
la loi et la force de l'État colonial ont défini :
« Elle n'a pas le moyen de
se tenir en elle-même, Ã
distance, dans une position de retrait, de prévision et de
rassemblement de soi : elle est mouvement à l'intérieur du
champ de vision de l'ennemi » (Certeau, 1990 : 60-61).
La stratégie est cette science utilisée par l'État pour
parvenir à ses fins. Elle établit ses stratégies en dehors du
champs de vision de l'ennemi. La tactique est une science du
quotidien. Elle s'actualise sur le terrain en présence, au
contact de l'ennemi. Et c’est de quoi est faite ce que nous
appelons la surveillance populaire : un ensemble de
tactiques qui se déploient sur le terrain de l’ennemi.
Au sein de la réserve, s’opère ainsi une autre forme
de surveillance, réactive, défensive, déterminée par le cadre de
la réserve et les politiques de l’Etat colonial qui
s’y imposent. Si l'État exerce une surveillance de tous les
jours et tend à contrôler les moindres gestes de l'Innu, la
collectivité innue elle aussi exerce une surveillance. Celle-ci
est dirigée vers chacun des membres de la communauté innue, et
tous les membres ou presque de la communauté y participent. Cette
surveillance est silencieuse, relevant d'une apparente
inorganisation. Elle relève de procédures qui ne disposent pas du
lieu propre sur lequel s'appuie le fonctionnement de la
machinerie panoptique. Mais, tout de même, cette surveillance se
révèle d’une efficacité inouïe. Ici, pas besoin de police
ou de juge. Le territoire de la réserve a ses propres règles, ses
propres lois, ses propres codes. En son sein existe un mode de
surveillance, de jugement, de sanction et de reconnaissance qui
repose sur les structures profondes et propres à ce milieu.
On a observé, dans beaucoup de sociétés à travers le monde
que, dans des groupes restreints, l'ironie, le sarcasme, les
quolibets, constituent le mécanisme majeur de contrôle social
quand un individu est considéré déviant par la communauté. Il
semble que tel était le cas dans la société innue où l'usage de
la coercition physique (l'équivalent d'un «état d'arrestation»)
était absolument exceptionnel. Mais il ne faut pas s'y tromper;
si une telle méthode de contrôle social paraît «douce», il n'en
est rien dans le cadre de la réserve et des tensions imposées par
la logique coloniale : être tout à coup ridiculisé par tout
le monde est très pénible, et la violence psychologique d'un tel
ostracisme peut être considérable.
L'extrait d'entrevue qui introduit cette section met en
évidence l'existence d'un mécanisme de contrôle social dans la
société innue de Pessamit de la fin de la première moitié du
XX
e. Ce mécanisme est original : non seulement
parce qu’il est indépendant des structures que tend
quotidiennement à imposer l'État colonial au sein de la réserve,
mais surtout aussi parce qu’il représente une forme
d’opposition, spontanée, réactive à ces structures et Ã
l’ordre qui les sous-tend. Être un membre du groupe
appartenant à cette réserve, à cette marginalité et surtout
parvenir à le rester, oblige ainsi au respect de règles internes,
non écrites mais sans équivoque : « The existence of a
moral element obliging members to act according to collective
standards of conduct, or norms, is the distinguising feature of
any solidarity group» (Hechter, 1983 : 17).
Et ce qui est particulièrement intéressant dans le système
de surveillance que nous qualifions de «populaire», c’est
qu’il semble ne reposer sur aucune structure et
institution, du moins dans des formes officielles qui
relèveraient d'une pensée et d'une organisation cartésienne.
Cette surveillance «populaire», qu’on pourrait appeler
aussi identitaire collective, prend forme, se dynamise, nous
semble-t-il, dans la première moitié de XX
e siècle et
s'inscrit dans cette période historique où les Innus commencent Ã
être exclus des processus de transformation de l’économie
marchande ainsi qu’à être de plus en plus en butte au
discours raciste des non-Autochtones qui les considèrent comme
des êtres inférieurs. L'Innu est désormais associé aux vaincus.
Aussi l'axe premier à partir duquel s'élabore, se construit
et s'exerce initialement cette surveillance (des Innus envers les
Innus) correspond à une tentative de consolider la position de la
périphérie vis-à -vis du centre, de la communauté marginalisée
vis-à -vis de la société dominante. Cette surveillance populaire
apparaît donc comme l’envers du pouvoir blanc, comme
l’expression d’un contre pouvoir qui cherche à faire
pièce au pouvoir de l’Autre, au pouvoir de l'État colonial.
D’une manière générale, cette surveillance s'institue pour
tenter de répondre aux intérêts premiers dans lesquels toutes les
personnes qui constituent la communauté innue de Pessamit
semblent se retrouver. Intérêts qui se définissent pour
l’Innu essentiellement par la négative : pas ou peu
d’accès aux biens de consomation, au travail et même au
territoire. Alors que le système de surveillance de l'État classe
les individus en catégories, les désigne par une individualité
propre, les attache à une identité individuelle, impose une loi
de vérité, la surveillance «populaire» semble initialement,
reposer sur une dichotomie fondamentale : il y a ceux de
l'intérieur (les Innus), et ceux de l'extérieur (les non-Innus,
les Blancs). Dans cet effort de se protéger des pressions
extérieures, elle n'individualise pas, elle regroupe. Elle
cherche à identifier ceux et celles qui se dissocient du groupe
et qui tendent, depuis le regard de l’intérieur, à se
solidariser ou du moins à se rapprocher de l'Autre, du
non-Autochtone, de l'intrus, de l'ennemi. Elle dépiste ceux qui
s'individualisent et se distinguent, en cherchant à les ramener
au sein du groupe.
Ces remarques nous conduisent à la question de
l'identité. Car les mécanismes d'assujettissement dans le cas de
lutte mettent toujours en question le statut de l'individu.
Autrement dit, le pouvoir et toutes les luttes tournent autour
d'une même question : «Qui sommes-nous?». Cette question
intervient toutefois pour Foucault dans le rapport entre nos
réflexions et nos pratiques dans la société occidentale. L'objet
de son travail a consisté à montrer « «comment nous nous sommes
indirectement constitués par l'exclusion de certains
autres... (Hong,
1999Â :174-175).Â
Ce «qui sommes-nous?» habite tous les lieux, tous les
instants de la réserve. Il est au cœur d'une réflexion
identitaire qui s'impose devant la «négation de soi»
qu’entraîne le regard de l'Autre, devant la confrontation
avec cet Autre qui s'est introduit, par la force de sa loi, au
sein du «chez nous». À l'intérieur de la réserve s'accentue
ainsi, tout comme à l'échelle nationale et internationale, le
discours identitaire d'affirmation de la différence et de la
distinction. C'est en quelque sorte un discours «nationaliste»
qui se structure, émerge et s'impose peu à peu dans le cadre de
la réserve. Il affirme la distinction, la différence, le «ce qui
de l'Autre n'est pas de nous», «l'exclusion de certains Autres».
Ce discours naît, se produit et reproduit dans le quotidien. Il
émane d'un postulat, d'une invention et vit de l'adhésion de la
collectivité à celle-ci
Le succès de ce discours repose sur l'adhésion des membres
de la communauté à sa logique et sur l'acceptation des individus
à propager à leur tour ce savoir collectif (Thiesse,
1999Â :14). Dans un contexte de colonialisme interne et de
visées assimilationistes, se développe au sein de la communauté
innue une forme de sentiment d'urgence, de péril qui entretient
une sorte d'obsession identitaire qui incite à chercher sans
cesse des traits distinctifs.
Je me rappelle que j’avais été avec mon
fils, il avait alors huit ans, et il regarde marcher une personne
et il me dit : « Regarde, il marche comme un
Innu ». Dans sa tête, lui, il avait déjà l’image de
l’Innu. Donc, il avait ses critères à lui pour dire si
c’est un Innu, il regardait le physique, la démarche, la
courbure du dos, les cheveux. Il y a des critères que l’on
dirait que c’est à l’intérieur que tu retrouves
l’Innu. Moi aussi j’avais des critères et je savais
qui ressemblait à un Indien. Je crois que tout le monde a des
critères à lui et il ne se trompe jamais. Étant donné que
l’on est grégaire, les animaux se reconnaissent par les
odeurs. Le fait que notre sens olfactif n’est pas très
développé, c’est donc la vision qui rentre en ligne de
compte. Tu vas avoir trois-quatre personnes qui ressemblent à un
Innu et tu vas dire que celui-là , c’est vraiment un Innu.
Qu’est –ce qui fait que tu le reconnais? C’est
à l’intérieur de toi-même. L’intérieur de nous-mêmes,
c’est très fort et c’est ce qui fait que les Indiens
on été capables de survivre jusqu'à maintenant à cause de la
force intérieure qu’ils ont. [¼] Nous, on se reconnaît
entre Autochtones. C’est dans les traits. Toute la couleur
et les traits de l’Innu sont à l’intérieur. La
reconnaissance de l’Autre, c’est interne. (Homme, 49
ans)
On ira jusqu'à élaborer des représentations fictives. En
effet dans ce contexte de survie, l'homogénéité du groupe est un
atout essentiel. Il importe de la montrer et de s'en pénétrer.
Cet impératif conduit à occulter les expressions de diversité, de
clivage, de division. La fragilité du groupe engendre une crainte
de l'étranger, du non-Autochtone. Tout ce qui présente des
différences devient une menace à l'intégrité du groupe (Boucher,
2000Â : 109-110).
A tel point qu’il arrive fréquemment que
l’Autochtone en vienne à être marginalisé dans son propre
milieu, par les membres de sa propre communauté. Ceci survient
si, aux yeux de ses pairs ou du moins de membres de la communauté
appartenant à des groupes d'intérêts distincts et puissants, cet
individu acquiert, intègre des comportements, des attitudes et
des valeurs associés au monde des Blancs.
Qui a séjourné un certain temps en milieu innu sait à quel
point la peur des commérages, des rumeurs et des ragots y est
grande. La distinction, le fait d’agir différemment, est
toujours remarquée et risque d'engendrer des commentaires pouvant
avoir des effets ostracisants.
C’est très difficile parce que tout le
monde te connaît et tout le monde te juge. Ici, on a une facilité
à se juger parce que tout le monde se connaît. C’est
difficile mais, je pense que moi, c’est dur pour ceux qui
commencent à s’affirmer. (Femme, 44 ans)
Le monde ici ça juge beaucoup. On est tout le temps en train
de juger un autre. On dit : « Lui, qu’est-ce qui
lui prend? Il se prend pour un autre ». Quelqu’un qui
veut faire changer les choses, on dirait qu’on est jamais
avec lui. On dirait que quelqu’un qui fait quelque chose on
dirait qu’on se dit tous : « Qu’est-ce
qu’il lui prend lui? ». Je le sens des fois
qu’on le fait avec moi. Les moments où je l’ai vécu
c’est comme quand je me suis impliqué à l’école dans
le conseil étudiant. On me disait : «Qu’est-ce que
vous faites là vous autres?» C’était des jeunes qui nous
disaient ça. Ca m’est arrivé avec des adultes mais pas tant
que ça. [¼] On me le dit des fois. Souvent on m'a dit que je me
prends pour un Blanc. Des fois, on me dit aussi que je n’ai
pas beaucoup de sang montagnais. Des fois on me prend pas pour un
vrai montagnais. Cela ne m’insulte pas beaucoup. Avant
d’être Montagnais, je me dis que je suis citoyen du monde.
(Homme, 19 ans)
Oui. Tu te dis : «Mon Dieu, je n'aurais pas vu ça si j'avais
été ici à Pessamit." Mais j'étais à l'extérieur, j'ai vu
qu'est-ce qui se passait à l'extérieur. Ça fait que quand
t'arrives sur la réserve, tu remarques plein de choses. Puis
c'est ça qu'ils disent aussi, les gens aussi que les gens ici
vont juger sans connaître. Ils connaissent pas. Tu vois, moi ils
m'ont toujours dit que j'étais une femme fière. J'étais tout le
temps maquillée avant que je connaisse mon mari. Tout le temps.
Les talons hauts, des robes différentes, tout le temps chic. Puis
les gens me disaient : «Oh, tu n'es plus parlable. T'es
fière! Tu ne parles plus à personne». S'il n'y avait personne qui
m'adressait la parole, je ne commençais pas à courir après tout
le monde pour lui parler. J'étais comme ça et je suis encore
comme ça. (Femme, 51 ans)
La peur d'afficher une différence intolérable et intolérée
des siens ralentit ou arrête les élans de plusieurs. Ces
différences associées au monde des Blancs, et qui apparaissent de
plus en plus au sein de la réserve, sont aujourd'hui nombreuses
et diversifiées. Elles sont l'expression des différents groupes
d'intérêts qui complexifient la composition de la société innue.
Ces différences peuvent être associées à la scolarisation d'un
groupe versus un autre, au fait de bien parler la langue de
l'Autre, le non-Autochtone.
Les gens vont réagir beaucoup en fonction de la
langue, de son usage. Quand je vais parler à la radio,
j’essaye de parler en montagnais, de ne pas dire de mots en
français. Il y a des rumeurs qui circulent des fois dans la
communauté. Ces rumeurs là , ça peut détruire quelqu’un. Ça
peut arriver à l’occasion. Ça placote plus dans des petits
villages qu’en ville. On se fait une carapace à un moment
donné. (Femme, 52 ans)
La manière de parler français est un élément fortement
associé à l'identité innue. Si un Innu parle bien français : il
risque d'être considéré comme n'étant plus un «vrai Innu»,
puisqu'on considère qu'il ne parle plus vraiment sa langue, le
montagnais.
...parce que je ne parle pas bien ma langue. On
m’avait dit tu parles plus français que le montagnais, tu
n’est pas une Montagnaise, tu es une Blanche. Mais je
devrais me forcer un peu plus. C’est rare que ça arrive
mais quand ça arrive je m’en souviens. (Femme, 19
ans)
La force du jugement est très forte lorsque celui-ci est
dirigé vers un membre des Premières Nations. Un visiteur non
autochtone sera mieux accepté au sein de la réserve qu'un membre
des Premières Nations qui ne parle pas sa langue ou l'innu, et
surtout s'il ne s'exprime que dans la langue des dominants.
Je vais te raconter une anecdote. On a accueilli
des Français à Pessamit, et ils ont bien été accueillis. Où
j’ai perçu qu’il y avait du racisme, c’est
quand on avait des Hurons. Il y a un Huron ici. Il ne parle pas
montagnais. Là , j’ai vu du racisme. Quand je sortais avec
mon chum qui était d'une autre nation. On sortait dans les
soirées, il se faisait traiter de Blanc parce qu’il ne
parlait pas montagnais. Il ne parlait que français malgré le fait
qu’il avait le teint basané. Le temps que l’on a
resté à Pessamit, il ne s’est jamais senti bien et accepté.
Je dis ça pour te dire que le racisme, je l’ai plus vu
entre les Montagnais envers les autres Autochtones de
d’autres nations qu'envers les Blancs québécois ou les
autres nationalités. Mon chum ne se sentait pas accepté comme
Autochtone. Au début c’est lui qui voulait venir ici.
Alors, on est venu ici. Mais il n’a jamais pu
s’intégrer comme il le voulait. Il disait vous parlez entre
vous autres et vous parlez en montagnais. Moi, je ne comprends
rien. Il n’a jamais été capable de comprendre. Il se
sentait toujours mis de côté. (Femme, 32 ans)
Le jugement de l'Innu envers des Innus appartenant Ã
d'autres communautés risque, également, d'être très sévère.
Ainsi, il est probable que les Innus d’Unamen Shipu
considèrent que les Innus de Pessamit ou d'Essipit ne sont plus
de «vrais Innus». Cette classification "dans" ou "hors" du camp
des «vrais» s'appuie aujourd'hui sur une multitude de critères
qui vont bien au-delà de la simple association à un travail relié
à un organisme d'État. D’autant plus que de nos jours, de
nombreux secteurs d'activité comme l'éducation et la santé sont
pris en charge par les autorités autochtones. Les emplois
disponibles relèvent dès lors pratiquement tous du conseil de
bande, donc d'une administration innue.
Comme nous avons pu le constater dans les précédentes
sections, la structure identitaire de l'Innu s'est
considérablement transformée au cours des dernières décennies. Si
l'axe premier de l'identité traversait pratiquement l'ensemble de
la communauté innue au début de la seconde moitié du
XX
e siècle, la situation s'est profondément modifiée
depuis, et la définition de l'identité innue s'est complexifiée.
La société innue est aujourd'hui parcourue de nombreux champs de
force engendrés par divers groupes d'intérêts.
Nombreux sont aujourd'hui les éléments qui, au sein d'une
communauté innue comme celle de Pessamit, servent à identifier
qui est du monde des Innus et qui est du monde des Blancs. Par
contre, la société innue s'est considérablement transformée et
complexifiée au cours des dernières décennies. Si, autrefois,
l'appartenance au groupe d'intérêt premier, c'est-à -dire à la
société innue de Pessamit, rejoignait pratiquement de façon égale
chaque membre de la communauté, il en est autrement aujourd'hui.
La société innue est dorénavant constituée de ce que nous croyons
être et nommons de nouveaux groupes d'intérêts. Ceux-ci
regroupent des individus qui se réclament tous de la nation
innue. Au sein de chacun de ces groupes se développent des
discours identitaires spécifiques établissant des critères
particuliers d'inclusion ou d'exclusion. Ces critères couvrent de
nombreux champs qui concernent, par la force des choses, tous les
individus de la société : l'alimentation, l'habillement,
l'emploi, la gestuelle, le langage, la physionomie, le rapport au
corps, le type de véhicule automobile, les rapports à des
substances comme le tabac, l'alcool ou la drogue, au jeu, Ã
l'argent, enfin tous les secteurs de la vie quotidienne. Rien n'y
échappe. À chaque groupe sont associées des règles de convenance
qui rejoignent toutes la question première. «Qui sommes-nous?
Cette question en entraîne plusieurs autres, mais l'une d'elle
est particulièrement lourde de conséquence. «Qui a le droit
d'être nommé Innu et de vivre au sein de notre communauté?».
Nombreuses sont les règles de convenance qui traversent le corps
de l'Innu.
Bref, le corps, dans la rue, est toujours
accompagné d'une science de la représentation du corps dont le
code est plus ou moins, mais suffisamment, connu de tous les
usagers et que je désignerai du mot qui lui est le plus
adéquat : la convenance. [¼] La convenance est la
gestion symbolique de la face publique de chacun de nous dès que
nous sommes dans la rue. La convenance est simultanément le mode
sous lequel on est perçu et le moyen contraignant d'y rester
soumis; en son fond, elle exige que toute dissonance soit évitée
dans le jeu des comportements, et toute rupture qualitative dans
la perception de l'environnement social (Mayol,
1994Â :27-28).
Afficher une différence en milieu autochtone peut ainsi
relever du défi, de l’épreuve à haut risque, surtout si
cette différence est clairement associée par un groupe important
de la communauté, à une menace émanant de la société blanche.
Cela implique de se voir mariginaliser, en étant pourtant déjà au
cœur de la marge. Outrepasser les règles du groupe peut se
solder par une condamnation qui vous assimile au statut de de
traître. À cet effet, Nick Bernard (1997) souligne à quel point
les pressions communautaires peuvent être assez fortes pour
décourager un individu de suivre par exemple une formation
offerte par une institution associée à l’«ennemi», comme
Hydro-Québec. Il nous relate un témoignage :
Quand des Cris partaient pour une session de
formation, il y en a qui leur disaient: «Bon sept jours. Même si
tu es un traître pour les Cris [...] Parce qu’aller
travailler pour Hydro-Québec quand tu es en conflit sérieux avec
l’entreprise [...] Ça prend beaucoup de courage et des
fois, même plus que du courage (Bernard, 1997 :
72).
Être différent, se désolidariser des comportements du
groupe, comporte un prix à payer. L'Autochtone fait ainsi
l’expérience de deux systèmes de surveillance. Celui du
«centre» et celui de la «périphérie». Il peut donc devenir
l’objet d’une double marginalisation. Dominique
Collin (1988) a également constaté ce phénomène et il note, à ce
propos, que : « des entretiens avec des jeunes
décrocheurs innus ont amplement confirmé leur méfiance envers les
jeunes plus scolarisés qui reviennent dans la communauté après
une longue absence » (Collin, 1988 : 64).
6.12.1 En conclusion
Malgré les nombreux efforts de «panoptisation» (Foucault
1975) de la société autochtone par l’État colonial, la mise
en place d’un système de surveillance généralisée
n’est jamais parvenue à mettre entièrement sous contrôle
cette dernière. Il en va de même des nombreuses tentatives de la
santé publique pour coloniser le corps des acteurs de la société
autochtone. S’il est vrai que dans les «réserves indiennes»
nous avons assisté au cours de la seconde moitié du
XX
e siècle à la mise en place du quadrillage de la
«surveillance» par la société dominante, il est également vrai
que la société autochtone n’a jamais pu se réduire à ce
type dominant de procédure. Et a constitué peu à peu un véritable
type de contre-pouvoir. Qui s’exprime, comme nous
l’avons déjà indiqué, par des phénomènes de surveillance
«populaire». Mais pas seulement ! Par aussi le codage
identitaire d’habitudes de vie et la création d’un
pouvoir local s’exprimant sur le mode d’une
résistance créatrice. En ce sens la surveillance «populaire»
n’est qu’une des formes que prend le contre-pouvoir
autochtone. Elle est un mode d’exercice «endogène» de
pouvoir qui réagit à ce qui est interprété comme des incursions
d’un pouvoir «exogène» associé au monde des Blancs. Cet
exercice reflète du coup les forces multiples et dominantes
émanant des différents groupes d’intérêts composant la
mosaïque communautaire, puisqu’en effet la communauté innue
s’est considérablement complexifiée au cours des dernières
décennies.
Ce système assure la cohésion du groupe et le maintien
d’un niveau de résistance face à l’autorité blanche
qui existe, entre autres, sous la forme du pouvoir biomédical.
Pour ce faire, cette surveillance de tous les instants veille au
maintien et au développement de valeurs et de codes
d’appartenance qui visent à assurer une cohésion
identitaire. Ce système de surveillance est en quelque sorte
l’expression d’un pouvoir endogène, d’un
pouvoir émanant de la communauté et qui n’est pas
nécessairement totalement et toujours solidaire du pouvoir exercé
par les politiciens autochtones. Le développement de groupes
d’intérêts et leur complexification au cours des dernières
décennies a du coup complexifié la communauté. À la base, le
développement communautaire s’oppose aux inégalités entre
les gens qui la composent. Comme le mentionnait le philosophe
français Raymond Aron, lorsque les inégalités deviennent trop
grandes, l’idée même de la communauté devient impossible.
L’essence même de la communauté est le partage de valeurs
communes. Nous ne pouvons dire qu’une communauté existe
sans que ne soit partagé certaines caractéristiques identitaires.
À cet effet, nous pouvons estimer que ce système de surveillance
vise à assurer le maintien et le développement de
caractéristiques identitaires estimées par certains comme
essentielles au maintien de la distinction en regard de la
société blanche. Cette surveillance vise également à maintenir
les écarts sociaux dans des limites acceptables. Et cette
surveillance ne peut, non plus, être considérée sans une prise en
compte des groupes d’intérêts en jeu dans la société innue
qui, eux, reflètent justement des distinctions de plus en plus
grandes entre les différents groupes d’individus qui
composent cette société. Et de fait, des écarts de plus en plus
grands existent entre ces différents groupes et également les
manières d’être Innu se complexifie, se diversifie. La
surveillance s’est intégrée dans les plis et replis de la
vie quotidienne, dans les regards et les paroles des Innus. Elle
prend la forme de ce que plusieurs Innus nomment la
« rumeur ».
[20]
L’acidose correspond à une rupture de l’équilibre
basique du plasma dans le sens de l’acidité; plus
exactement diminution de l’alcalinité du plasma. Cette
rupture se traduit par l’augmentation du rapport acide
carbonique/bicarbonate du plasma. Une acidose diabétique est
évoquée devant 1) des troubles de la conscience se manifestant
parfois par un état confusionnel ou un coma; 2) une respiration
de Kussmaul; 3) une odeur acétonique de l’haleine; 4) des
nausées et des vomissements; 5) une douleur abdominale; 6) une
soif extrême avec des muqueuses sèches témoignant d’une
déshydratation; 7) un amaigrissement et 8) une histoire de
diabète présente dans 90% des cas (Berkow et Fletcher,
1988Â :1135)
[21]
Notons qu'au moment où nous écrivons ces lignes les données les
plus récentes concernant les taux de prévalence du diabète au
Québec se trouvent dans le rapport de l'enquête Santé Québec de
1998.
[22]
Voir aussi à ce sujet l’approche critique vis-à -vis de ces
thèses, développée par l’anthropologue Mariana K. L .
Ferreira (1996) dans le sillage de recherches menées auprès des
Indiens yuroks de Californie, et qui fait du même coup remarquer
comment le discours «génétique» surdétermine l’identité et
dépossède les individus de leur capacité à agir sur eux-mêmes
[23]
D’autres parleront du «gène épargneur».
[24]
Nous aborderons un peu plus loin le concept d'acculturation en
regard de l'explication de la prévalence du diabète.
[25]
«Thirteen full-blood Aborigines...» (O’Dea, Spargo,
Akerman, 1980Â : 3)
[26]
L’indice de masse corporelle (IMC) est une mesure qui
s’obtient en établissant le rapport obtenu par la division
de la masse corporelle (kg) par le carré de la taille (m) (M/T2).
Selon le rapport d’un groupe d’experts des normes
pondérales constitué par la Direction de la promotion de la
santé, Direction générale des services et de la promotion de la
santé (1978), « l’IMC est la seule mesure qui
satisfait aux huit critères choisis comme base pour déterminer la
meilleure mesure pouvant servir à l’élaboration des
nouvelles lignes directrices associant le poids à la
santé ». Par exemple, l’Enquête Condition physique
Canada de 1971 permit d’établir un lien entre la prévalence
de l’hypertension artérielle chez les hommes dont
l’IMC était supérieur à 27. Il en irait de même au sujet de
la prévalence du diabète. Une forte association a été établie
entre l’augmentation de la prévalence chez les femmes et un
IMC se situant entre 27 et 30. Une seconde hausse de cette
prévalence était perceptible lorsque l’IMC parvenait à 31
ou le dépassait. Des corrélations ont également été établies
entre un IMC supérieur à 27 et des problèmes de santé tels que
l’hypercholestérolémie et certains cancers (Gouvernement
Canada, 1988Â : 21-28).
[27]
Zone AÂ : tout IMC se situant sous la barre des 20 et qui est
associée à certains problèmes de santé. Zone B : correspond
à un IMC se situant entre 20 et 25 et qui correspond à un poids
satisfaisant pour la plupart des gens. Zone CÂ : correspond Ã
un IMC se situant entre 25 et 27 et qui peut entraîner des
problèmes de santé chez certaines personnes. C’est dans
cette zone qu’apparaît l’augmentation des risques de
contracter un diabète de type 2, de souffrir d’hypertension
ou encore d’hypercholestérolémie. Zone D : correspond
à un IMC se situant au-dessus de 27. Les personnes ayant un IMC
supérieur à 27 risquent plus que tout autre de souffrir de
diabète, d’hypertension, de certains types de cancers et
d’une série d’autres problèmes de santé.
[28]
Nous utilisons les résultats obtenus dans cette recherche
considérant que ces derniers peuvent, sans difficultés, être
inférés à la population innue de Pessamit. De plus, rappelons que
l’élaboration du questionnaire d’enquête est
intimement associée aux observations réalisées et hypothèses
élaborées lors de notre terrain de doctorat. De plus, une
recherche similaire à celle réalisée à Unamen Shipu a été
réalisée au cours de l'année 1998-1999 à Natashquan et des
résultats tout à fait comparables ont été obtenus.
[29]
Nous avons également réalisé ces observations dans des
communautés atikamekw et micmacs.
[30]
Nous traiterons de cette notion de surveillance à l'intérieur des
réserves dans une prochaine section du chapitre 6 ou nous
abordons le concept de «système de surveillance populaire».
[31]
Cette association à la pomme vient du fait qu'on dira d'un
individu qu'il est «rouge» à l'extérieur et «blanc» Ã
l'intérieur.
[32]
Ce magasin a fermé ses portes en 1999 et au moment où nous
écrivions ces lignes il était toujours fermé.
[33]
Le Relais Nordique est le navire qui effectue la navette
hebdomadaire entre Rimouski et Blanc-Sablon sur la
Basse-Côte-Nord. Pour tous les villages qui ne sont toujours pas
reliés par la route 138 au reste de la province, ce navire
demeure la principale source d'approvisionnement en denrées
alimentaires ainsi qu'en marchandises diverses.
[34]
Programme national de lutte contre l'abus de l'alcool et des
drogues chez les Autochtones.
© Bernard Roy, Janvier 2002
