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Deuxieme partie la recherche de nouvelles interprétations

Chapitre 4
Le cadre socio-historique de la maladie et du diabète en milieu autochtone

4.1 Introduction

Nous avions indiqué dans l’introduction que notre recherche avait pris naissance à partir d’une interrogation fort pratique : comment rendre compte des insuccès répétés des stratégies de lutte contre le diabète pensées dans une perspective de santé publique? Et nous avions mis en évidence comment il fallait au préalable, pour parvenir à y répondre, affronter une question plus fondamentale encore : comment expliquer l’explosion de la prévalence du diabète dans les communautés autochtones?

Dans cette seconde partie nous allons ainsi chercher, dans un premier temps, à rendre compte des principales explications de la biomédecine et de la santé publique en la matière. Ainsi, au chapitre quatre, nous tenterons d’établir les pourtours du modèle explicatif du diabète élaboré par ces disciplines. Bien que l’approche génétique relève du paradigme biomédical, nous nous aborderons plus en profondeur cette dimension au chapitre cinq. Ceci, en raison des liens étroits existant entre le bioculturalisme et l’approche génétique. Tout ceci, de manière à en faire apparaître dans un premier temps les limites et difficultés, pour dans un deuxième temps, en nous servant tout spécialement du cas de Pessamit, esquisser des pistes de réflexion alternatives.

Nous pensons nécessaire, pour être pleinement cohérent avec notre approche, de nous arrêter par la suite au cadre socio-historique à partir duquel les communautés autochtones ont été amenées à affronter, d’une manière générale le phénomène de la santé et de la maladie, et d’une manière particulière le problème spécifique du diabète.

4.2 Historique des efforts de la biomédecine pour cerner le phénomène du diabète

La création de cette pathologie qu’est le «diabète» s’inscrit au sein de ce retournement conceptuel dans lequel la médecine...

...découvre que l’incertitude peut être traitée, analytiquement, comme la somme d’un certain nombre de degrés de certitudes isolables et susceptibles d’un calcul rigoureux. Ce retournement conceptuel donnait au champ clinique une structure nouvelle où l’individu mis en question est moins la personne malade que le fait pathologique indéfiniment reproductible chez tous les malades semblablement atteints (Foucault, 1993 :97).

La représentation scientifique contemporaine du diabète est ainsi le résultat d’une longue histoire, elle-même à l’origine des pratiques actuelles en santé publique et des représentations que se font les médecins et leurs patients de cette maladie. La complexité de cette pathologie a mobilisé un grand nombre de spécialités de la médecine moderne. Ainsi la chimie, l’immunologie, la génétique de même que l’anatomo-physiologie ont, chacune à leur manière, contribué à l’élaboration des champs de connaissance qui entourent aujourd’hui cette pathologie particulière. Le diabète est un important symbole de succès en médecine. En effet, il suffit de penser que l’insuline fut découverte dans les années 1920, bien avant l’avènement des antibiotiques pour réaliser l'importance et la précocité des découvertes scientifiques effectuées à son égard.

L’étymologie du mot diabète dérive d’un verbe grec qui signifie passer à travers ou encore siphon. Cette expression, selon les conceptions d’une médecine considérée comme archaïque, signifiait qu’une humeur filtrait en quantité anormale à travers le rein. On attribue à Apollonius et à Demetirus d’Apamia, ayant vécu au IIIe siècle avant notre ère, l’usage de ce mot. Un papyrus découvert en 1878 par l’Allemand Ebers à Louksor, estimé du XVe siècle avant notre ère, ferait la description de symptômes aussi caractéristiques que la polyurie. Ce document, dans lequel pour la première fois dans l’histoire de la médecine on faisait allusion au problème du diabète, serait lui-même la copie d’une compilation plus ancienne de textes médicaux égyptiens (Vague & Viallettes, 1977 :3).

En Asie, des textes hindous (Ayur-Veda de Susruta) du Vle siècle semblent être les premiers documents faisant état d’urines sucrées. Les médecins hindous s’astreignaient à goûter l’urine. Cette dernière pouvait présenter un goût sucré, une consistance plutôt collante et elle attirait particulièrement les fourmis. On nommait alors la maladie «Madhumeha» qui signifie urine miel. Les observations rapportées dans ces documents mentionnent que cette maladie se trouvait surtout chez les riches, les gloutons (greedy persons) et chez les personnes mangeant beaucoup de féculents, de riz ou de sucre (Papaspyros, 1964 : 5). Ces documents indiens distinguaient deux formes de diabète : un premier affectant les personnes obèses et âgées, et un second affectant des gens maigres qui d’ailleurs ne survivaient pas très longtemps.

Les textes grecs datant de l’ère classique, dont ceux d’Hippocrate, ne font absolument pas mention du diabète. Tout au plus, Hippocrate mentionnerait (Vol. 1, p. 404, Adam’s edition, rapporté par Papaspyros) l’existence de volume urinaire disproportionné en regard des volumes liquidiens ingérés. Le fait que les urines des diabétiques présentaient un goût sucré sera à nouveau rapporté dans des textes médicaux arabes écrits aux lXe et Xle siècles. Ces textes décrivent également deux complications majeures de cette maladie : la gangrène et l’affaissement des fonctions sexuelles. Toutefois, bien que l’on ne cernait pas l’ensemble des symptômes qui aujourd’hui font partie du tableau clinique du diabète, on identifiait tout de même cette maladie qui provoque une augmentation de la soif et de la faim, un accroissement de la sécrétion rénale, des modifications dans la composition de l’urine ainsi que certaines complications.

À compter de l’année 1674 et jusqu'au XlXe siècle, les observations médicales colligées à ce propos et rapportées par la littérature médicale proviennent de Grande-Bretagne. En 1674, Thomas Willis (1621-1675) note le goût étonnamment sucré des urines qu’il décrit comme imprégnées de miel ou de sucre, et il en fait un élément principal dans l’élaboration du diagnostic. Willis fera également une observation importante : il écrit que le diabète était rare à l’époque classique mais que...

...in our age, given to good fellowship and gusling down chiefly of unallayed wine, we meet with examples and instances enough, I may say daily, of this disease [...] wherefore the urine of the sick is so wonderfully sweet, or hath an honied taste [...] As to what belongs the cure, it seems a most hard thing in this disease to draw propositions for curing, for that its cause lies so deeply hid, and hath its origin so deep and remote (Willis, T. cité par Macfarlane, 1991 : 5).
Encore au XVlle siècle, un médecin du nom de Thomas Sydenham (1624 - 1689) élabore une explication spéculative du diabète, en supposant que cette maladie était d’ordre systémique et qu’il s’agissait d’un problème de digestion incomplète engendrant l’excrétion de résidus non absorbés. Ce concept sera repris un siècle plus tard par un médecin de Liverpool. Matthew Dobson (1735 - 1784) communiquera en 1776 dans une série d’exposés que le goût sucré de l’urine que l’on constate également maintenant dans le sérum est dû à la présence explicite de sucre dans le sang. Dobson déduira alors que cette maladie est probablement due à des problèmes d’ordre alimentaire plutôt qu’à un dysfonctionnement rénal.

La médecine fera également une distinction entre diabète sucré et diabète insipide. Mais ce n’est qu’au cours des années 1700 que William Cullen (1709 - 1790) ajoute le terme latin «mellitus», signifiant «miel», au mot diabète afin de distinguer le diabète insipide du diabète sucré. Tous deux présenteront le symptôme de la polyurie, mais seul le premier présentera des urines sucrées. En 1797, John Rollo, médecin anglais, mentionne que le caractère sucré des urines n’est qu’un effet secondaire. Il introduit alors le concept d’hyperglycémie.

Le XlXe siècle apportera de nouveaux éclairages aux scientifiques adoptant un regard clinique sur cette maladie, comme d’ailleurs ce fut le cas dans bien d’autres domaines de la médecine. Dès cette époque, une attention toute particulière est portée sur la présence de sucre dans le sang. C’est au cours de ce siècle que le physiologiste français Claude Bernard (1813 - 1878) découvre que le pancréas est impliqué dans la digestion et que le foie a pour sa part une fonction centrale dans la glycogénèse. Il déduit également que le système nerveux intervient dans l’établissement des concentrations sanguines de glucose. Finalement, il présume que le pancréas est impliqué dans l’étiologie du diabète sans pour autant démontrer l’activité endocrine de cette glande.

Après avoir été considéré par le corps médical comme une maladie attribuable à une blessure rénale, le diabète devient une maladie du sang, une maladie de l’organisme résultant d’une altération du sang, une maladie attribuable à l’estomac ainsi qu’une maladie neurologique trouvant son origine dans le système nerveux central, pour finalement être attribuée à un dysfonctionnement du pancréas (Papaspyros, 1964 : 21). Avant 1921, le pancréas sera progressivement mis en cause, sans jamais devenir le centre du système étiologique de cette maladie. Peu à peu de nouvelles découvertes sont réalisées et viennent complexifier le portrait symptomatologique du diabète. Dans la seconde moitié du XlXe siècle, le coma diabétique et l’acidose sont identifiés et nommés. Quelques années plus tard, l’acétone est ajoutée au portrait symptomatologique.

Au cours de ces années, la sémiologie médicale relative au diabète se précise ainsi que sa description clinique. Par exemple, le terme acidose est introduit à l’aube du XXe siècle et les affections rénales, cardiaques, nerveuses et oculaires, la présence d’ulcères aux pieds, la gangrène et certaines formes d’infection sont graduellement ajoutées au portrait clinique du diabète. C’est en 1889 qu’un médecin du nom de Von Mering, en pratiquant une pancréatectomie chez un chien dans le cadre de recherches sur la digestion des graisses, découvre accidentellement que la bête était devenue diabétique. Le pancréas allait donc définitivement être incriminé dans le portrait clinique de cette pathologie. Il n’en fallait pas plus pour qu’en 1905, bien que la substance sécrétée par cet organe n’ait pas encore été découverte, Mayer nomme cette dernière «insuline», ayant pour racine latine le terme insula désignant une «île» en raison de la découverte en 1869 des îlots de Langerhans.

En 1921, c’est dans un laboratoire de Toronto que les biochimistes Frederick G. Banting et Charles H. Best réussissent à provoquer une hypoglycémie chez un chien pancréactomisé en lui injectant des extraits de pancréas, ce qui permit la mise au jour de cette hormone déjà baptisée en 1905 du nom d’insuline. C'est finalement en 1955 que le biochimiste britannique Frederick Sanger établit la séquence d’ADN qui permettra l’éventuelle synthèse de cette hormone.

Le monde médical possédait désormais un traitement correspondant au modèle clinique qu’il avait élaboré au cours des derniers siècles et particulièrement au cours du XlXe et XXe siècles. La découverte de l’insuline demeure le fait marquant de l’histoire des découvertes biomédicales concernant le diabète. Ayant finalement et définitivement incriminé le pancréas, d’autres avenues de traitement sont explorées. Ainsi, à la suite de l’introduction des sulfamides pour leurs propriétés anti-bactériennes, on découvre de façon fortuite que ceux-ci provoquent des hypoglycémies chez certains patients. Débute alors l’ère des hypoglycémiants oraux. Dès 1955, ces derniers font désormais faire partie de l’arsenal thérapeutique contre le diabète modéré, c’est-à-dire chez les personnes affectées par la maladie mais possédant toujours un pancréas en mesure de sécréter une certaine quantité d’insuline. Les hypoglycémiants oraux agiront ici en tant que stimulants de la fonction pancréatique.

4.3 Qu’en est-il du diabète aujourd’hui?

Au regard du paradigme biomédical, chaque maladie a sa propre image, sa personnalité propre. Celle-ci se distingue des autres par l’entremise d’une série de signes et de symptômes identifiables, mesurables, transcriptibles, codables. Dans les pages qui suivent, nous tenterons de dresser les grands traits de cette pathologie que l’on nomme diabète à partir de l’optique biomédicale. Nous ferons ici appel à ce que l’anthropologie de la santé nomme «la maladie à la troisième personne» (disease).

Le diabète est d’abord et avant toute chose un concept appartenant à la biomédecine. C’est à partir d’une série de signes correspondant à un profil symptomatologique et appartenant à un système étiologique précis que le diagnostic de diabète pourra être attribué à une personne. Toutefois, il nous faut préciser que dans le cas du diabète la médecine ne parle pas de maladie mais plutôt d’un syndrome biochimique commun à de multiples maladies (Darnaud & Darnaud, 1991 :4).

4.4 La sémiologie médicale du diabète

La classification actuelle du diabète sucré (DS) distingue quatre grands types de diabète.

Le diabète insulinodépendant (DID) ou diabète de type I ou encore diabète juvénile. Dans ce type de diabète, les apports d’insuline sont absolument nécessaires pour que le patient prévienne l’acidose[20] et le décès. Ce type de diabète est associé à certains antigènes d’histocompatibilité (HLA) sur le chromosome 6, à une autoimmunité dirigée contre les îlots de Langerhans, et peut-être à une prédisposition aux infections virales.

Le diabète gestationnel (DG), dans lequel une intolérance au glucose apparaît ou est découverte au cours de la grossesse, est considéré comme une catégorie distincte. Il disparaît habituellement ou devient infraclinique après l’accouchement.

Le diabète associé à certaines conditions ou symptômes comme les maladies pancréatiques, d’autres troubles hormonaux ne concernant pas l’insuline, l’administration de divers médicaments et substances chimiques, les anomalies des récepteurs insuliniques, certains syndromes génétiques et la malnutrition.

Le diabète non insulinodépendant (DNID) ou diabète de type II ou encore diabète adulte. Ce diabète concerne les patients chez lesquels l’insuline peut être nécessaire pour contrôler leurs symptômes, mais n’est pas indispensable à leur survie. Cette catégorie a été subdivisée en DNID de l’obèse et DNID du sujet non obèse (Berkow & Fletcher, 1988 :1131). Dans cette recherche doctorale nous nous intéressons spécifiquement à cette dernière catégorie de diabète.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que l’on peut définitivement considérer comme diabétiques les personnes présentant une glycémie plasmatique de sang veineux égale ou supérieure à 140 mg/dl à jeun (ac) et à 200 mg/dl deux heures après une hyperglycémie provoquée par l’ingestion de 75 gr de glucose. Ces mêmes mesures, lorsqu’elles sont prises sur du sang capillaire, seront ramenées à 1,2 g et à 2 g (Berkow et Fletcher, 1988 ; Darnaud & Darnaud, 1991; Boitard et Bougnères, 1998). En somme, le diabète sucré est considéré par Darnaud & Darnaud (1991) comme tout état où la concentration sanguine du glucose est anormalement élevée. Parler de concentration anormalement élevée suppose donc que chez les personnes non affectées par ce syndrome, la concentration glycémique sera toujours la même. En effet, la glycémie chez les sujets sains variera très peu grâce à un processus régulateur précis et efficace impliquant de nombreux organes.

Aujourd'hui, le diabète sucré est défini comme :

Un groupe de maladies métaboliques caractérisées par une hyperglycémie chronique résultant d'un défaut de sécrétion de l'insuline ou de l'action de l'insuline ou de ces deux anomalies associées. L'hyperglycémie est associée à terme avec des complications organiques spécifiques touchant particulièrement les yeux, les reins, les nerfs, le cœur et les vaisseaux (Rapport des experts de l'ALFEDIAM, 1999, cité dans Bouhier-Roddier, 1999 :43).
En Amérique du Nord, 90 % des personnes souffrant de diabète sont atteintes du type ll, et c’est pratiquement uniquement cette forme qui touche les populations amérindiennes (Young et al, 1990 ; West, 1974 ; Gohdes, 1986). Le diabète est donc considéré comme une affection extrêmement fréquente et universellement répandue (Dérot & al., 1981). On observe une prévalence du diabète dans le monde entier mais celle-ci varie considérablement d’un pays à l’autre. En considérant globalement la population mondiale, on estime entre 2 à 5 % la prévalence du diabète (Young et al, 1990 ; Evers & al., 1987). Dans un rapport de l’OMS (1998) concernant la santé dans le monde on estime à 143 millions le nombre de diabétiques à travers le monde et ce nombre pourrait passer, en 2025, à 300 millions. Et si la hausse de prévalence estimée dans les pays développés est de 40% elle pourrait atteindre 170% dans les pays dits en émergence. Les différences dans les taux de prévalence du diabète à travers le monde sont frappantes. Ainsi nous trouverons une faible prévalence, avec moins de 1 %, chez les Bantu (ruraux) de Tanzanie et de 0 % chez les Indiens Mapuche du Chili (hommes). Pour leur part, les Tunisiens présentent une prévalence modérée de 8 %. Chez les hommes du sud de l’Inde, la prévalence est de 11,8 % en milieu urbain et de 3,7 % en milieu rural, alors qu’à Fiji celle-ci est de 5,6 % et 2,0 %. Toutefois, les Portoricains vivant à New York présentent des taux de prévalence élevés avec 17,8 % chez les hommes et 10,3 % chez les femmes (Heffernan, 1995 : 264).

Au Canada, la prévalence du diabète était estimée, en 1996/97, chez les personnes de 12 ans et plus, à 3,2 %. Aux États-Unis, selon la troisième National Health and Nutrition Survey, 1988-1994 (NHANES III), la prévalence du diabète diagnostiqué autodéclaré s’établissait à 5,1%. En Europe, la prévalence moyenne est estimée à 2 %. Par exemple, elle est de 1,6 % en Irlande du Nord et atteint 3,2 % en Espagne. En prenant en considération l’ensemble des groupes d’âge, le taux de prévalence enregistré en France se situe entre 2 % et 2,6 % (HCSP, 1997).

4.4.1 Une maladie aux multiples complications

De nombreuses complications affectent les personnes souffrant de diabète. En 1989, on estimait aux Etats-Unis, à 50% la proportion de diabétiques souffrant d’un problème de santé attribuable à cette maladie. Les impacts de ces nombreux problèmes de santé sont multiples. Mais le plus sévère de ces impacts consiste en l’incapacité de travailler et même à la perte de l’emploi par le diabétique. Un autre effet important associé à l’avènement de ces complications est l’accroissement de l’utilisation des services offerts par le système de santé aux personnes diabétiques. Ainsi, toujours aux Etats-Unis, le nombre moyen de visites chez un médecin par les diabétiques souffrant d’une complication reliée à leur maladie initiale était, en 1989, de 13,9 par année. Chez les diabétiques ne souffrant pas de complications le nombre moyen de visites annuelles chez un médecin était de 6,5 (NCHS, 1990).

Mais quelles sont ces complications ? Elles sont de plusieurs ordres et affectent de nombreux systèmes du corps humain. D’abord, soulignons les complications associées au métabolisme. Mentionnons l’hypoglycémie, l’acidocétose et le coma hyperosmolaire ainsi que le choc insulinique. Puis viennent les différents désordres du système oculaire. Par exemple, les rétinopathies diabétiques constituent une des principales causes de cécité chez les adultes. Le diabète est également à la source de l’avènement des cataractes et du glaucome. Certaines neuropathies sont associées au diabète. Au niveau des néphropathies pratiquement tous les diabétiques présentent des signes histologiques de glomérulosclérose et 35% d’entre eux développeront une néphropathie clinique (Berkow et Fletcher, 1988 :2225). Comme autres complications du diabète mentionnons les troubles vasculaires périphériques, les ulcères aux membres inférieurs pouvant mener à la gangrène et à l’amputation, les maladies cardiaques, les accidents cérébrovasculaires, certaines maladies du système digestif (ulcère, diverticulite, etc.), les infections et certaines complications au niveau de l’anatomie buccale (péridontite, gingivite, etc.).

4.4.2 Une étiologie multifactorielle

Les milieux médicaux reconnaissent que l’étiologie du diabète ne peut être réduite à une cause simple. Plus de 60 maladies sont associées au DNID. En fait, il s’avère que le diabète de type II n’a pas d’étiologie ou de pathogénie définie. En d’autres mots, son tableau clinique n’est pas stéréotypé (ibid :1131).

Le modèle explicatif du diabète de la biomédecine et de la santé publique est constitué de facteurs génétiques mais également de facteurs non génétiques. Ceux-ci seraient mis à contribution à des degrés divers et seraient tous en interaction. Malgré sa complexité, ce modèle oriente les interventions de prévention vers deux niveaux d’activités. D’abord il paraît essentiel aux milieux de la santé publique de prévenir l’obésité et de réduire son incidence. D’autre part, il paraît essentiel aussi de favoriser l’accroissement de l’activité physique dans les populations à risque. Ces deux seuls facteurs semblent jouer un rôle de premier plan dans la genèse du diabète de type II. Ainsi, il est observé que dès que la prévalence de l’obésité décroît et que le niveau d’activité physique s’accroît nous assistons à l’enclenchement d’un processus de régression des complications associées à cette pathologie et du diabète lui-même.

Dans les prochaines lignes nous tenterons de dresser un tableau des plus exhaustifs des facteurs de risque identifiés par les milieux de la santé comme jouant un rôle dans la genèse du diabète. Pour réaliser cette tâche nous avons puisé à la source de Diabetes in America, 2nd Editons, un ouvrage de 733 pages présentant une multitude de données provenant des milieux épidémiologique, de santé publique et clinique. Cet ouvrage, publié par le National Diabetes Data Group of the National Institute of Diabetes and Digestive and Kidney Disease des Etats-Unis peut être consulté sur le Web à l’adresse http://diabetes-in-america.s-3.com/contents.htm. De tous les ouvrages scientifiques consultés celui-ci nous est apparu le plus complet et le plus à jour.

4.4.3 Certaines caractéristiques sociodémographiques

4.4.3.1 L’âge
La prévalence du diabète varie considérablement d’un groupe d’âge à un autre. Toutefois, il est un fait indéniable : les taux de prévalence du diabète s’accroissent considérablement avec l’âge. Au Canada, en 1996, l’Enquête nationale sur la santé de la population établissait les taux de prévalence suivants par catégorie d’âge. Chez les 12 à 34 ans nous trouvions un taux de prévalence de 0,5% alors qu’il était de 3,2% chez les 35 à 64 ans et de 10,4% chez les 65 ans et plus.

4.4.3.2 Le genre
Cette fois, depuis une perspective de genre, il est estimé qu’au Canada le taux de prévalence du diabète trouvé chez les hommes est nettement plus élevé que celui existant chez les femmes (3,5% contre 2,9%) (LLCM, 1998). Par ailleurs, fait intéressant, aux Etats-Unis, il est noté que dans la population blanche les hommes présentent également un taux de prévalence du diabète plus élevé que chez les femmes. Toutefois, dans la population noire ainsi que chez les Américains d’origine mexicaine les taux de prévalence du diabète trouvés chez les femmes sont nettement plus élevés que ceux trouvés chez les hommes.

4.4.3.3 «Race» et ethnie
Les milieux épidémiologiques établissement également un lien étroit entre l’appartenance à une race ou à un groupe ethnique et l’accroissement des risques de souffrir un jour de diabète. Ainsi, au Canada, alors que le taux de prévalence trouvé dans la population blanche était en 1996/97 de 3,2%, il atteignait 3,8% chez les Noirs et 5,4% chez les Autochtones ne vivant pas sur une réserve (ibid, 1998).

4.4.3.4 Le revenu
L’insuffisance de revenu paraît également comme un facteur ayant une influence sur l’accroissement des taux de prévalence du diabète. Ainsi, au Canada, les diabétiques âgés de 35 ans et plus sont plus nombreux que les non-diabétiques à avoir un revenu qui se situe aux niveaux inférieurs de la suffisance de revenu. Dans le groupe d’âge des 35 à 64 ans la différence est la plus marquée. Ainsi, dans ce groupe d’âge, 48% des diabétiques comparativement à 38% des non-diabétiques ont un revenu se situant dans les deux quartiles inférieurs de la suffisance de revenu (ibid, 1998). Des constatations similaires ont été réalisées aux Etats-Unis où dans tous les groupes d’âge, tant chez les hommes que chez les femmes, les taux de prévalence du diabète sont plus élevés chez les gens déclarant un bas revenu ( NCHS, 1990).

4.4.3.5 Le niveau de scolarité
Finalement, mentionnons que selon la troisième National Health and Nutrition Survey, 1988-1994, le niveau de scolarité trouvé dans une population semble également jouer un rôle dans l’accroissement des taux de prévalence du diabète. Ainsi, chez les personnes ayant moins de neuf années de scolarité, et cela pour tous les groupes d’âge, la proportion des personnes déclarant souffrir de diabète est de 9,2% à 35,7% alors que celles qui n’en souffrent pas est de 3,8% à 26,9%. Plus le niveau de scolarité augmente plus la proportion des personnes déclarant souffrir de diabète diminue alors que la proportion des personnes déclarant ne pas en souffrir s’accroît.

4.4.4 Les facteurs de risque du diabète

Une série de facteurs de risque du diabète sont identifiés par la santé publique dans la constitution du modèle explicatif de cette maladie. Afin de dresser un portrait des plus exhaustif de ce modèle explicatif nous tirerons profit de la nomenclature de ces facteurs telle que publiée dans Diabetes in America, 2nd Editons. Ces facteurs sont établis comme étant les suivants :

4.4.4.1 Les facteurs de risque non modifiables
L’âge. La prévalence du diabète s’accroît à partir de l’âge de 30 ans. Ainsi, on trouve, au Canada, chez les gens de 65 ans et plus un taux de prévalence du diabète trois fois plus élevé que chez les 35 à 64 ans. 

L’appartenance à un groupe ethnique. L’appartenance à un groupe autochtone ou encore le fait d’appartenir à la race noire ou d’être d’origine hispanique accroîtrait les risques de souffrir de diabète. Ainsi, aux yeux de certains chercheurs, les taux de prévalence du diabète s’accroissent dans la population hispanique des Etats-Unis et plus particulièrement dans le Sud-Ouest, en raison des nombreux mariages entre les membres de cette population et des membres des populations autochtones.

Le sexe. Selon le groupe ethnique ou racial auquel appartient un individu, il semble que d’être homme ou femme accroît les risques de souffrir de diabète.

L’histoire familiale. Lorsqu’un des membres d’une famille souffre de diabète les autres membres de cette même famille courent davantage de risque de souffrir un jour de diabète (Froguel, 1999).

Ces premiers facteurs mettent en évidence, selon les milieux de la santé, certaines prédispositions génétiques en regard du diabète. Dans le cadre de nombreuses recherches et tout spécialement dans la foulée du vaste projet scientifique concernant la mise à jour du génome humain (The Human Genome Project) les scientifiques ont, à ce jour, identifié une série de gènes qui jouent un rôle significatif dans la genèse du diabète. Voici, à titre indicatif et tel que rapporté dans le Diabetes in America, la nomenclature et la localisation des gènes ayant un rôle à jouer dans l’homoeostasie des glucides et des lipides.

Candidate gene

Chromosome location

Insulin/insuline-like growth factor cluster

11p15.5

LIM/homeodomain Isl-1

5q

Insulin receptor

19p13.3-13.2

Insulin receptor substrate-1

2q35-36.1

Glucagon receptor

17q25

Glucagon-like-peptide-1 receptor

6p

Glucokinase

7p13

Hexokinase II

2p13.1

Glucokinase regulatory protein

?

Adenosine deaminase

20q

Phospholipase

20q12-13.1

Islet amyloid polypeptide (amylin)

12p

Glucose transporter


GLUTI (HepG2) erythrocyte

1p35-31.3

GLUT2 liver, pancreas

3q26.1-26.3

GLUT3 brain

12p13.3

GLUT4 skeletal muscle, fat

17p13

GLUT5 small intestine/kidney

1p

Glucogen synthase

19

Type 1 protein phosphate (PP-1)

?

Lipoprotein lipase

8p22

Apolipoprotein A-1, C-III, A-IV cluster

11q23

Apolipoprotein A-II

1q21-23

Apolipoprotein B

2p24-23

Apolipoprotein D

3q

Lipoprotein (a) (Lpa)

6

Haptoglobin (Hp)

16

Gc

4

Rhesus

1p36-34

t-RNA (Leu)

mitochondrial DNA

Aux yeux des généticiens les populations humaines ne sont pas homogènes. Selon cette considération il s’avère évident que des différences significatives dans la génétique des divers groupes humains pourront être mis en évidence. Les généticiens croient que plus nous comprendrons ces dites différences plus nous parviendrons à établir les origines génétiques de maladies comme le diabète.

4.4.4.1 Les facteurs de risque modifiables
Certains autres facteurs sont identifiés dans le modèle explicatif du diabète élaboré par les milieux de la santé publique. Ici ces facteurs sont davantage associés aux comportements et au mode de vie adoptés par les différents groupes humains. Ces autres facteurs sont également associés à des aspects de la vie humaine sur lesquels il est davantage possible d’intervenir. En d’autres mots, les scientifiques et les professionnels de la santé parlent ici des facteurs de risque modifiables du diabète (LLCM, 1998).

Les habitudes alimentaires. Le type d’alimentation est, depuis plus d’un siècle, associé à l’avènement du diabète (Himsworth, 1935). L’excès d’un apport calorique, un déséquilibre dans les proportions de certains macro-nutriments (protéine, gras, carbohydrate), un excès d’hydrates de carbone raffinés, une déficience en certains nutriments comme le chrome et le zinc, et un faible apport en fibres alimentaires sont autant de facteurs alimentaires soupçonnés de jouer un rôle dans l’évolution du diabète. Certains chercheurs ont également fait des investigations à propos du rapport entre l’ingestion de protéines et de glucose chez les Autochtones. Ils ont ensuite avancé l’hypothèse que ce n’était pas tant la quantité de sucre ingéré qu’il fallait incriminer, mais plutôt la réponse en insuline lorsque les sucres sont ingérés seuls ou avec des protéines animales (Szathmary,1987b). Finalement, mentionnons que la consommation d’alcool est également suggérée comme un facteur de risque non négligeable relevant des habitudes alimentaires (Colditz, & al., 1991).

L’inactivité physique. Plusieurs études tendent à démontrer que les taux de prévalence du diabète sont significativement plus bas dans les populations où les niveaux de pratique d’activité physique sont les plus élevés (Zimmet & al., 1977 ; Wicking & al., 1981). La baisse du niveau d’activité physique d’un individu ou d’une population est également incriminée dans les facteurs étiologiques du diabète. Par exemple, Mouratoff & Scott (1973) constatèrent en 1972 que de plus en plus d’Inuits (Alaska) présentaient une intolérance au glucose comparativement aux données disponibles pour les dix années précédentes. En 1972, il y avait 5 % des hommes et 9,4 % des femmes qui présentaient cette intolérance. Ces chercheurs constatèrent qu’au cours des dix années précédentes, le taux d’obésité s’était considérablement accru. Plutôt que de postuler que cette intolérance au glucose avait des bases génétiques, ils proposèrent plutôt une association entre celle-ci et la baisse du niveau d’activité physique ainsi qu’avec l’augmentation de la masse graisseuse.

L’obésité. Celle-ci est associée au diabète depuis un grand nombre d’années (West, 1978). L’hypothèse la plus généralement admise est la suivante. L’obésité induirait un état de résistance à l’insuline circulante. Cette résistance serait la conséquence d’une réduction en nombre des récepteurs cellulaires à l’insuline et une diminution de l’efficacité des mécanismes post-récepteurs de l’action de l’insuline. Cette résistance insulinique est observée chez un grand nombre de personnes obèses et est corrélée à une diminution de l’efficacité insulinique liée au fort taux d’acides gras libres circulants (Darnaud & Darnaud ;1991 :39). Par contre, ce ne sont pas tous les diabétiques qui sont obèses. Si la question de l'obésité s'avère importante dans le modèle explicatif biomédical, celle qui concerne la distribution des graisses corporelles revêt également une grande importance. Par exemple, l’obésité abdominale est davantage associée avec une hypertrophie des cellules graisseuses et une augmentation de la résistance à l’insuline (Szathmary,1987b : 45). Évidemment, il s’avère que l’avènement de l’obésité relèverait de fortes prédispositions génétiques mises en évidence, en autres, par des recherches auprès de jumeaux (Stunkard & al., 1990) et de familles (Garn et al,1989).

Le statut socioéconomique. Celui-ci constituerait également un facteur de risque. Quelques études révèlent que le niveau de scolarité, le statut social et généralement un accès facile aux produits alimentaires peuvent être corrélés avec des taux de prévalence élevés du diabète. De récentes études ont clairement établi que les taux de prévalence du diabète s’accroissent lorsque nous sommes en présence de populations appartenant à des milieux défavorisés où revenu et scolarité affichent des valeurs inférieures (Hamman, 1983). Aux Etats-Unis, dans les populations hispaniques, chez les individus présentant un niveau de scolarité inférieur au niveau collégial les taux de prévalence du diabète sont de 3,6 fois supérieurs à ceux trouvés chez les non-hispaniques (Marshall & al. 1993). Cette recherche mentionne que cette appartenance à un statut socioéconomique faible révèlerait entre autres un accès limité aux services de santé (Hamman, 1983). Au Canada, il est mentionné que le fait de ne pas avoir de revenus suffisants a des répercussions importantes dans la lutte contre le diabète en raison du fait que le remboursement du coût des fournitures nécessaires au traitement du diabète varie d’une région à l’autre (LLCM, 1998).

4.4.5 En conclusion

En conclusion à cette section visant à dresser le profil du modèle explicatif du diabète de la santé publique rappelons que :

Le diabète est une maladie qui relève de prédispositions génétiques associées à des facteurs tels le mode et les habitudes de vie;

Plusieurs gènes associés au diabète ont été identifiés mais ils ne seraient pas directement responsables de l’avènement de cette maladie. Certains sont associés à l’obésité, d’autres à l’hyperinsulémie et d’autres encore, à la résistance insulinique;

Les rôles de l’inactivité physique, d’une alimentation riche en lipides et faible en fibres de même que la prise de poids seraient indissociables de la genèse du diabète.

4.5 La situation de santé chez les autochtones à l’aube du XXIe siècle

Lors du dernier référendum au Québec, le gouvernement fédéral axait la plupart de ses interventions autour de l’idée que le Canada est considéré à l’échelle internationale comme un des pays offrant la meilleure qualité de vie au monde. En effet, comme le mentionne le Rapport Erasmus-Dussault dans son introduction au chapitre Santé et Guérison, lorsqu’en 1994 le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) effectua des mesures à l’échelle du monde au regard de critères sociaux et économiques, le Canada s’était alors classé au premier rang (Gouvernement Canada,1996b:119). Voilà de quoi enorgueillir tous les politiciens de ce pays et rendre nos frontières attrayantes pour toute personne sur cette planète à la recherche d’un oasis de paix et de sécurité !

Mais il apparaît que le Canada des Autochtones n’offre pas tout à fait le même environnement, le même niveau de qualité de vie. En 1998, en réponse aux recommandations du la Commission royale sur les peuples autochtones, le gouvernement fédéral reconnaissait que les indicateurs socioéconomiques révélaient toujours le retard des Autochtones par rapport à l’ensemble de la population canadienne (Dupuis, 2001 : 23).

4.5.1 Des points saillants révélant des écarts quelque peu troublants

Bien qu’au cours de la période s’échelonnant entre 1979 et 1993, le taux de mortalité enregistré chez les Indiens ait chuté de 21 %, et que la mortalité infantile ait baissé de façon marquée, nous constatons tout de même que l’écart entre les taux de mortalité trouvés dans la population canadienne et ceux de la population amérindienne se maintient. Par exemple, bien que le taux de mortalité infantile chez les Autochtones ait considérablement diminué, il demeure encore aujourd’hui 1,7 fois supérieur à la moyenne nationale. C’est principalement au niveau des mortalités enregistrées chez les nouveau-nés de moins de 28 jours que nous observons une baisse importante expliquant la chute du taux de mortalité infantile dans les populations autochtones. Nous savons également qu’à cet âge, les décès sont généralement associés à une situation socio-économique défavorable.

Depuis 1979, les quatre principales causes de décès sont demeurées les mêmes. Il s’agit des morts par traumatismes et empoisonnements, des décès associés aux maladies de l’appareil circulatoire, des différents cancers et finalement de pertes de vie directement attribuables aux maladies du système respiratoire. D’autre part, le suicide présente des taux de 5 à 8 fois supérieurs à la moyenne nationale, principalement en ce qui concerne les jeunes âgés entre 15 et 24 ans (Gouvernement Canada, 1996a ; Canada, 1996b ; Waldram, 1995 ; Frideres, 1993). Alors qu’en 1984, le taux de suicide chez les Canadiens en général était de 13,7 pour 100 000 habitants, il était de 43,5 chez les Autochtones. Comparativement au reste de la population canadienne, la population amérindienne présente un taux de suicide et d’auto-mutilation trois fois plus élevé (six fois dans le groupe des 15 - 24 ans) ainsi qu’un taux d’homicides deux fois plus élevé (Brant, 1993).

L’alcoolisme s’avère être un problème important dans un grand nombre de communautés autochtones du pays. D’abord, cette consommation excessive a de graves conséquences sur la santé. Elle accroît les risques de maladie du cœur, de cirrhose et d'autres maladies du foie, de gastrites et des cancers intéressant le système gastro-intestinal. L’abus d’alcool a de nombreuses conséquences sociales et émotives qui affectent la vie quotidienne de milliers d’Amérindiens. Les accidents, les suicides, la violence familiale, la désintégration familiale, le chômage, la criminalité sont, dans les communautés autochtones, presque toujours associés à une consommation abusive d’alcool (Gouvernement Canada, 1996b).

Si nous nous référons à ce sujet à des données qui nous sont plus familières, on note par exemple qu’entre 1990 à 1995, on dénombrait en moyenne 6,9 décès par année à Opitciwan, dans la Haute-Mauricie (Québec). Le plus triste de cette réalité est de constater que dans ce cas là, la moyenne d’âge des décès chez les hommes se situe à 36,8 ans et que, chez les femmes, elle se situe à 59,5 ans. Dans une très forte proportion, c’est lors d’événements violents (suicides, meurtres, accidents), presque toujours associés à la consommation d’alcool ou de drogue, que les hommes décédèrent au cours de cette période (Roy, 1996). Dans plusieurs communautés innues de l'Est du Québec nous retrouvons des situations tout à fait comparables. Ainsi, de 1990 à 1999 on dénombrait 39 décès dans la communauté d'Unamen Shipu et 37 entre 1988 et 1999 à Matimekush (Schefferville). Dans chacune de ces communautés une forte proportion des décès enregistrées étaient associées à des accidents ou des actes violents (concernant des jeunes hommes) au travers desquels alcool et/ou drogue étaient en cause. Ainsi, à Matimekush, 35,1% des 37 décès enregistrés pour cette période concernaient des jeunes hommes âgés en moyenne de 31,3 ans, morts soit dans un accident soit d'un acte violent. Par ailleurs, un autre 8% des 37 décès enregistrés concernait uniquement des jeunes hommes âgés en moyenne de 33,7 ans et qui avaient mis fin volontairement à leur vie (Fecteau, Roy, 1999; Roy, 2000b).

Dans un autre ordre d'idées (mais toujours pour illustrer l’idée que la santé autochtone est loin d’avoir fait des progrès absolus et décisifs), on peut se rendre compte que, en dépit du fait que la prévalence de la tuberculose ait considérablement reculé au cours des dernières décennies, elle présente encore aujourd’hui un taux neuf fois supérieur à celui trouvé dans la population canadienne en général. Cette maladie...

...demeure plus répandue dans les familles et les collectivités autochtones que chez les autres Canadiens. Selon les données de 1992, les taux d’infection sont 43 fois plus élevés chez les Indiens inscrits que chez les Canadiens non autochtones nés au Canada. Le taux est à peu près le même pour les Autochtones vivant au Canada que pour les Africains (Gouvernement Canada, 1996b : 156).

Pour ce qui est des pneumonies, autre affection du système respiratoire, la prévalence est, dans les communautés autochtones, trois fois plus élevée. Finalement si on se réfère au plan de la «qualité de vie», selon la définition qu’en donne l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), un écart important se maintient entre les populations autochtones du Canada et la population canadienne en général.

Un autre point qu’on ne peut absolument pas ignorer aujourd’hui est celui concernant la profonde modification du portrait épidémiologique des premières nations. En effet, alors que l’on a assisté à une baisse significative de la prévalence de nombreuses maladies infectieuses, aujourd’hui émergent des maladies chroniques qui étaient totalement inconnues il y a à peine quelques décennies.

4.5.2 L'émergence de maladies chroniques qui deviennent rapidement la norme

Au cours des dernières décennies nous avons donc assisté au déclin mais non à la disparition des nombreuses maladies infectieuses qui affligeaient les populations autochtones. Par contre, en même temps nous avons assisté à l’émergence d’une multitude de nouveaux problèmes de santé. Nombreux sont les chercheurs qui associent la sédentarisation des Autochtones à l’apparition de maladies dites de l’ère moderne. Nous comptons parmi celles-ci le cancer (poumons, col de l’utérus, sein, etc.), les maladies du système cardio-vasculaire (maladies ischémiques, hypertension, hypercholestérolémie), l’obésité, les maladies de la vésicule biliaire ainsi que le diabète.

Comme le soulève la Commission royale sur les peuples autochtones, ce sont particulièrement les troubles du métabolisme (en particulier le diabète), les troubles circulatoires et du système digestif qui tiennent en cette fin de XXe siècle une place significative parmi les facteurs de morbidité et de décès.

4.5.2.1 La problématique du diabète dans les populations autochtones : l'émergence d'une nouvelle maladie
La littérature révèle que les observations concernant le diabète dans les populations autochtones d’Amérique du Nord sont relativement rares avant la Seconde Guerre mondiale. En effet, certaines données nous permettent de croire que cette «maladie du système endocrinien» était à cette époque totalement inconnue. Par exemple, Young (1987) mentionne qu’un rapport datant des années 1930 et provenant de la Saskatchewan montre qu’aucun cas de diabète n'était alors recensé dans cette province. Sur un total de 1500 examens de dépistage de la tuberculose effectués dans les années 1930, aucun cas de diabète n’avait été détecté par le truchement d’examens d’urine permettant de mettre en lumière la présence de glycosurie. Quelques décennies plus tard, deux études épidémiologiques réalisées à cinq années d’intervalle, dans le Sud de cette même province, permirent de révéler une augmentation rapide des cas de diabète. De 19 cas sur 1000 en 1980, la prévalence du diabète est passé à 38 cas sur 1000 en 1985 (Young, 1987 :17). En 1991, 6 % des autochtones du Canada âgés de 15 ans et plus étaient diagnostiqués diabétiques, alors que pour le même groupe d’âge dans la population canadienne en général, cette proportion était de 2 % (MacMillan & al.,1996).

Diabète... Tout le monde que j’entend parlent de. diabète. Tu vas au magasin... Hop, diabète ! Des gâteaux ! Je suis diabétique et je ne peux pas en manger. Y’en a qui ne se privent pas dans les gâteaux et les sucreries. Regarde la femme qui est là ! (Il pointe sa soeur. Mes grands-parents n’étaient pas diabète. Ils sont morts à 100 -150 ans (rire). Mais c’est pas vrai que c’est héréditaire. Mon père était correct. Ma mère,mes grands-parents qui sont morts vieux. Pourtant il n’y avait de remède pour le diabète. Normalement quand tu ne prends pas un remède, tu meurs, tu pourris. Ils sont morts, tellement vieux. Y commençait à pousser des sapins dans leurs têtes. Ils sont morts vieux. Mon arrière-arrière grand-père est mort à 105 ans parait. Mon père à 88 ans. Moi je suis à veille de mourir. Moi je vis au jour le jour. Demain je ne sais ce qu’il va arriver. Avant ça je disais, demain je vais aller là-bas. Après demain je vais faire ça. Aujourd’hui je ne sais pas. Demain je ne sais pas ce que je vais faire. Comme ma soeur m’avait dit, demain un gars va venir pour le diabète. J’ai dit, je vais attendre demain. Demain on verra si je suis là. (Homme, 46 ans)
Ma mère depuis qu’elle connaît la maladie. Son beau-père est décédé chez eux dans son lit. Elle, pour elle c’était vraiment le diabète. Il avait la bouche sèche. Probablement qu’il avait fait une grosse montée de diabète. Il avait 62 ans. C'est en 1957. Ma mère elle me racontait que la première fois qu’elle a entendu le mot diabétique, c’est une femme d'ici, de Pessamit qui faisait du diabète. C’était la première fois. C’est en 1957-1958. Elle disait que c’était à cause du sucre. En montagnais ça dit que c’est du sang sucré. C’était des gens qui étaient plus de mentalité blanche. Il avait été à l’hôpital de Baie-Comeau. La madame elle restait en ville et devait avoir une trentaine d’années. Elle faisait très très attention à son manger. Comme la dernière. Ça fait 4 ans qu’elle fait du diabète. Au début, elle était comme ma mère. Elle ne prenait pas ses pilule.. Ça ne la dérangeait pas du tout, du tout. Ma mère lui disait tout le temps : « Fais attention ! ». (Femme, 58 ans)

Un profil évolutif de cette maladie tout à fait similaire se retrouverait du côté de la population crie. En effet, de nombreux Cris témoignent du fait que le diabète était très rare autrefois et du même coup, ceux-ci mentionnent que l’obésité n’était que rarement ou même jamais observée dans leur entourage. Totalement absent du profil épidémiologique des Cris de la Baie James, le diabète présente, quelques deux décennies plus tard, une très forte prévalence (Lavallé, Robinson, Verronneau, 1994 : 2).

4.5.2.2 L'apparition récente du diabète dans la population innue du Québec
Nous possédons plusieurs données à caractère épidémiologique pour les milieux autochtones où la langue seconde est l'anglais. Par contre, il semble que les milieux autochtones dont la langue seconde est le français aient peu reçu d'attention de la part des chercheurs. En effet, nos recherches ne nous ont pas permis d'identifier des sources de données concernant les taux d'incidence et de prévalence du diabète observés, par exemple, dans les communautés des nations atikamekw ou montagnaise. Tout au plus sommes nous parvenus à obtenir des données statistiques concernant certaines communautés dans le Rapport sur l'analyse et l'interprétation de l'enquête médicale régionale (CSSSPNQL, 1999). Toutefois, les données de cette étude ne concernent que quelques communautés et sont issues d'une enquête par échantillon.

Au cours de notre recherche nous sommes parvenu à établir un profil des taux d'incidence du diabète enregistrés au cours des dernières décennies à Pessamit. Par ailleurs, nos activités nous ont également permis d'établir ce même profil dans les communautés d'Ekuanitshit, de Nutakuan, Unamen Shipu, Pakua Shipi ainsi que de Matimekush.

Pour parvenir à ces résultats, nous avons établi et suivi la présente procédure. D'abord, il est essentiel de mentionner que dans les communautés autochtones le centre de santé est à toutes fins pratiques le seul ou du moins le plus important lieu de consultation. Nous avons pris pour acquis que la majorité des personnes diabétiques connues possédaient un dossier de l'usager contenant des informations pertinentes concernant l'histoire clinique de leur maladie. Comme nous le verrons au chapitre six, ainsi que dans la partie où nous abordons la question des «systèmes populaires de surveillance», nous estimons qu'en milieu autochtone peu de gens ignorent qu'ils sont diabétiques. En effet, dès que chez une personne il y a apparition de symptômes assimilables à cette maladie, un proche incitera cette dernière à consulter le centre de santé afin de «faire vérifier son taux de sucre dans le sang». Il est donc très fréquent que des diagnostics de diabète soient posés à partir d'une «référence populaire». Finalement, par la pratique infirmière héritée de l'administration fédérale et souvent encore en cours dans les centres de santé en milieu autochtone, il est habituel de trouver dans ces lieux un «cardex», c'est-à-dire un document dans lequel sont consignés tous les noms des personnes diabétiques connues dans le milieu. Ainsi en considérant toutes ces conditions, il s'avère relativement facile pour un chercheur d'identifier un grand pourcentage des personnes diabétiques connues à un moment précis dans une communauté autochtone. Un tel exercice s'avère difficile à réaliser dans des milieux non autochtones. Rappelons que l'établissement des taux de prévalence du diabète pour le Québec ou pour le Canada est réalisé à partir d'échantillons de population ou encore à partir des statistiques d'hospitalisation.

Au cours de notre séjour dans la communauté de Pessamit ainsi qu’au cours d’autres séjours réalisés dans les communautés mentionnées précédemment, nous avons effectué la cueillette des données suivantes. En ayant accès à la liste des diabétiques, nous avons systématiquement consulté chacun des dossiers des personnes identifiées comme porteuses d'un diagnostic de diabète. Ainsi, de ces dossiers nous avons recueilli les informations suivantes concernant chacune de ces personnes : la date de naissance, le sexe, la date du diagnostic, les variations du poids ou, en d'autres mots, de la masse corporelle sur une période variant de 2 à 3 années, les résultats d'hémoglobine glycolysée sur une période variant de 2 à 3 années et le nombre de visites mensuelles sur une période variant de 2 à 3 années.

Ces informations nous ont permis d'établir un profil des taux d'incidence ainsi que des taux de prévalence du diabète dans ces communautés. Nous abordons d'ailleurs ces points dans les prochaines lignes. Les autres données quantitatives recueillies seront mises à profit dans les chapitres ultérieurs. Concernant les taux d'incidence que nous discutons dans la présente section, nous sommes conscients que les données sur lesquelles reposent ceux-ci font fi des personnes décédées au cours des années passées. Il est certain que parmi celles-ci quelques-unes souffraient probablement de diabète depuis plusieurs années. Ainsi, il est évident que les profils que nous présentons sous forme de graphiques à barres présenteraient des formes un peu plus allongées dans le temps. Nous estimons tout de même que les chiffres et figures que nous présentons et discutons ici, en plus d'émaner de données originales et de première main, permettent d'établir un profil qui nous offre la possibilité d'estimer le moment d'apparition de cette maladie ainsi que le rythme de progression de ce qu’il est convenu de nommer aujourd'hui une épidémie de diabète.

En portant notre attention sur la figure 4.1 relative à l'incidence du diabète à Pessamit, nous sommes obligé de nous rendre à une première évidence. En 1998, c'est-à-dire lorsque nous avons colligé ces données, une seule personne était porteuse d'un diagnostic de diabète datant d'avant les années 1970. Considérant notre méthodologie, nous sommes obligé de mentionner que cela ne signifie pas l'inexistence de cas de diabète avant cette date. Il est probable que quelques cas furent diagnostiqués entre 1954 et 1973. Toutefois, nous estimons que, malgré tout, nous sommes ici en mesure d'affirmer qu'avant les années 1970, le diabète était relativement rare dans cette communauté innue. Par contre, nous constatons que dès l'année 1976, le nombre de diagnostics annuels s'inscrit dans une tendance nettement ascendante. Nous remarquons qu'au cours des années 1970 le nombre de diagnostics annuels ne dépasse jamais le nombre quatre. Par ailleurs, nous obtenons pour cette décennie une moyenne de 1,6 diagnostics de diabète annuellement. Nous constatons donc que les années 1970 affichent la première vague importante de diagnostics de diabète.

Mais ce sont les années 1980 qui montrent une forte accélération dans le nombre de cas diagnostiqués annuellement. Au cours de cette décennie, nous observons qu'en moyenne 3,1 nouveaux cas de diabète sont découverts à chaque année. Par ailleurs, nous observons la plus grosse vague de nouveaux cas de diabète au cours de la dernière décennie du XXe siècle. En effet, au cours de cette décennie, nous comptons jusqu'à quatorze (14) nouveaux cas de diabète par année et obtenons une moyenne annuelle de 10,4 diagnostics.

Figure 4.1 : Nombre de diabétiques toujours vivants diagnostiqués par année à Pessamit de 1954 à 1997

La moyenne annuelle de diagnostics de chacune des décennies prise en considération a donc été multipliée par 6,5 entre 1970 et l'aube de l'an 2000. En effet, celle-ci est passée de 1,6 au cours des années 1970 à 10,4 nouveaux cas par année au cours de la dernière décennie du XXe siècle.

Les figures 4.2 à 4.6 affichent pour leur part le profil de l'incidence du diabète dans les communautés innues de d'Ekuanitshit, de Nutakuan, d'Unamen Shipu, de Pakua Shipi ainsi que de Matimekush (Schefferville). Nous nous contenterons ici de mentionner que les profils présentés par chacune de ces communautés présentent de grandes similitudes avec celui de la communauté de Pessamit. En somme, dans toutes ces communautés nous observons que le nombre de nouveaux cas de diabète découvert à chaque année commence à s'accroître au cours des années 1980.

En prenant en considération les moyennes annuelles de nouveaux cas de diabète trouvées à Unamen Shipu des années 1970 (0,1) à 1990 (5,2), nous constatons que ces dernières se sont vues multipliées par un coefficient de 52. Évidemment, nous émettons ici encore des réserves face à ces chiffres au regard de notre méthodologie. Toutefois, nous tenons à apporter les quelques précisions que voici. Entre 1986 et 1991, nous avons pratiqué en tant que professionnel de la santé dans cette communauté. D'autre part, nous n'avons cessé de garder des liens étroits avec des personnes oeuvrant dans ce centre de santé. Nous intéressant à la question du diabète depuis 1986, nous avons toujours cherché à maintenir à jour nos connaissances relatives à cette communauté. Ainsi, annuellement nous avons ou bien fait quelques appels téléphoniques, ou tout simplement visité la communauté afin de mettre à jour nos données relatives à la progression de cette maladie. Par cette connaissance relativement sensible du milieu, nous osons prétendre que les données de la figure 4.4 représentent un reflet assez fidèle d'une réalité quantifiable concernant le diabète dans cette communauté innue nord-côtière.

Figure 4.2 : Nombre de diabétiques toujours vivants à Ekuanitshit selon l'année du diagnostic avec courbe de tendances


Figure 4.3 : Nombre de diabétiques toujours vivants diagnostiqués par année à Natashquan de 1975 à 1997 avec courbe de tendances


Figure 4.4 : Nombre de diabétiques toujours vivants diagnostiqués par année à La Romaine de 1959 à 1999 avec courbe de tendances
Et

Figure 4.5 : Nombre de diabétiques toujours vivants diagnostiqués par année à Pakua Shipi de 1978 à 1999 avec courbe de tendances.


Figure 4.6 : Nombre de diabétiques toujours vivants diagnostiqués par année à Matimekush de 1971 à 1999 avec courbes de tendances


En résumé, nous estimons que les figures 4.1 à 4.6 nous obligent à réaliser que ce que nous nommons épidémie de diabète paraît être un phénomène qui touche la communauté innue de Pessamit tout comme celles d'Ekuanitshit, de Nutakuan, d'Unamen Shipu, de Pakua Shipi et de Matimekush. Par contre, nous sommes également obligé de constater que cette maladie, du moins dans ses dimensions épidémiques, est relativement nouvelle. En effet, nous observons que les années 1980 et encore plus nettement les années 1990 ont été le moment de l'explosion du diabète dans toutes les communautés concernées ici. Nous discuterons ces observations dans les prochains chapitres.

Ces nombreuses informations de type quantitatif corroborent le discours populaire qui souligne le caractère nouveau de cette maladie. Ce discours se retrouve à Pessamit mais également dans toutes les communautés que nous avons visitées au cours des dernières années.

4.5.2.3 Les taux de prévalence
Maintenant que nous avons constaté que l'incidence du diabète s'accroît à un rythme excessivement rapide depuis les dernières décennies dans les communautés innues, nous porterons notre attention sur les taux actuels de prévalence. L'incidence est par définition le nombre de nouveaux cas enregistrés au cours d'une période de temps déterminée (un mois, une année, etc.). Pour sa part, la prévalence correspond au nombre de personnes porteuses d'un diagnostic à un moment précis. Il s'agit donc de dénombrer les personnes diabétiques vivantes à une date précise. De ce fait, nous considérons que les taux de prévalence que nous dévoilons ici reflètent probablement avec une relative justesse la réalité des milieux autochtones visés. L'incertitude quant aux taux d'incidence apportée par notre méthodologie ne peut d'aucune façon être soulevée ici. Au contraire nous estimons que notre méthodologie nous a permis de prendre en considération tous les cas de diabète connus des professionnels de la santé au moment de notre passage.

Les Autochtones présentent les taux de prévalence parmi les plus hauts au monde. Une étude épidémiologique de type longitudinal réalisée par Bennett (cité dans Szathmary, 1987) démontra que le peuple amérindien pima d’Arizona, tout comme les Naurus de la Micronésie dans le Pacifique sud, présentaient les plus hauts taux de DIND au monde. Par exemple, chez les Pimas, 50 % des personnes âgées de plus de 35 ans étaient, au début des années 1980, porteuses de la maladie.

Les données inédites que nous présentons au tableau 4.1 révèlent qu'à la fin du XXe siècle, les taux de prévalence du diabète rencontrés dans la majorité des communautés innues dépassaient largement ceux trouvés dans la population québécoise[21]. Ainsi, en ce qui a trait aux taux de prévalence trouvés dans l'ensemble des populations, nous constatons que toutes les communautés innues présentent des taux de 1,6 à 5,7 fois supérieurs à ceux trouvés dans l'ensemble de la population québécoise. De toutes les communautés prises en considération dans le tableau 4.1, Pessamit présente les taux de prévalence les plus bas en ce qui concerne l'ensemble de la population et les différents groupes d'âge.

Il est essentiel de se rappeler le fait que, contrairement à la population québécoise, la population innue de Pessamit (tout comme celles des autres communautés considérées ici) est constituée de jeunes de moins de 25 ans, dans une proportion de 60 %. Cette réalité nous oblige à considérer les taux de prévalence par groupes d'âge. En effet, le diabète de type II est une maladie qui se déclare davantage aux alentours de la quarantaine. Il est évident qu'habituellement le plus grand nombre de personnes diabétiques se trouve dans les catégories d'âge les plus avancées. De ce fait l'établissement du taux de prévalence risque d'être bien différent si nous considérons douze (12) personnes diabétiques âgées de 40 ans et plus dans une population constituée en majorité de jeunes. Le même exercice révélera des différences notables si la plus grande part des habitants se trouve chez les 35 ans et plus.

Pour les fins de cette étude, nous avons utilisé les mêmes regroupements d'âge que ceux utilisés par Santé Québec. Ainsi, après avoir pris en compte l'ensemble des personnes diabétiques au regard de l'ensemble de la population, nous avons regroupé ensemble et distinctement les femmes et les hommes de 25 à 44 ans, les 45 à 64 ans et finalement les 65 ans et plus. Les résultats que nous obtenons pour chacun de ces groupes d'âge montrent que les écarts entre les taux de prévalence québécois et ceux des populations innues sont de plus en plus grands. Alors que nous avons, chez les 25 à 44 ans du Québec, un taux de prévalence de 1,4%, nous obtenons, dans les communautés innues, des taux de 2,5 à 13,3 fois supérieurs à ce premier taux. Il est d'ailleurs fort inquiétant de constater que les taux de prévalence du diabète sont si élevés dans cette première couche d'âge. En effet, le diabète est considéré comme une maladie qui affecte particulièrement les gens âgés de plus de quarante ans. Cet accroissement du taux de prévalence dans les couches les plus jeunes des communautés innues nous porte à croire que, tout comme cela fut observé à Sandy Lake au Manitoba, le diabète de type II tend à se déclarer de plus en plus jeune dans les populations innues. En effet, dans cette communauté une équipe de chercheurs a révélé que le diabète de type II se manifestait chez des jeunes de moins de 15 ans, ce qui est en soit tout à fait inusité.

Chez les 45 à 64 ans les écarts définis entre les taux de prévalence notés dans les populations innues et ceux de la population québécoise sont cette fois d’environ 4,4 à 9 fois supérieurs chez les premiers. Finalement, chez les 65 ans et plus les écarts sont cette fois de 0 à 5,5 fois supérieurs chez les Innus. Autre fait essentiel à souligner : ce sont pratiquement toujours les femmes qui présentent les taux de prévalence les plus élevés. Pour un homme diabétique nous comptons toujours deux femmes diabétiques et parfois trois. Cette constatation révèle une différence notable entre le profil épidémiologique de cette maladie dans les populations non autochtones du Québec, du Canada et des Etats-Unis où nous retrouvons plus d’hommes que de femmes diabétiques.

Il est évidemment essentiel de mentionner ces hauts taux de prévalence dans les populations innues et autochtones en général. Toutefois, nous devons également mentionner que certaines communautés autochtones présentent des taux de prévalence relativement proches des taux trouvés dans les populations non autochtones. Ainsi, à Wendaké la population présenterait un taux de prévalence du diabète de 4,2 %. À Odanak le taux de prévalence serait de 3,8 % (CSSSPNQL, 1999). Si nous considérons que les taux de prévalence révélés dans le Rapport sur l'analyse et l'interprétation de l'enquête médicale régionale paraissent quelques fois plus élevés qu'ils ne sont en réalité, nous devons nous questionner sur les raisons de taux de prévalence si faibles.

Pourquoi ces exceptions à ce qui semble être une règle? Et au delà, car à ce niveau les questions ne manquent pas, pourquoi les taux de prévalence trouvés dans les différentes communautés autochtones révèlent-ils de tels écarts? Pourquoi, comme cela apparaît au premier coup d'œil, les taux de prévalence sont-ils plus bas dans les communautés les plus proches des centres urbains? Pourquoi trouvons-nous plus de diabète dans les communautés où, semble t-il, les valeurs traditionnelles sont les mieux préservées? Pourquoi le diabète semble-t-il apparaître seulement à la fin des années 1970 dans la presque majorité des communautés innues? Pourquoi l'apparition du diabète à Matimekush semble-t-elle coïncider avec la fermeture de la ville? Pourquoi les femmes affichent-elles des taux de prévalence aussi élevés? Pourquoi, dans toutes les communautés autochtones considérées dans le tableau 4.1, les femmes présentent toujours des taux de prévalence supérieurs à ceux retrouvés chez les hommes alors que dans la société québécoise les taux retrouvées chez les femmes et les hommes sont pratiquement identiques ?

On le voit, les interrogations sont multiples, et c’est en partant de celles-ci et des énigmes qu’elles soulèvent que nous chercherons maintenant à interpeller les différentes approches anthropologiques ainsi que les diverses réponses apportées par les scientifiques qui se sont penchés sur la question de l'émergence du diabète chez les Autochtones.

Chapitre 5
Les limites des interprétations génétiques et culturalistes

Nombreux sont les chercheurs qui se sont penchés sur les conditions d'émergence du diabète chez les Autochtones. Comme nous avons pu le constater dans le précédent chapitre le modèle explicatif de la santé publique suggère que l’appartenance à une « race » ou à un groupe ethnique révèlerait des composantes génétiques importantes de cette problématique. En fait, plusieurs suggèrent que cette maladie puisse être liée aux conséquences de changements environnementaux sur des populations données, elles-mêmes porteuses de caractéristiques génétiques particulières. Les concepts qui se trouvent les plus fréquemment utilisés, quand on cherche à rendre compte d’un point de vue théorique de l'émergence du diabète, sont d'une part ceux de la génétique, et d'autre part ceux de l'acculturation. Toutefois nombreux sont les textes qui utilisent ces deux groupes de concepts de façon relativement distincte. Dans ce chapitre, nous aborderons dans un premier temps l'approche génétique et son système d’interprétation quant à l'émergence du diabète chez les Autochtones. Dans un deuxième temps, nous rendrons compte des principaux arguments qui, dans le même effort d’explication, se sont construits autour du concept d'acculturation.

5.1 Bioculturalisme et écologisme

Les tenants des paradigmes bioculturel et écologiste sont, de toute évidence, ceux qui se sont le plus intéressés à la question de l'émergence du diabète chez les Autochtones du Canada, des Etats-Unis ainsi que du Pacifique. Lorsque nous abordons la littérature anthropologique concernant la problématique du diabète, nous réalisons rapidement que celle-ci est intimement associée à la démarche biomédicale, et que la question de l’hérédité est incontournable.

Comme nous avons pu déjà le constater dans le chapitre quatre, l’épidémiologie a mis en lumière l’apparition récente de l’augmentation rapide de la prévalence du diabète dans les populations autochtones d’Amérique, de même que dans plusieurs populations du Pacifique et d’Australie. Ces phénomènes ont d’ailleurs suscité beaucoup d’intérêt au cours des dernières décennies et occupent aujourd’hui une place de premier rang dans les préoccupations des scientifiques.

L’approche anthropologique qui, selon nous, se révèle la plus influente dans le domaine de la recherche sur le diabète relève du courant bioculturaliste. Le terme «bioculturel» fait référence ici à l’existence d’une interface entre facteurs biologiques et culturels, en somme d’un espace particulier au sein duquel prendraient forme les dynamiques pouvant générer la maladie et la santé. De nombreuses recherches ont tenté d’élucider l’étiologie du DIND en adoptant une perspective bioculturelle ou encore écologiste. Nous parlons ici des approches nommées «biomedical anthropology» (Johnston & Lowe, 1984), «biocultural medical anthropology» (McElroy, 1990) ou encore «biocultural epidemiology» (Young, 1988). Chacune de ces approches repose sur le désir d’accroître la collaboration entre les sciences biomédicales et des sciences sociales telles que l’anthropologie.

En adoptant ce paradigme, santé et maladie sont considérées dans le continuum de l’évolution humaine. Les variations environnementales, biologiques et génétiques sont analysées au regard du concept d’adaptabilité. Selon McElroy & Townsend (1989), trois types d’adaptation doivent être pris en considération. Le plus lent et le moins réversible de ces trois modes sera celui concernant l’adaptation génétique du corps humain. Subissant les effets de la sélection naturelle, certains gènes permettant une meilleure survie de l’espèce humaine se verront transmis plus facilement d’une génération à l’autre. Par la voie de ce mode adaptatif, les humains se transforment physiquement au cours des millénaires en raison de la pression du milieu. La force de la sélection naturelle expliquerait le passage de l’être humain à la position verticale (bipède) et le rétrécissement du pelvis de la femme ainsi que l’augmentation du volume de la boîte crânienne. La maladie jouerait également un rôle important dans ce processus d’adaptation. Certaines résistances génétiques permettraient à certains humains de survivre plus facilement dans certains environnements donnés, et donc en raison de leur meilleure adaptation, de se reproduire plus facilement.

Le second mode d’adaptation concerne les transformations physiologiques qui se produisent chez un être humain dans le cadre d’une vie donnée, mais sans pour autant se transmettre par la voie des gènes. Certaines de ces adaptations se produiront rapidement, comme par exemple la sudation en milieu chaud, ou plus lentement comme l’augmentation en nombre et en volume des globules rouges, lorsque le corps humain se trouve dans des conditions où l’oxygène est raréfié. Toutefois, adaptation physiologique et bagage génétique seront considérés comme intimement liés puisque le second déterminera l’existence du premier et de ses limites.

Finalement, le troisième mode d’adaptation concernera les réponses adaptatives d’un groupe d’êtres humains à un environnement donné. Ces réponses seront consolidées à l’intérieur d’une culture, partagées par un groupe d’individus et transmises d’une génération à l’autre par la voie de l’enseignement informel et sous forme de «cultural customs, beliefs, and taboos» (McElroy & Townsend, 1989 : 72)

5.1.1 Génétique, adaptation et diabète

A analyser toutes les études ayant porté sur la question du diabète sucré (DS), on se rend compte qu’il se dégage une sorte de consensus très net. De toute évidence, le DS possèderait des origines génétiques, et les facteurs environnementaux joueraient un rôle important en se combinant aux déterminations de ces dernières. Rappelons que l'obésité est généralement considérée comme un facteur environnemental et que ce dernier serait le plus important d’entre eux (Young et al, 1990). Toutefois, est-il nécessaire de le rappeler, les recherches en génétique tentent également d’isoler un ou plusieurs gènes pouvant être responsables de l’obésité. Cette dernière passerait alors de la sphère environnementale à la sphère de la génétique. Ce type d’explication fait même de plus en plus la manchette des journaux. À ce propos, rappelons que le 6 septembre 1995 Le Devoir publiait un article intitulé «À la recherche des origines génétiques de l'obésité» dans lequel nous apprenions que des chercheurs américains (dirigés par le docteur Alan R. Shuldiner de la Johns Hopkins University de Baltimore) avaient mis en lumière chez les Indiens pimas d'Arizona (souffrant d’obésité héréditaire), une mutation génétique très fréquente (30 %) et généralement associée à la venue du diabète.

Les milieux médicaux reconnaissent la «multifactorialité» de l’étiologie du diabète. Toutefois, la recherche de l’origine génétique de cette maladie, tout comme des causes de l’explosion de sa prévalence en milieu autochtone et en Océanie, suscitent beaucoup d’attention et d’investissement.

Les milieux de la recherche génétique s’entendent toutefois pour dire que la forme commune de DIND se caractérise par une grande hétérogénéité clinique et génétique et que cette dernière rendrait très aléatoire son approche génétique. Plusieurs stratégies sont mises en place par les milieux de la recherche pour mettre à jour les déterminants génétiques du diabète (Froguel, 1999). Ainsi, le diabète de type II serait une maladie polygénique à composante environnementale. L’implication des gènes du système HLAa permet au milieu de la recherche génétique d’affirmer que le diabète est une maladie ayant une forte composante auto-immun mais que cette dernière ne pourrait, à elle seule, tout expliquer. Des découvertes plus récentes impliquant le locus de l’insuline portent les chercheurs vers des explications plus mécaniques de cette maladie. Depuis 1993, de grandes avancées dans la compréhension de l’aspect génétique du diabète ont été réalisée. Comme nous le mentionnons au chapitre quatre, de nombreux locis ont été identifiés par les généticiens et ceux-ci apparaissent jouer un rôle potentiel dans l’avènement du diabète. Toutefois, il s’avère que ces travaux demeurent fondamentaux et ne peuvent pas être utilisés dans l’évaluation du risque en pratique clinique (Danze, Penet, Fajardy, 1997).

La forte prévalence du diabète rencontrée depuis quelques décennies dans de nombreuses nations amérindiennes a poussé plusieurs chercheurs à se mettre en quête d’une source génétique d’origine ethnique ou raciale de cette nouvelle donnée épidémiologique (Brousseau & al., 1979 ; Knowler & al., 1988 ; Lee & al., 1985 ; Prochazka, 1993). En somme, on postule que certaines ethnies, voire «races», possèdent un bagage génétique inadapté à leur nouveau mode de vie, mode de vie bouleversé par l’entrée de celles-ci dans la modernité. Plusieurs recherches ont tenté d’établir des corrélations étroites entre l’appartenance à une «race» et le risque d’être affecté par le diabète, la «race» devenant ici le facteur de risque[22]. À ce propos, une équipe de chercheurs américains considérant que « ...by tradition, Indian inheritance is reckoned in eights. Thus, a full-inheritance Indian is 8/8 and a «half-blood» is 4/8 » (Brousseau & al., 1979 : 1277).

Ces chercheurs concluent que même si les facteurs environnementaux et nutritionnels doivent être considérés comme importants dans la genèse du diabète puisque leurs données suggèrent une forte association entre l’héridité et l’avènement du diabète (ibid : 1278).

C’est l’hypothèse émise en 1962 par le généticien Neel qui a le plus attiré l’attention des chercheurs s’intéressant à la question du diabète en tant que nouvelle maladie dans les populations amérindiennes d’Amérique. Cette hypothèse a également été appliquée dans le contexte du diabète rencontré chez les Aborigènes d’Australie, chez les insulaires de Nauru et de Samoa ainsi qu’ailleurs dans le Pacifique. L’hypothèse du «thrifty gene» (gène économe) veut que l’explication première de l’invasion du diabète dans les milieux autochtones se situe du côté de la génétique. L’idée qu’elle supporte est que le diabète « represents a genetically determined adaptation to changes in lifestyle associated with technological age » (Urdaneta & Krehbiel ,1989a :222).

Le peuple amérindien ayant été exposé en terre d’Amérique depuis le tout début à de nombreuses périodes de famine et à d’autres d’abondance, le corps humain se serait adapté à cet environnement difficile et ingrat en générant un gène dit «économe[23]». Neel postulera que ce gène permettait au corps humain d’emmagasiner des réserves lors des périodes d’abondance et de puiser à même ces réserves de façon parcimonieuse lors des périodes de famine qui pouvaient s’avérer fort longues. L’hypothèse de Neel repose sur la capacité du corps humain à entreposer des énergies dans un mode de vie générant des périodes de famines alternées avec des périodes d’abondance. Dans la perspective de cette approche génétique, l’apparition du diabète semble en lien avec le processus d’adoption d’une nouvelle culture dominante. «The "thrifty gene," proposed by James Neel in 1962, and updated in 1982, is the most accepted evolutionary explanation for the occurrence of the diabetic genotype. Additionally, two selective factors have been identified which could increase or maintain this "thrifty gene" in a population: repeated periods of starvation and multiparity » (Wiedman, 1987 : 62).

La théorie génétique et l’anthropologie bioculturelle font ainsi l’hypothèse qu’un gène nuisible à la santé sera éliminé par la voie de la sélection naturelle, à moins que celui-ci n'apporte des avantages tant à la survie qu’à la reproduction des individus qui le portent.

Il s’agit de l’aptitude à survivre et à procréer. Un caractère n’est sélectionné que dans la mesure où il intervient directement sur cette aptitude» (Jacquard, 1978 :117).

Neel a postulé que si des gènes contrôlent le niveau d’insuline en réponse à une augmentation de la glycémie, un individu muni d’un gène qui lui permettrait de répondre plus rapidement à une augmentation de la glycémie serait mieux équipé pour entreposer en grande quantité le glucose sous forme de triglycérides dans les cellules. En supposant que les peuples de chasseurs-cueilleurs avaient à vivre dans un environnement difficile où alternaient successivement les périodes de famine et d’abondance, le «gène économe» aurait été très avantageux. Lors des périodes d’abondance, la rapide et grande production d’insuline aurait empêché l’élimination par la voie urinaire des hydrates de carbone alors entreposés sous forme de graisse. Par contre, lors des périodes de famine, ces réserves de graisse auraient permis aux individus porteurs du «gène économe» de survivre et de se reproduire plus que ceux qui n’en étaient pas pourvus puisque, ceux-ci n’ayant pas de facilité à accumuler des graisses, demeuraient de petite taille. Ce gène assurant la survie, aurait été transmis de génération en génération. Les porteurs seraient toutefois désavantagés lorsqu’ils seraient appelés à vivre dans des conditions d’abondance, c’est-à-dire lorsque la nourriture devient disponible quotidiennement et ne vient jamais à manquer (Szathmary, 1987b :39).

Mais si cette thèse a le mérite d’apporter une explication globale, elle soulève néanmoins de nombreuses difficultés. Notamment celle d’imaginer que les peuples autochtones vivaient dans un environnement difficile et qu’ils étaient régulièrement confrontés à des périodes de disettes et de famine. En effet, nombreuses sont les recherches qui tendent à démontrer que les Peuples premiers savaient tirer profit d'un environnement substantiellement généreux. Plusieurs écrits rapportent même que l'environnement dans lequel évoluaient les Autochtones offrait toutes les ressources nécessaires à l'alimentation, à l'habillement, à la fabrication d'habitation et de moyens de transport.

Même les populations algonquiennes du Canada qui vivaient surtout de la chasse étaient généralement bien nourries. Somme toute, l'absence de famine et la hausse lente mais régulière de la population amérindienne s'expliquent par le développement d'une horticulture aux rendements extraordinaires et par la présence d'une flore et d'une faune dont l'abondance dépassait l'imagination. «On a calculé que seize kilomètres carrés de forêts dans l'Illinois pouvaient fournir en un an des centaines de kilos de glands et de noix, cent chevreuils, dix mille écureuils, deux cents dindons et même cinq ours» (Delâge, 1991 : 58).
Il est vrai que la littérature concernant les Autochtones fait aussi fréquemment mention de périodes de famine que traversèrent autrefois ces peuples. En 1854, le père Arnaud écrivait au sujet des Innus que «la durée de vie leur serait d'un siècle, si leur tempérament n'était souvent épuisé par des marches ou des abstinences forcées; et aussi, après de longs jeûnes, par une abondance et une qualité de nourriture, souvent peu en rapport avec leurs besoins» (cité par Bédard, 1987 :83). Dans le journal de voyage de l’abé Huard ce dernier écrivait, concernant les Innus de Pessamit qui partaient pour de longs séjours dans le bois, qu'il arrivait...

...un moment où la dernière mesure de farine est elle-même épuisée. Non seulement on a mangé son pain Blanc le premier, comme dit le proverbe ; mais il faut dire adieu à tout pain quelconque, jusqu'au retour à la mer, l'été suivant (Huard, 1897 : 38-39).

Il est néanmoins indéniable que ces épisodes de famine ne peuvent être dissociés des nombreuses transformations qui affectèrent la vie des Innus à partir du 16ième siècle, tant dans leurs rapports avec l'environnement qu'entre eux ainsi qu'avec les non-Autochtones. Un premier élément doit être pris en considération. Les nombreuses épidémies qui décimèrent près de 90% des populations autochtones eurent nécessairement un impact sur les capacités de ces populations à subvenir à leurs besoins. La mort de centaines de femmes et d'hommes ont nécessairement eu un impact direct sur les capacités de ces peuples à puiser leur nourriture à même la nature. Également, il faut considérer les profondes transformations qui affectèrent les rapports des Autochtones à la nature mais aussi au niveau de leur système commercial. L'arrivée des Européens en Amérique eut un impact évident sur tout un système économique qui existait et se développait depuis des millénaires. Ainsi, il n'est pas impossible «que le commerce des fourrures ait épuisé graduellement les populations d'orignaux, de caribous et de castors dont les Montagnais mangeaient la viande et qu'ils ajoutaient à leur régime de poissons et d'anguilles » (Trigger, 1992 :286). On a observé sur des sites archéologiques de villages hurons une période où la quantité d'os de castor est anormalement élevée. Cet accroissement du nombre d'ossements serait vraisemblablement l'indice de l'accroissement de la chasse au début de la traite des fourrures. Une seconde période est observée sur les sites archéologiques où cette fois le nombre d'os de castor est nettement inférieur. Cette seconde période correspondrait, selon les archéologues, à une raréfaction du castor et confirmerait les propos du père LeJeune. Celui-ci, en 1635, mentionnait que le castor avait totalement disparu de la Huronie. (Delâge, 1991 : 164). Il est donc fort probable que les profondes modifications qui affectèrent l'équilibre naturel de l'environnement des Autochtones eurent un impact sur la disponibilité des ressources alimentaires et sur l'avènement des famines. On peut donc en conclure que phénomène des famines a bel et bien existé. Toutefois, celles-ci sont beaucoup plus récentes dans l'histoire que ce que ne le laisse entendre une certaine littérature et liées à d’autres paramètres que celui d'un environnement avare de ses ressources. La thèse bioculturelle pose ainsi à ce niveau déjà une première difficulté. Mais ce n’est pas tout, et c’est ce que nous allons essayer de mettre en évidence dans la prochaine section.

5.1.2 Une anthropologie qui risque de s’enliser

En posant le problème du diabète en tant que maladie de civilisation résultant d’une mésadaptation génétique (partagée par de nombreuses ethnies) à un environnement donné, à une culture marquée par la modernité, nous croyons que l’anthropologie bioculturelle tend à évacuer de son regard une foule de facteurs socio-politiques, économiques et culturels qui de notre point de vue jouent des rôles centraux et de premier ordre dans l’émergence de cette épidémie. Elle contribue aussi à façonner l’image, empreinte nous semble-t-il de préjugés, d’un peuple inadapté et inadaptable à la modernité.

Cette quête du gène responsable du syndrome diabétique chez les Autochtones et autres ethnies a mené certains chercheurs à se questionner par exemple sur le fait que : « Since the Mexican-American population represents a mixture of Native American and European Caucasian ancestry, it is possible that they too have a high frequency of diabetes susceptibility genes deriving from their Native American ancestry » (Gardner & al., 1984 :90-91).

Comme nous l’avons vu précédemment, d’autres recherches ont établi une corrélation entre le pourcentage de «sang indien» présent chez les individus appartenant à un groupe précis et le taux de prévalence du diabète rencontré chez ces derniers.

Cette quête d’un facteur biologique particulier était importante à la fin du XlXe siècle alors que le darwinisme social faisait de nombreux adeptes. Ainsi, les Amérindiens, tout comme ce fut le cas pour les Aborigènes d’Australie ou les Maoris, étaient considérés «as less fitted to survival than Europeans and thus doomed to extinction. [...] Much of the ability of humans to resist disease is based on general functions of the body rather than some process directed at specific disese organisms » (Saggers & Gray, 1991 :3).

Au cours des années 1930, la tuberculose était devenue une figure métaphorique par laquelle s’exprimait leur propre destin aborigène. L’ouvrage The Red Man and the White Plague écrit par D.A. Stewart (1936) considérait que la tuberculose était « a kind of relentless process of nature, like an earthquake that we could stand in awe of, and be very sad about do nothing to check or change » (Stewart, 1936 :674, cité par Waldram & al., 1995 :263).

L’idée de race était prédominante au XlXe siècle et au début du XXe siècle pour expliquer les différences biologiques rencontrées chez les différents groupes humains et, bien entendu, l’explication de la maladie n’y échappait pas.

Waldram & al. (1995) remarquent que si la notion de la susceptibilité raciale en rapport avec la tuberculose est encore si présente aujourd’hui, cela démontre à quel point le paradigme biomédical est toujours profondément enraciné dans notre conception de la santé et de la maladie. Nous ajoutons pour notre part que cette quête du gène responsable du diabète dans le bagage héréditaire de différents groupes ethniques est également une preuve de l’omniprésence du paradigme biomédical dans le monde de la recherche concernant le diabète, et qui, comme le mentionne Hahn, «marks its progress in terms of smaller and smaller units of observation» (Hahn, 1995 :39).

L’usage abusif de l’alcool et de ses effets désastreux chez les Autochtones a également été appréhendé par la lorgnette de la génétique. Ainsi, selon cette approche, la constitution biologique des Autochtones, de même que celle des Inuits, ferait en sorte qu’ils métaboliseraient plus lentement l’alcool comparativement aux autres races ou groupes ethniques. De nombreuses recherches à caractère scientifique ont tenté de comparer la résistance à l’alcool de diverses populations, comme par exemple les Aborigènes d’Australie, les Maoris ainsi que les Amérindiens et les Inuits, afin de démontrer qu’elles ne résistaient pas à l’alcool comme les populations d’origine européenne (Fisher, 1987 :82). Tant et si bien que l’explication voulant que «some hereditary peculiarity makes it impossible for Indians to drink without disastrous consequences» (Leland, 1976 :2) s'est rapidement constituée et répandue dans l’opinion populaire.

Certaines recherches ont également tenté de démontrer que le «caractère violent» des Inuits pourrait tout autant s’expliquer par la génétique. « People who have the stature of the Eskimo, described by Grygier (1972) as stout, pasty and constituting the specifical biological type epileptoid, have a biologically determined ineptitude to carry alcohol and consequently are prone to violence » (Leland, 1976 :2).

Ainsi, tout comme pour la tuberculose, les Autochtones seraient physiquement et biologiquement désavantagés par rapport aux nouvelles réalités apportées par la modernité et «soumis à l’emprise des lois naturelles» de leur constitution, ils céderaient à la violence sous l’effet de l’alcool (Laplante, 1985 :70).

Plus récemment, en 1990, Young, Szathmary, Evers et Wheatley réalisèrent une recherche pour le compte de Santé et Bien-Être Canada afin d’établir la prévalence du diabète dans l’ensemble des nations autochtones du Canada. Ces chercheurs utilisèrent, entre autres, l’appartenance à un groupe linguistique «as an index of genetic relationship because there is an association between indigenous language and genes in North America and north of Mexico» (Young & al. 1990 : 136). Les résultats obtenus en analysant les données provenant de 76 % des communautés inuites et réserves indiennes du territoire canadien permirent à ces chercheurs d’émettre l’hypothèse suivante : «If indigenous language in North America indicates genetic relationship, then one could posit that Caddoan, Siouan, and Iroquoian-speakers anywhere would have high rates of diabetes» (ibid : 136-37).

Bien que cette recherche nous permette d’obtenir un portrait d’ensemble de la prévalence du diabète dans plusieurs groupes culturels autochtones du Canada, nous croyons que la corrélation proposée entre génétique et diabète repose sur un nombre de variables insuffisantes. Comme le mentionnent ces chercheurs, des recherches futures devraient permettre de vérifier l’apport de variables telles l'obésité, la diète, l’activité physique et certains marqueurs génétiques. Toutefois, il est étonnant que des variables comme l'emploi, le revenu, la scolarité, la forme d’organisation sociale, le développement économique des communautés, leurs liens avec les milieux non autochtones, le racisme, l’ostracisme, l’isolement, le niveau d’autonomie ou de dépendance de ces organisations sociales en regard des ressources professionnelles, ainsi que certaines variables concernant l’histoire, ne soient pas prises en considération pour ces futures recherches.

Notre intention n’est pas de contester le fait qu’il existe ou non une composante génétique au syndrome diabétique. Toutefois, les propos de généticiens obligent à questionner l’emphase inscrite dans certains discours concernant l’explication de l’avènement du diabète chez les Peuples des Premières Nations. Comme le mentionne Danze, Penet et Fajardy (1997), bien que d’immenses progrès dans la recherche génétique concernant le diabète aient été réalisés, il ne faut pas perdre de vue que cette maladie a des origines polygéniques et que l’environnement constitue un élément essentiel dans la mise en action de ces complexes génétiques. Mais essentiellement nous estimons qu’il est important de demeurer alerte en regard d’un certain discours qui tend à ethniciser, voire même à racialiser le modèle explicatif de cette maladie dite de civilisation qu’est le diabète.

Nous croyons que les propos suivants du généticien Albert Jacquard jettent un éclairage susceptible de nous mettre en garde contre une «ethnicisation», voire une «racialisation» à outrance du problème du diabète.

Son déterminisme génétique (au diabète n.d.l.r.) est encore discuté ; il semble qu’il s’agisse de l’interaction de nombreux gènes qui déterminent non pas la maladie elle-même, mais la prédisposition de l’individu à la manifester; celle-ci n’apparaît que si la nourriture dépasse un certain seuil de «richesse», le seuil étant lui-même défini par les gènes présents. Tel individu doté de gènes entraînant une forte prédisposition au diabète ne manifestera pas cette maladie si son régime reste suffisamment pauvre ; tel autre doté d'une bien moindre disposition en sera atteint si son régime est d’une richesse excessive. La fréquence constatée dans un pays dépend donc moins de la structure génétique de la population que de ses habitudes ou de ses possibilités alimentaires (Jacquart, 1978 : 57).
Dans leur récent ouvrage intitulé Ni Dieu ni gène, Kupiec (2000) met également en garde le monde scientifique qui semble être partie à la conquête d’un démiurge accessible, lisible dans le monde des molécules. Bien que de très nombreux gènes aient été isolés en rapport avec des pathologies diverses comme celle du diabète, il s’avère de plus en plus que ces relations avec ces caractères phénotypiques relèvent davantage de corrélations statistiques.

Ce fait conduit de nombreux généticiens à relativiser le rôle du gène. On parle, maintenant, de composante génétique et non de déterminisme génétique. (...) Le gène semble ainsi ramené au rang d’un simple élément situé au niveau que tous les autres facteurs intervenant dans la composition d’un organisme (Kupiec, 2000 : 6-7).

5.1.3 Problème ethnique ou socioéconomique?

Il existe, dans la communauté scientifique, un consensus voulant qu'au cours de la vie d'une population, la modernisation ainsi que l'émigration vers un pays occidental contribuent à l'émergence de maladies dites de l'ère industrielle, comme le diabète.

McKeown's and Omran's observations have been influential in establishing a two component model of the transition in the causes of death – a decline of infectious diseases and a concomitant rise of chronic diseases. This model has received significant support from epidemiological studies in many countries on the increasing prevalence of risk factors predisposing to cardiovascular diseases, such as smoking, diabetes, and high cholesterol levels. These risk factors appear to be rising in many developing countries as well, due to "Westernization." In economic terms, these patterns are income elastic in that they are responsive to income change (Pearson, Jamison and Trejo-Gutierrez, 1993 dans Murray, J.L. et Lincoln, C. C., 1994 : 11)
Il paraît réducteur de limiter les études concernant les conditions d'émergences d'une maladie comme le diabète, à l'établissement des différences physiques entre les différents groupes ethniques. Les arguments de Corin (1996) nous semblent tout à fait pertinents dans l'établissement d'une mise en garde contre cette tendance réductionniste qui pèse sur nombre des explications portant sur les conditions d'émergence d'une maladie comme le diabète. Cette auteure mentionne que l'utilisation de critères ethnicisant comme le lieu de naissance ou l'apparence physique sont inutiles et potentiellement dangereux. Elle précise que ces critères ethniques :

...créent des catégories d'individus apparemment homogènes qui n'existent pas dans la réalité. [¼] Un indicateur unique comme l'ethnicité ne permet pas de rendre compte de façon appropriée, et peut-être même pas du tout, de la place complexe que les individus occupent dans la sphère sociale et culturelle. Il faut également se méfier d'indices simples comme les indices d'acculturation[24] (Corin, 1996 : 134-135).
L'ethnisation de la problématique du diabète n'est sûrement pas sans engendrer des conséquences fâcheuses dans l'imaginaire autochtone ainsi que dans celui des non-autochtones. Lorsque la littérature médicale considère que le fait même d’être amérindien relève du comportement, du facteur de risque, n'est certes pas sans impact. Voici ce que nous pouvions lire dans un numéro du magazine Le médecin du Québec :

Il est indiqué de procéder au dépistage du diabète dans les cas suivants: [...] Chez les patients présentant plus d’un facteur de risque de diabète non-insulinodépendant (histoire familiale, obésité, origine amérindienne, noire ou hispanique, âgés de plus de 40 ans) ou une histoire antérieure d’intolérance au glucose (Lussier, 1995 : 53).
Il est important de souligner que l'approche scientifique de l'ethnicité est essentiellement normative et que les différences ethniques sont toujours établies en fonction de leurs relations au «groupe-étalon» qui lui renvoie toujours à la population blanche (Bouhier-Roddier, 1999 : 29).

The"Racial Contract," then, is intended as a conceptual bridge between two areas now largely segregated from each other: on the hand, the world of mainstream (i.e., white) ethnics and political philosophy, preoccupied with discussions of justice and rights in abstract, on the other hand, the world of Native American, African American, and Third and Fourth World political thought, hiticaly focused on issues of conquest, imperialism, colonialism, white settlement, land rights, race and racism, slavery, reparations, apartheid, cultural authenticity, national identity, indigenismo, Afrocentrism, etc. (Mills, 1997 : 4).
Certaines recherches menées cherchent à démontrer l’existence d’un lien étroit entre l’appartenance à un groupe ethnique et la forte prévalence du diabète trouvée chez celui-ci. Toutefois, ces recherches oublie généralement de mettre en relief le passé colonial que partage la presque totalité de ces peuples et l’apparition de cette maladie au début des années 1950. Également, il n'est à peu près jamais fait mention des inégalités socio-économiques. Est-ce le fait d’être biologiquement et génétiquement constitué d’une manière donnée qui est doit-être principalement mis en cause et questionné ? Ne pourrait-il pas être pertinent et rentable de questionner les conditions socioéconomiques et politiques dans lesquelles certaines populations sont contraintes de vivre en raison de leur appartenance à une « race » ou à un groupe ethnique particulier ? Pour notre part, nous estimons qu’il est du devoir de l’anthropologie de la santé de même que de toutes les disciplines concernées par l’émergence de cette épidémie de diabète de prendre en considération la distribution sociale et économique de cette nouvelle maladie et le contexte historique actuel dans lequel cette dernière trouve les conditions favorables à son développement. Ainsi, c’est probablement moins l’ethnie ou la « race » qui se révéleront comme des conditions premières mais plutôt les conditions socioéconomiques et politiques qui prévalent à une période donnée de l’histoire.

La création de ce lien étroit et «scientifiquement démontré» entre une caractéristique physique intrinsèque (genre, ethnicité, etc.) et la maladie, a également pour effet de créer des populations «à risque» tant d’un point de vue objectif que subjectif. En d’autres mots les acteurs de ces populations en viennent à intégrer ces notions et à se définir eux-mêmes comme étant «à risque».

Dans les prochaines pages nous aborderons la thèse de l'acculturation qui tente, pour sa part, de démontrer que l'émergence du diabète, en plus d'être souvent associée à une génétique particulière, trouve sa source dans la mésadaptation d'une culture à un environnement profondément et rapidement perturbé. Nous constaterons à nouveau que les arguments associés à ce concept ne parviennent pas à rendre compte de nombreux cas non prévus par les modèles théoriques sur lesquels ils s’appuient.

5.2 Acculturation et diabète

L’acculturation tente d’appréhender les phénomènes qui surviennent lorsque des groupes d’individus de cultures différentes entrent en contact direct et continu, et que se produisent des changements à l’intérieur des modèles culturels de l’un ou l’autre des deux groupes, ou chez les deux (Dorsinfang-Smets, 1978 : 5).

L’émergence des nouvelles problématiques de santé dans les sociétés colonisées a considérablement été analysée à partir de la lunette culturaliste et du concept central de «l’acculturation». Rappelons que l'acculturation est un concept qui cherche à rendre compte de tous les phénomènes qui surviennent lorsque deux populations appartenant à des cultures différentes sont mises en contact régulier et direct. Dans le processus relationnel entre ces deux cultures surviennent des changements à l'intérieur de l'un ou l'autre des groupes culturels, ou même à l'intérieur des deux.

De nombreuses études concernant le taux élevé de prévalence de diabète trouvé chez les Autochtones d'Amérique du Nord inscrivent le concept d’acculturation au centre de leur modèle explicatif (Eaton, 1977; Lang, 1982 ; Joos, 1984; Szathmary, 1987a ; Szathmary, Ritenbaugh, Goodby, 1987; Szathmary, Ferrell, 1987; Wiedman, 1987, 1989). Cette approche se retrouve également au cœur de plusieurs autres recherches visant à décrypter les causes du taux élevé de prévalence du diabète trouvé chez les populations du Pacifique Sud (Zimmet, 1977; Zimmet & al. 1981), chez les Maoris de Nouvelle-Zélande et en Polynésie (Prior, 1974).

Pour McElroy et Townsend (1989), le concept d’acculturation évoque un contact continu et intense entre deux systèmes culturels préalablement autonomes. Ce type de contact entraîne inévitablement de profonds changements dans chacune des sociétés afin de favoriser l’accommodation à la présence de l’autre. Dans le modèle d’acculturation, ce n’est pas tant le degré d’acculturation qui constitue un facteur de risque pouvant affecter la santé. Le processus d’acculturation serait généralement accompagné d’un «stress» dit «d’acculturation» qui contribuerait à altérer l’état de santé des individus inscrits dans cette confrontation des modes de vie. Toutefois, ce stress d’adaptation bien que fréquent ne serait pas inévitable. Par exemple, l’adaptation des immigrants serait beaucoup plus facile, donc moins stressante, dans des sociétés multiculturelles plutôt que dans des sociétés monoculturelles.

Comme le souligne Massé (1995 : 385), le concept d’acculturation a largement alimenté la recherche en psychiatrie transculturelle, en invoquant le processus «par lequel un groupe ethnoculturel donné se voit imposer, souvent par un groupe ethnoculturel dominant, un nouveau système de valeurs et de comportements». L’analyse anthropologique des nouvelles problématiques de santé chez les peuples autochtones a emprunté le regard culturaliste et a tenté d’expliquer l’émergence de maladies dites de la civilisation comme l’hypertension et le diabète par le biais des concepts de «l’acculturation» et du «stress d’acculturation». Une recherche dirigée par Young (1990) visait à démontrer que la prévalence du diabète chez les Autochtones varie en fonction de critères tels l’appartenance à une famille linguistique, à une culture, ou la situation géographique. Cette recherche aurait, entre autres, permis de mettre en évidence une variation dans la prévalence du diabète au regard de l’appartenance géographique des nations autochtones prises en considération. Cette recherche postule que :

Culture area reflects the subsistence pattern before European contact and is useful in some regions as an indicator of the baseline from which sociocultural changes proceeded after contact. Longitude and latitude, within certain regional groups, provide a rough measure of the intensity and duration of non-Aboriginal influences. Such differences are also reflected in the degree of geographical isolation and proximity to urban areas (Waldram, 1995 :87).
Mais doit-on prendre en considération le niveau «d’acculturation» ou plutôt de «stress d’acculturation» comme élément pathogène? En somme, doit-on considérer que plus le niveau de «stress d’acculturation» est grand chez un individu ou dans une collectivité, plus le risque de retrouver des pathologies d’ordre psychologique ou physique sera élevé? Selon une recherche comparative adoptant le modèle d’acculturation et dirigée par Berry (1976a,b), la plus forte prévalence de certains problèmes de santé trouvés chez les Cris de Wemindji sur la côte Est de la Baie James s’expliquerait en partie par le faible niveau d’acculturation relative trouvé chez cette population. En effet Berry mentionne que : «Wemindji is the most traditionally oriented of the bands on the coast ; it may be judged to be fairly typical and probably resembles the life found in other bands on the coast a generation ago » (Berry, 1976b : 93).

Le modèle d’acculturation proposé par Berry anticipe deux sortes de changements comportementaux attribuables au processus d’acculturation. D’une part, il pourra s’agir de changements de comportements (behavioural shifts) où il y aura glissement d’un comportement traditionnel vers un comportement allant dans le sens de la culture d’accueil ou encore, dominante. Par ailleurs, il pourra s’agir d’un «stress d’acculturation» (acculturative stress) qui engendrera des comportements inappropriés (Berry, 1976b : 171). Par contre, certaines personnes possédant des attributs personnels suffisamment forts pour leur permettre de maintenir leur différence à l’intérieur de ce processus de choc culturel ne souffriront pas d’un stress d’acculturation susceptible d’affecter leur santé. Par contre, d’autres individus seront davantage touchés par les changements culturels et souffriront donc d’un plus grand stress d’acculturation et de ce fait, verront leur qualité de santé diminuer.

Ainsi, selon cette approche, les taux de prévalence plus élevés de diabète mis en lumière dans les milieux amérindiens en contact avec la culture européenne pourraient s’expliquer par le stress d’acculturation. Plus une nation autochtone serait en contact depuis une longue période avec la culture européenne, plus celle-ci risquerait d’afficher un taux élevé de diabète. Notons que les conclusions de l’étude réalisée par Young, Szathmary, Evers et Wheatley (1990) semblent, à première vue, confirmer cette hypothèse. Ainsi ces chercheurs constatent que la latitude où se situe une nation autochtone sur le territoire canadien serait un puissant indicateur permettant de prédire un taux de prévalence élevé ou non de diabète.

It explains 30,8 % of the variation in native diabetes prevalence in Canada, and is negatively associated with the disease rate. This reinforces our contention that latitude indicates the strength of underlying Euro-Canadian influence, manifest as lifestyle changes along a north-south gradient [...] At a minimum they allow more precise identification of groups that are at greatest (Young, Szathmary, Evers et Wheatley,1990 :137).
Comme nous le mentionnions précédemment, les récents résultats dévoilés dans le Rapport de l’enquête régionale sur les peuples autochtones (CSSSPNQL, 1999) apportent des éléments qui questionnent cette corrélation entre niveau d’acculturation et prévalence du diabète. En effet, les taux de prévalence enregistrés dans la nation huronne-wendat sont parmi les plus bas trouvés dans l’ensemble des nations autochtones concernées par l’enquête régionale. Nous constatons que les taux de prévalence trouvés chez femmes et les hommes de cette nation se rapproche étrangement de ceux établis pour l’ensemble des populations québécoise et canadienne. Ainsi, comme nous l’avons déjà mentionné, la prévalence du diabète de Wendake était de 4,2 % alors qu’elle se situait à 15,6 % à Nutakuan et à 9,3 % à Pessamit. Considérant le fait que la nation huronne-wendat est en contact étroit avec la culture euro-canadienne depuis quelques siècles nous aurions dû en toute logique y constater un taux de prévalence beaucoup plus élevé. Dans le même sens, nous pourrions souligner aussi, comme indiquée plus haut, la faible prévalence trouvée chez les Abénaquis d’Odanak. Doit-on considérer que les Huron-Wendates ou encore les Abénakis d’Odanak sont des Autochtones totalement acculturés, assimilés à la culture euro-canadienne, ce qui en l’occurrence pourrait expliquer les faibles taux de diabète trouvés chez eux? Il suffit de connaître ne serait-ce que minimalement ces communautés pour savoir qu’elles n’ont jamais cessé de se ressentir et de se définir comme Autochtones et de clairement revendiquer ce statut.

Les taux d'incidence et de prévalence du diabète émanant des communautés innues de Pessamit, Ekuanitshit, Nutakuan, Unamen Shipu, Pakua Shipi et de Matimekush illustrés aux figures 4.1 à 4.6 et au tableau 4.1 soulèvent des points d'interrogation auxquels le concept d'acculturation ne peut que difficilement apporter des éléments de réponses. Considérant les thèses dérivant de ce concept, il aurait été logique de retrouver des taux de prévalence du diabète beaucoup plus élevés chez les Innus de Pessamit. En effet, ce groupe d'Innus est de tous ceux pris en considération par notre étude, celui qui maintien les contacts les plus étroits, les plus constants et les plus anciens avec des non-Autochtones. Rappelons que la réserve de Pessamit fut créée en 1861 et que de nombreux Innus de cette communauté ont, au cours des décennies suivantes, travaillé au côté des non-Autochtones tant dans l'industrie forestière que lors de la construction des barrages du complexe Manic-Outarde.

En ce sens, nous sommes en droit de nous demander pourquoi, malgré ce long et étroit contact entre la société innue de Pessamit et le monde non autochtone, la première grande vague de diagnostic de diabète semble survenir uniquement vers les années 1970? Par ailleurs, le taux de prévalence du diabète trouvé à Pessamit est le plus faible de ceux mis en lumière dans toutes les communautés prises en considération dans cette recherche. Pourquoi un tel état de fait, totalement à l'opposé des propositions du modèle de l'acculturation?

Pourquoi les taux de prévalence mis en lumière par nos recherches dans les communautés innues sont-ils les plus élevés dans les communautés les plus isolées, les moins en contact direct avec la société non autochtone? Un retour sur les données du tableau 4.1 nous montre que les plus hauts taux de prévalence se trouvent à Pakua Shipi (16,2%), Ekuanitshit (12,7%), Unamen Shipu (10,8%) et Nutakuan (8,3%). Un Innu travaillant à Québec pour le défunt Conseil atikamekw montagnais nous disait, en 1988, qu'il aimait se rendre à Unamen Shipu et y côtoyer les Innus qui y vivaient. À chaque fois, nous disait-il, il avait l'impression de retrouver la vraie nature de l'Innu, parce que dans cette communauté le mode de vie traditionnelle y subsistait toujours. Il nous mentionna qu'il était toujours possible, à Unamen Shipu, de rencontrer des femmes et des hommes vêtus de vêtements traditionnels. Aussi, la nourriture traditionnelle y était, selon lui, davantage consommée que dans les autres communautés. Alors pourquoi, malgré ce relatif éloignement de la communauté innue d’Unamen Shipu de la société non autochtone et la subsistance du mode de vie traditionnel, le taux de prévalence du diabète que nous y trouvons est-il parmi les plus élevés de notre échantillon? Il en va de même pour la communauté de Pakua Shipi qui affiche un taux de prévalence du diabète de 16,2%.

Le taux de prévalence du diabète d'Ekuanitshit mène toutefois à quelques interrogations. En effet, cette petite communauté de moins de 500 personnes est située à environ 40 kilomètres de Havre-Saint-Pierre et à quelques 10 kilomètres du village de Longue Pointe. Cette communauté est donc dans une position relativement similaire à celle de Pessamit quant à sa proximité des milieux non autochtones. Toutefois Ekuanitshit est une communauté beaucoup plus éloignée mais non pas isolée comme les communautés d’Unamen Shipu, de Pakua Shipi et même de Matimekush. Le contexte de la communauté d'Ekuanitshit ressemble à celui de la communauté de Nutakuan. Pourtant, le taux de prévalence du diabète retrouvé dans cette autre communauté était en 1999 de 8,3%.

Que devons-nous penser de tous ces chiffres? Nos propres données mettent en lumière les mêmes interrogations et paradoxes que l'Enquête auprès des peuples autochtones de Statistique Canada révéla (Gouvernement Canada, 1991). Les données obtenues et analysées au cours de l'Enquête auprès des peuples autochtones de Statistique Canada révélèrent que : « les taux de diabète sont sensiblement plus élevés chez les personnes résidant en région rurale et dans les réserves par comparaison avec celles qui résident en région urbaine et dans les grandes villes (régions rurales = 8,1%, régions urbaines – 5,3%) » (Gouvernement Canada, 1991 : 8).

Les données révélées dans cette recherche vont tout à fait dans le même sens que les constatations faites dans l'EAPA, et obligent à remettre sérieusement en question les principales thèses actuellement avancées par les chercheurs expliquant l'explosion des taux de prévalence du diabète chez les Autochtones. Ces thèses qui s'appuient principalement sur le concept d'acculturation et également sur la génétique suggèrent que les taux de diabète les plus élevés sont associés à la pénétration et à l'acquisition d'un mode de vie «occidentale» ainsi qu’à la confrontation avec une urbanisation croissante. Manifestement, les taux de prévalence révélés à Pessamit, Matimekush et même à Nutakuan, vont clairement à l'opposé du modèle théorique relevant du concept d'acculturation. Sans même parler des taux révélés à Wendake et à Odanak !

Le modèle d’acculturation suppose qu’en bout de ligne toute culture mise en contact avec une culture majoritaire ou dominante finit par «rejeter» sa culture d’origine. Finalement, elle adopte ou intègre les valeurs et habitudes de la nouvelle culture. Mais ce modèle ne parvient pas, comme le mentionne Massé (1995), à expliquer le «conservatisme» de certaines cultures comme celle observée par Berry chez les Cris de Wemindji. Pourquoi le processus diffusionniste d’une culture vers l’autre ne s’effectue-t-il pas sans problèmes? Pourquoi certaines minorités ethniques et nations minoritaires persistent-elles dans leur désir de différenciation?

Alors que selon la logique de l’acculturation il serait normal de constater aujourd’hui une assimilation de plus en plus grande des nations amérindiennes à la majorité canadienne, nous remarquons au contraire que les communautés autochtones «recomposent et réécrivent leur histoire, une histoire marquée par les déplacements de la frontière, et revendiquent la souveraineté, fût-elle fictive, des États qui les ont incorporées» (Elbaz & Helly ,1995 : 29). C’est dans cette mouvance, cette reconstruction, que sont établis des paramètres identitaires qui desservent des intérêts politiques contemporains. Toon van Meijl a étudié le processus de revendication et de lutte des Maoris de Nouvelle-Zélande qui désiraient accéder au contrôle des centres de santé primaire leurs étant destinés et à la mise en place de programmes culturellement adaptés à la tradition de ce peuple. Il mentionne :

It is important to realize, however, that political interpretations of history and the «invention» of traditional culture are anything but a recent phenomenon. Throughout their history the Maori have redefined and ennobled their traditions to serve contempory interest. At the same time, it should be emphasized that the reconstruction and refashioning of the past is hardly unique to the Maori people. Recently it has become known that traditions and culture are also being «invented» in Western societies [...] The political discourse of Maori history and traditions is not onley rooted in the cultural heritage of the Maori, but also in the colonial history and the political and economic practices of New Zealand society (Meijl, 1993 : 294-295)
Pour leur part, les modèles culturalistes ont tendance à expliquer la résistance de certains peuples à des traits de «personnalité» culturelle. On dira que : « Indians refusal to respect the authority of their tutors has been interpreted as a further sign of their confusion and inability...» (Dyck, 1991 : 27).

La prétendue incapacité de ces cultures à adopter la culture dominante voire, en des termes évholutionnistes, la culture plus développée, s’expliquera par le conservatisme de ces cultures. On pourra également soulever que: « That primitive and conservative elements of Aboriginal culture are impediments to ‘development’ and acculturation and therefore mediate much of the culture-conflict which leads to psychopathology » (Reid & Trompf, 1994 :247 )

Toutefois, l’enjeux du problème n’est pas que les sociétés appelées primitives ne succombent pas, ou ne succombent que dans une certaine mesure à une politique assimilationniste, mais que ce refus tend à être compris comme étant fondé sur les propriétés mentales et intellectuelles de l’être humain plutôt que sur une résistance (passive ou active) des sociétés, résistance qui, pour reprendre le concept de De Certeau (1990 : 20-21), se manifeste comme un ensemble de tactiques qui viennent s’insinuer dans une stratégie globale de domination (Schulte-Tenckhoff, 1985 :180).

La culturalisation, voire la «racialisation» de l’émergence du diabète nous paraît excessive. D’une part, cette approche occulte les possibles conditionnements économiques et politiques de cette pathologie, tout en expliquant que l’apparition de nouvelles maladies comme le diabète chez les Autochtones serait directement associée à l’incapacité de ces groupes à gérer «le stress» engendré par le changement culturel (Massé, 1995 : 390) ou encore déterminé par des variables génétiques incontournables.

Depuis cette perspective culturaliste quels sont les choix qui s’offrent à l’Autochtone? Doit-il envisager un retour à la tradition ou le maintien de celle-ci sur le mode mythique, comme le proposent implicitement certaines recherches? Ainsi O’Dea, Spargo et Akerman (1980) réalisèrent à la fin des années 1970 une recherche auprès d’Aborigènes d’Australie dans le but d’évaluer si un retour à la vie traditionnelle et à une alimentation correspondant aurait une incidence sur certaines réponses métaboliques associées au diabète. Treize (13) personnes possédant «100 % de sang aborigènes»[25] (sic) et originaires de la communauté mowanjum en Australie de l’Ouest furent invitées à vivre pendant trois mois dans des conditions et un mode de vie ainsi que dans un milieu se voulant traditionnel (O’Dea, Spargo et Akerman, 1980). Une telle approche a également été développée auprès des Cris de la Baie James. Est-ce que cela signifie qu’il existe des peuples adaptés et adaptables à la modernité, alors que d’autres ne possèderaient tout simplement pas les attributs biologiquespour y parvenir?

Le concept d’acculturation sous-entend qu’à plus ou moins brève échéance, la culture «originaire» finira par s’intègrer à la culture la plus développée. Le maintien du contact entre les deux cultures et son accroissement par le biais d’une plus grande industrialisation par exemple, devrait nécessairement favoriser la victoire sur les résistances irrationnelles d’individus persistant à maintenir un peuple dans une culture et un mode de vie dépassés. À travers cette approche culturaliste, le maintien de valeurs et de modes de vie traditionalistes résulte de l’éloignement, de l’isolement d’une population donnée vis-à-vis de la culture moderne. Mais, dans le contexte de sociétés industrielles comme celles des États-Unis, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande ou du Canada, le concept de l’acculturation ne parvient pas à expliquer le maintien, mais surtout, le développement de discours identitaires vigoureux et ayant de plus en plus de portée chez les peuples autochtones. Ainsi, et comme le propose Hechter (1975), la persistance des cultures périphériques pourrait davantage suggérer une puissante résistance à l’assimilation. Cette dernière ne devrait pas être considérée comme le fait d’individus irrationnels mais plutôt comme l’expression de la résistance de populations qui parviennent à contourner les politiques de gestion des comportements, les stratégies d’acculturation élaborées et planifiées par le groupe dominant. A ce niveau, Segall (1979) mentionne à juste titre que le concept de «stress d’acculturation» est exagéré et ethnocentrique. Il soulève le fait que ce concept « ignore the fact that, to many individuals experiencing culture change, elements of the contact culture are often not even perceived as foreign, because they have ‘been there’ throughout the lifetimes of those individuals » (Segall, 1979 : 209-210).

Il suffit d’observer la pyramide démographique de la communauté innue de Pessamit ou encore celle de plusieurs autres communautés autochtones pour constater que nous sommes en présence de sociétés extraordinairement jeunes. À titre indicatif, la population innue de Pessamit comptait en 1998, 56,4 % de jeunes femmes et hommes âgés de 25 ans et moins. C’est-à-dire que toutes ces personnes étaient nées en 1973, et qu’à cette date le processus de sédentarisation des Montagnais de la communauté était depuis longtemps fort avancé. La très grande majorité de ces personnes sont nées et ont grandi dans un environnement offrant électricité, eau courante, radio, télévision, épiceries, dépanneurs, patinoires extérieures et intérieures, écoles primaire et secondaire, collège pour certains et université pour un plus petit nombre. Également, ces jeunes gens ont vu apparaître dans leur milieu de vie les jeux vidéo et, bien entendu, l’ordinateur et Internet.

Cette approche culturaliste qui s’évertue à démontrer les ravages du progrès, les contaminations de la civilisation, persiste à voir dans ces manifestations «traditionalistes», ces discours appelant l’ancestralité, les signes intangibles de l’appartenance au passé et d’une «culture sans tache». Elle relève d’une vision dichotomique de l’humanité. Elle entretient l’idée de sociétés figées dans la tradition ainsi que le mythe d’une «culture pure» et pourquoi pas, d’une «race pure». Et cette approche est encore aujourd’hui largement dominante. Elle relève de l’idée de la «séparation absolue». Elle procède à «une organisation binaire de notre espace mental ainsi qu’à une répartition dualiste des gens et des genres : le civilisé et le barbare, l’humain et l’inhumain, la nature et la culture, les aborigènes et les allogènes, le corps et l’esprit, le ludique et le sérieux, le sacré et le profane, l’émotion et la raison, l’objectivité et la subjectivité» (Laplantine & Nouss, 1997 : 72).

Nous savons aujourd’hui que les nations amérindiennes qui peuplaient les Amériques n’en étaient pas à leurs premiers contacts avec des cultures autres. Elles n’étaient pas des nations statiques et atemporelles et étaient tributaires d’une longue histoire. Il existait un vaste système d’échange entre les différents peuples autochtones d’Amérique, et nous savons que de grandes disparités existaient entre ces cultures. Les actuelles données historiques nous laissent croire que chaque nation empruntait, adoptait des éléments culturels d’une nation autre, sans que pour autant elle se trouve dans un processus entraînant de profonds bouleversements susceptibles d’affecter, par exemple, la situation de santé de son peuple.

Au Canada, innombrables sont les cas documentés de mutation culturelle. Citons le cas des Tagishs (Athapaskan-Déné) du Yukon qui, après avoir établi des liens commerciaux et sociaux avec les Tlingits de la Côte-Nord-Ouest, finirent par adopter leur langue; ou des Sarcees (Athapaskan-Déné) qui ont émigré vers les Plaines pour se joindre à la Confédération des Pieds-Noirs (Algonquiens); ou encore des Assiniboines (Siouiens) qui étaient alliés des Ojibwas (Algonquiens), ennemis traditionnels des Dakotas (Siouiens). Les exemples sont légions, et notre propos n’est pas de les multiplier, mais d’en indiquer l’importance (Désy, 1992 : 212 – 213).

En somme, par quelque côté qu’on la prenne, la thèse de l’acculturation fait problème, tout comme l’approche exagérément centrée sur la génétique s’avère incapable de rendre compte de la complexité des phénomènes qui constituent la problématique du diabète en milieu autochtone. Et c’est en partant du constat de ces apories, que nous tenterons dans le prochain chapitre d’esquisser des pistes de réflexion alternatives. Notamment en nous arrêtant, depuis la dimension «macro», aux profonds bouleversements socio-économiques qui ont précédé les premières vagues de développement du diabète, et qui ont eu pour effet d'accroître la marginalisation de la société autochtone ainsi que de renforcer la montée de l'intolérance et du racisme au même moment où dans les communautés autochtones prenait forme un discours identitaire très puissant. Mais notre approche serait incomplète si elle ne tentait pas de rester en même temps attentive au niveau «micro», c’est à dire à ce profond mouvement de création culturelle qui, dans chaque communauté, a transformé les modes alimentaires, les schémas corporels, les modes vestimentaires, la gestuelle et bien d'autres dimensions de la vie quotidienne de l'Autochtone. Et c’est en essayant de combiner le plus étroitement possible ces différents niveaux d’analyse, que dans le prochain chapitre nous nous proposons d’exposer notre système d’explication alternatif.

Chapitre 6 
Le cas de Pessamit : des pistes pour une interprétation alternative

Dans les sections précédentes nous avons constaté que les approches traditionnelles de l'anthropologie considèrent principalement l'émergence du diabète chez les Autochtones comme un phénomène, une manifestation de leur inadaptation à la modernité. Soit à cause d’une génétique particulière, soit de par le fait d’une culture constituant un frein à son adaptation à la modernité. Toutefois, comme nous l’avons déjà expliqué plus haut, les taux d'incidence trouvés dans les communautés de Pessamit, d'Ekuanitshit, de Nutakuan, d’Unamen Shipu, de Pakua Shipi et de Matimekush (illustrés dans les figures 4.1 à 4.6) nous obligent à questionner sérieusement ces modèles explicatifs. Il ne nous paraît pas nécessaire de réaliser de profondes révisions historiques pour admettre que les contacts entre Autochtones et non-Autochtones datent de plusieurs siècles. Même si ceux-ci se sont intensifiés, décennie après décennie, on ne peut pas ne pas se questionner sur le fait que les premières grandes vagues de diabète ne datent que du début des années 1970. Ces vagues se sont rapidement développées au cours des années qui ont suivi pour atteindre, au cours des années 1990, des niveaux impressionnants. Statistiquement, rien n'indique que cette tendance à la hausse ralentira au cours des prochaines années.

Il est donc essentiel de chercher ailleurs des pistes d'explication à l'émergence soudaine et au développement rapide du diabète chez les Autochtones. Les informations statistiques fournies dans les figures précédentes nous orientent ainsi vers l’analyse d’une période historique qui, si nous la considérons depuis un niveau «macro», est loin d’être dénuée d'intérêt. Considérant que les premières vagues importantes de diabète surviennent après les années 1970, nous estimons que nous devons identifier les événements (économiques, sociaux, politiques, etc.) qui ont marqué les décennies précédentes. Nous sommes toutefois obligé de constater que ce n'est pas le contact permanent entre Autochtones et non-Autochtones qui est en cause, puisque l'établissement des Blancs sur la Côte-Nord date de plusieurs siècles. Il faudrait rajouter que le processus de sédentarisation des Autochtones ne doit pas être le seul phénomène à considérer. En effet, nous savons fort bien que ce dernier, dans le cas de Pessamit, était enclenché déjà depuis de nombreuses décennies. Rappelons que c’est en 1861 que la réserve de Pessamit est créée. Les autres réserves sur lesquelles porte notre étude ont tous vu le jour au cours du XXe siècle.

A Pessamit, le processus de sédentarisation fut graduel mais constant. En 1864 la réserve ne compte que 34 maisons et pourtant l'été, 400 autochtones y séjournent. Au tout début ce sont surtout des femmes âgées qui forment le premier noyau des sédentaires. Plus tard se grefferont à ce premier noyau, des vieillards, des orphelins et des infirmes. Au fil des ans, la réserve prend en charge les Autochtones incapables de suivre les chasseurs. Ce sont également les Innus les plus pauvres qui semblent le plus rapidement contraints à demeurer sur la réserve. Ce sont ceux qui, incapables de se payer les biens nécessaires à la pratique de la chasse et de la trappe sur le territoire, sont obligés de demeurer à Pessamit. On peut donc dire qu'à partir des années 1880 la réserve de Pessamit ressemble à une sorte de camp de réfugiés (Bédard, 1987 : 77-78).

On le voit, à partir de ces quelques indications : les contacts avec les non-Autochtones ainsi que le processus de sédentarisation ne peuvent à eux seuls être incriminés. Ces éléments ne fournissent pas d'arguments suffisants pour structurer un modèle explicatif des conditions d'émergence du diabète. Il faut donc se tourner vers d’autres explications.

6.1 Fin du XIXe siècle et première moitié du XXe siècle : la première vague d’industrialisation et d’urbanisation

6.1.1 L'économie de la Côte-Nord

Sur la Côte-Nord du Saint-Laurent, la fin du XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle sont marquées, depuis une perspective «macro», par le développement grandissant de l'industrie forestière. C'est l'avènement de cette industrie qui entraîne la fin graduelle du monopole de la Compagnie de la baie d'Hudson, compagnie qui marqua les activités économiques de la Côte-Nord au cours des décennies précédentes (comme d’ailleurs celles du pays !). Dans ce coin de pays, les cours d'eau étant toujours les principales voies de communication, nombreux sont les peuplements qui voient le jour aux embouchures des rivières. Songeons aux villages de Tadoussac, Sacré-Cœur, Bergeronnes, Les Escoumins, Saint-Paul-du-Nord, Sault-au-Mouton ainsi qu’à tous ces autres lieux de peuplement qui s'érigent souvent autour d'une scierie puisant son énergie à même les rivières. La production de tous ces moulins étaient pour l'essentiel, expédiée vers l'Angleterre sous forme de madriers de pin et d'autres bois d'œuvre. (Bussière, 1963-64 : 38). Le peuplement de la Côte-Nord suit une trajectoire d'ouest en est et correspond au XIXe siècle, au cheminement de l'industrie du sciage et au XXe, à l'extension du territoire agricole (Perron, 1996 : 294). Les temps forts de l'industrie de sciage se situant entre 1840 et 1900, dès le début du XXe siècle l'industrie s'essouffle entraînant la fermeture de plusieurs scieries.

Sur la Côte-Nord se développe également une agriculture à caractère profondément autarcique. Les fermes les plus importantes se situent dans le secteur de Sacré-Cœur, Bergeronne et Portneuf, et on y cultive surtout le blé, l'avoine, le foin et la pomme de terre. Du côté de l'élevage, nous trouvons surtout, sur la Côte-Nord de cette époque, des cheptels de moutons puis de porcs, des troupeaux de vaches laitières et de chevaux. Les Nord-Côtiers tirent également profit du commerce du bleuet. Toutefois, les activités agricoles de la Côte-Nord demeurent modestes. Cette agriculture a du moins le mérite de faire vivre une population qui n'a pas à acheter de denrées agricoles de l'extérieur (Perron, 1996 : 307).

La première moitié du XXe siècle voit s'accroître les activités industrielles. De nouvelles perspectives industrielles s'ouvrent. Jusqu'à la fin des années 1920 seule l'industrie du sciage parvenait à attirer des capitaux sur la Côte-Nord. Mais l'invention des machines Fourdrinier pour la fabrication du papier en continu offrira de nouveaux horizons pour l'économie de cette région. Les fibres des forêts de conifères de toute la Côte-Nord seront rapidement convoitées. Clarke City, et Pentecôte seront dotées d'usines dont la vocation sera la fabrication de la pâte à papier (P. Frenette, 1996 : 362-370).

L'érection de la ville de Baie-Comeau constitue un événement marquant de l'histoire de la Côte-Nord. Au cours des étés de 1936 et 1937 plus de cinq mille travailleurs arrivant de différentes régions du Québec et tout spécialement du Bas-Saint-Laurent travaillent sur les différents chantiers qui assureront la mise en place des premières infrastructures de cette ville. En juin 1938, sont inaugurées officiellement la ville de Baie-Comeau et son importante usine de pâte et papier. Cette nouvelle ville supplantera rapidement Clarke City qui, jusqu'en 1935, est considérée comme le principal centre urbain de la Côte-Nord (P. Frenette, 1996 : 370-371).

La croissance industrielle et urbaine de l'après-guerre et l'étatisation de la Montréal Light Heat and Power donnent naissance à l'Hydro en 1944. Par la suite, apparaissent les premiers grands chantiers hydro-électriques. C'est l'accroissement des besoins en électricité des centres urbains comme Montréal, Trois-Rivières et Québec qui stimule particulièrement le développement rapide de l'industrie hydro-électrique. Avec ses nombreuses rivières, la Côte-Nord devient un territoire de choix pour l'érection des premières grandes centrales électriques. En 1953 débute le premier chantier d'hydroélectricité sur la Côte-Nord. Quatre barrages, une centrale et un village, Labrieville, apparaissent dans le décor nord-côtier. En 1956, débute une seconde phase de travaux importants desquels surgiront trois barrages et la centrale Bersimis 2. Puis, seront entrepris les chantiers qui donneront naissance au complexe Manic. Entre 1963 et 1969, 6 000 travailleurs s'affèreront sur différents chantiers qui permettront l'érection du plus grand barrage-poids à joints évidés (Manic 2) ainsi que du plus grand barrage à voûtes multiples et contreforts (Manic 5) au monde (P. Frenette, 1996 : 464-466).

Parallèlement à ces grands travaux, nous assistons sur la Côte-Nord à la fin du XXe à un véritable boom industriel. Des industries reliées au transport et à l'entreposage du grain, construisent des quais à Baie-Comeau et à Port-Cartier, érigeant des silos à grain ainsi que des élévateurs. En 1956, s'installe à Baie Comeau la très énergivore Canadian British Aluminium. L'industrie forestière et «des pâtes et papiers» prend également beaucoup d'essor au cours des années 1969 et 1970.

Ces milliards d'investissements transforment profondément le profil économique de la Côte-Nord et surtout dans les centres industriels de Baie-Comeau, de Sept-Îles et de Port-Cartier où se concentrent les principaux équipements ferro-portuaires et industriels. Des milliers d'emplois semblent assurés : en 1979, l'OPDQ évalue à près de 7 300 le nombre de travailleurs miniers et à environ 4 000 le nombre d'emplois dans les autres industries de la région, ce qui génère une masse salariale de plus de 194 millions dans un cas et de 79 millions dans l'autre (P. Frenette, 1996 : 469-470).

6.1.2 Économie chez les Montagnais de Pessamit

Dans sa thèse intitulée «Une honorable compagnie, de petits trafiquants et de vauriens» Frenette (1993) analyse les relations commerciales entre la Compagnie de la Baie d'Hudson et les Montagnais de Pessamit au cours de la période s'échelonnant entre 1821 et 1870. Nous y apprenons que les ancêtres des Innus de Pessamit étaient, au XIXe siècle, à un stade de développement ou l'économie de subsistance avait préséance sur l'économie de marché, et cela malgré des décennies de commerce, entre autres auprès de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Toutefois, à compter du XXe siècle se dessine au niveau de leurs activités productives, une certaine dépendance envers le commerce des fourrures, les Innus se tournant chaque fois plus vers le piégeage des animaux à fourrure.

Des documents d'archives permettent de dire qu'au plan économique, les types de production qui caractérisaient les Innus de Pessamit au XIXe siècle étaient, d'une part, celle orientée vers la subsistance et d'autre part, celle qui existait pour le marché. La première activité occupant toujours une place prépondérante à Pessamit, le territoire était davantage considéré comme une propriété collective. Toutefois, en fonction des activités grandissantes orientées vers le marché, certains groupes d'intérêt géraient des portions importantes de territoire et en contrôlaient l'accès. Il est probable aussi que les progrès de la colonisation, la coupe de bois, les feux de forêts, de même que la diminution de certaines ressources du milieu favorisèrent l'augmentation de la dépendance des Innus envers le commerce des fourrures (P. Frenette, 1996 : 341).

Le développement graduel de l'économie capitaliste aura peu à peu des effets sur toute l'organisation sociale et sur la vie quotidienne des Innus. Comme le mentionne Marie-France Labrecque (1984), les Autochtones n'ont pas été ces mythiques victimes absorbant passivement tous les traits de la société dominante. À ce propos, cette auteure fait état des remarques avancées par Francis et Morantz (1983) concernant l'histoire des Cris de la Baie James des années 1600 à 1870. Ces auteurs soulignent en effet «les nombreuses hésitations et les résistances qui ont présidé aux emprunts de produits manufacturés de la part des Cris» (Labrecque, 1984 : 77). Les deux auteurs signalent même que l'emprunt ne se faisait pas seulement dans un sens.

Compte tenu de l'importance de l'industrie forestière, les Innus sont rapidement intégrés dans le procès de travail et participent, dès cette époque, à l'économie de marché. D'ailleurs, cela n'a rien d'étonnant surtout si nous considérons que :

Les producteurs amérindiens entretiennent en effet une relation privilégiée avec leur objet de travail, le territoire. Il contrôle également l'ensemble du procès de travail. À cette période, le territoire amérindien laisse passablement indifférents les colonisateurs européens (Labrecque, 1984 : 77).
De sorte qu'à part la chasse et la trappe, les Innus paraissent impliqués dans des activités les liant à l'économie de marché. Les Innus de Pessamit ont largement contribué à l'érection des barrages sur les rivières Outardes et Manicouagan. Ils sont engagés en tant qu'experts du territoire, à titre de guides, d'hommes de canot. Certains sont engagés comme bûcherons ou encore sur les quais comme débardeurs. Comme nous le mentionnions au chapitre trois, à la fin de la Seconde Guerre mondiale quelques centaines d'Innus de Pessamit sont embauchés comme guides, défricheurs et ouvriers. Plusieurs gagnent des salaires, et il est mentionné que les Innus sont particulièrement appréciés pour leur maniabilité et leurs nombreux talents. En plus d'être impliqués dans la construction des ouvrages hydro-électriques, plusieurs autres Innus de Pessamit sont également engagés comme ouvriers dans le projet de construction de la route 138 entre Tadoussac et Sept-Îles (Tremblay, 1977 :127-128). Cette intégration des Innus dans la vie économique et dans les activités de la Côte-Nord se reflète également dans les rapport entretenus entre Autochtones et non-Autochtones. Il semble même que des liens d'amitiés s’étaient tissés entre des membres des collectivités non-autochtones voisines de Pessamit.

Lors de notre séjour à Pessamit nous avons rencontré, à son domicile, un Innu de 69 ans qui, au moment de notre passage, recevait la visite d'un ami non-autochtone. Nous mentionnons la présence de ce non-Autochtone provenant d'une localité voisine en raison de son caractère exceptionnel, du moins depuis une perspective contemporaine. Cette présence est de notre point de vue une manifestation du type de relations existant il y a quelques décennies entre Autochtones et non-Autochtones. Cet homme rencontré dans la résidence de cet informateur innu et vivant dans le village voisin de Ragueneau nous informa qu'il visitait pratiquement tous les jours son ami de Pessamit.

Moi, je suis de Ragueneau. Quand j’ai commencé à venir ici, à Pessamit, j’avais six ans et je venais ici à la messe à tous les dimanches. Je me rappelle de la fête des Amérindiens, le 15 août, je n’en manquais pas une fête. Et c’était plus beau qu’aujourd’hui. Aujourd’hui, il n’y a plus rien (Homme non autochtone de Ragueneau, plus de 65 ans).
Dans cette résidence quelque peu délabrée où bavardaient ensemble quatre hommes, régnait une ambiance de bonhomie et de franche camaraderie. Les propos, peu élaborés, tournaient autour de la boisson, des femmes et des souvenirs de chantier. Cette rencontre permit de mettre en relief l'existence de liens d'amitiés entre membres plus âgés de la communauté de Pessamit et non-Autochtones, réalité qui, nous le verrons plus loin, ne semble plus tout à fait partagée par les plus jeunes Innus.

Cet informateur nous a racontée quelques-unes de ses nombreuses expériences de travail sur les chantiers de la Côte-Nord des années 1950-1960. Ses propos nous permettent également de constater que les compétences des Innus n'étaient pas uniquement reconnues sur la Côte-Nord. Quelques-uns, comme lui, travaillèrent sur différents chantiers du Québec ainsi que dans les mines du Grand-Nord québécois.

Pour un autre informateur, la fin des années 1940 et la période des années 1950 représente une époque où le travail ne manquait pas. Cette période se distinguait des années 1930 où plusieurs Innus auraient souffert de la faim.

Dans les années cinquante il y a du changement. Les jeunes travaillaient en foresterie, en forêt. C'est ça, c'était des gens qui avait du cœur au ventre qui bûchaient du matin au soir, ben des fois, toutes les fins de semaine. Eux autres, ils rapportaient de l'argent aussi.
Q : Ça pouvait ressembler à quoi le salaire d'une semaine dans ce temps-là?
Mon Dieu seigneur... 20$-25$ par semaine. [¼] J'ai commencé à travailler lorsque... j'ai commencé à travailler vraiment, à gagner des assez bons salaires. Je travaillais à Baie-Comeau. Et puis, lorsque j'ai eu ma première paye, j'ai tout donné au bonhomme...
Q : À ton père?
À mon père oui. Et en retour, il m'a remis 1$. J'ai vécu avec ma piastre tout le long du mois (rire)... Mais la deuxième, la deuxième paye, je me suis payé un habit. C'était pour la fête du 15 août. À ce moment là, j'ai continué à travailler à Baie-Comeau. J'ai toujours fait ça et puis de toute façon, mes frères aussi, se sont mariés, on était tous de la même famille, on restait toujours dans la même maison. Et puis à chaque paye, ben, tous les frères donnaient. C'était le père ou la mère qui faisait le budget. Mais, il faut dire qu'on n’a jamais rien manqué avec mes parents. On a toujours bien vécu. (Homme, 49 ans)
À cette époque, il semble ainsi que les rapports entre Autochtones et non-Autochtones sont empreints d'une relative bonne entente. Lors de notre séjour à Pessamit nous avons questionné des membres plus âgés de la collectivité sur le type de rapport qu'ils entretenaient avec les non-Autochtones alors qu'ils travaillaient sur les chantiers. La majorité des récits entendus nous révèlent que selon la mémoire des personnes un peu plus âgées de la communauté, les relations entre Autochtones et non Autochtones étaient relativement fréquentes et qu'elles n'étaient pas constamment génératrices de tensions.

Avant lorsque les gens chassaient, ils circulaient sur un grand territoire, il y avait aussi des non-Autochtones. Je me rappelle être dans le bois et il y avait des Blancs. On était avec notre tente et il y avait une tente plus loin qu'il y avait des Blancs.
Moi, je ne parlais pas français, mais on se cousinait, on jouait.
À travers le monde ça doit être la même chose, j'ai toujours vu les jeunes jouer entre eux autre lorsqu'ils ont deux, trois ans même s'ils ne se parlent pas du tout.
Il y a des règles dans le jeu, mais jamais les jeunes vont se parler mais ils savent où ils s'en vont.
Dans le temps dans le bois, les non-Autochtones chassaient sur le même territoire et il n'y avait pas de chicane non plus. Le soir ils revenaient avec de la nourriture, et la famille mangeait. Le lendemain, c'était la même chose. Lorsque tu t'occupes à des choses qui ont un but commun, je pense qu'il n'y a pas de chicane parce qu'il y a moyen de se comprendre, les règles sont là, elles sont naturelles. Les règles sont là, au lieu de construire une charte à chaque fois que tu fais quelque chose. C'est tellement technique une charte tandis que la règle naturelle est là, et tout est harmonieux. C'est comme ça que les gens vivaient dans les années.
Plus loin, avant les années 1960, il y avait beaucoup de relations entre les Autochtones et les non-Autochtones. Avant les non-Autochtones voisinaient les Autochtones, et ils travaillaient avec eux autres, et ils se comprenaient entre eux autres. [¼] Alors, ils avaient un bon voisinage, il y avait de l'entraide. Évidemment, l'autre coté, si toi tu apprends la langue de quelqu'un, c'est parce que tu as un intérêt à aller chercher plus loin. Donc, les non-Autochtones qui parlaient la langue possédaient assez souvent des commerces. Alors, le commerçant, il fallait qu'il parle autochtone.
Ils ne pouvaient pas échanger, comme disait René Lévesque, ils ne peuvent pas être d'égal à égal si tu ne parles pas la langue. (Homme, 49 ans)
Toutefois nous ne pouvons laisser croire que les rapports entre Innus et non-Autochtones étaient exempts de tension. Bien que les Innus aient fréquemment travaillé pour et auprès des non-Autochtones les relations étaient parfois aussi teintées d'intolérance. A preuve ce témoignage :

C'était... le magasin se trouvait sur la côte là-bas. Ici, sur le long du chemin, pour aller vers la pointe. Il y avait un grand magasin. C'est là que j'ai travaillé. Et puis j'étais la première Indienne qui travaillait (rire) avec les Blancs surtout dans un magasin comme ça, la Baie d'Hudson. C'était une grosse affaire. J'ai travaillé là les mois d'été. Le mois de juin, juillet et août. Durant les mois d'été, je travaillais. Après ça, parce que l'hiver il fallait que je monte avec mon père, pour aller l'aider à son poste. Après ça, au printemps, je revenais, je reprenais ma place, je travaillais encore là. Mais, il y avait, tu sais les maisons que tu vois l'autre bord là-bas, en pointe ici, de l'autre côté de la rue. Il y avait des Blancs qui restaient là. Puis ces gens-là, s'étaient aventurés ici pour venir faire leurs achats. C'est ici que les magasins se trouvaient. Ça fait qu'eux autres venaient ici pour acheter leurs provisions et tout ça. Ça fait que la première fois que j'étais là, dans ce temps c'était des comptoirs, il fallait se mettre là puis dire à la personne qui arrivait "Est-ce que vous avez besoins de quelque chose. Et puis là, elle arrivait, et elle me regardait, tu sais, elle a dit : "Où est le commis?". J'ai dit :"Je travaille ici". Elle a dit :"Non, non, il y avait un gars là mais elle ne savait pas comment il s'appelait., C'est à lui que j'ai affaires." Elle ne voulait pas se faire servir par moi, parce que j'étais une Indienne. Ça fait que là je suis allée chercher l'autre commis, je lui ai dit :"Viens voir, elle ne veut pas que je la serve". Puis lui il est arrivé là, il disait « Cette femme là c'est ici qu'elle travaille. Elle travaille comme commis. Elle a une bonne instruction. Vous pouvez lui demander tout ce que vous voulez savoir. Elle va vous servir. » Ça fait que là, le gars a dit que je pouvais la servir et qu'il y avait pas de différences entre lui et moi. Mais non, tu vois comment c'était avant. On était considéré comme si c'était une guerre là, tu sais... (Femme innue, 83 ans)
Cependant, ce que nous souhaitons particulièrement retenir ici est le fait que cette époque est marquée par des relations assez étroites entre Innus et non-Autochtones, que ces derniers paraissent libres de circuler sur le territoire dont ils sont d'ailleurs les experts. En plus, ils sont appelés à travailler avec et pour des non-Autochtones. Ils ont accès au travail, au salaire et donc à des biens de consommation disponibles dans la société non-autochtone. Un informateur nous mentionne ainsi que :

Aux alentours de 1958, 1959, peut-être avant ça,je m'en souviens, on travaillait ici en forêt, la coupe du bois. Puis ça c'est arrivé, l'histoire du bien-être. Il y avait beaucoup ! Tout le monde travaillait en forêt.
Q : Beaucoup de gens?
Beaucoup de gens, beaucoup de gens, je pourrais dire 95% qui travaillaient en forêt. (Homme, 55 ans)

6.2 La seconde moitié du XXe siècle et les Innus de Pessamit : la deuxième vague d’industrialisation et d’urbanisation

L'intégration des Innus dans les activités économiques de la Côte-Nord s'amenuisera rapidement au cours des premières années de la seconde moitié du XXe siècle. La pénétration des non-Autochtones dans le territoire autochtone est rapide. Le déboisement de grands segments de la forêt par l'industrie forestière, le harnachement de nombreuses rivières et le développement de villes comme celle de Baie-Comeau et de Sept-Îles auront de nombreuses incidences sur la vie des Innus ainsi que sur leurs rapports avec les non-Autochtones.

...les amérindiens sont séparés de leur principal moyen de production, le territoire. En possession de leur seule force de travail, ils ne trouvent pas d'acquéreur sur le marché capitaliste du travail contrairement aux habitants canadiens-français [¼] La mécanisation des opérations forestières s'amorce donc avec l'introduction dès 1936 du camion, vers 1940 du tracteur à chenille, puis en 1945 de la débusqueuse mécanique; en 1947, la scie à chaîne remplace la sciotte et enfin, le transport par camion supplante en grande partie la drave. Alors commencent les coupes à blanc, les amérindiens sont évincés des tâches mécanisées (Labrecque, 1984 : 80-82).
La spécialisation et la mécanisation de plus en plus grande du travail et le peu de scolarisation des Autochtones de même que la venue massive de travailleurs non-autochtones de l'extérieur contribuent à faire en sorte que de plus en plus de travail leur échappe.

Il faut tout spécialement prendre en considération l'accroissement rapide des populations non-autochtones dans les villes et villages qui se développent sur le territoire nord-côtier. Cet accroissement a bien sûr un effet sur la disponibilité des emplois pour les Innus, mais également sur les rapports entre non-Autochtones et Innus ainsi qu'entre ceux-ci et le territoire. Comme nous le mentionnions précédemment, la diminution de la proportion de la population innue sur la Côte-Nord doit être mise en relief avec l’arrivé massive de colons et de travailleurs industriels au cours des années 1950 et 1960 (Charest, 1997).

En 60, il y avait déjà des pourvoyeurs et en descendant (du territoire, n.d.l.r.) il y avait déjà des chalets. Là on descendait et on voyait un gars et il disait : « passez pas sur mon terrain ». C’est comme ça les Blancs, dès qu’ils sont venus ici, ils ont dit ça c’est à nous. On était les premiers ici et on ne disait pas c’est à nous autres ça. Dès qu’ils débarquent il faut qu’ils disent c’est à nous. C’est là que ça a commencé à avoir de plus en plus de chalets. Malgré les chalets, au commencement on y allait quand même parce qu’eux autres, ils y allaient l’été. Nous autres l’été, on ne chasse pas. Ils avaient le droit d’y aller l’été. Maintenant ils y vont l’été comme l’hiver. L’hiver ils nous dérangent tandis que l’été nous on les dérange pas on est pas là. (Homme, 49 ans).
Parce que les gens anciennement qui travaillaient ici, dans la communauté, tous les non-Autochtones et puis les Autochtones, c'était des gens qui restaient pratiquement tous les jours ensemble, qui se connaissaient. Ils sont nés ici, puis les gens qui arrivaient de l'extérieur par exemple, Forestville, Baie-Comeau puis tout ça, ils restaient ici pendant des mois, puis des mois. Et puis avec l'arrivée de la route, ben, c'était des gens qui passaient une fin de semaine ou une semaine puis ils retournaient. À Baie-Comeau oui. À Baie-Comeau, à Forestville, peu importe là. C'est là que les problèmes de communication sont arrivés. Parce que c’étaient des nouveaux, des nouveaux personnages qui arrivaient, qui connaissaient pas le milieu et puis ces gens-là, en connaissant pas le milieu, et ben, les préjugés sont arrivés, le racisme est arrivé. (Homme, 55 ans)
Comme nous l'avons souligné dans le chapitre trois, les années 1960 sont le théâtre de changements considérables dans la situation de l'emploi chez les Innus de Pessamit. Plusieurs facteurs sont à prendre en considération dans l'avènement de ces profondes transformations. La fin des grands projets hydro-électriques est, évidemment, un élément non négligeable, mais il faut également considérer l’arrivée massive de Blancs sur la Côte-Nord. D'autre part, la spécialisation des emplois exigeant une formation scolaire minimale ou, du moins, une formation technique, a un impact majeur sur le nombre d’emplois disponibles pour les Innus. Mais il ne faut surtout pas oublier l'inclusion du territoire de la Côte-Nord dans le procès de l'économie marchande du Québec et du Canada. Cette dernière se concrétise par la construction d'infrastructures comme les routes, les quais et les aéroports qui relient les centres industriels de la Côte-Nord aux centres urbains du Québec et du monde. Au cours de ces années, la société canadienne devient, par son émigration, celle qui s'établit sur la Côte-Nord. Ses lois délimitent maintenant tous les paramètres des possibles. L'entité coloniale que constitue le Canada contemporain n'a plus besoin «d'Indiens». Les vainqueurs écrivent l'histoire. À travers une construction collective qui sélectionne des événements significatifs se constitue une mythologie unificatrice pour ceux qui sont inclus, mais aliénante pour ceux qui en sont exclus (Green, 1995 : 32 - 41).

Mais, si on regarde, Pessamit est une réserve. C'est comme avoir des problèmes du tiers-monde. C'est pareil même. Parce qu'on a des problèmes de, beaucoup plus de problèmes «socials», d'intégration au niveau, par rapport aux Blancs. Les Blancs ne savent pas ce que sont les Indiens. On leur a montré que les Indiens c'est des sauvages, on leur a montré que les Indiens pouvaient tuer. Ils ont fait des massacres et tout ça. Et je me dis, c'est de l'innocence, c'est vraiment de l'innocence. On peut leur enseigner n'importe quoi et ils vont le croire. Je me rappelle moi, ça me choque toujours, ça me rend mal, tu sais, "McCormick" à Baie-Comeau. Si tu connais l'histoire de McCormick... Cet homme-là, c'est un des fondateurs de Baie-Comeau, c'est lui qui a construit l'usine en tout cas, c'était un Américain, un riche. Il est venu s'installer. Il s'était perdu dans le bois puis c'est un Indien qui l'a trouvé. Puis il y a une statue McCormick à Baie-Comeau. Il y a une statue pas loin de là, à l'usine en-bas. Mais avant, on voyait, il y avait un Indien, en arrière. Lui était en avant. Maintenant, il n'y a plus ! L'Indien est plus là ! Le Mont Tibasse, se nomme ainsi à cause d'un Indien. Le Mont Tibasse St-Onge. C'est lui qui a sauvé McCormick. On a enlevé sa statue parce qu'il était un Indien. C'est du racisme. Enlever la statue de l'Indien qui a ramené McCormick. Maintenant, tu vas voir McCormick au milieu tout seul, l'Indien est plus là. (Homme, 33 ans)

6.3 Détérioration des rapports entre Innus et non-autochtones

Cette époque est marquée par l'accroissement des attitudes racistes ou, du moins, d'intolérance à l'égard des Innus de la Côte-Nord. Comme nous l'avons déjà souligné, les récits émanant d'Innus plus âgés permettent de constater qu'il existait une certaine complicité et une collaboration entre eux et les non Autochtones avant le développement des villes de la Côte-Nord. Par contre, à partir des années 1960, la qualité de ces relations se transforme considérablement. Par exemple, au cours de ces années, on assiste à l'implantation, à Ragueneau, d'une « école intégrée » où Innus et non-Autochtones sont appelés à se côtoyer dans les salles de classe. Cette expérience est rapidement abandonnée en raison des nombreux conflits qui surgissent entre les membres des deux communautés.

Quand j'étais à Ragueneau à l'école, je l'ai vécu beaucoup. On nous criait toutes sortes de noms. Ils nous mettaient à part comme si on était pas des êtres humains. J'étais jeune à cette époque. Je trouvais ça dur, je me jugeais aussi. Je me disais j'aurais pas du être née là, je n'aurais pas été insultée aujourd'hui. Je regrettais quelque part d'être autochtone dans ce temps. En plus, moi, j'avais des yeux verts, et on me disait ta mère a couché avec des Blancs. Même dans mon bas âgé, à l'école ici, toute notre famille on a les yeux bleus ou verts. (Femme, 44 ans)
Ben là, là, la première année que je suis allée à Ragueneau, j'ai fait ma septième à Ragueneau, oui, j'ai fait ma septième. Mais de là à dire là, c'était pas vraiment parce que j'avais le teint pâle moi, j'avais des yeux bleus ça fait que t'es moins ... C'était moins envers moi. Mais d'autres personnes qui avaient le teint foncé là, comme ils pouvaient, ben, des jeunes pouvaient dire " Ah, vous êtes des Sauvages " puis tout ça là. Mais vraiment envers moi là, j'ai pas vraiment. (Femme, 49 ans)
Mais, moi je savais pas. Même quand ils m'ont traitée de sauvagine à l'école (Ragueneau, ndlr) même les concierges étaient pas bien avec nous autres. Je ne ressentais aucune agressivité, parce que je me défoulais pendant la récréation. J'ai dit " Tu m'appelles sauvagine, ben tu va voir, tu vas payer pour. (rire). Tu sais! Mais, on était pas restés agressifs avec ça. Nous autres, on trouve ça drôle aujourd'hui qu'ils nous aient traités de ça, mais là je sais pas si eux autres, s'ils pensent comme on pense, nous autres. (Femme, 51 ans)
Moi je suis peut-être privilégiée, j’ai toujours eu de bons contacts avec les non-Autochtones. Si tu regardes mes amis dans le temps où j’étais étudiante, je les fréquente encore aujourd’hui. J’ai étudié avec une autre copine où j’ai de très bons rapports. J’en ai une autre que j’ai étudié à Chicoutimi avec et j’ai gardé de bons rapports. Les gens que je vois, j’ai toujours eu de bons rapports. Excepté à l’école de Ragueneau. Là, on se faisait traiter de sauvagesses, nous autres dans ce temps-là, on se battait quasiment. On dirait que pour moi je trouve ça normal parce que c’est comme si cela fait partie de la normale des choses. On était différent, et eux autres avaient jamais vu autre chose que leur petit coin à eux autres. Je n’étais pas révoltée. Moi je ne me battais pas, mais je voyais les autres se battre des fois. On se défendait en paroles, on leur disait vous êtes des colons. (Femme, 52 ans)
Les quelques extraits d'entrevues qui précèdent mettent en évidence l'existence de rapports tendus entre les deux communautés. Mais, si nous constatons que les Innus sont de plus en plus victimes de racisme, ils ne se contentent pas d'être de simples victimes. Les deux extraits précédents nous révèlent que des membres de la communauté de Pessamit font preuve de combativité devant les propos racistes, alors que d'autres font plutôt preuve d'une remarquable patience :

Dans le milieu de travail, je me faisais traiter ben souvent de saoûlon, de sans-cœur, de Peau-Rouge. Il faut dire que ces gens-là, les gens qui nous traitaient de... ils avaient jamais connu d'autres communautés. Parce que Baie-Comeau, c'est une ville où les gens viennent d'un peu partout. C'est pas directement...C'est pas des gens qui sont nés là. Surtout dans ces années-là. (1960, ndlr)
Q : Puis toi, tu vivais ça comment? De te faire traiter de Peau-Rouge, de saoûlon ?
Ben, avec la patience... Et puis ma tête dure aussi. J'ai réussi à survivre avec tout ça.
Q : Est-ce que trouvais cela difficile?
Oui, au début oui. J'allais sûrement pas me battre à cause de ça, tu sais. Ça fait que j'essayais de parler. Jj'essayais de m'approcher le plus possible d'eux autres. (Homme, 49 ans)
Au début de la colonisation et jusqu'au début du XXe siècle, le grand nombre d'Innus (en termes de proportion) ainsi que leurs compétences de premier ordre sur le territoire permettent à ces derniers de jouer un rôle important sur l'échiquier de la vie sociale et économique de la Côte-Nord. Par contre, à compter de la fin du XIXe siècle, l'augmentation rapide de la population blanche sur le territoire nord-côtier, en raison de l'accroissement des activités économiques et de l'emprise de l'économie marchande, contribue à diminuer les contacts individuels entre Innus et non-Autochtones. «La plupart des colons blancs ne se préoccupaient plus de distinguer les groupes autochtones les uns des autres et présumaient que tous les Indiens étaient identiques» (Trigger, 1992 : 18). C'est selon nous, spécialement au cours de cette récente période que s'établissent de façon plus particulière des «relations coloniales racistes et coercitives, des relations d'exploitation et de domination dont l'interprétation appartient au dominant, qui situe le dominé comme étant l'Autre (Green, 1995 :31).

Le très long extrait que nous reproduisons dans les prochaines lignes illustre avec éloquence l'ampleur des manifestations de racisme, d'intolérance et d'exclusion qu'ont de plus en plus à vivre les Innus au cours de la seconde moitié du XXe siècle. Cet extrait d'entrevue émane d'un informateur de 51 ans qui a travaillé à Schefferville alors que les activités minières battaient leur plein. Cet informateur fait tout d'abord référence à sa jeunesse où, mentionne-t-il, il entretenait des relations d'amitié avec des non-Autochtones. Par la suite, son récit nous transporte au Schefferville du début des années 1990, c'est-à-dire lors de la crise d'Oka. Cet extrait d'entrevue est donc marqué par trois temps, trois épisodes où nous assistons à une progression, à une transformation qualitative des rapports entre Autochtones et non Autochtones.

Quand j'étais jeune, je n'ai pas vraiment connu le racisme. C'est ... quand j'étais jeune, à ma connaissance non parce que j'étais à Ragueneau à l'école. J'ai été à Montréal, j'ai été à Sept-Iles, j'ai été à Rivière-du loup. J'ai pas eu de problèmes de racisme comme tel, moi-même. Parce que j'ai quand même eu des copains non-autochtones. Je me suis toujours bien entendu avec ces personnes-là. À ma connaissance, au moment où je me suis aperçu du racisme, c'est quand j'ai travaillé en 71 à Schefferville. Pas par rapport à moi, par rapport aux Autochtones de cette région-là. J'ai travaillé à Schefferville. Le racisme, il y en avait. Il y en avait tellement là. Moi, j'ai travaillé pour la ville de Schefferville. Il y avait un hôtel, l'hôtel le Montagnais. C'est juste ceux qui travaillaient pour la ville qui avait le droit de rentrer et de sortir et non les Autochtones. Je me suis dit " Simonac, ça pas de bon sens. "On est en 71, puis on interdit aux Autochtones d'entrer dans cet hôtel-là parce qu'ils ne travaillent pas pour la ville. Nous autres, on était juste deux Autochtones qui travaillaient pour la ville, on avait le droit de rentrer. Les autres non. T'avais l'autre hôtel pas loin. C'était plein d'Autochtones. Il y avait de la bagarre à tous les jours. (rire) J'étais dans la police dans ce temps-là, à Schefferville.
Je travaillais pour la police à Shefferville dans ce temps-là, en 71. Pour la police de la ville de Schefferville. J'ai travaillé pour la ville. Même mes confrères policiers étaient racistes, très racistes. À un moment donné, j'étais en congé. Là, je ne savais pas quoi faire. Là j'ai dit à ma femme : "Je vais aller faire un tour en ville"`. Je voulais faire un tour. Je vais aller voir au poste de police comment ça se passe. Je rentre là, j'entends des gens crier puis habituellement, il y a juste des Autochtones en prison. Je rentre là... bang ! C'est quoi qui se passe là? Un de mes confrères policiers se lève. Il se lève. Il y avait un gars à terre. Ils étaient en train de se bagarrer avec un prisonnier. Là les autres, ils me parlent en montagnais. Ils me disent que c'est lui qui a commencé. Il est venu nous baver là, puis après ça, ils disent en français, "Tu te lèves, parce qu'il y a un Autochtone policier qui est rentré". Là le policier me sort, m'amène dans le bureau et il me dit : "C'est eux autres qui ont commencé."
Moi, j'étais très sceptique. Je sais que les Montagnais habituellement, si t'es en prison, comment veux-tu te bagarrer? À moins que le policier te sorte! C'est tout ça. À Schefferville, c'est là que j'ai vu le racisme.
Après ça, je suis revenu à Pessamit. Au moment de la crise d'Oka. C'est là que je pense que ça a commencé vraiment à dire, surtout t'étais un genre de, une sorte de trouble-fête là. Il y avait un animateur. Mongrain là, Jean-Luc Mongrain...Okay. Moi, je l'ai toujours pris ce gars-là, je l'avais toujours respecté avant ça. J'avais toujours considéré cette personne-là comme intègre, qui prend ses informations à la source. À la crise d'Oka, c'est là que j'ai vu qu'il n'allait pas à la source. Il était là justement pour montrer aux gens, dire : "Lui c'est un Autochtone. C'est un Mohawk. Il paye pas de taxes et patati et patata". C'est là que je l'ai vu sous son vrai jour. C'est là que je me suis dit " Simonac, pourquoi qu'il va pas à la source? Pourquoi crie-t-il comme ça qu'on paye pas de taxe? " On paye la taxe comme tout le monde, sauf sur la réserve. C'est pour ça que je me dis pourquoi ne va-t-il pas à la source? Là, je me suis dit " Câline, Mongrain " je l'avais toujours admiré.
Avant ça, aye, Mongrain câline, à l'écouter. Mais c'est quand il s'en est pris aux Autochtones, justement quand il allait pas voir à la source. Mais Mongrain, à un moment donné, je me disais " Câline, est-ce qu'il connaît la loi sur les Indiens pour dire de telles affaires? Est-ce qu'il sait comment on était traité avant? " Ça lui prenait ses côtes d'écoute.Le racisme après ça, je me suis aperçu quand j'ai travaillé pour les jeunes. Le jeune à six ans, sept ans. Il joue au hockey. Tu t'en vas là pour t'amuser. tu sais les parents encouragent leurs enfants... tu sais, à se bagarrer et à se chicaner. Même l'instructeur, il se lève et il crie : " Maudit kawish" ou encore " Maudit Sauvage". C'est là que j'ai vu le racisme, câline. Je dis pas que nos jeunes sont les meilleurs, ben ils sont capables de jouer au hockey. Mais aussitôt que le non-Autochtone va perdre face à un Autochtone, on dirait là... C'est une autre personnalité que dégage le non-Autochtone. Parce qu'il a perdu face à un Autochtone, il faut pas que le non-Autochtone perde là. (Homme, 51 ans)
Dans le regard et la parole d'un nombre de plus en plus grand de non-Autochtones, l'Innu est perçu comme une personne à ne pas fréquenter, à éviter, à garder loin des yeux, des affaires et des relations de la vie quotidienne. Une jeune femme de Pessamit nous mentionne, en quelques mots, certains des qualificatifs dont l'ont affublée des non-Autochtones au cours de sa jeunesse.

Quand j'étais à Hauterive je me sentais, comme tu disais, comme une Indienne, une Autochtone. Oui, comme une personne de Pessamit là... Ils sont différents de nous autres. Ils voyaient déjà que j'étais une Indienne, que je restais à Pessamit puis que je parlais une autre langue. Ils disaient : «c'est quelqu'un de pauvre, de sale, en tout cas... d'ignorant, de pas capable... (Femme, 33 ans)
Et cette incompréhension entre les deux mondes ne semble pas, à l'orée du troisième millénaire, s'amenuiser.

Oui, c'est vrai. Mais même encore là, c'est surprenant.L'autre fois j'avais une, on avait une formation à Baie-Comeau. Avec un groupe de Baie-Comeau, puis on était deux. Puis là le professeur en toxicomanie, ben, il est venu nous parler. Ben, il est venu nous en parler. Mais il a remarqué que les gens de Baie-Comeau, ils ne voulaient pas nous parler. Tu vois là on était pas intéressants tu sais (rire). Tu sais ! Ppuis là il m'a posé la question. Il dit : "Est-ce que vous avez des problèmes ou de la difficulté avec les gens de Baie-Comeau. J'ai dit oui, ça je l'ai remarqué. (rire) J'ai dit, puis là K. m'a appelé. Uune personne là-bas, une non-Autochtone du groupe. « Oh, il y a des personnes qui font face à leurs affaires tu sais, ils sont bien dans leur coin, puis pas plus ». Ils veulent pas plus nous connaître. Ils savent qu'on est dans un coin puis que, qu'on fasse nos affaires, qu'on les dérange pas. Là je sais qu'il y a du monde qui sont bornés là, puis qui veulent faire mal. Je me rendrais pas malheureuse pour ça tu sais. Mais avant, avant je sais que je sentais quelque chose, tu sais. Je le sentais. C'était de la frustration ou j'avais un sentiment, j'avais un malaise là. Ah oui, je perdais confiance en moi, quand les gens me rejetaient, je perdais confiance en moi, je me sentais pas capable tu sais, de faire des choses ! Juste le fait de savoir que ces personnes-là, ils ne m'aimaient pas. Pas moi personnellement là, mais les Autochtones en général. Tu sais, j'étais comme bloquée. Je ne me sentais pas confiante. J'avais plus confiance en moi. Moi, je pouvais plus influencer là, si je disais quelque chose, ils ne m'écouteront pas. Si je dis mes idées, ils m'écouteront plus. Ils me comprennent pas de toute façon. C'est comme ça que je me sentais. Comme quelqu'un de pas écouté. Tu comprends-tu ce que je veux dire? Quand je me sentais, puis là j'avais une perte de confiance. C'est comme ça que je me sentais. Si je voulais faire quelque chose, je me répondais « Non, ça marchera pas ». J'étais gênée de parler. Gênée de dire quelque chose. Gênée de dire ton opinion. T'es gênée, t'es bloquée. Puis là tu te dis « Ah, ça vaut pas la peine ! ». Puis c'est là que t'avances plus là. (Femme, 33 ans)

6.4 Montée des revendications autochtones

Les années d'après-guerre marquent un accroissement significatif de l'activité économique dans les pays industrialisés de même que sur le territoire de la Côte-Nord du Saint-Laurent. Cette modification de la donne économique engendre des transformations dans les rapports politiques entre les peuples et de façon plus significative entre colonisateurs et colonisés. Comme nous avons pu le constater précédemment, les années 1960 sont le théâtre de l'accroissement des frictions entre Innus et non-Autochtones sur la Côte-Nord. Mais également ces types de conflit sont de plus en plus fréquents à l'échelle nationale et internationale. Dans cette mouvance, surgissent et naissent plusieurs organisations autochtones qui s'inscrivent sur les échiquiers politiques québécois, canadien, américain et international. Cette transformation du paysage politique entre nations autochtones et l'État canadien n'est pas sans conséquence.

Face à une politisation croissante chez les Autochtones, consacrée notamment par la création d'organisations nationales comme l'assemblée des Premières Nations (fondée en 1980), le gouvernement du Canada a identifié un autre volet de sa politique autochtone, à savoir la décentralisation (devolution) et la création de régimes d'autonomie politique (self-government) (Schulte-Tenckhoff, 1997 :63-64)
Aux États-Unis, l'occupation de l'île d'Alcatraz, de 1969 à 1971, par des Autochtones provenant de nombreuses nations marque le début du mouvement qui portera le nom de «Pourvoir rouge» (Red Power). L'année 1978 sera pour sa part marquée par un événement qui se révélera le plus important de l'ère du «Pouvoir rouge»: la longue marche vers Washington à laquelle participent des milliers de personnes. Ces dernières protestent contre le retrait forcé d'Autochtones américains de leur territoire, et veulent attirer l'attention du public sur les nombreuses atteintes aux droits des Peuples premiers.

La création de l'American Indian Movement (AIM) aux États-Unis et l'avènement du «Pouvoir rouge» ont un impact considérable sur le mouvement autochtone canadien. Ainsi, alors qu'aux États-Unis nous assistions à l'occupation de l'île d'Alcatraz, la Société des guerriers ojibwés occupe, en 1969, le parc Anishinbe de Kenora, événement qui représente le premier cas de résistance armée du XXe siècle au Canada. Au cours des années 1980 la question de l'enchâssement des droits aborigènes dans la constitution canadienne mobilise les organisations et représentants politiques autochtones tandis que les années 1990 seront marquées par la question de l'autonomie politique. Cette dernière paraît de plus en plus comme la solution première aux problèmes sociaux et économiques qui affligent les milieux autochtones. Cette quête ou plutôt cette reconquête du pouvoir par les Autochtones se manifeste au cours de ces années de différentes façons : prise en charge de l'éducation, de la santé, de la justice et de la spiritualité; développement des associations de femmes autochtones et accroissement de la production des écrivains, artistes, peintres, sculpteurs, chanteurs autochtones (Charest & Tanner, 1992 :5-7).

Ç'a été différent aux USA et au Canada. Mais ç'a été un peu partout. C'est parce que les Autochtones lorsqu'ils revendiquent des territoires, c'est pour pouvoir circuler librement sur le territoire et exploiter les ressources qui sont là. Mais le gouvernement a un autre langage. Il dit, on vous donne de l'argent, on vous donne de la nourriture, on va vous donner des vêtements. Vraiment, je crois que cela a commencé vers les années 1920. Mais pour le Québec, ç'a commencé officiellement un peu avant le CAM. Dans les années 70. Mais il y a pas eu vraiment de grosses revendications. Dans l'Ouest, il y avait les métis qui avaient demandé d'être reconnus comme une nation. Il y a les Autochtones de l'Ouest en Colombie-Britannique, de l'Alberta et de la Saskatchewan qui ont dit on veut un territoire et l'on veut qu’on le reconnaisse. Il a eu évidemment l'histoire de la fameuse pipeline.
C'est vers ces années-là que ç'a commencé à être vraiment évident. Déjà en 67, avec l'Expo, il y a eu l'association des Indiens du Québec qui a vu le jour. C'était tous les Indiens qui étaient regroupés à travers le Québec. Après ça, il y a eu le CAM qui est arrivé dans les années 75. (Homme, 49 ans)

6.5 La réserve prend les dimensions de pays dans le pays

En 1969, le Livre blanc du gouvernement Trudeau exprimait le souhait de mettre une fin rapide à l'existence des réserves de même qu'au statut particulier des Autochtones qu'il accusait d'être responsables de la pauvreté et de la marginalisation des Amérindiens (Green, 1995 :38). Mais les protestations furent nombreuses chez les Autochtones du Canada qui s'opposèrent à l'atteinte de leur statut distinct. Si nous avons assisté à une montée des revendications à l'échelle nationale et internationale, s'est également accru au niveau local, le discours d'affirmation identitaire en regard de la société dominante.

Au Canada, on estime à 2241 réserves. Pour un grand nombre d'Autochtones, c'est en ces lieux qu'ils ont grandi, auprès de leur famille et de leurs amis. La réserve est plus qu'un simple village : elle offre un lieu d'ancrage, des racines, une sécurité. Comme le souligne Frideres (1993) :

Even for those who leave, it continues to provide a heaven from the pressures of White society. These factors, combined with the prejudicial attitudes of White culture, create a strong internal pull and external push toward remaining on the reserve. [¼] Even if an increasing number of Indians leave the reserve, the absolute population of those who remain will still show a sizable increase. This could pose a number of problems for Canada. Reserves are potential hotbeds of political and social discontent. In addition, if Indians on reserves become economically developed, they could pose a competitive threat to some Canadian corporate structures. Already, in British Columbia and Alberta, Indians have angered local businessmen by building housing developments on reserve lands close to major cities (Frideres, 1993 : 152).
L'auteur-compositeur Florent Volant mentionnait au cours d'une entrevue radiophonique à Radio-Canada (2000) que, du point de vue des Innus, les réserves n'ont pas eu que des effets négatifs. Elles ont été et sont toujours des lieux de préservation de la langue et de renforcement du sentiment d'appartenance à la nation innue. Dans leurs propos, certains Innus de Pessamit nous révèlent toute l'importance que revêt aujourd'hui la réserve. Ainsi, alors qu'au début du siècle elle était un lieu de passage, de courts séjours, la réserve est aujourd'hui le lieu où on se retrouve chez soi, au pays. Cet espace est devenu bien plus qu'un simple lieu de résidence entre deux séjours en forêt. Il est devenu l'endroit où l'Innu se retrouve parmi les siens, à l'écart des agressions qu'il subit dans le regard de l'Autre, du non-autochtone, lorsqu'il se déplace en ville, tout spécialement lorsque celle-ci est située à proximité de la réserve. La réserve a rapidement pris des dimensions de pays. Elle est un lieu de connaissance et de reconnaissance. Elle est un lieu d'affirmation et de construction de l'identité innue.

Je me suis déjà battu avec des Blancs. On rentre dans un restaurant, j’étais aux études à Roberval, au cégep, et un soir ils disent : « Vous voulez avoir de la peau, il y a des Indiens qui rentrent ». J’étais avec des Atikamekw. Des Atikamekw, c’est malin ça. Et ma chum était grande, alors on a attendu le gars dehors et on l’a battu. La police est venue. Il a passé un mauvais quart d’heure, on était trois contre lui. Il m’est arrivé aussi de me faire refuser dans les hôtels. J’ai eu beaucoup à défendre les étudiants au niveau du racisme et moi aussi j’en ai vécu beaucoup. Souvent au restaurant, j’ai vu ça. Si tu es une autochtone, tu dois payer avant de manger. Aussi, l’appartement, on te refuse. Au téléphone, on te dit c’est correct, on va te louer. Mais tu arrives sur place, ils voient que tu n’es pas un Blanc, ils ne veulent pas te louer. Je me suis battu aussi une autre fois parce qu’encore une fois, on a dit : « Voilà de la peau, il y a une Indienne ». Je me suis aussi fait sortir d’un appartement et j’ai passé en cour pour ça. Le voisin, il faisait du bruit et moi je n’aimais pas ça, mais c’était moi qui devais sortir.
Lorsque je vais à Baie-Comeau j'y vais beaucoup sur la défensive. Le monde va te surveiller quand tu rentres dans un magasin. C’est toujours ça que j’ai inculqué aux jeunes, de continuer leur vie et de ne pas avoir peur et de se sentir inférieurs. Moi, je me sentais inférieure mais pas longtemps. On est capable de fonctionner aussi. Vu que j’étais quand même dans des activités cela m’a aidé beaucoup à me former un caractère et de ne pas s’apitoyer sur notre identité.
Quand j’étais à l’école, c’est sûr qu’il y avait une différence avec les étudiants parce qu’on était autochtone, mais j’ai changé les choses, ce qui fait que les rapports se sont améliorés.
Ici à Betsiamites je me sens bien, je suis avec mon peuple et il y a des choses à faire à réaliser encore. C’est ici que je veux finir mes jours. Comme prochainement et je voudrais m’inscrire à l’Université de Montréal, je vais sortir encore, mais je vais revenir. (Femme, 46 ans)
La réserve devient le lieu de l'Innu. Dans cet espace s'établissent les différences. Celles-ci s'imposent, s'affirment à l'Autre et à celui de l'intérieur. Ceux de l'intérieur tout comme ceux de l'extérieur savent désormais que l'Innu est différent. Il n'est surtout pas un Blanc! Il n'appartient pas à la société dominante. Pour paraphraser Mayol (1994), la réserve est l'espace où se joue, se construit le rapport à l'Autre comme être social. La réserve s'inscrit dans l'histoire de l'Innu comme la marque d'une appartenance indélébile. Dans la réserve sont induits, chez l'Innu, des comportements pratiques par lesquels «chaque usager s'ajuste au processus général de la reconnaissance, en concédant une partie de lui-même à la juridiction de l'autre (Mayol, 1994 :26).

Si t'es en contact souvent avec l'Indiens, si tu vas passer cinq ans avec nous autres, sur la réserve, t'aurais vu plusieurs choses. T'aurais connu le cœur de la réserve, le cœur. Je veux dire, qu'est-ce qui se passe... Ça, en tout cas, on le sent. Des fois, on sent que la réserve, le village, on sent qu'il est vibrant de jeunesse. Beaucoup de gens, on voit qu'il est vivant. Mais en même temps, du niveau politique, c'est stagnant. C'est trop lent. Ils sont moins habitués à travailler sur un système comme ça. Stagnant, dans le sens que ce que tu développes. Tu développes l'économique, on voit que... Beaucoup de gens pensent qu'on reçoit beaucoup d'argent et tout ça. Mais, ils savent pas comment, beaucoup de gens ne savent pas comment, que ça peut être difficile de vivre dans les réserves. Tu sais que dans les réserves, ils savent que ce sont des Indiens. À l'extérieur, ils savent que nous sommes différents d'eux autres. Ils veulent, disons manipuler nos faiblesses. Tandis qu'au lieu d'avoir un village qui est fort, qui se défend mais qui a le courage d'avancer à sa manière, tout seul à sa manière, à sa façon. On dirait qu'on regarde trop, on se fait trop mener par le gouvernement, on se fait trop tirer. Comme moi, je dis que c'est assez.. Que la place des gouvernements n'est pas ici. Des gouvernements fédéral et provincial. Parce que nous avons notre culture, nous avons notre langue, nous avons... Nous voulons instaurer un système qui est propre à nous. (Homme, 33 ans)
En parlant de sa réserve, le discours de l'Innu se politise, se radicalise. Il affirme qu'en ce lieu ne sont pas les bienvenues les instances gouvernementales non autochtones, c'est-à-dire les représentants des gouvernements tant fédéral que provincial. L'Innu a sa culture, sa langue et il a le droit d'établir ses propres lois, ses propres règles et de les faire respecter.

La réserve est un lieu propre à l'Innu. Il y tente d’y faire ses lois, ses règlements, y établit ses façons d'être et de faire. Il y a la façon innue et il y a l'autre façon, celle du Blanc. Quiconque quitte la route 138 et pénètre sur la réserve de Pessamit réalise qu'il existe en ce lieu des façons de faire et d'être qui tranchent radicalement avec cet extérieur qui est pourtant si voisin, si proche. Ainsi, dans ce village constitué à près de 60% de jeunes de moins de 25 ans, les rues appartiennent aux enfants et aux adolescents. Ceux-ci déambulent nonchalamment sur le pavé à deux, trois, quatre de large, et parfois plus, tandis que les enfants y courent à gauche et à droite. Les chiens trottinent sans crainte dans ces mêmes rues. Le chauffeur doit rapidement s'y faire et ralentir considérablement sa vitesse. Ici, impossible de rouler à plus de 20 – 30 kilomètres à l'heure. La police est, à toutes fins pratiques, absente. Pas besoin d'agent de la paix pour faire respecter les limites de vitesses. La règle s'impose d'elle-même, par l'attitude, la manière de faire des Innus qui circulent à pied, à vélo où en voiture.

Un ancien conseiller du conseil de bande nous raconte avoir un jour fait la proposition que soit adopté et appliqué le code de la route du Québec sur le territoire de Pessamit. Voici en quels mots, celui-ci nous a raconté cet épisode :

Les gens sont connus ici. On m’a déjà dit que je voulais les faire passer pour les Blancs. C’est quand je voulais que le code de la route s’applique aussi ici à Pessamit et au conseil on m’a dit, tu nous feras pas passer pour des Blancs. Nous sommes des Indiens. Moi j’ai dit O.K., mais ce qui est important, c’est que l’on ait un code de sécurité routière. Là, ils ne voulaient pas, ils disaient : c’est les Blancs qui ont des règles, nous on n’a pas besoin de règles. Il a une certaine anarchie qui règne ici et on est obligé de composer avec. (Homme, 49 ans)
Il y a la loi des uns et celle des autres. Celle des Innus et celle des Blancs. Les confrontations entre la loi des uns et celles des autres prennent de multiples formes sur le territoire de la réserve. Chaque événement alimente le discours identitaire, l'affirmation de la distinction, de sa place dans le monde. Nombreux sont les événements qui peuvent mettre le feu aux poudres et faire surgir un discours, des attitudes haineuses et parfois violentes.

Tout ce qui se passe ici, ce que l’on peut dire sur moi, je m’en fous. Dans le temps ou K. a eu un accident, qu’il avait battu un gars, la première chose que j’ai dit c’est : « Qu’est-ce qu"il faisait ici? » J’ai dit : « On ne peut pas monter dans notre terrain, il y a plein de monde, on reste ici ». C’était un gars de Ragueneau qui a été blessé par balle. Il avait un VTT et il a foncé sur et lui, il avait son arme. Quand il est tombé, là le coup de feu est parti. C’est lui-même qui est allé chercher le secours. Les policiers ont alors dit de la manière que la balle est rentrée que c’était un accident. C’est ça qui est regrettable. Il n’avait pas d’affaire ici. Ça a l’air qu’il avait un chalet ici. Ils font leur chalet sur la réserve. C’est rien que pour pas payer le gouvernement. (Homme, 49 ans)
D'autres événements, moins dramatiques, peuvent tout autant agir comme catalyseurs dans la construction du camp des uns et des autres. À travers ces événements, l'Innu affirme sa spécificité, ses manières de faire, son droit à la différence et à la gestion de son territoire. Sa manière de faire n'est pas celle du Blanc, de celui qui le méprise à l'extérieur de la réserve, l'isole et nie son existence même.

Ça tu vois que des fois, moi j'ai vécu, en tout cas, il y a pas longtemps, j'avais reçu une amende, j'avais reçu une amende. J'avais conduit un VTT, toujours à l'intérieur de la réserve. Un VTT sans casque, mais ce sont des Blancs qui m'ont arrêté, des policiers blancs. Déjà, tu vois que je n'ai pas accepté ça. Parce que je voyais d'autres Indiens avec moi, qui étaient là, il y avait surtout deux autres de mes chums qui étaient là, la fois que j'ai été, comme on dit, arrêté par la police, pour la conduite d'un VTT sans casque. Surtout, moi qui étais, disons que j'ai été franc avec le policier, mais c'est lui, en tout cas, c'est moi qui aie mangé, comme on dit, la "marde". Parce que mes chums qui étaient là en arrière, eux autres aussi avaient des VTT, puis ils ont rien reçu. Ils ont pas dit leur nom, ils ont dit aux policiers que « T'as pas d'affaires ici. C'est pas ton coin, en tout cas, nous sommes dans notre réserve ». Les autres, c'est ça, mes amis-là, ils ont été plus radicaux dans ce sens-là. Tandis que moi, j'ai essayé de les arrêter, tu sais, qu'on se parle, qu'on se comprenne avec le policier. Mais non, il n'a jamais compris. Puis j'ai payé une amende, j'ai payé une amende de 192$, un de 80$ et un de 110$... Dans le temps j'étais étudiant, je pouvais pas payer. Mais, quand tu dis 192$ puis en plus c'est sur ta réserve, puis en plus on respectait pas les lois. Les lois comme on dit, provinciales ici, dans la réserve, j'ai vraiment pas encore compris le sens. Mais, j'étais dans ma réserve. Et je circule sur la route parce que je traverse cette route-là, j'avais pas le choix. Je me dis qu'il y a deux justices, il y a une justice pour les Blancs, et une justice pour les Indiens. Je me dis, je me suis dis que ça fait pas longtemps. J'ai dit qu'il faut vraiment que je trouve, que je trace la voie de mes frères pour les défendre et de façon équitable la justice, les lois. Je me dis que Betsiamites, tant et aussi longtemps qu'il n'y aura pas sa propre législation, il n'y aurait pas eu de forces, de forces. Comme on dit force spirituelle, en même temps, une force intérieure de chacun des membres de la réserve. Parce qu'on voit que, moi je sais qu'il y a des jeunes qui sont beaucoup comme moi. Dans le sens qu'ils sont beaucoup, ils se défendent beaucoup. Ils n'ont pas peur. Disons qu'ils ont peur du système. Ils ont peur de la législation Blanche. Ils sont contre les Blancs. Avec tout ce qui s'est passé, avec tout ce qui... nous avons vécu des choses. C'est assez, tous les préjugés. On sent que le fardeau qu'on a. On sent que ces personnes-là, quand ils vivent Ils s'en vont à l'extérieur, ils se sentent isolés, ils se sentent mal. Tandis que quand ils sont ici, ici chez eux, ils se sentent plus forts. Parce qu'ils sont parmi eux autres, parmi leurs frères, ils sont des Indiens. Mais, pas des Blancs. Parce qu'on parle... moi je me dis, il y a des Blancs qui disent que les Indiens n'existent pas et tout, ils devraient s'intégrer complètement au système des Blancs. (Homme, 33 ans)
La réserve est un lieu par lequel l'Innu retrouve sa confiance. Il y existe dans le regard de l'Autre sans avoir à entreprendre la longue et difficile traversée de la barrière des préjugés. Ces préjugés, ancrés dans la couleur, la typologie, la «race» sont l'expression du mépris des peuples forts et riches (vis-à-vis de ceux qu'ils considèrent comme inférieurs), tout comme de l'amer ressentiment de ceux qui sont contraints à la sujétion (Fanon, 1995).

Les Autochtones sont proches à Hauterive. Il y avait beaucoup de racisme avant. Certains sont racistes. La première fois que je l'ai vécu c'est dans un cours d'histoire. Il y avait quelqu'un qui voulait pas parler des Autochtones dans le temps des Jésuites. Pourtant, il parlait des Autochtones puis... en tout cas, un Québécois. Il parlait des Indiens puis il riait des Indiens. Il riait de moi en fait. J'étais là, dans ce cours là. Moi, je... certaine, certaine forme de violence en tout cas. Moi je voulais le battre. Il parle, il rit de moi, puis ça me choque. Ça me faisait mal. Mais ça me faisait mal dans le sens. Ça me faisait pas mal, pas comme un coup, mais ça me fait mal au coeur. En fin de compte, je me suis pas battu. Je me suis dit, je vais le rencontrer un de ces quatre. Je vais le rencontrer un de ces quatre puis. Je me disais ça. Il faut que j'ai le contrôle. Dans le temps, il fallait que je le contrôle. J'étudiais dans une école blanche. On était quoi ? Huit Autochtones dans cette polyvalente de mille étudiants En tout cas mille étudiants... Mais il y avait beaucoup d'étudiants. Donc, il fallait avoir le contrôle... (Homme, 33 ans)
À l'extérieur de la réserve, l'Innu est fréquemment exposé à un environnement hostile qui lui fait perdre confiance. Il devient, par le biais du regard de l'Autre, ce que le monde dit, pense de lui.

J'étais toujours mal. Je me sentais toujours à part. Parce que, comme j'étais jeune, je sortais de la réserve. Puis quand tu t'en vas en ville. Puis tu commences à parler français et puis tu bafouilles (rire) Ça fait que c'est là, tu manques de confiance. T'essaies de dire tes idées, mais ils te regardent... toi. On t'identifie comme une personne différente des autres. Ça fait que tu parles moins, tu dis moins des opinions. Y'en a qui sont jamais sortis de la réserve. Puis quand ils sortent en ville, ils parlent moins. Ils ont de la difficulté. Parce qu'ils manquent de confiance. Avant, je ne savais pas pourquoi je me sentais comme ça. C'est en vieillissant et en réfléchissant que je j'ai su que c'était un manque de confiance. Ça me créait un manque de confiance le fait que les gens n'acceptent pas la différence. (Femme, 33 ans)
Les préjugés sont parfois si grands qu'ils parviennent à briser les rêves de jeunes ouverts sur le monde et l'avenir.

Dans le monde, il y a peut être Nadia Comaneci qui a été pour moi une idole. J’ai fait de la gymnastique par moi-même quand j’étais jeune. J’avais même voulu suivre des cours de gymnastique, mais cela n’a pas marché parce qu’il n’y avait plus de place. Lorsque s'est présenté à l'école de Baie-Comeau où les cours se donnaient pour m'inscrire moi et une amie de Pessamit, il est revenu à la voiture et nous a dit qu'il n'y avait plus de place. (Femme, 32 ans)
La jeune femme qui nous raconte le précédent souvenir n'a jamais pu savoir si dans les faits elle et son amie n'avaient pu suivre ce cours de gymnastique en raison de l'absence réelle de places. Un doute subsiste. Il subsistera toujours dans son esprit. Lui a-t-on refusé, à elle et à son amie, l'accès à ces cours de gymnastique disponible pour les membres de la communauté de Baie-Comeau, en raison du fait qu'elles étaient des Innues de Pessamit? Cette réponse elle ne pourra jamais l'obtenir. Toutefois, elle n'aura jamais réalisé son rêve de faire de la gymnastique, comme son idole, Nadia Comaneci.

La confrontation entre Innus et non-Autochtones est particulièrement difficile en milieu scolaire urbain. Si difficile qu'un très grand nombre de jeunes Innus ne parviennent jamais à la fin de leurs études secondaires ou collégiales, lorsqu'ils ont à compléter ces dernières en milieu non autochtone. Comme bien des jeunes à travers le monde, les rêves des jeunes Innus sont diversifiés et tournés vers le monde.

Être une personne épanouie. Ce n’est pas mon genre de voir dans l’avenir. Avoir une grosse job, moi ce que je souhaite, c’est d’être heureux. Pour moi, c’est ça qui est important. Je me considère heureux actuellement. Pour ce faire, présentement, je m’implique. Exemple, je veux aller à Cuba cet été. Ce que j’aime aussi c’est de voyager. Moi je ne peux pas tenir plus de 2, 3 mois dans la réserve sans partir. Je suis né ici, mais je n’ai pas vécu à l’extérieur. Je sens que j’ai ma place ici dans la réserve. (Homme, 19 ans)
Ben moi, mon rêve, c'est vraiment avoir ma propre maison, ma petite famille puis finir mes études. C'est vraiment juste ça. Tu sais, je demande pas gros. Avoir, je sais pas, une belle maison, un beau char et tout le kit. Un chien... Vraiment comme on voit à la télévision. J'aimerais ça devenir ingénieure. Je voudrais étudier pour devenir ingénieure. Le génie civil c'est plus que les routes. C'est l'arpentage et tout ça. Ça touche à beaucoup de choses. Mais la construction de maisons, c'est présentement mon domaine à moi. Surtout, j'aimerais ça, si c'est possible, revenir ici, travailler ici, avoir une vie ici, élever mes enfants ici. Mais, c'est ça. Tu sais s'il y a pas d'emplois, ça marchera pas. (Femme, 19 ans)
Mon plus grand rêve ce serait de louer une camionnette et de faire le tour des États-Unis et du Canada avec mes amis. Ce serait mon plus grand rêve. J’aimerais avoir un petit job qui est rentable. Tout le monde dit ça. Faire un voyage et être vraiment libre. Pas besoin d’argent, faire des hold-up. Les États-Unis m’intéressent. J’ai déjà été en Europe. Des fois je me trouvais dans des situations cocasses parce que j’étais montagnaise. Je ne sais pas encore dans quoi je veux aller plus tard. Mais je sais que j’aime écrire, écrire des romans. (Femme, 19 ans)
...travailler plus tard et de continuer mes études. Quand t’as dix ans, on se dit que l’on va être avocat, vétérinaire, moi j’étais parmi ces jeunes-là qui avaient cette vision-là : un avenir construit avec des études et une profession. (Femme, 32 ans)
Mais entre l'expression du rêve et sa réalisation il y a tout un monde. Et c'est en ce monde que se retrouvent peut-être quelques éléments pouvant permettre l'élaboration d'une réponse à l'interrogation formulée par une femme de Pessamit : pourquoi les jeunes de Pessamit ressemblent à tous les jeunes du monde? Ils portent des vestes de cuir, casquettes et lunettes fumées, et se préoccupent de leur apparence physique. Mais lorsqu'ils parviennent à l'âge de 16, 18 ans, ils changent du tout au tout. Ils quittent l'école, demeurent sur la réserve, prennent du poids, adoptent des comportements, des attitudes, une façon de se vêtir qui est propre à Pessamit.

Mon chum ne me disait pas que j’étais trop grosse. Mais il me demandait : « Est-ce que c'est parce que l’on est à Pessamit, parce que le monde d’ici mange beaucoup et ne se soucie pas de leur apparence physique que tu vis comme ça? » Je ne le savais pas. C’est sûr que ma grossesse est pour quelque chose mais j’aurais pu retrouver mon poids malgré tout. Mais on dirait que moi, je me suis laissée aller complètement. C’est ça qu'il me demandait : « Est-ce que c'est parce qu’on est à Pessamit que tu te laisses aller et que tu fais comme toutes les autres? » Ici, tu as tendance à ne plus porter attention parce qu’ici, le monde en général fait de l’embonpoint.
Quand j’étais à Québec, c’est rare que je mangeais chez nous. Je mangeais dans les restaurants ou je lunchais au bureau avec une sandwich. Je ne mangeais pas bien nécessairement, mais je ne grossissais pas. Rendue ici, au début, je n’avais pas de maison. Je restais chez mes parents. Alors cela a changé mes habitudes alimentaires, dans le sens que l’on mangeait ce que l’on appelle les mets canadiens comme fricassé, pommes de terre, viandes, etc. C’était toujours ça comme menu. Moi j’ai commencé à prendre du poids durant ma grossesse et je prenais à peu près 4 repas par jour et je mangeais pour trois. De la poutine, j’en mangeais à tous les soirs. Je mangeais mal. Je mangeais des cochonneries, des chips, de la crème glacée. Dans le fond, je mange ce que je trouve dans le milieu. Je ne sais pas si je n’avais pas fait ma période de grossesse à Pessamit si je me serais nourrie autrement. Ça aurait peut-être été différent. On dirait que tu es plus actif. J’allais chez ma grand-mère, chez ma tante après le souper et je mangeais. Pourtant, je m’étais préparée à ma grossesse. (Femme, 32 ans)
Le corps du jeune Innu se transforme à l'image du message social du milieu qui l'accueille et qui lui permet d'exister. Son corps devient...

...le support premier, fondamental, du message social proféré, même à son insu, par l'usager : sourire / ne pas sourire, est par exemple une opposition qui répartit empiriquement, sur le terrain social du quartier, les usagers en partenaires «aimables» ou non : de la même manière, le vêtement est l'indice d'une adhésion ou non au contrat implicite du quartier, car, à sa façon, il «parle» de la conformité de l'usager (ou son écart) à ce qui est supposé être la «correction» du quartier. Le corps est le support de tous les messages gestuels qui articulent cette conformité : il est un tableau noir où s'écrivent, et donc se rendent lisibles, le respect des codes, ou l'écart, par rapport au système des comportements (Mayol, 1994 : 27). 
Quand tu as 20 ans, tu as le goût de partir. J’ai fait mon secondaire 4 et 5 à Baie-Comeau et j’ai haï, et encore aujourd'hui, Baie-Comeau. C’est une ville que je n’aime pas du tout. Parce que je n’aime pas les gens. Parce qu’il y avait du racisme. On se faisait crier des noms. Je me rappelle en secondaire quatre. On était pensionnaire la semaine, et on revenait les fins de semaine. Je me rappelle en début d’année, l’autobus était plein. Quarante étudiants de Pessamit qui vont faire le secondaire quatre et cinq et, à la fin de l’année, on s'est retrouvé à peu près huit étudiants. Cela était dû à l’adaptation, au racisme, à la gêne. Quand tu dis que tu as toujours étudié ici, tu as toujours parlé en montagnais et tu te retrouves tout seul de Montagnais dans ta classe, et ils te demandent de faire un exposé oral, et ton français n'est pas trop parfait. C’est toujours une insécurité. D’après moi, les jeunes qui ont décroché, c’est beaucoup plus à cause de l’adaptation. Ce n’est pas à cause du potentiel. Je me rappelle en secondaire quatre, j’ai toujours eu un petit côté influençable. Quand je voyais que tout le monde décrochait, j’arrivais chez nous quand j’étais tanné et je disais à ma mère, moi aussi j’arrête. Alors elle m’a dit, tu veux arrêter, arrête. Mais ne pense pas que tu vas traîner sur la rue. Tu vas rester à la maison pour faire le lavage, laver le plancher, faire la nourriture, etc. Alors, ça ne m’intéressait pas. Alors je me suis dit, je continue et j’ai terminé mon secondaire comme prévu sans jamais avoir aimé aller à cette école. Je me sentais à part des autres élèves non autochtones. Je n’appartenais pas à leur milieu, je ne parlais pas la même langue et ça paraissait. Les autres ne se mêlaient pas aux jeunes Montagnais. Le temps que l’on était à l’école, on restait dans la famille d’accueil. Moi j’étais bien dans les familles d’accueil. On pouvait être cinq, six filles dans la même famille d’accueil et cela ne me créait pas de problème. Pour moi ce qui était problématique, c’était l’école. Des fois, il y avait des bagarres entre Montagnais et les Blancs. Si je n’ai pas décroché, c’est peut être aussi le goût des études. Je voulais terminer mes études sans nécessairement savoir dans quelle branche je voulais aller. Je savais que je voulais aller au cégep parce que j’aimais ça étudier. [¼] Le racisme que l’on subissait à l’école, on n’en parlait pas nécessairement beaucoup. On en parlait, mais pas pour faire des théories. On se disait, je suis tannée, as-tu vu comment on nous regarde, on est rentrée et as-tu vu comment ils nous ont crié après. C’est sûr que l’on se disait des choses de même. (Femme, 32 ans)
J’avais des problèmes comme je ne parlais pas bien français. Il y a des fois que je n'osais pas parler parce que j'avais peur que l’on dise : qu’est-ce qu’elle veut dire par là, je ne la comprend pas. C’est gênant ça quand tu es avec des non-autochtones dans une classe et tu n’oses pas donner ton opinion parce qu’ils ne te comprendront pas. Les Autochtones vont se tenir ensemble. Les Autochtones vont être plus à l’aise entre eux autres. Les professeurs, des fois, ils n’oseront pas te poser des questions parce qu’ils savent que l’on n’est pas intégré dans le groupe. Une fois à la polyvalente de Haute-Rive, à un moment donné, moi et mon frère nous étions dans un cours de géographie. Le prof, ce jour-là, nous a parlé des races dans le monde. Un gars de la classe s'est alors mis à parler des races inférieures en nous regardant, moi et mon frère. Mon dieu... J’ai rencontré ce gars-là plusieurs années après. Et j’étais encore en maudit. Mais, moi je lui aurais donné un coup de poing. On ne pouvait pas s’exprimer comme il faut, mais maintenant, les jeunes, ils s’expriment plus entre eux mais il faut dire qu’ils sont plus à l’aise avec la langue et ils vont mieux pouvoir leur répondre en français. Des fois, j’aurais aimé être une non-Autochtone. Parce que je voulais être comme les autres. J’aurais souhaité ne pas être une Autochtone, j’aurais aimé être une Blanche. Il m'arrive des fois, lorsque je suis à Baie-Comeau, de penser que si je pouvais me laver, pour enlever la couleur de ma peau, peut-être que les choses seraient plus simples, plus faciles. (Femme, 32 ans)
Impossible pour cette jeune femme innue d'échapper au regard réducteur du non-Autochtone. La couleur de sa peau, de ses cheveux, la forme de son visage et de ses yeux, tout l'identifie au monde autochtone. Son aspect physique ne lui donne aucune chance. Elle est surdéterminée de l'extérieur. Elle n'est pas l'esclave de «l'idée» que les autres ont d'elle, mais de son apparaître. Elle vit la honte, la honte et le mépris d'elle-même. (Fanon, 1995 :93-94)

6.6 Surveillance et punition émanant de l'État

Au cours du XXe siècle, l'État colonial inscrit et manifeste avec plus de vigueur sa présence à l'intérieur de la réserve. Cette présence s'exprime par la voix de l'Eglise, de l'école, des représentants de l'ordre et de la santé. Chacun de ces secteurs représente une des composantes indispensables à l'entreprise disciplinaire coloniale. Celle-ci demande la mise en place de règles, de structures, de techniques et de mécanismes qui assurent l’assujettissement des Innus. Le pouvoir doit produire des limites, des manques. Il énonce des lois que le discours juridique vient limiter et circonscrire. La Loi sur les Indiens est, en quelque sorte, l'expression légale de ce pouvoir étatique, des limites et des manques imposés. Il faut désormais que l'Innu intériorise les règles et les limites imposées. C'est à l'intérieur de la réserve que l'État structure ses mécanismes de contrôle des individus.

6.6.1 Surveillance de l'identité

Le premier lieu de surveillance est certainement celui de l'identité. La loi concernant les Indiens reçut sa sanction royale le 22 mai 1868. Une application rigoureuse de cette loi qui établissait des notions d'Indiens «pur-sang», «demi-sang» et «quart-sang» pouvait avoir pour résultat de retirer le statut à des personnes que les communautés avaient toujours considérées comme leurs (Savard, Proulx, 1982 :130). En 1887, le Surintendant général se voit conférer le pouvoir de déterminer qui est membre d'une bande indienne et bien sûr, qui ne l'est pas. Sa décision est sans appel. Seul le gouverneur en conseil peut entendre un appel et renverser la décision du Surintendant. Au sens de la loi canadienne, la reconnaissance du statut indien n'avait rien à voir avec l'ascendance indienne. Ainsi, une Innue qui épousait un non-indien se voyait automatiquement émancipée. En d'autres mots, elle perdait automatiquement son statut d'Indienne (Gouvernement Canada, 1996b 327-328). Le «concept d'émancipation correspond au souhait des Européens, à leur arrivée en Amérique, de faire accéder les Indiens à leur civilisation» (Dupuis, 1991 :43). Cette règle de l'émancipation est demeurée en vigueur jusqu'en 1985. Cette année là, la loi C-31 sera adoptée. Ce qui permettra à de nombreuses femmes de retrouver leur statut d'Indienne.

Avant on avait pas le droit de rester sur la réserve à cause de la loi C-31. C'était pas la communauté, c'était là loi et cela faisait que l'on ne pouvait pas avoir de maison. C'était la Loi des Indiens que le conseil de bande appliquait. Quand la loi C-31 est passée on était contente. (Focus groupe, femmes 42 à 58 ans)
Au yeux de l'État, l'établissement du statut d'Indien n'a jamais été considéré dans l'optique d'établir qui avait ou non accès sur une base permanente et définitive aux droits associés à ce titre. Le statut d'Indien, dans l'optique de l'État colonial, était plutôt considéré comme un outil visant à déterminer à qui les politiques d'assimilation sociale pouvaient être appliquées (Armitage, 1995 :86).

6.6.2 Surveillance et morale

La rupture entre les sociétés autochtones et non autochtones s'actualise par le biais d'intervention directe de l'État, mais également par le biais de la morale en vigueur et de l'Eglise. Concernant les années 1950, un couple d'Innus de Pessamit nous a entretenus de ce qu'il nommait la « dictature des curés». «Ils nous empêchaient de voir des Blancs. Il y avait une scierie sur la pointe là-bas. Sur cette pointe là, vivaient 500 à 600 personnes. Les curés ne nous laissaient pas y aller. Il nous interdisaient de danser des «sets carrés ». Des soirées dansantes ont tout de même lieu. Elles se déroulent en cachette, derrière des fenêtres habillées de rideaux bien clos.

Parce qu'anciennement il y avait beaucoup de danses ici. Des danses clandestines. Le curé voulait pas... Mais mon père était un bon joueur de violon. Puis ma mère aimait danser. C'est peut-être ça qui a fait qu'ils se sont réunis à un moment donné ensemble. Lorsque les gens racontent les veillées traditionnelles aux Escoumins, ils racontent que tout le monde, tout le village des Escoumins se ramassait dans une même maison. Puis ça jouait du violon, ça dansait, ça fêtait. Ma mère aussi, quand elle parlait de Godbout, c'était la même affaire. Puis ici, moi, je m'en souviens. J'avais peut-être à l'époque, une dizaine d'années. Je me souviens des soirées de danse... Mon père qui jouait du violon. Il y avait le père de aussi, il jouait très bien du violon. C’étaient des bons joueurs là. Il y avait une maison ici, juste dans le coin. C'était là que les veillées se donnaient. Les marchands du village, les policiers, la gendarmerie dans le temps. Tout le monde venait à ces soirées de danse. Il y avait beaucoup de gens de Rageneau qui venaient, ça dansait. On dansait des "set-carrée", les danses canadiennes. Ça dansait aussi des danses carrées. Ah oui, c'était vraiment des grandes soirées ! Sauf qu'il y avait pas de boissons ! Il y avait pas de bar, il y avait rien. (Homme, 55 ans)
À la fin du XIXe siècle les manifestations rituelles comme la danse et le battement du tambour étaient sévèrement réprimées. Certes à partir des mêmes a-priori moraux qui pesaient sur les non-Autochtones francophones, mais peut-être de manière encore plus marquée. «En 1872, le père Babel affirme "faire une ronde la nuit ma canne à la main" afin d'assurer le respect des interdits» (Bédard, 1987 : 107). L'exercice de cette autorité des représentants de l'Eglise sur les activités à caractère cérémoniel ou ludique s'inscrit plus tard (en 1927) dans la voie d'une mesure émanant de l'État. C'est en effet à cette date que le surintendant général des Affaires indiennes est investi du pouvoir de réglementer l'exploitation des salles de billard, des salles de danse et autres lieux de divertissement. L'objectif ultime de cette mesure est de faire en sorte que les Indiens deviennent travaillant et qu'ils ne consacrent pas trop de temps aux activités de loisir accessibles aux non-Autochtones (Gouvernement Canada, 1996b : 316).

La mémoire est précise. Les échanges de bons procédés, de courtoisies et de plaisirs entre Autochtones et non-Autochtones marquaient le quotidien. La rupture entre les deux sociétés s'actualise sous les regards de l'Eglise qui, pour protéger les «bonnes mœurs» des Innus, exerce une surveillance et une autorité morale de tous les instants. C'est dans les espaces chaque fois plus réduits de la clandestinité que s’effilochent peu à peu les échanges ludiques entre les membres des deux sociétés. Et peu à peu, chacune d'elle s’enfonce au fil des années, dans sa propre «solitude».

Comme nous le verrons plus en détail dans les pages qui suivent, la surveillance et la discipline de l'État colonial s'exercent avec une vigueur particulière au chapitre de l'interdiction de consommer de l'alcool édictée par la Loi sur les Indiens. L'application de cette loi est assurée par la Gendarmerie royale qui manifeste régulièrement sa présence. La surveillance des agents de la GRC est serrée. À l'entrée de la réserve, à des moments imprévisibles, ces derniers s'installent et fouillent systématiquement toutes les voitures qui entrent sur le territoire innu. Un doute, si minime soit-il, se manifeste envers un Innu, les agents de la GRC sentent son haleine, ses vêtements. Les odeurs de parfum, de lotion après rasage sont suspectes. Dans le doute, l'Innu a toujours tort. Il se retrouve derrière les barreaux. « La GRC devait contrôler l'entrée d'alcool et les curés pour la bonne morale disaient que ce n'était pas bon ». (Homme, 49 ans)

6.6.3 Surveillance et éducation

Aux dires des auteurs du Rapport de la Commission royale sur les Peuples autochtones, les visées assimilationistes de l'État ne sauraient être plus précises qu'au chapitre de l'éducation. Au cours de la première moitié du XXe siècle et pendant une longue période de la seconde moitié, la discipline et le châtiment, mis au service du changement culturel, forment le contexte dans lequel se retrouvent bon nombre d’enfants autochtones du Canada. À l'école, les enfants doivent suivre un régime rigoureux. Celui-ci consiste à se lever tôt, à travailler, à prier, à étudier et enfin, à se reposer (Gouvernement Canada, 1996b : 396).

« Les pensionnats ont considérablement bousculé notre vie», nous dit une femme dans la cinquantaine en présence de son mari. « Les fonctionnaires venaient chercher les enfants des familles plus misérables. Nous autres, nous vivions dans des familles plus aisées. Nos pères allaient dans le bois et trappaient. Les enfants étaient transportés vers Sept Îles ». Toutefois, il semble que les membres de la communauté de Pessamit n'aient pas ressenti le genre de traumatismes comme ceux décrits par une abondante littérature.

Moi, je ne suis pas allé à l’école à Ragueneau. Je suis allé au pensionnat à Sept-Îles en 1956. Le départ, il y avait des transports la première fois en bateau. On allait à Baie-Comeau prendre le bateau. On restait là toute une année et on revenait au mois de juin. Moi, je n’ai pas trouvé ça dur. Je m’ennuyais au début. Au début, je me sentais perdue et prisonnière. Je regardais dehors et il y avait des grilles, et je me sentais comme prisonnière. Là je me disais : « Je suis ici, je ne pourrai pas m’en aller». Après ça, ça a passé et j’ai bien aimé. Moi, je n’ai pas connu des affaires comme on parle parfois concernant les pensionnats. Je trouvais que l’on mangeait bien. On mangeait du ballonné et on mangeait du gruau. Je trouvais qu’on mangeait bien. C’était des sœurs et des prêtres. De retour à la communauté, j'étais contente de revenir. J’étais bien après être partie une année entière. Je trouvais que la maison était belle. Mes habitudes alimentaires qui étaient différentes, cela ne me créait pas de problème, j’étais capable de m’adapter aux deux sans difficulté. (Focus groupe, femmes 42 à 58 ans)

6.6.4 Surveillance et santé

À Pessamit, la présence infirmière est assurée depuis les années 1940. Fait particulier, dans cette communauté innue ce sont les médecins qui les premiers offrent aux Innus de ce village des services de soins de santé. En effet, comme nous l'avons mentionné au chapitre trois, dès 1925 ce village recevait la visite régulière d'un médecin. Toutefois, ce n'est probablement pas la disponibilité des ressources médicales qui est responsable de l'accélération de la mise en place de soins médicaux. Plutôt, devons nous considérer, comme facteur déterminant, la forte prévalence de tuberculose qu’on retrouvait chez les Innus à cette période.

L'absence de données chiffrées ne nous permet pas de mesurer les ravages de la tuberculose chez les Montagnais, mais une évaluation chez les Cris des baies James et Hudson pour la fin du XIXe siècle, démontre qu'elle est responsable du tiers des décès. Cette infection demeure, jusqu'en 1950, la principale cause de mortalité des Indiens et des Inuits. Pour beaucoup, le sanatorium a remplacé la réserve (Bédard, 1987 : 83).
Les efforts consistant à accroître les services de santé auprès des membres des Premières nations après la seconde guerre mondiale sont également attribuables à l'humanitarisme d'après-guerre qui a permis de donner un élan à l'État-providence canadien. Mais c'est surtout les craintes engendrées par la prolifération des cas de tuberculose dans les collectivités autochtones qui ont précipité la mise en place de services de soins auprès des membres des Premières Nations (Gouvernement Canada, 1996 b : 127).

L'arrivée de la médecine en milieu innu ne s'est manifestement pas produite sans créer certains remous et conflits. Les Innus détenaient des savoirs médicinaux qu'ils pratiquaient et transmettaient depuis bien des lunes. La forêt constituait pour eux une ressource inépuisable de produits médicinaux. Au sein de la collectivité innue se retrouvaient des femmes et des hommes reconnus particulièrement pour leurs connaissances et leurs habiletés à prodiguer des soins mettant à profit la médecine innue. Cette collectivité comptait également sur les savoirs et habiletés de quelques sages femmes innues qui assistaient les femmes innues donnant naissance à leurs enfants.

Moi je me rappelle être parti avec mon père et ma grand-mère dans le bois. C’était tout boisé. La route n’existait pas, il n’y avait rien ici. À la fin de septembre, il y avait d’autres places où il fallait aller cueillir pour l’année pour se procurer des médicaments. C’est pour cela que l’on disait, tu n’as pas besoin de pharmacie. La pharmacie est là en arrière. Ça ne coûte pas cher et c’est à proximité. Tout était là et c’est pour ça que notre famille et les autres familles aussi, ils n’ont jamais eu besoin de médecin. Par contre, il y a eu d’autres familles qui, ce n’est pas négatif ce que je vais dire, mais qui ont été très influencées par les médecins. J’ai parlé du docteur Baroley dans les années 40. Il est mort et ça fait longtemps. Et tant mieux pour les vieux, parce qu’ils ne l’aimaient pas. Parce que quand la médecine est arrivée, il a dit voici c’est quelque chose de nouveau. Donc le médecin est là. Cela a remplacé le chaman et le sorcier et les sages-femmes. C’est peut-être une image qui a été projetée par ce médecin là. Toi, si tu ne fais pas ça tu vas avoir telle maladie. Et c’était aussi puissant que le curé qui disait »tu n'iras pas au ciel si tu ne fais pas ça». Il avait de l’autorité parce qu’il avait des connaissances. Alors, c’est pour ça que ma grand-mère n’a jamais été voir de médecin et que l’on déteste les médecins. Et celle qui est décédée à 76 ans. Elle a été obligée par la force des choses d’aller à l’hôpital pour se faire amputer la jambe. Elle avait la gangrène. Sinon elle ne serait jamais allée à l’hôpital. Elle, elle grattait sa jambe avec un genre de bout de bois pour ôter la gangrène. Un autre exemple, moi aussi quand j’ai des ongles incarnés, je m’organise pour pas aller à l’hôpital. Je les arrange, je les coupe tous les coins et c’est correct. Premièrement pour moi, et c’est très personnel, aller à l’hôpital c’est une perte de temps. C’est pour ça que quand je suis malade je ne me plaindrais jamais parce que je suis capable de passer à travers. J’ai toujours été de même. Mon autre grand-mère n’aimait pas les médecins, même chez nous dans la famille c’est seulement à partir de ma sœur que ma mère est allée à l’hôpital pour accoucher. Les autres sont nés ici à Pessamit. C’est pas génétique quand même l’idée que l’on n’aime pas les médecins. C’est surtout, peut-être, l’attitude de mes parents qui a fait que moi aussi j’ai conservé cette attitude-là de ne pas vouloir aller voir les médecins. (Homme, 49 ans)
Les soins instaurés dans le cadre de l'application des programmes d’éradication de la tuberculose au cours des années 1920 ont offert de multiples occasions et de nombreux moyens pour imposer, de façon autoritaire, les pratiques de soins médicaux dans la grande majorité des communautés indiennes du Canada. Dans un texte relatant les mémoires de E.L. Stone, premier directeur des Services de santé des Indiens, il est écrit :

De façon générale, bien entendu, les Indiens s’opposaient à ce qu’on les emmène au sanatorium lorsqu’ils étaient atteints de tuberculose. Sous ce rapport, ils se situaient 15 ans en arrière de la population blanche. Il existait des différences d’une bande à l’autre. Par exemple, il fut toujours difficile d’hospitaliser un Indien de Morley pour quelque raison que ce soit.[...] en 1951, les Indiens commençaient à souhaiter que les tuberculeux soient isolés et la plupart d’entre eux se trouvaient à Edmonton (Stone, 1965 :12).
Les discussions entourant les techniques coercitives, employées par les milieux de la santé des années 1920 pour imposer des traitements à des Indiens jugés malades mais surtout ignorants ou encore «trop en retard» pour comprendre la justesse des prescriptions, donnèrent lieu à des commentaires fort intéressants. Au moment où il était question de la mise en place d’un programme de vaccination collective au B.C.G. chez les Autochtones, le docteur Julius Roth, lui-même ancien tuberculeux qui pratiqua plusieurs années comme infirmier avant de devenir sociologue, écrivait ces commentaires :

Je ne veux pas que vous ayez l’impression que la coercition ne doit jamais être utilisée dans le traitement de la tuberculose. Je prétends uniquement que lorsque ces méthodes doivent être employées, il faut en faire soigneusement l’étude à maintes reprises, afin de ne pas causer de mauvais effets accessoires et de ne pas manquer le but visé. S’il faut recourir à la force, dit-il, ne commettons pas l’erreur de dire à la victime que c’est pour son bien (Barnet, 1965 :8).
Les relations que les services de santé aux Indiens entretiennent avec les populations amérindiennes au cours des dernières décennies, notamment lors des périodes de lutte contre des maladies associées à la mort et à la contagion ont particulièrement marqué le cours de l’histoire de ces populations. Dans ces créneaux, le savoir savant obtient un puissant point d’entrée.

Il y avait la tuberculose un moment donné. Plein de gens partaient. Il y avait comme une espèce d'habitude. Ils arrivaient ici au printemps, au mois de mai, juin. Il passait des radiographies à tout le monde, les jeunes... le monde, et puis parmi ce monde-là, ben, il y en avait 15-20 qui partaient pour trois mois, six mois, des fois plus longtemps. Il y avait des gens qui ne voulaient pas partir. C'était la police qui allait les chercher. Ils n'avaient pas le choix. Il fallait qu'ils partent parce que la tuberculose était contagieuse. Elle était mortelle. C'était comme si ces gens-là avaient commis des meurtres. La police en arrière de tout ça. Même les enfants allaient pas là l'école des fois, ben des fois et la police allait chercher les enfants. Cette époque-là, c'était assez dur je pense pour les mères de familles, les pères de famille qui voyaient leurs enfants partirent pour l'hôpital. Moi je suis parti. Je suis parti moi aussi au sanatorium de Gaspé. Dans ce temps-là, j'étais jeune. J'ai été là neuf mois. J'avais à peu près huit, neuf ans. Quand je suis parti, je pense que je me suis ennuyé. J'avais un collier où c'était marqué Gaspé. Mon nom et... Gaspé. Ça c'était ma seule identification. Quand je suis revenu, c'était la même affaire. Un collier avec mon nom et... Pessamit. Je suis revenu tout seul, sans escorte, rien. Beaucoup de gens ont vécu ce genre de situation-là. Ça, je m'en souviens, quand je suis revenu, je pense que je suis revenu dans le mois de mai. (Homme, 55 ans)
C'était un cercle fermé, les infirmières. Ce n'est pas tout le monde qui allait là. Ce n'est pas tout le monde qui les fréquentait. Les relations ici avec les infirmières ce n'était pas comme on a aujourd'hui. C'était différent. Et puis aussi, elles se servaient de la police. Si quelqu'un ne voulait pas aller au dispensaire. Elles se servaient de la police pour faire amener les gens au dispensaire. Quand quelqu'un devait être revu ou bien quand quelqu'un... Quand le médecin avait besoin de voir quelqu'un. Ou bien quand quelqu'un avait la tuberculose. Il était obligé d'être revu. Elles se servaient de la police. C'était la gendarmerie dans le temps. Maintenant, les relations ont changé depuis. Moi, j'étais jeune, ils ont eu à faire. Pas nous autres mais d'autres amis. Ils ont eu affaire. Elle a été amené par la police parce qu'elle était atteinte d'une maladie puis qu'elle devait voir le médecin. Il fallait qu'elle passe la radiologie. Ça arrivait plutôt souvent quand il y avait la radiologie mobile. (Femme, 51 ans)
En ce qui concerne la manière dont sont dispensés les soins de santé aux membres des Premières Nations, on reconnaîtra bien sûr que depuis cette époque, celle-ci s'est depuis quelque peu transformée. Toutefois, malgré le processus de prise en charge des services de santé dans et par un grand nombre de communautés autochtones, les approches paternalistes et de maternage instaurées au cours des précédentes décennies se sont globalement maintenues. Et nous sommes obligés de constater à ce niveau que le pouvoir autochtone n’est pas toujours corollaire d’une amélioration des conditions de vie et de santé dans les communautés.

Dans les milieux autochtones et évidemment dans les communautés innues, les services de santé ont initialement été élaborés et structurés à partir d'impératifs répondant aux exigences de la santé publique des années d'avant et d'après guerre et de la lutte contre la tuberculose. Cette structure consistait, entre autres, à identifier un à un chacun des contacts de la personne diagnostiquée comme étant atteinte de tuberculose.. C'est ainsi que chacun des contacts effectué par tel ou tel patient se voyait, qu’il le veuille ou non, inscrit dans un fichier. Son nom, son sexe, son âge, la date du diagnostic, le nom de tous ses contacts, le détail des prescriptions le concernant, voilà autant d'informations qui pouvaient se trouver sur la fiche d'identification d'un individu. Évidemment, les coordonnés permettant de rejoindre et de retrouver rapidement l'individu concerné étaient inscrites sur cette fiche. En d'autres mots, chaque individu était identifié aux dimensions d'une fiche sur laquelle il était décrit, personnifié selon des paramètres qui assurent sa visibilité aux yeux des professionnels de la santé. L'individu est sur la fiche, la fiche est dans la boîte, la boîte est au dispensaire, entre les mains et sous le contrôle des professionnels de la santé.

Cette procédure est toujours existante et continue, à sa manière, à être appliquée dans plusieurs centres de santé destinés aux membres des Premières Nations. Nous sommes, quant à nous, parvenu à établir les taux de prévalence et d'incidence dans les populations innues des villages de Pessamit, Ekuanitshit, Nutukuan, Unamen Shipu, Pakua Shipi et de Matimekush, grâce à l'existence de fichiers sur lesquels toutes les personnes diabétiques connues sont inscrites. Nous traiterons plus loin et de manière plus approfondie de la question de ces fichiers. Nous désirons cependant souligner maintenant que cette façon de procéder relève d'une médicalisation importante des villages ou, en d'autres mots, de leur «panoptisation», de leur mise sous tutelle par le bio-pouvoir.

Désirant établir les taux de prévalence du diabète dans toutes les communautés non autochtones nord côtières, nous nous sommes proposé de visiter, en 1997, chacun des centres de santé de santé relevant du centre hospitalier du Havre-Saint-Pierre. Tant et si bien que nous avons visité les villages de Rivière au Tonnerre, Rivière Saint-Jean, Longue-Pointe de Mingan, Baie-Johan-Beetz, d'Aguanish et de Natashquan et, en nous présentant dans chacun de ces centres de santé, nous avons demandé à l'infirmière de nous présenter le fichier des diabétiques. Cette procédure était tout à fait similaire à celle que nous avions appliquée dans les centres de santé autochtones. C'est avec étonnement que nous avons appris que de tels fichiers n'existaient pas dans ces centres de santé destinés aux non-Autochtones. Conséquemment, nous avons cherché à établir la liste des personnes diabétiques de chacun de ces villages en procédant de la façon suivante : considérant le temps dont nous disposions et l’absence d’indications écrites, nous avons choisi de faire appel à la mémoire des infirmières. Nous avons ainsi constaté que plus une infirmière était en poste depuis plusieurs années, plus elle parvenait à établir, de mémoire, une liste précise des personnes porteuses d'un diagnostic de diabète. Si, au contraire, elle était récente dans ses fonctions, l'établissement de cette liste devenait plus aléatoire. Dans ce cas, l'infirmière avait parfois recours aux connaissances de la secrétaire du centre qui était, généralement, une personne issue du milieu et en poste depuis plusieurs années. Bref, dans ces villages non-autochtones, une personne diagnostiquée comme diabètique était considérée, par les intervenants de la santé, comme responsable d’elle même. Personne d’autre que la patiente elle-même était responsable de ses propres rendez-vous avec le médecin visiteur ou avec l'infirmière.

Inversement, dans les villages autochtones, nous nous devons de constater que la situation est toute autre. Tous les Innus qui ont été diagnostiqués comme diabètique au cours des dernières décennies se sont vus, malgré eux, inscrits dans un fichier et insérés, sans que pour autant ils y consentent, dans une procédure de soins contrôlée entièrement par le personnel infirmier. Les infirmières sont ainsi à même de suivre de très près le parcours d'une personne diabétique. Est-ce que cette personne prend assidûment ses médicaments? Vient-elle renouveler ses ordonnances pharmaceutiques? Quand devra-t-elle, de nouveau, rencontrer le médecin, l'ophtalmologue, la nutritionniste, l'infirmière? S'est-elle, oui ou non présentée à son rendez-vous? Suit-elle sa diète? Est-ce que sa glycémie est contrôlée? A t-elle perdu ou gagné du poids? Voilà quelques-unes des questions auxquelles les professionnels de la santé oeuvrant dans les milieux autochtones peuvent pratiquement toujours obtenir réponse en consultant, soit la «fiche de suivi», soit le dossier médical du diabétique. Tout bien considéré, les réserves indiennes sont gérées par les professionnels de la santé et tout spécialement par les infirmières, comme des départements d'hôpital.

Aucune population du Canada n’est autant contrôlée, surveillée, voire «fichée» que les populations amérindiennes vivant dans les réserves. À ce chapitre, les systèmes de surveillance des services de santé en milieu autochtone sont tout particulièrement remarquables et «exemplaires».

Elsewhere I have argued that this relationship often resulted in the medicalization of community life as local nurses monitored the everyday well-being of people in the community as if they were all patients on a hospital ward (O’Neil, 1986b: 122).
Ainsi dans de nombreux centres de santé en milieu autochtone, chacune des maisonnées est à toutes fins pratiques considérée comme le serait une chambre, en milieu hospitalier. Chacun des individus, vivant pourtant dans un espace de vie considéré comme privé, est sous la surveillance étroite des professionnels de la santé et plus spécialement des infirmières. Difficile dans ces conditions de ne pas retrouver à l’œuvre tous les éléments de la théorie du panoptisme de Michel Foucault et de sa conception du bio-pouvoir (voir chapitre deux) ! Comment imaginer dès lors que ces logiques de pouvoir si marquées et si spécifiques n’auraient aucune incidence sur la manière dont les populations autochtones vont être amenées à se définir? Et c’est en voulant chercher à en éclairer les effets, que nous avons été amené à appréhender l’importance de la réserve comme lieu de construction identitaire, tout comme à cerner le poids déterminant de ces facteurs identitaires sur l’ensemble des comportements associés à l’émergence du diabète. C’est ce que nous tenterons d’expliquer dans les prochaines sections.

6.7 La réserve : lieu de construction culturelle et identitaire

Au sein de cette réserve qui s'inscrit à l'intérieur d'un réseau d'échanges entre nations autochtones de toutes les Amériques et du monde, se construit, s'actualise une culture innue contemporaine et locale. Cette culture est l'expression du groupe, de ses préférences, de ses interdits, de ses modèles. Elle est également plurielle en ce sens qu'il est illusoire de chercher à en tracer un portrait univoque, d'identifier son «essence». Cette société est constituée de groupes partageant bien sûr une histoire commune, des intérêts et un territoire communs. Mais dans cette société se retrouvent, comme nous l’avons déjà noté, des intérêts qui sont aussi divergents. Au sein de toutes les couches, parmi tous les groupes d'intérêts, se constituent des règles d'inclusion, des interdits, des valeurs, des modèles qui dynamisent l’ensemble de la société innue. La culture qui s'y développe est ainsi la résultante de toutes les appréciations des acteurs sociaux, des tensions internes et externes à la société innue. En même temps que la réserve est un lieu social qui induit chez ses habitants des comportements, des manières d'être et de faire par lesquels «chaque usager s'ajuste au processus général de la reconnaissance, en concédant une partie de lui-même à la juridiction de l'autre» (Mayol,1994 : 26).

Cependant cette dynamique culturelle se développe, comme nous l’avons amplement mis en évidence, dans un contexte socio-historique tout à fait particulier. La construction, l'élaboration de cette culture autochtone s'inscrit dès lors dans ce que Frantz Fanon (1991) nomme «un inévitable processus de libération nationale, de renaissance ou de naissance de l'État» (293). Et à ce niveau il est essentiel de prendre en considération les conditions exogènes au milieu innu, de manière à comprendre et à saisir toute la dynamique qui cimente dans un tout de prime abord homogène, les individus composant la société innue. Dans un contexte où l'Innu affronte quotidiennement le regard du non-Autochtone qui le repousse à la marge, il lui est essentiel de construire un lieu, un intérieur, un chez soi, un pays. Au sein de ce «chez-lui» il n'a plus à éprouver son «être» pour autrui. Il n'a plus, en principe, à être Innu. Il n'est plus au premier regard, le «sauvage», le «lâche», le «paresseux», le «kawish», le «profiteur». Il existe en tant qu'individu, en tant que personne, en tant que femme, homme, mère, père, frère, sœur, cousin, cousine et non en tant qu'Autochtone, en tant qu'Indien. Il n'a plus à affronter le Blanc qui l'opprime par la lourdeur de son regard qui l'identifie uniquement par son apparaître. Il n'a plus à disputer sa place (Fanon, 1991 : 89).

À l'intérieur de la réserve, conçue ici en tant que réalité locale mais aussi relevant de dimensions nationales, s'est établie, tout spécialement au cours des dernières décennies, une série de codes culturels et identitaires que nous pouvons étroitement relier à l'émergence du diabète. Toutefois, il est essentiel de considérer l'élaboration et la création de ces codes depuis la perspective d'une démarche d'affirmation politique et identitaire profondément ancrée dans des dimensions relevant de l'ordre du «macro». Ces codes sont créés à partir des matériaux de la modernité mais également à partir de matériaux relevant de l'histoire, de cette histoire que l'Innu réinterprète à chaque jour afin de servir ses intérêts contemporains. L'élaboration de l'identité innue «emprunte ses matériaux à l'histoire, à la géographie, à la biologie, aux structures de production et de reproduction, à la mémoire collective et aux fantasmes personnels, aux appareils de pouvoir et aux révélations religieuses» (Castells, 1999 :18). Cette identité s'élabore dans le processus de la résistance d'acteurs qui, pour survivre à l’intérieur de la réserve, s’y barricadent. Cette identité s'élabore «sur la base de principes étrangers ou contraires à ceux qui imprègnent les institutions de la société» qui les dominent (ibid :18).

An interpretation of northern history based on a model of internal colonialism argues that from the moment northern Native people were first contacted by Europeans looking for cheap natural resources, their ability to determine their own livelihood was made problematic. [¼] From this perspective, the contemporary independence movement based on the emergence of ethnonationalist organizations is the natural product of a century of struggling to maintain some sense of independence and autonomy, rather than reflecting a growing familiarity with southern institutional systems (O'Neil, 1986b:121)
Toutefois, nous devons nous garder d'identifier les traits caractéristiques d'une «identité». Comme le souligne Gruzinski, nous «aimons bien qu'un individu ait une identité bien définie mais chaque être est doté d'une série d'identités ou pourvu de repères plus ou moins stables, qu'il active successivement ou simultanément selon les contextes (Bruna, 2000 : 88).

Il est également essentiel de ne pas considérer ces manifestations culturelles et identitaires comme des défaillances culturelles, des écarts faisant offenses et affronts à une culture qui relève d'une ancestralité mythique. Elles sont le résultat d'actes créateurs, d’actes de métissage mettant en évidence l'engagement d'acteurs sociaux qui cherchent à construire, dans un contexte de colonialisme interne, une réalité sociale quotidiennement tolérable. Elles sont l'œuvre de l'histoire où des sociétés, des cultures se mélangent. Ces mélanges, ces métissages sont irréversibles et partie prenante de ce processus ininterrompu (ibid : 90). Elles sont les manifestations de la participation des acteurs sociaux, des productions humaines.

Social participation is more than simply a meaningful activity, it is a competitive series of events where ideological and material resources are marshalled and deployed to protect and enhance the interests of individuals and groups in plural (or, in this case, colonial) societies structured by inequality and injustice (O'Neil, 1986a :269).
Dans les prochaines pages, nous aborderons quelques-uns des comportements identitaires associés à l'émergence du diabète. Ceux-ci se trouvent fortement enracinés chez les Innus et sont intimement reliés à leur trame identitaire. En tout premier lieu, nous porterons notre attention sur la question de l'obésité qui, nous l'avons déjà mentionné, se retrouve chez 80% des diabétiques et qui présente de forts taux de prévalence chez les Innus. Dans un deuxième temps nous aborderons la question plus générale de l'acte alimentaire. S'il y a bien un fait reconnu au niveau médical, c'est que les choix alimentaires sont intimement reliés à l'émergence de maladies comme le diabète et, évidemment, l'obésité. Toutefois, il s'avère important de transcender le regard biomédical et celui de la santé publique pour constater que l'acte alimentaire est d'abord et avant toute chose un acte culturel, qui peut même être un acte d'affirmation identitaire, voire d'affirmation politique. Finalement, nous illustrerons certains de nos propos par des exemples concernant les comportements acquis et actuels associés à la consommation d'alcool dans la communauté de Pessamit. Les experts établissent qu’une consommation élevée d’alcool exerce une influence accrue sur les corollaires du diabète tels que le dysfonctionnement du métabolisme des lipides, la neuropathie, l'impuissance et la rétinopathie. Il peut donc s'avérer intéressant d'établir un lien entre consommation d'alcool et émergence du diabète. Toutefois, notre intérêt relève d'abord de notre intention de nous servir de l'exemple des comportements associés à l'alcool pour démontrer que leur développement s'inscrit dans un contexte socio-économique et politique incontournable, contexte que n’ont cessé d’évacuer les étroits schémas théoriques de la santé publique.

6.8 Obésité : Histoire et identité innue

L'identification de l'obésité en tant que facteur nuisible à la santé n'a certes pas toujours été au cœur des arguments de la médecine. En fait, les premières critiques de la lourdeur corporelle datent vraisemblablement de la fin du XVe siècle. Ainsi, la mort du roi Édouard d'Angleterre en 1483 fut soulignée de la manière suivante: « Il prit ses plaisirs plus que devant, ne craignant personne, et se fit gras et plein, et en fleur d'âge le vinrent ronger ses excès, et mourut soudainement d'apoplexie » (Commynes cité par Vigarello, 1999 : 63).

Cet épisode ne signifie pas que la «maigreur» triompha dans le discours social et médical dès cette époque lointaine. Plutôt, elle marque un temps dans la lente histoire opposant les formes corporelles (Vigarello, 1999 : 64). En effet, la personne bien portante, bien enveloppée sera aux premières loges de la société au XlXe siècle. Le ventre trouvera dans ce siècle beaucoup de dignité auprès de l'élite bourgeoise, ce qui fera écrire à Honoré de Balzac que «le notaire long et sec est une exception» (Balzac cité par Vigarello, 1999 : 214). De son côté, Théophile Gauthier a écrit que «L'homme de génie doit être gras» (cité par Léonard, 1986 : 206). Si aujourd'hui il apparaît dans la société occidentale une certaine «obésophobie», il en était tout autrement au cours du siècle des Lumières, alors qu'une certaine rotondité était plutôt bien considérée. Les rondeurs corporelles, dans les années 1800, étaient synonymes de santé, de prospérité et de respectabilité. Cette même époque associa maigreur à maladie et tout particulièrement à la «consomption» que l'on nomme aujourd'hui tuberculose (Fishler, 1993 : 309-312). Par ailleurs, Cauvin (1987) rapporte que fertilité, corpulence, embonpoint et graisse ont pratiquement toujours été universellement associés dans les représentations du corps de la femme. Ainsi, il apparaît que le culte moderne de la minceur féminine est dépourvu de tout précédent historique (Fishler, 1993 : 358).

En somme, ces quelques éléments d'histoire nous portent à croire qu'il est essentiel d'appréhender le phénomène de l'obésité depuis une perspective culturelle ainsi que socio-économique, si nous désirons parvenir à comprendre toute l'ampleur de cette réalité et son enracinement dans un contexte social. Le façonnement du corps ne répond pas seulement à des impératifs biologiques. Si le corps de l'être humain relève de la nature, il est également un produit de la culture, de cette culture sans cesse en mouvement, en mutation.

Les chercheurs Goldblatt, Moore et Stunkard ont établi en 1965 qu'une forte association existait entre la baisse de la prévalence de l'obésité et l'accroissement du statut socio-économique des individus. Des recherches américaines ont établi que les enfants de la classe ouvrière américaine étaient généralement plus gras que les enfants appartenant au milieu économique supérieur (Garine & Pollock, 1995 :xxvii). Une recherche réalisée chez les Massa du Nord Cameroun (Garine, 1995) a mis en évidence que la stature et le poids du corps d'un individu étaient fortement associés par les membres de cette communauté africaine à la force et tout particulièrement à la prospérité et au pouvoir (56-58). Pour sa part, Prinz (1995) a montré que chez les Azandés, l'obésité des femmes était perçue positivement par les hommes et les femmes alors que celle des hommes pouvait être perçue négativement par les hommes tandis que les femmes la considéraient positivement (276-279). Toutefois, malgré ces considérations culturelles et sociales, il apparaît que le phénomène de l'obésité chez les peuples autochtones fut initialement pris en considération par les milieux biomédicaux et ceux de la santé publique, d’abord depuis une perspective biologique et génétique. À titre d'exemple, Bindon (1995) reprend la thèse du «gène économe» et explique l'émergence de l'obésité chez les Polynésiens du Pacifique Sud, dans un contexte de modernisation, par leur constitution génétique particulière.

À l'instar de Pollock, nous estimons que l'apparition de l'obésité chez les Innus ainsi que chez les peuples des Premières Nations en général, doit être appréhendée depuis une perspective culturelle et environnementale mais également socio-économique et politique. Nos données de terrain nous incitent à appréhender le phénomène de l'obésité chez les Innus, ce facteur de risque si fortement associé au diabète, en prenant en compte les événements de niveau «macro» qui ont marqué la vie des Innus au cours du XXe siècle, et tout spécialement au cours de sa seconde moitié.

La modélisation du corps de l’Innu s'inscrit dans un processus de définition interne de l'identité innue et l'acquisition des traits qui le caractérisent peut se comprendre en prenant en compte les phénomènes d'exclusion du procès de production de l'économie marchande qui ont marqué les années 1950. Mais dans un même souffle, cette définition du corps de l'Innu s'inscrit dans un processus de lutte identitaire, de revendication, de négociation politique. S'il est relativement facile de tracer le parcours des négociations politiques et de réaliser l'inventaire des moyens utilisés, des gains réalisés, des pertes et des échecs, il peut être beaucoup plus difficile mais non moins important et utile de percevoir au niveau «micro» les résultats «parcellaires», les créations au quotidien qui résultent des phénomènes déterminés par le niveau «macro».

En somme, comme le propose Marcel Mauss (1950) nous estimons que le corps de l'Innu est le support premier et fondamental de messages sociaux généralement diffusés à l'insu de l'usager. Le corps de l'Innu est son premier et son plus naturel instrument. Il est le plus naturel des objets et des moyens techniques de l'Innu. Le corps est en quelque sorte le support de tous les messages qui traversent la société. À l'instar de Sheper-Hughes et Lock (1987), nous considérons que le corps de l'Innu est multidimensionnel. Il est «corps individuel» en ce sens que chaque individu est conscient des traits physiques qui le distinguent des autres individus qui l'entourent. Il est également «corps social» en tant que représentation symbolique par laquelle s'effectue une interprétation de la place occupée par l'Innu dans la nature, la culture et la société. Il est le lieu par lequel l'Innu réinterprète quotidiennement la place qu'il occupe entre la nature et la société. Finalement, le corps de l'Innu est «politique». Ce «corps politique» est le lieu d'exercice d'un pouvoir social. Il est la réponse à cette question foucaldienne. Quelle sorte de corps la société désire-t-elle? De quel corps a-t-elle de besoin? (Sheper-Hughes et Lock, 1987) Comment ce corps peut-il se distinguer de l'Autre? Comment peut-il être un outil, un instrument de reconnaissance et d'établissement d'une solidarité?

6.8.1 L'obésité chez les Innus

Le propos de notre recherche n'est pas de contester le modèle étiologique biomédical (MEB) concernant le diabète, du moins dans ses dimensions biologiques. Bien que nous entretenions de sérieux doutes en ce qui concerne l’emphase portée à la dimension génétique du MEB, nous adhérons tout de même à de nombreux éléments de ce dernier. Ainsi, nous estimons, tout comme le propose le MEB, que l’obésité joue probablement un rôle de premier plan dans la genèse du diabète, considérant entre autres que 80 % à 90 % des diabétiques de type II sont obèses (Bélanger, 1990; Bennet, 1981; Guthrie & Guthrie, 1983; Clément, 1991).

Soulignons que l'obésité a été identifiée comme facteur de risque pour la première fois en 1911, suite à une compilation de données provenant d’une compagnie d’assurance américaine. Cette étude actuarielle a permis l’établissement de paramètres qui offrent la possibilité de classifier comme acceptables ou non les mesures pondérales d’un individu des États-Unis et de Grande-Bretagne (Garine & Pollock, 1995 :xix). Aujourd’hui, l’obésité est associée aux conséquences néfastes qu’elle induirait sur les taux de morbidité et de mortalité. Ce sont tout spécialement les complications cardiovasculaires qui se retrouvent au centre du portrait épidémiologique tracé à partir de corrélations impliquant l’obésité. De son côté, la littérature médicale établit que les taux de mortalité due à des maladies comme le diabète, ou aux accidents et aux interventions chirurgicales, sont nettement plus élevés chez les personnes obèses et proportionnelles à l’importance de l’obésité (Berkow, Fletcher & al., 1988 : 1007). Pour la santé publique, l’obésité est devenue un facteur de risque de premier ordre qu’il importe de réduire (Fischler, 1993 :309).

Mais une fois toutes ces constatations posées, ou cette association corrélative inscrite à titre d’argument central, il reste encore bien des questions en suspens : pourquoi, notamment, trouvons-nous tant d’obésité en milieu Innu et, de ce fait, un «facteur de risque» associé avec force à la genèse du diabète? Cette importante prévalence de l’obésité est-elle une réalité de longue date? Pourquoi est-il si difficile d’obtenir des résultats dans l’application des volets du programme de santé visant une perte pondérale chez les bénéficiaires ou dans la population en générale? Pourquoi assistons-nous à l’apparition de l’obésité chez des personnes de plus en plus jeunes en milieu autochtone? Sans même parler de ce qu’on entend par obésité ! En effet comme nous le constaterons un peu plus loin dans ce chapitre, bien que les milieux médicaux identifient une forte prévalence de l’obésité en milieu autochtone, il n’en demeure pas moins que, pour un très grand nombre d'Innus, cet écart à la norme dont parlent les milieux de la santé fait plutôt référence à une norme sociale ainsi qu’à un standard de reconnaissance sociale et de bonne santé.

L’obésité est considérée par les milieux de la santé comme une accumulation de gras, alors qu’un poids excessif est associé à une masse corporelle dépassant des standards reconnus pour un sexe donné, un groupe d’âge, une taille dans une population considérée en santé (Charzewska, 1995 :178). Le Manuel Merk (Berkow, Fletcher & al., 1988 : 1005) établit pour sa part que l’obésité est arbitrairement définie par un poids corporel supérieur de 20 % de celui des tables du poids rapporté à la taille. La littérature propose de nombreuses approches pour définir ce qu’est l’obésité, mais aujourd’hui l’indice de masse corporelle (IMC)[26] est de loin la mesure la plus largement reconnue par les milieux de la santé du Canada, des États-Unis et d’Europe.

Au cours de l’année 1999, nous sommes parvenu à établir l’IMC moyen prévalant dans les communautés innues de Pakua Shipi, Unamen Shipu, Nutakuan, Ekuanitshit et Matimekush. Pour parvenir à ce résultat, nous avons obtenu, grâce à la collaboration des infirmières des centres de santé de chacune de ces communautés, le poids, la taille, l’âge et le sexe des personnes de plus de 15 ans ayant consulté au moins une fois un professionnel de la santé au cours d’une période de plus d’un mois. Comme nous le constatons au Tableau 6.1, l’IMC moyen des adultes de chacune de ces communautés se trouve nettement au-dessus de la zone D, qui correspond à tout IMC se situant au-delà de 27[27]. Cette troublante réalité soulève tout de même de nombreuses questions. Et notamment d’établir si cette forte prévalence d’un poids associé à l’émergence de problèmes de santé est un fait ancien ou récent !


Dans leur rapport d’évaluation concernant l’implantation d’une intervention éducative destinée aux patients cris diabétiques, Lavallée, Robinson & Verronneau (1994) mentionnent qu’il est difficile d’obtenir des résultats en ce qui concerne la perte de poids des personnes diabétiques, et que cette difficulté est probablement enracinée dans une « tendance séculaire à l’obésité, observée chez les Cris depuis une dizaine d’années» (Lavallée, Robinson & Verronneau, 1991 ; Thouez & al., 1990). L’utilisation de l’adjectif «séculaire» par ces chercheurs laisse entendre que l’obésité chez les Cris et peut-être chez les peuples des Premières Nations en général existe depuis des siècles. Voilà bien une affirmation qui mériterait d’être documentée. Bien que l’Enquête de santé Québec auprès des Cris de la Baie-James (Daveluy & al., 1994) démontre qu’à la fin des années 1980, 80 % des Cris présentaient un IMC non associé à la santé (46 %=obésité, 34 % = embonpoint), nous ne partageons pas l’affirmation voulant que l’obésité soit une réalité très ancienne chez les peuples des Premières Nations.

Comme nous le mentionnions au chapitre trois, en 1948, le père Lionel Labrèche décrivait les Innus de Pessamit en reprenant à son compte les propos du père Lejeune datant des années 1633. Il y décrivait les Innus comme des personnes grandes, fortes et robustes en plus d’être bien proportionnées. En somme, aucune observation relative à la présence d’obésité.

Les témoignages recueillis dans quelques documents historiques nous portent plutôt à croire que l’obésité est une réalité relativement récente dans l’histoire des Innus. Comme les préoccupations relatives à un poids dont on considère qu'il excède des standards acceptables sont présentes en Europe dès le XVe siècle, nous estimons que les observations rapportées par certains écrits historiques peuvent être considérées comme des indices valables. Il semble que dans la littérature portant sur les questions amérindiennes, la première description écrite concernant l’obésité chez les Autochtones soit celle qui se rapporte aux Pimas faite par Russel en 1908.

Certain articles of their diet appear to be markedly flesh producing, and this tendency is at least not diminished by the habits of life resulting from the semitropical climate of the Gila Valley. They are noticeably heavier than individuals belonging to the tribes on the Colorado plateau to the North and Northeast, and many old persons exhibit a degree of obesity that is in striking contrast with the tall and sinewy Indian conventionalised in popular thought. (Russel, 1908 : 66-78)
Pour les fins de notre recherche, nous avons accédé, grâce à l’aimable collaboration de monsieur René Boudreault, à une série de photographies prises auprès d'Innus des régions de Sept-Îles, Nutakuan et du Labrador, au cours de l'année 1924. Nous reproduisons certaines de ces photographies d’archives à la page 194. Comme le lecteur pourra le constater, l’excès de poids n’apparaît pas être le lot de la majorité des Innus de cette période, tout au moins ceux pris en compte par ces photographies ! Même si nous ne pouvons pas affirmer sur la seule base de cette documentation photographique que l’obésité ne représentait pas une réalité importante chez les femmes et les hommes appartenant à la nation innue du début du XXe siècle.

Lors de notre enquête sur le terrain, nous avons cependant recueilli de nombreux témoignages qui tendent à démontrer que l’obésité était relativement rare avant la seconde moitié du XXe siècle. Voici à cet effet un extrait tiré d’une entrevue réalisée auprès d’un homme de 55 ans de Pessamit. Cet informateur nous offre un regard rétrospectif concernant certains aspects de la physionomie de membres de sa famille appartenant à des générations antérieures.

Moi, j’ai connu l’époque où les gens étaient déjà obèses. Sauf que lorsque je regarde les photos de famille, comme mon arrière-grand-père, moi, mon grand-père, ma grand-mère, c’était tous des gens élancés, grands, minces. Mon père était grand et mince alors que ma mère était assez costaude. J’ai lu un écrit d’un Père d’ici et en parlant des gens de Pessamit il écrivait qu’ils étaient grands, élancés, maigres comme des squelettes, comme des oies. [...]
Je vais te raconter le récit de mon père. Lorsqu’il rencontrait des femmes maigres, ben, il disait : « t’es-tu une feluette toi? Es-tu malade? Qu’est-ce que t’as? » Quand mon père est arrivé ici à Pessamit, il y avait des femmes maigres. C’est probablement ça qui l’a fait choisir ma mère aussi. Parce que ma mère elle...Moi je l’ai toujours connue costaude. Quand il voyait une femme maigre ce n'était pas son affaire ! Ça leur prenait une bonne femme, grosse là. Je l’ai toujours entendu parler comme ça. Même d’autres personnes parlaient ainsi. Ils avaient pour leur dire, eux autres, qu’une bonne femme costaude, elle pouvait accomplir beaucoup de besogne. (Homme, 55 ans)
Plusieurs éléments sont à retenir de ce témoignage. Tout d’abord, celui-ci nous permet de constater que, la physionomie de l’Innu s’est transformée au cours des dernières décennies. À travers ses dires, cet homme nous transporte probablement vers le début du XXe siècle, en faisant référence à ses arrière-grands-parents qu’il décrit comme des « gens élancés, grands, minces ». Notre informateur mentionne un écrit d’un Père ayant œuvré dans la communauté de Pessamit.

Vraisemblablement, il s’agit du Père Labrèche qui exerçait son ministère au cours des années 1950. Ce témoignage nous transporte donc au milieu du XXe siècle en faisant référence aux écrits de ce Père. Cette référence nous permet d’entrevoir une société innue où l’obésité n’est pas un fait notable. Par ailleurs, il apparaît qu’une transformation s’opère dans le schéma corporel des femmes de la seconde moitié du XXe siècle ainsi qu’au niveau des attentes des hommes envers celles-ci. Son père, raconte t-il, désirait trouver une femme «costaude», puisque c’était là l’indice d’une femme pouvant abattre beaucoup de besogne. Par contre, le père de notre informateur n’est manifestement pas originaire de Pessamit. Il arrive de la région du Lac Saint-Jean et se retrouve à Pessamit où, semble-t-il, les femmes ne présentent pas les mêmes caractéristiques physiques que dans sa région. Cette autre information nous permet d’émettre l’hypothèse que le schéma corporel des Innus s’est probablement modifié d’une région à l’autre, à des époques et des rythmes différents.

À son tour, une femme de 44 ans nous parle de ses grands-parents comme des personnes présentant des caractéristiques physiques éloignées du profil de la personne obèse. Comme l'informateur précédant, elle nous laisse entrevoir un changement dans le schéma corporel des Innus au cours des dernières décennies et tout spécialement en ce qui concerne celui des femmes.

Ma grand-mère était très petite, et pas grande, et pas grosse non plus. Mon grand-père était très grand, et pas gros non plus. Ma mère, elle, avait tendance à être grosse mais cela a diminué avec l'âge et surtout quand elle a commencé son diabète. Mon père était grand, et il n'était pas gros pour son âge (Femme, 44 ans).
De son côté, une femme de plus de 80 ans nous affirme que les Innus d'aujourd'hui présentent un poids nettement plus important que ceux d'autrefois. Elle associe cette modification du profil de l'Autochtone à divers changements dont ceux qui concernent l'alimentation. Après nous avoir mentionné que les Innus de la fin des années 1990 «sont plus gros qu'avant», cette informatrice poursuit en nous indiquant que cela doit provenir de la nourriture.

Il y a cinquante ans, les gens n'étaient pas gras. Je ne sais pas! C'est peut-être la façon de manger. C'est ça qui fait engraisser, je pense. Parce qu'il y a tellement de cochonneries que l'on mange... Que nos jeunes mangent... Que les miens mangent. (Femme, 83 ans).
Les extraits d'entrevues qui précèdent nous permettent de constater qu'il existe dans la population innue de Pessamit la reconnaissance d'un changement de l'apparence physique chez les femmes et les hommes au cours des dernières décennies. On peut toutefois se demander si cette reconnaissance reflète une prise de conscience collective, à l’instar de ce que souhaite par exemple la santé publique.

Photos provenant des archives de monsieur René Boudreault – Innus et Naskapis – Québec – Labrador - 1965

En ce sens, bien que nos informateurs mentionnent que l’obésité d'aujourd'hui représente une réalité du corps des Innus qui tranche avec celle de celui de leurs grands-parents et arrière-grands-parents, nous ne pensons pas que nous pouvons en conclure qu’il existe dans la population innue en général une prise de conscience du fait que l'obésité représente une «menace pour la santé».

Si pour les représentants du monde de la santé publique, l’obésité se reconnaît, se mesure et représente une cible importante d’intervention, il en va tout autrement pour la population innue. À l’occasion d’une étude réalisée auprès de la population innue de la communauté d’Unamen Shipu sur la Basse-Côte-Nord (Fecteau & Roy, 1999), 182 questionnaires ont été distribués auprès de femmes et d’hommes de 15 ans et plus. Un peu plus de 30 % de la population visée a été rejoint de cette manière[28].

Une série de huit (8) questions invitaient les participants à choisir dans une liste de 11 propositions, les trois (3) problèmes de santé qui menaçaient le plus de cercle de la santé de Unamen Shipu, des bébés, des enfants, des adolescents, des adultes, des femmes, des hommes, des aînés.

Les problèmes de santé proposés ont été établis à partir d'entrevues individuelles et de «focus groups» réalisés auprès de membres de communautés innues et atikamekw. Le questionnaire a été par la suite testé auprès de 15 personnes et finalement distribué largement par l'entremise d'auxiliaires de recherche issus du milieu. Les choix de problèmes de santé proposés aux répondants étaient les suivants : maladies de peau, alcoolisme, asthme, diabète, drogue, hypertension, suicide, problèmes de communication, obésité, maladies du cœur.

Ce qui nous intéresse ici concerne l'identification de l'obésité en tant que «problème de santé». Dans l'ensemble, ce problème n'a été que très faiblement identifié par les répondants, tout groupe d'âges et de sexes confondus. Par exemple, seulement 13,8 % d'entre eux ont identifié l'obésité comme «problème menaçant le cercle de la santé d’Unamen Shipu», alors que l'alcoolisme a reçu 64,5 %, la drogue 61,2 % et le diabète 46,7 %. Par contre, l'obésité a été identifiée avec plus de force dans le cas des cercles de la santé des bébés (28,7 %), des enfants (28,3 %) ainsi que des femmes (32,1 %). Toutefois, ce que les enquêteurs ont trouvé particulièrement remarquable et fort intéressant concerne le fait suivant : plus les répondants appartenaient aux couches les plus jeunes, plus ils avaient tendance à identifier l'obésité comme problème menaçant le cercle de la santé. Par contre, les répondants appartenant au groupe d'âge regroupant les personnes plus âgées, identifiaient avec moins de force ce même problème. Ainsi, 0,0 % des aînés (65 ans et plus) et 4,0 % des gens d'âge mûr (45 à 64 ans) ont identifié l'obésité comme «menaçant le cercle de la santé d’Unamen Shipu». Chez les jeunes (15 à 24 ans), le taux d'identification a été de 23,7 % et de 13,6 % chez les jeunes adultes (24 à 44 ans).

Cette tendance a été remarquée à chacune des questions concernant l’identification des trois problèmes de santé qui menaçaient le plus le cercle de la santé des différentes couches de la population. Notre interprétation de ces résultats nous porte à croire que la perception des schémas corporels diffère d’un groupe d’âge à l’autre, et que de ce fait les critères de normalité peuvent également varier.

6.8.2 Perte de poids et maladie

Nombreux sont les indices qui nous portent à croire que l’obésité est associée à une norme identitaire, c'est-à-dire à une norme au travers de laquelle les Innus de Pessamit se reconnaissent. D’ailleurs, nos observations nous amènent à penser que cette constatation est applicable à plusieurs autres communautés autochtones. Une des manifestations les plus évidentes de cette norme s'exprime dans son association à la santé. En d'autres mots, la perte de poids est fréquemment et fortement associée à la perte de la santé, à l'émergence de la maladie. Les témoignages établissant cette corrélation sont particulièrement nombreux à Pessamit, mais également dans d’autres milieux innus. Afin d'illustrer cet élément, nous utiliserons quelques extraits d’entrevues provenant de Pessamit ainsi que certains autres, tirés d’entrevues réalisées spécifiquement auprès de femmes d’autres communautés innues et qui nous permettent de valider des hypothèses qui ont émergé de Pessamit.

Le premier extrait provient d'une entrevue réalisée auprès d'une jeune femme de Pessamit. Les propos de cette dernière révèlent l'existence d'un système de référence propre à cette communauté qui n'est située qu'à quelques dizaines de kilomètres de Baie-Comeau. Pourtant, cette femme a été confrontée de façon éloquente à un autre système de référence au moment où elle s’est installée dans la ville de Québec pour y vivre pendant quelques années. Confrontée aux regards des Autres, qui dans ce cas sont les citadins de la ville de Québec, elle a dû composer avec une nouvelle perception d'elle-même.

Être grosse... En tout cas ! Il est difficile de répondre à cette question. Parce que ça dépend vraiment. Comme moi là, quand j'étais jeune, j'étais costaude. Ça ne me faisait rien, je ne me sentais pas grosse, c'est quand j'ai mis les pieds dans un milieu, comme dans la ville de Québec que je me suis sentie grosse. Tout le monde était petit, puis moi j'étais assez costaude.
C'est là que j'ai voulu maigrir. J'ai grossi et je me sens mal dans mon linge Mais être maigre ou être grosse... Ici, il n'y a pas beaucoup de monde qui passe des commentaires là-dessus, sur le poids? Le seul commentaire qu'on entend, c'est que nous autres on est gros du ventre, petits des jambes, tu comprends? On dit, on est faites de même. On ne pourra jamais être comme dans les revues là, en tout cas. Nous autres c'est ça. On est faites carrées, costaudes, des gros ventres, des petites jambes.
Physiquement, physiologiquement, on est comme ça. Puis c'est vrai qu’en général personne est maigre. Si la beauté, c'est ça comme dans les revues, ben nous autres on a perdu d'avance (rire). Parce que physiquement, on n'est pas comme ça. Les gens pensent qu'elle est belle et ça... On a de la misère à nommer des critères pour nous-mêmes. Il faudrait avoir une couturière spécialement autochtone qui pourrait faire du linge pour nous. (rire) (Femme, 33 ans)
À Pessamit, comme dans un grand nombre de communautés des Premières Nations, le fait de perdre du poids est fréquemment associé à la maladie. En fait, maigrir est associé à une perte de santé, à l'apparition d'une maladie ou encore à un comportement que l'on associera parfois à la consommation de drogue. En somme, peu ou pas de commentaires d'encouragement sont adressés à une personne, et tout spécialement à une femme, ayant pris la décision de perdre du poids. Au contraire, elle entendra, venant de plusieurs secteurs de la communauté, des commentaires imprégnés de négatif qui auront pour effet de marquer, de souligner son écart à la norme.

Aujourd’hui, cela ne fait pas un an, je commence à retrouver mon appétit que j’avais mais pas autant. Je me contrôle. Je ne suis pas aussi gourmande qu’avant. Imagine ce que l’on disait : « Elle prend de la cocaïne ». Ici, c’est une image. Quelqu’un qui maigrit du jour au lendemain, le monde va dire soit que tu es malade, soit que tu prends de la drogue. Pour moi, les gens disaient que je prenais de la drogue. (Femme, 32 ans)
Cette association entre un état de santé socialement reconnu et la masse corporelle prend parfois des dimensions qui vont jusqu'à ébranler les parents et tout spécialement les mères dans leurs compétences parentales. Ainsi on pourra soupçonner qu'un enfant du village est porteur d'une maladie parce qu'il présente un physique considéré comme anormal. Lorsqu'un enfant est considéré «trop maigre» par des membres ou non de la communauté, de la famille, des pressions sont exercées sur les parents afin que ces derniers le fassent manger davantage. Cet extrait d'une entrevue réalisée auprès d'une Innue de Nutakuan est à cet égard, fort révélateur.

Ma fille là, elle est maigre. Elle n'est pas grosse. Mais les femmes disent : «Ta fille est maigre !Est-elle malade?» Puis, en dedans de moi, moi je me pose la question :«Est-ce qu'elles disent vrai?» Puis, un beau jour on a amené ma fille au dispensaire, juste pour vérifier si elle n'était pas malade. Parce qu'elle était maigre. Elle était mince. On est arrivé, ils l'ont examinée et puis ils ont dit qu'elle était normale. Elle était plus normale que les autres. (rire) (Femme, 55 ans)
Le prochain extrait tiré d'un «focus group» réalisé auprès de femmes âgées entre 40 et 55 ans, nous permet de constater que le discours entourant l'apparence du corps de la femme innue dépasse l'association qui pourrait être faite avec la présence ou non d'un état de santé reconnu. Aussi, le fait qu'une femme soit plus mince que grasse, risque de générer à son égard des commentaires concernant son inclusion ou non à l'intérieur des schémas de beauté reconnus dans le milieu.

Je trouve que les hommes sont forts au niveau de l’agressivité envers les femmes. Elles ne sont pas valorisées. Ils sont négatifs au départ. Les hommes disent : « On aime mieux avoir une femme grasse, c’est plus l’fun, c’est plus... C’est beaucoup relié à la sexualité. Moi j’ai constaté ça. C’est pour ça que la femme elle ne peut pas se valoriser dans la communauté parce qu’elle se fait dire si elle n’est pas grassette, si elle est mince qu’elle est peut-être malade. C’est du négatif au départ et elle ne peut pas se valoriser. Moi quand j’ai maigri, les gens me disaient : « T’es maigre, t’as maigri, t’es malade ? Qu’est-ce que tu as? » D’autres disaient : « Ton mari sera plus intéressé à toi, t’est plus intéressante à regarder. » («Focus group» femmes, 40 à 55 ans)

6.8.3 Femme grasse, beauté et sexualité

L'extrait précédent introduit une autre signification pouvant être associée à l'obésité. Ainsi, il apparaît que pour plusieurs hommes, une femme affichant des rondeurs est davantage attirante qu'une femme mince.

Le regard masculin sur la femme innue peut s'avérer fort ravageur. En somme, ce n'est certes pas auprès de la gente masculine qu'une femme désirant perdre quelques kilogrammes trouvera réconfort et encouragement. Le témoignage suivant d'une femme innue nous relate son expérience en tant que diabétique ayant investi des efforts pour perdre du poids.

Ils (des hommes de la communauté ndlr) me disaient que je n’étais pas belle. Puis après ça que je ne prenais pas soin de moi. « T’es plus... t’es plus... Comment est-ce qu’ils disaient ça? Ta chair est plus... En tout cas t’as plus de graisse. T’as plus de graisse. Ils disaient : « Une femme qui a beaucoup de graisse, c’est plus l'fun. C’est plus, c’est plus touchable... c’est plus "poignable", à taponner ». Moi je ne m’occupais pas de ça. J’ai dis c’est moi là. C’est moi qui doit se prendre en main. C’est pas eux autres qui vont me dire quoi faire [¼] J’ai tout entendu! Tout ce qui est négatif envers ma personne. « Ton linge est trop grand ». Après ça qu’est-ce qu’ils disent? « Ton mari te donne pas assez de sexe ». Après ça... « Tu ne dois pas être bonne au lit ». Toutes sortes d’affaire comme ça. Parce que je perdais du poids. Puis les personnes âgées me disaient : « Qu’est-ce que tu as? T’es tu malade?» Tout le monde s’inquiétait. T’es tu malade, t’as maigri? T’es-tu allé voir le médecin? Es-tu allé voir l’infirmière? Les femmes eux autres, elles me disaient seulement « T’as maigri, qu’est-ce que tu as? Es-tu malade? ». C’est tout ce que j’ai entendu. [¼] Puis les hommes eux autres, c’était plutôt là, la femme physique là tu sais le physique de la femme, eux autres... Une grosse femme ça va les attirer. Il y a plus de poigne. Moi je ne m’occupe pas de ça. (Femme, 46 ans)
Le témoignage d'une jeune femme est particulièrement révélateur du fait qu'il existe dans la communauté de Pessamit des normes incontournables en regard de l'apparence physique et tout particulièrement en ce qui concerne la masse corporelle. Cette jeune femme scolarisée et originaire de la communauté a longtemps séjourné à l'extérieur du milieu, soit pour des études, soit pour le travail. De retour dans sa communauté d'origine en compagnie de son mari, elle constate rapidement que de nombreuses transformations s'opèrent chez elle. Après un certain nombre de mois passés dans son village natal, elle réalise, tout comme son conjoint d'ailleurs, que son poids s'est accru de 40 livres, que ses habitudes alimentaires ont considérablement changé et elle mentionne également que sa manière de s'habiller s'est radicalement transformée. Les changements dans son schéma corporel lui apparaissent plutôt anormaux au regard de son style de vie, de ses exigences et critères personnels.

Il est important de mettre en relief cette phrase prononcée par notre informatrice afin d'éclairer un lieu d’origine, une des motivations qui guide les choix alimentaires qu'elle réalise à ce moment de sa vie : «Dans le fond, je mange ce que je trouve dans le milieu». Pessamit est situé à un peu plus de 30 minutes de voiture de Baie-Comeau vers l'Est et vers l'Ouest de Forestville. Par ailleurs, le village de Ragueneau se trouve à moins de 10 minutes. Dans chacune de ces localités et tout particulièrement à Baie-Comeau, se trouvent des épiceries de tailles variables qui offrent une grande variété d'aliments. Pessamit, parce que se trouvant sur la trajectoire de la route 138, est donc relié à tous les grands centres urbains du Québec. Il est facile pour cette localité de s'approvisionner en aliments de toutes sortes. À vrai dire, toute une variété d'aliments sont disponibles pour les commerçants de Pessamit, au même titre que ceux des villes et villages avoisinants. Alors, pourquoi des informateurs nous mentionne qu'il semble exister un choix bien limité d'aliments sur la réserve? Pourtant, à quelques kilomètres de là, il est possible d'obtenir un choix d'aliments variés. Nous sommes ici en présence d'une réalité fort intéressante que nous nous devons d'aborder plus à fond. Les observations réalisées tout au long de nos années de terrain vont dans le même sens. Les choix alimentaires disponibles sur une réserve comme celle de Pessamit sont en effet fort limités. Par ailleurs, il arrive que des commerçants innus voulant offrir une plus grande variété d'aliments dans leur milieu soient acculés à la faillite. Nous aborderons plus en profondeur cette question dans une prochaine section de ce chapitre.

6.8.4 En conclusion

Nos nombreuses observations réalisées à Pessamit ainsi que dans plusieurs autres communautés innues[29] nous permettent d'affirmer que l'obésité relève d'abord et avant toute chose d'une norme sociale relativement vigoureuse. Toutefois, il faut nous garder d'une généralisation, d'une tentative d'application de cette norme à tous les Innus, qu'ils soient de sexe ou de groupes d'âges différents. Il nous apparaît manifeste que des écarts importants existent au niveau des perceptions et des attentes au regard de la physionomie du corps innu. Ainsi, comme nous avons tenté de l'illustrer, le schéma corporel de l’Innu s'est considérablement transformé au cours des dernières décennies, d'une région à une autre et d'une génération à l'autre. Par ailleurs, nos observations nous laissent croire que les transformations qui traversent le corps Innu n'en sont pas à leurs dernières manifestations. Finalement, il est essentiel de mettre en évidence le fait que, d’une génération à l’autre, les perceptions du schéma corporel et les attentes en ce qui concerne le corps présentent des variations non négligeables. Nous oserions pratiquement avancer que les générations représentent en quelque sorte des groupes aux intérêts parfois bien différents et même opposés.

6.8.5 Jeunesse et schéma corporel

Les résultats obtenus lors de l'enquête réalisée à Unamen Shipu (Fecteau & Roy, 1999) et présentés plus haut permettent de voir se dessiner des différences dans les perceptions et les attentes des jeunes envers le corps innu. Ainsi, comme nous l'avons mentionné, les jeunes de cette communauté de la Basse-Côte-Nord sont apparus davantage sensibles au regard de l'excès de poids.

Aux premiers instants de notre recherche, la directrice des services de santé de Pessamit nous a fait part de cette observation lors d'une conversation sur la question du diabète dans la communauté. Elle nous a fait remarquer que la transformation des jeunes de Pessamit était tout à fait remarquable vers les 16 à 18 ans. Très souvent, mentionna-t-elle, nous remarquons que les jeunes adolescents de la communauté ressemblent à tous les jeunes que nous pouvons croiser ailleurs au pays. Ils sont minces, portent des vestes de cuir, des lunettes fumées et des coupes de cheveux à la mode. Mais soudainement, à la fin de l'adolescence, voilà que leur corps se transforme. Ils gonflent, deviennent gras, à l'image de plusieurs autres membres de la communauté. Cette observation, partagée par l'ensemble des participants à cette conversation, a marqué un tournant dans l'élaboration de notre cadre de recherche et dans l'orientation de notre regard anthropologique. Nous reviendrons d’ailleurs plus loin sur ce point. Pour l'instant, nous nous en tenons au fait que cette observation met en relief la cohabitation de différents schémas corporels dans la population innue de Pessamit. Cette variation est tout particulièrement remarquable depuis une perspective générationnelle. Nous avons réalisé des observations similaires dans d'autres milieux innus. En 1996, dans le cadre de nos recherches de maîtrise dans la communauté atikamekw d'Opitciwan, un homme corpulent, au début de la quarantaine, nous a fait remarquer qu'il trouvait particulièrement difficile de subir les sarcasmes des jeunes : «les jeunes se moquent de moi parce ce que je suis gros». Ce type de comportements, de moqueries envers l'obésité, peut également se remarquer à Pessamit ainsi que dans d'autres communautés. Ces manifestations ne peuvent être passées sous silence puisqu'elles illustrent l'existence d'un discours divergent au sein de la communauté envers une norme sociale concernant le schéma corporel qui apparaît très forte.

Nous assistons à une transformation du schéma corporel de l'Innu depuis plusieurs générations. Nous sommes néanmoins bien loin de cette «tendance séculaire» à l'obésité que nous avons précédemment mentionnée. Les quelques extraits qui suivent originent tous d'entrevues réalisées auprès de jeunes femmes et hommes de Pessamit. Ils permettent d'appréhender l'existence d'un mouvement dans la conception du corps qui brise cette perception, qui tend à homogénéiser le corps de l'Innu dans une «tendance». Toutefois, l'association générationnelle entre les différentes perceptions et conceptions du corps de l'Innu ne peut s'expliquer uniquement par le rapport à l'âge. Cette corrélation avec le facteur âge met en perspective des parcours de vie fort diversifiés et des rapports à l'histoire qui doivent être mis en relief. L'absence ou la présence de la scolarisation des acteurs joue un rôle dans cette variation mais également le rapport formel et informel avec le monde extérieur à la réserve.

Nous l'avons précédemment souligné, de nombreux témoignages de femmes de Pessamit et d'autres communautés innues nous ont laissés entendre que l'Innu estimait davantage la femme présentant de bonnes rondeurs. Ce premier extrait tiré d'une entrevue réalisée auprès d'un jeune homme au début de la trentaine qui a vécu de longues périodes en milieu urbain et qui détient une formation universitaire, illustre que nous ne pouvons appliquer mur à mur cette description des attentes.

Moi, je voudrais sortir avec une femme. Je préfère une mince. Donc, les critères (rire), les critères que je me mets c'est que... Moi je n'aimerais pas sortir avec une femme grasse. [¼] Moi, j'aime une femme qui... J'aime une femme qui est un peu sportive. Parce que moi aussi je pratique beaucoup de sports. [¼] Je me dis qu'en pratiquant le sport avec une femme, comme le ski de fond, c'est très plaisant, c'est très intéressant. (Homme, 33 ans)
Un autre nous mentionne que le fait qu'une femme soit plutôt grasse ne le dérange pas. Il n'élabore pas davantage sur cette question mais son discours laisse voir une variable quant aux attentes que révélaient le discours des femmes. Les considérations de ce jeune homme, en ce qui a trait à la beauté d'une femme, ne portent pas principalement sur le nombre de kilogrammes que cette dernière arbore.

Chez une fille, je regarde la beauté. Mais si elle est grasse, cela ne me dérange pas plus que ça. J'ai beaucoup d'amies qui sont grasses. Mois je ne sais pas pourquoi, mais je regarde souvent les souliers. On dirait que ce genre de personnes, qui ne fait pas attention à ses souliers ou qui a des bas troués, cela ne m'intéresse pas. Je ne dis pas que je fais toujours attention à ma santé mais je suis assez scrupuleux pour mon hygiène corporelle (Homme, 19 ans).
Cet autre extrait, provenant d'une entrevue réalisée auprès d'une jeune femme de 19 ans, rend compte, depuis l'intérieur, des attentes de certaines couches de la jeunesse innue. Les propos de cette jeune femme qui fréquente une institution collégiale, révèlent un regard historique et critique en regard d'un passé plus ou moins récent ainsi qu'envers sa contemporanéité.

Mais mettons que je vais voir quelqu'un que j'ai connu tout le temps plus petite, qui est rendue très, très grosse. Tu sais, elle a un problème. Soit qu'elle mange ses émotions ou qu'il y a un problème, un manque de vitalité. Mais, c'est sûr que ça ne prend pas grand chose pour prendre du poids. Tu sais, t'as juste une petite peine d'amour là, tu pars à manger. Mais là, il y en a qui se reprennent pas non plus. Avant ça, on disait, il y a un certain temps, dans certaines communautés que quand quelqu'un maigrit, c'est quelqu'un qui est malade. Le fait d'être gras, c'était un critère de santé. [¼] Mais aujourd'hui, tu regardes les jeunes, ils veulent tous peser 100 livres. Ceux de mon âge, mais les petites, celles qui vont entrer dans l'adolescence, eux autres, elles veulent plus s'identifier aux mannequins qu'on voit ça fait que. Mais tu sais, c'est quand même... Moi, je trouve ça, que c'est trop mince. (Femme, 19 ans)

6.8.6 En conclusion

Ce que cette partie de notre thèse met en lumière ici est le fait que le schéma corporel de l’Innu s’est considérablement transformé au cours des dernières décennies. Le discours des Innus, au même titre que certaines archives photographiques, nous apprend que l’obésité est un phénomène relativement nouveau dans la société innue du moins dans les proportions qu’il prend aujourd’hui. Mais est-ce que ce corps s’est uniquement transformé et construit en regard d’impératifs biologiques et génétiques. Ce que le discours nous révèle est entre autres que l’obésité n’est pas seulement un phénomène qui s’impose. Elle est une réalité corporelle qui correspond également à des désirs, à des souhaits, à des interprétations. La force, la réussite, la beauté et même l’attrait sexuel se sont vu associés peu à peu au corps gras, bien portant. Être gras c’est également être en santé. Ce que nous suggère les précédentes données c’est que le corps est également le fruit d’une construction des acteurs sociaux. L’obésité s’est peu à peu inscrite dans la trame identitaire et culturel propre à la société innue de Pessamit. C’est avec ce corps bien portant que l’Innu contemporain se reconnaît et reconnaît les siens. C’est avec ce corps que l’Innu crée des liens sociaux et d’appartenance avec son groupe communautaire voire même national. Reconnu au sein de cette société, ce corps n’est pas anormal, malade. Il est un signe de reconnaissance, il est un outil d’affirmation identitaire au quotidien tant auprès des siens que des Autres. Le corps de l’Innu est le plus naturel de ses objets et de ses moyens techniques mais il est également ce lieu où s’inscrit son histoire et qui dévoile en quelque sorte certaines caractéristiques de son rapports aux siens, aux Autres et de la place qu’il occupe dans son univers. Si ce corps est « anormal » aux yeux des professionnels de la santé, il n’en demeure pas moins qu’il est tout à fait « normal » à ceux des Innus. Surtout que sans ce corps, tel que profilé dans l’aujourd’hui, l’accès à sa propre société risque d’être compromise.

6.9 Transformations de l'acte alimentaire et identité

Ce qu'on mange là, précise Cyril, c'est pas vraiment indien. C'est de la cuisine indienne antillaise. On est si loin de l'Inde, les gens pouvaient pas toujours se procurer les mêmes épices, il fallait se débrouiller. C'est l'histoire, c'est le changement, cette cuisine.

À l'autre bout de la table, Ash, jusque-là concentré en silence sur ce qu'il mangeait, laisse bruyamment choir ses couverts sur son assiette. Yasmin n'a de lui qu'une vision partielle à cause du contre-jour qui l'éblouit; elle distingue le jeune visage, épuré par les éclats de lumière qui le sculptent, et elle se demande ce qui a suscité une parelle colère.

'ttention, Patron! proteste Ash. T'es pas loin de dire qu'on n'est pas vraiment indiens.

Je parle de cuisine. Du point de vue racial, si...

Neil Bissoondath, Tous ces mondes en elle .

Lorsqu'une personne reçoit un diagnostic de diabète, elle reçoit du même coup une série de conseils, recommandations et prescriptions qui concernent de nombreux aspects de sa vie. Mais ce sont tout particulièrement les comportements alimentaires que visent les professionnels de la santé. Ces derniers considèrent les comportements alimentaires strictement comme des habitudes. De nombreux auteurs considèrent que la prédominance de l'obésité est, à toutes fins pratiques, le résultat d'un apport calorique supérieur à la dépense énergétique pouvant provenir d’une diminution des activités physiques ( Evers & al., 1987; Montour, Macauley & Adelson, 1988; Young, 1987). Conséquemment, les réseaux de la santé qui déservent les communautés des Premières Nations ont investi et investissent toujours des ressources humaines et financières importantes dans le secteur de la nutrition. Tous ces efforts ont été investis dans le but d'assurer la transmission de « bonnes et saines habitudes alimentaires » chez les membres des Premières Nations concernés. Par exemple, depuis le début des années 1990, deux guides alimentaires adaptés à la culture innue ont été élaborés et diffusés dans un grand nombre de communautés. La première version a été réalisée en 1991 par le Conseil atikamekw montagnais (CAM) et distribuée dans l'ensemble des communautés concernées. Toutefois, la seconde version a, cette fois, été élaborée par les services de santé relevant du regroupement Mamit Inuat et distribuée sur une base un peu plus restreinte. De leur côté, les services de santé Innus de Pessamit bénéficient des services d'une technicienne en nutrition originaire du milieu, en plus d'avoir accès aux services d'une diététicienne de Baie-Comeau. Une nutritionniste est également à l'emploi des services de santé de Pakua Shipi, Unamen Shipu et Ekuanitshit. Pour leur part, les services de santé innus de Nutakuan ont fait le choix d'engager une professionnelle de la nutrition sur une base régulière. Malgré des efforts constants et répétés, il apparaît fort difficile d'initier des modifications substantielles dans les comportements alimentaires des populations visées, et encore plus chez les personnes diabétiques elles-mêmes.

Les insuccès répétitifs des approches classiques de la santé relèvent probablement, en partie, du fait que les sciences dites exactes appliquent leurs méthodes et leurs conceptions de façon sans doute rigoureuse, mais aussi quelque peu réductrice. Ces approches maintiennent bien vivantes deux illusions. D'une part, elles supposent faussement, que les pratiques alimentaires ne relèvent que d'habitudes ou de comportements qu'il suffit de corriger. Ces approches scientifiques oublient en effet que :

Chaque habitude alimentaire compose un minuscule carrefour d'histoires. Dans «l'invisible quotidien» sous le système silencieux et répétitif des servitudes quotidiennes dont on s'acquitte comme par habitude, l'esprit ailleurs, dans une série d'opérations exécutées machinalement dont l'enchaînement suit un dessein traditionnel dissimulé sous le masque de l'évidence première, s'empile en fait un montage subtil de gestes, de rites et de coutumes pratiquées (Giard, 1994 : 240).
D'autre part, les tenants de ces approches font souvent preuve d'un positivisme naïf en considèrant que science et vérité se confondent (Fischler, 1993 :13). Si l'homme se nourrit de protéines, de glucides, de vitamines et lipides, il assimile du même coup une série de symboles, de mythes et rêves. L'acte alimentaire est un acte «humain total». Il convoque l'homme dans sa globalité. L'ordre du mangeable est déterminé par un ensemble complexe comprenant entre autres les représentations sociales, les pratiques de distinction, les croyances, les coutumes, les mythes ainsi que le sens du sacré (Poulain, 1997 :19). Toutes les cultures du monde sont pourvues d'un appareil de catégories et de règles alimentaires et d'une série de prescriptions ou d'interdictions concernant ce qu'il faut manger et comment il faut le manger (Fishchler, 1993 : 58). Nombreuses sont les études qui démontrent une profonde association entre la nourriture et l'identité de l'individu mais également d'un groupe social (Giard, 1994; Garine, 1995; Counihan & Van Esterik, 1997; Beardsworth & Keil, 1997)

Comme le soulignent Counihan et Van Esterik, «Food is life, and life can be studied and understood through food» (1997 : 1). Suivant cette ligne de pensée, nous constaterons dans les prochaines pages que les comportements alimentaires des Innus se sont profondément transformés au cours des dernières décennies et que ces transformations reflètent des choix qui s'intègrent intimement à la trame identitaire innue, à son histoire ainsi qu'à ses rapports avec la société dominante de même qu'avec les Premières Nations en général.

À ce propos l'anthropologue Gretchen Chesley Lang a mis en lumière, dans une recherche effectuée dans une communauté de la nation Dakota, que le discours des personnes diabétiques révélait «their collective identity and that are creative enterprises in what Cohen calls "symbolizing boundaries" » (Lang, 1989 : 320). Cette symbolisation des frontières s'exprimait entre autres par le biais de la nourriture. Ainsi, la non-application de certaines recommandations alimentaires des nutritionnistes était expliquée par les personnes interviewées de la façon suivante :

"Some foods in these diets are ones many of us don't like; asparagus, brocoli, lettuce and so much salad, green vegetables. These are expensive too, and people don't buy them when they go to the store." More striking, however, was the way in which people elaborated upon the difference between their present diet and that of an idealized pre-reservation past (Lang, 1989 : 314).
Rappelons que Roland Barthes, dans les Mythologies (1957), illustre avec éloquence la forte association symbolique entre alimentation et identité nationale.

Le vin est senti par la nation française comme un bien qui lui est propre, au même titre que ses trois cent soixante espèces de fromages et sa culture. C'est une boisson-totem correspondant au lait de la vache hollandaise ou au thé absorbé cérémonieusement par la famille royale anglaise. [¼] Comme le vin, le bifteck est, en France, élément de base nationalisé plus encore que socialisé; il figure dans tous les décors de la vie alimentaire... (Barthe, 1957 :74-78).
Plus récemment, l'anthropologue Wilk (1999) abordait la question de la cuisine authentiquement nationale dans les Caraïbes en analysant le cas particulier de Belize. Cet auteur illustre qu'au niveau local les choix alimentaires sont utilisés tant d'un point de vue personnel que social et politique pour exprimer et manifester l'appartenance à un peuple, à une nation ou pour se distinguer des autres. De plus, Wilk démontre que ce qui est considéré comme une nourriture authentiquement nationale est en quelque sorte une construction. Celle-ci peut se comprendre en prenant bien entendu en considération le contexte actuel, mais également le contexte historique. Ainsi, il propose « to bring back the discussion back to earth in Belize, we need to begin with the colonial regime of consumption and describe the way it set the stage and provided scenery for the drama of local vs global » (Wilk, 1999 : 249).

Le discours des Innus de Pessamit et d'autres communautés permet de constater que l'acte alimentaire s'est considérablement transformé au cours des dernières décennies et que ces transformations sont intimement liées aux rapports entretenus entre le milieu innu et la société dominante. La définition de la nourriture dite innue s'est modifiée au cours des décennies. Progressivement de nouveaux éléments, provenant de la culture dominante, ont été intégrés dans le champ de la «nourriture traditionnelle», de la «nourriture innue». Alors que certains voient dans ce phénomène un processus d'acculturation résultant d'un inéluctable processus d'homogénéisation de la culture locale à la culture globale, nous abordons ce processus depuis une perspective de création et de construction identitaire locale. Au niveau local, nous assistons selon nous à une construction culturelle originale dans le cadre de la rencontre avec la culture dominante ou, encore, avec la culture globale. Ainsi, ce qui est perçu par nous comme homogène, c'est la nature de la rencontre entre le global et le local et non pas la culture que cette rencontre engendre.

If we think of the global culture as constituted by drama, we can perhaps locate the homogeneity in a common dramatic structure of encounter, while the local actors, symbols, and performances of the drama proliferate in splendid diversity. In this way, the global ecumene becomes a unifying drama, rather than a uniform culture, a constant array of goods or a constellation of meanings (Wilk, 1999 : 248).

6.9.1 Nourriture accessible et inaccessible

La banique est dans toutes les communautés innues présentée comme le pain traditionnel. Il y a moins d'un siècle, ce pain se cuisinait toujours dans un sable préalablement réchauffé à l'aide d'un feu de bois. Aujourd'hui, il est généralement cuisiné sur la cuisinière, dans un poêlon ou dans le four. Nos premiers contacts en milieu innus ont eu lieu en 1986, dans la communauté d’Unamen Shipu (La Romaine) sur la Basse-Côte-Nord au Québec. Un Innu natif de Nutakuan qui travaillait à cette époque pour le défunt Conseil Atikamekw-Montagnais (CAM) nous avait mentionné qu’Unamen Shipu constituait probablement un des villages les plus proches de la tradition innue. Par exemple, mentionnait-il, les femmes âgées de ce village portent toujours l'habit traditionnel, c'est-à-dire le chapeau de feutre orné de perles et la jupe. Les hommes âgés y portent pour leur part le pantalon de coton noir ainsi que la petite veste blanche de même que les mocassins. Il avait mentionné aussi le fait qu'à Unamen Shipu les gens s'alimentaient de façon plus traditionnelle que les autres Innus qui étaient plus occidentalisés. Ainsi, les Innus d’Unamen Shipu mangeaient davantage de viande de bois et de banique. La banique, pain traditionnel innu, était de tous les repas dans les maisonnées. La préparation de ce pain accaparait d'ailleurs un temps important dans le quotidien des femmes innues.

Il apparaît que l'appellation banique provient du terme bannock qui englobe toutes les sortes de pains plats fabriqués en Écosse, en Irlande et dans le nord de l'Angleterre depuis des siècles. De toute évidence, le pain traditionnel innu est en quelque sorte le résultat d'emprunts où plutôt d'inclusions d'éléments culturels étrangers et considérés, depuis plusieurs décennies, comme appartenant au cœur même de la culture innue.

L'exemple de la banique illustre le processus d'inclusion d'éléments alimentaires dans le champ culturel et identitaire du peuple innu. Les gens les plus âgés racontent que l'alimentation des Innus, avant les années 1950, était principalement constituée de farine, de graisse, de sel et de thé ainsi que de viande de bois. Nos informateurs n'associent jamais, de prime abord, ces aliments à une nourriture de Blanc. Au contraire, ces éléments constitutifs du menu des familles innues qui séjournaient pour de longues périodes dans la forêt apparaissent dans le discours contemporain comme intégrés depuis toujours à la trame identitaire, à la culture innue. Voici en quels termes un homme nous décrit ses souvenirs quant à son régime alimentaire à l'époque où il séjournait de longues périodes dans le bois, avant les années 1950.

Du thé, du pain, de la banique, de la graisse, du saindoux. Les soirs, des fois, je mangeais du lièvre ou bien du castor. La seule fois qu'on mangeait bien, c'était le soir. De la mélasse et parfois on changeait pour de la cassonade. Des fois le soir on mangeait de l'orignal. C'était principalement l'hiver que l'on allait dans le bois. Maintenant mon alimentation c'est du Cool-Aid, du porc, de la viande hachée. (Homme 49 ans).
À l'exception du lièvre, du castor et de l'orignal, tous les autres éléments constitutifs de sa diète sont des produits que, nécessairement, ses parents se procuraient au comptoir du magasin général. Une femme âgée nous raconte pour sa part qu'au cours des années 1920 à 1940, les Innus de Pessamit mangeaient, à l'occasion seulement, de la viande de bois comme de l'orignal ou du castor. Mentionnons qu’au cours des années 1930 à 1950 le castor était devenu rare au point qu’il était interdit de le chasser.

On ne devait pas manger de porc, je pense bien, très souvent. Peut-être le dimanche. La viande d'abord on n'en mangeait presque pas. Parce que la viande n'était pas disponible là-bas. Il n'y en avait pas. Et puis, quand il y avait... Qu'est-ce que l'on mangeait? Il devait y avoir du jambon. Ce que l'on vendait, nous autres dans les magasins, c'était du bacon, en morceaux. Et après ça, il y avait des morceaux de jambon que l'on vendait et puis il fallait les conserver durant l'été. Ça fait que là, il fallait conserver le bacon et le jambon, pour pas que les mouches se mettent là-dedans. Le commis qu'il y avait là, à la Baie d'Hudson, il sauçait ça dans le sirop. Puis il mettait du, je ne sais pas quoi sur le dessus. C'est comme si c'était de la sciure de bois. Puis ça collait après. Et puis quand on le vendait là, il fallait couper ça comme ça... Enlever ça comme ça. Tu sais ? Le dessus, puis la viande était là, en dedans. (Femme, 83 ans)
Cet extrait nous porte à l'orée d'une piste fort intéressante concernant les dynamiques d'inclusion de nouveaux éléments alimentaires dans la culture innue, à l’occasion de rapports coloniaux. Cette informatrice associe la viande de porc à un aliment relativement rare dans le menu quotidien des Innus de la première moitié du XXe siècle. Cette viande est présentée comme un mets qui se consomme tout spécialement le dimanche. Dans ce village innu, comme dans bien d'autres, l'emprise de la religion catholique a permis de donner au dimanche une connotation toute particulière. «Jour du Seigneur» évidemment mais également jour de repos, jour du repas dominical. Pour ce repas, la table est mise et bien mise! Elle est ornée de la plus belle vaisselle et la cuisinière de la maison s'efforce de faire plaisir, de gâter ses convives.

À la lueur de nos informations, il apparaît que les aliments consommés en cette journée étaient choisis en fonction de leur caractère festif. Il s'agissait d'aliments qu'on ne pouvait consommer au quotidien et qui, en quelque sorte, étaient associés à des produits de luxe. Ainsi, des informatrices nous mentionnent en se remémorant à leurs enfances, au début des années 1960, que :

... le dimanche, quand il n'y avait pas de sucrerie c'était pas comme un dimanche ordinaire. Parce que ma grand-mère, à tous les dimanches, quand on restait chez elle, elle nous préparait un gâteau, du jello avec du Dream Whip. (Femmes, 45 ans).
Parce que comme je te le disais, ma grand-mère cuisinait beaucoup. Elle faisait des tartes. Tu pouvais avoir des tartes aux bananes, des tartes au chocolat, ou je sais pas moi, tellement de sortes de tartes là. Comme des gâteaux aussi. T'avais tellement de sortes de gâteaux, comme un gâteau, je sais pas moi, au chocolat, elle en faisait tellement. C'est pour ça que je t'ai dit, que la première chose c'est la crème glacée, ben, t'en avais pas à tous les jours la crème glacée. C'était tout un luxe. (Femme, 49 ans)
Une autre femme, un peu plus âgée, raconte que lorsqu'elle était enfant, le dimanche représentait une journée bien spéciale. C'était la journée «du gros luxe». Le menu du repas était constitué de «porc frais, de poulet, de bonne soupe, de gâteau et de jello». Ces aliments associés à des produits de luxe étaient particulièrement accessibles aux personnes qui détenaient un emploi salarié.

On mangeait du poulet. On mangeait des gros desserts, du jello, des gâteaux. C’était du luxe pour moi. Des fois, je faisais du ménage chez mes tantes et je mangeais là. Je trouvais qu'on y mangeait bien parce que mes tantes n'étaient pas des femmes qui avaient beaucoup d’enfants. J’ai même deux de mes tantes qui en avaient pas du tout. Elles travaillaient pour Hydro-Québec et avaient de bons salaires. Quand j’allais chez mes tantes, elles ne payaient pas pour mes services mais c’était pourvu que je puisse manger ce que j'y trouvais. Et c’était déjà beaucoup.
J’ai abandonné l’école assez jeune. J’étais alors en 7e année. Je me suis réinscrite après mon mariage. Là, j’ai suivi des cours aux adultes et j’ai fini mon secondaire cinq. C’est là que je me suis trouvé du travail parce qu’avant, je n’aurais pas été capable de continuer. Mes parents avaient de la misère à m’habiller. Alors il fallait que je travaille.
À mon premier salaire, j’ai offert à ma mère des plats à gâteaux. Là, je m’étais toujours dit quand je voyais ma mère faire des gâteaux avec des plats noircis et elle les faisait toujours brûler. Elle faisait pitié. Je m’étais toujours dit que si je pouvais avoir de l’argent, je lui payerais des plats à gâteaux. Dans ce temps-là, il y avait des catalogues et je regardais toujours le catalogue. Quand j’ai travaillé et que j’ai eu un salaire, j’ai commandé ces plats. Je ne peux pas décrire ce que j’avais ressenti à ce moment-là. C’était comme un rêve. Dans le temps, il ne m’ont pas coûté une fortune. Peut-être deux piastres, mais c’était beaucoup. C’est comme si aujourd’hui je lui offrais une batterie de cuisine. Mais je m’étais toujours dit : «Si jamais je travaille, je vais gâter mes parents parce que je les ai toujours vu trimer dur pour faire vivre la famille». Moi je suis la deuxième de la famille et je trouvais que mes petits frères faisaient pitié. Quand, des fois, je faisais des sous chez ma tante, on pouvait parfois me donner deux, trois piastres. Je les gâtais en achetant des bonbons. (Femme, 55 ans)
L'extrait précédent ainsi que le suivant sont fort éloquents. Chacune des informatrices nous présente une composition pratiquement identique des menus du dimanche de leur enfance. Elles font état du fait que de pouvoir manger ces produits relevait de «l'événement spécial», du «luxe», de «l'extraordinaire». L'ordinaire, le menu quotidien de la vie de tous les jours étant associé à la viande de bois, aux patates alors que le «luxe», le plaisir, la réussite sont associés à ces produits qu'il était seulement possible de s'offrir si l’on recevait un salaire ou si l’on possédait les sommes d'argent nécessaires à leur achat.

Nous autres, on ne connaissait pas ça des fruits. On n’en mangeait peut-être une fois dans l’année. Je me souviens à l’automne. Il y avait des vendeurs de pommes qui passaient et quand ma mère en achetait, on avait droit seulement à une moitié de pomme. On mangeait presque uniquement de la fricassée, de la viande de bois... C’est de la bonne cuisine, par exemple. On mangeait aussi du lièvre, de la perdrix. Du castor on n’en mangeait pas. Le dimanche c’était spécial. C’était du porc frais, du poulet et de la bonne soupe, du gâteau et du jello. Le dimanche, c’était du gros luxe. Moi, quand j’ai commencé à travailler, mes parents j’ai dit que j’allais les gâter. La première chose que j’ai acheté, c’est un «frigidaire» à ma mère. Après ça, j’ai acheté à la fête de mon père un gros «lazyboy». Après ça, j’ai posé du prélart partout et du tapis, j’ai acheté des «sets» de chambres pour mes sœurs et pour moi. J’ai tout acheté. Je les ai tous remeublés. C’était le grand luxe quand j’ai commencé à travailler. Avec mon frère qui travaillait aussi, on allait en ville et on remplissait deux paniers d’épicerie. On mettait tout dans les paniers : des sucreries, tout ce qui nous a manqué, des gâteaux, des céréales. Les céréales c’était du luxe autrefois. On achetait aussi beaucoup de viande et des fruits. (Femme, 52 ans)
Ces quelques extraits illustrent, en quelque sorte, la stratification sociale de la diète alimentaire au cours de la première moitié du XXe siècle et du début de la seconde moitié de celui-ci à Pessamit. Le repas quotidien des Innus de Pessamit était composé, à l'occasion, de viande de bois mais comme nous le soulignait avec humour une informatrice «...quand j'avais neuf ans, neuf ans et demi, je m'en rappelle en hiver on mangeait des patates, des patates, des patates avec du lard salé, des patates bouillies. [¼] Parfois ce pouvait être des macaronis avec des patates...» (Femme, 51 ans). Toutefois, cette même informatrice mentionne comme les précédentes que le dimanche «on mangeait du porc, du poulet ou des pâtés à la viande». Une informatrice de 41 ans mentionne que lorsqu'elle était petite, «le luxe c’était un gâteau, ou de la tarte et cela n’arrivait que le dimanche normalement. Quand mes sœurs ont commencé à travailler, elles ont commencé à acheter des liqueurs, des gâteaux...»

Une autre informatrice de 32 ans, donc un peu plus jeune que les précédentes, mentionne que lorsque ses parents désiraient faire plaisir aux enfants, leur offrir une gâterie, ils achetaient du «fast food » (frites, hamburgers). Ces produits alimentaires, mentionne-t-elle, représentaient des produits de luxe, l'inhabituel, ce que l'argent permettait de s'offrir.

Dans ce contexte, comme le souligne Wilk (1999), les produits locaux comme la viande de bois ainsi que certains aliments déjà fortement intégrés à la trame alimentaire sont positionnés au bas d'une échelle d'appréciation. Par contre, les produits alimentaires consommés de façon régulière par les Blancs et plus spécialement par ceux qui vivent sur la réserve (commerçants, fonctionnaires, prêtres, professionnels de la santé, etc.) se retrouvent au haut de l'échelle d'appréciation. Nourriture des pauvres, des colonisés versus nourriture des riches, des gens de pouvoir. L'alimentation est au cœur du développement de l'obésité. Nous estimons donc qu'il est totalement illusoire de tenter de comprendre les transformations du schéma corporel autochtone sans considérer les transformations qui ont traversé l'acte alimentaire. Ces transformations sont des actes de création culturelle émanant d'acteurs sociaux soucieux d'indépendance et d'autonomie dans un contexte de colonialisme interne. Elles sont l'œuvre du métissage qui est en quelque sorte un mécanisme qui survient au sein d'une situation historique marquée entre autres par des rapports de force de type colonial. Ce métissage permet à certains éléments, associés à la culture dominante, de devenir tout à coup compatibles avec la culture locale. Ils deviennent non seulement compatibles mais également sources de nouveaux éléments totalement imprévus.

Diet was highly class stratified. A single scale of values placed local products at the bottom and increasingly expensive and rare imports at the top. Imports were available to anyone who had money, but in practice people did not usually consume above their class, whatever their economic resources. These structures were only relaxed during the Christmas season, when the most exclusive products circulated at every kind of festivity. At this time the elite placed special emphasis on rare delicacies obtained directly from England through private networks of friends and relatives. Among the labouring class, almost any kind of store-bought food was considered superior to the rural diet based on root crops, rice, game, fruits, and vegetables (Wilk, 1999 : 249).
C'est dans ce contexte du milieu du XXe siècle que s'est considérablement transformé l'acte alimentaire innu de Pessamit. Ces transformations ont permis l'inclusion dans la trame identitaire innue de nouveaux éléments originalement associés à la culture dominante mais qui, rapidement, sont devenus des éléments de la culture locale. Toutefois, bien d'autres produits alimentaires de même origine ne sont pas parvenus à s'y inscrire. Il est fort intéressant de constater qu'un très grand nombre de produits alimentaires associés au «fast food» ou encore à forte teneur en sucre raffiné font aujourd'hui partie du panier d'épicerie d'une majorité de familles innues. C’est donc par le biais du procès de consommation que s’est considérablement transformé le code alimentaire et identitaire de l’Innu au cours des dernières décennies. Ce jeu d’emprunts, ce bricolage culturel met selon nous en évidence la nature des rapports entretenus entre la société Innue et la société dominante.

6.9.2 Aliments d'inclusion – aliments d'exclusion

Nombreuses sont les transformations qui ont modifié l'acte alimentaire innu et qui lui donnent ses dimensions et dynamiques contemporaines. À l'intérieur de la réserve, se sont définis des comportements, des attitudes, des façons et manières d'être ainsi que de manger qui permettent de distinguer qui est «de l'intérieur» et qui est «de l'extérieur». Qui est Innu et qui ne l'est pas? Ce qui n'est pas innu, sera fréquemment associé au monde des non autochtones, à la société blanche, à la société dominante. La seconde moitié du XXe siècle a donné lieu à un accroissement des revendications des peuples des Premières Nations et parfois à l'antagonisation des rapports avec la société non autochtone. Dans ce contexte les caractéristiques identitaires donnant droit à l'inclusion dans un groupe ou dans un autre jouent un rôle central.

Dans son ouvrage Peau noire masques blancs, Franz Fanon fait état de la crainte que suscite dans un groupe de jeunes antillais, celui qui s'exprime bien en français. On dit de lui qu'il faut lui faire attention, qu'il est un quasi-Blanc, qu'il parle comme un Blanc (1995 : 16). Des manifestations tout à fait similaires existent en milieu innu. Au regard de la langue bien sûr, mais également en ce qui a trait à la manière de manger et à la composition du panier d'épicerie. Et cette association effectuée avec le monde des Blancs n'est pas sans occasionner des effets néfastes chez l'individu qui en est affublée. «Kawish», «sauvage» à l'extérieur de la réserve, «Blanc» à l'intérieur de la réserve, quels choix s'offrent à l'Innu ainsi considéré comme un «Blanc», une «pomme», un «traître» par les siens? Cette association (de certains comportements ou attitudes) avec le monde des Blancs, cette surveillance[30] et cette forme d'ostracisme ont été bien mis en valeur par d'autres chercheurs. L'Autochtone est marginalisé dans son milieu, par les membres de sa propre communauté, s'il acquiert ou intègre des comportements, attitudes ou valeurs associés à l'Autre. Cet Autre, c'est le Blanc, le colonisateur, l'exploiteur des forêts, l'envahisseur des territoires, l'usurpateur des droits ancestraux, l'ennemi. L’Autochtone est, au sein de sa propre communauté, accusé d'être un «traître», de «penser comme un Blanc», d'être une «pomme[31]», de mépriser les siens. Il subit le poids de l'exclusion au quotidien (Colin, 1988 ; Bernard, 1997).

La dichotomie entre nourriture de «Blancs» et nourriture «innue» va bien au-delà des représentations classiques qui opposent «viande de bois» et autres produits du terroir aux produits commerciaux associés aux Blancs. Le choix de certains produits alimentaires modernes ne pose aucun problème alors que d'autres entraînent des commentaires réprobateurs à la personne prise en flagrant délit de consommation. Ainsi, la consommation de «fast food», de boissons gazeuses, de sucreries de toutes sortes et de pâtisseries n'entraîne généralement aucun commentaire réprobateur de la part de l'entourage. Toutefois, il en va autrement en ce qui concerne de certains autres choix alimentaires. Ainsi, une femme atikamekw nous a raconté qu'un jour sa mère lui a dit, en la voyant manger des légumes, que jamais elle n'aurait cru que ses enfants mangeraient comme des Blancs.

Il apparaît que ce type de propos à caractère ostracisant tenus à l'égard de personnes affichant des comportements ou attitudes alimentaires non conformes au code alimentaire interne est également observable dans plusieurs milieux innus. Ainsi, lors d'un «focus group» réalisé auprès d'hommes âgés entre 25 et 45 ans Unamen Shipu, les propos suivants ont été entendus.

Pas parce que j’ai eu une éducation qui est assez citadine. On me dit parfois «tu manges comme un Blanc», quand je mange de la salade, des tomates, tout ça... Tu manges quand même blanc ici. Évidement ici ils ont des mets... plus, plus gras... Le moindrement quand tu manges... même dans ta façon de faire, dans ta façon de penser, dans ta façon de te comporter ici ... Une fois que j’ai acheté un ananas. J’arrive avec ça moi. un bel ananas. Je me dis ça va être beau. « Euaaaark! » (rires) « c’est de la merdE » qu'on m'a dit. Ils en n’ont jamais mangé! Même des fois, je sais pas comment on appelle çà. Ce que j’appelle des coussins. Des genres de miniweats là. Des miniweats là ... Ben là on me dit : « quoi, tu manges du foin? ». (rires) Ben là, du foin. Si je voulais en manger, j’irais pas en acheter. Du foin, il y en a derrière la maison là. C’est quand tu apportes quelque chose de nouveau, tu te fais traiter comme un Blanc.
J’ai été dans une autre communauté au printemps, mais au Nord de Goose Bay, j’ai été là avec la gang de ma conjointe. Puis avant qu’on s’en vienne de ... Ça s’appelle Sea Lake. Avant qu’on revienne il y avait un genre de p’tit parc où il y avait un petit rassemblement. Puis les vieux, ils se sont assis là. Puis moi je me suis assis ici avec ma conjointe puis les autres. Puis là y'en a un qui a dit en me regardant : «Ah, un Blanc qui vient manger avec nous autres !» C'est parce que je mangeais avec une fourchette? J’ai lâché ma fourchette et j’ai mangé avec mes mains. Je me suis dit, je vais suivre leur façon. Puis les vieux étaient contents. J’ai mis la fourchette de côté. («Focus group» hommes, 25 – 45 ans)
Manifestement, ces propos associant des comportements alimentaires au monde des Blancs semblent avoir une forte influence sur les personnes à qui ils sont destinés. Dans le contexte moderne, l'association au monde des Blancs est reçue comme une injure, une insulte, une condamnation. Être associé au monde des Blancs c'est, en quelque sorte, se voir associer au camp ennemi, être confronté à l'exclusion du groupe.

6.9.3 Loin des yeux... loin des ragots
Le prochain extrait permet d'identifier quelques éléments qui constituent le menu quotidien d'une famille innue de Pessamit. Nos observations réalisées au cours des dernières années (1996-2000) nous permettent d'affirmer que les éléments qui ressortent de cet extrait se retrouvent sur la majorité des tables de Pessamit et de bien d’autres communautés autochtones.

Puis avant, les anciens, eux autres ils mangeaient pas des affaires en «canne». Ils faisaient leur cuisine. Tandis que de nos jours, quand on prend des «cannes» puis des affaires. Nous autres, on mange surtout du steak haché. Les enfants, quand on fait la cuisine, les enfants n'en mangent pas. Ça fait qu'on fait des affaires qui se préparent rapidement. Du steak haché ou bien des frites. On fait cuire ça dans la graisse, dans du beurre. [¼] Des légumes, on en mange pas. Des pommes de terre, oui, mais c'est rare. C'est plutôt des frites ou bien du riz.[¼] On mange aussi des affaires en «cannes », comme des ragoûts de boulettes. Les enfants en mangent. Des fèves au lard en «canne» aussi. Le spaghetti aussi! Mais des fois, ils se font une poutine, des hamburgers, des hots-dogs. Ce qui leur fait plaisir c'est des hamburgers et des frites. Mais parfois ils mangent des spaghettis, des macaronis. Ils mangent aussi des pâtes alimentaires. (Femme, 46 ans)
Dans les pages précédentes, nous avons reproduit le témoignage d'une jeune femme innue de 32 ans qui mentionnait qu'elle mangeait ce qu'elle trouvait dans le milieu. En somme, cette informatrice nous mentionnait que sur la réserve de Pessamit, les choix d'aliments sont relativement restreints. Ici aussi, nos observations réalisées à Pessamit ainsi que dans plusieurs autres communautés autochtones nous permettent de corroborer et d'appuyer cette constatation. Le prochain extrait provient d'une entrevue réalisée auprès d'une autre jeune femme de 32 ans de Pessamit. Comme elle le mentionne, même si elle désire acheter des fruits ou des légumes dans les quelques épiceries et dépanneurs de Pessamit, elle se bute à leur non-disponibilité ou encore à leurs prix excessivement élevés.

Puis, ce qu'il y a dans les épiceries, c'est juste des chips et du chocolat. C'est ça qu'ils se payent comme... C'est ça qu'ils se payent comme desserts, comme gâteries. Puis comme les gâteaux ici là, t'as pas des bons gâteaux, mousses aux framboises comme à Québec. Tu sais des bons desserts avec des affaires qui sont le fun. Ben, il y en a pas ici, tu manges un Jos-Louis. En tout cas, moi je connais beaucoup de familles qui achètent pas beaucoup de fruits et de légumes. Eux autres, leurs légumes c'est le choux, les patates. Même si tu allais acheter des légumes. Moi des fois là, je suis renversé. Quand je veux faire une salade. Je suis allée à l'épicerie ici ! Ça m'a coûté cinq piasses pour une pomme de laitue. Elle était à moitié pourrie. Ça ne te tente pas. En plus, pour le monde ici, c'est pas consistant une salade (rire). (Femme, 32 ans)
On explique souvent la difficulté de promouvoir la consommation de fruits et de légumes auprès des populations des Premières Nations par le fait que ceux-ci sont plus dispendieux sur la réserve en raison de l'éloignement de cette dernière et du coût élevé du transport. Alors, pourquoi les Innus de Pessamit et même ceux de Nutakuan préfèrent s’approvisionner en fruits et légumes dans des magasins appartenant à des Blancs, situés à quelques kilomètres de leurs villages respectifs? Ces denrées alimentaires ne coûtent ni plus ni moins cher aux commerçants non-autochtones qu’il n’en coûte aux gestionnaires autochtones. C’est ici qu’interviennent, depuis notre perspective, des choix qui relèvent principalement de la structure identitaire locale dominante. À cet effet, une femme de Nutakuan nous a mentionné qu'elle préférait se rendre à Havre-Saint-Pierre pour faire son épicerie. Elle trouvait bien sûr dans cette petite ville plus de choix, mais surtout la tranquillité d'agir à sa guise sans risque de recevoir des commentaires désagréables. Au cours des dernières années, et en de nombreuses occasions, nous avons pu valider cette réalité lors d'entrevues individuelles ou de groupe réalisées dans des communautés de plusieurs nations.

À Pessamit, on retrouvait en 1998 quelques petits dépanneurs et deux petites épiceries (Le Montagnais et Picard). À cette époque, un commerce qui présentait les caractéristiques d'une épicerie de taille moyenne a fermé ses portes suite à la faillite de ses propriétaires. Dans ce lieu que nous avons fréquenté à plusieurs reprises, nous trouvions dans les comptoirs réfrigérés quelques fruits et légumes. Toutefois, la majeure partie du temps, l'aspect visuel de ces aliments était médiocre en raison du fait qu'ils restaient longtemps sur les tablettes, ne trouvant pas preneur. Mais est-ce que personne ne les achetait en raison de leur piètre aspect, ou bien parce que personne ne s'intéressait à ces fruits et légumes? Nous sommes devant cette question comme devant celle qui cherche à résoudre qui de l'œuf ou de la poule doit être placé au début de l'énoncé. Toutefois, la réponse à notre question apparaît un peu plus simple. Une de nos sources nous a informé que la fermeture de ce commerce a été précipitée par l'attitude d'un grand nombre de résidents de Pessamit qui ont, à toutes fins pratiques, boycotté cette épicerie. En effet, une rumeur voulait que les propriétaires (Innus) de cette épicerie logée dans les anciens locaux du Northern, aient bénéficiés d'une substantielle subvention du conseil de bande. Ainsi, suite à l'ouverture de cette épicerie, des membres de la communauté ont fait circuler une pétition mentionnant que ce magasin avait été acheté grâce à une subvention injustifiable. Il apparaît, selon nos informations, que cette rumeur était non fondée. Ce mouvement de boycottage qui a eu des effets dévastateurs, émanait de secteurs de la population qui ne jouissent de l’appui d'aucune structure organisationnelle. Ce mouvement ne s'est appuyé, à toutes fins pratiques, que sur une rumeur persistante et vigoureuse, et a utilisé des réseaux de communication informels qui traversent l'ensemble de la communauté et rejoignent des groupes d'intérêts spécifiques.

Peut-on émettre l'hypothèse que ce mouvement de boycottage émanant de secteurs précis de la population soit, dans une certaine mesure, relié au type de commerce que voulaient développer les nouveaux propriétaires? La réponse ne repose probablement pas sur un aussi simple énoncé. Toutefois, nos observations nous permettent de constater que l'organisation et l'inventaire de cette épicerie différaient nettement de ce que nous observions à l'intérieur des autres commerces ayant pignon sur rue à Pessamit. En somme, nous estimons que le type de commerce que désiraient développer les nouveaux propriétaires faisait, en quelque sorte, outrage à des valeurs importantes du milieu et largement admises par celui-ci.

Moi je connais du monde qui ont été obligés de partir, car ils étaient victimes de ragots. Ils vont dire c’est des gens de la haute. Ça c’est associé à un gars qui est à part, qui n’est plus de la gang. Comme moi, je ne suis pas normal, je ne prends pas de drogue. Je me rappelle il y a 2 ans, j’ai dit moi, je ne prends pas de drogue. Alors, ils ont pris leurs ingrédients et ils ont été plus loin et ils ont fumé et ils sont revenus s’asseoir avec moi. Je ne savais pas comment l’interpréter à l’époque : « Est-ce que c’est pour la drogue qu’ils vont ailleurs ou bien c’est par respect pour moi, parce que je n’en prends pas, qu’ils aiment mieux ne pas en prendre devant moi? ». Remarque qu'il y a quand même des gens qui vont inspirer du respect peu importe ce que tu vas faire. C’est sûr qu’il y a vraiment des gens qui sont mis à part et qu’ils ne les inviteront pas quand ils vont faire des affaires. (Homme, 49 ans)
Toutes nos observations nous portent à croire que, fréquemment, les Innus de Pessamit tout comme ceux de Nutakuan préfèrent se rendre à l'extérieur de leur milieu pour acheter fruits et légumes. Comme nous l'avons mentionné plus haut, une femme de Nutakuan nous a dit préférer se rendre à Havre-Saint-Pierre pour effectuer son épicerie. Or, un tel voyage représente environ cinq heures de voiture, aller et retour. C’est pourtant le conseil de bande de Nutakuan qui est gestionnaire du seul magasin d'alimentation de la réserve[32]. Du moins, est-il gestionnaire de la bâtisse destinée à la vente d'aliments. Cependant, à l'exception des barres de chocolat, des croustilles, gâteaux et boissons gazeuses de toutes sortes, il est impossible de trouver de quelconques aliments sur les étagères de ce commerce. La situation est pratiquement similaire à Pessamit où l'inventaire en confiseries, gâteaux et autres aliments de faible qualité nutritionnelle, est important. À l'inverse, il s'avère difficile d'y trouver une pomme de laitue ou encore quelques tomates fraîches. La majorité des Innus de Pessamit se rendront plutôt à Baie-Comeau pour faire leur épicerie dans un des supermarchés.

À Unamen Shipu, sur la Basse-Côte-Nord se produit un phénomène tout à fait similaire. Dans cette région on trouve, à cheval sur les limites de la réserve et du village non autochtone, le magasin général Northern. Ce commerce est, sans aucun doute, la plus grosse épicerie desservant les deux communautés. Toutefois, il existe dans le village non autochtone une épicerie (Alimentation Jennis) de petite taille ainsi qu'un dépanneur (JDMarcoux) offrant quelques aliments de première nécessité. Manifestement, à chaque arrivée hebdomadaire du «Relais Nordique»[33], les étalages de chacun de ces commerces se garnissent de nouveaux aliments. Toutefois, nous avons remarqué que la veille d'un arrivage par bateau, les étalages réfrigérés du Northern contenaient toujours une bonne quantité de fruits et de légumes, dont la fraîcheur laissait cependant nettement à désirer.

Le lendemain, suite à l'arrivée de nouvelles marchandises, les étalages présentaient des fruits et des légumes de bien meilleure apparence, ceux de la veille ayant pratiquement tous pris le bord de la poubelle. En 1999, la gérante en poste au Northern nous a mentionné qu'il en était ainsi chaque semaine. Les Innus d’Unamen Shipu, mentionnait-elle, consomment rarement ces produits. Toutefois, l'inventaire des boissons gazeuses, des croustilles de toutes sortes ainsi que de pâtisseries est sans cesse renouvelé. Peut-on établir un lien entre ces constatations sur l’état des produits disponibles dans les dépanneurs, et le propos d'un homme d’Unamen Shipu qui nous mentionnait, un peu plus tôt, être incapable de s'acheter certains types d'aliments sans être l'objet de sarcasme et être comparé aux Blancs? Cet homme nous a mentionné s'acheter des aliments qui font manifestement outrage aux normes alimentaires en vigueur dans son milieu de vie. Nous estimons qu'il est nécessaire de posséder une personnalité tout à fait particulière pour faire face au jugement social qui s'avère parfois très sévère. Nous estimons qu'il existe dans les villages innus comme ceux de Pessamit, d’Unamen Shipu ou encore de Nutakuan une forme de système de surveillance. Celui-ci assure le maintien et la cohésion de comportements alimentaires qui se doivent de répondre à des critères, à des codes clairement associés à l'identité moderne et locale de l'Innu.

Dans le même sens nous pouvons également évoquer l'exemple de la communauté atikamekw d'Opitciwan dans laquelle nous avons séjourné à plusieurs reprises. Depuis ce village, il faut rouler environ cinq heures sur plusieurs centaines de kilomètres de route forestière avant de parvenir à la route 169 et finalement rejoindre la ville la plus proche, c'est-à-dire Saint-Félicien. C'est dans cette ville qu'un grand nombre d'Atikamekw d'Opitciwan se rendent chaque semaine pour faire leur épicerie dans un supermarché. Là, contrairement à ce qu'ils retrouvent dans la principale épicerie de leur village, les produits alimentaires sont davantage variés, et les fruits et légumes présentent un niveau de fraîcheur supérieur. À lui seul, le déplacement depuis Opitciwan jusqu'à Saint-Félicien exige l'investissement d'un minimum de dix heures en transport et déplacements de toutes sortes. Par ailleurs, un tel déplacement exige de posséder un véhicule automobile et les sommes pour payer l'essence nécessaire à la réalisation de ce long trajet. Les dépenses encourues par ces déplacements font considérablement grimper le coût de la facture d'épicerie. En ce sens, le fait de mentionner qu'à Opitciwan le coût des aliments est plus élevé ne peut résister à quelques critiques élémentaires. Les raisons qui motivent ces longs déplacements ainsi que la consommation modérée dans les commerces de la réserve d'Opitciwan sont nécessairement beaucoup plus complexes qu'un simple calcul comptable. Il est probable que les arguments invoqués précédemment jouent un rôle non négligeable dans la genèse de ces comportements.

6.9.3 En conclusion

Nous avons voulu démontrer dans les pages précédentes que l’acte alimentaire Innu s’est profondément transformé au cours des dernières décennies. D’ailleurs, tout comme son schéma corporel. Manger, c’est bien plus que nourrir son corps biologique. C’est également nourrir et être en rapport avec son corps social et politique. Par l’entremise de la nourriture l’acteur social entre en contact avec les autres membres de sa propre société et tout d’abord de sa propre famille. Par l’entremise de la nourriture, l’acteur social entre aussi en relation avec son environnement tangible et intangible. Ainsi, il peut établir une relation avec la nature ou encore avec le monde spirituel qui l’habite et l’anime. Manger permet également d’accéder à un standard social et de faire valoir la place que l’on souhaite occuper ou que l’on occupe tout simplement dans la société. La nourriture, le repas, les manières de manger sont au cœur de l’organisation sociale, sont une clef d’accès pour accéder au droit d’être considéré comme un citoyen à part entière dans un groupe social donné. À cet effet les paroles de Rigoberta Menchú sont tout à fait révélatrice. « Nous ne faisons confiance qu’à ceux qui mangent la même chose que nous » (Rigoberta Menchú cité par Élizabeth Burgos, 1983 :19)

C’est depuis cette perspective que nous avons tenté d’appréhender les transformations de l’acte alimentaire innus au cours de dernières décennies. Ces transformations ne sont pas, à nos yeux, le fruit de l’acculturation, d’une perte de culture, de l’ignorance ou du fait que les Innus étaient des victimes. Elles sont le fruit de créations culturelles récentes qui émanent des Autochtones eux-mêmes dans un contexte historique, social et politique donné. En cherchant les intérêts et les enjeux qui se dissimulent derrière ces transformations nous parvenons, du même coups, à cerner des enjeux contemporains de la société innue, mais également de profondes dynamiques identitaires qui animent le cœur même de cette société. À partir de l’acte alimentaire contemporain nous pouvons également évaluer les espaces d’entente et de partage entre les Innus eux-mêmes mais surtout entre les Innus et la société non-autochtone.

6.10 Consommation d'alcool et identité innue

Dans les prochaines pages, nous illustrerons nos propos concernant le métissage de la culture, l'inclusion de nouvelles valeurs, de nouveaux codes dans la structure identitaire de l'Innu, à partir de l'exemple des comportements associés à l'alcool. Nous tenterons d'illustrer comment les comportements associés à l'alcool se sont modifiés au cours des dernières décennies, et que ces transformations sont intimement reliées aux dynamiques de niveau «macro» et aux inventions quotidiennes des acteurs sociaux de l'époque. Nous le constaterons, ce métissage des comportements reliés à l'alcool a une incidence importante sur l'interprétation de l'identité innue, tout au long de la seconde moitié du XXe siècle.

Au cours de notre terrain de recherche, nous avons cherché à identifier auprès de nos informateurs quelques-uns des critères d'inclusion et d'exclusion à la société innue de Pessamit. L'alcool et les comportements qui y sont rattachés se sont avérés des éléments incontournables. Fait important, les discours des jeunes et des gens plus âgés présentent des variations importantes qui révèlent une transformation des actes associés à l'alcool et de la signification même de l'alcool chez les Innus en fonction des différentes couches d'âges. Aborder la question de l'alcool n'est pas dénué d'intérêt à l’occasion de cette recherche sur le diabète. Bien que l'alcool ne soit pas considéré comme un facteur de risque directement attribuable à l'avènement du diabète, sa consommation peut toutefois être associée à l'obésité. Rappelons-nous que cette dernière est considérée comme un facteur de risque important du diabète. Aussi, la consommation élevée d’alcool exerce une influence accrue sur les corollaires du diabète.

6.10.1 Stratégies d'État, tactiques et résistance des innus

En 1874, le gouvernement canadien adoptait une loi qui interdisait à un Indien de s'enivrer, à l'intérieur ou à l'extérieur d'une réserve. La peine encourue par un Autochtone pour ce délit consistait en un mois d'emprisonnement. Si ce dernier refusait de fournir le nom de la personne qui lui avait vendu l'alcool, une peine supplémentaire de 14 jours s'ajoutait à la précédente. En 1876, ces dispositions étaient intégrées à l'Acte des Sauvages, et la simple possession d'alcool s'ajoutait comme autre délit. En 1951, une révision de la Loi sur les Indiens créa une exception. Désormais, conformément à la loi provinciale, un Indien pouvait être en possession d'alcool en autant qu'il soit dans un lieu public, mais l'ivresse demeurait une infraction pouvant entraîner une condamnation. Aujourd'hui, dans la version moderne de la Loi sur les Indiens et conformément aux prescriptions de la Déclaration canadienne des droits, l'ivresse d'un Autochtone n'est plus considérée comme une infraction et le contrôle des spiritueux relève entièrement de la bande et de son conseil de bande (Gouvernement Canada, 1996b : 316).

Il y a une époque c’était très interdit, parce que c’est la loi sur les Indiens. Ça existe encore sauf que c’est plus en vigueur dans les réserves maintenant. C’est le commerce qui est interdit. Ils ont fait sauter au niveau de l’alcool une grande partie. C’est surtout le commerce avec les Indiens qui reste. À partir de 1985, c’est l’amendement sur la loi sur les Indiens. Le C-31. Dans les années 70, ils disaient que déjà, ils n’avaient pas de lois sur les Indiens, sauf ce qui se passait sur ce que les USA faisaient avec les Indiens par rapport au trafic d’alcool. Par la suite, les curés, les Oblats sont arrivés au Québec et ils ont dit, étant donné que l’alcool rend fou, il faut empêcher aussi que les Indiens soient corrompus par les Blancs. Malgré que certains abus pouvaient se faire, et les Oblats en faisaient avec les filles. En 1876, ils ont créé la Gendarmerie royale du Canada pour contrer l’entrée d’alcool dans les réserves, parce que les réserves existaient déjà depuis 1850 au Canada, le gouverneur du Bas Canada avait donné des terres aux Indiens. Mais avant 1924, il y a très peu d’Indiens qui sont des Indiens de Pessamit. Par contre, il y avait des gens qui venaient rester ici durant l’été pour pêcher le saumon et se marier. Ils remontaient dans le bois après. À cette époque-là, étant donné que l’alcool fait son entrée, la GRC est là pour surveiller. Et même surveiller l’entrée des Blancs. Dans l’ancienne loi, on y dit le Blanc n’a pas d’affaire ici et qu'il doit sortir à 6 h 00. Cela est resté jusqu’aux années 1955. La GRC est partie d’ici en 1962. Ils ont donc créé après un corps de police autochtone. Eux autres aussi devaient contrôler l’entrée d’alcool et les curés pour la bonne morale disent que ce n’est pas bon.
[¼]
Mon arrière grand-père était marin. Lui il faisait la navette et venait approvisionner les gens d’ici. Lui il avait toujours de l’alcool avec lui. Mais comme c’était un marin et que c’est la coutume du marin de boire, il buvait. Lui il avait le droit d'en prendre, mais il ne pouvait pas en débarquer sur la réserve. Avec l’interdiction des Blancs, les Indiens n’avaient pas le droit de boire à l’extérieur. S’ils étaient invités par un Blanc exemple, à une taverne, là ils avaient le droit de boire. Mais s’ils avaient le malheur d’avoir un policier qui rentrait dans le bar, il pouvait l’arrêter parce qu’il était en état d’ébriété. Ou bien, ne serait-ce que seulement être dans le lieu de débit de boisson, ils ne devaient pas être là. Parce que l’on disait que les Indiens ne savent pas boire. À force de boire en cachette parce que tu n’as pas le droit, tu t’habitues et tu deviens saoul et cela ne paraît pas que tu es saoul. Cela a duré jusque dans les années 70. J’ai même un copain qui disait, on peux-tu prendre une bière chez vous? Je lui dis, viens, aucun problème. Alors il me dit, c’est parce que l’on m’a dit que l’on ne pouvait pas prendre de boisson. Alors je leur ai dit, c’est révolu ça. Il y a déjà eu des arrestations pour l’alcool. Il y avait une prison ici avant. Mon grand-père, lorsque les gens arrivaient du bois, il allait à la pointe et là, il se changeait de vêtements. Là, il tirait un coup de feu en l’air pour dire que du monde arrivait. Évidemment, la GRC est arrivée et ils l’ont senti et ils l’ont enfermé. C’était sévère à ce point-là. Ils pouvaient t’enfermer pour n’importe quelle raison. On n’avait pas le droit de jouer aux cartes. Les gars de la GRC se promenaient la nuit pour voir s’il y avait des maisons qui restaient éclairées après 10 h 00. On n’avait pas le droit de danser dans les maisons. (Homme, 49 ans)
Cette loi qui interdit aux Innus le droit de consommer de l'alcool contribue à la stratification des produits de consommation. L'accessibilité à certains produits alimentaires est nettement limitée aux Innus en raison de leurs conditions socio-économiques mais également en raison de dispositions légales. Ce que les Blancs consomment sans crainte de se faire importuner par les représentants de l'État colonial est inaccessible aux Innus. Si ce dernier s'aventure à consommer ce produit illicite, il le fait à ses risques et périls.

Eux autres ils......(rire) C'étaient les plus gros buveurs en cachette. Ils buvaient en cachette. (rire) Eux autres, ils ne se faisaient pas fouiller parce que c'étaient les infirmières. Eux autres, ils ne les fouillaient jamais. Les marchands non plus. (Homme, 57 ans)
Lorsque les hommes âgés de plus de quarante ans nous racontent des évènements relatifs à leur consommation d'alcool, au cours des années 1950, leur narration est soutenue par un ton heureux, victorieux dirions nous même. Les éléments mis en jeu par les narrateurs sont souvent de même nature. D'une part, tous se positionnent contre l'interdiction de consommer de l'alcool, c'est-à-dire, contre la Loi sur les Indiens et l'autorité coloniale qu'elle symbolise. En d'autres mots, ils se positionnent en tant que héros entreprenant un combat contre un agresseur extérieur. Cet agresseur, personnifié par l'agent de la GRC, représente l'autorité de l'État et de sa Loi, interdisant à l'Indien de consommer de l'alcool. L'objet de la quête de nos héros est évidemment l'objet interdit c'est-à-dire l'alcool qui se trouve nécessairement sur un territoire éloigné extérieur à la réserve. Il faut que le héros de ce récit parvienne à déjouer le gardien de la Loi. Ensuite, il doit pénétrer le territoire ennemi, se procurer l'objet de la quête et revenir, victorieux, sur son propre territoire pour finalement festoyer.

En écoutant leurs récits nous avions parfois l'impression d'entendre des récits de guérilla, l'impression de nous trouver dans des pays d'Amérique centrale ou du Sud. La quête dans ces récits aurait alors toutefois été fort différente et les moyens utilisés par les acteurs, tout autres. Nous estimons tout de même être en présence de récits qui révèlent d’un type de résistance des Innus face aux agressions journalières de l'État colonial. Celles-ci isolent l'Innu, l'excluent des processus de production de l’économie marchande, le coupent d'une vie et de biens de consommation socialement significatifs et pourtant accessibles à tous les membres de la société dominante. Si l’on utilise à ce propos les catégories de l’analyse structurale du conte, on verra que les récits de nos acteurs nous mettent pratiquement toujours en présence du manque et de sa réparation, d'une interdiction et de sa transgression, d'un combat, de la victoire du héros et finalement d'un retournement significatif de situation (Propp, 1970 :208).

Tous les récits entendus nous portent ainsi à considérer qu'il s'est déroulé, au cours des années 1950-1960, des événements importants autour de la question de l'alcool. Ces événements ont fait de ce bien de consommation l'objet d'une quête importante. Objet interdit aux Innus par les représentants de la société dominante ennemie, son acquisition par le ou les personnages des récits donnait à ces derniers le statut de héros.

Tu en avais à Ragueneau. L'alcool s'y vendait. La GRC surveillait plusieurs fois par année. Même si on pouvait faire de la bière à la «bibite».On faisait ça avec de la mélasse et du «fleshman». [¼] Des fois, il y en avait, quand la GRC surveillait, qui était assez «tuff» pour en rentrer sur la réserve. Mon beau-frère, parfois, il allait chercher des caisses et il les rentrait par en arrière. Il y en a qui prenaient des canots et ils allaient chercher ça et ils les vendaient. Quand on t'interdit tu le fais et quand on ne te l'interdit pas tu ne le fais pas. Regarde les jeunes ici et ailleurs et on leur dit de ne pas boire et ils vont boire plus. Quand ils boivent, on ne sait pas où ils sont, ce qu'ils deviennent. Ils boivent ensemble et ils rentrent à minuit. Avant ça, dans les années 1950-60 ils buvaient tout avant de rentrer sur la réserve. Aujourd'hui, quand tu as un carnaval, ils boivent, ils boivent avec leurs enfants. Les enfants, ils les voient faire. (Homme, 49 ans)
Les récits de nos informateurs nous ramènent à deux concepts importants élaborés par De Certeau. D'une part, le concept de «stratégie» et d'autre part, celui de «tactique». En effet, la Loi sur les Indiens et son application sur la réserve, par le biais des agents de la GRC, nous ramènent au concept de stratégie, c'est-à-dire à ce geste cartésien qui postule que tout peut se mesurer, s'observer et se contrôler. De leur côté, les Innus en cause dans les récits font preuve d'une créativité qui relève cette fois du concept de «tactique». En effet, nous sommes en présence d'actes de création qui ne reposent sur aucun projet global et qui fonctionne au coup par coup, qui profitent des occasions (Certeau, 1990 : 60 - 61) .

Avant 72 on avait deux gars de la GRC qui surveillaient si on ne rentrait pas de l’alcool. Nous, on en a rentré en la cachant. Les agents surveillaient et pour rentrer de la boisson, il fallait user de ruse, de stratégie. (Homme, 49 ans)
Un des éléments qui a attiré notre attention dans les récits concernant la consommation d'alcool des hommes âgés de Pessamit est celui de leur résistance, de leur combativité face à l'autorité personnifiée par les agents de la GRC. Ainsi, il s'avère que la réserve de Pessamit recevait fréquemment la visite des agents de la police fédérale. La présence de ces derniers sur le territoire découlait directement de l'existence des Innus et de la volonté de l'État de faire appliquer ses lois sur la réserve relevant de l'autorité fédérale. Aussi, la présence de ces représentants de la loi, doit nous faire penser que l'autorité de l'État colonial recevait suffisamment d'opposition pour exiger que des mesures coercitives soient prises. Les récits entendus à Pessamit nous laissent entrevoir que les Innus n'entendaient pas accepter l'autorité fédérale qui leur interdisait l'accès à ce bien de consommation. Cette interdiction et son application agressive par l'autorité fédérale constituaient du coup une accentuation de l'isolement et de l'exclusion des Innus.

Ici, en cachette. C’était interdit par la GRC. Quelqu’un qui sentait la boisson, ils l’embarquaient. Mais moi s’ils m’interpellaient, ils se devaient d’être corrects! S’ils ne sont pas réguliers, moi non plus je n’étais pas correct. Je me battais. Je me suis battu souvent. Il y avait deux Autochtones dans la police, mais eux ils étaient... Une fois, il y avait une soirée. Tout d’un coup, ils me sautent dessus. Je n’étais pas saoul, mais pompette. Ils nous ont sauté par en arrière. Ils m'ont donné un coup poing, j’ai dit : « Arrêtez, arrêtez! Quand même que vous êtes deux ou trois, je vais me défendre ». Ils ont arrêté et ça été correct. [¼] Ça me faisait plaisir de me battre avec la police.
Une fois je marchais dans le chemin, je ne faisais rien, mais j’étais saoul, par contre. Il me pogne et il me dit : « Toi, tu vas rentrer ». J’ai dit : «Arrête moi ça sinon tu vas avoir du trouble avec moi». Lui, il ne voulait pas. Tu sais comment c’est la police. Alors, je me battais.
J’ai souvent été en prison. Je restais là. Ils ne me maltraitaient pas parce qu’ils avaient peur de se battre. Une fois j’ai dit : « Venez les trois ». Ils ne sont pas venus. Moi, j’étais prêt. (Homme de 57 ans).

Figure 7 : Publicité tirée du magazine Maclean, Volume 1, Numéro 4, Juin 1961

Au cours des années qui précédent la fin de la décennie de 1960, les rapports entre l'autorité fédérale et la communauté innue de Pessamit apparaissent avoir marqué considérablement la vie quotidienne des membres de cette communauté. De plus en plus exclu de l'économie marchande, marginalisé dans le discours des acteurs de la société dominante, se trouvant dans l’incapacité de se procurer certains biens de consommation, l'Innu s'inscrit dans une logique de résistance quotidienne. Dans ce contexte, ceux qui parviennent à se procurer ce bien interdit, prennent aux yeux des autres membres de leur milieu des allures de héros, de «vrais hommes», de «guerriers».

Les récits entendus mettent en scène des hommes qui usent de ruses, de subterfuges pour parvenir jusqu'à un lieu ou il est possible de se procurer de la boisson. L'Innu doit se rendre dans un village voisin, le plus souvent celui de Ragueneau. Parvenu à ce lieu, il lui faut maintenant convaincre le commerçant d'accepter de lui vendre de la boisson. Le commerçant prenait également un certain risque. En effet, en regard des dispositions de la Loi sur les Indiens, celui qui procurait de l'alcool à un Innu s'exposait à des sanctions pénales. Une hausse significative du prix de la caisse de bière constituait souvent un élément suffisamment convaincant pour que le commerçant consente à contrevenir à la loi. Une fois le bien acquis, l'Innu devait parvenir à le consommer, à le partager avec d'autres convives sans se faire prendre. L'enjeu était de taille. Une somme importante d'argent était déjà investie. Se faire prendre par les agents de la GRC signifiait la perte d'un butin chèrement acquis à laquelle s'ajoutait un risque d'emprisonnement. Dans ce contexte, la connaissance des Innus du territoire devenait un atout précieux. Mais leur détermination à ramener chez eux, sur leur territoire, ce bien si convoité représentait probablement une des sources de succès les plus importantes.

Les chemins empruntés par les détenteurs du précieux butin étaient nombreux. Parfois, le retour s'effectuait par le bois via divers sentiers. Parfois, la voie des eaux était privilégiée. Une autre avenue possible était la route proprement dite. Il fallait toutefois très bien camoufler l'alcool dans le véhicule. Une autre possibilité consistait à payer chèrement un chauffeur de taxi pour qu'il accepte de faire pénétrer clandestinement quelques caisses de bières sur la réserve.

Il fallait qu’ils se camouflent. Les gens qui voulaient boire à l’époque, ils allaient se cacher dans le bois. Ils cachaient leur boisson dans le bois. Le soir ou dans la nuit, ils allaient chercher leurs choses et ils les apportaient chez eux. Si tu rentrais par le chemin, c’est sûr que tu te faisais fouiller. C’était systématique. À partir du moment où on a eu le droit de rentrer de la boisson sur la réserve, la GRC est partie. Je me rappelle. Il y avait du monde qui arrêtait chez mon père. Ils descendaient une fois par mois et parfois, une fois par 2 mois. L’été ils ne descendaient pas du tout. Là, ils montaient chez nous et ils avaient un sac à main et ils mettaient quelques bières là-dedans. Je pourrais aller jusqu’à te dire, que dans les années 55-59, on avait encore la GRC ici. Il y avait un policier qui, des fois, jouait aux cartes avec nous autres. Là, il y avait des gens qui fabriquaient de la bière et le policier jouait aux cartes avec eux. Et il ne les arrêtait pas lui. (Homme, 62 ans)
Un homme à l'aube de la cinquantaine nous raconte qu'étant jeune, il lui arrivait de fêter avec d'autres hommes autour d'une ou de plusieurs caisses de bière. Ils consommaient clandestinement dans la forêt et se saoulaient. Souvent, les caisses de bière ne pénétraient pas sur la réserve. Elles étaient rapidement consommées, entre hommes, dans un lieu où il était à peu près certain que les agents de la GRC ne viendraient jamais.

Jusqu'aux années 65... Oui, 65. Puis parce que je parle de prohibition là, c'était surtout le vin, l'alcool, la bière et même le parfum. Même le parfum. Je pense que la gendarmerie avait autorité encore sur la communauté. S’ils rencontraient, par exemple, quelqu'un qui sentait un peu le parfum ou la lotion à barbe, ils le ramassaient et l'amenaient en prison. Parce qu'il y avait de l'alcool dans le parfum. C'était encore pire parce que les gens sortaient, avaient une haleine de boisson, ils allaient en prison. Et puis c'était une amende de douze piasses pour sortir. Mais ça, c'était vraiment la période de restriction, et puis aux alentours de soixante-dix, là ça commencer vraiment à changer. Nous autres, on avait fait un référendum pour enlever la loi, la loi sur les Indiens, enlever la clause sur l'alcool. Dans ce temps là, tout le monde avait peur. Aujourd'hui, ça va prendre un coup. Avant ça, si t'allais chercher une caisse de 24 à l'extérieur, soit à Ragueneau ou à Ste-Thérèse, il fallait que tu la prennes au complet avant de rentrer ici. Les gens se saoulaient comprends-tu. Les accidents, il en arrivait dans le champ. Et puis on a eu le droit d'avoir de la boisson ici dans la communauté. C'est sûr les gens prenaient un coup pas mal fort. Là, pendant une période de trois ou quatre mois. À un moment donné, ça s'est stabilisé. Puis les gens ont continué à consommer de la même manière que dans le temps de la prohibition. Ils avaient une caisse de 12, il fallait qu'ils la boivent. Ça se saoulait. (Homme, 55 ans)
La consommation excessive d'alcool est abordée par les tenants de la santé publique comme une habitude acquise, comme un comportement à risque pour la santé. Depuis notre perspective, nous estimons qu'il est essentiel de saisir, de comprendre en quoi ces comportements qui desservent les intérêts du groupe qui les acquiert, sont quand même développés et promus par celui-ci. Ils s'inscrivent selon nous, dans un processus de résistance, d'affirmation.

Nous estimons que les discours entendus chez les acteurs de différents âges de la société innue de Pessamit révèlent des strates de l'histoire de la construction d'une composante importante de la trame populaire de l'identité innue moderne. Il n'est peut-être pas «politiquement acceptable» de considérer les comportements associés à l'alcool comme des composantes de la structure identitaire innue. Toutefois, nous avons la ferme conviction que tel est le cas, et cette construction émerge de créations quotidiennes réalisées par des acteurs vivant dans un contexte de colonialisme interne, d'exclusion et de pauvreté. Animés d'une volonté de rendre viable un univers de vie restreint et restrictif, ces créateurs de la vie quotidienne ont, à partir des matériaux de la modernité disponibles dans et hors de leur milieu, élaboré et construit un «ici et maintenant» tolérable.

6.10.2 Être ou ne pas être un vrai Innu

Dans une recherche effectuée en France, Castelain (1989) démontre que les comportements des dockers du Havre associés à l'alcool relèvent avant toutes choses de normes identitaires profondément ancrées dans l'histoire qui assurent à l'individu son appartenance au groupe. Cet auteur illustre que les racines de ce qui est nommé «alcoolisme» se trouvent dans la non-reconnaissance, le rejet et le mépris : «Nous les pauvres, on n'existe pas, on n'est rien et c'est pour ça qu'on boit, pour être quelque chose en se serrant les coudes» (Castelain, 1989 :67 ). En contrevenant à Loi sur les Indiens, c'est-à-dire en développant mille et une manières de faire pour accéder à l'alcool, ce bien de consommation lourdement chargé d’une symbolique sociale, interdit aux Innus. L'Innu exprimait de la sorte une résistance évidente à son exclusion, à sa négation par la société dominante. Ces hommes qui parvenaient à contourner la loi et qui parfois confrontaient les agents de la GRC faisaient figure de héros dans leur milieu.

En cherchant à identifier certains critères d'inclusion et/ou d'exclusion au groupe innu de Pessamit, nous avons demandé à nos informateurs de nous faire part des moments de leur existence où ils avaient ressenti l'exclusion au sein même de leur communauté. Les propos recueillis, tout particulièrement chez les jeunes, nous ont semblé fort significatifs. Il est apparu que le refus de consommer de l'alcool (ou de toute tentative pour y parvenir) représentait à Pessamit, un affront important à une norme sociale fortement significative. Ainsi, tout individu ou groupe d'individus s'inscrivant en faux avec les pratiques de consommation d'alcool nous ont semblé être exposés à des manifestations d'ostracisme au sein même de la communauté. Par exemple, une jeune femme au début de la trentaine nous a raconté qu'au cours de son adolescence, elle exprimait clairement le désir de ne pas consommer de boisson. Cette décision qui la distinguait de ses amis lui a valu d'être isolée et de recevoir des commentaires tels que «tu ne fais plus partie de la gang», «tu n'es pas une vraie montagnaise» ou pire encore, «tu veux être fière comme une blanche».

L'intervenant PNLAADA[34] du Centre de santé de Pessamit nous a mentionné que la difficulté la plus importante rencontrée par la personne qui désire cesser de consommer de la boisson résidait dans les commentaires désobligeants et les pressions qu'elle subissait de son entourage.

Ils reçoivent des pressions de leurs compagnons de consommation. On leur dit : «T'es devenu comme un curé là», «t'es plus mon chum», «tu fais plus partie de la gang», «t 'es pas un vrai», «t'es pas de la gang»... Ça, c'est toutes des expressions qu'on entend, et puis ça c'est dur pour les personnes qui font le cheminement de la non-consommation. Ils ressentent le jugement de leurs compagnons de party... Ils ont peur de changer de chums. Parce que si tu changes, tu laisses ton chum de consommation pour en prendre un autre qui ne consomme pas. Les gens se parlent pas beaucoup, pas beaucoup ici. Quand tu veux te faire un autre chum, ça prend du temps. Surtout les gens qui ont consommé depuis plusieurs années. (Intervenant PNLAADA)
La consommation d'alcool se révèle aujourd'hui, dans un milieu comme Pessamit, un puissant critère d'inclusion au groupe. Au regard des commentaires désobligeants et ostracisants que reçoit un Innu manifestant le désir de cesser de boire ou refusant tout simplement de consommer de la boisson, nous estimons pouvoir considérer la consommation d'alcool comme un critère identitaire innu. Évidemment, certains diront que nous pouvons retrouver de telles formes de solidarité dans des milieux non-autochtones. Mais en milieu autochtone cette caractéristique se complexifie de dimensions politiques. Celles-ci trouvent entre autres ses points d’ancrage dans les phénomènes d’exclusion et d’intolérance. Perdre un ami ou un groupe d’amis est une chose. Mais se voir affubler de l’étiquette de Blanc ou de pas-tout-à-fait-autochtone au sein de sa propre communauté risque de propulser l’individu qui en est victime dans un non-lieu. Victime de racisme à l’extérieur de la réserve voilà qu’il vit également au sein de sa propre communauté une nouvelle forme d’intolérance. Et celle-ci risque de le mener à la marge voire même le propulser à l’extérieure de la réserve. L’exemple de Castelain est fort intéressant puisqu’il démontre aussi que le développement de telles caractéristiques identitaires se révèlent également dans des groupes bénéficiant de faibles conditions socioéconomiques et vivant même des formes d’exclusions.

Nous rejoignons les constats et l'analyse de Castelain (1989), lorsqu'il considère que chez les dockers du Havre « la capacité à consommer de l'alcool conformément aux normes collectives est un signe de l'identité du groupe auquel aucun docker digne de ce nom ne se dérobait, sous peine de déchéance » (Castelain, 1898 : 61).

Cette déchéance, il s'avère que quelques membres de la communauté l'ont vécue et la vivent toujours.

Depuis que j'ai arrêté de boire, tu vois, je suis tout seul. Je n'ai plus d'amis. Les amis que j'avais avant. Je dis que c'était mes amis parce que je payais la traite à mes amis. Aujourd'hui, j'y vais là-bas. J'y vais pour aller voir mes amis. Ils ne me parlent pas parce que je ne bois pas. C'est ça qui me manque un peu aussi. Les amis que j'avais avant là! On parlait beaucoup tu sais. Comme on fait là. Mais aujourd'hui, ils ne viennent pas. Ils ne me parlent pas. Quand je les vois, je ne sais pas, mais ils ne me parlent pas. On dirait qu'ils sont mal à l'aise. Moi ça ne me dérange pas qu'ils boivent devant moi. Ça ne me dérange pas. Ça ne me le dit pas de boire non plus. Des fois, on me dit " Ah, tu veux faire intelligent parce que tu bois pas puis nous autres on boit là puis..." J'ai dit : " Non, j'ai pas envie de boire. Vous pouvez boire, mais je ne payerai pas la traite comme avant. Je ne paye pas la traite (rire)... (Homme, 46 ans)
Chez les dockers du Havre, Castelain constate que l'abstinence ou l'arrêt pur et simple de la consommation d'alcool provoque des réactions de solidarité. Ces réactions ont pour effet d'exclure l'individu qui adopte des comportements non conformes. Ainsi, l'abstinent est considéré comme le fou du village, le paria du quartier, le marginal chez les marginaux (Castelain, 1989 :72).

Des comportements ayant pour conséquence l'exclusion d'un membre de la communauté surviennent dans un milieu innu comme celui de Pessamit tout comme Castelain l'a observé chez les dockers du Havre. L'extrait d'entrevue précédent illustre cette similitude de même que les propos de l'intervenant PNLAADA. Au cours de notre recherche, nous avons maintenu des liens avec un jeune adulte de 33 ans. Nous reproduisons dans les lignes qui suivent de très larges extraits d'une entrevue réalisée auprès de cette personne. Il nous raconte son expérience en tant que personne qui a décidé de cesser de boire au sein de sa communauté. La décision de cesser de consommer de l'alcool de notre informateur résulte d'une réflexion, d'une prise de conscience qui apparaît concerner son devenir en tant qu'individu mais également celui des membres de sa communauté. Sa décision aura pour effet d'entraîner des réactions d'exclusion relativement fortes de la part de son entourage et surtout de ses principaux amis. On lui signifiera à plusieurs reprises qu'il n'est plus de la «gang», qu'il n'est plus le bienvenu au sein de son ancien groupe d'amis.

Oui, au powwow, notre équipe est là. On a perdu en finale. Mes chums ont acheté des bières en tout cas. On était à peu près neuf là. On s'est rencontrés. On était à peu près une quinzaine de joueurs dans l'équipe. On était neuf et on s'est rencontrés neuf joueurs parce que les autres étaient avec leurs femmes et tout ça. On s'est retrouvés neuf, dix joueurs puis on avait des bières, une vingtaine de bières, des caisses de "douze" quasiment une caisse de "douze" chacun. Je prenais de la bière. C'était dimanche, en finale, on a perdu en finale. Mais déjà j'avais pris un coup le vendredi, le samedi, le dimanche en finale. Mais, commentje voyais, je regardais autour de moi qu'est-ce qui se passait. Je regardais le monde, je n'étais pas saoul. Je prenais de la bière, mais je n'étais pas saoul. Vraiment, j'ai regardé, et je trouvais cela désolant, dans le sens que le monde se traîne. On trouvait du monde par terre. Il y avait du monde qui se bagarrait dans d'autres coins. Puis, en tout cas, en m'en allant... En tout cas, j'ai décidé à la fin du spectacle que je m'en allais que c'était fini pour moi. C'est fini l'alcool, c'est fini ça! Quand je suis rentré chez nous après le powwow, quand je suis rentré, j'ai vu les policiers sur la rue, sur la rue centrale. Il n'y avait pas de monde. Tout le monde se retrouvait là, au Powwow. Puis là, j'ai vu une personne étendue par terre. J'ai vu la police qui allait la rejoindre. Je suis allé le voir, je voulais voir pour savoir s'il était vivant. Il était ivre. Il est tombé ivre mort. Il était ben saoûl. Tu sais, c'est des choses que ça... Moi, ça me fait mal de voir ça. Je suis rentré chez nous et j'ai dit à ma mère... C'est ma mère qui m'a ouvert la porte et elle m'a dit : "Comment ça se fait que tu rentres très tôt?" À ma mère j'ai dit "J'en ai assez, c'est désolant, j'ai assez de cette vie là, d'alcool, de drogues. Je n'aime pas ça. J'arrête!" C'est à partir de là que j'ai vraiment arrêté...
Mes chums, au début m'ont... certains m'ont encouragé. Ça c'est certain. Certains de mes chums m'ont encouragé. Mais certaines autres personnes m'ont vraiment mis dehors. Je suis déjà rentré au bar. Quelque temps après, disons un an ou deux plus tard, pour aller voir mes chums, pour aller leur parler. Mais certains, en tout cas, certains ont dit : "Qu'est-ce que tu fais ici, on veut plus te voir. Qu'est-ce que tu fais ici, qu'est-ce que tu fais ici, t'as pas d'affaires ici, au bar." Je me suis senti mal à l'aise, je n'ai jamais remis les pieds là-dedans. J'ai jamais remis les pieds au bar.
Ils pourront dire ce qu'ils voudront. Moi, je me dis : "Tant que je suis bien dans ma décision..." Mais ça fait mal pareil. Ce n'est pas facile. Parce que moi, ça m'arrive. Je sors très peu. Disons, dans les soirées sociales je me fais écœurer. Je suis isolé... oui dans un sens. (Homme, 33 ans)
Cesser de boire entraîne chez les hommes la perte des amis, mais ce phénomène est également observable chez les femmes qui décident de rompre avec ce comportement. Ainsi, comme nous le rapportions plus haut dans ce texte, une adolescente qui décide de ne plus ou de ne pas consommer de boisson risque d'être rejetée par les autres jeunes de son milieu. Ce phénomène d'exclusion sera également vécu par des femmes plus âgées du milieu.

On dirait que l’on m’aime moins qu’avant. Non mes vrais amis je ne les ai pas perdus c’est sûr. Mais j'ai perdu beaucoup de connaissances. Parce qu’en buvant, on se fait souvent beaucoup de connaissances. Mais ce ne sont pas des amis nécessairement. Souvent j’ai eu des remarques. Mon entourage a changé. Plusieurs personnes vont être réticentes envers nous. Ils ne voudront plus nous voir si on ne boit pas. Mais cela ne m’a pas affecté parce que c’est pas de vrais amis. Les commentaires qui m’ont affectée le plus c’est que plusieurs personnes en travaillant dans la communauté parce que j’aidais les personnes qui avaient des problèmes. Mais maintenant ils se sont retirés, ils ne se confient plus à moi parce que je ne bois plus. Parce que je ne comprends pas leurs problèmes. Parce que je ne bois plus. La même chose avec les parents des élèves avec qui je travaillais. Ça m’a affecté mais pas au point que ça me dérange. Moi, j’ai toujours prôné qu’il faut un équilibre mental. C’est pour ça que quand j’ai rencontré ce type de problème avec mon entourage, je n’ai pas réagi négativement. Je me suis dit qu’avec le temps, ils vont prendre conscience. On ne peut pas forcer le monde. (Femme, 46 ans)

6.10.3 Conclusion

Dans les paragraphes qui précèdent, nous avons brièvement abordé la question des comportements associés à l'alcool et leur transformation au cours des dernières décennies. Cet exercice nous a permis d'illustrer nos propos antérieurs concernant les métissages propres à la culture innue. Plus particulièrement nous avons tenté de mettre à jour certains traits de la codification identitaire de l'Innu moderne relative à la nutrition ainsi qu’au corps. Les profondes transformations au niveau «macro» qui marquèrent l'histoire de la Côte-Nord au XXe siècle ainsi que les Innus, ont eu des impacts majeurs sur les relations qui se se sont développées entre les Innus, sur celles entretenues entre Innus et non-Autochtones, sur les discours identitaires, sur les revendications politiques, sur la perception des uns et des autres et des uns par rapport aux autres ainsi que sur la construction même de l'identité innue. Bien sûr, une distinction importante doit être établie entre les codes identitaires que nous estimons avoir mis à jour et le discours politique officiel. Ce ne sont pas les racines proclamées, les «fibres considérées comme pures» de la culture ancestrale innue que nous prenons ici en compte. Les codes identitaires de la modernité innue que nous avons fait apparaître appartiennent, émanent de la vie quotidienne des individus, des maisonnées, des familles, des rues, des cours arrières, des commerces, des écoles et des autres services qui font que Pessamit est Pessamit. Ce sont les façons d'être et de faire qui habitent ce lieu social que l’on nomme réserve, mais qui prend bien plus les dimensions d'un pays dans le pays. C’est entre autres Alinsky (1971) qui a mis en lumière le fait que les gens appartenant à des milieux défavorisés (powerless individuals) créent la trame identitaire de leur milieux d’appartenance en opposition ou en conflit avec un groupe social qui occupe une meilleure position sociale. De nombreuses recherches portant sur l’identité de groupes sociaux démontrent que la trame identitaire nécessite la création d’axe autour desquels sont définis les critères d’inclusion ou d’exclusion. Qui est dedans ? Qui est en dehors (Abrams & Hogg, 1990) ?

La réserve est ce lieu où l'Innu se sent chez lui, à l'abri du regard du non-Autochtone qui le rejette sans cesse du côté d'une marginalité, d'une existence qui n'est pas la sienne. Dans ce lieu, chaque usager doit s'ajuster au processus général de la reconnaissance, être «convenable». Chaque usager doit concéder une partie de lui-même à la juridiction de l'autre. En naissant dans une réserve et surtout en choisissant d'y vivre en permanence, l'individu doit obligatoirement accepter, adopter les façons de faire et d'être du milieu, ensemble d’obligations et de liens. Les pratiques de la réserve relèvent d'une convention collective tacite. Bien qu'elle ne soit pas écrite, elle est lisible par tous les acteurs de la réserve à travers les codes du langage et des comportements. Toute non soumission à ces codes ou transgression de ceux-ci soulèvent l'attention, attirent des commentaires. Des normes existent, et elles sont suffisamment pesantes pour engendrer l'exclusion de ceux qui ne s'y conforment pas (Mayol, 1994 : 26).

Certains codes nous intéressent particulièrement en raison de leurs liens étroits avec le diabète. Ils concernent tout spécialement l'alimentation, le rapport au corps ainsi que la manière de consommer de l'alcool. Il est possible d'établir une trajectoire dans laquelle nous percevons les transformations de l'acte alimentaire, de la façon de boire ainsi que de l'aspect corporel de l'Innu au cours des dernières décennies. Toutefois, ces transformations ne correspondent pas à ce que certains nomment des déviances, des phénomènes attribuables à l'acculturation ou encore à une incapacité d'adaptation à la modernité. Au contraire, nous estimons que ces transformations correspondent à des métissages, à des créations émanant de l'action quotidienne d'acteurs sociaux vivant en marge de la société dominante. Exclus du procès de production, confinés dans un lieu nommé réserve, ils tentent de créer un espace de vie viable, où il serait possible d'expérimenter au quotidien le bonheur. Et l'exercice de ce bonheur collectif a ses propres règles.

De nouvelles manières d'être surgissent ainsi dans le milieu. Elles se retrouvent dans différents segments de la population, dans différents groupes d'intérêts. Malgré une apparente homogénéité, on découvre dans la population Innue de Pessamit l'existence de champs de forces, de zones pour les mal-nantis et d'autres pour les bien-nantis, de groupes aux intérêts parfois fort différents. En ce sens, il nous paraît essentiel de considérer la communauté innue de Pessamit selon une perspective générationnelle. On constate ainsi que les intérêts varient considérablement d'un segment de la population à un autre, d'une génération à l'autre. Le regard sur les générations permet de constater que d'importantes variations existent entre la culture innue perçue et vécue. Ces distinctions et différences sont importantes à prendre en compte puisqu'elles se révèleront au cœur de toute une dynamique sociale de surveillance et de contrôle que nous examinerons plus tard.

En ce lieu nommé réserve, en ce lieu où l'Innu se définit en tant qu'être distinct de cet «Autre» de la société dominante, le discours identitaire revêt un caractère quotidien, se fait omniprésent. Être Innu est au cœur des préoccupations quotidiennes. Être ou ne pas être Innu est la clé d'accès à une existence relativement paisible sur la réserve. En ce lieu, pas besoin de clamer son droit à l'existence, de lutter contre le regard, l'attitude répressive du non-Autochtone qui sans cesse relègue l'Innu dans le camp de la marginalité. Dans la réserve, tous existent, dans une relative simplicité, se reconnaissent dans et par leurs façons d'être et de faire. Ils se retrouvent entre eux et se reconnaissent par le fait de leur adhésion à ce que nous pouvons nommer la culture locale. Même s’il ne faut pas oublier que cette culture locale entretient et développe des ramifications importantes avec l'ensemble de l'autochtonité nationale et internationale.

Être Innu c'est manger de telle manière, consommer tel type d'aliments. Mais cette façon moderne n'est certes pas la même que celle du début du siècle ou même du début de la seconde moitié du XXe siècle. La nourriture dont nous parlent aujourd'hui les aînés était constituée d'éléments relevant de l'histoire locale mais également d'emprunts faits à d'autres cultures. Il suffit de penser à la banique qui est incontestablement considérée comme le pain traditionnel innu. Toute culture est vivante et dynamique. Chaque époque présente ses créations, ses innovations. La banique en est une et la modernité de l'Innu présente ses propres créations, ses propres réalisations.

Ainsi mangeons-nous les lambeaux de cultures locales qui se défont, ou l'équivalent matériel d'un voyage passé ou à venir; ainsi l'Occident dévore-t-il à belles dents de pâles copies de ces merveilles subtiles et tendres, mises au point dans la lenteur des siècles par des générations d'artistes anonymes. À cette multiplication des emprunts, née de la société du spectacle et du voyage, s'ajoutent d'autres facteurs qui viennent déraciner de son terroir une cuisine régionale (Giard, 1994 : 250).
Comme le mentionnerait Gruzinski, le fruit de ces créations culturelles populaires, de ces métissages ne camoufle pas l'ancien. Les nouveaux symboles, les nouveaux codes identitaires font désormais partie du quotidien de l'Innu. Ils réactivent le passé autant qu'ils l'effacent. Les nouvelles façons d'être innu, cette culture métisse et nécessairement plurielle relèvent d'un effort de recomposition d'un univers effrité et de l'aménagement d'un univers local à partir des cadres imposés par la société dominante et son État (Gruzinski, 1999 : 104).

6.11 Une communauté innue - des groupes d'intérêts

Certains discours concernant les milieux autochtones tendent à laisser croire que les populations qui habitent ces lieux sont relativement homogènes. La dénomination «les Autochtones» est souvent porteuse d'une conception voulant qu'il y ait une seule façon d'être autochtone. «Les Autochtones sont...»! Combien de propos débutant par ce simple énoncé pour ne pas dire cet énoncé simpliste, proposent des modèles qui veulent étendre à l'ensemble d'une population des explications de phénomènes et réalités complexes. Les discours concernant le diabète et les Autochtones n'échappent à cette tendance à la généralisation.

Pour désigner une collectivité autochtone, les milieux de la santé utilisent souvent le terme «communauté autochtone». Et c’est à partir de celle-ci et de la vision qu’il s’en font qu’ils vont tenter de planifier interventions et programmes de santé. Toutefois, nous considérons à l'instar de Foster (1982) que ces approches s'appuient sur des conceptions erronées qui ont dans le passé considérablement nui, et continuent à nuire à l’approche dite communautaire. Foster a identifié à ce propos cinq de ces idées fausses qui se retrouvent souvent à la base de l’organisation de programmations communautaires et qui précipitent leur insuccès :

Les communautés sont homogènes. Dans les faits, l’expérience démontre qu’au sein des communautés les intérêts particuliers l’emportent souvent sur le souci des objectifs communautaires.

La connaissance suscite automatiquement les changements de comportements souhaités. L’expérience démontre que les connaissances nouvelles n’entraînent pas toujours des changements et que les pratiques dites traditionnelles sont rarement dénuées de tout intérêt.

Les dirigeants des communautés agissent au mieux des intérêts de la population. Il arrive que les individus choisis par les agents communautaires en profitent pour tirer profit de la position qu’ils occupent.

Les pouvoirs publics et les agents communautaires partagent les mêmes objectifs en matière de développement communautaire. Il arrive parfois que les administrateurs mobilisent les ressources locales afin de libérer des capitaux en vue d’autres programmes. Il peut en résulter des conflits d’intérêts pouvant freiner les programmes et le développement communautaire.

Les activités de développement communautaire ne créent aucun conflit pour les planificateurs. La nécessité d’obtenir des résultats tangibles, souvent contradictoires avec la nécessité de laisser à la communauté le temps de s’engager, créera des difficultés aux planificateurs. Les spécialistes définissent parfois les besoins communautaires en fonction de leur propre formation et de leurs intérêts (Foster, 1982).

Ce que Foster met en lumière au travers de ces cinq énoncés, c’est que la communauté est un milieu hétérogène, pluriel et complexe, même si elle définit des lieux communs où sont partagés des intérêts. Et qu’il est essentiel de prendre en considération les différentes forces et groupes qui agissent, interagissent, créent des alliances ou des ruptures à l'intérieur de ce lieu nommé communauté. Et c’est en prenant en compte l’ensemble de ces phénomènes que l’on pourra accéder à une meilleure compréhension des dynamiques qui contribuent à la genèse de réalités comme le diabète.

Le concept de groupes d'intérêts, élaboré par Sartre (1960) et appliqué par Trigger (1992) de même que par Jacques Frenette (1993), dans le cadre de recherches en milieu autochtone, nous apparaît à ce propos tout à fait pertinent. Comme nous le précisions au chapitre deux, il est essentiel de considérer que les acteurs d’une communauté puissent être habités par des trajectoires ou des choix divergents, et ce parce qu’ils sont déterminés par des intérêts en partie différents En ce sens, l’imbrication forcée d’individus dans une ou des catégories figées, rigides, comme celles des «Autochtones» ou des «Innus», ne permet pas de saisir toutes les nuances, les finesses, les forces, les faiblesses, les points d'union et de rupture qui se retrouvent au sein de cet univers collectif. Voilà pourquoi il est essentiel de considérer le rôle des individus dans le cadre du devenir, et donc de «l'événement historique». Car aucun rôle n'est défini une fois pour toutes.

Le concept de groupes d’intérêts, c’est-à-dire, des «regroupements spécifiques se formant dans une société lorsque plusieurs individus, dans des situations historiques concrètes, partagent et défendent des intérêts communs» (Trigger, 1992 : 236-237) nous est utile pour tenter d'appréhender les dynamiques complexes qui animent une communauté innue comme celle de Pessamit. Ce concept nous permet de départager les positions que nous observerons sur le terrain, de faire ressortir les liens qui unissent des groupes pour des temps précis ou les conflits qui les opposent. En somme, il met en lumière des positions différentes adoptées par des ensembles d’individus, même s’ils sont issus de la même culture, d’un même groupe social ou de groupes opposés (J. Frenette, 1993 : 56-57). Ce concept nous est d’une grande utilité dans la compréhension des dynamiques retrouvées dans les milieux autochtones. Celles-ci mettent en scène des femmes et des hommes; des jeunes, des adultes et des aînés; des traditionalistes et des tenants de la modernité, des gens scolarisés et d’autres qui ne le sont que peu ou pas du tout, des assistés sociaux; des sans-emplois et d’autres occupant des positions bien rémunérées et «blindées». L’apparente binarité qu’implique la distinction «communauté autochtone-société blanche» cache au sein même de la communauté des mouvements complexes, des mosaïques de couleurs qui révèlent des trajectoires complexes.

6.11.1 Des groupes d'intérêts à Pessamit

Au cours des entrevues réalisées à Pessamit, nos informateurs ont été invités à décrire leurs perceptions de la composition de la population à laquelle ils appartiennent. Nous désirions qu'ils livrent leurs perceptions des forces et faiblesses, des égalités et inégalités qu'ils observent à Pessamit. En aucun temps nos informateurs ne nous ont fait part d'une vision idyllique, unitaire et égalitaire de la communauté de Pessamit. Pratiquement toutes nos entrevues nous ont transportés dans un univers de représentation de la collectivité présentant une relative unité vue de l'extérieur. Toutefois, le regard porté depuis l'intérieur sur l'intérieur offrait des représentations contrastées, sinon partagées et même déchirées par des forces émanant de différents secteurs communautaires.

Et c’est sur la base de ces observations et discours recueillis que nous nous sommes mis en quête d’explorer les pourtours de certains groupes d'intérêts. Dans les lignes qui suivent, nous tenterons de faire apparaître les nombreux facteurs qui doivent être pris en compte dans l'exercice visant à identifier les différents groupes d'intérêts en jeu dans un milieu comme Pessamit. Il apparaît en effet qu'une personne peut appartenir à plus d'un groupe et de ce fait, avoir des intérêts partagés, mitigés. Alors que certaines personnes présentent un profil relativement précis, d'autres par leur histoire et leur trajectoire présentent des profils complexes ayant des ramifications dans plus d'un groupe, ces dernières étant fugaces et mobiles.

Mais pour l'essentiel, toutes les personnes rencontrées le confirment : il existe à Pessamit des groupes aux intérêts divergents, auxquels les citoyens n'ont à toutes fins pratiques pas le choix d'appartenir, ne serait-ce que passivement.

6.11.2 Emploi, revenus et sens communautaire

Ce qui distingue les groupes, c’est tout d’abord les revenus. Ceux qui ont un job et ceux qui en n’ont pas. À l’intérieur de ceux qui en ont, il y a une subdivision. C’est parce qu’il y a des gens qui veulent vraiment profiter des autres. Il y en a qui veulent faire du tort à certaines personnes, mais il y en a d’autres que ça ne les dérange pas. Il y a par contre d’autres groupes qui ont des revenus et eux autres font du bon travail. Ils ne veulent pas faire du tort à personne en autant qu’eux ils gagnent un salaire. Et il y a un autre groupe de gens qui veulent vraiment faire de quoi pour la communauté. Il y a ces 4 groupes. Ceux qui n’ont pas de revenus, il y a ceux qui prennent un coup. Ils vont se tenir ensemble. Il y a ceux qui prennent un coup et qui prennent de la drogue : ils vont se tenir ensemble. Ensuite, il y a ceux qui prennent uniquement de la drogue. Il y a aussi les gens qui sont sur le bien-être et qui ont vraiment le sens communautaire. Eux autres, ils veulent vivre paisiblement, ne veulent déranger personne. Ils vont se regrouper, mais ils vont se regrouper beaucoup moins pour festoyer. Au bingo, il va y avoir ceux qui ont entre 30-70. Ce n’est pas juste des femmes, il y a certains hommes. (Homme, 49 ans)
Cet extrait d’entrevue nous semble particulièrement intéressant. Non seulement parce qu’il reconnaît l’existence de groupes que nous qualifions d’intérêts, mais encore parce qu’il tente de les cerner à partir de distinctions qui nous semblent très fécondes et qui recoupent nombre de constations que nous avons pu faire par ailleurs. Ce qui se dégage en effet de ce premier extrait, c'est que la collectivité de Pessamit présente, aux yeux de certains, des divisions reposant tout spécialement sur le revenu des individus. Le fait de détenir ou non un emploi positionne un individu dans l'un ou l'autre des groupes. Le groupe constitué des personnes qui occupent un emploi serait, selon lui, divisé en deux catégories distinctes. Celle des gens qui cherchent à faire du «tort aux autres», qui profitent de leur situation pour «profiter des autres». Il y aurait ensuite ces autres personnes qui, bien que détenant un emploi, cherchent à travailler pour leur communauté, ne dérangent pas et font du bon travail.

Par ailleurs, notre informateur identifie quatre autres groupes auxquels sont associés des gens qui ne détiennent aucun emploi, qui bénéficient de peu de revenus. Il est intéressant de constater quels sont les éléments qui déterminent les points d'association à un groupe ou à un autre. Il y a tout d'abord ceux qui prennent uniquement de la boisson, qui «prennent un coup». Un second groupe est formé de ceux qui prennent et de la boisson et des drogues. Puis, il y a ces autres individus qui se regroupent pour prendre uniquement de la drogue. Finalement, un dernier groupe rassemble les personnes qui sont sans emploi, qui reçoivent du bien-être social et qui veulent vraiment vivre des valeurs communautaires. Ce dernier groupe ne se réunirait pas pour festoyer, mais plutôt pour jouer à l'occasion au bingo.

Nous retenons de cette présentation que chacun des groupes se constitue autour de trois types d'axes. Le premier et probablement le plus important, est celui de la présence ou de l'absence d'un l'emploi, celui-ci étant directement associé au revenu de l'individu. La centralité de cet axe est de notre point de vue fort significative. Cet axe situe l'individu dans un ou l'autre des grands groupes mais également à l'intérieur ou en marge de l'économie marchande. Il situe également l'individu face à l'accessibilité ou l'inaccessibilité de biens de consommations offerts localement, mais également hors de la réserve, hors de la marge. Il est l'expression du paradoxe dans lequel évolue l'Innu. «Être dedans» sans être associé «au dehors», mais constamment porté vers cet extérieur.

Le monde se divise plutôt par catégories de... comment je dirais ça là ? Comme nous autres là, par exemple, nous autres ici, nous sommes considérés comme des moyens-bourgeois. Après ça, il y en a d'autres qui sont considérés, pas comme pauvres, mais comme... Plus comme des assistés sociaux. (Femme, 51 ans)
Le second de ces axes relève de comportements et apparaît concerner principalement ceux qui, dans le premier axe, sont définis comme sans-emploi, donc avec de faibles revenus. Ce second axe présente trois niveaux distinctifs, chacun d'eux étant associé à des substances alcooliques ou hallucinogènes. Il est important de noter que nous avons pu constater, dans la section 6.10, à quel point les comportements associés à la consommation d'alcool semblent appartenir à une trame identitaire que nous associons davantage à un ou des segments ou groupes d'intérêts de la population innue de Pessamit. Nos entrevues nous permettent également d'émettre la proposition à l'effet que la consommation de drogue peut également se voir attribuer une dimension identitaire mais qui concerne cette fois des strates de la population plus jeune. Il y a ceux qui boivent, ceux qui prennent de la drogue, ceux qui prennent de la drogue et de la boisson et bien sûr, ceux qui ne sont dans aucun de ces camps.

Finalement, nous identifions un troisième axe. Celui-ci apparaît être associé à une ou à des qualités qui semblent liées aux valeurs communautaires. Notre informateur mentionne comme élément d'inclusion à cet axe le fait qu'il y a ceux qui ont vraiment «le sens communautaire» qui veulent «faire de quoi pour la communauté». Il y a également ceux qui «font du bon travail». À l'extérieur, hors de cet axe, se positionnent ceux qui travaillent contre le sens communautaire, qui désirent «faire du tort aux autres».

Nous constaterons au fil des prochains paragraphes que ces premiers axes d'inclusion ou d'exclusion sont probablement centraux dans le système de catégorisation sociale qui prévaut dans un milieu comme Pessamit.

6.11.3 Famille ou « clan »

L'appartenance à une famille dans son sens élargi ou à ce que d'autres nomment un « clan » apparaît comme un élément permettant l'association d'une personne à un groupe ou à un autre. Selon certains informateurs, il apparaît que le nombre d'individus appartenant à une famille présente une relative importance. Cette information prend tout son sens si nous considérons que les élections au conseil de bande ont lieu à tous les deux ans. Dans le prochain extrait, l'informateur établit une association relativement forte entre le nombre d'individus appartenant à une famille, qu'il nomme parfois « clan », et la force du pouvoir détenu par ce groupe.

C'est par famille que ça se passe. Moi, je suis... On est pas nombreux dans la réserve. Mon père c'était un Indien, c'était un Indien d'ailleurs. Mon grand-père c'était un descendant cri. C'est des Cris de Mistassini, quelque part. Mon père, son père est allé habiter à Pointe-Bleue à un moment donné. Il a rencontré une femme. C'est sûr que c'est de la famille. Toujours par cas. On voit que c'est immanquable, c'est des familles. Quand tu vas, toujours quand t'allais dans les terres, les territoires de chasse, c'était par famille. Ici, on veut s'adapter, tout en travaillant unis mais en même en temps, être séparés. Comment je t'expliquerais ça ? Autour, t'as à peu près dix « clans », dix familles, des grosses familles qui ont le pouvoir. Ici, à Pessamit, il y a à peu près deux, trois...
Je pense, moi je dirais que c'est les Bacon, les Picard et les Bacon, les Volant et les Picard et les Rock ensemble. En tout cas, ils se tiennent. Oui, moi je dirais, je les distingue par leurs familles, par leurs noms de famille. Quand quelqu'un est au pouvoir. On a pas beaucoup de poids. Il y a les Paul qui ont beaucoup de parenté en arrière, les Volant et tout ça. C'est des grosses familles. Des Paul, mais en même temps, très ouvert chez les Picard. Léonard avait beaucoup de charisme, beaucoup de charisme, pour communiquer avec des gens. C'était un bon chef, dans le sens qu'il communiquait avec les autres. Mais, à chaque fois, il a eu beaucoup de pression quand il était chef. C'était de la part de familles qui n'étaient pas contentes. Le système... Ça peut être chien la politique.
En tout cas, c'est pas mal intéressant, je veux dire dans le sens que moi je me dis que j'en connais des « clans »par leurs familles. Des Volant sont nombreux donc ils ont plus de pouvoir. Tu sais, ils ont beaucoup de pouvoir. Moi je dis en politique, quand tu sais entrer dans un « clan », puis tu sais les amadouer, tu vas recevoir des votes. (Homme, 33 ans)
Si l'on prend en considération le fait que dans une communauté comme Pessamit, le conseil de bande représente le principal employeur et si nous ajoutons à cette constatation le fait que le nombre d'emplois est relativement restreint en fonction de la taille de la population et finalement, si l'on considère qu'il n'existe aucune forme de syndicat ou de regroupement, nous nous trouvons devant un ensemble de conditions pouvant favoriser la prise de décisions arbitraires.

Au cours de nos nombreux séjours à Pessamit ainsi que dans le milieu innu en général, nous avons pu constater à quel point les périodes d'élections représentaient des moments de grande inquiétude. Plusieurs ressentiront que leurs emplois sont menacés alors que d'autres mettront en veilleuse des projets importants jusqu'à ce que soit élu le nouveau conseil.

Puis il y a des « clans », il y a des « clans », par famille. Mais par contre, ils ont tous bénéficié. Mais ils bénéficient, mais ils le contrôlent pas tous de la même façon. Je veux dire, il y en a qui bénéficient là. Ils sont pauvres, parce qu'ils veulent. D'autres, ils sont bien parce qu’ils font, ils font bon usage de ce qu'ils ont. Puis il y en a d'autres. Ils sont pauvres parce qu'ils veulent. Puis là les gens, la communauté les prend de plus en plus comme faisant partie. Tu sais, il y a des billes qui sont bonnes, des billes qui ne sont pas bonnes. Elles sont toutes mélangées ensemble. Tout le monde bénéficie des mêmes avantages, mais à sa façon.
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Souvent, il y a des chicanes de famille. Plus de famille que de « clan ». Une chicane de famille, ça peut être... une chicane concernant quelque chose que l'autre n'a pas. Quand il y a des élections, oui. Là, tu vois les gens, les gens qui sont sournois, les gens qui sont, bon, des familles qui sont... Mais, c'est plus des chicanes, plus de famille, pour quelque chose, pour telle chose. Mais, dans l'ensemble, le monde est plus, comment je dirais ça ? Le monde est plus indépendant face à l'autre.
C'est ça le problème ici, le monde est indépendant (Femme, 51 ans)
L'appartenance à une famille apparaît comme un facteur d'inclusion ou d'exclusion à un groupe ou à un autre. Aux yeux de nos informateurs, les familles ne semblent pas détenir des pouvoirs pouvant être considérés comme égaux. En effet, il apparaît que le pouvoir détenu par une famille est relatif au nombre d'individus qui y sont associés. Ainsi, plus une famille est grande, plus elle a la possibilité d'obtenir des votes qui permettront d'élire, au conseil de bande, des individus associés à son groupe. Ces élections sont par le fait même des moments clefs qui marquent le rythme du milieu innu, puisque chacune d'elle peut contribuer à faire basculer les détenteurs d'emplois dans le camp des sans emplois.

C'est en 1986 là, en 1986. Je vais te dire, c'est là que j'ai eu conscience que le mal existait, que quelqu'un pouvait faire du mal à quelqu'un. Parce que j'ai toujours été élevée dans le «respecter les autres». Ça fait que moi, pour moi, il y avait juste le bien. C'était un chef. Un chef d'une bande, un chef d'une communauté. Il avait «renvoyé» des personnes. Treize personnes en tout. Je travaillais déjà au conseil. Puis là, il m'appelle. C'est comme si pour lui c'était rien, ce qu'il venait de faire. Mais moi je me disais, il dit que : «La vie continue... T'as juste à continuer à travailler. Il y a d'autres choses à faire que de penser à ça. T'as juste à continuer à travailler». J'ai essayé de savoir pourquoi il y avait eu tellement de mises à pied puis tout ça ... De la manière qu'il disait, juste par le regard puis tout ça, là je savais que ... En tout cas, j'ai découvert qu'il y avait, que le mal existait. Avant je ne le savais pas. (Femme, 49 ans)
L'appartenance à un « clan » ou à un autre peut s'avérer déterminante dans l'obtention ou la perte d'un emploi, et même dans la perte d'une réputation. Cette réalité marque le rythme de la vie communautaire et les tensions peuvent être facilement ressenties par l'observateur extérieur.

La notion de « clan » est fortement associée à des dimensions économiques, elles-mêmes largement tributaires du pouvoir politique. Ainsi, le « clan » qui détient le pouvoir politique peut de ce fait contrôler les cordons de la bourse qui est garnie de plusieurs centaines de milliers, sinon de millions de dollars. L'histoire de Pessamit, son développement économique, la composition de sa population, sa plus grande accessibilité aux centres urbains, sont autant d'éléments qui complexifient le portrait de ce milieu. Cette complexité contribue probablement à amenuiser l'emprise de l'axe « clan »/famille dans la constitution des groupes d'intérêts.

6.11.4 Les «intellos»

Il est apparu que le fait qu'un individu soit relativement plus scolarisé que la moyenne des gens dans un lieu comme Pessamit peut entraîner son inclusion, par le discours populaire, dans un groupe d'intérêts particulier. Toutefois, l'inclusion dans ce groupe représente, en quelque sorte, une marginalisation de la société innue locale. Ainsi, une personne scolarisée risque d'être fréquemment associée à «la haute» ou encore d'être qualifiée de «snob» sinon de «Blanche» par les membres de son entourage.

L'obtention d'un diplôme d'études collégiales ou encore universitaire exige qu'un Innu séjourne de longues périodes à l'extérieur de la réserve. De plus, il est essentiel que cette personne possède une bonne connaissance de la langue française puisque c'est généralement dans cette langue que se font les études. À eux seuls, ces deux facteurs risquent de précipiter une personne, malgré elle, dans un groupe associé à des intérêts qui s'éloignent de certaines normes sociales.

Certains, on le sent ça. Il y a certaines personnes qui n'aiment pas ça, qui aiment pas ça rencontrer du monde comme moi parce que je suis genre «intello». Tu sais, il y a toujours des préjugés, des gens qui mettent des barrières. Une personne ouverte va te poser des questions, «Où t'as étudié? Qu'est-ce que tu as fait? Comment t'as fait ça, pour aller là?» C'est ça qui est plaisant de rencontrer des personnes ouvertes. Tandis que des personnes fermées, eux autres se pensent comme... Ils sont plus forts, plus intelligents puis, en même temps ils veulent te déranger, te briser. Partout c'est de même. On le voi. C'est toujours de la même manière. Par le langage. C'est des personnes qui vont te dire telle chose. Un tel a dit que t'es comme ceci... puis tout ça. C'est des blablabla comme on dit. C'est des racontars ! (Homme, 33 ans)
Ce que j’ai trouvé dur, c’est que nos semblables nous aimaient plus parce qu’ils nous appelaient les bolées. Nous trois, nous étions, à leurs yeux, des Blanches. Des blancs-noirs parce qu'on était Autochtones et qu'on fonctionnait comme des Blancs. Je n’aimais pas ça que l’on me dise toi tu es ceci et cela. Je n’avais pas le choix, j’étais dans un secteur blanc et il fallait que je m’adapte à eux autres. Surtout à Haute-Rive, il y avait un petit coin pour les Autochtones. Toujours dans leur petit coin, ils ne voulaient jamais se mêler. Nous, nous nous sommes mêlées. On faisait partie des activités lorsqu’il y en avait. (Femme, 41 ans)
Ben, parce que ce qui arrive, c'est la première année que je prends l'autobus entre Pessamit et Baie-Comeau. Là par exemple, le matin, c'est vraiment, je me sens tout le temps rejetée par eux autres. Ils organisent des affaires, mais je suis tout le temps la dernière au courant, tu le sais, quand ils ne veulent pas te voir là. Je ne sais pas pourquoi parce qu’au Cégep, ce qui arrive c'est que, à la cafétéria, ils sont tout le temps en gang, tous ensemble. Puis, ils se tiennent dans le fumoir et tout ça. Mais moi, je ne fume pas. Je n'ai pas d'affaires à me tenir là-bas. Sauf que moi, dans ma concentration, on est une petite gang. Puis ce n'est pas que le fait que je ne veux pas me tenir avec eux autres. Mais c'est parce que je me tiens plus avec mes amis de ma concentration. Eux autres, je ne sais pas. Des fois j'ai peur qu'ils disent : « Ah, elle est snob, elle se tient avec des Blancs » et tout ça. Puis, je ne fais pas par exprès. Moi ma mère m'a dit par respect... Moi, j'ai été élevée de même. Toute ma famille est de même. On ne parle pas en montagnais quand il y a des Blancs autour, ça fait que, ben je ne sais pas si c'est du snobisme que je fais moi-même (rire). Mais des fois tu sais on est... Des fois, il y a quand même du monde qui vient s'asseoir à côté de moi et tout ça. Eux autres, ils me parlent en montagnais, je leur réponds en français. Justement j'ai des amis qui sont à l'école. Des fois, je pense qu'ils ne prennent pas ça vraiment, je pense qu'ils me prennent pour une snob. C'est peut-être pour cette raison que je veux m'en aller. Je veux finir mes études ailleurs. Tu sais, ils se tiennent trop ensemble. Puis à un moment donné, ils ne se dispersent pas. Mais moi justement, je vais parler à tout le monde. Des fois, ils (les Innus de Pessamit ndlr) me parlent bête. Tu sais, ils me répondent bête. Ben, c'est sûr que je parle. Mais tu sais, je leur parle quand même. Mais je me fous pas mal d'eux autres. Ben, même dans le bus qui nous ramène à Pessamit. Je parle à quelque-unes mais, à certains, je ne leur parle carrément pas. Parce que ça ne marche pas. (Femme, 19 ans)
La scolarisation apparaît comme une menace vis-à-vis de ce qu'on pourrait appeler un certain équilibre social, économique de même qu'identitaire à l'intérieur de la communauté innue. La scolarité apparaît comme un pouvoir exerçant une force qui, jusqu'à tout récemment, relevait peut-être d'une association à une famille ou à un « clan ».

Le détenteur d'un diplôme peut ainsi représenter un danger pour ces gens qui détiennent des postes exigeant des compétences particulières et qui ne possèdent pas ces compétences. Ce type de réalité est toutefois davantage observable dans des communautés plus isolées où le niveau de scolarité moyen est moins élevé qu'à Pessamit. Nous illustrons cette dynamique par un exemple puisé à même nos observations réalisées au cours des dix dernières années dans une communauté autochtone du Québec que nous pouvons qualifier d'isolée. Cette dernière peut également être considérée comme un des bastions de la tradition autochtone. Dans cette communauté, un poste d'intervenant communautaire était occupé depuis plus de quinze ans par un homme qui ne possédait pas les habiletés nécessaires à la lecture et à l'écriture du français. Il avait obtenu ce poste du temps de l'administration fédérale dans des circonstances que nous ignorons et que nous ne pouvons donc décrire ici. Toutefois, au cours des années où nous avons été appelé à côtoyer ce milieu, nous avons constaté que de plus en plus d'insatisfaction s'exprimait de façon informelle au sein de la population envers cet intervenant. L'aspect informel des propos et critiques dirigés vers cet intervenant est important et fort significatif. En effet, la crainte des représailles semblait si grande que personne n'adressait officiellement de critiques à cet intervenant qui ne parvenait pas à remplir plusieurs fonctions exigées par son poste. Dans cette communauté, nombreux étaient les jeunes qui possédaient des compétences plus que suffisantes pour assurer les fonctions exigées par ce titre d'emploi. Bien que dans ce village innu peu de jeunes aient complété leurs études secondaires, certains y étaient tout de même parvenus. De plus, quelques rares individus avaient entamé des études de niveau collégial. Pourtant, ces derniers ne trouvaient à toutes fins pratiques aucun emploi dans leur milieu, ce qui amena certains des jeunes à nous faire part des propos suivants : «Pourquoi étudier? De toutes façons les jobs sont donnés par «pushing». Il suffit d'être dans la bonne gang».

Dans cette communauté, depuis près de quinze années, les emplois disponibles sont occupés par un groupe d'individus, aujourd'hui majoritairement âgés de plus de quarante ans et qui, dans bien des cas, ne possèdent pas de diplôme d'études secondaires. Il est également important de souligner ici que le nombre d'emplois disponibles dans le contexte d'une réserve varie bien peu d'un lieu à l'autre. Le fait est que les principaux secteurs d'emploi sont à toutes fins pratiques les mêmes, qu'il s'agisse d'une communauté innue de la Basse-Côte-Nord, d'une communauté atikamekw du Haut-Saint-Maurice ou encore d'une communauté micmac. Ces secteurs d'emploi sont l'éducation, la santé, les services sociaux, les travaux publics et la construction de nouvelles maisons.

Suite à une décision prise par un directeur non originaire de la communauté, cette personne sera finalement mutée à d'autres fonctions plusieurs années plus tard. Toutefois, ce déplacement, ce changement de fonction ne sera pas sans conséquences. Bien que cette décision correspondait à un courant de pensée nettement identifiable dans la communauté, l'intervenant déplacé contribuera, par des jeux d'alliances, à précipiter le directeur non autochtone sur la voie de la sortie.

Pour illustrer la même idée, nous nous permettons également de prendre en considération des observations et propos recueillis à Matimekush en janvier 2000. Quelques personnes nous ont indiqué que beaucoup de jeunes Innus scolarisés ne revenaient jamais à Matimekush-Lac-John.

D'une part parce que les emplois contrôlés par le conseil de bande étaient évidemment bien limités, et d'autre part, parce que la pression communautaire pouvait rapidement leur faire ressentir qu'ils n'étaient plus les bienvenus dans la communauté.

À Pessamit, tout comme à Matimekush-Lac-John, le nombre d'emplois apparaît relativement restreint si l'on considère le nombre d'individus qui constituent la population de cette communauté. Par ailleurs, il est essentiel de mettre en perspective le nombre d'emplois disponibles avec le fait que la population de Pessamit est en croissance rapide depuis quelques décennies et qu'elle présente aujourd’hui un profil démographique très jeune.

6.11.5 Groupes d'âges et jeunesse

À la lumière de nos observations et des entrevues réalisées sur le terrain, il apparaît essentiel de considérer la société innue de Pessamit aussi depuis une perspective générationnelle. De nombreux éléments nous portent à croire que la jeunesse innue est à toutes fins pratiques mise à l'écart de ce qui est implicitement considéré comme la ou les normes. De nombreux extraits d'entrevues réfèrent à un «ancien temps» plus ou moins récent pour démontrer que la jeunesse de cette époque était vraisemblablement porteuse de valeurs et comportements beaucoup plus valorisés que ceux observés d’aujourd'hui.

Il est particulièrement remarquable que les discours qui vont dans ce sens émanent de gens âgés de 30 ans, et rarement dans la quarantaine et plus. Encore plus remarquable est le fait que dès l'aube de la vingtaine, le regard porté sur les plus jeunes soulève parfois des distinctions importantes. En fait, nous croyons pouvoir considérer que des groupes d'intérêts peuvent également être appréhendés en fonction d’une perspective générationnelle. Il est assez remarquable de constater à quel point un «nous» se définit aussi en fonction des groupes d'âges, et que l'Autre se distingue alors par ses attitudes, ses valeurs, ses attentes, ses rêves et ses comportements dans la société innue. Dans les extraits d'entrevues qui suivent, des distinctions sont réalisées entre différentes générations à partir d'une référence au jeu.

Ça ne joue pas dehors. Je les vois. Moi, je me rappelle quand, nous autres, quand nous étions jeunes, pour aller jouer au hockey, il fallait pelleter. Là, ils ont besoin de l'aréna pour jouer. Sinon, ils ne jouent pas. Dehors, ils patinent quand c'est pelleté, quand on enlève la neige par ceux qui travaillent pour ça. Ils sont plus paresseux. C'est la télé qui joue un rôle important dans leur vie. On dirait qu'ils sont moins actifs. Peut-être qu'ils sont plus actifs mais en tout cas, je dirais qu'ils sont. Ils ont moins d'idées. Je ne sais pas. Je pense qu'ils ont moins d'idées aussi. Au niveau des jeux, il y a moins d'organisation. Nous autres on s'organisait. On se faisait des équipes et on jouait dehors. Ça arrivait même des tempêtes comme ça et on jouait dehors. On jouait avec une équipe de ceux qui sont de l'autre bord. Il s'organisait une équipe là-bas. Puis une autre équipe, on les appelait de "La croix". Il y a la croix de Jésus qui est là au bout du village. Le calvaire. Et puis on les appelait de même eux autres. On divisait le village par rues. Puis on s'en allait jouer dans leur rue. C'est comme à domicile et à l'extérieur. On recevait, on pouvait recevoir une équipe d'une autre rue. C’était des rivalités, on se faisait des rivalités. Même l'été. Le football, le football avec contacts. Sans équipement. On jouait au baseball, à la balle rapide. On se faisait mal, mais... en tout cas. C'était le fun parce qu'on avait une rivalité. On avait hâte de jouer contre eux autres. (Homme, 33 ans)
Moins de 20 ans séparent cet informateur de sa jeunesse. Toutefois, il fait ressortir de grandes distinctions entre les caractéristiques de sa jeunesse et celles des jeunes d'aujourd'hui. Manifestement, il considère que la jeunesse a bien changé. Les qualités qui animaient la jeunesse de son époque se sont transformées en des attributs peu méritoires. C'est ainsi qu'il considère la jeunesse d'aujourd'hui plus paresseuse, moins active, dépossédée d'idées, de créativité et manquant de sens de l'organisation.

Tout ce qu’on faisait après l’école, c’était de jouer dehors. Ce n’était pas dans les maisons, il n’y avait pas de Nintendo. On jouait dehors avec les copains et les copines. C’était juste ça. On jouait à des jeux qui ne prenaient pas de matériel ou d’équipement. Des jeux genre la «tail glaçée», des jeux fantômes. On avait peu de jeux, des poupées, mais je me souviens que l’on passait nos soirées dehors à jouer. J'entrais chez nous après l’école faire mes devoirs et je sortais tout de suite après souper pour aller jouer. Aujourd’hui, c’est différent. Aujourd’hui, les plus jeunes restent dans les maisons à cause de la télévision, du Nintendo, de la vidéo. Ça joue pas dehors. Nous autres, ce que l’on faisait au printemps, exemple, dès qu'on voyait un peu d’asphalte, on jouait à la balle sur les rues tout le temps et jusqu’à la noirceur. Pas plus tard qu’hier je disais à quelqu’un «c’est drôle ça joue pas comme avant». Avant, on était toujours sur la rue et on jouait à la balle. Aujourd’hui, tu ne vois plus les jeunes faire ça. Aujourd’hui ils restent dans les maisons. Il ont leur Nintendo qui les attend et ils ont leur vidéo et la TV. On avait la TV nous aussi, mais c’était autrement. Les parents ne laissaient pas les enfants jouer dans les maisons, il fallait qu’ils jouent dehors. Je vois une grosse différence dans mon temps et aujourd’hui. (Femme, 33 ans)
Les considérations de cette informatrice, au regard de la jeunesse d'aujourd'hui, vont dans le même sens que l'informateur précédent qui, tout comme elle, est âgé de 33 ans. En fait, elle établit des points de comparaison entre sa jeunesse et celle d'aujourd'hui afin d'illustrer que les choses ont bien changé et qu'il y a, aujourd'hui, de grosses différences par rapport à son époque. Le point qui retient le plus l'attention, dans le témoignage de cette informatrice, concerne le fait qu'avant, les jeunes jouaient dehors et qu'aujourd'hui, ils sont en dedans. Par ailleurs, elle insiste sur les qualités créatrices de la jeunesse à laquelle elle a appartenu. Malgré le manque de matériel et d'équipement, les jeunes de son temps parvenaient à jouer dehors tous les jours. Ils inventaient des jeux. Par opposition, elle considère que les jeunes d'aujourd'hui sont davantage passifs, moins inventifs. Ils passent le plus clair de leur temps dans les maisons à regarder la télévision, à jouer au Nitendo et à des jeux vidéo. Elle introduit une nouvelle dimension en soulignant que cet état de fait n'est pas indépendant de l'attitude parentale. En effet, elle souligne que les parents de son temps ne laissaient pas jouer les enfants dans les maisons.

Cette notion d'intérieur et d'extérieur nous apparaît fort intéressante. Pourrait-il s'agir d'une transposition de la notion de territoire. Le jeune adulte innu apparaît avoir pour principal environnement de référence cette communauté, ce village, cette réserve. Il y fait référence comme s'il s'agissait de son territoire. Il connaît les rues, les cours des maisons, les lieux secrets et l'environnement immédiat. Dans ce village, il y avait le lieu des uns et le lieu des autres. Ce jeune adulte s'identifie d'avantage à cet environnement où il a grandit, où sa jeunesse s'est déroulée pour l'amener à l'orée de l'âge adulte. Connaître ce lieu, l'apprivoiser, le posséder apparaissent comme des critères par lesquels le jeune adulte évalue le jeune d'aujourd'hui. Mais manifestement, celui-ci ne semble pas passer le test.

Et que disent les plus jeunes? Le prochain extrait est tiré d'une entrevue réalisée avec une jeune femme de 19 ans. Celle-ci nous parle en tant que jeune, mais dans son discours elle prend à l'occasion une certaine distance face à cette jeunesse, se positionnant elle-même à l'orée de l'âge adulte. Cet extrait se termine par une phrase qui souligne l'ouverture de cette jeune femme vers le monde extérieur alors qu'elle partage un de ses plus grands rêves : «Moi j'aurais ma petite camionnette pour partir...». Comme d'autres jeunes de Pessamit, cette informatrice nous introduit dans l'univers d'une jeunesse tournée et ouverte sur le monde. Le regard tourné vers l'extérieur, elle rêve de voyages, de connaître le monde extérieur. Peut-être cette jeunesse apparaît-elle aux yeux des personnes un peu plus âgées passive et les yeux rivés sur le petit écran de la télévision. Mais, il est possible que cet écran agisse plutôt comme une fenêtre largement ouverte sur le monde, vers les Autres.

Ce n’est pas calme. Il y a de la drogue. Il n’y a pas assez de projets pour les jeunes. Ça prendrait un café-jeunesse. C’est sûr qu’avec ma gang on allait à la maison des jeunes. Mais là, on avait 16-17 ans, mais aujourd'hui on a 19-20 ans. J’avais des «partys» avec les copains et copines. On a parlé de ça. On avait des réunions. Il y avait moi et d’autres jeunes comme moi, et on a fait une demande d’aide auprès du conseil de bande. Avant ça, il y avait un petit local pour une maison des jeunes dans un bâtiment. Aujourd'hui, ils sont en train d’en construire une. Je trouve qu’il n’y a pas grand chose à faire à Pessamit. Mais même en ville, il y a plein de jeunes qui font ça. Boire!
Je voudrais avoir un char pour sortir. À un moment donné j’habitais dans un appartement, toute seule. J’habitais à Saint-Roch et à Limoilou. Quand je reviens ici c'est pour mes amis. Je suis heureuse de les retrouver. Ce qui me manque, c’est le cinéma, les discothèques. Il y en a à Baie-Comeau, mais je n’ai pas de char. Moi ici je ferais une discothèque, un café-jeunesse. Ça prendrait ça, la fin de semaine, pour les plus jeunes. Moi j'aurais ma petite camionnette pour partir. Mon plus grand rêve serait de louer une camionnette et de faire le tour des États-Unis et du Canada avec mes amis. C'est mon plus grand rêve. Faire un voyage et être vraiment libre. Pas besoin d’argent. Faire des hold-up. Les États-Unis m’intéressent. J’ai déjà été en Europe. (Femme, 19 ans)
Cette informatrice relativise, minimise le problème de consommation d'alcool des jeunes. «Même en ville il y a plein de jeunes qui font ça, boire». Elle élargit les horizons dans lesquels prennent ancrage les comportements reliés à la consommation d'alcool et de drogue des jeunes. Pour qui a vécu à l'extérieur de la réserve, les possibilités de l'intérieur sont restreintes. Les limites sont rapidement atteintes.

La réalité demeure la même pour les jeunes Innus qui fréquentent l'extérieur de la réserve. Ils rêvent de voyages, de vastes horizons, de connaître la planète. À peine sont-ils sortis de la réserve qu'ils se voient, au prisme du regard de l'Autre, confrontés à l'exclusion. Une autre informatrice du même âge nous raconte avec éloquence quelques-unes de ses expériences en tant qu'Innue face aux regards des non-Autochtones. Ces expériences étaient relativement nombreuses et partagées par d'autres jeunes du milieu. Toutefois, cette dernière nous donne également accès au récit d'une jeune personne qui ne se contente pas de subir. Elle réagit, agit, provoque des situations qui forcent la réflexion.

Je me rappelle, une fois, à Québec, j'arrivais de l'école. Je prenais un bus pour aller à l'école. Moi, je restais aux Saules, c'est avant le village Huron. Le monde du village Huron se trouvait, dans le même autobus. Moi j'arrêtais aux Saules. À un moment donné les gars... c'était la fin de semaine, et on avait un long congé. Alors les gars en arrière me niaisaient. Ils sautaient un par-dessus l'autre puis des affaires comme ça. Moi, j'étais tout le temps assis en avant. Alors, le chauffeur me dit... Il commence à chialer après les gars. Il m'a dit : «Oh ça, ça doit être encore des Indiens du village Huron». Là je suis restée bête parce que moi en me regardant à première vue, tu dirais pas que je suis une Indienne. Puis, il a dit : «Oh, ça ça doit être encore des Indiens du village Huron». Je parlais pas. Je ne bougeais pas, mais ça montait en moi... Je bouillais. J'attendais juste mon arrêt. Je ne pouvais pas parler. Je ne voulais pas qu'il me débarque non plus (rire)... Mais, lorsque je suis arrivée... J'attendais que tout le monde sorte. Je suis sortie la dernière. Mais il n'arrêtait pas de les «blaster» tout le long du voyage. Moi j'étais assise à côté de lui. Là un moment donné, je laisse le monde sortir... puis j'étais la dernière. J'arrive et je m'en vais le voir. Là je lui ai dit : «J'ai-tu fait de quoi de mal?» Moi, j'étais assis tout le temps bien tranquille. J'ai tu fais quelque chose de mal?». Il a répondu : « Mais non ma fille, toi t'es ben sage.». Je lui ai montré ma carte d'Indienne. Je lui ai dis : «Les gars en arrière, c'est tous du monde... C'était tous des non Autochtone justement». Ben là, à un moment donné, je n'ai pas pu, je n'ai pas pu en rajouter. Puis là je lui ai dit : «La prochaine fois là, faites-donc un petit plus attention à ce que vous dites». (Femme, 19 ans)

Nous sommes en présence d'une jeunesse qui porte son regard vers un horizon qui dépasse celui de la réserve et des milieux environnants. Ses rêves sont d'ailleurs fortement colorés par la diversité de leurs regards. Toutefois, de vastes segments du monde extérieur portent toujours sur eux un regard ostracisant qui les ramène à la marge. Par ailleurs, à l'intérieur de la réserve, il apparaît que certaines catégories d'âges dirigent également un regard plutôt sévère sur l'actuelle jeunesse innue. Elles évaluent à la baisse ses façons de voir, de dire et de faire. Il est toutefois étonnant de constater que plus nous avançons dans les catégories d'âges, plus le regard porté sur les jeunes s'ouvre sur une vision qui apparaît davantage proche des perceptions des jeunes eux-mêmes. Serait-ce que la distance offerte par le temps permet un rapprochement de générations en apparence éloignées? Serait-ce que la distance entre les différentes catégories d'âges relève davantage de valeurs ou d'intérêts divergents que des années qui les séparent?

Mais aujourd’hui, je trouve ça tellement différent. Je regarde les enfants. J’ai un garçon de 29 ans qui étudie à Montréal et une fille qui a 7 ans. J’ai l’impression qu’ils n'ont rien à faire. Cela me désole quand je les vois partir le soir. Il n’y a pas d’activités pour les jeunes. Mon jeune fait beaucoup d’activités là-bas quand il est en ville. Il va à l’école, il joue au hockey, etc. Quand il revient ici, il trouve ça plate. Il n'a rien à faire et il n’y a pas de places où il peut aller. Il n'y a pas de projets pour les jeunes. Le projet d’aréna, ça fait 15 ans qu’ils en parlent et c’est pas encore réalisé. Je ne crois pas que ce soit réalisable. Ça peut être réalisable, mais le conseil prend pas ça au sérieux. (Femme, 52 ans)
Les parents des jeunes de moins de 20 ans appartiennent en majorité aux catégories d'âges qui vont de la fin de la trentaine à la fin de la quarantaine. Et pourtant, malgré une relative proximité générationnelle, il apparaît que les valeurs sont parfois assez éloignées d'un groupe à l'autre. Une jeune femme nous entretient de certains éléments qu'elle estime au cœur de l'incompréhension entre jeunes et adultes. Pour illustrer ces propos, elle utilise l'exemple des grossesses non désirées et des avortements. À travers son récit, nous pouvons percevoir l'existence de valeurs relativement éloignées ainsi que les craintes de la jeunesse envers la génération de leurs parents.

Moi, j'ai l'impression qu'ils veulent garder en vie leurs enfants pour au moins garder le père en même temps (rire). Mais, il y a peut-être aussi le fait qu'il y a... L'avortement aussi que c'est peut-être pas accepté par tout le monde. Ça je ne le sais pas, c'est une opinion. Moi, l'avortement je suis d'accord dans les points. Quand t'es vraiment pas capable de... Mais ma mère elle est contre l'avortement. Comme moi, j'ai une amie, elle a le même âge que moi, elle est obligée de garder son enfant parce que sa mère est vraiment. Elle ne veut pas, elle ne veut rien savoir. C'est des situations de même qui arrivent aussi mais je ne suis pas tout le temps au courant de ce qui se passe. En tout cas, moi je me mêle pas de ce tout ça. Je connais une personne qui a caché son avortement à sa mère. Il n'y avait personne qui était au courant à part moi. Mais, je l'ai su après. De peur de le dire à ses parents qu'elle était enceinte. Mais comme aujourd'hui, elle est enceinte (rire). J'en ai une autre justement qui s'est fait avortée. C'était la première fois que j'avais une amie qui avait un avortement et que j'étais vraiment proche d'elle. Ben, proche! Je lui parlais. Je lui parlais puis elle allait se faire avorter tu sais. Au début je suis restée bête. Mais justement, à cause qu'elle avait peur de ses parents. Il y en a qui cache leur grossesse en tout cas. Non, qui cache leur grossesse jusqu'à la dernière minute, jusqu'à l'accouchement. Juste pour dire des fois, peut-être juste le manque de communication, les jeunes ont peur de leurs parents puis. (Femme, 19 ans)
Ces témoignages nous le révèlent : nous sommes en présence de groupes d'intérêts se constituant autour de dimensions générationnelles. La constitution de ces groupes apparaît au premier coup d'œil associée à la variable de l'âge. Toutefois, nous estimons que celle-ci repose tout d'abord sur des intérêts qui rejoignent probablement l'axe premier, c'est-à-dire celui qui concerne «l'emploi, le revenu et les valeurs communautaires» et tout spécialement la dernière variable de cet axe, celle qui fait référence aux valeurs. En effet, nous estimons que dans cette dimension générationnelle, nous sommes en présence du mouvement, de l'action du temps mais tout d'abord de la force créatrice des acteurs sociaux sur leur environnement et sur eux-mêmes. Les générations apparaissent comme des strates. L'une et l'autre en continuum mais qui en même temps tendent à se consolider autour de valeurs, d'attitudes, de symboles, de qualités associées à la « vraie nature de l'Innu ».

6.11.6 Des femmes et des hommes

Le dernier axe que nous prenons en considération et à partir duquel se constituent des groupes d'intérêts est celui associé à la dimension des genres, c’est à dire au fait que les individus se définissent aussi par leur appartenance à un sexe. Le seul fait de mentionner que nous portons notre regard en l’inscrivant dans une perspective de genre, pourrait conduire certains à nous associer à ce que certains nomment «la recherche féministe». Essentiellement toute recherche sur la santé qui «aborde les questions en intégrant la dimension des rapports femmes-hommes et qui place la femme au centre de la démarche» (De Koninck, 1994 :135) est considérée comme adoptant une approche féministe. Toutefois, nous estimons que nous adoptons d'abord et avant tout une approche anthropologique critique. De ce fait, les approches et les cadres de référence susceptibles de servir notre recherche et notre sujet sont tous mis à profit dans l'intérêt premier de notre sujet et des personnes concernées.

L'adoption de cette perspective prend encore plus de sens si nous considérons que le diabète touche plus de femmes que d'hommes. Cette maladie concerne les femmes plus que les hommes dans des proportions pouvant atteindre jusqu’à trois pour un. Cette plus grande prévalence du diabète chez les femmes autochtones révèle un profil épidémiologique tout à fait différent à celui retrouvé dans la société québécoise en générale. En effet, comme nous avons pu le constater dans le tableau 4.1 les taux de prévalence retrouvés chez les femmes québécoises en générale sont inférieurs à ceux retrouvés chez les Québécois. À Pessamit, comme dans la majorité des communautés innues, ce sont toujours les femmes qui sont au cœur des soins dispensés aux enfants, aux personnes âgées, à la famille, et bien sûr en dernière instance à elles-mêmes.

Nombreuses sont nos observations, réalisées à Pessamit ainsi que dans un grand nombre de communautés autochtones, qui nous obligent à mettre en relief cette variable qui doit nécessairement être associée à l’existence d’intérêts particuliers. Par ailleurs, notre participation au projet de la Commission de la santé et des services sociaux des Premières Nations du Québec Labrador (CSSSPNQL), financé par le Centre d'excellence de la santé des femmes (CESAF) nous a rapprochés de certaines réalités vécues par les femmes autochtones, et plus particulièrement par les femmes innues.

6.11.7 Des histoires révélatrices

Au cours des mois (1996-97) qui ont précédé notre terrain de recherche (1998-99), nous avons visité la communauté de Pessamit à plusieurs reprises. Lors d'une de ces visites, nous avons rencontré quelques familles et réalisé un certain nombre d'entrevues exploratoires. L'une de ces entrevues s'est déroulée dans une résidence de la réserve. Initialement, notre désir était de rencontrer la mère de cette maisonnée puisqu'elle était diabétique. Mais, rapidement, cette entrevue, qui initialement devait être individuelle, s'est transformée en entrevue de groupe. «Familiale» serait en fait probablement le terme le plus adéquat pour décrire le type d'entrevue. Quelques minutes après le début de notre rencontre avec cette dame, une de ses filles et un enfant de cette dernière se sont joints à nous. Plus tard, une autre fille de cette dame s'est présentée, et finalement le mari de cette dernière a pris place autour de la table. Quelques minutes avant l'heure du dîner, des petits enfants sont entrés à la maison pour le repas du midi.

Notre entretien a tourné autour de la thématique de l'histoire du diabète de cette femme. Bien que les propos que nous avons recueillis émanent principalement de cette dame, une des ses filles à l'occasion exprimait une opinion, un commentaire ou encore relatait un souvenir. Le mari, pour sa part, est demeuré silencieux. À l'occasion, il a répondu à quelques-unes de nos questions et plus spécialement à celles de sa femme ou de ses filles. L'atmosphère de cette rencontre, qui a duré plusieurs heures, est demeurée en tout temps détendue, malgré le fait qu'elle se déroulait en matinée et que la préparation du dîner s'en est trouvée quelque peu perturbée.

Cette femme avait reçu son diagnostic de diabète quelques quinze années auparavant, c'est-à-dire au début des années 1980. Au cours des années qui ont suivi, elle porta peu, sinon pas du tout attention aux recommandations des médecins et infirmières. À cette époque, elle consommait régulièrement de la boisson avec son mari et se retrouvait souvent en état d'ébriété. D'aucune façon, elle n'a modifié sa diète malgré les conseils et avis répétés des professionnels de la santé. D'ailleurs, elle ne consultait qu'à l'occasion et plutôt par obligation les professionnels de la santé, suite aux appels téléphoniques répétés venant du centre de santé. De toute façon, nous dit-elle, «c'est moi qui préparait les repas et je ne pouvais pas obliger mes enfants et mon mari à changer leur façon de manger à cause de moi, à cause que j'étais diabétique». Quelques années plus tard, la vie de cette femme change du tout au tout. Elle nous raconte avoir soudainement pris conscience des conséquences de sa maladie. Fait intéressant, cette prise de conscience correspond au début du diabète de son mari, au jour même où ce dernier a reçu son diagnostic. Dès lors, elle raconte s'être impliquée dans certaines activités de prévention et de promotion organisées par le centre de santé. Mais surtout, à partir cette époque, la composition des menus des repas de la maisonnée change considérablement. Ceci, afin de s'assurer, nous dit-elle, que son mari mange des aliments qui conviennent à son état de santé. Par ailleurs, c'est également à cette époque qu'elle dit avoir cessé, comme son mari, toute consommation de boisson. Une de ses filles, présente à cette entrevue, mentionne :

Quand mon père a commencé à faire du diabète, elle a commencé à faire plus de prévention. Tu sais quand on mange. C’est peut-être le fait que mon père n’a jamais été malade. Jamais, jamais. Ma mère elle a souvent été malade comme le foie, avec ses accouchements. Elle a souvent été à l’hôpital pour des affaires... Mais mon père, lui, n’a jamais été malade. Jamais! Pis là, depuis qu’il a le diabète, il a fait des cataractes. Pis mon père jamais, jamais tu vas l’entendre dire qu’il est étourdi. (Femme, 40 ans)
Le jour de notre visite, cette femme, âgée de 58 ans, préparait le repas du dîner qui consistait en un ragoût accompagné de pommes de terre et de pain le tout couronné par un dessert acheté à l'épicerie. Comme elle nous le mentionne, tous ses enfants sont déjà très grands et ont eux-mêmes des enfants. En fait, elle était plusieurs fois grand-mère. Toutefois, bien qu'une seule de ses filles vivait toujours sous le même toit qu'elle et son mari, elle préparait tous les jours des repas pour nourrir une grande famille. Elle se sentait toujours responsable de ses enfants et de ses petits-enfants, et désirait qu'il y ait toujours suffisamment de nourriture dans la maison pour nourrir tout le monde. Les enfants, les petits-enfants et même des visiteurs pouvaient arriver à tout moment. Elle ne pouvait imaginer ne rien avoir à leur offrir. Sa fille nous explique l'attitude de sa mère en ce qui à trait à la préparation des repas :

Nous autres les Montagnais on est habitués. C’est toutes les communautés. Nous autres, les repas c’est le rassemblement. Il y a des fois où tu n’as pas envie de manger. Des fois, je n’ai pas envie de manger. Au souper, je suis assis là et je commence à manger. Veux, veux pas, tu vas t’asseoir et tu commences à manger. Pourtant tu n'as pas faim du tout. Elle est habituée à faire à manger. Même si on est plus beaucoup ici elle va faire à manger en grande quantité parce que mon frère, ma sœur et ses enfants, viennent ici assez souvent. Elle continue à faire un repas pour huit personnes. Pourtant, le dimanche on est juste quatre. Elle va faire deux poulets, du lard salé, de la soupe. Un poulet suffirait. On est juste quatre-cinq. Des fois, il y a les petits enfants.
C’est comme quand on fait bouillir les patates. On se dit, on n'en fera pas bouillir beaucoup. On est juste quatre. Tout d’un coup y’en a deux trois autres personnes qui arrivent à la maison. Ça fait qu’on aime mieux en faire plus, plutôt que d’en manquer.
Des fois, elle va faire des choses pour mes frères. Mettons que mes frères aiment les fèves aux lards. Ma mère va lui envoyer son assiette. Moi l’autre jour je lui ai dit que j’aimerais avoir des pâtés à la viande tu sais. Je vais acheter de la viande. Veux-tu en faire?
Nous autres on partage beaucoup la bouffe. Tu te rassembles là. C’est ça, qui est difficile. Quand tu fais attention à ton manger. C’est comme si elle nous disait à partir d’aujourd’hui on mange plus de gras, on change notre alimentation. Il me semble qu’elle ne serait pas heureuse. (Femme, 40 ans)
Ce que nous apprend cette femme de 58 ans apparaît être une réalité qui existe dans bien d'autres maisonnées de Pessamit. Les mères de familles, les femmes de ces maisons semblent avoir comme constante préoccupation les soins à apporter aux membres de leur famille, de leur famille élargie. La femme, la mère de famille est au centre de l'événement «repas», l'un des plus importants du quotidien. Le repas, lieu d'expression des conduites alimentaires porteuses d'une mémoire de l'apprentissage, théâtre de lutte pour le pouvoir de la mère et du père sur le corps de l'enfant, lieu d'enculturation, lieu béni d'une douce intimité, de bavardages décousus. Cet événement apparaît ici dans toute sa centralité, son importance, sa profondeur, sa signifiance.

Parce que si tu venais chez nous, quand je prépare quelque chose, c'est pas juste des petites quantités. J'ai connu juste, je ne suis pas capable de faire des petites portions. Et, si c'est des hot dogs, je peux en sortir une douzaine. C'est sûr que moi je vais en prendre deux, pour moi. De temps en temps, ma fille en prend trois. Je peux sortir la quantité qu'on veut manger, mais quand il y a d'autres personnes qui arrivent, on coupe la douzaine. Tous les soirs on est juste deux, c'est bon d'arriver là, je dis pas qu’on est pas dans le besoin. Ça toujours été comme cela. Plus il y a de monde, plus on en prépare. Si tu vas chez ma mère, même s'il n'y a pas beaucoup de choses, on mange. Tu manges ce que tu veux. Ils peuvent sortir n'importe quoi. Il y en a qui vont manger de la poutine, il y en a d'autres qui vont se préparer quelque chose d'autre. C'est le soir surtout là. Le midi, elle prépare un dîner. Probablement qu'elle va préparer un repas pour mon père là, parce qu'il faut qu'il mange quand même. Il est malade! Puis elle s'occupe de mon oncle, qui vient manger chez elle. (Femme, 45 ans)
Les lignes précédentes mettent en perspective le fait que la femme innue se trouvait et se trouve toujours au centre de la vie de la maisonnée. Elle paraît se positionner comme responsable des soins à apporter à l'ensemble des membres de cette maisonnée.

Le récit de cette dame nous oblige à nous questionner sur les événements qui l'ont porté à prendre en considération son diabète, environ quinze années après le diagnostic. Pourquoi cette prise de conscience tardive? À la lumière des propos entendus, il semble que l'annonce du diabète du mari soit un élément clé. Serait-ce que nous sommes en présence d'une personne qui fait montre d'une abnégation totale? Est-ce que dans le contexte décrit par cette dame, nous nous trouvons dans une unité familiale où les intérêts de l'ensemble priment sur ceux des individus et plus spécialement s'il s'agit de femmes? Est-il pertinent de faire une distinction entre femme et homme comme si l'un était davantage subordonné au groupe que l'autre?

Nous estimons que l'élaboration de réponses à ces quelques questions dépasse largement le champ étroit d'une analyse qui cherche à expliquer ces phénomènes par des antagonismes relevant d'une appartenance à un sexe ou à un autre. Nous sommes plutôt en présence d'acteurs sociaux qui détiennent et exercent leur pouvoir dans des champs d'activités et d'intérêts qui ne sont surtout pas fixés à jamais dans une trame culturelle et historique. Toutefois, il est manifeste que ces éléments, mis en lumière dans ces premiers extraits d'entrevues, nous mettent en présence de rôles, d'intérêts concomitants et parfois divergents ainsi que de parcours pouvant avoir une incidence importante dans l'émergence d'une maladie comme le diabète.

Cette réalité toutefois, est-elle, était-elle la même pour toutes les femmes innues de Pessamit? Le récit de vie suivant, celui d'une femme de 83 ans, est à cet égard tout à fait révélateur des forces créatrices des acteurs. Ainsi même si nous devons considérer l'existence d'intérêts différents et parfois divergents entre femmes et hommes, il nous faut garder en tête que le rôle d'aucun acteur ne peut-être défini une fois pour toutes, en restant à tout jamais figé. Cette femme nous raconte des événements qui se déroulent bien avant la Seconde Guerre mondiale, c'est-à-dire au début des années 1930. À l'époque, cette femme bénéficiait d'une instruction peu commune dans le milieu. Elle a fréquenté pendant de longues périodes une école à l'extérieur de la réserve.

Mais, ça fait que j'ai toujours eu la notion quand même de ce qui se passait ici sur la réserve. C'est tellement de changements. Comme moi, quand je suis partie d'ici, il n'y avait pas d'eau courante, pas d'électricité, on s'éclairait à la lampe à l'huile. Et l'eau, il y avait des pompes à bras. C'est là qu'on prenait l'eau, et les toilettes, bien il n'y en avait pas.
Alors, quand je suis partie d'ici, pour arriver là-bas... Là-bas il y avait l'eau courante, l'électricité, l'ascenseur et c'est drôle à dire mais il y avait pas de changements pour moi. J'arrivais là-bas, c'était tout à fait naturel que ce soit comme ça. J'arrivais chez nous et j'étais bien contente. Mais ici, à Pessamit, on n'avait absolument pas d'eau courante, pas d'électricité, rien là. Mais j'aimais ça. Parce que c'était chez moi. Moi je n'ai jamais pensé que j'avais eu de la misère, comme on dit, avec mes parents. Parce qu'on avait tout ce qu'il fallait. On mangeait trois fois par jour, on était bien habillés, on avait une maison. Mon père avait fait bâtir une maison. On avait notre maison, vous savez. Et c'était lui qui l'avait fait bâtir, avec la chasse qu'il faisait durant l'hiver, il pouvait se ramasser de l'argent pour bâtir cette maison-là. On avait une maison. Ça fait que c'était tout à fait confortable... (Femme, 83 ans)
Nous sommes en présence d'une femme innue qui se démarque des modèles culturels dominants et qui cherche à vivre selon ses convictions et valeurs. Malgré les résistances qu'elle rencontre dans son milieu de vie, elle poursuit tout de même sa trajectoire et contribue, de ce fait, à initier de nouveaux mouvements au sein de la société qui est la sienne.

Oui, plusieurs années et puis ils m'ont... J'ai demandé une maison, et ils m'ont bâti une petite maison. Oh j'ai dit : «non, je ne pense pas une maison petite. Je veux avoir une maison à mon nom. Ça fait qu’ils m'ont dit : «Non, t'auras pas de maison». J'ai dit c'est correct, je vais essayer. L'année suivante, je me suis présentée comme conseillère et j'ai gagné. Puis j'ai bâti ma maison (rire). Je veux avoir une maison et je vais l’avoir. Puis j'ai bâti ma maison de cette façon-là. C'est de cette grandeur là que je l'ai fait batir (elle montre sa maison). Il y a quelqu'un qui m'a déjà dit : «Si tu veux avoir ta maison, rentre au conseil». Ben, «penses-tu que je vais réussir à rentrer dans le conseil?», lui ai-je dis. «Ben oui, t'es connue», m'a-t-il répondu. Et j'ai dit : «je crois que je vais y aller». J'ai été la première femme à être conseillère ici.
Puis j'ai été la première femme aussi à travailler, la première femme mariée à travailler, en dehors de la maison. Comme au magasin, pour gagner sa vie. Parce qu’avant ça, les femmes mariées ne travaillaient pas. Elles restaient à la maison, elles pouvaient pas travailler. Même que c'était pas la coutume. Je ne sais pas. Il n'y avait pas autre chose à faire que de rester à la maison. Ça fait que moi j'ai passé par-dessus. J'ai travaillé. J'ai dit : «il faut que j'aide mon mari, je suis pas pour rester là à ne rien faire, je vais travailler». J'ai travaillé! Puis, les hommes disaient : «les femmes mariées...», tu sais, quand ils arrivaient au magasin. Ils disaient : «Tu penses pas à tes enfants des fois quand tu travailles?» Et je leur répondais : «C'est en pensant à mes enfants que je travaille, c'est pour ça. Je peux leur acheter tout ce qu'ils veulent avoir, puis les nourrir. C'est pour ça qu'ils sont si gros» (rire). (Femme, 83 ans)
Cet extrait nous fait pénétrer dans ce que nous nous permettons de nommer un champ de force qui animait dès le milieu du XXe siècle la société innue de Pessamit. Nous sommes en présence d'une actrice sociale qui exprime des valeurs et des intérêts qui divergent des valeurs dominantes, et qui quotidiennement cherchait à agir conformément à ses convictions. De ce fait, elle a contribué à imprimer à la société innue de Pessamit un mouvement qui transforme au jour le jour les rapports entre les individus et les rapports entre les femmes et les hommes. Nous sommes devant la mise au jour d'une dimension de la société innue qui relève de l'hétérogénéité plutôt que de l'homogénéité et qui met en évidence des jeux de pouvoirs et d'intérêts. Nous sommes également en présence de cette exception à la règle que les savants calculs ne peuvent à toutes fins pratiques jamais prévoir. Elle est cette bifurcation dans ce qui apparaît comme une trajectoire linéaire. Elle est la manifestation de la force créatrice, de la tactique, de l'innovation qui transforme les parcours qui, au premier coup d'œil, apparaissent sans accroc, sans bavure.

Aujourd'hui, en cette fin de XXe siècle des intérêts parfois divergent entre femmes et hommes, et se manifestent toujours dans différents secteurs de la vie quotidienne, de façon plus intensive et plus ample qu'au cours des premières décennies de ce siècle. Les discours recueillis auprès de gens plus jeunes et tout particulièrement de femmes de Pessamit ont révélé ces mouvements, ces transformations émergeant au sein des rapports femmes – hommes.

Lorsqu’on a déménagé, moi je ne m’étais pas rendue compte de ça, de mon cheminement, du fait que je travaille sur moi. À un moment donné, je suis allée chercher de l’aide parce que je ne m’étais pas retrouvée. Là, je me disais que c'était de la faute à mon mari. Et à un moment donné comme le fait qu’avec ma grand-mère qui mettait l’homme sur un piédestal. Ça aussi, ma vie de couple en a pris un coup par rapport à ça. Sans m’en rendre compte, lorsque j’ai commencé à vivre avec mon mari, je faisais la même chose. Alors, j’étais tannée de ce climat. Alors je suis partie de chez nous un mois pour comprendre ce qui se passait, et je me disais que c'était de sa faute à lui. Mais en étant là-bas, j’ai réalisé que j’avais besoin avant tout de faire une rencontre avec ma mère pour aller régler des choses. C’est ce que j’ai fait. Je suis allée lui demander pourquoi elle agissait ainsi, etc. Même que je lui en voulais du fait qu’elle ne se défendait pas devant ma grand-mère. C’est là qu’elle m’a expliqué. Mais pourtant, ma grand-mère elle prenait sa place devant mon grand-père. Mais quand c’était mes parents, ma mère n’était pas capable de prendre sa place. Il faut dire que ma grand-mère disait toujours à ma mère : «Ton mari, c’est lui le boss et il faut que tu l’écoutes ». Elle disait aussi «ton mari est plus vieux que toi, il sait plus de choses, alors laisse le contrôler».
Avec mon mari, j’ai compris que c’était à cause de moi que j’avais reproduit le même phénomène parce que je l’avais gâté. J’étais toujours à lui dire : « C’est-tu correct? C’est-tu assez salé? », etc. Alors là, évidemment, à un moment donné, il disait non ce n’est pas bon, ce n’est pas assez salé, etc. Alors il était rendu qu’il critiquait tout. Mais dans le fond c’est moi qui lui avais donné l’occasion. Alors, quand je suis revenue, cela a changé. S’il me disait, j’aime pas ça, je lui disais fais toi-même autre chose. Ça c'est passé il y a à peu près 4 ans. Maintenant, je suis mieux. Je pense aussi que le fait d’être mieux dans ma peau m’aide pour ma maladie. Je me dis, le fait d’être bien intérieurement, cela est bon pour mon diabète. (Femme, 44 ans)
Les rapports entre femmes et hommes se sont considérablement transformés dans le parcours des trois dernières générations. La place occupée par les femmes au sein de la famille ne s'est pas transformée par simple osmose culturelle, par l'inclusion de valeurs autres émanant de l'extérieur de la réserve. Des femmes innues ont acquis et fait leur des façons autres de concevoir leur place au sein de la famille, de la société innue. Elles se sont distinguées au sein de la famille ou du groupe, et affirmées par leurs actions quotidiennes, leurs attitudes et leurs droits élaborés et définis dans les chaudrons de la vie quotidienne. Surtout, elles ont affirmé leur volonté de ne plus être ce que le milieu, une certaine convenance désirait qu'elles soient. Elles se sont insurgées contre la prescription culturelle de normes sociales. Elles ont transformé et créé une nouvelle façon d'être femme au sein de leur milieu, contribuant à la complexification de la société innue.

Le normal est peu à peu devenu inadéquat aux yeux de certaines et de certains. L'apparente immobilité des rôles dans la société innue de Pessamit s'est vue imprimer des mouvements émanant de différents secteurs de la société. Une réflexion sur les rôles, sur la place de chacun et chacune, sur les parcours de vie ainsi que sur l'origine des problèmes est irrémédiablement enclenchée. Elle se réalise dans l'intimité des pensées, au cours de rencontres d'amis, dans les rencontres de familles et de plus en plus au sein de regroupements formels.

Oh, les hommes c'est vraiment les rois comme on dit. Chez nous, juste à voir chez nous là. Chez nous ils ont toujours été. Ils ont toujours passés avant nous autres finalement. Tu sais, ma mère, il fallait qu'on fasse attention à un tel... S'il consomme, c'est parce qu'il y a telle raison. Puis, ils n'ont jamais pensé que nous autres on pouvait avoir des problèmes aussi. Pour dire là, il faut qu'on fasse attention parce que lui il va avoir des tendances suicidaires. Ils pensent toujours qu'un garçon peut facilement plus se tuer que la fille. Puis ils ont jamais pensé que nous autres en tant que femme on pouvait avoir des problèmes aussi. Ben, je parle de ma famille là. Ça peut être comme ça pour les autres familles aussi. C'est comme si les hommes étaient... Tu sais on les met sur un piédestal. S'ils agissent mal eux autres là, c'est pas toujours de leur faute. C'est toujours la faute de quelqu'un d'autre. Puis quand c'est notre cas là, bon, ça doit être de ta faute, ça doit être toi qui a commencé. Ou bien c'est toujours notre faute quand il s'agit des femmes. Puis quand il s'agit des gars, c'est quand même pas de leur faute. Tu sais c'est de la faute des autres. Pas juste dans ma famille, il y a quelques familles comme ça. Nous autres, dans notre famille, tu sais, c'est les filles qui travaillent. C'est sûr qu'ils ne vont jamais nous dire : «Ah, c'est bien ça ma fille». Des fois, j'aimerais ça, qu'on me dise bon, que je suis appréciée. Tu sais, l'autre fois mon père, je suis allée le voir. Il m'a dit : «Tu t'en vas déjà ma fille?». Tu sais, c'est quelque chose là, que j'avais jamais entendu de la bouche de mon père. Tu sais, parce qu'il est malade là, il ressent le besoin de faire sentir au monde qu'il les aime aussi. Ça commence à changer. Tu sais les hommes commencent à faire à manger, à travailler, à faire le lavage, j'ai déjà vu du monde qui étendait le linge de leur femme. La femme restait en dedans puis ne travaillait pas. Ça fait que c'est le gars des fois qui élève ses enfants. La femme, elle se saoule et se drogue et elle court la galipote comme on dit. Les rôles sont en train de changer comme plus qu'avant là. Des fois, il y a des femmes qui sont assez possessives là, Elles maintiennent leur homme en dedans de la maison. «Tu gardes. J'ai assez gardé. J'ai eu à porter l'enfant pendant neuf mois. C'est à ton tour de le garder». (Femme, 45 ans)
Les trajectoires de pouvoir apparaissent émaner d'individus qui ne sont, d'aucune manière, regroupés au sein d'organisations ou de groupes formels. Des réseaux d'entraide qui permettent d'échanger et de supporter des gens qui partagent des intérêts communs, existent mais sur une base informelle. Il s'agit surtout de réseaux d'amies qui se structurent autour d'individus partageant quelques intérêts communs ou qui souhaitent passer du bon temps. Ces regroupements peuvent prendre la forme d'événements ludiques au cours desquels alcool et certaines formes de drogues peuvent être consommés.

Ça peut arriver une fois par mois que je vais prendre un verre de trop. Des fois, je reçois chez nous et on boit de la bière. Des fois, je peux prendre une douze. Ça se passe entre filles. Il y a des fois que je vais me rendre au petit bar. Quand je vais au petit bar, c’est juste une bière parce que quand tu es diabétique tu saoules plus vite. Des fois, je ne suis pas d’humeur à entendre quelqu’un venir me parler de ses problèmes. Comme dernièrement, une madame m’a promenée en auto et elle me parlait de ses problèmes. Elle buvait ! Moi, ce soir là, je voulais avoir du fun, je ne voulais pas entendre les problèmes de quelqu’un alors je lui ai demandé de me débarquer chez nous. Je n’avais pas envie de rentrer, mais je n’avais pas envie de l’entendre. L’autre fois, une copine m’a appelée et elle me demande si on allait au «party». J’ai dit O.K.! On a eu du fun. On a dansé, on a parlé de n’importe quoi, des farces et après ça, on est rentré. Ça c’est le fun de prendre un coup comme ça. Mais pas prendre un coup et d'écouter quelqu’un se plaindre. Des fois ça va m’arriver. Je vais prendre une bière avec une personne qui me parle de ses problèmes mais je ne me saoule pas avec. Je prends une bière seulement. Je ne me tiens pas avec beaucoup de monde. Des vrais amis je dois en avoir quatre. Les amis de «party», des amis de foire, moi je les évite. On joue aux cartes ou on joue à des jeux de société et on prend un coup. Des fois ma sœur se joint à nous, mais elle ne boit pas elle. Mais elle vient nous voir pareil. (Femme, 41 ans)
Ça commençait toujours...On se réunissait dans une maison, on se retrouvait ensemble. La gang de filles, surtout on se ramassait ensemble. Puis après ça, la bière arrivait. Ça pouvait continuer deux, trois jours. On faisait des affaires, on mangeait. Quand on arrivait vers quatre heures, cinq heures... on sortait une livre de bacon, un gros paquet de bacon, une livre ou deux livres, et une douzaine d’œufs, certain. Des fois, on était juste deux, puis on mangeait ça. On se ramassait entre filles, la plupart du temps. Et, des fois, il pouvait, y avait des gars là mais c'était rare. C'est surtout entre filles qu'on se tenait. C'était mieux entre filles qu'avec des garçons des fois. Parce qu'on pouvait pas s'amuser autant comme on s'amuse quand on est entre filles. (Femme, 45 ans)
On est tout le temps le même monde, gars et filles et on parle de n’importe quoi. Une fois la journée de la femme on a parlé de la condition des femmes et on disait : « Ah! les gars sont ... » On parlait comme exemple pourquoi une femme n’est pas prête. Et une femme qui serait en manque de sexe, elle n’irait pas. Un homme c’est plus instinctif. Une femme ça peut se retenir. Ils ou elles ne sont pas tous comme ça, mais en général c’est comme ça. Je trouve sa dégueulasse aussi qu’une fille de 14 ans ait un enfant. Je trouve que c’est de l’inconscient. Des enfants qui mettent des enfants au monde. C’est peut-être parce qu’elles se sentent seules. Ils font ça par curiosité. (Femme, 19 ans)
Par ailleurs, les services de santé innus de Pessamit ont entrepris depuis quelques années d'intervenir directement dans la communauté par l'entremise d'intervenantes communautaires issues du milieu. Ces dernières agissent à titre de ressources, d'agentes de développement qui interviennent là où les besoins sont exprimés et où une volonté de regroupement se manifeste. Plus souvent qu'autrement, ces désirs et manifestations émanent de femmes du milieu. Elles désirent se regrouper afin de discuter de problèmes qui les touchent ou les préoccupent. En ce sens, les regroupements qui surgissent de ces interventions peuvent en quelque sorte être considérés comme des embryons d'organisations ayant un caractère un peu plus formel. Toutefois, ces interventions auprès de femmes innues ne sont pas sans provoquer des réactions dans le milieu. Des oppositions peuvent également émaner de femmes de la communauté. Par ailleurs, alors qu'au milieu du XXe siècle, l'expression de volontés d'agir différemment relevait plutôt d'individus relativement isolés, aujourd'hui, elle émane de regroupements informels d'individus. Nous assistons également à la naissance de regroupements qui tendent à se formaliser, à se maintenir dans le temps et à poursuivre des objectifs visant des transformations sociales.

6.11.8 En conclusion

Au cours des pages précédentes, nous avons effectué un exercice visant à établir des paramètres pouvant nous permettre d'appréhender la société innue de Pessamit en tenant compte de différents champs de force qui la traversent. Ces champs de force correspondent, selon nous, à des axes autour desquels se constituent ce que nous nommons, à l'instar de Trigger et Frenette, des groupes d'intérêts. Une des caractéristiques de ces groupes consiste en leur mobilité, du moins, en la mobilité des acteurs qui les constituent. Par ailleurs, un même acteur peut être associé à plus d'un groupe d’intérêts. L'appartenance à un ou plusieurs groupes d’intérêts dépasse le seul fait qu'un individu réponde à des conditions que les tenants d’un certain matérialisme historique qualifieraient d'objectives. Ainsi, la perception qu'ont ceux qui regardent des acteurs qui côtoient et constituent l'environnement de l'individu regardé joue un rôle déterminant dans l'inclusion ou l'exclusion d'un groupe. Tout peut ne relever que de la perception et de la rumeur. Comme nous le verrons dans une section ultérieure, la rumeur peut parfois constituer une force déterminante.

L'inclusion d'individus ou de groupes d'individus dans ce que nous nommons des groupes d'intérêts ne constitue pas une programmation de vie incontournable. Si l'inclusion dans un groupe apparaît réduire le champ des possibles, les possibles demeurent tout de même présents. L'inclusion dans un groupe d'intérêts ne doit pas être comprise comme l'imbrication d'individus dans le champ pur et simple de la détermination. Tout individu se définit négativement par l'ensemble des possibles qui lui sont impossibles et le possible le plus individuel n'est en somme que l'intériorisation et l'enrichissement d'un possible social (Sartre, 1960 : 87-88). Par contre, il faut reconnaître que l'appartenance à un ou plusieurs groupes d'intérêts peut exercer d'importantes pressions sur un individu.

Nous avons dégagé quelques axes dont nous estimons qu'ils jouent un rôle de catalyseur dans la constitution de groupes d’intérêts dans un milieu comme Pessamit. Cependant, il ne faut pas perdre de vue que ces axes trouvent ancrage dans des transformations profondes au niveau «macro» qui ont traversé la vie des Innus au cours des dernières décennies. En tout premier lieu, nous pensons que les Innus de Pessamit sont d’abord associés au groupe d'intérêts de la communauté qui les rassemblent tous. Ce premier groupe trouve son origine, ses conditions d'émergence, dans les rapports qui se sont développés entre la périphérie et le centre, entre les mondes autochtones et non autochtones, entre la réserve et la société dominante, au cours des dernières décennies. Tous les acteurs de la société que constitue la réserve de Pessamit y sont inclus sans exception, et il est évident que le regard du non-Autochtone en constitue un élément «précipitant». Cette communauté trouve cependant un point d’ancrage à un niveau plus large, moins local, dans le concept de «nation innue», et au delà de «territoire». Même s’il est périlleux de s'aventurer dans l'utilisation d'un concept aussi important et complexe que celui-ci, il faut toutefois reconnaître que le concept de nation innue existe et est en plein processus de développement, même si on découvre à ce niveau des distinctions importantes entre les différentes communautés innues du Québec. Et même si continue à perdurer un discours que nous pourrions qualifier de «localiste». Ainsi, les Innus de Nutakuan afficheront une grande résistance lorsqu'un intervenant tentera de les associer, par exemple, aux Innus d’Unamen Shipu (l'inverse est d’ailleurs tout aussi vrai).

Sans parler des différents politiques importants qui existent entre le groupe associé à Mamit Innuat et celui de Mamuitun. Bien que le groupe de Mamit Innuat regroupe la plupart des communautés innues de l'Est du Québec, on ne peut ignorer qu'une communauté comme Nutakuan s'est pour sa part dissociée de cette organisation politique. Bref, nous apportons ces quelques précisions afin de démontrer que bien qu'il soit fait état du concept de nation lorsque nous traitons de la question innue, nous sommes devant un processus de construction de discours national qui reste encore en plein chantier. Également, si en tenant compte de la variable innue, il est essentiel de considérer le discours «nationaliste» et identitaire depuis une perspective locale ainsi que nationale, il faut prendre en compte aussi le discours transnational autochtone, c'est-à-dire celui qui traverse tant le Québec que le Canada et même les Amériques entières. Il suffit aujourd'hui de voir apparaître sur les barricades, chaque fois qu'un conflit important éclate entre Autochtones et non-Autochtones, le drapeau des «Warriors», pour constater comment il est facile que le national et même le transnational transcende le local.

Il est fort improbable qu'un Innu, peu importe son appartenance à un « clan » ou à un quelconque groupe d'intérêts au sein d'une réserve, se désolidarise d'un autre Innu aux prises avec des agressions émanant du milieu non autochtone. Bref, face aux non-Autochtones, un Innu saura pratiquement toujours se solidariser à tout autre Innu, puisqu'il considère que les intérêts de son groupe, de sa nation, priment sur ceux qui peuvent être associés à sa famille ou à tout autre axe définissant des intérêts particuliers.

Cela ne veut évidemment pas dire que n’existe pas, comme nous l’avons amplement montré, pour autant des groupes d’intérêts et que ces derniers ne jouent pas un rôle fondamental notamment au niveau des logiques d’inclusion et d’excusion qu’ils finissent par imposer notamment à l’intérieur de la réserve. Nous estimons d’ailleurs à ce niveau tout à fait plausible qu'il y ait une relation très étroite, dont il resterait bien sûr à analyser les tenants et aboutissants, entre les valeurs identitaires dominantes dans un milieu autochtone et celles développées et promues par le ou les groupes d'intérêts qui parviennent à obtenir le contrôle politique formel et informel dans telle ou telle communauté ou dans tel ensemble de communautés.

6.12 Groupes d’intérêts et surveillance populaire

Dans le prochain extrait que nous allons analyser, et qui nous permettra de commencer notre analyse de ce que nous entendons par le concept de «surveillance populaire», une femme âgée raconte des événements survenus à la fin de la première moitié du XXe siècle. À cette époque cette informatrice est jeune et elle bénéficie d'un niveau de scolarité relativement élevé dans son milieu. Ses compétences, reconnues par des marchands ayant pignon sur rue à Pessamit, lui permettent de travailler pour l'un d'eux. Les fonctionnaires du gouvernement fédéral reconnaissent également ses compétences et lui offrent un travail. Mais cette reconnaissance n'a pas que des effets heureux. Bientôt, elle se voit confrontée à des décisions difficiles : approchée pour un emploi au ministère des Affaires indiennes, elle est appelée à faire un choix qui confronte ses ambitions et ses désirs aux intérêts et volontés de son milieu.

Par le biais de son récit, elle va nous introduire à un univers au sein duquel finissent par lui être imposées toute une série de règles, non écrites mais bien vivantes. Celles-ci ont une forte emprise à l'intérieur de la réserve et auront un impact déterminant sur son parcours de vie.

Il y avait le bureau du Ministère ici à Pessamit. Il y avait des gens qui travaillaient là. À un moment donné, il y a eu un emploi de disponible pour une personne qui pouvait faire de l'ouvrage là. Ils ont dit que je pourrais faire le travail. Moi je travaillais déjà dans un magasin dans le temps. Les gens du Ministère m'ont dit : "Applique et tu vas l'avoir la job." J'en ai parlé avec mon mari. Il a dit : «Tu vas faire une folle de toi, si tu vas là. Tu sais comment c'est de travailler pour le Ministère ou le bureau du Ministère ici. Tu sais comment la personne est traitée par le monde d'ici? Tu vas manger des bêtises. Ils vont te dire n'importe quoi, puis .... Moi je te conseille pas d'y aller. C'est bien mieux si tu restes au magasin à continuer à faire ce que tu fais là». Mais après ça, j'aurais voulu y aller.
Les gens qui travaillaient pour le Ministère étaient toujours mal vus. C'était rare qu'un Indien travaille pour le Ministère. Il y avait un type qui travaillait là. On pensait toujours qu'il trichait, qu'il mettait de l'argent dans ses poches et qu'il n'aidait pas les autres. On était toujours là à le critiquer. Mais est-ce que vraiment il faisait ça? Ça on le sait pas! C'était toujours considéré comme ça. Mais je ne sais pas si c'était vraiment ce qui se passait... Moi, j'ai pas eu beaucoup d'affaire à demander des choses au Ministère. Mon mari, lui, il voyait ça comme ça. Il disait : «Tu vas te faire traiter de n'importe quelle personne. À part de ça, tu vas être là et les gens vont être contre toi. Tu vas te faire haïr. Reste à ta place. Tu vas être mieux comme ça». Parce que là je travaillais à la Baie d'Hudson. (Femme, 83 ans)
Comme nous l'avons mentionné, le récit de ces événements nous transporte dans la première moitié du XXe siècle. Le tableau qui s'offre à nous est composé de trois importants éléments. Nous nous trouvons dans l'enceinte de la réserve de Pessamit. En ces lieux où les Innus vivent à la marge de la société dominante, on trouve des représentants de l'État oeuvrant pour le «Ministère». Cette présence de l'État dans la réserve constitue le premier élément de notre tableau. L'institution coloniale qui teinte ce tableau est d'une couleur qui détonne sur l'ensemble : elle émane de l'extérieur du cadre. Il s'agit d'un cadre rude et maladroit qui tend à contenir tout ce qui cherche à se distinguer du tableau.

Cette tache coloniale s'impose sur cette toile et fait injure aux teintes dominantes qui s'étalent sur chaque pouce carré du tableau. D'ailleurs tous les autres éléments qui composent ce tableau semblent vouloir s'éloigner du lieu occupé par les couleurs de l'État. Tous cherchent à s'en éloigner à des vitesses ou des degrés différents. Bien qu'une forte tendance vers l'éloignement se remarque au premier coup d'œil, il paraît que des parcelles de ce tableau effleurent pourtant cet intrus. Les désirs et ambitions de la jeune femme qui s'exprime illustre une tendance naissante, une originalité qui s'impose. Un regard non averti voit dans ces parcours de couleurs particulières, une pénétration de la couleur coloniale. L’œil attentif y décrypte plutôt un langage complexe duquel émanent des couleurs innovatrices, nouvelles, provocantes. La texture qu'elle impose au tableau ne détonne pas. Notre regard posé sur le lieu qu'elle occupe s'étonne de la discrétion, mais aussi de la force qui s'en dégage. Dans ses contours parfois flous, parfois précis se créent des fusions desquels émane de l'inédit. Cette individualité constitue le deuxième élément de notre tableau.

Cette individualité illustre en quelque sorte un parcours original qui évolue dans un environnement ou manifestement existent des règles, des façons de faire, des couleurs et teintes dominantes. Ce sont ces dernières couleurs qui constituent la trame de fond, le troisième élément de ce tableau. Ce tableau est manifestement vivant bien que constitué à l'intérieur d'un cadre qui tend à l'isoler maladroitement, à étouffer son déploiement vers l’extérieur. Ces teintes dominantes, troisième élément de notre tableau, nous mettent en présence de manifestations émanant de ce qui peut être identifié comme une conscience collective. Cette conscience se distingue et s'affirme dans son cadre et tend à isoler l'État (et toutes ses manifestations ou symboles) qui s'introduit en son sein malgré elle, contre elle. Si on se fie à la mémoire de cette dame, les «gens du Ministère» sont perçus dans la communauté comme des «tricheurs», des personnes qui «mettent de l'argent dans leurs poches» et qui «n'aident pas les autres». Les «gens du Ministère» ne sont pas très bien vus. Ce sont les représentants de l'État colonial, et ils sont là pour appliquer la Loi sur les Indiens. Une association formelle ou informelle d'un Innu avec des représentants de l'État risque de coûter très cher au premier : «Tu sais comment la personne est traitée par le monde d'ici? Tu vas manger des bêtises. Ils vont te dire n'importe quoi».

En fait, ce sont là des manifestations de tolérance, manifestations qu’exprime la société innue face aux représentants de l'État. Il ne s’agit pas de soumission : les gens du Ministère sont présents, tolérés par la force des choses, par la force de la loi d'État sur la réserve; mais ils ne sont pas pour autant acceptés. Cette tolérance est corollaire du caractère colonial des rapports dans lequel se trouve impliqué tout Innu. L'État, depuis l'intérieur de la réserve, applique la loi par le biais de ses fonctionnaires. L'État vise à induire, par ses institutions, un état conscient et permanent de visibilité qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir. L'État impose donc sa visibilité au sein de la réserve : il impose un pouvoir disciplinaire qui s'exerce en soumettant l'Innu à une visibilité obligatoire. Mais en contrepartie, si dans la réserve une personne tend à se rapprocher, à s'associer aux représentants de l'État, elle risque de subir des pressions importantes, voire l'exclusion. Si cette exclusion n'est pas physique elle risquera d’être tout de même morale, psychologique : être perçue comme un ennemi au sein de sa propre société, par les siens, s'avère en effet le plus souvent insoutenable.

La dame qui nous livre ce récit connaît cette dimension de la vie dans la réserve. Cette connaissance de certaines limites difficilement franchissables, elle l’a intériorisée depuis longtemps, elle lui est intrinsèque. La réserve s'est inscrite dans l'histoire de cette femme comme la marque d'une appartenance première. Cette inscription est au cœur de la configuration première de cette personne (Mayol, 1994 : 23). Mais déjà à cette époque, cette femme commence à se distinguer des siens. Certains de ses comportements et de ses choix de vie étaient sévèrement critiqués et jugés par les autres membres de la communauté innue de Pessamit mais, tout de même, tolérés. Elle est la première femme mariée de cette communauté à travailler en dehors du foyer. Ce choix elle l'a fait, elle l'assume. Elle affronte les critiques et commentaires, parfois peu élogieux, de membres de sa communauté. Mais tout de même, elle va au bout de ce désir, de ce rêve, de cette réalisation. Elle est également la première femme innue à se présenter comme conseillère et à être élue au sein du conseil de bande. Et cela, alors même que les sociétés canadienne et québécoise sont toujours fortement empreintes d'inégalités dans les rapports femmes-hommes. Là encore, au sein même de la société innue de Pessamit, cette femme peut exprimer et vivre sa différence, réaliser ses ambitions malgré un climat qui parfois frôle la confrontation.

Cette fois, elle n'ira cependant pas au bout de son désir. Aux dires des fonctionnaires eux-mêmes, elle est assurée d'obtenir ce poste. Pourtant elle refuse d'aller plus loin dans cette démarche. Non sans regrets : «mais après ça, j'aurais voulu y aller» ! Mais pourquoi n'y va-t-elle pas? Comme une évidence le refus s'impose à elle. Elle sait que pour demeurer usagère de la réserve et bénéficier du stock relationnel qu'elle contient, il ne convient pas de se faire trop remarquer, du moins en regard de certains cadres. Au sein de la réserve règne une intégrité symbolique (ibid, 1994 : 30) qui repose sur des représentations de l'intérieur et de l'extérieur de la réserve. Ces représentations sont manifestes, précises et claires en ce qui concerne l'identification de ce qui appartient à l'État fédéral. Si elle franchit ce pas, si elle accepte ce poste au sein du «Ministère», elle sait qu'elle devra «manger des bêtises», être traitée de «n'importe quoi» par les membres de sa propre communauté.

Son mari ne lui «conseille pas d'y aller». Il exprime peut-être ainsi sa solidarité envers son épouse. Il ne désire pas qu'elle soit exclue de la réserve. Contre la force d'exclusion et punitive de la communauté, il sait qu'il ne pourra rien faire, qu'il ne pourra être d'aucun soutien pour elle : «c'est bien mieux si tu restes au magasin à continuer à faire ce que tu fais là». Il peut la soutenir dans sa différence, dans ses désirs et agissements qui font outrage au milieu, mais au-delà d'une certaine limite il sait qu'il ne peut, ne pourra plus rien.

Cet extrait d'entrevue nous apprend qu'au sein de la communauté de Pessamit existait, à cette époque, une relation entre non-Autochtones et Innus clairement balisée par des paramètres relevant tant du formel que de l'informel. Du côté de l'État et de ses représentants, des critères sont établis par la Loi sur les Indiens mais également par l'histoire écrite et racontée par les conquérants et dans laquelle l'Autochtone est déshumanisé. Le centre, la société victorieuse a défini la marge, cette marge qui lui est indispensable pour se définir lui-même (Vincent, 1986). Cette marge constitue la limite à ne pas franchir. Celui qui est dans la marge doit être affranchi pour avoir accès au centre, pour sortir de la périphérie et accéder à l'humanité.

Mais dans cette marge, dans le cadre fermé de la réserve, et à titre de «ré-action» à l’agression originaire, est également défini, identifié, l'Autre. L'Innu a lui aussi identifié sa marge, les lieux de l'infranchissable. Au sein de la réserve, les institutions de l'État sont mises sous haute surveillance. Ces institutions sont vampirisées par les procédures quotidiennes des Innus. Devenus objets d'élucidation, les dispositifs de l'État sont déjoués, contournés. Cette surveillance populaire est au premier abord, inorganique. Elle ne repose sur aucune structure officielle. Cette surveillance prend place dans les réseaux humains complexes qui animent cette société.

Tandis que pour parvenir à ses fins de surveillance et de punition l'État bénéficie de budgets importants, de structures et d'institutions bien organisées et fonctionnelles, tel n'est pas le cas pour l'Innu. La surveillance innue (qui prend forme dans le cadre de la réserve) n'a pour lieu d'exercice que celui qui est préalablement défini par l'Autre. Naît ainsi un type de surveillance «populaire» qui va s'exercer sur le terrain même que la loi et la force de l'État colonial ont défini : « Elle n'a pas le moyen de se tenir en elle-même, à distance, dans une position de retrait, de prévision et de rassemblement de soi : elle est mouvement à l'intérieur du champ de vision de l'ennemi » (Certeau, 1990 : 60-61).

La stratégie est cette science utilisée par l'État pour parvenir à ses fins. Elle établit ses stratégies en dehors du champs de vision de l'ennemi. La tactique est une science du quotidien. Elle s'actualise sur le terrain en présence, au contact de l'ennemi. Et c’est de quoi est faite ce que nous appelons la surveillance populaire : un ensemble de tactiques qui se déploient sur le terrain de l’ennemi.

Au sein de la réserve, s’opère ainsi une autre forme de surveillance, réactive, défensive, déterminée par le cadre de la réserve et les politiques de l’Etat colonial qui s’y imposent. Si l'État exerce une surveillance de tous les jours et tend à contrôler les moindres gestes de l'Innu, la collectivité innue elle aussi exerce une surveillance. Celle-ci est dirigée vers chacun des membres de la communauté innue, et tous les membres ou presque de la communauté y participent. Cette surveillance est silencieuse, relevant d'une apparente inorganisation. Elle relève de procédures qui ne disposent pas du lieu propre sur lequel s'appuie le fonctionnement de la machinerie panoptique. Mais, tout de même, cette surveillance se révèle d’une efficacité inouïe. Ici, pas besoin de police ou de juge. Le territoire de la réserve a ses propres règles, ses propres lois, ses propres codes. En son sein existe un mode de surveillance, de jugement, de sanction et de reconnaissance qui repose sur les structures profondes et propres à ce milieu.

On a observé, dans beaucoup de sociétés à travers le monde que, dans des groupes restreints, l'ironie, le sarcasme, les quolibets, constituent le mécanisme majeur de contrôle social quand un individu est considéré déviant par la communauté. Il semble que tel était le cas dans la société innue où l'usage de la coercition physique (l'équivalent d'un «état d'arrestation») était absolument exceptionnel. Mais il ne faut pas s'y tromper; si une telle méthode de contrôle social paraît «douce», il n'en est rien dans le cadre de la réserve et des tensions imposées par la logique coloniale : être tout à coup ridiculisé par tout le monde est très pénible, et la violence psychologique d'un tel ostracisme peut être considérable.

L'extrait d'entrevue qui introduit cette section met en évidence l'existence d'un mécanisme de contrôle social dans la société innue de Pessamit de la fin de la première moitié du XXe. Ce mécanisme est original : non seulement parce qu’il est indépendant des structures que tend quotidiennement à imposer l'État colonial au sein de la réserve, mais surtout aussi parce qu’il représente une forme d’opposition, spontanée, réactive à ces structures et à l’ordre qui les sous-tend. Être un membre du groupe appartenant à cette réserve, à cette marginalité et surtout parvenir à le rester, oblige ainsi au respect de règles internes, non écrites mais sans équivoque : « The existence of a moral element obliging members to act according to collective standards of conduct, or norms, is the distinguising feature of any solidarity group» (Hechter, 1983 : 17).

Et ce qui est particulièrement intéressant dans le système de surveillance que nous qualifions de «populaire», c’est qu’il semble ne reposer sur aucune structure et institution, du moins dans des formes officielles qui relèveraient d'une pensée et d'une organisation cartésienne. Cette surveillance «populaire», qu’on pourrait appeler aussi identitaire collective, prend forme, se dynamise, nous semble-t-il, dans la première moitié de XXe siècle et s'inscrit dans cette période historique où les Innus commencent à être exclus des processus de transformation de l’économie marchande ainsi qu’à être de plus en plus en butte au discours raciste des non-Autochtones qui les considèrent comme des êtres inférieurs. L'Innu est désormais associé aux vaincus.

Aussi l'axe premier à partir duquel s'élabore, se construit et s'exerce initialement cette surveillance (des Innus envers les Innus) correspond à une tentative de consolider la position de la périphérie vis-à-vis du centre, de la communauté marginalisée vis-à-vis de la société dominante. Cette surveillance populaire apparaît donc comme l’envers du pouvoir blanc, comme l’expression d’un contre pouvoir qui cherche à faire pièce au pouvoir de l’Autre, au pouvoir de l'État colonial. D’une manière générale, cette surveillance s'institue pour tenter de répondre aux intérêts premiers dans lesquels toutes les personnes qui constituent la communauté innue de Pessamit semblent se retrouver. Intérêts qui se définissent pour l’Innu essentiellement par la négative : pas ou peu d’accès aux biens de consomation, au travail et même au territoire. Alors que le système de surveillance de l'État classe les individus en catégories, les désigne par une individualité propre, les attache à une identité individuelle, impose une loi de vérité, la surveillance «populaire» semble initialement, reposer sur une dichotomie fondamentale : il y a ceux de l'intérieur (les Innus), et ceux de l'extérieur (les non-Innus, les Blancs). Dans cet effort de se protéger des pressions extérieures, elle n'individualise pas, elle regroupe. Elle cherche à identifier ceux et celles qui se dissocient du groupe et qui tendent, depuis le regard de l’intérieur, à se solidariser ou du moins à se rapprocher de l'Autre, du non-Autochtone, de l'intrus, de l'ennemi. Elle dépiste ceux qui s'individualisent et se distinguent, en cherchant à les ramener au sein du groupe.

Ces remarques nous conduisent à la question de l'identité. Car les mécanismes d'assujettissement dans le cas de lutte mettent toujours en question le statut de l'individu. Autrement dit, le pouvoir et toutes les luttes tournent autour d'une même question : «Qui sommes-nous?». Cette question intervient toutefois pour Foucault dans le rapport entre nos réflexions et nos pratiques dans la société occidentale. L'objet de son travail a consisté à montrer « «comment nous nous sommes indirectement constitués par l'exclusion de certains autres... (Hong, 1999 :174-175). 
Ce «qui sommes-nous?» habite tous les lieux, tous les instants de la réserve. Il est au cœur d'une réflexion identitaire qui s'impose devant la «négation de soi» qu’entraîne le regard de l'Autre, devant la confrontation avec cet Autre qui s'est introduit, par la force de sa loi, au sein du «chez nous». À l'intérieur de la réserve s'accentue ainsi, tout comme à l'échelle nationale et internationale, le discours identitaire d'affirmation de la différence et de la distinction. C'est en quelque sorte un discours «nationaliste» qui se structure, émerge et s'impose peu à peu dans le cadre de la réserve. Il affirme la distinction, la différence, le «ce qui de l'Autre n'est pas de nous», «l'exclusion de certains Autres». Ce discours naît, se produit et reproduit dans le quotidien. Il émane d'un postulat, d'une invention et vit de l'adhésion de la collectivité à celle-ci

Le succès de ce discours repose sur l'adhésion des membres de la communauté à sa logique et sur l'acceptation des individus à propager à leur tour ce savoir collectif (Thiesse, 1999 :14). Dans un contexte de colonialisme interne et de visées assimilationistes, se développe au sein de la communauté innue une forme de sentiment d'urgence, de péril qui entretient une sorte d'obsession identitaire qui incite à chercher sans cesse des traits distinctifs.

Je me rappelle que j’avais été avec mon fils, il avait alors huit ans, et il regarde marcher une personne et il me dit : « Regarde, il marche comme un Innu ». Dans sa tête, lui, il avait déjà l’image de l’Innu. Donc, il avait ses critères à lui pour dire si c’est un Innu, il regardait le physique, la démarche, la courbure du dos, les cheveux. Il y a des critères que l’on dirait que c’est à l’intérieur que tu retrouves l’Innu. Moi aussi j’avais des critères et je savais qui ressemblait à un Indien. Je crois que tout le monde a des critères à lui et il ne se trompe jamais. Étant donné que l’on est grégaire, les animaux se reconnaissent par les odeurs. Le fait que notre sens olfactif n’est pas très développé, c’est donc la vision qui rentre en ligne de compte. Tu vas avoir trois-quatre personnes qui ressemblent à un Innu et tu vas dire que celui-là, c’est vraiment un Innu. Qu’est –ce qui fait que tu le reconnais? C’est à l’intérieur de toi-même. L’intérieur de nous-mêmes, c’est très fort et c’est ce qui fait que les Indiens on été capables de survivre jusqu'à maintenant à cause de la force intérieure qu’ils ont. [¼] Nous, on se reconnaît entre Autochtones. C’est dans les traits. Toute la couleur et les traits de l’Innu sont à l’intérieur. La reconnaissance de l’Autre, c’est interne. (Homme, 49 ans)
On ira jusqu'à élaborer des représentations fictives. En effet dans ce contexte de survie, l'homogénéité du groupe est un atout essentiel. Il importe de la montrer et de s'en pénétrer. Cet impératif conduit à occulter les expressions de diversité, de clivage, de division. La fragilité du groupe engendre une crainte de l'étranger, du non-Autochtone. Tout ce qui présente des différences devient une menace à l'intégrité du groupe (Boucher, 2000 : 109-110).

A tel point qu’il arrive fréquemment que l’Autochtone en vienne à être marginalisé dans son propre milieu, par les membres de sa propre communauté. Ceci survient si, aux yeux de ses pairs ou du moins de membres de la communauté appartenant à des groupes d'intérêts distincts et puissants, cet individu acquiert, intègre des comportements, des attitudes et des valeurs associés au monde des Blancs.

Qui a séjourné un certain temps en milieu innu sait à quel point la peur des commérages, des rumeurs et des ragots y est grande. La distinction, le fait d’agir différemment, est toujours remarquée et risque d'engendrer des commentaires pouvant avoir des effets ostracisants.

C’est très difficile parce que tout le monde te connaît et tout le monde te juge. Ici, on a une facilité à se juger parce que tout le monde se connaît. C’est difficile mais, je pense que moi, c’est dur pour ceux qui commencent à s’affirmer. (Femme, 44 ans)
Le monde ici ça juge beaucoup. On est tout le temps en train de juger un autre. On dit : « Lui, qu’est-ce qui lui prend? Il se prend pour un autre ». Quelqu’un qui veut faire changer les choses, on dirait qu’on est jamais avec lui. On dirait que quelqu’un qui fait quelque chose on dirait qu’on se dit tous : « Qu’est-ce qu’il lui prend lui? ». Je le sens des fois qu’on le fait avec moi. Les moments où je l’ai vécu c’est comme quand je me suis impliqué à l’école dans le conseil étudiant. On me disait : «Qu’est-ce que vous faites là vous autres?» C’était des jeunes qui nous disaient ça. Ca m’est arrivé avec des adultes mais pas tant que ça. [¼] On me le dit des fois. Souvent on m'a dit que je me prends pour un Blanc. Des fois, on me dit aussi que je n’ai pas beaucoup de sang montagnais. Des fois on me prend pas pour un vrai montagnais. Cela ne m’insulte pas beaucoup. Avant d’être Montagnais, je me dis que je suis citoyen du monde. (Homme, 19 ans)
Oui. Tu te dis : «Mon Dieu, je n'aurais pas vu ça si j'avais été ici à Pessamit." Mais j'étais à l'extérieur, j'ai vu qu'est-ce qui se passait à l'extérieur. Ça fait que quand t'arrives sur la réserve, tu remarques plein de choses. Puis c'est ça qu'ils disent aussi, les gens aussi que les gens ici vont juger sans connaître. Ils connaissent pas. Tu vois, moi ils m'ont toujours dit que j'étais une femme fière. J'étais tout le temps maquillée avant que je connaisse mon mari. Tout le temps. Les talons hauts, des robes différentes, tout le temps chic. Puis les gens me disaient : «Oh, tu n'es plus parlable. T'es fière! Tu ne parles plus à personne». S'il n'y avait personne qui m'adressait la parole, je ne commençais pas à courir après tout le monde pour lui parler. J'étais comme ça et je suis encore comme ça. (Femme, 51 ans)
La peur d'afficher une différence intolérable et intolérée des siens ralentit ou arrête les élans de plusieurs. Ces différences associées au monde des Blancs, et qui apparaissent de plus en plus au sein de la réserve, sont aujourd'hui nombreuses et diversifiées. Elles sont l'expression des différents groupes d'intérêts qui complexifient la composition de la société innue. Ces différences peuvent être associées à la scolarisation d'un groupe versus un autre, au fait de bien parler la langue de l'Autre, le non-Autochtone.

Les gens vont réagir beaucoup en fonction de la langue, de son usage. Quand je vais parler à la radio, j’essaye de parler en montagnais, de ne pas dire de mots en français. Il y a des rumeurs qui circulent des fois dans la communauté. Ces rumeurs là, ça peut détruire quelqu’un. Ça peut arriver à l’occasion. Ça placote plus dans des petits villages qu’en ville. On se fait une carapace à un moment donné. (Femme, 52 ans)
La manière de parler français est un élément fortement associé à l'identité innue. Si un Innu parle bien français : il risque d'être considéré comme n'étant plus un «vrai Innu», puisqu'on considère qu'il ne parle plus vraiment sa langue, le montagnais.

...parce que je ne parle pas bien ma langue. On m’avait dit tu parles plus français que le montagnais, tu n’est pas une Montagnaise, tu es une Blanche. Mais je devrais me forcer un peu plus. C’est rare que ça arrive mais quand ça arrive je m’en souviens. (Femme, 19 ans)
La force du jugement est très forte lorsque celui-ci est dirigé vers un membre des Premières Nations. Un visiteur non autochtone sera mieux accepté au sein de la réserve qu'un membre des Premières Nations qui ne parle pas sa langue ou l'innu, et surtout s'il ne s'exprime que dans la langue des dominants.

Je vais te raconter une anecdote. On a accueilli des Français à Pessamit, et ils ont bien été accueillis. Où j’ai perçu qu’il y avait du racisme, c’est quand on avait des Hurons. Il y a un Huron ici. Il ne parle pas montagnais. Là, j’ai vu du racisme. Quand je sortais avec mon chum qui était d'une autre nation. On sortait dans les soirées, il se faisait traiter de Blanc parce qu’il ne parlait pas montagnais. Il ne parlait que français malgré le fait qu’il avait le teint basané. Le temps que l’on a resté à Pessamit, il ne s’est jamais senti bien et accepté. Je dis ça pour te dire que le racisme, je l’ai plus vu entre les Montagnais envers les autres Autochtones de d’autres nations qu'envers les Blancs québécois ou les autres nationalités. Mon chum ne se sentait pas accepté comme Autochtone. Au début c’est lui qui voulait venir ici. Alors, on est venu ici. Mais il n’a jamais pu s’intégrer comme il le voulait. Il disait vous parlez entre vous autres et vous parlez en montagnais. Moi, je ne comprends rien. Il n’a jamais été capable de comprendre. Il se sentait toujours mis de côté. (Femme, 32 ans)
Le jugement de l'Innu envers des Innus appartenant à d'autres communautés risque, également, d'être très sévère. Ainsi, il est probable que les Innus d’Unamen Shipu considèrent que les Innus de Pessamit ou d'Essipit ne sont plus de «vrais Innus». Cette classification "dans" ou "hors" du camp des «vrais» s'appuie aujourd'hui sur une multitude de critères qui vont bien au-delà de la simple association à un travail relié à un organisme d'État. D’autant plus que de nos jours, de nombreux secteurs d'activité comme l'éducation et la santé sont pris en charge par les autorités autochtones. Les emplois disponibles relèvent dès lors pratiquement tous du conseil de bande, donc d'une administration innue.

Comme nous avons pu le constater dans les précédentes sections, la structure identitaire de l'Innu s'est considérablement transformée au cours des dernières décennies. Si l'axe premier de l'identité traversait pratiquement l'ensemble de la communauté innue au début de la seconde moitié du XXe siècle, la situation s'est profondément modifiée depuis, et la définition de l'identité innue s'est complexifiée. La société innue est aujourd'hui parcourue de nombreux champs de force engendrés par divers groupes d'intérêts.

Nombreux sont aujourd'hui les éléments qui, au sein d'une communauté innue comme celle de Pessamit, servent à identifier qui est du monde des Innus et qui est du monde des Blancs. Par contre, la société innue s'est considérablement transformée et complexifiée au cours des dernières décennies. Si, autrefois, l'appartenance au groupe d'intérêt premier, c'est-à-dire à la société innue de Pessamit, rejoignait pratiquement de façon égale chaque membre de la communauté, il en est autrement aujourd'hui. La société innue est dorénavant constituée de ce que nous croyons être et nommons de nouveaux groupes d'intérêts. Ceux-ci regroupent des individus qui se réclament tous de la nation innue. Au sein de chacun de ces groupes se développent des discours identitaires spécifiques établissant des critères particuliers d'inclusion ou d'exclusion. Ces critères couvrent de nombreux champs qui concernent, par la force des choses, tous les individus de la société : l'alimentation, l'habillement, l'emploi, la gestuelle, le langage, la physionomie, le rapport au corps, le type de véhicule automobile, les rapports à des substances comme le tabac, l'alcool ou la drogue, au jeu, à l'argent, enfin tous les secteurs de la vie quotidienne. Rien n'y échappe. À chaque groupe sont associées des règles de convenance qui rejoignent toutes la question première. «Qui sommes-nous? Cette question en entraîne plusieurs autres, mais l'une d'elle est particulièrement lourde de conséquence. «Qui a le droit d'être nommé Innu et de vivre au sein de notre communauté?». Nombreuses sont les règles de convenance qui traversent le corps de l'Innu.

Bref, le corps, dans la rue, est toujours accompagné d'une science de la représentation du corps dont le code est plus ou moins, mais suffisamment, connu de tous les usagers et que je désignerai du mot qui lui est le plus adéquat : la convenance. [¼] La convenance est la gestion symbolique de la face publique de chacun de nous dès que nous sommes dans la rue. La convenance est simultanément le mode sous lequel on est perçu et le moyen contraignant d'y rester soumis; en son fond, elle exige que toute dissonance soit évitée dans le jeu des comportements, et toute rupture qualitative dans la perception de l'environnement social (Mayol, 1994 :27-28).
Afficher une différence en milieu autochtone peut ainsi relever du défi, de l’épreuve à haut risque, surtout si cette différence est clairement associée par un groupe important de la communauté, à une menace émanant de la société blanche. Cela implique de se voir mariginaliser, en étant pourtant déjà au cœur de la marge. Outrepasser les règles du groupe peut se solder par une condamnation qui vous assimile au statut de de traître. À cet effet, Nick Bernard (1997) souligne à quel point les pressions communautaires peuvent être assez fortes pour décourager un individu de suivre par exemple une formation offerte par une institution associée à l’«ennemi», comme Hydro-Québec. Il nous relate un témoignage :

Quand des Cris partaient pour une session de formation, il y en a qui leur disaient: «Bon sept jours. Même si tu es un traître pour les Cris [...] Parce qu’aller travailler pour Hydro-Québec quand tu es en conflit sérieux avec l’entreprise [...] Ça prend beaucoup de courage et des fois, même plus que du courage (Bernard, 1997 : 72).
Être différent, se désolidariser des comportements du groupe, comporte un prix à payer. L'Autochtone fait ainsi l’expérience de deux systèmes de surveillance. Celui du «centre» et celui de la «périphérie». Il peut donc devenir l’objet d’une double marginalisation. Dominique Collin (1988) a également constaté ce phénomène et il note, à ce propos, que : « des entretiens avec des jeunes décrocheurs innus ont amplement confirmé leur méfiance envers les jeunes plus scolarisés qui reviennent dans la communauté après une longue absence » (Collin, 1988 : 64).

6.12.1 En conclusion

Malgré les nombreux efforts de «panoptisation» (Foucault 1975) de la société autochtone par l’État colonial, la mise en place d’un système de surveillance généralisée n’est jamais parvenue à mettre entièrement sous contrôle cette dernière. Il en va de même des nombreuses tentatives de la santé publique pour coloniser le corps des acteurs de la société autochtone. S’il est vrai que dans les «réserves indiennes» nous avons assisté au cours de la seconde moitié du XXe siècle à la mise en place du quadrillage de la «surveillance» par la société dominante, il est également vrai que la société autochtone n’a jamais pu se réduire à ce type dominant de procédure. Et a constitué peu à peu un véritable type de contre-pouvoir. Qui s’exprime, comme nous l’avons déjà indiqué, par des phénomènes de surveillance «populaire». Mais pas seulement ! Par aussi le codage identitaire d’habitudes de vie et la création d’un pouvoir local s’exprimant sur le mode d’une résistance créatrice. En ce sens la surveillance «populaire» n’est qu’une des formes que prend le contre-pouvoir autochtone. Elle est un mode d’exercice «endogène» de pouvoir qui réagit à ce qui est interprété comme des incursions d’un pouvoir «exogène» associé au monde des Blancs. Cet exercice reflète du coup les forces multiples et dominantes émanant des différents groupes d’intérêts composant la mosaïque communautaire, puisqu’en effet la communauté innue s’est considérablement complexifiée au cours des dernières décennies.

Ce système assure la cohésion du groupe et le maintien d’un niveau de résistance face à l’autorité blanche qui existe, entre autres, sous la forme du pouvoir biomédical. Pour ce faire, cette surveillance de tous les instants veille au maintien et au développement de valeurs et de codes d’appartenance qui visent à assurer une cohésion identitaire. Ce système de surveillance est en quelque sorte l’expression d’un pouvoir endogène, d’un pouvoir émanant de la communauté et qui n’est pas nécessairement totalement et toujours solidaire du pouvoir exercé par les politiciens autochtones. Le développement de groupes d’intérêts et leur complexification au cours des dernières décennies a du coup complexifié la communauté. À la base, le développement communautaire s’oppose aux inégalités entre les gens qui la composent. Comme le mentionnait le philosophe français Raymond Aron, lorsque les inégalités deviennent trop grandes, l’idée même de la communauté devient impossible. L’essence même de la communauté est le partage de valeurs communes. Nous ne pouvons dire qu’une communauté existe sans que ne soit partagé certaines caractéristiques identitaires. À cet effet, nous pouvons estimer que ce système de surveillance vise à assurer le maintien et le développement de caractéristiques identitaires estimées par certains comme essentielles au maintien de la distinction en regard de la société blanche. Cette surveillance vise également à maintenir les écarts sociaux dans des limites acceptables. Et cette surveillance ne peut, non plus, être considérée sans une prise en compte des groupes d’intérêts en jeu dans la société innue qui, eux, reflètent justement des distinctions de plus en plus grandes entre les différents groupes d’individus qui composent cette société. Et de fait, des écarts de plus en plus grands existent entre ces différents groupes et également les manières d’être Innu se complexifie, se diversifie. La surveillance s’est intégrée dans les plis et replis de la vie quotidienne, dans les regards et les paroles des Innus. Elle prend la forme de ce que plusieurs Innus nomment la « rumeur ».


[20] L’acidose correspond à une rupture de l’équilibre basique du plasma dans le sens de l’acidité; plus exactement diminution de l’alcalinité du plasma. Cette rupture se traduit par l’augmentation du rapport acide carbonique/bicarbonate du plasma. Une acidose diabétique est évoquée devant 1) des troubles de la conscience se manifestant parfois par un état confusionnel ou un coma; 2) une respiration de Kussmaul; 3) une odeur acétonique de l’haleine; 4) des nausées et des vomissements; 5) une douleur abdominale; 6) une soif extrême avec des muqueuses sèches témoignant d’une déshydratation; 7) un amaigrissement et 8) une histoire de diabète présente dans 90% des cas (Berkow et Fletcher, 1988 :1135)

[21] Notons qu'au moment où nous écrivons ces lignes les données les plus récentes concernant les taux de prévalence du diabète au Québec se trouvent dans le rapport de l'enquête Santé Québec de 1998.

[22] Voir aussi à ce sujet l’approche critique vis-à-vis de ces thèses, développée par l’anthropologue Mariana K. L . Ferreira (1996) dans le sillage de recherches menées auprès des Indiens yuroks de Californie, et qui fait du même coup remarquer comment le discours «génétique» surdétermine l’identité et dépossède les individus de leur capacité à agir sur eux-mêmes

[23] D’autres parleront du «gène épargneur».

[24] Nous aborderons un peu plus loin le concept d'acculturation en regard de l'explication de la prévalence du diabète.

[25] «Thirteen full-blood Aborigines...» (O’Dea, Spargo, Akerman, 1980 : 3)

[26] L’indice de masse corporelle (IMC) est une mesure qui s’obtient en établissant le rapport obtenu par la division de la masse corporelle (kg) par le carré de la taille (m) (M/T2). Selon le rapport d’un groupe d’experts des normes pondérales constitué par la Direction de la promotion de la santé, Direction générale des services et de la promotion de la santé (1978), « l’IMC est la seule mesure qui satisfait aux huit critères choisis comme base pour déterminer la meilleure mesure pouvant servir à l’élaboration des nouvelles lignes directrices associant le poids à la santé ». Par exemple, l’Enquête Condition physique Canada de 1971 permit d’établir un lien entre la prévalence de l’hypertension artérielle chez les hommes dont l’IMC était supérieur à 27. Il en irait de même au sujet de la prévalence du diabète. Une forte association a été établie entre l’augmentation de la prévalence chez les femmes et un IMC se situant entre 27 et 30. Une seconde hausse de cette prévalence était perceptible lorsque l’IMC parvenait à 31 ou le dépassait. Des corrélations ont également été établies entre un IMC supérieur à 27 et des problèmes de santé tels que l’hypercholestérolémie et certains cancers (Gouvernement Canada, 1988 : 21-28).

[27] Zone A : tout IMC se situant sous la barre des 20 et qui est associée à certains problèmes de santé. Zone B : correspond à un IMC se situant entre 20 et 25 et qui correspond à un poids satisfaisant pour la plupart des gens. Zone C : correspond à un IMC se situant entre 25 et 27 et qui peut entraîner des problèmes de santé chez certaines personnes. C’est dans cette zone qu’apparaît l’augmentation des risques de contracter un diabète de type 2, de souffrir d’hypertension ou encore d’hypercholestérolémie. Zone D : correspond à un IMC se situant au-dessus de 27. Les personnes ayant un IMC supérieur à 27 risquent plus que tout autre de souffrir de diabète, d’hypertension, de certains types de cancers et d’une série d’autres problèmes de santé.

[28] Nous utilisons les résultats obtenus dans cette recherche considérant que ces derniers peuvent, sans difficultés, être inférés à la population innue de Pessamit. De plus, rappelons que l’élaboration du questionnaire d’enquête est intimement associée aux observations réalisées et hypothèses élaborées lors de notre terrain de doctorat. De plus, une recherche similaire à celle réalisée à Unamen Shipu a été réalisée au cours de l'année 1998-1999 à Natashquan et des résultats tout à fait comparables ont été obtenus.

[29] Nous avons également réalisé ces observations dans des communautés atikamekw et micmacs.

[30] Nous traiterons de cette notion de surveillance à l'intérieur des réserves dans une prochaine section du chapitre 6 ou nous abordons le concept de «système de surveillance populaire».

[31] Cette association à la pomme vient du fait qu'on dira d'un individu qu'il est «rouge» à l'extérieur et «blanc» à l'intérieur.

[32] Ce magasin a fermé ses portes en 1999 et au moment où nous écrivions ces lignes il était toujours fermé.

[33] Le Relais Nordique est le navire qui effectue la navette hebdomadaire entre Rimouski et Blanc-Sablon sur la Basse-Côte-Nord. Pour tous les villages qui ne sont toujours pas reliés par la route 138 au reste de la province, ce navire demeure la principale source d'approvisionnement en denrées alimentaires ainsi qu'en marchandises diverses.

[34] Programme national de lutte contre l'abus de l'alcool et des drogues chez les Autochtones.


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© Bernard Roy, Janvier 2002

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